L’'AUMONIER DE LA REINE
Celui-ci recut, en effet, à Coussay, dans les premières semaines du mois d'août 1615, une lettre où le bon évèque de Bayonne se
perdait. d'abord en compliments infinis : « Si ma plume était autant diserte pour vous extoller selon votre mérite que vous êtes
bien puissant pour, par une profonde humilité et grande modestie,
vous rabattre vous-mème jusqu’au centre de la plus grande inanition que l’on peut imaginer, l’odeur de vos rares et singulières qualités serait plus répandue, à tout le moïns en notre France. Mais, n'étant pas de ceux que le sort a voulu produire pour élo-
quens, il faut que je me contente de vous dire, sans cajolerie
quelconque, que vous êtes autant aimable qu’estimable.… et que tout ce que vous croyez trouver de bon en moi sera toujours employé uniquement à vous témoigner de mon amour et de mon estime... » ; | |
Puis, il en venait au fait, et le fait était au moins des plus cu- : rieux. Il n’était question à la cour que de la prochaine conclusion
des mariages espagnols. La reine mère se préparait à partir pour
Bordeaux On prenait les dispositions nécessaires pour l’arrivée P P P
prochaine de la jeune reine : on montait sa maison; on pourvoyait au personnel qui devait l’entourer; il fallait, tout d’abord, nommer
son aumônier. On avait mis en avant le nom de l'évêque d'Orléans, Gabriel de l’Aubespine, homme instruit, distingué, appartenant à une excellente famille et soutenu probablement par les Villeroy,
ses amis et alliés. Les choses avaient été très loin, puisque le brevet avait été préparé et remis entre les mains de la reine mère. C'est ici qu'il faut laisser parler l’évêque de Bayonne, en débarrassant un peu son langage des aspérités béarnaises : « Vous avez pu reconnaitre par une précédente lettre que je ne voudrais, en aucun temps, vous suggérer des persuasions au préjudice de vos amitiés et habitudes, et que je ne serais jamais, si je ne perds le sens, auteur à qui que ce soit de commettre une lâcheté : mais là où, sans crime et sans reproche, je pourrai veiller pour le bien et avancement de mes amis, je serai loué d’une voix commune. Quand je vous écrivis dernièrement en quel état étaient les affaires de cour pour le regard de M. d'Orléans, notre commun ami, c'était lorsque, contre mon avis, l’on tenait ses affaires (c’est-à-dire sa candidature)
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pour ruinées et du tout perdues, et c'était pour cela que je désirais que vous approchiez de Leurs Majestés pour voir si l’on ne serait pas autant aise de se servir de vous que de toute autre personne de notre robe et condition... Assez tôt après ma lettre, ses affaires furent en bon et désirable train; on lui expédia même et lui délivra le brevet de retenue du grand aumônier de la reine qui vient. Mais quelle sorte de fortune maligne préside à ses destinées! Car la reine, avec une vivacité non pareille et colère extraordinaire et bien contraire à sa débonnaireté habituelle, s’est fait rendre le brevet... Or, moi seul et M. de Loménie, qui avait expédié et délivré le brevet, nous avons pu constater la grande satisfaction et, s’il est loisible de le dire, l’apaisement de colère avec lequel elle Le fourra dans sa pochette avec un changement de visage et un mouvement si prompt qu'il ne peut y en avoir d’autre cause que ce que dit le poète : Tantæ ne animis cœlestibus iræ. »
Au récit de cette scène animée, dont la divulgation n'allait pas sans quelque péril pour un courtisan, l’évèque ajoute que le marquis de Richelieu et lui-même ont pensé qu'il y avait là une occasion à saisir pour frayer le chemin à la candidature de l’évèque de Lucon, et il termine par cette phrase, qui est une preuve de la profonde dissimulation dont Richelieu s’enveloppait même à l'égard de ceux qui travaillaient pour lui : « Monsieur de Richelieu et mot, l'un par nature et l’autre par une ferme résolution de ne mettre jamais à nonchaloir votre service, nous sommes résolus, contre votre humeur par trop, à l'aventure, stoïque, de faire la guerre à l'œil pour voir si nous pourrions donner quelque atteinte utile et honorable pour vous. Et ne m'alléguez pas votre bâtiment de Lu- CON : NOUS savons Mieux que vous-même, ne vous déplaise, ce qu vous convient pour cette heure. »
Deux mots suffiront pour faire AIR issue prochaine de cette intrigue. L’Aubespine fut écarté, et Richelieu nommé aumônier de la jeune reine. Il devait se servir de cette situation pour pénétrer auprès de Marie de Médicis et pour prendre sur elle l’ascendant qui régla Le cours de leurs destinées. Mais ce sont là des conséquences que le bon d’Eschaux, évidemment, ne pouvait prévoir (1).
(1) Arr. ÉTRANG. Mém. et Doc. (t. 770, lettre du 30 juillet 1615). — Sur Gabriel de
92 ÉTUDES A COUSSAY.
Cependant Richelieu persévérait dans sa retraite. Il écrivait peu, sauf aux ecclésiastiques et à des personnes édifiantes; il était plongé dans de vastes travaux théologiques; il demandait à son libraire, Cramoisy, des livres d'étude : « J'ai apporté deux livres de Parœus contre Bellarmin, l’un De amissione gratiæ et statu peccati, l'autre De libero arbitrio; il en reste un troisième du même auteur De justificatione contra Bellarminum. » I lui faut ces livres, d’autres encore, tout ce qui parait sur ces matières. C’est un docteur grave, penché sur ses papiers, et qui ne relève pas la tête. S'il se déride parfois, c'est toujours en compagnie peu frivole et sur un ton qui sent son évêque résident. Il écrit à Zamet, évêque de Langres : « Je m'imagine que, maintenant, vous ne respirez que sainteté et que tous vos ragoûts sont spirituels. Je souhaïte tous les jours que vous soyez si bon courtisan qu'allant à Bayonne, je puisse vous attraper au passage ; mais je crains bien que le zèle d’un bon pasteur vous arrête. Si M le nonce fait ce voyage, je perdrai mon latin ou je le régalerai, non selon son mérite, mais selon la portée d’un misérable pays où je m'assure pourtant qu'il trouvera quelque divertissement (1). »
Ou bien encore c’est un terrible coup de boutoir envoyé à quelque officieux intempestif, futur pamphlétaire à ses ordres, qui lui avait donné on ne sait quel sujet de mécontentement. Voyez comme le caractère se découvre et devient brutal avec les inférieurs : « Monsieur, vous auriez raison de vous plaindre de moï et de me comparer aux amis de Job si vous étiez innocent et patient comme lui; mais n'ayant ni l’une n1 l’autre de ces qualités, n’appelez pas persécution ce quin’est que remontrance charitable et fraternelle… Vous n'ignorez pas l'opinion, téméraire je le veux bien, qu’un certain nombre de courtisans ont eue de vos actions, estimant que
l’Aubespine, ses publications et querelles théologiques, voir TAMIZEY DE LARROQUE, Correspond. de Peiresc (t. I, p. 25).
(1) Lettre à Cramoisy, mai 1615 (Correspondance, t. 1, p. 144); à Zamet, évêque de Langres, juillet 1615 (Zbid., p. 147). — Dans toute cette partie de sa publication M. AvENEL à confondu les lettres provenant du marquis de Richelieu et celles de l’évêque. 11 y a là une source d'erreurs qui vient du manuscrit (Bibl. Nat., fonds Sorbonne, 1135), où ces documents ont été conservés en copie par un secrétaire (probablement Le Masle), qui n’a pas su distinguer les lettres des deux frères, probablement parce que les minutes n'étaient pas signées.