CHAPITRE XIII
Conflit à propos de deux novices des Ursulines de Bordeaux. — Mlle de Pons. — Action généreuse du cardinal. — Institution de la Congrégation foraine. — Visite des paroisses de Bordeaux. — Visite à Cadillac, à Saint-Macaire, à Saint-Émilion. La sainte Épine de Libourne. — Ordonnances synodales. — Le pèlerinage de Montuzest. — Fondation delà Maison des Ursulines de Blaye. — Visite dans l'arcliiprêtré de Fronsac. — Les Possédés de Périgueux. — Querelle des gens du cardinal avec un ministre protestant. — Décision du roi. — Excommunication du théologal de Saint-André. — Le cardinal embellit son palais . Dénonciation des chanoines. — Le cardinal reconstruit son palais. — Visite au monastère de Monsuret, en Espagne. — Réorganisation de quelques paroisses. — Grossièreté des chanoines aux fêtes de ISoël. — Consécration de l'église des Capucins de Bordeaux.
« M. Levenier, écolâtre de la cathédrale et vicaire général de M. le Cardinal, demandant un jour à un curé du diocèse qu'il rencontra en ville, si tout allait bien dans sa paroisse et s'il était bien avec tous, son interlocuteur lui répondit que oui, et qu'il n'avait noise avec aucun. Le vicaire-général répartit alors que donc tout allait mal, voulant dire que dans un temps où toutes bonnes mœurs sont corrompues, si un curé est bien avec ses paroissiens, il faut nécessairement qu'il souffre et tolère beaucoup de choses contre le devoir, et laisse aller et courir son peuple à ses inclinations. Au contraire, si un curé fait son devoir, comme un juste censeur de sa paroisse, il sera mal vu et persécuté. De quoi nous verrons une preuve suffisante, cette année en la personne de M. le cardinal, car s'employant entièrement à la gloire de Notre-Seigneur pour l'édification des âmes, en un exercice continuel de sa charge, il sera contredit en toutes ses intentions et par le monde et par son chapitre môme, emportant néanmoins le dessus puisque c'est pour Dieu même qu'il bataille (^). »
Le premier ennui qu'éprouva le cardinal fut provoqué par la famille Salomon. Aux environs de la fête des rois, ayant occasion de dire la messe aux Récollets, il fit prévenir M"'*' de Mons d'y conduire
(') Bertheaufl.
Suzanne et Catherine, parée qu il avait l'intention de leur donner la communion. Mais la présidente, gagnée par la famille, ne transmit pas aux deux sœurs Tinvitation quelle venait de recevoir. M. de Sourdis, soupçonnant la visite, se transporta chez elle, et la blâma de toute la hauteur de sa dignité du peu de prix qu elle faisait de sa confiance. Prenant ensuite les deux sœurs dans son carrosse, il les conduisit lui-même au couvent. Mais les parents avaient été prévenus de sa démarche chez M"'® de Mons ; ils accoururent escortés d'une population avide d'émeute, et armée de pieux et de bâtons. Pendant tout le trajet, ils adressèrent au cardinal les injures les plus cyniques et les plus abominables. Le cardinal fit prévenir le maréchal d'Ornano de venir à son aide avec ses gardes; puis, ayant fait fermer les portes de Téglise, il dit la messe et donna la communion à diverses personnes. Le maréchal, accouru à la voix de Tarchevéque, se fit rendre compte de Talfaire, et, d'accord avec le cardinal, il conduisit les jeunes filles au Parlement. La cause était grave ; car si l'autorité du père sur ses enfants émane de Dieu, la liberté de conscience est un droit sacré qu'il n'est pas permis de méconnaître. La Cour, après avoir entendu successivement les parents, le cardinal, lesjeunes tilles et divers témoins présentés par les deux parties, ordonna que, pour s'assurer de la vocation de ces enfants, elles seraint conduites, l'une chez M™^ de Massip, et l'autre chez M''^ de Barre, personnes chez qui l'intelligence égalait la piété. L'arrêt porta que Suzanne et Catherine resteraient chez ces dames jusqu'à la' fin de Tannée, et qu'elles seraient libres de recevoir la visite de leurs parents, du cardinal et de leur confesseur, à l'exception du père Feuillant, qui, jusqu'alors, avait dirigé leur conscience.
Peu satisfait de celte sentence, le père porta plainte au roi; mais le cardinal avait déjà instruit le prince des détails de cette affaire; la lettre du sieur Salomon fut renvoyée sans observation au Parlement.
Comme cette affaire soulevait à Bordeaux de longues discussions et divisait fopinion publique, le cardinal publia un nionitoire où il expliqua sa conduite et la justifia par divers textes de fÉcriture. Cependant, les jeunes personnes, causes innocentes de ces débals, étaient l'objet de toute la colère de leurs parents et des maris de leurs sœurs, un procureur et un marchand de morue. L'archevêque
intervint et menaça la famille des foudres de TÉglise, si elle ne se conduisait pas mieux envers les deux enfants.
Non seulement cet avertissement resta sans effet, mais encore le sieur Salomon adressa une nouvelle requête au Parlement pour lui faire observer que Tordre des Ursulines n'ayantpas d'existence légale il devait être fait faire défense à la mère de Gazères de recevoir ses enfants. Mais Suzanne et Catherine firent savoir au Parlement qu elles n'avaient aucune préférence pour les Ursulines, que leur seul désir était d'entrer en religion et de se consacrer au Seigneur; que si cependant on les laissait libres dans leur choix, elles se retireraient dans le couvent des Feuillantines de Toulouse. En présence d'une déclaration si précise, le Parlement ne pouvait hésiter. Il arrêta donc que Suzanne et Catherine retourneraient chez leurs parents, à la charge par eux de les conduire à Toulouse.
Alors recommencèrent les persécutions et les mauvais traitements; toute communication avec le dehors leur fut interdite; il leur fut défendu de se rendre à l'église et d'aller aux offices; on s'oublia même jusqu'à les fouiller dans les parties les plus secrètes de leurs vêtements, pour s'assurer qu'elles n'avaient aucune correspondance avec M. de Sourdis ou leur confesseur. L'archevêque fut néanmoins instruit de cette séquestration. Cette fois, il parla de la manière la plus ferme, et on rendit quelque liberté aux jeunes filles.
Jusqu'alors, l'opinion restait indécise. Il y avait bien un certain nombre de personnes qui, en présence d'une A^ocation si éprouvée, rendait justice à la fermeté du prélat; mais c'était la minorité. La masse, toujours aveugle, toujours prête à se passionner, et, disons-le à sa louange, toujours disposée à se ranger du côté de l'opprimé, la masse prenait fait et cause pour le sieur Salomon et pour sa femme, qui promenait partout sa bruyante douleur. Or, il arriva qu'une demoiselle de Pons demanda à être reçue dans l'Ordre des Ursulines. Cette dame appartenait par sa mère à la famille d'Albret; elle était donc issue du sang royal. Lorsqu'on la vit, elle, si grande dame, entrer dans une conixnunauté si humble, si pauvre, dont l'existence était si précaire, il n'y eut qu'un cri d'étonnement et d'admiration. Puis ce sentiment réagit contre la famille Salomon. On rechercha avec un malin plaisir les commencements de leur fortune; on se rappela que, sans le hasard de quelques bateaux de poissons salés,
qui leur ùlaient venus fort à propos, ils végéteraient encore sous les hangars de la Élie, et Ton se récria de ce que des marchands de morue et de harengs se trouvaient trop grands seigneurs pour placer leurs enfants dans une maison que les princesses du sang ne trouvaient pas indigne d'elles. C'est ainsi qu est le peuple, toujours disposé à traîner dans la boue son idole de la veille.
La fimiille soulevait sans cesse de nouvelles difficultés. Un jour, à bout d'arguments, la mère répondit au cardinal que pour entrer aux Feuillantines il ûillait une dot, et que, bien certainement, ni elle ni son mari ne feraient le sacrifice d'une obole pour ce sujet. Que cela ne vous inquiète pas, Madame, répondit le cardinal, j'y pourvoierai de mes deniers.
Les railleries du populaire, la fermeté du prélat, décidèrent enfin le sieur Salomon à exécuter les volontés de la justice. Il envoya ses filles à Toulouse ; fOlficialité fut chargée de les conduire, sous la surveillance d'honnêtes dames qui consentirent à les accompagner. Le cardinal faisait la visite de rarchiprètré de Bénauge lorsqu'elles passèrent; il leur donna sa bénédiction, et fit pour leur, voyage les prières les plus ardentes.
Par une bulle du 57 août 1608, le pape Paul avait accordé un jubilé à toute la chrétienté. L'archevêque de Bordeaux en fit l'ouverture, le 25 janvier, par une procession solennelle de Saint André à Saint-Seurin.
11 a déjà été question dans ce récit de l'annexion de l'église Saint Paul au séminaire de Saint-Raphaël. Comme les revenus de ce dernier établissement n'étaient pas encore suflisants, le cardinal y incorpora, le 28 janvier, les biens de la fabrique et ceux des confréries de Saint-Fiacre, de Saint-Pierre et de Saint-Paul établies dans cette église, à la charge toutefois par le supérieur du séminaire de faire acquitter les fondations dont elles étaient grevées. Il rendit en même temps une ordonnance qui statuait sur. quelque point à la discipline intérieure.
Dès la première année de son épiscopat, le cardinal avait institué à Bordeaux diverses congrégations ecclésiastiques chargées chacune
d'examiner certaines questions relevant du droit-canon où de la conscience, et d'appliquer les règles prescrites par les conciles. Ces congrégations faisaient un bien iaunense à Bordeaux; mais le clergé des campagnes n'en retirait aucun profit. Trop souvent, de pauvres clercs, confinés dans un hameau, éloignés de tout centre de population où ils auraient pu trouver quelque ressource intellectuelle, passaient leur vie dans une ignorance profonde dont ils gémissaient, mais qu'ils ne pouvaient dissiper. Afin de répandre la lumière dans les paroisses rurales, saint Charles Borromée avait fondé, dans son diocèse, des congrégations foraines, c'est à dire qu'il avait déterminé des lieux où le clergé rural se réunirait à des époques déterminées, pour y traiter des points de droit ou de morale indiqués à l'avance, s'éclairer les uns et les autres, et s'obliger ainsi, par amour-propre autant que par devoir, de compléter leurs études théologiques. Cette institution, que la piété de nos évêques a rétablie, produisait les résultats les plus heureux. M. de Sourdis l'introduisit dans son diocèse, et il en publia les règles cette année même. L'application des congrégations foraines commença par l'archiprêtré de Bourg, puis par celui d'Entre- deux- Mers, et s'étendit de là dans tout le diocèse (^).
Le cardinal n'avait jamais pu visiter les églises de Bordeaux, quelque désir qu'il en eût; le chapitre métropolitain et celui de Saint-André s'y fussent opposés. Affranchi de toute entrave par l'arrêt du grand conseil du 30 septembre 1608, il se hâta d'user de son nouveau droit, et commença par la paroisse Saint -Pierre le cours de ses visites pastorales. Cette paroisse contenait alors cinq mille habitants. L'archevêque entra dans des détails minutieux, examina les autels, les vases sacrés, les ornements, modifiant ou supprimant ce qui n'était pas convenable. Tout le personnel ei^clésiastique de la paroisse fut appelé. L'archevêque se fit représenter les titres de chacun, les chartes de fondation des chapelles, et exigea que les membres de la fabrique lui rendissent compte de leurs revenus, de leur source et de leur emploi. Là, il trouva des difficultés presque insurmontables. Il fallut contraindre les syndics par les moyens juridiques,
(') Il est bon de constater ici, qu'en cette année 1609, le cardinal permit à MM. les PrésiJiaux de construire une galerie à Saint-André pour y assister au sermon.
et encore larchevôque fut obligé de se contenter d'explications dilatoires. Le nonribre des bénéficiers fut réduit à huit, et Son Éminence fit consigner sur un registre Tétat des ressources de la paroisse.
Saint-Remy était, après Saintc-Eulalie, la paroisse la plus florissante de Bordeaux. Elle comptait 30,000 habitants. L'archevêque la visita avec le cérénjonial d'usage. Il se fit exhiber par les bénéficiers les titres de leurs fondations. On lui représenta un acte de 1488, passé sous répiscopat du cardinal d'Épinay entre le clergé et le sieur Jean d'Anglade, seigneur d'Anglade et autres lieux. Il y était dit, quexcité par la vénération que lui inspirait cette antique basilique et la piété des ecclésiastiques qui desservaient la chapelle de Notre- Dame de Pitié érigée par lui, le chevalier fondait cinq chapelles dans ladite église, en faveur du vicaire perpétuel et des autres prêtres de la paroisse. Il affectait à fentretien de ces chapelles la dîme en blé, vin, animaux et fruits que sa famille avait de tout temps perçue dans la paroisse d'Izon; le quart de la dîme de Saint-Sulpice, Entre-deux- Mers, et des villages de Yivac et de Dardillac, dans la même paroisse.
Le prélat fit en même temps visiter par un de ses délégués Féglise de Saint-Projet, paroisse peu considérable par le nombre des habitants, mais importante parce qu'elle était une des quatre chaires de Bordeaux. On appelait ainsi les églises qui, pendant les stations d'Avent et du Carême, appelaient les prédicateurs les plus distingués.
Quelques jours après, il alla faire lui-même la visite de féglise de Cadaujac, qui était sous le patronage de Thebdomadaire de Saint- André, et de celle de Lamgeon, qui était réunie au prieuré de Lampian. Il se rendit ensuite à Lesgnan, paroisse dépendante de Tarchiprêtré de Cernez. Là, deux jeunes gens se présentèrent à lui pour obtenir la bénédiction nuptiale. Mais la messe était dite : cette circonstance fit que le cardinal montra beaucoup d'hésitation à consacrer leur union. Quelques jours après, il fit paraître une ordonnance qui défendait aux ecclésiastiques de bénir les mariages en dehors de la célébration de la messe.
Après avoir lutté, par la cérémonie des Quarante Heures, contre les orgies du Caresme-prcnant, et avoir administré le sacrement de
rOrdre, Tarchevêque employa, suivant sa coutume, le Carême à parcourir son diocèse. Il désigna, pour cette année, Tarchiprêtré de Bénauge. Le 16 mars, il partit de Bordeaux avec ses officiers, plusieurs confesseurs et le P. Baïle, prédicateur très distingué de la Société de Jésus. Son occupation constante dans cette excursion fut de faire le catéchisme et de prêcher la parole de Dieu. Il désirait si ardemment que le peuple fût préparé dignement, « que, dès le matin, il mettait ses confesseurs au travail, allant les faire sortir lui-même des maisons où ils étaient logés. En les voyant placés dans des châteaux, le peuple, retenu par la timidité et le respect, n'osait les aborder. Le cardinal allait jusqu'au petit peuple, lui demandait s'il voulait se confesser; s'il répondait qu'il le désirait, il le menait par la main au confessionnal; puis après, tous suivaient les uns après les autres, tant les exemples des premiers sont puissants à attirer ces pauvres honteux. Ayant ainsi pourvu à cette disposition, s'il avait à prêcher ou faire quelque dépêche, il retournait en son logis jusqu'à ce que sur les huit heures il se rendît à l'église pour entendre luimême les confessions et administrer les saints sacrements (^). )>
Pendant le cours de cette tournée, il rendit l'ordonnance suivante, qui fut depuis publiée et développée dans un synode diocésain :
a Et, attendu qu'il y a tant de négligence parmi le peuple que la plupart ne savent ce qui est de leur salut, ordonnons qu'aucun ni aucune ne sera admis ci-après au Saint Sacrement du mariage s'il ne sait le Pater noster, XAve Maria, le Credo, le ConfUeor, les Commandements de Dieu et de l'Église. Et, à ces fins, nous voulons que tous pères et mères de famille les instruisent et conduisent au catéchisme que fera le curé les dimanches et fêtes. Et, de plus, que tous contractant mariage, quelques jours auparavant, se confessent et communient, autrement qu'ils ne soient reçus. Et, en outre, voulons que la messe soit célébrée auxdits mariages, sans laquelle aucun ne sera fait. »
La première visite du cardinal fut pour le chapitre de Cadillac, fondation de l'illustre maison de Caudale. Après s'être fait représenter la bulle d'institution, qui date de 1490, il ordonna que toutes les parties du service divin se célébreraient aux mêmes heures et de la
(') Bertheaud.
même manière qu'on avait accoutumé de le faire dans son église de Saint-André; il recommanda d'observer la bulle, et, pour que la mémoire ne s'en perdît point, il voulut qu'elle fût lue à tous les chapitres généraux. Gomme les chanoines lui firent observer que la mémoire du jour de la dédicace de leur église était perdue, il décida qu'à perpétuité la fête s'en célébrerait le 8 février, avec octave.
L'église Saint-Sauveur de Saint-Macaire était un prieuré, uni depuis 1579 au collège des Jésuites de Bordeaux par une bulle du pape. Les RR. PP. en avaient confié l'administration à des prêtres séculiers; mais le service s'y faisait mal. L'archevêque ordonna que les ecclésiastiques que tenaient et tiendraient les Pères Jésuites pour le service divin seraient capables, et de lui approuvés, pour entendre les confessions. Cette ordonnance déplut aux Jésuites; mais il fallut obéir.
L'archevêque termina par Saint-Émilion sa visite de Tarchiprêtré de Benauge. Il se rendit ensuite à Libourne pour assister à la translation de la sainte épine. Cette épine, détachée de la couronne du Sauveur, avait été donnée aux habitants de Libourne par Charlemagne, qui, pour la placer dans un sanctuaire digne d'elle, fit construire hors des murs de la ville une chapelle qui prit le nom de l'Épinette. Après diverses émigrations, provoqué espar les révolutions et les guerres, la sainte épine se trouvait dans l'église Saint-Thomas, lorsque M. de Sourdis, après s'être assuré quelle avait tous les caractères des reliques de ce genre conservées dans les principaux sanctuaires de la chrétienté, décida qu elle serait apportée dans l'église Saint-Jean. R choisit pour cette solennité le dimanche de la Passion. La veille, il conféra les saints Ordres aux clercs qui se destinaient au sacerdoce. Le lendemain, la procession se fit avec un éclat dont les Mémoires du temps ont consacré le souvenir. Toutes les paroisses des environs avaient été convoquées et s étaient empressées d'accourir avec leurs croix et leurs bannières. On avait élevé sur la place publique de Libourne deux chaires à prêcher, et un reposoir destiné à recevoir pour un instant la sainte relique. A l'heure fixée, le cardinal, en habits pontificaux, partit de Saint-Thomas, portant l'épine précieuse. Rétait sous un dais que soutenaient quatre jurats en robes de cérémonie, un nombre considérable de prêtres et de religieux se pressaient autour de lui. Lorsque le cortège se fut groupé sur la place, le cardinal dé-
posa la châsse sur le reposoir, et, après divers morceaux de chant exécutés par la musique de la chapelle de Son Éminence, les deux chaires furent occupées par deux prédicateurs qui, dans un langage animé, rappelèrent au peuple la Passion et les souffrances du Christ dont cette épine était encore la preuve palpable et matérielle. La procession reprit ensuite sa marche, et lorsqu'elle fut arrivée à Saint Jean, le prélat officia pontificalement. On dit qu'il se distribua à la messe plus de quinze cents hosties. La sainte épine fut renfermée dans un tabernacle pratiqué dans la muraille, et fermée de trois serrures dont les clés furent remises. Tune au curé, la seconde à la confrérie de Saint-Clair, qui avait la garde de la relique, la troisième au maire de la ville. Pour satisfaire aux pieuses demandes de cette confrérie, le cardinal décida que la veille de Saint-Clair, la sainte épine serait portée processionnellement par le curé, avec l'assistance de tous les confrères, de l'église Saint-Jeau à celle de Saint-Thomas, pour y être honorée dès la veille et tout le jour de la fête jusqu'au lendemain matin ; que <n le service de la confrérie parachevé, elle serait remportée processionnellement avec même assistance en l'église Saint-Jean, en son lieu de repos préparé. »
Le 5 mai eut lieu le synode diocésain, qui se tint à la métropole et dans le palais archiépiscopal. L'archevêque y réunit le clergé des archiprêtrés de Lesparre, Moulis, Cernez, Buch du Born, Benauge, Entre-deux-Mers, Entre-Dordogne et Fronsac. Il y confirma les examinateurs dans leurs charges, nomma les témoins synodaux, et, sur le vote unanime de l'assemblée, il continua dans ses fonctions le syndic du clergé. Le synode fut remarquable par la présence de Tévêque de Sarlat et de deux abbés commanditaires. Le cardinal fit placer à sa droite l'évêque et les deux abbés; mais cette préséance, donnée à ces honorables cénobites, froissa singulièrement l'amourpropre du chapitre. Il y fut pris les mesures suivantes :
Les saintes huiles seront gardées en une fenêtre placée au côté du grand autel. Lorsqu'on en aura besoin pour la célébration d'un baptême, le prêtre à qui on les remettra sera précédé d'un clerc portant un cierge allumé.
La clé du tabernacle sera tenue en lieu sûr.
Il est interdit aux curés de donner la bénédiction nuptiale aux époux qui ne sauraient point par cœur le Pater, V Ave Maria, le Credo,
le Confilcor, les Commandements de Dieu et de TÉglise, les actes de Foi, d'Espérance et de Charité, et qui ne se seraient pas confessés et n'auraient pas communié trois jours au moins avant leur mariage. On observera rigoureusement les décrets du Concile de Trente contre les mariages clandestins.
Les curés surveilleront les clercs de leur paroisse et informeront Tarchevêque de leurs écarts.
Le cierge pascal, qu'on laisse brûler toute Tannée dans certaines paroisses, ne sera plus allumé que pendant le temps prescrit par les rubriques.
La croix et les bannières seront portées en tête des processions et on y marchera avec décence et bon ordre.
Les surplis et autres ornements seront f\uts sur le modèle de ceux de Rome.
La grand'messe se chantera à neuf heures. Dans les paroisses où il n'est dit qu'une messe, elle ne devra être célébrée ni avant huit heures ni après neuf heures.
Après la clôture du synode de Bordeaux, M. de Sourdis vint tenir celui de Blaye, pour les archiprêtrés de Bourg et de Blaye. Sur la réquisition de son promoteur, il ordonna :
Que les religieux des deux abbayes viendraient processionnellement le recevoir à son arrivée au port, à peine de vingt écus applicables en œuvres pies.
Et sur la négligence des curés d'administrer le sacrement d'Extrême-Onction et Tindévotion du peuple à la demander, considérant le soulagement que les malades reçoivent par la vertu d'iceluy, il enjoint aux curés d'être diligents à ce faire ; et pour exciter leurs paroissiens, leur ordonne que chaque dimanche ils lisent le chapitre du catéchisme du Concile de Trente qui traite du sacrement d'Extrême-Onction, et ce en leurs prônes.
Sur le rapport qui lui fut fait que la paroisse de Saujon était de si peu de revenus qu'elle demeurait sans secours et sans administration, il ordonna qu'elle serait unie à la paroisse de Générac. Générac avait été peu auparavant détaché de Campugnan.
Depuis six ans, les prieurés-cures de Saint-Genès, de Segonzac, de Saint-Andronie, de Pierre, d'Eyrans, d'Étauliers, et la paroisse d'An-
glade, n'avaient pas de pasteurs régulièrement institués; il fit saisir les revenus de ces paroisses et appréhender au corps les vicaires qui s'étaient installés dans ces cures sans autorisation.
Le cardinal avait une vive dévotion à la Sainte Vierge. Il affectionnait surtout la chapelle de Montuzest, qui se trouve aujourd'hui dans la paroisse de Plassac, à peu de distance de Blaye. Cette chapelle, bâtie, dit-on, par Charlemagne, s'élève sur une hauteur qui domine la Gironde. Depuis sa fondation, elle attire un immense concours de pèlerins. Au temps de saint Louis, il s'y était formé une congrégation de marins. Cette association devint en peu de temps si nombreuse que le siège en fut transféré à Bordeaux. L'un des bienfaiteurs de la Guienne, le roi Louis XI, lui accorda de beaux privilèges. Il était rare que M. de Sourdis vînt à Blaye sans se rendre à la chapelle de Montuzest. Cette année, il s'y transporta processionnellement, à pied, accompagné du personnel des deux abbayes, d'un grand nombre de prêtres, des religieux Minimes, des chantres de sa chapelle et de la plus grande partie de la population. Il y dit la messe et donna la communion. Sachant qu'il y avait près de là un malade qui désirait le viatique, il le lui porta lui-même et le quitta calme et consolé (*).
Un jeudi du mois de juillet, après avoir entendu la messe à Blaye, le cardinal se rendit à Bourg, et il y passa deux jours à prêcher et à confirmer. Le troisième jour, il se rendit au collège des filles de Sainte-Ursule, et il y posa la première pierre de leur église.
Comme cette communauté était très pauvre, il autorisa le prieur de l'abbaye de Bourg à accorder le droit de sépulture dans son église aux personnes qui, après avoir étendu leurs bienfaits sur elle, auraient aussi contribué à la construction de cet oratoire. En outre, il fit don aux religieuses d'un terrain sur lequel s'élevait autrefois une chapelle, leur laissant la faculté d'en disposer à leur gré.
Le cardinal quitta Bourg pour visiter l'archiprêtré de Fronsac.
(') Kous connaissons les efforts tentés par S. Ém. le cardinal Donnet pour relever la cimpelle de Montuzest. Espérons que nous verrons s'exécuter en faveur de ce vieux sanctuaire ce qu'on a vu s'accomplir à Verdelais, Talencc, Arcachon, Montigo, Lurette et Notre-Dame de la Fin-des-Terres,
Son exercice ordinaire, dit Bertheau, « fut de prêcher tous les jours dans toutes les églises où il séjournait. Auquel sujet ayant mandé au curé de Vayres, prieur de Saint-Micliel-de-la-Rivière, de se trouver à la Rivière lorsqu'il y ferait la visite, et d'y donner une prédication. Le jour venu, il attendit jusqu'à huit heures que ce prieur arrivât. Celui-ci s'étant excusé en disant nètre pas prêt, il fut contraint de prêcher lui-même, sans préparation, après avoir dit la messe, et néanmoins il fit une prédication très parfaite, qui montre l'aide de Notre Seigneur jointe à sa facilité de bien dire.
)) Mais combien il communia de personnes en celte visite? 11 se voit par le procès-verbal d'icelle. 11 se trouve des jours qu'il communia plus de mille personnes et en confirma plus de mille cinq cents, faisant à cet effet mettre le peuple par ordre dans les églises et autour des cimetières, dévotion qui se rendait toujours ès-églises où il se trouvait, mandant les paroisses où il ne faisait que passer d'y venir processionnellement. Et il ne laissait pas pour cela d'employer un certain temps à ouïr les confessions et même à porter le Saint Sacrement aux malades, comme il le fit à Peyrissac et à Yillegouge. Dans plusieurs paroisses, le Saint Sacrement n'était pas tenu; il ordonna qu'il y serait gardé religieusement, et à ce même sujet il fit emporter toutes les custodes de cuivre ou d'airain et briser les calices d'étain, comme il l'avait enjoint dans ses précédentes visites. y>
Parmi les règlements particuliers à chaque église qu il formula dans cette visite pastorale, on peut citer les suivants :
A Salignac, quelques particuliers avaient usurpé une partie du cimetière pour y construire des maisons. Le cardinal leur accorda trois jours pour les démolir, à peine d'être poursuivis par la justice séculière. Un habitant de cette commune vint se plaindre à lui du curé. iMis en demeure d'articuler ses griefs, cet individu ne put en produire aucun. Néanmoins, il déclara qu'il ne mettrait pas les pieds à féglise tant que le curé resterait dans la paroisse. L'archevêque lui rappela l'obligation où étaient les fidèles d'entendre la messe paroissiale au moins une fois toutes les trois semaines, il lui laissa le choix entre les peines canoniques ou l'obligation de changer de résidence.
A l'abbaye de Cuistres, il trouva le chœur en ruines. L'église était desservie par un vicaire perpétuel et deux prêtres qui ne faisaient
point de service régulier et qui se bornaient à y dire matines aux quatre grandes fêtes de Tannée, et encore l'un d'eux allait-il desservir Bayas, paroisse annexée. Le prélat donna six mois à Tabbé pour placer à Tabbaye autant de religieux qu'autrefois, pour en relever le cliœur et l'autel et pour instituer dans l'église quatre prêtres et deux clercs. Il nomma un vicaire perpétuel à Bayas.
A Yillegouges, les paroissiens lui demandèrent la permission de se chosir d'autres confesseurs que leur curé; il leur accorda leur requête hors le temps pascal. Pour cette période, il les obligea à se munir d'une permission du curé, de lui ou de ses vicaires généraux.
Dans réglise de Saint-Michel-la-Rivière, il se trouvait un trou par lequel on faisait passer le malade en invoquant saint Michel. Il voulut d'abord le faire fermer; mais sur des observations qui lui furent faites, il le laissa provisoirement subsister; mais il défendit au curé et aux membres de la fabrique de recevoir aucune offrande, même volontaire, à l'occasion de ce passage, et il exigea que cette clause fût annoncée au prône.
Le curé de Saint-Cœur-d'Abzac était un semi-prébendier du chapitre de Saint-André; il affecta de ne pas se trouver présent à la visite de l'archevêque. Le prélat le condamna à une amende de 40 écus, applicable moitié à l'église paroissiale, moitié à l'hôpital Saint- André.
Le doyen de la primatiale était titulaire de l'église de Saint-Martin de Laye. Comme il n'assista pas à la visite pastorale, l'archevêque le condamna à un écu d'amende.
Après avoir parcouru l'étendue de l'archiprêtré, le cardinal vint reprendre à Bordeaux son labeur ordinaire.
Ayant appris presque aussitôt que les chanoines de Saint-Seurin avaient accordé la permission de confesser à deux prêtres qui ne s'étaient pas présentés à la Congrégation de l'examen, et n'avaient pas été approuvés par lui, il défendit aux chanoines de les recevoir dans la collégiale, sous peine d'être poursuivis eux-mêmes par les voies de droit. Il déclara nulles et sans valeur les absolutions données par ces prêtres , et > afm que personne n'en pût ignorer, il fit afficher son ordonnance aux portes de l'église.
Il y eut encore un autre fait qui attira sa sollicitude. Les enfants
de l'hôpital sont privés de la tendresse de leurs parents; il est donc nécessaire que la charité adoucisse leur infortune. Pour qu'ils fussent élevés dans la crainte de Dieu, le prélat voulut que le maître chargé de leur instruction reçut de lui ses lettres de probation et de confirmation.
Il arriva vers le même temps, à Périgueux, une aventure assez bizarre, et qui occupa quelque temps Tatlention publique. Deux jeunes gens annoncèrent qu'ils étaient possédés du démon, et ils jouèrent si bien leur rôle, que le clergé crut à la réalité de la possession. Cependant, les formules ordinaires de l'exorcisme se trouvèrent impuissantes à chasser les démons, et, dans son embarras, l'autorité ecclésiastique ne crut pouvoir mieux faire que d'adresser les malheureux jeunes gens au métropolitain. Ils furent d'abord soumis à l'examen du théologal de Bordeaux, qui, après les avoir interrogés plusieurs fois, conclut comme ses confrères de Périgueux. Tel n'était pourtant pas l'avis de M. de Sourdis. Il fit venir les deux possédés en son palais, les fit revêtir d"habits neufs, et leur fit donner une nourriture substantielle et abondante. Après les avoir observés pendant quelques jours, il écrivit à Périgueux qu'il ^connaissait le démon qui s'était emparé du corps des jeunes gens, et que ce démon s'appelait la misère. Comme cette affaire avait fait du bruit, il se crut obligé d'en écrire au roi (^).
M. Darnal, sous-doyen du chapitre métropolitain, était collateur des cures de Saint-Médard, de Montignac, de Saint-Paul de Baignaux, de Saint-Pierre de Plassac et de Notre-Dame de Montuzest. Il sentit la nécessité d'y établir des vicaires perpétuels, et, après avoir (( fait un règlement » pour la portion congrue de chaque vicaire perpétuel, il pria le cardinal de l'homologuer. M. de Sourdis érigea immédiatement Montignac et Baignaux en vicairies perpétuelles, réservant les deux autres pour un moment plus propice.
(*) On verra plus loin une autre histoire de démoniaque qui eut une fin plus tragique, malgré les protestjitions du cardinal do Sourdis. On croit généralement que c'est l'Eglise qui intentait les procès de sorcellerie : c'est là une erreur très grave. Du temps de M. de Sourdis, le Parlement de Bordeaux poursuivait les sorciers avec la dernière rigueur. Lancre, un des conseillers à la cour, se fit surtout remarciuer parles supplices nombreux qu'il inlligea aux démoniaques du Béarn. On a de lui, à ce sujet, un ouvrage très curieux et très rare, intitulé : Inconstance des Dànons, où il relate ses exploits.
Le jour de la fête de la Trinité, le cardinal s'était rendu avec Têvêque de Bayonne à leglise paroissiale de Fronsac, et, après y avoir célébré les saints offices, il s'en retournait le soir avec l'intention de passer la nuit à Coutras. Suivant l'usage du temps, les deux prélats étaient à cheval, escortés de leur niaison et précédés de la croix archiépiscopale.
Pendant qu'ils cheminaient, vint à passer un homme vêtu de noir, aussi à cheval, qui affecta de ne pas saluer la croix.
Dans ses autres excursions, le cardinal avait ordonné à ses ofticiers d'exiger que toujours les passants saluassent le signe de la Rédemption. En voyant l'attitude inconvenante du voyageur, les gens du prélat s'élancent à sa poursuite, et lui administrent quelques légers coups de houssine pour lui apprendre la civilité. Celui-ci se récrie, annonce qu'il est le ministre protestant de Libourne, et qu'on viole en sa personne les édits de liberté accordés par le roi. A ce propos, l'évêque de Bayonne voit poindre à l'horizon une mauvaise affaire; il prend peur, et, quittant brusquement le cardinal, il s'enfuit à toute bride à Coutras. L'archidiacre de Libourne et le curé de Blaye se trouvaient dans le cortège ; le cardinal leur demande leur avis, et tous deux concluent qu'il faut étouffer cette affaire dans l'origine.
Le cardinal décide alors qu'il exprimera au ministre ses regrets de la vivacité de ses gens.
Le ministre s'était tu, n'osant engager une lutte avec un prince de l'Eglise. Un homme bien élevé eût été touché de voir un des grands dignitaires de l'Église descendre à une pareille démarche, et il eût prouvé sa gratitude en se hâtant d'accepter toute explication.
Notre homme, au contraire, crut que le pontife avait peur, et il résolut d'exploiter cet événement. Il se rendit donc chez ses coreligionnaires, leur raconta, en l'exagérant, Thumiliation qu'il avait subie, et fit passer dans les esprits les sentiments d'aigreur et d'intolérance dont il était animé. On décida d'envoyer une députation au roi. L'attitude de ces députés fut très insolente (^). Un gentilhomme, vieux soldat des guerres de religion, s'oublia même jusqu'à dire à Henri IV : « Nous autres, huguenots, ne savons pas avec quels honneurs on enterre les princes de l'Église; aussi, si celui-ci revient,
0} Journal de l'Estoile.
nous enverrons son corps par eau, à Bordeaux, pour quon lui fasse une sépulture digne de son rang. » De son coté, le cardinal avait rendu compte au roi des torts de ses gens. Henri, complètement édifié, se borna à répondre aux huguenots : « Votre ministre a été civilement payé de son incivilité. Du reste, pourvoyez-vous.» Néanmoins, pour ne pas commettre un déni de justice, il renvoya l'affaire devant le Parlement de Bordeaux. Mais le ministre n'ayant pu désigner ceux qui Tavaient frappé, le procès fut abandonné (^).
L'église de Saint-Jacques de Castelnau en Médoc était une annexe de Tarchiprôtré de Moulis. La population de cette localité s étant augmentée avec le temps, par suite de la présence du seigneur, elle sentit le besoin d'avoir un curé. On avait coutume de payer un vicaire, parce que les revenus de Moulis n'étaient pas sulTisants pour deux prêtres. Mais comme le traitement était volontaire, lorsque l'argent manquait, le vicaire jeûnait. Cette situation détermina le cardinal de séparer féglise de Castelnau de celle de Moulis; il y nomma un curé, et, pour que cette mesure fut suivie d'effet, il fit saisir les fruits décimaux de la paroisse pour en faire la portion congrue. Mais on reconnut que ces fruits avaient été autrefois inféodés au chapitre de Saint-André, et plus tard achetés par lui. La saisie fut de nul effet, et, dans la crainte d'être obligé de fournir à l'entretien du curé, soit de Castelnau, soit de Moulis, les chanoines persistèrent à vouloir que Castelnau restât dans sa position d'annexé. Sur ces entrefaites, le curé de Moulis vint à mourir. La cure fut mise en adjudication, aux termes du Concile de Trente. L'ecclésiastique qui en fut pourvu consentit à payer au curé de Castelnau la somme de soixante livres par an, à la condition d'être déchargé en entier du service de celte paroisse. Comme cette somme n'était pas sulTisante pour l'entretien du curé de Castelnau , on voulut taxer les habitants à deux cents livres par an. L'affaire ayant été portée au l*arlement, la taxe fut déclarée illégale, et défense fut fiiite de procéder à son recouvrement. Ainsi, quand les habitants de Castelnau n'avaient point de vicaire perpétuel, ils faisaient tous leurs elforts pour en obtenir. Le jour où on voulut le leur accorder et assurer le
(«) Berlheaud.
service divin dans leur église, ils plaidèrent, et firent échouer toutes les bonnes dispositions de l'autorité ecclésiastique. Du petit au grand, les masses sont toujours les mêmes, cest à dire inconstantes comme le flot que le vent agite, ou comme la nue qui passe.
11 y avait à Fronsac deux églises paroissiales. Tune sous le patronage de Saint-Martin, Tautre sous celui de Sainte-Geneviève. Celle-ci tombait en ruines, elle était peu fréquentée, et ses revenus étaient si faibles, qu'ils n'auraient pas suffi à faire vivre le curé pendant deux mois. Le cardinal l'unit à celle de Saint-Martin, et, cette fois, sa décision fut acceptée sans conteste.
Le théologal de la métropole était depuis longtemps l'ennemi de son archevêque; sa haine avait redoublé depuis que le prélat s'était permis d'émettre un avis contraire au sien dans l'affaire des démoniaques de Périgueux, et il allait déblatérant partout contre la décision du cardinal, qu'il qualifiait d'abusive et de légère. Ces propos prirent peu à peu une telle proportion, que l'on crut devoir en avertir M. de Sourdis. 11 prit immédiatement l'arrêté suivant :
(( Ayant depuis quelques années reçu les plaintes de plusieurs personnes touchant les pétulances et paroles injurieuses dont use ordinairement M^ Daniel Martin, chanoine théologal de l'église primatiale, et nous étant transporté cejourd'hui, 16 du présent mois de juillet, dans notre chapitre de ladite église, pour remontrer aux chanoines d'icelle certaines choses concernant le devoir de leur charge, ledit M" Daniel Martin aurait usé de plusieurs violences et pétulances, voire même de plusieurs injures, contre la dignité que nous portons , ne voulant souffrir ni permettre que nous parlassions, mais nous interrompant à tout propos; tellement que nous ne pouvons faire que de finterdire, comme nous l'interdisons de la chaire de prédication. Comme aussi, nous lui défendons très expressément d'user d'aucun exorcisme, attendu qu'il s'est jacté qu'il le pouvait sans le soin des évêques, vu aussi qu'il a commis plusieurs abus en faisant des exorcismes mal à propos et des jugements téméraires. Ordonnons que cette présente interdiction soit publiée et affichée, etc. »
Cet acte peint mieux que le plus habile pinceau l'arrogant et vaniteux personnage contre qui il est dirigé.
H n'est pire haine que celle d'un esprit étroit et borné. Un homme d'esprit peut sentir le besoin de se venger de son ennemi; mais, par respect pour lui-même, il apporte dans sa conduite une loyauté relative, et il ne s'expose pas à compromettre, par des actes bas et lâches, l'honorabilité de son nom et sa dignité personnelle. Le sot, au contraire, ne recule devant aucune indignité.
L'interdiction lancée contre le théologal avait porté la colère de cet ecclésiastique jusqu'à la frénésie. 11 chercha une occasion de se venger du cardinal; il la trouva bientôt, et le chapitre, qui n'avait pas oublié ses vieux griefs contre son seigneur et maître, exploita sa passion de la manière la plus perfide et la plus inintelligente.
Le palais archiépiscopal était un assemblage de bâtiments construits à différentes époques, sans ordre et sans style, choquant même la vue par leur vulgarité. Ainsi, une partie des appartements du cardinal, situés au premier étage, reposait sur des poutres reliées entre elles par des jambes de force, sans aucun mur de soutènement. Le cardinal avait songé à rendre cette demeure digne des hôtes illustres qui l'habiteraient après lui, et d'une ville qui était une des premières du royaume. Son architecte avait dressé le plan d'une vaste et splendide galerie, dont les dessins nous ont été conservés, et qui devait former la façade principale de l'édifice. Pour élever cette construction, il était nécessaire de faire disparaître une maison occupée par un chapelain d'honneur de la cathédrale. Le titulaire y avait consenti, sous promesse d'une indemnité. Tout semblait donc réglé, et, depuis l'année précédente, de nombreux ouvriers étaient occupés à jeter les fondements du nouveau palais. Mais, tout à coup, le chapitre, poussé par le théologal Martin, se prétend lésé dans ses privilèges. Le cardinal n'avait pas le droit d'abattre la maison du chapelain. Il y a là un abus de pouvoir. Il fiiut en référer au roi, recourir à sa justice, et solliciter au besoin sa protection. M. de Sourdis avait précisément quitté son diocèse pour se rendre au célèbre pèlerinage de Montscrrat, en Espagne. On se hâte de profiter de son absence pour lui susciter une méchante affaire, et le chapitre nomme, sans honte et sans pudeur, le théologal Martin pour son représentant, et lui associe un autre chanoine de môme valeur. Les délégués partent pour Paris le 25 août, et, dès leur arrivée, ils font parvenir à Henri IV le factum le plus mensonger et par conséquent
le plus ignoble que le délire d'un cerveau ivre de colère puisse enfanter.
Ces messieurs ne se doutaient pas qu'en agissant ainsi ils rappelaient les dénonciations calomnieuses articulées autrefois par le vice-roi de Milan contre saint Charles Borromée, et qu'ils faisaient ressortir ainsi la ressemblance qui existe entre ces deux grands pontifes.
Voici du reste ce factum :
« Sire, les doyen, chanoines et chapitre de l'Eglise métropolitaine Saint-André de Bordeaux, ont été contraints, par une longue patience de dix ans qu'ils souffrent plusieurs traverses et ennuis de M. le cardinal de Sourdis, leur archevêque, de se venir plaindre à Yotre Majesté de leur malheur qui les prive du repos et de la paix dont toutes les autres églises de votre royaume jouissent sous votre règne. Car ils sont incessamment affligés et tourmentés par ledit seigneur cardinal, soit par procès, injures ou voies de fait qu'il attente tous les jours contre eux, combien que pour leurs privilèges ils soient exempts de sa juridiction, qu'ils ne peuvent plus pâtir. Sans l'espérance qu'ils ont de votre bonté et justice, il y a longtemps qu'ils eussent laissé leur église déserte et cherché ailleurs quelque tranquillité ; car son autorité ne sert que d'une continuelle persécution aux suppliants, par voies d'assignation, citations, interdictions, saisies de bénéfices, informations, décrets, emprisonnement injurieux de leurs personnes; et même n'y a guères que ledit prince cardinal, de gaieté de cœur, sans aucune information, décret, formalité de justice, sujet ni juridiction; ayant envoyé quérir l'un des suppliants, sur sa parole, il l'avait fait mettre prisonnier à la basse-fosse de l'archevêché, avec mie si grande sévérité qu'il l'avait privé de lumière, du boire et manger, si ce n'est du pain et de l'eau, de tout secours et consolation de ses confrères et amis, durant trois jours, avec continuelles menaces de lui faire bailler les étrivières par ses valets, dont M. le maréchal d'Ornano, votre lieutenant-général en la province, est fidèle témoin. Dernièrement aussi, de sa propre autorité, il fit abattre une maison canoniale appartenant audit chapitre, pour continuer une galerie qu'il fait bâtir, au dommage, détriment et grande incommodité de toutes les autres maisons des suppliants, sans en avoir communiqué audit chapitre, ni donné aucune récompense. Il s'est aussi saisi des plus beaux trésors de leur église, esquels il n'a rien, même d'une mitre et crosse
d'une grande valeur, faits el acquis des deniers dudit chapitre, sans avoir préalablement voulu donner aux suppliants un seul acte comme il les a en sa possession. D'avantage sans vos lettres-patentes, autorités, ni permission, il fait des impositions et levées sur le diocèse, telles qu il lui plaît, ayant depuis quelques années imposé de sa propre autorité deux sols par livre sur Tordinaire et extraordinaire des décimes qu'il fait lever par le receveur particulier comme vos propres deniers et service. Qu'aucunes fois les suppliants lui veulent remontrer leurs raisons et privilèges, il les rabroue d'injures jusques à les menacer de les faire mettre dans les galères de notre Saint Père le Pape, menaces indignes de sa qualité et des suppliants qui sont gens de bien et d'honorables familles. Et néanmoins ils n'osent se plaindre de tout ce qu'ils souffrent, parce qu'ils n'ont point de juges dans la province, votre Cour du Parlement de Bordeaux leur ayant souvent dénié la justice, sous prétexte de l'évocation générale que Votre Majesté a également accordée au sieur cardinal en votre Grand Conseil. En conséquence de laquelle il a tant intenté de procès contre les suppliants, qu'ils n'ont pas le moyen de les poursuivre, pour les grands frais et excessives dépenses qu'il leur a convenu et qu'il leur convient de faire à la suite du conseil dont ils prévoient leur entière ruine et de leur église; si ce n'est que Sa Majesté, qui est assez avertie des entreprises que le seigneur cardinal et ses domestiques font sous prétextes de ladite évocation, ne les veuille particulièrement comprendre à la restriction d'icelle, laquelle il a plu à Votre Majesté régler aux droits temporels de son archevêché; seulement, depuis a été renvoyé à votre Cour du Parlement de Bordeaux, au mois d'août dernier, dont les suppliants le roquèrent humblement. Ce considéré, Sire, il vous plaira de mettre les suppliants, leurs habitués de ladite église, maisons et biens sous votre particulière protection et sauvegarde, et, suivant leurs privilèges confirmés par plusieurs arrêts, faire défense audit cardinal et ses olBciers d'entreprendre sur leurs personnes, droits et juridiction dudit chapitre, à peine de désobéir à Votre Majesté; et pour leurs procès mus et à mouvoir entre lesdits suppliants et ledit sieur cardinal, même ceux qui étaient déjà attirés à votre Grand Conseil sous prétexte de ladite évocation, vouloir iceux procès et différents circonstanciés, renvoyer en votre Cour du Parlement de Bordeaux, et faire défense à votre Grand Conseil de connaître plus
avant, afin que les suppliants puissent avoir justice. Ils continueront de prier Dieu pour votre prospérité et santé. )) Signé Daniel Martin, Monnier, députés dudit ciiapitre.
Par lettres-royaux adressées au Parlement de Bordeaux, le 19 octobre 1609, le roi fit droit à cette requête, en ce sens qu'il plaça le chapitre et les chanoines sous sa sauvegarde, donnant mission à la Cour de les défendre contre aucune espèce de vexations et tracasseries; mais il ne répondit rien au sujet de révocation des affaires au Grand Conseil, et le Parlement continua à être désarmé et sans force contre M. de Sourdis. Sans s'inquiéter de cette protestation, le cardinal fit continuer les travaux. La galerie fut construite, et fit du palais archiépiscopal l'un des édifices les plus imposants de la ville de Bordeaux {}).
Pendant que tant d'orages se formaient, le cardinal n'était préoccupé que du désir d'accroître le bien dans son diocèse. Lors de sa promotion à l'épiscopat, il s'était placé lui et son diocèse sous la protection de la Mère de Dieu, et pour lui prouver davantage son amour et sa reconnaissance, il s'était proposé d'aller visiter la célèbre abbaye de Montserrat, en Catalogne. Cet établissement possédait une statue miraculeuse de la Sainte Vierge, et des registres conservés depuis plusieurs siècles constaterlent les nombreux bienfaits que les pèlerins avaient obtenus deT Marie.
Le cardinal partit de Bordeaux vers la fin du mois d'août. Dès que son voyage fut connu à la cour de Madrid, le roi Philippe III ordonna qu'il fût traité avec tous les égards dus à son rang et à sa brillante réputation. A la frontière, M. de Sourdis trouva quelques gentilshom-
(1) La Chronique hourdeloise dépeint en ces termes la galerie du cardinal :
« Une autre réparation ou édifice digne de remarque est la galerie bastie par ledit seigneur archevesque, remplie de plus beaux, grands etTares tableaux de dévotion qui se puissent voir en maison de France; avec des vers latins interprétant la peinture desdits tableaux, et un nombre infini de belles devises et emblèmes; avec un cabinet orné des plus exquises beautez et raretez qui se puissent voir, n'y ayant rien qui ne soit digne de considération et d'admiration. Il ne passe aucun estranger qui ne souhaite avec passion de voir cette pièce accompagnée desdites beautez, »
D'un autre côté, on lit dans une relation du voyage du roi à Bordeaux, lors de son mariage, en 1615 :
« Sa Majesté fut toujours logée à l'archevesché, qui est un lieu extrêmement beau, où se voit une longue galerie de cent pas, enrichie de tableaux, peints au naturel, faits par les mains d'un bon père Chartreux. » (D'Anjou et Limber, Archives curieuses de l'histoire de France, â^e série, t. l^^.)
mes de la Cour, envoyés par le souverain pour le complimenter. A Perpignan, il fut reçu au bruit du canon. Le gouverneur vint au devant do lui avec toute la noblesse de la contrée. Le peuple, pour lui témoigner son respect, s'empressait autour de lui pour toucher et baiser ses vêtements. Les dames môme, contrairement à Tusage du pays, sollicitaient la faveur de porter ses mains à leurs lèvres. A Barcelone, il fut reçu par le vice-roi, qui lui offrit fhospitalité dans son palais, et lorsqu'il arriva à Montserrat, Tabbé et ses religieux allèrent processionnellement à sa rencontre.
L'archevêque passa quatre jours en prières à l'abbaye, et y assista aux dévotions de la Nativité; il alla ensuite visiter la grotte de Manrèse, à jamais célèbre par le séjour qu'y fit saint Ignace de Loyola ; il y resta longtemps en méditation, et c'est peut-être là qu'il conçut le projet de bâtir à Bordeaux un séminaire pour les gentilshommes pauvres. Il y avait aux environs de Montserrat de nombreux ermites qui vivaient dans la solitude et dans la contemplation ; il alla les visiter dans leurs grottes, pour s'édifier et prier avec eux. Enfin, ce voyage le remplit des plus douces consolations ; il y oublia ses tourments et ses ennuis de chaque jour, heureux de pouvoir se livrer sans préoccupation à sa tendre dévotion pour la consolatrice des affligés.
Mais à peine eut-il franchi le seuil de son église métropolitaine, qu'il retrouva la triste réalité. Aucun des chanoines ne vint au devant de lui, et il rentra seul dans son palais archiépiscopal.
En souvenir du bonheur qu'il avait goûté à Montserrat, il envoya à l'abbaye un magnifique ciboire en argent doré ciselé, qui faisait l'ornement de sa chapelle, et qui, aux jours de grande solennité, lui servait à donner la communion an peuple et aux pauvres, ses enfants bien-aimés.
11 y avait dans l'église de Saint-Loubez une confrérie connue sous le nom de Presveyre, et placée sous le patronage de saint Simon et de saint Jude. Cette confrérie avait été dotée de grands revenus; mais f indifférence, à la suite des guerres de religion et de l'action du protestantisme, avait tellement fait négliger cette dévotion, qu'en 1G09 il ne restait que quatre confrères. Ceux-ci présentèrent une requête au cardinal pour obtenir que les exercices de celte association eussent lieu dans une chapelle dont ils seraient considérés comme les fonda-
teurs, c'est à dire qu'ils auraient pour eux et leurs enfants le droit de présentation, en cas de vacance d'un titulaire.
Ils stipulaient en outre qu'ils ne seraient point soumis au droit de lûds et de vente, s'il leur arrivait d'acheter des biens mouvants de la fondante de cette chapelle. Le cardinal accueillit leur demande, et plaça à Saint-Loubez un chapelain, avec charge de dire tous les dimanches une messe pour les confrères et de résider dans la paroisse.
Dans la requête qui a été rappelée plus haut, les chanoines se plaignaient vivement des nombreuses citations et injonctions que leur adressait le cardinal, de la quantité de procès qu'il leur suscitait; mais le lecteur impartial a déjà dû reconnaître que, si l'archevêque usait souvent de sévérité envers son chapitre, il y était contraint par le mauvais vouloir des chanoines, par leur indiscipline, par leur peu de respect pour les devoirs de leur ministère. A tous les titres canoniaux étaient attachés des paroisses dont quelques-unes produisaient des revenus élevés. Evidemment les chanoines ne devaient en toucher les fruits qu'à la condition de pourvoir aux exigences du culte, à l'entretien et à la réparation de l'église et des bâtiments curiaux. Ils étaient par le fait les véritables pasteurs de ces paroisses: ils avaient charge d'ames et ils se rendaient très coupables devant Dieu et le chef du diocèse, lorsque par avarice ou indifférence ils laissaient les populations sans guide, sans conseil, sans secours spirituel.
Il était impossible qu'un prélat aussi convaincu de l'importance et de la sainteté de sa mission que l'était M. de Sourdis, pût tolérer un état de choses qui avait des résultats aussi déplorables. Dans ses nombreuses visites pastorales, il avait vu la profondeur du mal, il avait constaté par lui-même que non seulement les populations rurales n'étaient pas initiées aux vérités fondamentales du catholicisme, mais que dans beaucoup d'endroits elles ne savaient même pas l'oraison dominicale. Il était donc forcé, par le devoir de sa charge et plus encore par le cri de sa conscience, d'exiger de ses chanoines qu'ils se conduisissent comme de bons pasteurs. N'était-ce pas une action coupable de toucher la dîme d'une paroisse et de ne pas y envoyer le prêtre que l'on entendait payer par le produit de cette dîme? C'est ce que le chapitre, dans son égoïsme et son étroitesse d'esprit, ne voulait pas comprendre; il ne voyait que violence, abus de pouvoir et
tyrannie dans Tobligation que lui imposait le cardinal d'assurer la nourriture spirituelle aux cures qui lui étaient unies. De là, ses plaintes, son irritation, ses requêtes incessantes à Tautorité civile, qui, ne connaissant pas les besoins du diocèse, ne pouvait juger sainement des motifs qui faisaient agir le cardinal. De là, enfin, ces insultes grossières faites presque journellement au chef du diocèse.
La cure de Notre-Dame de Martillac était unie à la dignité de sacristain de la primatiale. M. de Boucaud, titulaire de cette charge, était tenu d'entretenir dans la paroisse un vicaire perpétuel. Mais comme il avait laissé tomber en ruines la maison curiale, cet ecclésiastique était obligé de loger chez le fermier de M. de Boucaud. Dans le mois de novembre, des raisons administratives déterminèrent Tarchevêque à déplacer le vicaire de Martignac , peut-être même celui-ci, qui était mal payé, demanda-t-il son changement. Quoi qu'il en soit, M. de Boucaud présenta à la Commission de Texamen un prêtre venant du diocèse de Limoges, qui fut agréé et qui reçut ses pouvoirs. Le nouveau vicaire se rendit à Martillac, et y remplit aussitôt les fonctions de curé. Mais il avait été obligé de loger chez le fermier de M. de Boucaud. Au bout de trois jours, ce fermier l'expulsa de son domicile, et, faute d'asile, le vicaire fut obligé de revenir à Bordeaux. Sur le rapport qu'il fit à Son Éminence, le cardinal l'institua immédiatement dans la paroisse Saint-Andonic, et en même temps il fit signifier au sacristain qu'il irait le dimanche 3 janvier 1610 visiter l'église de Martillac, lui enjoignant de s'y trouver. M. de Boucaud lui répondit à son tour, par acte notarié, qu'il n'irait pas à Martillac, attendu que ses fonctions l'en empêchaient, off'rant d'ailleurs de payer à l'archevêque ses droits de visite réglés suivant la taxe.
Le jour de Noël, le cardinal avait célébré pontificalement à Saint André la messe de minuit, et il avait dit ensuite la messe de Faurore.
Comme il avait l'intention de chanter encore celle du jour, il laissa ses vêtements pontificaux sur l'autel. Or, il est d'usage que quand un évêque dit la messe à un autel, aucun prêtre ne peut la célébrer sur ce môme autel sans l'autorisation du prélat. Cependant, le doyen fit retirer et porter à la sacristie les ornements du cardinal. M. de Sourd is se vengea de cette insolence par un acte toucliant
d'humilité. Il alla célébrer la troisième messe dans la chapelle de la prison du Parlement, et y passa la matinée à confesser et à consoler les détenus. A vêpres, il vint, le front serein, 'prêcher à la métropole, et jamais il ne fit sentir au doyen et à M. de Boucaud combien ils avaient été inconvenants à son égard.
Pour compléter le récit des événements qui eurent lieu dans le cours de Tannée 1609, il faut mentionner la tenue de deux synodes qui s'ouvrirent à Bordeaux et à Blaye, sous la présidence du cardinal. Les procès-verbaux de ces deux assemblées ont été perdus, et il ne reste aucune trace des ordonnances qui y furent rendues.
Le 16 août, avant d'aller à Montserrat, M. de Sourdis consacra, dans les formes les plus solennelles, l'église que les capucins venaient de faire bâtir dans leur couvent, et qui appartient aujourd'hui au Séminaire. Ce fut une grande joie pour lui, car la construction de cet édifice prouvait la prospérité de l'établissement, et par conséquent la faveur dont jouissaient ces religieux à Bordeaux. Or, on n'a pas oublié que c'était le cardinal qui les avait appelés en cette ville, malgré une opposition assez longue des jurats.
CHAriTRE XI Y.
Dévotions du commencement de l'année.— La Chartreuse de Bordeaux.— Quel est le fondateur de ce couvent ? — M. de Sourdis, le maréchal d'Ornano et Pierre de Gasc. — Pey-Berland et les Chartreux de Vauclair,— Sainte-Eulalie.— Les Corps Saints.— Les cabarets à Bordeaux.
— Visite à Saint-Éloi.— L'église de Sainte-Colombe donnée aux Jésuites.— Visite pastorale.
— Mort du maréchal d'Ornano. — Le cardinal au sacre de Marie de Médicis. — Assassinat du roi. — Conduite du cardinal en cette circonstance. — Le pape Paul V lui adresse un bref à ce sujet. — Arrêt du Grand Conseil au sujet des réclamations des chanoines. — Arrêt des surplis. — Règlements publiés par M. Levenier. — Établissement des Frères mineurs de Saint-François à Libourne. — Fondation des Carmélites à Bordeaux. — Canonisation de saint Charles Borromée. — Les filles de Notre-Dame reçoivent le voile. — Les UrsuUnes.
— Scandale à Saint-Seurin d'Aquitaine.
L'abbé Bertbeau, dans ses Mémoires, enregistre avec un soin religieux les actes de piété par lesquels M. de Sourdis eberchait à sanctifier le renouvellement de cbaque année. Au moment d'aborder l'année 1610, il s exprime en ces termes : (( Mais pourrais-je cacher les beaux fruits de la dévotion de M. le Cardinal, qui parurent à la tête de cette nouvelle année. Ils nous semblent si agréables et si utiles en leur mémoire, que ne pouvant les ensevelir en silence sans en donner du goût, il en faut choisir quelques-uns et des plus délectables et délicieux aux belles âmes. Je le vois, en premier lieu, commencer l'année en l'église de la Compagnie de Jésus, y célébrant, y entendant vêpres et sermon. J'aperçois comme, la vigile des rois, il fait chercher douze pauvres par les rues de la ville et leur donne à dîner, les sert humblement à table et les congédie avec grâce et bénédiction d'une pièce d'argent à chacun. Remarquez le travail du jour de la fête de cette ville. Après avoir célébré la sainte messe, il assiste pontificalement en sa métropolitaine, y Hiit la prédication à une heure de faprès-midi, assiste à vêpres chez les religieuses de Notre-Dame, et y prêche de rechef Le 2-4 janvier, il va avec son chapitre en l'église des Carmes, processionnellement y célébrer, dit Bertbeau, fOraison des quarante heures, fait distribuer des chandelles blanches à ses chanoines pour
la procession. L"Oraison finissant, il enlève religieusement le Saint Sacrement. Le 1" février, on le voit à vêpres à Saint-Seurin, le jour de la Purification faire, à saint André, la distribution des cierges, prêcher dans la nef après midi et entendre vêpres en sa chapelle. Le jour de la Quinquagésime, il met TOraison des quarante heures en l'église des Jésuites, fait la prédication après Tévangile, donne à communier à une grande multitude de peuple qui suivait ses dévotions, l'ayant fait ranger en ordre depuis l'autel jusqu'à l'entrée, vu Taffluence. Le même jour va à vêpres aux Ursulines, et y entend la prédication du P. Maréchal, feuillant, excellent prédicateur, et donne l'habit de l'Ordre de Sainte-Ursule à la dame d'Albret. Le mercredi des Gendres, il assiste pontificalement à Saint-André avec les évêques de sa province, parmi lesquels était M. l'Archevêque d'Auch. Après midi, il y prêche pour donner leçon à tous les prédicateurs du Carême de s'acquitter courageusement de leur charge; confère les ordres le samedi des Quatre-Temps de la première semaine du Carême, célèbre la messe solennellement, souffre, dit encore Bertheau, vertueusement le mépris du chapitre métropolitain, qui n'y voulut assister, bien que commandé de ce faire par les saints décrets. Tant il est vrai que sa vertu s'avance à grands pas à perfectionner son peuple par si saintes et fréquentes actions de dévotion. Que de remarques n'aurons- nous pas à faire cette année, en ne signalant que les plus grandes et les plus belles actions du prince de l'Église! y>
Parmi ces grandes et belles actions, il faut placer la fondation de la Chartreuse. Les résultats immenses que cette entreprise eut pour la ville de Bordeaux, auraient dû laisser dans l'esprit de la population la reconnaissance la plus vive et la plus profonde. La statue du grand cardinal devrait se dresser colossale sur la place la plus vaste de la grande cité ; mais qui osera demander de la reconnaissance au peuple ou à ceux qui marchent à sa tête? Lorsqu'un terrible fléau frappe une ville, chacun courbe la tête et demande protection à celui-là seul qui est puissant; mais le danger passé, qui se souvient de ceux qui ont sacrifié leur fortune, leur vie, pour secourir l'infortune? Bienheureux lorsque ceux-là même à qui ils ont tendu la main se bornent à oublier les services!
La ville de Bordeaux était entourée de marais formés par les eaux
qui s'écoulaient des landes vers le fleuve. Ces eaux, croupissant sur un sol imperméable, laissaient dégager des effluves qui, trop souvent, répandaient la fièvre et la mort. La cité était presque périodiquement visitée par la peste, et, à des époques très rapprochées, la population payait au fléau un large tribut de larmes et de douleurs.
On Ta déjà dit, mais il est bon de le répéter : Les jurats avaient maintes fois essayé de supprimer les causes de la maladie, en desséchant les marais; mais comme il faut que l'intérêt privé l'emporte sur la chose publique, on les avait vus arrêtés au commencement de leur entreprise par le duc de Caudale, qui revendiquait la propriété de ces terrains bourbeux et stériles. Ils avaient continué cependant, mais leurs ressources s'étaient bien vite épuisées.
Henri IV voulait aussi dessécher les landes et les doter d'une population active et intelligente. Il avait fait venir de Hollande d'habiles ingénieurs qui répondaient du succès; il comptait attirer dans ces contrées infécondes les neuf cent mille Maures qui erraient vagabonds et proscrits en Espagne. Le poignard dont la main du fanatisme ou de la jalousie arma Ravaillac, anéantit ces projets. Sully, qui en était le confident, fut obligé de quitter la Cour, et les trésors immenses que renfermaient la Bastille et l'Arsenal furent dissipés par les complices de l'assassinat de Henri IV.
Ce que ni la volonté puissante du Béarnais, ni l'intérêt de la ville n'avaient pu accomplir, le cardinal de Sourdis l'entreprit seul, presque sans ressources, malgré les attaques d'une critique malveillante et jalouse. Il voulut le dessèchement des marais, et, avec cette fermeté de résolution dont il avait donné tant de preuves, avec l'appui de la Providence qui^ lui fournit des secours inattendus, il acheva son œuvre. Depuis, la ville n'a jamais ressenti les attaques de la lièvre; son climat s'est assaini, et le sol que féconde un travail incessant, donne à ses environs la verdure et la fraîcheur, si précieuses aux habitants d'une grande cité.
En présence de ce prodigieux travail, exécuté par un homme seul, ne peut-on croire à l'intervention de la Mère de Dieu, si solennellement implorée peu de temps auparavant par le Parlement et les jurats?
Lp point de départ de ces travaux fut l'établissement de la Chartreuse. M. de Sourdis portait un tendre intérêt à ces religieux, qu'il
considérait comme les plus avancés dans la perfection de la vie monastique. Il aimait surtout à voir leur complet renoncement au monde, leurs habitudes de contemplation, leur humilité si simple et si digne. Il arriva qu'un jour, à Blaye, on discutait devant lui du mérite des ordres religieux. Au nombre de ses interlocuteurs se trouvait un Jésuite, qui combattait l'opinion du cardinal, et lui faisait remarquer que ces bons Pères étaient généralement peu instruits. Eh bien ! sachez-le, répondit le prélat, je fais plus de cas de la dévotion d'un Chartreux que de toute la science d'un Jésuite. Le mot était peut-être dur. Cependant, M. de Sourdis avait une grande considération pour la Compagnie de Jésus, au sein de laquelle il avait trouvé des religieux vraiment remarquables.
Les jardins de l'archevêché étaient terminés par un immense marais qui formait à la ville de Bordeaux comme une ceinture parallèle au fleuve.
Le cardinal désirait établir, dans son archidiocèse, un couvent de Chartreux. Il acheta, dans ce but, une grande quantité de terrains vagues qui se trouvaient au delà du marais. Il voulait arriver, par de belles et splendides avenues, vers ses chers religieux. Cependant, il était loin d'être riche. Il comptait à peine 80,000 fr. de revenu, et il avait à défrayer un nombre considérable de gentilshommes, de prêtres, de gens de service et de chevaux nécessaires au transport de sa maison dans des pays où il n'existait que des chemins à peine frayés.
Une circonstance heureuse vint l'aider à mettre à exécution son projet.
En 1602, un gentilhomme du diocèse de Bazas, nommé Biaise de Gascq, avait aussi pris la résolution de fixer des Chartreux à Bordeaux : il avait été novice dans le monastère de Saint-Etienne et de Saint-Bruno du Bois, dans le royaume deNaples, et dans la Calabre. 11 portait en religion le nom de Dom Ambroise. En 1605, il fit un testament par lequel il déclarait son intention, et donnait au futur établissement tous ses biens, qui étaient considérables.
Ce testament portait cette clause, qu'il importe de rappeler :« Je veux que la somme de 12,000 pièces d'or, que j'ai laissée en dépôt à Rome, entre les mains du R. P. Dom Aduje de Spiris, lors prieur de la Chartreuse romaine, soit employée à acheter, dans la ville ou dans
un faubourg de Bordeaux, un fonds sur lequel sera bâtie la Chartreuse.
a Mais, si au moyen d'autres aumônes, il est donné un autre terrain pour y placer ledit monastère, je veux que ladite somme soit employée aux frais de la construction 'ï)
Après avoir été approuvé par le général des Chartreux, cet acte ne fut pas exécuté sans difficulté. La fortune de Biaise de Gascq était, en grande partie, composée d'immeubles; des intérêts étrangers y étaient engagés; il fallut transiger, et ce ne fut que le 4 avril 1008 que le Parlement put en ordonner Tenregistrement, en vertu de raccord intervenu entre les parties.
Et afin que la liquidation des biens du donateur se fit plus rapidement. Biaise de Gascq fut envoyé par ses supérieurs dans le diocèse de Bazas. Lorsque tout fut réglé et terminé, il vint trouver le cardinal. M. de Sourdis lui fit part des grands projets qu'il avait conçus lui-même, et Dom Ambroisc entra si bien dans ses vues, que M. de Sourdis lui confia la direction des constructions de la nouvelle Chartreuse.
Dans cet état de choses, on s'est demandé quel était le véritable fondateur de la Chartreuse. On a contesté ce titre à farchevêque de Bordeaux, et on Ta revendiqué en faveur de Thumble religieux. La querelle serait de peu d'importance, si, lorsqu'elle a été soulevée, on n'avait pas eu pour but secret d'amoindrir la gloire de Son Éminence.
La question est complexe et a besoin d'être élucidée.
Demande-t-on simplement quel est l'homme à finitiative et à la générosité de qui on doit le monastère avec ses dépendances et les revenus qui y^ étaient attachés? Yeut-on, au contraire, rechercher quel est celui qui, dans des vues larges et profondes, a rattaché à la création de cet établissement la suppression du foyer pestilentiel qui décimait si souvent la ville? Ainsi posé, le problème est d'une solution facile. Dans la pensée de celui qui écrit ces lignes, il est évident que c'est à Biaise de Gascq que l'on doit fidée de bâtir un couvent à Bordeaux. '^Mais c'est le cardinal qui a choisi le terrain; c'est donc lui qui a eu la pensée d'assainir les marais par des tranchées profondes; c'est lui qui, seul, a persisté dans l'exécution de ses projets, alors que tout le monde les déclarait inexécutables.
Les bâtiments étaient achevés, les religieux installés, que le cardinal engloutissait encore sa manse épiscopale dans ces eaux bourbeuses.
Lorsque Marie de^ Médicis vint assister à Bordeaux au mariage de Louis XIII, le cardinal lui demanda un secours, et le premier mouvement de la reine-mère fut un refus, parce que, dit-elle, tous les trésors de la couronne y seraient employés en pure perte.
Ainsi, Biaise de Gascq est le premier fondateur de la Chartreuse de Bordeaux, comme les d'Anglade, les Caudale, les de Gourgues et tant d'autres familles illustres, qui ont consacré leur fortune à des fondations pieuses; mais la pensée de Tassainissement de la ville appartient au seul cardinal de Sourdis. A ce titre, il est Tun des plus grands bienfaiteurs de la ville, et son nom doit être inscrit avant celui si vénéré de M. de Tourny.
Il est encore un homme qui a le droit de revendiquer une part dans la fondation du monastère des Chartreux : c'est le maréchal d'Ornano, alors maire de la ville de Bordeaux. Lorsqu'il eut connaissance des projets du cardinal, il lui donna l'appui le plus chaleureux, lui prêta souvent les bras de ses soldats, et les sommes d'argent ont il disposait par les privations qu'il savait s'imposer. Il combattit les prétentions sans cesse renouvelées du duc de Caudale, et détermina les jurats à faire l'abandon des parcelles de terrains qui appartenaient à la ville.
Pendant le cours des travaux, la reconnaissance des Chartreux voulut consacrer, par un témoignage authentique, le souvenir de la coopération de leurs trois bienfaiteurs. Ils commandèrent un tableau qui représente le maréchal d'Ornano en conférence avec le cardinal et Pierre de Gascq. Les personnages sont faciles à reconnaître : M. d'Ornano a son bâton de maréchal, M. de Sourdis les insignes de la pourpre romaine, Pierre de Gascq son costume de Chartreux. Ce tableau existe encore. Il était relégué dans une humble église de village, où Son Ém. M^' le cardinal Donnet Ta retrouvé dans le cours d'une de ses visites pastorales, et en a fait don à l'église Saint- Bruno .
Nous venons de dire que le cardinal avait 'acheté de ses deniers le terrain sur lequel Biaise de Gascq éleva les bâtiments de la Chartreuse. Il existe, dans le manuscrit de Bertheau, un fait qui l'établit
d'une manière irrécusable. Pey-Berland, qui fut le restaurateur de la Chartreuse de Vauclère, située dans son ressort métropolitain, avait uni à ce monastère Téglise paroissiale de Bruges, qui est à peu de distance de Bordeaux. Mais, par suite des guerres, cette donation resta sans effet; les titres mêmes en furent perdus. Cependant, il était tellement notoire que les religieux étaient réellement en possession de ce bénéfice , que les Chartreux de Vauclère allaient intenter un procès au curé de Bruges, lorsque Pierre de Gascq demanda, en 1610, à M. de Sourdis, de vouloir bien unir de nouveau cette église à la Chartreuse de Bordeaux. Le cardinal s empressa d'y consentir. Or, Tordonnance qu il rendit porte la suscription suivante : Dileclo nobis in Christo filio Domino Ambrosio de Gasch, rcligioso Carthusiensi et sacerdoti; adminisiralori Chartiisiœ constniendœ in fiindo à NOBis COMPÂRATO et ad hoc, dicto ordini concesso et destinalo, prope
et extra niuros Burdigaice sito, salutem in Domino Il paraît
néanmoins que les religieux ne furent pas assez nombreux pour faire dans cette paroisse un service régulier, ou que leur général ne leur donna pas l'autorisation de remplir les fonctions de prêtres séculiers. Toujours est-il que cette résolution n'eut pas de suite.
L'entreprise, quelque grande qu'elle fût, ne pouvait suffire à l'activité de M. de Sourdis, ni rien retrancher à ses travaux ordinaires. Dans le mois de janvier, il alla visiter l'église Sainte-Eulalie, et l'examen auquel il se livra eut des conséquences assez sérieuses pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans quelques détails. Ils sont pris sur les procès-verbaux rédigés par le cardinal ou par ses ordres :
(L Cette église est enrichie des corps de plusieurs saints qui y reposent; il y a dans une crypte quatre sépulchres, deux relevés sur des pilliers et deux au bas de ceux-là, dans la terre, et ce qui montre ce lieu-là être en mémoire des saints, se lisent sur une pierre de cette chapelle, par le dehors, ces mots gravés en lettres anciennes : Carolits magnas hanc capellam fundavit et rétro altari scptem corpora sanctorum reposait qui pro fide Christi martijrio coronati sunt quorum nomina sunt : Clarus, Jtcstinus, Gerontius, Severus, Pohjcarpus, Joannes et Babylas. »
Monseigneur le cardinal eut une grande dévotion dans ce lieu. La preuve en est au procès -verbal de cette visite; car, parlant de la
châsse de saint Clair, il est dit : « Et ayant ouvert ladite châsse, laquelle était fermée à clé, mondit Seigneur, tenant un flambeau ardent à la main, avec grande révérence a regardé et visité ladite châsse, et a vu, ensemble ceux qui raccompagnaient, lesdites reliques dudit saint Clair, qui consistaient en plusieurs ossements rompus et entassés au bout de ladite châsse, du côté du chœur; lesquels ossements ont été reconnus les os des principales parties d'un corps, comme la tête, les bras, jambes et autres ossements. Et après, mondit Seigneur a refermé à clé ladite châsse, et a rendu la clef au curé. Après, a fait dire les vêpres par les chantres de sa chapelle, et, à la fm, Tantienne Gaticlent in cœlisj et a récité lui-même l'oraison. Et, ce fait, est allé faire son oraison, comme de coutume, derrière Tautel de Saint-Clair, où sont lesdits corps-saints. » Or, cette parole, comme de coutume, montre la grande vénération qu'il portait à ces corps -saints; et, en effet, il ne se passait presque pas une semaine, pendant qu'il était à la métropole, sans qu'il ne les visitât. Mais nous verrons en temps et lieu des effets plus pressants de cette dévotion, quand il fera élever et porter ces corps-saints en triomphe par la ville, et poser sur chaque autel de cette dévote église.
(( La consolation qu'il trouva dans la prière fut mélangée d'une grande amertume, car il eut à constater de graves désordres dans l'administration intérieure. Comme cette église a ses paroissiens sur une grande étendue de pays hors la ville, le chapitre métropolitain, à qui elle est unie, tire un grand revenu de dîmes.
y> Le cardinal trouva la sacristie dégarnie d'ornements, et la fabrique endettée pour de grandes réparations faites à l'église. Il était juste cependant que le chapitre contribuât, dans une certaine mesure, à l'entretien des ornements et aux dépenses du culte. Le cardinal pria, en conséquence, le syndic du chapitre de vouloir bien se rendre au palais archiépiscopal pour en conférer avec lui. Le syndic dédaigna de répondre. Ce refus détermina le cardinal à ordonner d'office les achats nécessaires, et il taxa le chapitre de Saint-André à un tiers de la dépense. Le vicaire perpétuel se plaignait de la modicité de son revenu, qui n'était que de 40 écus; le cardinal le porta, par provision, à 180 livres; en même temps, il enjoignit à la fabrique d'avoir à payer sur les fruits décimaux 30 livres pour les honoraires d\m prédicateur. »
En terminant cette visite, le cardinal, frappé de la quantité de cabarets qu il avait trouvés sur son passage, adressa à tous les curés les prescriptions suivantes : « Nous ordonnons aux recteurs de la ville de Bordeaux, de publier au prône, que nous défendons, en verlu de la sainte obédience, tant à ceux qui vendent vin et qui tiennent jeux, d'ouvrir leurs maisons durant le service divin, quau peuple de les fréquenter, comme aussi de blasphémer et y ivrogner. Prions par la passion de Notre-Seigneur tous fidèles chrétiens de s en corriger; exhortons et admonestons nos bien-aimés fils les magistrats de cette ville d'y tenir la main, et, suivant les ordonnances de nos rois très chrétiens, faire exécuter ce que dessus. Et, à cet effet, voulons que les curés aient soin de les prier de se transporter souvent aux rues écartées, et en ôter et divertir toutes sortes de brelans, saletés, vilainies, et tout ce qui peut donner occasion au péché et attirer la colère de Dieu sur nous. Et eux, pour leur piété et religion, ne se sentiront point grevés de nous complaire en faisant cette œuvre de charité. ))
Du moins, dans ces cabarets, ne buvait-on que du vin. Que dirait le cardinal s'il voyait nos ouvriers empoisonnés par l'alcool de riz et de betterave, et par cette liqueur infernale qu'on appelle fabsinthe?
Au mois de février, le cardinal visita l'église Saint-Éloi. Il la trouva bien tenue. Toutefois, il ordonna de niveler au sol une sépulture placée en saillie sous la chaire, permettant d'ailleurs toute inscription commémorative du défunt.
Quelques habitants avaient usurpé des parcelles du cimetière, et y avaient élevé des habitations, ou bien ils y avaient percé des portes qui leur donnaient un accès plus facile dans la rue Poudiot; il leur signifia d'avoir à faire disparaître ces usurpations dans un délai de trois semaines.
Les trésoriers généraux de France, en la généralité de Guienno, se plaignaient au cardinal de n'avoir pas de places réservées lorsqu'ils assistaient aux offices de Saint-Pierre, tandis que tous les autres corps de justice jouissaient de cette faveur. Le cardinal leur céda la galerie qu'il occupait lui-même, jusqu'à ce qu'ils en eussent fliit établir une qui leur fut propre.
L'église (le Sainte-Colombe était petite, vieille, lézardée, et menaçait ruine. Un riche marchand de la paroisse résolut d'en construire une plus grande, sur un plan dressé par un homme habile. Mais il mourut subitement, et, comme le testament était muet sur ce point, ses héritiers refusèrent de continuer la construction. Le cardinal pensa que les Jésuites seuls pourraient mener l'œuvre à bonne fin. Par décret du 7 mars 1610, il leur donna les terrains environnants pour y construire une maison-professe, à la condition d'achever en même temps l'église. Mais il leur défendit d'imposer aucune nouvelle charge aux paroissiens, les autorisant cependant à recevoir des dons pour l'œuvre, à y remplir les fonctions du curé, et à y faire tous les offices.
Les Jésuites éludèrent, tant qu'ils le purent, des obligations aussi onéreuses; mais, enfin, la vieille église s'étant écroulée, ils s'occupèrent de terminer la nouvelle. Elle fut achevée en 1688, sous le pontificat de M^' d'Anglure de Bourlemont.
Au commencement du carême, le cardinal fît une visite pastorale dans l'archiprêtré d'Entre-deux-Mers. Ce voyage fut très pénible pour lui, car malgré le jeûne qu'il observait rigoureusement, il prêcha partout, et jusqu'à deux fois dans la même journée, se réservant encore, lorsqu'il avait quelques loisirs, de visiter les malades et de leur porter la communion.
Parmi les prescriptions consignées dans ses procès- verbaux, on citera les plus importantes.
Partout il adressa les plus vifs reproches aux parents sur leur négligence à envoyer leurs enfants à la doctrine chrétienne; il défendit l'ouverture des tavernes et la tenue des jeux pendant les heures du catéchisme et des offices, et il chargea les ofiiciers du bras séculier de tenir la main à l'exécution de cet arrêté.
On lui signala, dans quelques paroisses, des malheureux qui vivaient hors des liens de mariage. Il leur enjoignit de faire consacrer leurs unions, sous peine d'excommunication, et interdit aux curés de les recevoir dans leurs églises.
Il se trouvait, dans l'archiprêtré, une église qui était unie à la dignité de sacriste de la cathédrale. Le chanoine ne s'était pas trouvé présent à la visite de son église, et n'avait pris aucune me-
sure pour assurer le logement du cardinal. Le prélat le condamna à trente livres d'amende au profit de Fhupital Saint-André.
A Génissac, il rencontra des chanoines pourvus de cures; il exigea qu'ils optassent immédiatement entre leurs bénéfices et leurs paroisses. Il se fit en môme temps représenter leur bulle d'institution, pour régler le service qu'ils avaient à remplir au chœur.
A l'abbaye de La Sauve, il eut à faire cesser un scandale plus grand. Ayant appris que les religieux recevaient dans leurs cellules des hommes et même des femmes, sous prétexte de parenté, il montra la plus vive indignation, et fit signifier à l'abbé, par le vicaire perpétuel du lieu, d'avoir à interdire à fheure même toute visite dans l'intérieur du couvent, et de mieux faire respecter les Canons.
11 est bien entendu que le sacriste de la métropole et les religieux de La Sauve se prétendirent froissés par les exigences du cardinal, et qu'ils protestèrent bien haut contre ses violences et sa tyrannie.
Ils ne furent pas les seuls, car la ville de Bordeaux avait, de son côté, un grand grief contre farchevêque. A cette époque, on célébrait toutes les fêtes des apôtres, et la veille était un jour de vigile et de jeûne. Or, cette année, le mardi-gras était tombé la veille de la Saint- Mathias, et la partie bruyante de la population s'était demandé si l'on observerait le jeûne ou si l'on célébrerait les saturnales que l'usage autorisait. Le cardinal consulta sur ce point quelques prêtres et même quelques laïques graves et pieux, et, d'après leur avis unanime, il décida que le jeûne serait respecté. Et pour que nul ne fût tenté de braver sa sentence, il en confia l'exécution à la justice séculière.
Le maréchal d'Ornano, gouverneur de la Guyenne et maire de la ville de Bordeaux, était un vieillard qui n'approuvait pas tous les actes du cardinal; il ne pouvait comprendre le zèle trop ardent dont le prélat était animé pour le bien de son Église, et souvent il s'échappait en épigrammes et en critiques; cela se savait, et les ennemis de M. do Sourdis étaient jusqu'à un certain point en droit de compter sur le maréchal lorsqu'ils portaient au pied du trône leurs réclamalions et leurs griefs.
Il se présenta cette année au cardinal une douloureuse occasion de
prouver que si son cœur conservait le souvenir des services rendus, il n'y restait point de place pour la passion et la rancune. Le maréchal souffrait de la pierre. Le mal s'accrut avec l'âge, et enfin il arriva un moment où le vieillard fut oblige de se rendre à Paris pour se faire opérer. Ce traitement était alors très dangereux; les malades échappaient rarement à la mort. M. d'Ornano le savait, et il partit comme un soldat qui sait aller au devant d'un trépas assuré. Avant de se mettre entre les mains des hommes de l'art, il prit ses dispositions dernières, et se fit administrer les sacrements. Ses pressentiments n'étaient que trop fondés ; la gangrène se mit dans les blessures que le scalpel avait faites, et après quelques jours de souffrances, le maréchal rendit son âme à Dieu.
Dès que le cardinal sut à Bordeaux la gravité du danger qui menaçait cet illustre guerrier, il ordonna les prières des quarante heures et convia la population à y assister. Le maréchal était Tobjet de l'estime et de l'affection générales : toute la ville se porta dans les églises pour demander son retour à la santé, et l'on cita môme des personnes qui n'en sortirent point pendant la nuit.
D'après les vœux exprimés par son testament, le corps du maréchal fut ramené à Bordeaux, pour être enseveli dans l'église des religieux de la Merci; et en attendant que sa dernière demeure fût prête, le cercueil fut transporté à Saint-Michel. Le cardinal s'y rendit avec les chantres de sa chapelle; mais en voyant ce qui restait de l'homme qui avait été autrefois son ami, il tomba à genoux et fondit en larmes. Il aurait désiré faire la levée du corps lui-même; mais sa dignité de cardinal ne le permettait pas. Le lendemain, du consentement du chapitre, il fit célébrer par l'évêque de Vannes un service solennel dans sa primatiale, et il alla ensuite porter au fils du maréchal les paroles de consolation qu'un cœur dévoué peut seul inspirer.
La mort du maréchal n'était que le prélude d'un malheur plus grand qui, en déchirant le cœ^ur de l'archevêque, devait peu après frapper la France entière. Le cardinal était sur le point de tenir son synode, lorsqu'il reçut une dépêche du roi qui le conviait à se rendre à Paris au sacre de la reine. Cette cérémonie se fit, comme on 1 sait, à Saint-Denis. M. de Sourdis fut désigné pour soutenir la reine dans sa marche, comme le veut le cérémonial. Il était placé à la droite de
Marie de Médicis. Tout à coup la couronne de la reine glissa, et le cardinal y porta vivement la main pour rempêchcr de tomber. Il fut môme oblige de la soutenir quelques instants. Cet incident fut très remarqué, et les commentaires qu il provoqua redoublèrent d'intensité lorsque, quelques jours après, la mort du roi fut connue. Quelques heures avant l'assassinat d'Henri IV, le cardinal avait été reçu par lui en audience particulière. Le roi Taccueillit avec une bonté que le prélat aimait encore à raconter plusieurs années après. Il lui rendit toutes les pensions dont il Tavait privé en 1605 pour la conduite qu il avait tenue au conclave à Télection de Paul V, et Tassura de toute son amitié.
Peu après, il sortit pour aller visiter Sully, malade à Tarsenal. On sait le reste. Lorsqu'on rapporta le roi au Louvre, le cardinal s'y trouvait encore; à la nouvelle, il accourut, et trouva son bien-aimé souverain étendu, sanglant, sur une couchette. 11 lui porta vivement la main dans la région du cœur; et comme il y sentit quelques faibles battements, il se hâta de lui donner une dernière et suprême absolution (^). Ce fut encore à lui quéchut le douloureux honneur d'adresser à la reine les premières consolations. Marie de Médicis ne sentit-elle pas son cœur se troubler aux paroles du ministre de Dieu, elle qui n'avait pas paru à un grave magistrat être assez étonnée de la mort du roi (^).
Quelques jours après, un mandat plus important fut confié à Son Éminence par le pape Paul V. Au moment de sa mort, Henri lY était sur le point d'aller attaquer l'Autriche jusque dans le cœur de ses Etats. L'Europe tout entière était inquiète, et lorsque le roi fut descendu dans la tombe, on eut à craindre encore que les embarras
(') On attribue généralement ce fait à l'archevêque d'Embrun; mais outre que son nom ne figure pas paru.! les prélats présents au sacre de Marie de Médicis, Bcrtlieaud dit en termes formels que ce fut le cardinal de Sourdis qui donna la dernière absolution au roi.
(') Les Mémoires du temps sont remplis du récit des signes étranges, des pronostics divers qui annoncèrent, deux ans d'avance, la mort du roi. Voici un fait que nous ne citerions pas s'il n'était raconté par le grand historien Matthieu :
H y avait dans le couvent de Saint- Paul de Bcauvais, dont M"» de Sourdis était abbesse, une religieuse qui avait une grande réputation de sainteté. Le 10 mai 1610, elle se trouvait dans les appartements de l'abbesse, et au moment même où Kavaiilac frappait le bon roi de son poignard parricide, elle prit la main de M"« de Sourdis et s'écria : t l'rinns, madame, prions, le roi est mort! >
d'une ré^^cnce mal assise ne vinssent compliquer la situation. Dans cette occurrence, Paul V recommanda au cardinal, de la manière la plus précise, d'employer tous ses efforts pour assurer l'autorité du jeune roi et de la reine-mère, pour ranimer l'affection des sujets fidèles, et pour assurer avec eux le repos de l'Europe. Il l'invita à s'entendre à cet effet avec Téveque de Montpellier, qui remplissait à Paris les fonctions de nonce apostolique, ajoutant qu'il pouvait s'en rapporter à ce prélat comme à lui-même. Ainsi, malgré les efforts de la malveillance, le mérite du cardinal était apprécié à la fois à Rome et à Paris.
Pour obéir aux volontés du Saint-Siège, M. de Sourdis prolongea jusqu'au mois d'octobre son séjour dans la capitale. Il eut la satisfaction d'y apprendre que le Conseil d'Etat avait rendu un arrêté qui terminait tous ses différends avec les chanoines de la métropole. On se rappelle le conflit qui s'était élevé entre l'archevêque et le syndic du chapitre. La sentence rendue par le cardinal en cette occasion avait été l'objet d un appel, et le Conseil d'État avait profité de cette circonstance pour trancher à jamais les difficultés que le chapitre faisait surgir à chaque instant.
Il est fâcheux que cet arrêt soit trop long pour être reproduit ici. Le lecteur constaterait par lui même l'énorme quantité de procédures et de sentences que ces déplorables divisions avaient antérieurement provoquées. Après les avoir toutes rappelées, le Conseil d'État ordonna les dispositions suivantes :
(( Le cardinal sera maintenu dans son droit de visite sur toutes les églises du diocèse, même sur celles qui sont unies à la mense et aux dignités capitulaires. Ceux qui en seront pourvus devront assister à cette visite, pourvu qu'ils en aient été prévenus huit jours d'avance.
» Les prêtres qui seront appelés à desservir les églises devront avoir reçu de l'archevêque des lettres d'approbation, qu'il sera toujours libre de révoquer.
» Les desservants de ces églises, quel que soit le titre qu'ils portent, pourront être démis de leurs fonctions par l'archevêque, par le chapitre ou par le particulier qui les aura nommés. Mais, dans ce cas, on devra présenter à la congrégation d'examen, pour les remplacer, des sujets capables et suffisants. Les chanoines, habitués, prébendes,
archidiacres ou ayant autres dignités en la cathédrale, ne pourront être contraints de résider aux cures et vicairies perpétuelles, unies au corps dudit chapitre, ni aux cures desquelles aucun d'eux sont particulièrement titulaires, pourvu qu'ils résident dans leurs prébendes et autres dignités, et fassent desservir leurs cures et vicairies perpétuelles par vicaires suiTisants approuvés par Tarcheveque; sans tirer néanmoins à conséquence pour l'avenir, 'pour ceux qui seront plus tard pourvus de canonicats et autres dignités.
y> Les ordonnances rendues par Tarchevêque dans le cours de ces visites seront exécutoires sur-le-champ et nonobstant appel lorsqu'elles auront trait aux mœurs ou à la discipline. Le prélat pourra, en cas de résistance, implorer Taide et le secours des officiers de Sa Majesté.
)) Le curé, le vicaire et les paroissiens de Sainte-Eulalie seront tenus de faire juger dans six mois, au Parlement de Bordeaux, les procès pendants entre eux et l'Ordinaire. Passé ce délai, les ordonnances rendues par Tarcheveque seront exécutées selon leur forme et leur teneur.
» Le chapitre de la cathédrale et le personnel qui relève de lui sont exempts de la juridiction de l'archevêque et de ses officiers. Le chapitre est maintenu dans son droit de juridiction, tant sur les particuliers et personnes qui sont du corps dudit chapitre, que tout ce qui est du corps de ladite grande église, cloître et maisons canoniales. Néanmoins, les vicaires et prêtres attachés à la cathédrale restent soumis à la juridiction épiscopale pour tout ce qui touche au service du culte.
» Lorsqu'un fait délictueux aura été commis par quelque corps ou quelque personne dépendants du chapitre, si le chapitre ne fiiit pas informer par ses ofïicicrs, l'archevêque aura le droit, huit jours après, de la réunir capitulairement et de l'admonester; et dans le cas où ses observations resteraient sans effet, il aurait le droit d'agir par ses propres officiers
» Lorsque l'archevêque aura officié pontificalement au grand autel, dans sa cathédrale, le chapitre ne pourra y célébrer après lui sans sa permission. Mais lorsque cette permission sera demandée, le prélat ne devra pas la refuser.
» Les jours où le prélat officiera pontificalement, le chapitre sera
tenu d'aller en cor[)S le chercher au palais archiépiscopal et de l'y reconduire après la cérémonie.
» Dans les cérémonies où Tarcheveque sera empoché d'officier, il sera remplacé par les dignitaires du chapitre, selon Tordre et le rang qui sera déterminé par les chanoines. Si cependant il se trouve à Bordeaux un prélat étranger, Tarcheveque aura le droit de le prier, par honneur, à vouloir bien le remplacer à la cathédrale. Le chapitre pourra lui adresser une semblable invitation. L'archevêque, ou à son défaut son grand vicaire ou tout autre délégué, ont le droit d'assister tant à l'élection de celui qui est commis annuellement à l'administration de la fabrique et du trésorier de l'église qu'à la reddition des comptes. Le chapitre sera tenu de convoquer ce délégué aux délibérations de ses affaires communes. Aucun chanoine ne pourra être récusé, soit parce qu'il appartient à la maison de l'archevêque, soit parce qu'il serait suspecté d'inimitié contre ses collègues.»
Du consentement de l'archevêque, le Grand Conseil ordonna mainlevée des saisies faites par le prélat contre les ecclésiastiques qui ne s'étaient pas trouvés présents à ses visites. Diverses dépenses furent mises en commun entre l'archevêque et le chapitre.
Le chapitre avait demandé d'être dispensé du droit du sceau archiépiscopal pour les expéditions nécessaires, soit au corps canonial, soit à ses divers membres; le Conseil d'État repoussa sa prétention.
Enfin, le chapitre demandait que le droit d'évocation au Grand Conseil accordé par Henri IV à M. de Sourdis lui fût retiré, et que les affaires litigieuses fussent soumises à l'un des Parlements du royaume. Le Conseil maintint la décision du roi.
Le Grand Conseil rendit un autre arrêt qu'on hésite à rapporter ici, tant il démontre combien était puérile, étroite et ridicule, l'opposition que le chapitre métropolitain faisait à son archevêque.
Les prêtres du diocèse portaient le surplis à manches volantes. En ramenant son clergé à la lithurgie romaine, le cardinal avait dû naturellement prescrire le port du surplis à la romaine, c'est à dire à larges manches fermées. Le chapitre appela de cette ordonnance au Grand Conseil, et cette Compagnie rendit gravement un arrêt par lequel le surplis à la romaine fut imposé à tous les prêtres de l'archidiocèse, à l'exception des chanoines de la métropole et des vicaires perpétuels des églises et paroisses de Bordeaux relevant d'icelle. Celte
décision fut glorieusement inscrite dans les annales du chapitre, sous la rubrique d'arrêt des surplis (^).
N'était-ce pas là une grande question bien digne des premiers conseillers de la couronne?
Les intrigues qui s'ourdissaient autour de la reine-mère répugnaient à l'esprit droit et loyal de M. de Sourdis. Marie de Médicis, livrée à d'Épernon, à Goncini, au duc de Siète Ghèse, leur avait abandonné la direction des affaires et se consolait par une vie pas toujours édifiante des ennuis du veuvage ("^). Le cardinal, voyant qu'il ne pouvait obtenir ce que le pape lui recommandait dans sa lettre, prit le parti de rentrer dans son diocèse. A son départ, il en avait confié l'administration à son vicaire général M. Levenier; il fut heureux de reconnaître que, par son zèle et son dévouement, cet ecclésiastique avait su y maintenir un ordre parfait et y faire respecter les règlements qu'il avait édictés.
M. Levenier en avait lui-même promulgué quelques-uns, que le cardinal s'empressa de ratifier. Ils indiquaient certaines règles relatives aux fiançailles; ils obligeaient les vicaires et autres prêtres autorisés à entendre les confessions pour un temps limité, à faire renouveler leurs pouvoirs dans un délai de huit jours, à peine d'interdit. Enfin, ils désignaient les religieux des divers couvents comme devant être plus spécialement chargés du service de la prédication dans les campagnes rurales.
Les Filles de Notre-Dame avaient acheté, près du fort du Ha, un terrain où elles avaient élevé un couvent en échange de celui qu'elles avaient primitivement fait bâtir, et qui était devenu trop petit. Ce fut M. Levenier que le cardinal chargea de les installer dans leur nouvelle demeure, après s'être assuré toutefois qu'elle était disposée selon les décrets de TÉglise.
Les synodes tenus à Blaye et à Bordeaux au mois d'octobre ne présentèrent rien de remarquable.
(•) riaiiffrctcan, IMénioircs inédits.
(') Voj'cz tous les Mémoires du leinits,cl iiolaninienl riiilii^juc du cabinet, par Ainiueliî.
Libournc est la ville la plus peuplée du diocèse après Bordeaux. Le cardinal lui portait une effection particulière, parce que, malgré les eflbrts multipliés des protestants, la population était restée fidèle à la foi de ses pères; mais la difficulté de trouver des prédicateurs capables et instruits faisait que le clergé paroissial avait peine à satisfaire à toutes les charges qui pesaient sur lui. M. de Sourdis songeait à introduire un ordre religieux dans cette ville, lorsqu'un habitant pieux et riche proposa de construire un couvent en faveur des Récollets. On appelait ainsi les Frères mineurs de saint François de Paule de rétroite observance. L'administration municipale, sur la proposition du cardinal, consentit à doter rétablissement des revenus nécessaires à rentretien des religieux, et, le 16 novembre, le prélat eut la satisfaction de poser solennellement la première pierre des bâtiments claustraux. Le fondateur de ce couvent était un homme prévoyant, car, en faisant construire le couvent, il n'avait pas entendu le donner en toute propriété aux religieux ; il leur en laissait l'usufruit tant que l'ordre y entretiendrait un personnel suffisant; mais il avait stipulé qu'en cas de fermeture ou de suppression, les bâtiments, moins l'église, feraient retour à ses héritiers ou à leurs ayants-droit. La précaution n'était pas inutile, car le couvent ayant été fermé en 1790, sa famille revendiqua ces biens, et, après deux ans d'instances, obtint d'en être mise en possession. En 1801, M^'d'Aviau réconcilia féglise etfannexa à celle de Saint- Jean. Quant aux bâtiments claustraux, la ville en fit un hôpital en 1836.
L'Ordre des Carmélites, réformé en 1756 par sainte Thérèse, venait d'être introduit en France par le P. de Bérulle, et y jetait le plus vif éclat. Un couvent avait été fondé à Paris, et M. de Sourdis, qui l'avait visité en 1608, avait été frappé des vertus célestes de ces pieuses filles. Vers la fin de 1610, il eut le bonheur de voir exaucer les secrets désirs qu'il avait formés d'établir cet Ordre à Bordeaux. Parmi les familles les plus illustres de cette grande cité, on comptait les de Gourgues, dont le chef, alors conseiller et maître des requêtes au Parlement, devait plus tard en être fun des plus illustres présidents. Marc-Antoine de Gourgues avait épousé Marie de Séguier, sœur du célèbre chancelier de ce nom. C'était une femme d'une piété éminente, dont tous les goûts étaient pour la vie monastique, et qui ne s'était engagée dans les liens du mariage que par obéissance envers
ses parents. Lorsqu'elle eut donne une fille à son époux, elle obtint de lui de vivre dans la continence, et dès lors elle consacra sa vie à la pratique des bonnes œuvres. Elle aimait surtout les pauvres; il lui semblait qu ils devaient être l'objet de sa prédilection. Un jour, pour mériter du ciel certaines grâces qu'elle sollicitait, elle fit à pied, et en mendiant, le pèlerinage de Notre-Dame de Guaraison, situé à trente-six lieues de Bordeaux. Mais les privations qu'elle s'imposait altérèrent rapidement sa santé : elle mourut à Paris, à Tàge de vingt-trois ans.
C'était cette pieuse femme qui avait conçu le dessein d'appeler les Carmélites à Bordeaux. Forte de l'assentiment de M. deGourgues, elle s'adressa au P. de Bérulle, qui envoya aussitôt à Bordeaux sept religieuses, sous la direction de la sœur Isabelle des Anges. M. do Gourgues avait mis à leur disposition l'hôtel de Beaumont, près la porte de Saint-Germain; mais comme à leur arrivée les bâtiments n'étaient pas prêts, il les fit conduire à son château de Vayres. Le 8 décembre, jour de la Conception, elles furent présentées, couvertes d'un long voile noir, à Son Éininence, qui leur donna sa bénédiction et les fit 'installer dans leur couvent. U s'y rendit quelques instants après pour y célébrer la messe, et il y consacra lui-même les saintes espèces destinées à être conservées dans le tabernacle. Pour témoigner aux religieuses sa bienveillance et son affection, il leur fit don d'une lampe d'argent destinée à brûler devant le Saint Sacrement.
A peine furent-elles établies, qu'elles se firent admirer par leur piété. Un grand nombre de personnes du sexe, appartenant aux principales familles de Bordeaux, sollicitèrent la faveur de s'unir à elles par des vœux indissolubles.
Parmi ces dernières, on remarqua W^ Dubernet, sœur du président du même nom, qui s'était signalé par son hostilité contre le cardinal.
A la joie ineffable que leur causa cette installation, vint s'en joindre une seconde, plus douce et plus intime encore : Charles Borromée venait d'être canonisé, et l'Église célébrait pour la première fois sa fête.
Le cardinal voulut que son diocèse participât à celte solennité, et contribuât à acquitter la dette de reconnaissance qu'il avait contractée envers ce grand saint. C'était lui, en effet, qui lui servait de modèle
et qui avait toutes ses affections; c'était saint Charles qui lui avait appris la persévérance, la fermeté, et qui lui donnait le courage de faire le bien sans s'inquiéter de Fimprobation des indifférents et de la haine des méchants. Au jour fixé, la fête commença par une procession solennelle en actions de grâces, de ce que Dieu ne cessait d'envoyer des saints sur la terre; le Saint Sacrement fut exposé, et une indulgence de cent jours fut accordée à tous ceux qui, dans les conditions requises, prieraient pour le pape, le roi et la reine.
Cependant, la vaste nef de Saint-André avait été disposée de la façon la plus riche et la plus élégante. Un autel s'élevait à l'entrée principale du chœur. Vis à vis du trône pontifical, se trouvait le chapitre primatial, et, un peu plus bas, celui de Saint-Seurin ; une enceinte réservée était destinée au Parlement et aux principales autorités de la ville. A hauteur des fonts baptismaux, on avait disposé une estrade, sur laquelle étaient placés des chantres et des musiciens; en face, un amphithéâtre élégant recevait les dames les phis distinguées de la ville. Le prélat officia ponlificalement. Après l'Évangile, un prédicateur de mérite prononça le panégyrique du saint, et, au Credo j on présenta au Parlement le rochet que portait saint Charles lorsqu'il fut frappé d'un coup d'arquebuse par le moine Farina. Cette fête splendide, à laquelle assistèrent en corps tout le clergé et tous les ordres religieux, laissa les plus beaux souvenirs dans l'esprit des Bordelais.
Le cardinal était dans l'usage de réunir à un jour donné de l'A vent tous les supérieurs des maisons religieuses et les curés, pour ranimer dans leur esprit le sentiment de leurs devoirs envers les fidèles. Cette année encore, il les appela à lui aux approches de la fête de Noël, et désigna les prédicateurs et les confesseurs qui devaient concourir l'année suivante au bien général. Il exprima son regret de voir que des prêtres sans aveu, sans lettres testimoniales, parcouraient son diocèse, et qu'ils étaient encouragés par des religieux qui les attiraient dans leurs couvents. 11 interdit ces abus de la façon la plus formelle.
Le jour de l'Immaculée Conception, l'archevêque donna le voile de profession aux religieuses de Notre-Dame. La Mère de Lestonnac
ayant été nommée supérieure pour trois ans, il ratifia sa nomination par une lettre du 31 décembre.
En même temps, pour hâter le développement de l'institut des Ursulines, pour les guider dans la voie du bien, et surtout pour imprimer à toutes les maisons de TOrdre une direction certaine, une unité complète de vues, il leur donna pour directeur général le chanoine de Lurbe, homme grave et déjà d'un certain âge. 11 lui conféra les pouvoirs les plus étendus pour commuer les vœux, réservés à Tarchevêque, excepté ceux de chasteté et d'obéissance, de faire la visite des églises, chapelles et oratoires appartenant à TOrdre, de choisir des confesseurs. Et pour que rien ne pût entraver les actes de M. Delurbe, le vicaire général chargé de Tadministration du diocèse fut invité à ne pas prendre connaissance des couvents desdites vierges.
iM. Moysset, curé de Sainte-Colombe, avait été investi d'un semblable mandat envers les filles de Notre-Dame. M. Moysset était un prêtre de haut mérite; le choix que firent de lui les jurats en lGO-2 de porter à Notre-Dame de Lorette la lampe d'argent qu'ils avaient votée, le prouve de la manière la plus évidente. Le cardinal lui avait donné des pouvoirs spéciaux pour traiter à Rome devant la congrégation des réguliers de la fondation de Tordre des Filles de Notre Dame. Cet ecclésiastique avait accepté avec chaleur sa mission. Cette fondation était devenue son œuvre, sa chose, et ses démarches incessantes, ses obsessions même vis à vis des membres du Sacré Collège, avaient fini par avoir raison des lenteurs et des objections interminables de la Cour de Rome. Or, les panégyristes de M""* de Lestonnac disent que l'on avait placé dans celle maison un confesseur qui, sous des dehors distingués, cachait une âme perfide, et que ce confesseur s'entendit avec une religieuse peu estimable pour empêcher que M""* de Lestonnac ne fut réélue par les Mères professes. Ils ajoutent que cette religieuse, ayant enfin avoué ses fautes, on découvrit que le confesseur avait déjà porté le trouble dans d'autres communautés. Mais ce récit est-il bien en harmonie avec ce que l'on sait de M. Moysset, de sa vigilance et de son attachement aux Filles de Notre-Dame, et par conséquent à leur fondatrice? N'au-
rait-il pas deviné ces intrigues? Et comment d'ailleurs dans cet établissement, qui ne vivait que par M"'^ de Lestonnac, ne se serait-il pas trouvé une religieuse assez loyale, assez dévouée à la fondatrice pour révéler au directeur les persécutions et les violences de tous les instants que la vénérable femme avait à subir? Les deux filles même de M"'* de Lestonnac avaient pris le voile dans ce couvent. Comment auraientelles supporté sans se plaindre les indignes traitements auxquels leur mère était soumise? 11 semble donc que les diverses vies de M'^'^de Lestonnac ne doivent être accueillies qu'avec une extrême réserve, et qu'on ne peut en accepter comme hors de toute discussion qu'un seul fait, la tendre piété, les éminentes vertus de la vénérable.
Dans les nombreux actes juridiques que Tarchevêque eut à signifier, il en existe très peu au nom du chapitre de Saint-Seurin. On ne remarque pas qu'il ait fait une opposition bien sérieuse au droit de visite ou aux autres droits que le cardinal prétendait exercer en vertu de sa charge. Au contraire, il semble que M. de Sourdis trouvait un concours empressé parmi les chanoines de la collégiale, car on en voit un certain nombre chargés de missions importantes et qui exigeaient une confiance réciproque. M. de Sourdis fut donc sensiblement affecté d'avoir à finir Tannée par un acte de rigueur, contre l'un des chanoines qui avait provoqué dans l'église même un grand scandale. Une discussion s'étant élevée entre le sieur Bertrand Dupuy et Bruzeau, chanoine et sacristain, Bruzeau fut grossièrement injurié et maltraité par son adversaire. Le sacristain se rendit chez le cardinal, la figure meurtrie, demandant justice de l'insulte qu'il avait reçue. M. de Sourdis se hâta d'informer, et ordonna au sieur Dupuy de se présenter devant lui à quatre heures du soir. Le coupable déclina cet appel; une seconde citation n'ayant pas eu plus d'effet, le prélat lui interdit, jusqu'à plus ample informé, fentrée de l'église, sous peine de la suppression de ses bénéfices et d'autres plus forts châtiments, selon l'exigence des cas.