PAIX DE MONTPELLIER
le Roi entra dans la ville et il la quitla le 29. Le rendez-vous général était à Lyon.
Le Roi n'était qu’à demi fier d'un succès qui n'avait pas été complet. Les ministres, furieux contre Condé, ne savaient s'ils devalent se féliciter ou se plaindre de son départ. Dans la période d'incertitude qui avait précédé la conclusion de la paix, ils ne s'étaient pas crus assez forts pour rester entre les deux partis. Brouillés avec le prince, ils devaient nécessairement se rapprocher de la reine mère.
IIS avaient un moyen de tout arranger. La mort du cardinal de Retz laissait vacant un des chapeaux attribués à la couronne de France. IL était bien difficile d'empêcher, cette fois, la promotion de l’évêque de Luçon. Richelieu s'était soigneusement tenu à l'écart pendant toute la maladie de la reine mère. S'étant, depuis six mois, replié dans le silence, il paraissait moins dangereux.
Durant cette période, on l'avait vu se prêter aux tentatives de rapprochement même avec ses adversaires; il s'était concilié des amitiés précieuses dans le Conseil, et notamment celle du président Jeannin (1). Le Père Arnoux, qui avait reconquis quelque influence, lui écrivait des lettres de plus en plus affectueuses. La Sorbonne l'avait nommé son proviseur, le 9 août, et avait ainsi attaché à sa fortune tout un monde bruyant et agité. Quant à la reine mère, elle accablait les ministres de ses objurgations. En cas d'échec nouveau, sa passion se changerait en hostilité déclarée, et les Sillerv, brouillés avec Condé, ne pouvaient plus se
passer d'elle (2).
(1) Lettre écrite de Pougues au Président Jeannin, le 26 juin 1622. Correspondance (EE D 711).
(2) Marie de Médicis écrit à Puisieux, le 6 août 1622 : « Monsieur de Puisieux, j'ay très grand déplaisir que la perte de mon cousin le cardinal de Retz que je regrette infiniment vous donne lieu de faire nouvelle instance pour la promotion de M. l'Évesque de Lucon, mon grand aumonier. Mais puisque cet accident est arrivé je m'asseure que vous vous souviendrez de recevoir commandement du Roy Monsieur mon fils de faire promptement une dépesche expresse au S' Commandeur de Sillery son Ambassadeur pour le charger de presser sans relâche le Saint-Père de donner au Roy le contentement qu'il attend il y a si longtemps. Il ne peut plus être différé puisqu'il est promis sitost qu'il y auroit une quatrième place et que depuis un an en ça il est mort trois cardinaux francois au grand dommage de cest Estat. Je me promets que vous n'oublierez rien de ce qui sera nécessaire en ceste affaire... ete. Marie. » De sa main, elleaioute : « La con-
D'ailleurs, Rome était lasse du double jeu qu'on lui faisait jouer. Le pape déclarait au cardinal de Sourdis qu'il ne ferait plus de promotion sans y comprendre l’évèque de Luçon. Quand les choses sont sur le point de se faire, tout le monde s’y emploie avec
ostentation. Le nonce Corsini, qui eût voulu temporiser pour se.
réserver le chapeau à lui-même, est débordé. Enfin, Louis XIII se déclare : « Le Roï ayant su qu'on cherchoït encore à empêcher la promotion de l'évêque de Lucon, s’est mis en colère et a commandé à son ambassadeur, nonobstant tout ce qui a pu être dit au nonce, de faire de vigoureuses instances en faveur de Richelieu. » |
Les ministres n'avaient plus qu’à s’incliner. La mort dans l'âme, et sentant bien qu'ils signaient leur perte, ils transmirent les ordres du Roi et demandèrent sans réticence, cette fois, la nomination de Richelieu comme « cardinal de couronne ». Puisieux écrit : « J'ai fait mon office en faveur de l’évêque de Luçon contre
l'attente de plusieurs. Mais vous savez mon humeur qui est, après.
Dieu, de préférer l'intérêt du Roi à toutes passions et considérations privées. »
L'évèque de Lucon fut promu cardinal le 5 septembre 1622 (1).
La nouvelle, annoncée au Roi par son ambassadeur, le commandeur de Sillery, frère de Puisieux, dans une lettre datée du jour même, fut connue à Avignon le 14 septembre. Aussitôt, Marillac la transmit à la reine qui était en route pour se rendre de Pougues à Lyon : « Monseigneur, écrivait-il au nouveau cardinal, la Reine vous dira de sa bouche s’il lui plait que vous êtes cardinal; car je n’oserois entreprendre sur Sa Majesté de vous annon-
cer cette bonne nouvelle. » En effet, c'était bien le moins que -
Marie de Médicis lui apprit elle-même ce qu'elle avait fait de Jui.
fiance que j'ay particulièrement en l’amitié que vous m'avez promise et la franchise avec laquelle je voudrois avoir lieu de vous faire paroître la mienne faiet que librement je
vous prie de parachever ce que vous avez mis en fort bon estat par vos dernières
lettres ». Fonds Godefroy,Mss. Libri (fo 67). (1) M. AvVENEL dit, à tort, dans son article de la Revue des Questions Historiques, que la date de la promotion de Richelieu au Cardinalat n’est pas connue. Cette date du
5 septembre est donnée par AtBery dans son Histoire (t. I, p. 40) d’après la lettre du.
Roi au nouveau Cardinal. — Voir, d’ailleurs, pour tous les détails précis, Correspondance (t. VIE, p. 458, note) et fonds Godefroy, Mss. Libri., loc. cit.
La lettre fut recue par la reine à la Pacaudière (1), bourg entre La Palisse et Roanne. Nous ne savons rien de ce qui se passa entre la veuve de Henri IV et le nouveau cardinal. Mais il est permis d'imaginer les effusions intimes d’une femme déjà sur le déclin, au moment où elle assurait la fortune de l’homme jeune et supérieur qu elle avait su distinguer.
Naturellement les lettres de compliments affluèrent : Le pape Grégoire XV écrit au Roi : « Les prières et le suffrage de Votre Majesté ont désigné ce prélat, dont la haute sagesse est considérée dans la Gaule comme le rempart de la religion catholique, le fléau de l'audace des hérétiques et qui a toujours jugé préférable de mériter les plus hautes dignités que de les obtenir. »
Il écrivait au cardinal lui-même, en beau langage cicéronien : « De même que les lois de la discipline militaire décernaient sagement le triomphe aux soldats dont le courage avait servi de rempart à la République et causé la ruine des ennemis, ainsi est-ce avec raison que tu viens d'arriver à la plus grande dignité de l’Église romaine... La splendeur de tes mérites brillait d’un tel éclat dans la République chrétienne qu'il importait à la Gaule tout entière que tes vertus fussent distinguées par la gloire d’insignes sacrés, puisque ces distinctions font plus pour frapper l'imagination des hommes que la vertu sans ornement... Continue à augmenter en Gaule la dignité de l'Église, écrase les forces de l’hérésie, sans te laisser épouvanter par les difficultés, marche sur les aspics et les basilics; ce sont là les grands services que l’Église romaine attend et exige de toi. »
Le Roi écrit. Le chancelier écrit. Puisieux écrit. Le nonce écrit. C’est la liste de tous ceux qui, pendant si longtemps, avaient contrarié, retardé cette promotion. Puis, ce sont les collègues : Sourdis, Lavalette, les évêques, la Cour, les hommes de lettres, les amis, les clercs et les fidèles du diocèse, les religieux d'Avignon, les simples relations, les connaissances, la foule.
À tous, Richelieu répond du style entortillé qui est le sien dans
(1) Voir Mémoires de RicueLteu (t. I, p. 267), et Richelieu à Tarare, par Eug. Pro- THIÈRE, publié dans le Bulletin de la Société des Sciences de Tarare, 1902.