‹ Histoire du cardinal François de SourdisChapitre 13 sur 55 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Fin do l'affaire du curé de Ludon. — Le roi donne raison au cardinal. — Mesures disciplinaires diverses. — État déplorable des paroisses du diocèse. — Le cardinal fait annuler la bulle qui affranchissait de sa juridiction les Chapitres de Bordeaux. — Voyage à Paris. — Visites pastorales.

L'année 1607 commença par les exercices de dévotions habituels. Le l*"" janvier, M^' de Sourdis célébra le saint sacrifice de la messe dans réglise de la Compagnie de Jésus; le jour de la Saint-Siméon, il se rendit à l'église du saint, et y présida à tous les offices. Le lendemain, fête des rois, il assista à la messe et aux vêpres de son église métropolitaine, et, pour relever le courage de son peuple indigné de la conduite du Parlement envers son pasteur, il fit un sermon sur le texte : Beati qui perseciitionem paliuutur propler jiistilinm. Il en prit occasion pour déclarer qu il préférait cette bénédiction aux quinze mille livres auxquelles le Parlement Tavait condamné; qu'il se félicitait d'être ainsi persécuté et oppressé, car c'était là une preuve que Dieu lui donnait de sa vocation, puisque le souverain Pasteur a laissé en partage à ses apôtres, pour leurs successeurs, les pleurs, l'affliction, la croix.

Enfin, pour prouver qu'il ne voulait d'autres armes que celles de la prière, il annonça à son auditoire que le dimanche \A janvier il commencerait les oraisons de quarante heures dans la Primatiale, et il invita chacun à y assister et h prier pour la production d'un juste repentir dans les âmes égarées.

Le dimanche suivant il se rendit à Saint-Michel, suivi d'uneaffluence énorme. Il y célébra la messe et prêcha deux fois; puis, afiu que Ton ne donnât pas à sa conduite une fausse interprétation, il fit afficher le manifeste suivant :

« François, cardinal de Sourdis, s'estant publié un arrest, soulz le nom de Parlement de Bordeaux, par leciuel les gens tenant la dite

Cour menacent de peines, supplices et travaux, tous les curés, prêtres et aultres qui refuseront l'absolution à aucun de leur compagnie, et défendent d'enseigner publiquement et prescher es places et la doctrine cbrestienne ou catéchisme au peuple; et quant à nous, nous chargent de plusieurs injures, atroces et sales calomnies; nous jugent sans nous ouïr et nous condamnent sans autorité ny pouvoir, et ordonnent d'enlever et ravir nos biens qui sont ceux des pauvres; nous n'avons peu empescher les entrailles de la charité de laquelle

nous les aymons de s'esmouvoir , et de crainte que notre silence,

ce qui nous est de plus cher, ne périsse, et que Dieu nous demandast un jour compte de leurs âmes, et encore que nous n'ignorions que ceux qui ont consenty à cest arrest du 30 décembre 1606 sont excommuniez de juré. Nous ne les voulons néantmoins dénoncer telz nomination pour n'incommoder plusieurs personnes pieuses et vertueuses, qui, par nécessité, fréquentent avec eux, et en voulons attendre le jugement de Nostre Saint-Père. Déclarons néantmoins à eux et à tous qu'il appartiendra, que nous, en attendant le commandement de Sa Sainteté, réservons l'absolution de tous les susdicis qui ont consenty preste main forte ou aydé au dit arrest, en la même forme et manière que nous avions fait à ceux du premier arrest. De plus défendons, sous peine d'excommunication, à tous prêtres séculiers ou réguliers, de quelque qualité ou condition qu'ils soient, de présumer ou attenter de leur déporter l'absolution. En outre, il est notoire que les menaces et commandements contenus au dit arrest contre les prestres et confesseurs sont sacrilèges, impiétez et attentats contre le droit divin, voulant forcer un sacrement qui confère la grâce du Saint-Esprit et pervertir l'ordre établi par Jésus-Christ en son Eglise. Pour ce, déclarons toutes les absolutions qui pourroient être données en vertu de cest arrest de nul effect et valeur, et comme extorquées par force et violence; les prions et exhortons par le jugement terrible du filz de Dieu, qui jugera entre eux et nous, de recognoistre la gravité de leurs faultes, la brièveté de leur vie et nostre affection paternelle, que quand toutes les mères oublieroient les enfants de leur ventre, ne les pouvons oublier et ne faisons ceci que pour leur bien et salut. Et généralement aduertissons tous nos bien aymés enfants de ne se troubler point, ny troubler pour les oppressions que nous souffrons et pourrions souffrir, scachant que nos pé-

chez ont mérité plus grièves peines. Et, au contraire, Dieu qui est riche en miséricorde, nous donne des consolations à proportion des besoins, qu'ils prient Dieu pour nous, pour Messieurs de la Cour, et pour le salut et santé de ceste ville et province. » Fait à Bordeaux, etc.

Ce manifeste fut affiché à la porte des églises, par ordre du cardinal, mais le Parlement le fit aussitôt arracher par des gens à lui.

L'ordonnance archiépiscopale fut lue en chaire par le vicaire de Saint-Siméon et par le curé de Puy-Paulin. Ce dernier accompagna cette lecture de quelques commentaires. L'avocat général était présent. La messe finie, il se hâta de prévenir le premier président, qui fit demander devant lui les deux prêtres assez hardis pour désobéir aux ordres du Parlement. Le curé de Saint-Siméon se présenla et rejeta la faute sur son vicaire, qui s'était hâté de se retirer à la campagne. Le curé de Puy-Paulin, de son côté, était allé chercher un refuge à l'archevêché. Le lendemain, la Cour se rassembla, et ordonna que les deux délinquants seraient appréhendés au corps et conduits dans les prisons du Parlement, pour être immédiatement jugés. Mais cet arrêt provoqua une telle rumeur dans le populaire, il se manifesta dans Bordeaux une opposition si générale, que la Cour fut obligée de surseoir à l'exécution de ses ordres. Dans la crainte d'une émeute, elle envoya à Agen des députés, près du maréchal d'Ornano, pour le prier de vouloir bien rentrer à Bordeaux, et prêter à ses jugements l'appui de son autorité. En même temps, elle fit citer devant elle tous les curés de la ville, pour être entendus sur le fait de l'affiche et de la publication du manifeste.

Le cardinal rendit aussitôt l'ordonnance suivante :

(T François, cardinal de Sourdis, à nos bien aymés fils les curés;

» Considérant qu'au mespris de Jésus-Christ qui a institué le sacerdoce honorable et plein de respect en son Église, vous êtes tous les jours tirés par devant les juges lays, qui, bien qu'il leurait étépar le roy concédé un grand pouvoir, toutes fois, ils n'ont nulle juridiction sur vous, et en l'usurpant, ils ne font que multiplier leurs péchez, et que vous devez ressentir avecq grande douleur comme nous, et prier Dien qu'il les illumine, mesmo aujourd'hui ont décerné plusieurs prinses de corps, contre le curé de Puy-Paulin et aultres clercs, ce qui est exécrable entre des chrétiens. Nous donc, pour le devoir de iiotn^ rliarge pastorale, disant plus tost mourir que voir la gloire de

nostre Dieu conculquée, de son auctorité par laquelle il a soubsmis vostre fraternité soulz nostre direction; nous vous défendons de vous présenter devant eux, à aucun mandement qui vous sera fait de leur part, ny répondre, sur les peines portées par les saincts canons contre les prestres qui respondent aux tribunaux laïques et entre eux, qui désobéissent à leurs prélatz. Fait à Bourdeaux, en nostre palais arch., le IG janvier 1607. »

Les membres du Parlement attendaient avec impatience le maréchal d'Ornano, bien persuadés que comme son aumônier était la cause première de ce conflit, il prendrait en main leurs intérêts, et leur prêterait son autorité pour faire exécuter leur jugement. 11 n'était si petit officier de la Cour, qui nVût la bouche pleine d'insultes et de menaces, et Ton voyait déjà le cardinal, renfermé dans son palais, sous la garde des soldats du maréchal.

L'archevêque était sans crainte, il se rappelait que, dans une circonstance semblable, saint Charles Borromée avait été persécuté par le vice-roi de Milan, et que Dieu avait protégé son fidèle serviteur. Le maréchal arriva le 21 janvier, il fut accueilli avec enthousiasme, et le canon témoigna, par ses salves nombreuses, de la joie qu'éprouvaient les parlementaires de le voir à Bordeaux.

Cette joie fut de courte durée; à peine le maréchal était-il rentré dans ses appartements, qu'il reçut une dépêche du roi, qui lui enjoignait de se rendre à Bordeaux pour faire cesser la fièvre des gens de son Parlement. En même temps, le Souverain écrivait au preniier président d'Assis, pour se plaindre d'avoir en son Parlement des gens de si peu de considération, de s'être portés à donner de si sanglants arrêts contre son cousin le cardinal de Sourdis, et contre son service. « Dur coup! s'écrie Bertheau, mais donné, mais reçu, qui fit baisser la creste. De sorte que l'on vid ceux qui commandoient supplier, ceux qui prenoient les armes pour faire la guerre au prince de l'Église, plier le gantelet pour lui demander la paix. Ceux qui le fuyoient le recherchoient; ceux qui le bannissoient du Parlement, l'invitoient d'y rentrer et de reprendre séance; et pour monstrer combien le roy avait l'affaire à cœur, et estonner les estonnants, arrive encore monseigneur l'évesque de Bayonne, exprès, de la part de Sa Majesté, pour apporter de la modération à la passion et de la raison à la force. Et pour tirer désormais le prélat de cette justice passionnée, l'évocation

désirée de toutes les causes de M. le Cardinal lui est accordée par le roi, lui donnant le grand Conseil pour terminer les difficultés qui naistront de ses ordonnances et règlements. Ce ne sont désormais que des visites des présidents et conseillers. Le palais archiépiscopal en reçoit une procession; ce ne sont qu offres de servitude, de submission, de bienveillance, tout est plein de compliments, tant la prudence humaine est ondoyante. s>

Le roi désirait entendre de la bouche du cardinal les griefs qu'il avait contre le Parlement, et connaître par le procureur général les motifs des arrêts rendus par la Compagnie. Il les convoqua donc tous deux à Paris, mais il exigea qu avant leur départ, le prélat levât la défense qu il avait faite aux conseillers, rédacteurs de Tarrèt, de ne se confesser quà lui et à son pénitencier, et que de son côté le Parlement supprimât Tarrèt qui interdisait à Tarchevèque de siéger au Parlement. Le cardinal répondit au maréchal d'Ornano et à l'évèque de Bayonne, « que si toutes les plus doctes et pieuses personnes ecclésiastiques, tant de Tordre séculier que régulier, qui lui avoient donné fadvis de la rétention des cas esquels estoient tombés les gens du Parlement, luy conseilloient à présent de la relascher à tous confesseurs approuvez, qu'il en étoit content; mais si leur advisétoit contraire, aussi seroit le sien, d

En conséquence, le 2 i février, les ecclésiastiques et les religieux les plus éclairés de la ville de Bordeaux, au nombre de trente-cinq, furent solennellement convoqués au palais archiépiscopal.

Les différentes phases du conflit qui divisait l'archevêque et le Parlement leur furent de nouveau exposées. On leur fit connaître la volonté du roi d'appaiser ce conflit et le désir exprimé par le maréchal d'Ornano et févêque de Bayonne de voir, pour le rétablissement de la paix et de la concorde, le cardinal se départir de sa sévérité et lever Tinterdit qui frappait un certain nombre des membres de la Cour. Après une mûre délibération, l'Assemblée, dans la conviction que (T MM. de la Cour seraient à favenir plus respectueux envers l'Eglise, ï) supplia le cardinal de vouloir adopter l'avis de l'évèque de Bayonne. Quelques-uns de ses membres ajoutèrent toutefois qu'ils n'étaient d'avis de lever cette suspension, quà la condition « de remettre au roy à faire justice telle qu'appartient à un si grand attentat envers la justice, d Cette double proposition ayant été adop-

tée, le maréchal et l'évèque furent introduits, et le maréchal s'adressant à Tarchevéque, s'exprima en ces termes: a Monsieur le Cardinal, je vous ai déjà, par plusieurs fois, supplié de la part du roy, mon luaistre, et de la mienne, qu'il vous pleust de lever ceste rétention de cas que vous aviez très justement faicte à MiM. de la Cour; maintenant je vous renouvelle la mesme supplication. Monsieur Tévesque de Bayonne, qui est un grand prélat, ne vous en supplierait pas, sll le croyait à propos. Nous vous supplions tous, ne nous desniez pas cette grâce. C'est le désir du roy, le vœu de tous les gens de bien, et estimons tous que vous en aurez du contentement, et que Dieu et sa saincte iMère en seront glorifiez. »

(k Le cardinal répondit qu'il n'avait jamais cherché par cette rétention de cas que ceste même gloire de Dieu, et qu'il serait bien aise et en l'ayant mise et en l'ôtant de la trouver, et que l'espérance que le roy réparerait pleinement l'injure faite à l'Église et à sa personne, et que MiM. de la Cour feraient leur profit de son indulgence; que aussi à cause de l'oraison de quarante heures qu'il doit mettre dimanche prochain en l'église des Jésuites, avecq une indulgence plénière, concédée par Nostre Saint Père, à tous ceux qui duement confessez, y recevront la saincte communion, qu'il espère leur administrer; que sur l'avis des bons pères, ici présents, il levait ladite suspension, les avertissant néanmoins de regarder comme ils procéderont à leurs confessions, n'entendant de son côté d'altérer rien de ce qui est de droit. »

Après la levée de l'interdit, le Parlement pria à son tour Son Éminence de vouloir bien reprendre son siège à la Cour; mais il protesta qu'il ne paraîtrait pas au palais jusqu'à ce que le roi lui eût rendu justice.

On voit que le maréchal d'Ornano apporta la plus grande modération dans cette affaire. Cette conduite est d'autant plus digne d'éloges qu'il s'agissait d'un prêtre de sa maison. Il faut ajouter néanmoins qu'il fut très vivement blessé de la sévérité du cardinal, et dès ce moment il se rangea du côté de ses adversaires.

La dignité d ecolatre de l'église métropolitaine n'a de revenus que par l'union des cures que lui font les archevêques. A cette époque, elle percevait les fruits des cures de Caillau et de Bayssac, dans l'ar-

chipretré des Deux-Mers, et de Noaillac, dans rarchiprètré de Cernez. Mais ces cures ne donnaient que de faibles produits; Téglise de Bayssac était môme obérée, et constituait une charge de plus pour la maîtrise. M. Joachim de la Rivière, chanoine, pourvu de la dignité de maistre Echolez, par M. le cardinal, pria Tarchevéque de la désunir et de la pourvoir d'un curé qui s'engagerait à faire le service et à supporter toutes les charges afférentes à la paroisse. Le cardinal se rendant à ce désir, déclara, avec les formes canoniques, cette paroisse indépendante de la maîtrise de la cathédrale.

Afin d'assurer pendant son absence la bonne administration de son diocèse, le cardinal nomma pour ses vicaires-généraux Levenier, écolatre, et M. Deberbe, archiprêtre de Blaye; il leur recomtnanda de faire publier les décrets du Concile provincial de 1583, sur les mariages clandestins et la cohabitation des futurs époux; il leur enjoignit surtout de procéder rigoureusement contre les curés non résidants, et leur donna tous pouvoirs dedicter les règlements qu'ils jugeraient utiles de faire. Il chargea aussi farchiprètre de Benauze de visiter les églises de son district, et de dresser un procès-verbal de ses observations.

Le pape Paul V venait d'adresser aux évêques de la chrétienté le rituel romain, corrigé en ce qui était relatif aux cérémonies générales et à fadministration des sacrements. Il y était dit que les corps des laïques ne seraient plus portés en terre par des prêtres, des clercs ou des religieux. Comme cet usage subsistait à Bordeaux depuis un temps immémorial, Tarchevèque prit à ce sujet l'avis de son clergé et de quelques personnes du monde, et, après avoir pesé les diverses raisons qui lui furent données de part et d'autre, il rendit fordonnance suivante : a: Le peuple sera averti de pourvoir dans quinze jours au transport du corps des défunts, à la sépulture, par autres personnes que par les prêtres, religieux et clercz, attendu la vileté et déconsidération qui en provient sur Tordre ecclésiastique; voulons à cette lin que la rubrique du rituel qui porte ces mots : « Laïci cay> daver quolibet generis ant dignitatis titulo predictus ille fueril, » clerici ne déférant sed laïci, » soit exactement observée en ce dio- » cèse. »

Conformément aux instructions archiépiscopales, les vicaires généraux, dans leur ordonnance du 2 juillet sur le sacrement du mariage, enjoignirent aux curés de publier au prône et d'afficher à la porte des églises, les décisions du Concile provincial sur la matière, afin que personne n'en prétende cause d'ignorance, et que trente jours après la publication dudit les peines soient encourues par ceux qui y contreviendront.

Le 30 juillet, ils rendirent une nouvelle ordonnance qui intimait à tous les curés du diocèse de se rendre dans leurs paroisses, quinze jours après la publication de la présente, et d'y remplir les devoirs de leur charge, prescrivant aux archi prêtres d'y tenir la main, et de leur signaler les curés non résidants, afin de les contraindre à la résidence, sous les peines de droit.

Ils prirent, en outre, la mesure suivante : Ne sera permis à celui qui a déjà des lettres pour célébrer en son diocèse, et s'en est absenté, d'y célébrer estant de retour sans nous avoir représenté les lettres testimoniales du diocèse d'où il vient, et s'il n'en a nouvelles provisions.

Et comme il avait été présenté à la congrégation compétente un Mémoire au nom d'un hérétique, ils décidèrent que les monitoires seraient à l'avenir munis de cette clause, pourvu qu'il apparaisse au curé ou vicaire qui publiera les présentes, que ledit requérant professe la religion catholique, apostolique, romaine.

L'archevêque et le procureur général étaient arrivés à Paris. Le roi les entendit l'un et l'autre, mais il accueillit fort aigrement leurs explications, et leur témoigna tout son déplaisir de ces procédures. Cependant, il remit à une audience prochaine de leur faire connaître sa décision. Le cardinal avait prié le nonce du pape de se joindre à lui pour défendre à la fois les intérêts de l'Église et les siens. Ce prélat lui exprima longuement et chaleureusement ses sympathies, mais il rejeta bien loin la proposition de se présenter chez le roi pour un semblable motif, et il en donna la raison avec une naïveté incroyable, a Puisque les nonces apostoliques partant de la France, dit-il, sont faits cardinaux par le pape, à la recommandation du roy, pourquoi irais-je à rencontre du roy, je n'aurais garde de me fourvoyer dans une négociation^où mon intervention pourrait déplaire à Sa Majesté.

Nous sommes dans un temps où il faut plaire aux roys, pour monter aux honneurs, et où il faut faire jouer tous les ressorts de la prudence humaine. »

Les prélats du royaume qui étaient alors à la Cour montrèrent plus de loyauté que le légat Italien; sentant que la cause du cardinal était celle de TÉglise et la leur propre, ils se rendirent chez le roi et cherchèrent à lui faire comprendre Todieux de fusurpation envers le cardinal. Mais Henri était fatigué de cette affaire; il ne voulait passe brouiller avec les Parlements, dont il avait besoin, et après les longues traverses qu'il avait subies, il cherchait un repos qui lui échappait sans cesse. Il reçut donc fort mal les évoques, et il leur répondit sèchement : d qu'il savait qu'on avait voulu faire joindre monsieur le Nonce à leur parti, mais qu'il avait plus de crédit chez le pape et chez le nonce que tous les prélats de son royaume. y> Cependant, il changea peu après d'opinion.

L'arrêt du Parlement avait eu du retentissement en France et à l'étranger. Le pape se plaignit vivement au roi de ce que quelques hommes influents, hostiles au Saint-Siège, en avaient envoyé la traduction à Venise, alors frappée d'interdiction par le Saint-Siège, pour un fait analogue, et que le Sénat de la sérénissime république s appuyait sur son texte pour prolonger sa résistance et repousser les foudres du Vatican. Le roi, comprenant alors que la décision du Parlement de Bordeaux ne contenait rien moins que les éléments d'un schisme, sentit la nécessité de donner satisfaction au Souverain Pontife. Il fit en conséquence venir le procureur général et lui parla (k très âprement y> de toute cette procédure, lui signifiant sa volonté expresse de voir les arrests de la Cour comme nuls et non advenus.

J'entends, dit-il, que les cardinaux de l'Église romaine soient honorés connue je les honore moi-même, et je les protégerai toujours dans leurs immunités. Je vous exhorte donc, monsieur le Procureur général, à tenir la main au sein du Parlement, pour que mon cousin le cardinal de Sourdis n'éprouve plus à l'avenir de semblables contrariétés, et qu il n ait plus à formuler des plaintes ni à moi, ni à Sa Sainteté.

Le roi engagea ensuite l'archevêque à se contenter de la satisfaction qu'il lui donnait, et le pria do se conduire à l'avenir avec le Parlement comme si ses arrêts n'eussent jamais existé, car il entendait

qu'ils n'eussent d'effet et de valeur ni contre lui, ni contre ceux qui l'avaient assisté dans ce différend. Il lui fit d'ailleurs remarquer que la Cour serait désormais impuissante à paralyser ses efforts, puisque toute affaire litigieuse serait d'ores et en avant évoquée au grand Conseil.

Lorsqu'il eut repris la direction de son diocèse, le cardinal reçut de l'archiprêtre de Bénauge le résumé de l'enquête dont il l'avait chargé. Il fallait que le mal fût bien profond, bien invétéré, puisqu après six ans d'une lutte opiniâtre, d'une persévérance qu'aucune opposition n'avait pu lasser, ce rapport contenait des détails aussi lamentables que ceux qui frappaient ses yeux.

En général, disait l'archiprêtre, les paroisses sont dépourvues des ornements nécessaires à la célébration du service divin. Les calices et les custodes ne sont pas en argent. Les saintes espèces ne sont point conservées dans le sanctuaire; et même, en plusieurs endroits, elles sont déposées dans des urnes de cuivre et enfermées dans do vieilles niches, ce qui les expose au danger d'être profanées.

La chapelle de Notre-Dame de Verdelais (^) a été désertée par les religieux qui la desservent; il ne s'y trouve qu'un hermite, qui se qualifie humblement de sonneur de cloches.

Les églises de Montignac et de Baignaux sont unies au sousdoyenné du chapitre de la cathédrale. Par ordre du sieur d'Arnal, sous-doyen, les vicaires qui les desservent se sont opposés à la visite de l'archiprêtre. Les églises de Plassac et de iMontuzet relèvent aussi du sous-doyenné; les vicaires en ont permis la visite, et aussitôt le chanoine d'Arnal en a appelé au grand Conseil comme d'abus.

Le chapitre de Cadillac a refusé de laisser visiter ses églises et a déclaré qu'il ne recevrait aucun délégué, et qu'il n'ouvrirait les portes qu'au cardinal lui-même.

L'archevêque eut bientôt châtié ces bravades. Le chapitre de Cadillac desservait l'église paroissiale ; il lui enjoignit de se défaire de cette cure, dont le service était incompatible avec les fonctions

(*) Le pèlerinage de Verdelais était desservi par l'ordre de Grandmont; mais les religieux l'avaient abandonné dans la seconde moitié du xvi« siècle, après avoir cédé aux béuéficiers de Saint-Macaire les terres et les revenus affectés à la sainte chapelle. Celte ciiapellc n'était plus elle-même qu'une ruine ; le chœur seul avait échappé à la destruction, parce qu'il était voûté. Voyez V Histoire de Verdelais.

canoniales. Les vicaires de Montignac et de Baignaux furent mandés à la barre et rudement tancés de leur indiscipline. Quant au chanoine d'Arnal, il eut à subir un déboire plus cruel encore, et le chapitre, qui avait épousé sa querelle à propos de Téglise de Saint-Sébastien de Brach, partagea sa disgrâce.

Les demandeurs s'appuyaient sur une bulle du pape Pie II, donnée le 28 avril 1458, sous Tépiscopat de Biaise de Grailly, qui les exemptait eux et leurs églises de la juridiction épiscopale. Le cardinal fit valoir devant le grand Conseil plusieurs moyens de droit qui annihilaient les prétentions de la partie. Il fit d'abord remarquer que cette bulle ne pouvait être au dessus des canons de TÉglise, qui soumettaient toute personne ecclésiastique à la visite de Tévêque, et que, dans tous les cas, s il y avait doute ou équivoque sur le sens de cette bulle, c'était à Tautorité de qui elle émanait qu il fallait recourir pour en obtenir Tinterprétation, et non à une juridiction étrangère.

Le bref du pape n'accordait l'exemption que moyennant paiement annuel d'une somme de dix florins d'or, et il stipulait que l'exemption cesserait si le chapitre laissait écouler trois années sans acquitter cette rente. Attaquant alors la bulle elle-même, le cardinal faisait ressortir qu'elle avait été acquise à prix d'argent, et qu'elle était nulle pour ce chef seul; que si on contestait cette cause de nullité, il en indiquait immédiatement une autre plus puissante.

L'exemption cessait de plein droit si le chapitre laissait courir un délai de trois ans sans acquitter la rente de dix florins d or. Or, le syndic du chapitre était obligé de reconnaître que, depuis cinq ans, il n'avait pas acquitté cette rente. Donc, Texemption n'existait plus ni pour le chapitre, ni pour les églises qui lui étaient unies.

Le grand Conseil, faisant droit aux observations du cardinal, déclara d'Arnal mal fondé dans son appel comme d'abus, et le condanma en une somme de cinquante livres d'amende, moitié envers le roi, moitié envers la partie.

L'opposition systématique du sous-doyen avait porté ses fruits.

Celte exemption, qui faisait la force du chapitre et qui lui permettait de résister aux volontés de son chef spirituel, cette exemption était virtuellement anéantie. Ce n'était plus qu'une feuille morte, jouet du vent, et que le cardinal pourrait anéantir dès qu'il lui plairait.

Pour se remettre des fatigues du voyage qu'elle venait de faire à Paris, Son Éminence reprit le cours de ses visites pastorales; elle était à Créon, lorsqu'une misérable affaire que suscitait le Parlement l'obligea de revenir brusquement à Bordeaux. Les Filles de Sainte- Ursule, sous la direction de la pieuse Françoise de la Croix, voyaient augmenter leur nombre et prospérer leur école. Il n'y avait encore à Bordeaux que cette association qui donnât aux filles pauvres une éducation vraiment chrétienne. 11 existait au contraire, dans la ville, plusieurs écoles protestantes, où l'on attirait les jeunes filles catholiques.

Le succès de Jeanne de la Croix excita leur jalousie.

Il leur fut facile de savoir que l'institut n'était pas autorisé par le Saint-Siège; plainte fut, en conséquence, portée au Parlement des embarras que pouvait occasionner aux familles une communauté qui, n'étant pas autorisée, était libre de se dissoudre et d'abandonner au hasard les enfants dont Téducation lui était confiée. Les Ursulines étaient protégées par le cardinal. La Cour s'empressa d'ordonner à Françoise de la Croix de paraître devant elle. La pieuse fondatrice refusa d'obéir, attendu qu'il n'était pas convenable à sa profession de paraître au Palais, et d'affronter la malignité publique. Le Parlement, sans avoir égard au sentiment de modestie qui dictait cette réponse, ordonna, par arrêt, que Françoise de la Croix serait conduite par force devant lui. Ah! si les assemblées délibérantes songeaient avant d'agir que la postérité jugera un jour leur conduite, que d'ineptes prétentions elles feraient taire, que de passions elles refouleraient dans leur for intérieur. Mais la plupart ont le Christ sous les yeux lorsqu'elles édiclent leur volonté, et l'image de Dieu qui punira leurs fautes ne les rend ni plus prudentes, ni plus circonspectes. C'étaient ces altercations qui ramenaient le cardinal.

Son premier soin fut d'aller trouver en son logis le Premier Président d'Assis; et, par quelques paroles pleines d'amertume, il lui reprocha d'avoir songé à employer tout l'appareil de la justice pour traîner devant la Cour de pauvres filles dont le seul crime était de vouloir se faire oublier et de faire le bien. Et comme le Président lui faisait observer qu'elles n'étaient pas autorisées par le Saint-Siège, il se dressa de toute sa hauteur et demanda au Président s'il ne trouvait pas sufllsante la garantie qu'il présentait, lui, archevêque-primat, et

revêtu de la pourpre romaine. Porté sur ce terrain, le débat ne pouvait avoir de suite : la procédure fut annulée.

Le premier dimanche de TAvent fut signalé par un acte de clémence et de réconciliation. Le malheureux curé de Ludon, auteur de cette triste querelle, avait longtemps espéré pouvoir remporter sur le cardinal. 11 comptait sur ceux qui l'avaient secrètement poussé et excité. Il devait apprendre cruellement que, quand les grands n'ont plus besoin des instruments qui leur ont servi, même pour les causes les plus légitimes, ils les laissent retomber, leur jetant au plus une dédaignante aumône. Philippe Prunier avait résigné sa cure au fils d'un conseiller, espérant que le père deviendrait son protecteur; mais le nouveau titulaire ayant à son tour cédé sa charge à un tiers, le magistrat refusa de s'intéresser à une affaire qui lui était devenue étrangère. 11 ne resta donc à l'ecclésiastique rebelle que le faible revenu du bénéfice qu'il possédait à Saint-Michel. Il conçut alors le projet d'aller pleurer sa faute aux genoux du cardinal, et de lui crier comme l'enfant prodigue à son père : « Pater peccavi contra cœlum et contra te. y> Sans se demander si c'était le repentir ou le besoin qui ramenait le pécheur, le prélat l'accueillit avec bonté, et lui promit de le relever de ses censures le premier dimanche de l'Avent.

Mais comme l'outrage avait été public, la soumission fut éclatante. Par son ordre, une estrade élevée fut construite à Saint-Michel. L'archevêque y parut, revêtu de ses habits pontificaux, et peu après Tabbé Prunier vint s'agenouiller à ses pieds, en soutane et en manteau. Pendant que le chœur faisait entendre le chant lugubre du Miserere, \e^véhi frappait lentement l'excommunié d'une verge qu'il tenait à la main. Le chant fini, le cardinal, à la demande du pénitencier, prononça une formule d'absolution où étaient énumérées les fautes du pénitent et les causes de l'excommunication. On y remarqua l'appel comme d'abus aux juges laïques. Et qua ad la'icos indices confugisti. Il lui infligea, comme pénitence, les œuvres suivantes :

Demander pardon aux curés de la ville, aux bénéficiers de Saint- Michel et au peuple du scandale qu'il leur avait donné, et aux personnes qui avaient encouru l'excommunication pour avoir continué à le fréquenter ;

Occuper à l'avenir la dernière place aux synodes, aux congréga-

lions, aux chapitres, aux processions, au chœur et dans toute réunion ecclésiastique;

Être suspendu de toutes les fonctions sacerdotales et réduit à la communion laïque jusqu'à Pâques, se présenter une fois par semaine à la sainte table, jeûner tous les samedis de TAvent;

Enfin, visiter en temps opportun le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette et les églises de Saint-Pierre et Saint-Paul à Rome, et de passer trois jours dans chacune d'elles ; à prier la Sainte Vierge et les saints apôtres, et à solliciter de la miséricorde divine le pardon de ses fautes.

Cette clause était la plus rigoureuse. Plus tard, le cardinal en dispensa le pénitent.

Dans le courant de Tannée 1607, le cardinal fut nommé abbé commendataire de Mauléon, dans le diocèse de Maillezais. Cette commende était depuis longtemps dans sa famille.

Jacques d'Escoubleau l'obtint du roi François P', le 14 juin \5SA.

11 eut pour successeur Symphorien Bigot, fils de Jean d'Escoubleau de Sourdis, qui en jouit de 1563 à 1572.

Après lui,, de 1587 à 1606, vint Jean de Gaucourt, fils de Louis et Françoise d'Escoubleau.

Le cardinal lui succéda, et à sa mort la commende échut à son frère Henri, lui-même archevêque de Bordeaux (^).

Enfin, cette année, si féconde en travaux et en événements de toute nature, se termina par un redoublement de ferveur de la part de l'archevêque. Le temps de l'Avent fut entièrement consacré par lui à visiter les églises, à prêcher et à confirmer. Il pontifia à tous les offices de Noël, et il eut la satisfaction de voir réunis dans la nef de son église primatiale le Parlement en robes rouges et les jurats en livrée écarlate, précédés du somptueux appareil dont la ville de Bordeaux entourait ses magistrats, pour s'honorer elle-même en leurs personnes.

(') Voyez le Gallia Christiana.

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