HAUTE SITUATION DE RICHELIEU
Il semble que dans cette passe d'armes courtoises, ce n’est pas le futur ministre qui a l'avantage : « Vos lettres sont telles, répond-il à Balzac, qu'en faisant paroître l'affection que vous avez pour moi et la bonté de votre esprit, elles étoient capables de donner de la vanité à une personne qui ne se connoïtroit pas. S’1l se présente occasion de vous témoigner combien j'estime et la bonne volonté que vous avez en tout ce qui me touche et votre mérite, vous avouerez que je suis plus d'effet que de paroles, Monsieur, votre, etc. ». Il est vrai que les situations ne sont pas les mêmes. Balzac devait être, toute sa vie, candidat à quelque bénéfice ou à quelque pension, et il comptait un peu, pour réussir, sur cet amateur de belles-lettres qui devenait un si grand personnage. Or, Richelieu, précisément parce qu’il occupait une situation si haute, se méfiait, de plus en plus, de cette espèce de littérature qui engage (1).
En somme, ce qui apparait clairement, c’est le changement de ton et d’allures. Une fois assuré de l’avenir, le nouveau cardinal montre ce qu'il est : un homme fait pour commander aux hommes. Le voilà dans son naturel. Il revêt son personnage avecune dignité et une aisance parfaites. Pas un mot d’édification; aucune affectation, aucune mômerie. La pourpre, c’est, pour lui, la consécration de la situation qu'il occupe dans le monde, dans l’État; c’est l'entrée dans les conseils et la voix dans les délibérations importantes. C’est une situation éclatante, une autorité indiscutée, une ressource peut-être, en cas de péril; rien autre chose.
Observez que pas une seule fois, dans tout le reste de sa carrière, ce cardinal de l'Église romaine n’a manifesté l'intention d'aller à Rome. Il négligea complètement le voyage ad limana. A quelque temps de là, il y eut un conclave : personne n'eut l'idée de l'y envoyer tenir sa place; il était convenu que cet homme n’était pas de ceux dont le suffrage se mêle avec celui des autres. Balzac traduit, en termes excellents, une impression qui est celle de tous : ce qu'on attend de lui, ce sont des actes.
(1) Voir les deux lettres dans Correspondance (t. T, p. 734).
Ce bon La Cochère, heureux et fier de son succès, écrit à son tour de Rome : «11 me semble que je n’ai plus rien à désirer en ce monde, puisque M. de Lucon est cardinal... Il faut bien que Dieu le destine à la continuation des grandes actions auxquelles il s’est déjà plusieurs fois employé, puisqu'il l'a élevé à la dignité qu'il mérite, contre les plus puissans empêchemens qui se soient peut-être jamais rencontrés à une pareille occasion... » Dès la première heure, par tous et par lui-même, 1l est reconnu et consacré « Cardinal d'État De
Avec une promptitude singulière, il règle ses affaires et se débarrasse de tout ce qui peut lui devenir gène ou encombrement. Il n’est pas riche; il le sait assez; il doit cependant faire figure et tenir le rang convenable à sa nouvelle dignité : c’est donc une correspondance active avec ses hommes d’affaires pour se procurer de l’argent, hâter les procès, trancher les questions pendantes : « J'approuve que vous vendiez du bois... Je suis bien aise du haussement que vous faites de la ferme... ete. »
Déjà, il commence à réunir sur sa tête de nombreux bénéfices ecclésiastiques; il profite de toutes les occasions d'accroître ainsi son revenu; car il n'aime, pas plus que les autres infériorités, celle qui vient de la pauvreté. D'ailleurs, bon prélat, administrateur vigilant, pour le plus grand bien de l'Église : « Je désire faire monter mes bénéfices le plus qu'il se pourra par voies avantageuses à l'Église, afin que ceux qui viendront après moi aient occasion de prier pour moi... Je laisse à la conscience de M. Geneton de pourvoir aux cures de gens capables. »
Avec son voisin de campagne, M. de Rouville, il se no coulant et, si j'ose dire, bon diable : « Je suis extrêmement fâché de la peine que vous prenez en l'affaire que j'ai à déméler avec M. de Puigareau; de ma part, vous en serez souverainement juge... Ces messieurs font peu d’état de ma pauvre et misérable personne... » et quel joli post-seriptum : « Je vous prie de trouver bon que je baise les mains à celle qui vous fait trouver l’air de la campagne doux et agréable. »
Il a souvent ce ton de bonne humeur quand il se sent en confiance et dans la véritable intimité : « Tuus sum, écrit-il à un ami,
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