LE PERSONNEL NOUVEAU
question que de la paix et du bien de l’État (1). Il est superflu d'ajouter qu'il reçut, par ailleurs, les plus généreux dédommagements (2).
Tout cela est trop adroitement combiné pour qu'on n’y reconnaisse pas une autre pensée que celle qui, jusque-là, avait réduit les vues de Concini à un simple travail d’enrichissement personnel. Le choix du moment propice qui assurait à la reine une autorité indiscutée, l’adroïite mise en œuvre de la fortune politique du favori, tout indique une main plus hardie, une conception plus ferme. C’est le moment, en effet, où l’on commence à distinguer, auprès des Concini, quelques silhouettes encore obscures, mais qui bientôt apparaitront en pleine lumière; parmi elles, on voitse profiler, dans l’ombre, la barbiche pointue de l’'évèque de Lucon.
Dolé, avocat au Parlement de Paris, était, au début, l’homme d'affaires des deux Italiens; il devint bientôt leur confident. Sa compétence s'était étendue des intérêts d'argent aux questions politiques. Marie de Médicis, dès qu’elle devint régente, l'avait choisi pour son fondé de pouvoirs général et lui avait donné une place dans le conseil. En 1612, il avait été compromis, avec un certain Magnat, dans une affaire des plus louches, d'où il parut résulter que le duc de Savoie entretenait avec Concini une correspondance où les secrets de la politique française étaient bien mal gardés. L'affaire fut étouffée, grâce à un habile avertissement donné par Bassompierre au marquis d’Ancre. Magnat seul paya pour tous
(1) Voici la lettre de Concini, d'après le Mercure François (1616, p. 56) : « Madame, il court parmi le peuple le bruit que la conférence qui se tient à Loudun ne se peut terminer en une bonne paix que, préalablement, la citadelle d'Amiens ne soit rasée ou qu’elle change de main. J'offre, par le moyen de la présente, à Sa Majesté Très Chrétienne et à la vôtre de l’abattre moi-même ou de la mettre entre les mains de qui Sa Majesté le commandera.. J’ajouterai seulement que Leurs Majestés seront toujours obéies par moi en tout et partout, et sans avoir égard à mon intérêt particulier, me contentant seulement que toute la France reconnaisse cette fidélité en moi que peut-être elle a douté de pouvoir trouver en un étranger et qu’elle-même doit désirer en un bon Français. » La lettre est habile et le coup de patte de la fin, à l'adresse des rebelles , sent son Italien.
(2) « Et afin que le maréchal d'Ancre ne perdit point en cet échange, mais au contraire trouvât son élèvement en l’abaissement qu’on lui avoit voulu procurer, on lui donna la lieutenance du roi en Normandie, le gouvernement de la ville et château de Caen, dont on retira Bellefond, celui du Pont-de-l'Arche, et peu après Quillebœuf. » Mém. de Ricueuteu (t. I, p. 110).
82 L'AVOCAT DOLÉ.
et fut pendu en place de Grève (1). Il y avait donc, entre l'avocat et le favori, un de ces « cadavres » qui sont des liens mystérieux et terribles pour ceux qui en partagent le poids. Concini avait fait la fortune de Dolé. En 1612, il l'avait appuyé pour la charge de procureur général au Parlement de Paris. Le chancelier de Sillery s'était mis à la traverse et devait, par la suite, payer cher cette intervention. Villeroy s'était également fait un adversaire de Dolé. En 161%, 11 l'avait empêché de devenir contrôleur général des finances. Les « barbons » devinaient-ils, dans ces jeunes ambitieux, leurs futurs successeurs?
Dolé était pour les mesures énergiques et, dès 1615, 1l avait conseillé, le premier, l'arrestation de Condé. Dans toute la négociation de Loudun, il s'était montré hostile aux concessions. Il
était au comble de la faveur, en mars 1616, quand il mourut su-
bitement, au moment où il touchait aux plus hautes destinées. Son caractère et sa courte fortune sont indiqués en quelques mots
par de Thou, quand il parle de ses « emportements et brutalités »,
et par Arnauld d’Andilly, qui écrit dans son journal le 30 mai 1616: « Mort de M. Dolé à quatre heures du matin. Il avoit été malade quatorze jours. Lorsqu'il tomba malade, la reine se confiait en lui des affaires d'Etat plus qu'en nul autre. Il étaitau plus haut point
(1) Magnat fut exécuté le 31 mai 1613. — Cfr. le récit très complet de BASSOMPIERRE 1, p. 346-355), avec celui des Mémoires de la Régence, éd. de 1756 (t. I, p. 140) et le Mercure François. En somme, l'affaire de Magnat reste obscure et je n'ai pas con-
naissance qu'elle ait jamais été étudiée d’après les documents diplomatiques ou judiciaires. — Les relations secrètes de Concini avec l'étranger n’en ressortent pas moins
de témoignages constants. Le 23 décembre 1614, Conrarint écrit en chiffres à son gou-
vernement : « J'ai su que le duc de Savoie a, par de grands présents, gagné à sa cause la maréchale d’Ancre dont le pouvoir sur la reine est absolu, et il espère en tirer un grand profit. » (Vol. 1767, f0 245.) — Vers la même époque le duc de Monteleone, ambassadeur d'Espagne, écrit au duc'de Lerme : « Je supplie Votre Excellence de croire que je n’ai rien négligé pour attirer dans nos intérêts la maréchale d’Ancre que je crois bien mieux disposée que par le passé... Pour en revenir à la maréchale d’Ancre, je pense que nous n'avons qu'à continuer les bons rapports dans lesquels nous nous trouvons avec elle, et l'argent que l'on doit m'envoyer arrivera à merveille pour la maintenir dans cetle ligne. » Archives de Simancas. Citation empruntée à CAPErIGUE, Richelieu, Mazarin et la Fronde, éd. de 1844, in-12 (t. I, p. 174). — Comme on le voit Léonora prenait des deux mains. Mais il est juste de reconnaitre, qu’à cette époque, ces sortes de pensions et de cadeaux tiraient peu à conséquence, C’est le cas de rappeler le propos anecdotique relatif à Talleyrand : « Il recoit du roi de Prusse pour qu'on lui donne la Saxe; il reçoit du roi de Saxe pour éviter que ce royaume soit réuni à la Prusse, et il garde son opinion. »