CHAPITRE XV
Le cardinal prend part aux affaires de l'État. — Règ-lement de l'administration intérieure dos paroisses de Bordeaux. — Visite dans le Médoc. — Les sorciers. — Le synode annuel. — Visite dans l'archiprêtré de Blaye. — Réception du prince de Condé comme g'ouverneur de la Guyenne. — Pose solennelle de la première pierre de la Chartreuse. — Règlements somptuaires. — Richelieu apparaît sur la scène politique sous le patronage du cardinal.
Cependant, des sujets plus graves allaient prendre les moments du cardinal. Jusqu'alors il ne s était occupé que de Tadministration de son diocèse. La confiance que le pape avait en lui, le rang éminent qu il tenait dans TÉtat, le serment spécial qu'il avait prêté au roi, tout en un mot lui imposait le devoir de contribuer à raffermissement de la paix publique et du respect à la couronne. Il ne se dissimulait pas les fautes d'un gouvernement abandonné à la direction d'une femme faible et peu consciencieuse; mais c'était pour lui une raison de redoubler d'activité et d'efforts pour maintenir le trône sur sa base, comme l'année précédente il avait retenu sur la tête de Marie de Médicis la couronne prête à en tomber. Il multipliait ses relations avec les membres de la noblesse et les chefs des corps constitués; il étouffait dans leurs germes les causes de dissensions, conciliait les opinions divergentes, et s'attachait à démontrer que toutes les souffrances, tous les griefs devaient se taire devant la nécessité de prêter à la chose publique un concours assez énergique, pour que l'esprit de révolte, toujours prêt à s'éveiller, ne vînt pas à surgir comme un volcan et à embraser toute la province.
Des négociations actives commençaient à s'engager entre la France et l'Espagne. Il fit tous ses efforts pour les rendre fructueuses.
Les envoyés de l'Escurial et du Louvre étaient obligés de passer par Bordeaux; il leur donnait dans son palais une hospitalité grandiose, et par la courtoisie de ses manières, l'énergie de ses résolutions, il aplanissait les difficultés que soulevait sans cesse le cabinet do
Madrid. Grâce à son dévouement, la paix la plus profonde régna dans la province pendant toute Tannée.
C'était parmi les hommes chargés de la prêcher aux masses qu'elle était sans cesse troublée.
C'était au sein du clergé que régnaient les divisions les plus opiniâtres, lorsque, par hasard, il n'était pas ligué contre l'archevêque. L'intérêt séparait ses membres en des camps distincts, et il fallait que le pasteur et maître employât quelquefois la force pour les obliger à vivre en paix.
L'église Saint-Michel, après la primatiale, est la plus belle et la plus spacieuse de la ville de Bordeaux. Elle était alors desservie par vingt-quatre bénéficiers et par un vicaire perpétuel. Mais ces ecclésiastiques, venus de différents diocèses, étaient étrangers les uns aux autres. Ils avaient des usages particuliers que chacun voulait faire prévaloir, sans s'inquiéter du rituel diocésain. De là des discussions, des querelles violentes, passionnées, dont les échos ne scandalisaient que trop souvent les fidèles. Pour remédier à cet état de choses sans faire intervenir directement la sévérité des règles, le cardinal avait nommé l'un des bénéficiers, son vicaire général, pour l'administration de cette paroisse, et lui avait donné autorité sur ses confrères. Le remède avait été insuffisant. Les ordres de ce vicaire général étaient ouvertement méconnus, et peut-être sa présence ne faisaitelle qu'aggraver la situation.
L'archevêque résolut d'en finir d'une manière éclatante avec les perturbateurs. Par un mandement qu'il fit lire au prône, il annonça une visite spéciale de l'église Saint-Michel pour le dimanche 11 janvier. Ce mandement spécifiait qu'il s'agissait moins de l'examen du matériel et de l'apuration des comptes de la Fabrique, que d'une enquête sur les causes de division qui existaient au sein du clergé paroissial. En conséquence, il invitait tous ceux qui auraient des griefs à faire valoir, des plaintes à porter, des observations à produire, de se présenter librement et ouvertement. Il prescrivait à toute personne ayant charge dans l'église, prêtres, clercs tonsurés, bayles, syndics, fabriciens, d'assister à cette visite; et pour qu'elle portât tous les fruits désirables, il demandait aux personnes pieuses de s'unir à lui par le jeûne et la prière pendant les huit jours qui allaient s'écouler.
Au jourdit, il se rendit à Saint-Michel avec sa maison et sa chapelle ; le clergé le reçut processionnellement. Le prélat chanta la grand'messe; puis, dans une rapide visite de Téglise, il prescrivit l'adoption de quelques mesures importantes. On n'a pas oublié que dans ses tournées pastorales et dans ses synodes, il répétait sans cesse qu'il n'était pas convenable que le Saint Sacrement fût enfermé dans une niche creusée dans le mur; que sa place était dans un tabernacle, sur l'autel, à l'endroit le plus honorable et le plus apparent. Or, à Saint- Michel, les saintes espèces étaient encore dans une espèce d'armoire pratiquée dans la paroi. On ne sera pas étonné qu'il ait montré en cette circonstance une juste sévérité. Il examina les reliques, les saintes huiles, et, remarquant que les confessionnaux étaient cachés au fond des chapelles, il voulut qu'ils fussent mis en évidence dans la nef, pour rappeler à tous la nécessité toujours renaissante du sacrement de la pénitence. A vêpres, il fit l'absoute des défunts, à l'église d'abord, puis dans le cimetière. Enfin, il aborda le sujet principal de sa visite, et procéda à une enquête minutieuse sur la conduite des bénéficiers et les causes de leurs mauvais rapports entre eux. Il retourna au palais archiépiscopal sans avoir fait connaître son opinion. Il garda même le silence jusqu'au 28 août. Mais alors parut une ordonnance, empreinte d'une haute sagesse, qui prouvait que dans le cours de son apostolat, M. de Sourdis avait appris à connaître les hommes et les petites vanités qui sont le mobile de leurs actions.
Cette ordonnance, très longue et sans intérêt aujourd'hui, réglait d'une façon précise et même minutieuse les relations des prébendiers entre eux. Elle fixait les droits du curé et des bénéficiers, établissait leurs obligations réciproques, et leur assignait leur rang au chœur. Elle exigeait d'eux la ponctualité aux offices, et leur recommandait la décence que réclame partout l'exercice du saint ministère. Afin que les revenus de l'Église ne périclitassent pas, et qu'il fût pourvu à temps aux dépenses nécessaires, Son Éminence leur recommandait de conserver avec soin dans les archives les titres de leurs bénéfices; de se réunir en chapitre deux fois par semaine ; de délibérer en frères sur les besoins du moment, et d'avoir des syndics chargés des intérêts de tous ; en un mot, le cardinal se crut obligé d'entrer dans les plus petits détails, et de régler même les honneurs à rendre aux prébendiers décédés. Il fit plus encore : il sut obliger le clergé de Saint-
Michel à respecter son mandement, et il rétablit ainsi la concorde et la paix.
En fondant le séminaire de Saint-Raphaël, le vénérable archevêque Pey-Berland avait voulu que la moitié des élèves de l'établissement fussent originaires du Médoc. Comme il était né dans la circonscription de l'archiprêtré de Moulis, ses biographes ont pensé que sa volonté n'avait eu d'autre mobile que l'amour du sol natal. La découverte récente qui a été faite de l'acte de fondation, établit que le saint prélat était inspiré par des considérations plus hautes. Il espérait que quelques-uns de ses élèves, la plupart peut-être, reviendraient dans les landes, quils y sèmeraient Tinstruction qu'ils avaient reçue, et qu ils parviendraient à expulser du pays ces devins et ces sorcières qui, malgré la sévérité de la justice, pullulent sans cesse. Le temps n'avait pas secondé ses efforts; et lorsqu'on 1609 Tarchidiacre Delurbe visita le pays, par ordre de M. de Sourdis, il le trouva dans le même état, et Tignorance ne faisait qu'y accroître le nombre des superstitions. Touché de la misère intellectuelle de ces pauvres gens, disséminés dans des plaines stériles, rarement visités par des prêtres succombant sous le faix de leur ministère, le cardinal résolut de leur apporter pendant le carême de 161 1 les bienfaits de sa douce parole.
La tâche était rude, car non seulement la persistance des mauvais temps avait effondré les chemins et inondé la lande, il y avait à lutter encore contre le mauvais vouloir de cette population, dont les Mémoires du temps font le plus triste tableau. A une rusticité qui heurtait toutes les convenances, les pasteurs des landes, qui ne quittaient leurs cabanes que pour soigner leurs troupeaux, joignaient des mœurs d'une révoltante immoralité. Le Médoc était rempli de pauvres filles qui, perdues dans le libertinage à Bordeaux, n'osaient rentrer au foyer domestique, et venaient dans les landes pour cacher leur ignominie.
Tous ces détails ne firent qu'enflammer le zèle de M. de Sourdis. Il partit, entraînant à sa suite des hommes éprouvés, que les fatigues n'épouvantaient pas plus que lui.
On connaît les habitudes du prince dans ses visites. On sait qu il se levait avec l'aurore, stimulant les confesseurs et allant même les
chercher dans leurs demeures. Mais, dans les landes, cette activité n'était pas suffisante; les habitants n'auraient jamais admis que la parole de Dieu fut capable de retarder les travaux champêtres. 11 fallut donc redoubler d'énergie et s'armer d'une vigueur d'autant plus grande que le champ à défricher était plus inculte et plus semé d'épines.
Le cardinal commença sa visite par Listrac, et de là le cortège se rendit processionellement à Moulis, jetant au vent des landes ses psaumes et ses saintes litanies. Il passa ensuite par le Taillan, où il ordonna la fermeture des cabarets et des jeux pendant les offices divins; puis il vint à Carcans, pour y vénérer de pieuses reliques que l'on conservait dans une châsse d'argent.
Il existait alors, sur les bords de l'étang de Hourtins et de Carcans, une chapelle appelée Sainte-Hélène de l'Étang, dont il ne reste aujourd'hui que quelques débris. Le temps était affreux; il n'existait pas de sentiers frayés, et les plus intrépides espéraient que le cardinal oublierait cette église. Mais ni la rigueur de la saison, ni les fondrières qui arrêtaient à chaque instant les chevaux, n'étaient capables de faire hésiter M. de Sourdis dans l'accomplissement d'un devoir. 11 se rendit à Sainte Hélène. Il n'y trouva d'autre gîle que la petite maison du sieur Damas, vieille, noire, à peine éclairée par la lueur fuligineuse d'une torche de résine, et pourvue d'un maigre grabat.
Le cardinal y reposa avec délices ses membres fatigués : il avait ramené au Seigneur toute une population abandonnée de Dieu. H n'avait pas perdu sa journée. Sa suite se réfugia dans un grenier, sur la paille; d'autres s'improvisèrent une couche sur des peaux de brebis desséchées. Le cardinal était heureux ; chacun souriait, mais plusieurs adressaient vers Bordeaux un soupir de regret. Le souvenir de ce campement à Sainte-Hélène fut un de ceux que M. de Sourdis aimait le plus à -rappeler. En effet, il avait fmi par amener ces pauvres gens à lui. Malgré leur rudesse, ils avaient compris la distance énorme qui les séparait d'vm prince, et ils étaient émus autant que le permettait leur ignorance, de sa sollicitude, de ses manières alfectueuscs, de l'indulgence et de l'onction de sa parole. Le même jour il se rendit à Lacanau, où devait se terminer sa visite, et il y laissa les mêmes souvenirs qu'à Sainte -Hélène, ({u'à .Moulis, qu'à Listrac, que dans toute l'étendue de son archidiocèse.
Les prescriptions qu'il lit dans son voyage sont génériilement les
mêmes qu'il adressait partout. Il défendit l'emploi des calices d'étain. Il pourvut de vicaires les paroisses qui avaient des annexes. Il insista surtout pour que les femmes ne fussent reçues dans les églises qu'avec une mise décente, et, autant que possible, la tête recouverte d'un voile. Il faut se rappeler qu'à cette époque l'usage, surtout dans les villes, était d'être coiffée en cheveux, et de porter des robes dont le corsage laissait à découvert une partie de la poitrine.
Tout était abus dans les églises. Chaque jour le regard profond du maître découvrait des choses mauvaises ou absurdes que personne ne lui signalait. Ainsi, dans les paroisses, chacun s'arrogeait le droit de quêter. On se rendait chez le curé ou le vicaire perpétuel, et on lui faisait, avec l'accent pathétique, le récit de quelque infortune, souvent imaginaire, et on obtenait de sa bonté ou de sa crédulité la permission de faire une collecte pendant l'office. Souvent même le prêtre avait la bonhomie d'annoncer la quête au prône et de la recommander à la bienveillance de ses paroissiens. Les femmes excellaient dans ce genre d'exercices; elles ont les larmes faciles, et quelques-unes mentaient avec une telle assurance, qu'elles finissaient par se persuader elles-mêmes de leur bonne foi et de la véracité de leur récit. Son Éminence prit les mesures les plus sévères pour que cet état de choses disparût; et pour les rendre encore plus efficaces, il rendit les curés et vicaires perpétuels responsables de toute infraction.
Après le carême, M. de Sourdis présida les deux synodes de Bordeaux et de Blaye.
Au synode de Bordeaux, il annonça qu'il venait d'instituer plusieurs congrégations foraines, et, dans la certitude où il était que ces congrégations produiraient un bien immense, il recommanda à tous les vicaires et curés d'y assister assidûment; puis, sur les remontrances et réquisitions de son promoteur, il rendit les 'ordonnances suivantes :
ce Dans plusieurs paroisses de la ville, les prêtres quittent souvent le chœur pendant la durée du service divin , pour se promener dans la nef ou dans les cimetières, en surplis et même parfois avec leur aube. Cet usage est interdit, sous peine d'excommunication.
y> Défenses aux curés de la ville de faire porter la croix par des laïques dans les processions et funérailles, à peine d'être muletés.
y> Recommandation de ne point faire fabriquer de vases sacrés,
ornements et revêtements crautels, sans avoir pris au préalable Tavis des aumôniers de rarcheveque, qui indiqueront la forme et la façon qui doivent leur être données.
s> Défense à tous les curés et vicaires résidant hors de la ville, de réclamer la taxe fixée par le cardinal pour les mariages et funérailles en ftîveur des curés de Bordeaux.
)) Ayant par plusieurs fois enjoint à tous curés, à peine d'excommunication et autres de droit, d'aller résider et de faire les devoirs de leur charge à leurs cures; néanmoins, il y en a qui sont si désobéissants et contumax, qu'ils ne tiennent compte de satisfaire à ce devoir, au grand préjudice de leur salut propre et des âmes qui leur ont été commises.
» A ces causes, nous avons déclaré et déclarons par les présentes lesdils curés non résidants excommuniés, de quelque qualité et condition qu'ils soient; voulons qu ils soient dénoncés nomination, excommuniés, suspendus et interdits, sauf si dans quinzaine ils obéissent pour faire le devoir de leur charge, à leurs dites cures.
» Sur les plaintes qui nous auraient été faites par certains curés de notre diocèse, que plusieurs personnes sont si peu soigneuses de leur
salut qu'elles ne vont ni se confesser ni communier aux fêtes de
if.
Pâques en leurs paroisses; comme aussi plusieurs concubinaires publics continuent à vivre en leur péché sans venir à rescipicence et quitter leurs concubines; à ces causes, nous avons déclaré et déclarons par ces présentes, excommuniés tous les dits concubinaires ensemble, ceux qui ne se seront confessés ni communies aux fêtes de Pâques dernières, à leurs curés ou aultres personnes approuvées par nous, sauf si dans quinzaine ils viennent à se reconnaître, quitter tout péché, et satisfaire au devoir de leur conscience, suivant ce qui leur sera conseillé par Un bon confesseur.
)) Cependant, jusqu'à ce qu'ils aient obéi, enjoignons à tous curés et aultres personnes ecclésiastiques de notre diocèse, soit réguliers, soit séculiers, de leur refuser les sacrements et la sépulture ecclésiastiques. Mandons à tous curés et vicaires d'envoyer la liste desdits concubinaires à notre procureur d'office, pour procéder contre eux, ainsi qu'il apparaîtra par raison. »
Le synode se termina par féleclion des députés du clergé à rassemblée provinciale.
A Blaye, il recommanda à tous les curés de tenir la main à la rigoureuse exécution des ordonnances qu'il venait de rendre.
Il défendit en outre aux religieux de Saint-Sauveur et de Saint- Romain, d'aller recevoir les ordres dans d'autres diocèses, sans démissoire émanant de rarchevêché, déclarant ceux qui contreviendraient à cette ordonnance, interdits et suspendus de leurs ordres et bénéfices.
Il renouvela en outre les décisions qu'il avait prises contre les religieux qui entendaient les confessions sans être approuvés par lui.
Les abbés de Saint-Sauveur et de Saint-Romain murmurèrent, mais pas assez haut pour que leurs plaintes atteignissent les marches du trône pontifical.
L'archiprêtré de Blaye avait aussi besoin de la visite de son évêque, car il s'y trouvait des abus graves à corriger.
Il existait dans cet archiprêtré trois grandes abbayes, celle de Saint Romain, celle de Saint-Sauveur, et celle de Plaine-Salve, de l'Ordre des Prémontrés. Ces établissements avaient pour chefs des abbés commendataires, qui, n'étant pas tenus à la résidence, nommaient, pour les remplacer dans l'administration, des prieurs claustraux, à qui ils assignaient une très faible part dans les revenus. Ils percevaient eux-mêmes la plus grande partie des rentes et des dîmes, sans se préoccuper ni de l'état des bâtiments, ni du nombre des religieux. En vain les prieurs leur demandaient-ils de procéder aux réparations les plus urgentes, de pourvoir au remplacement des ornements; ils ne tenaient aucun compte de ces réclamations qui auraient diminué leurs revenus, et ils voyaient avec une satisfaction qu'ils dissimulaient à peine, le nombre des religieux diminuer. C'étaient autant de bouches de moins à nourrir, et il leur suffisait qu il y en eût un seul dans ces vastes solitudes pour que leur conscience fut satisfaite. L'abbaye était occupée.
Le monastère de Saint- Romain, desservi par les Augustins, avait alors pour abbé commendataire un sieur Gaspard Gordier; celui de Saint-Sauveur, de TOrdre des Bénédictins, était Jean de Grenouillât, évêque de Tulle; et un nommé Giraud possédait, au même titre, fabbaye de Plaine-Salve.
L'abbé Cordier et l'évêque de Tulle avaient laissé arriver les bâtiments claustraux de Saint-Sauveur et de Saint-Romain dans un état
de délabrement tel, que les religieux, chassés par la pluie, le froid, et par les rats, ajoute un vieux chroniqueur, avaient été obhgés de se réfugier chez les habitants. A Plaine- Salve il ne restait qu'un seul religieux, et il ne se donnait même pas la peine de desservir Téglise paroissiale.
Justement indigné d'une conduite aussi coupable, Tarchevêque cita devant lui les trois abbés dans le délai de quinze jours, pour s'entendre condamner à réparer leurs abbayes, ordonnant qu'en cas de non comparution, une partie de leurs revenus fussent saisis pour y pourvoir. Il prescrivit en même temps à l'abbé de Plaine-Salve d'instituer dans ce monastère assez de religieux pour faire le service divin.
Dans les paroisses, les ordres du cardinal furent un peu modifiés; il décida que les réparations des églises et l'achat des ornements regardaient spécialement le Conseil de fabrique, qui devait y consacrer, avant tout, les fonds disponibles. En cas d'insuffisance des revenus, les deux tiers de la dépense devaient être supportés par les paroissiens, et l'autre par les bénéficiers. Il laissa à la charge exclusive des habitants la construction et la réparation des murs des cimetières. N'était-ce pas à eux, en eff'et, de faire respecter les cendres de leurs pères, et de protéger le sol sous lequel ils reposeraient un jour?
L*abbé de Saint-Sauveur prétendait que l'église de Saint-Christoly de Carnac était unie à son abbaye. Le curé, fatigué des nombreux procès qu'il lui suscitait, finit par conclure avec lui un traité qui lui rendait la tranquillité, mais qui devait être onéreux pour ses successeurs.
L'archevêque annula cet accord, comme ayant été fait sans son approbation, et renvoya les parties à se pourvoir devant son officiai dans le délai de quinze jours.
Ayant appris que la conférence de l'archiprêtré de Bourg allait se réunir dans cette ville, il s'y transporta, et fut heureux de reconnaître le zèle et le soin avec lequel ses prescriptions étaient exécutées. Il en félicita le clergé; il lui rappela ce qu'il avait déjà eu occasion de dire souvent, que cette institution aurait pour résutat de répandre parmi les prêtres des campagnes la science ecclésiastique, et surtout cet esprit d'union et de concorde si nécessaire à ceux qui exercent le
saint ministère. En se voyant de temps en temps, les ecclésiastiques s'apprécieraient mieux et seraient plus disposés à s'entr'aider pour le bien de leurs paroisses. Diverses questions lui furent posées. On lui demanda, entre autres, si les simples vicaires pouvaient entendre 1rs confessions dans tout le diocèse.
Son Eminence répondit qu'il faisait une grande différence entre les curés, vicaires perpétuels et simples vicaires, chargés d'aider ceux-ci dans leurs fonctions; qu'il estimait que les curés et vicaires perpétuels conservaient la plénitude de leurs pouvoirs partout où ils se trouvaient. Il cita même à ce sujet une de ses instructions pastorales, qui recommandait aux curés, assez heureux pour recevoir la visite d'un confrère, de prier celui-ci, pour l'honorer, de faire à sa place le service paroissial. Quant aux simples vicaires, il ne voyait pas d'inconvénients à ce qu'en temps ordinaire, ils pussent confesser partout. iMais pendant le temps pascal, il jugeait indispensable qu'ils fussent spécialement autorisés par le curé du lieu où ils se trouvaient.
Il existait alors à Bourg une abbaye de l'Ordre de saint Augustin, placée sous l'invocation de saint Vincent. Elle avait pour abbé conimendataire messire Urbain de Lusignan de Saint-Gelais, évêque de Comminge, qui en touchait les revenus. Le père Mathurin, prieur claustral, était réduit à la portion congrue, et ne disposait que des revenus de Notre-Dame de Bayon, petite paroisse placée sous son patronage, et rapportant 575 livres. Comme ce revenu ne pouvait suffire aux charges qui pesaient sur lui, il profita de la présence de l'archevêque pour le prier d'unir à cette cure l'île de Gazeaux, que la famille noble de ce nom venait de défricher et mettre en culture. Le cardinal chargea l'archiprêtre Mathurin Constantin de faire une enquête à ce sujet; et comme il fut reconnu que Notre-Dame de Bayon était la paroisse la plus rapprochée, il ordonna que l'île de Cazeaux en ferait désormais partie, et que les habitants seraient tenus d'en suivre les offices.
A son retour à Bordeaux, M. de Sourdis reçut du curé de Saint- Eloi une requête par laquelle il lui était exposé que depuis plusieurs siècles il existait dans son église cinq chapelleni'es fondées par Pey- Bernard, Audrieux de Bonne-Vigne, Thomassin Dussault, André Pelotés, Pierre Coudrey et Pateysan de Sansey; mais que par suile
du décès des chapelains, le service de ces fondations ne se faisait plus. Comme les ressources de Saint-Éloi étaient très modiques, le cardinal affecta à la paroisse les revenus de ces chapellenies, à la charge par le curé et le vicaire perpétuel de remplir les intentions des pieux fondateurs.
La Cour craignait que le prince de Condé ne fomentât quelques trouhles dans le royaume. La régente le nomma gouverneur de la Guienne, et Tinvita à se rendre à Bordeaux. Par une missive du 6 juin, elle avertit les jurats de la prochaine arrivée du prince. En effet, le 2 juillet, M. de Condé, accompagné de sa mère et de sa femme, débarquait sur notre port. Le maréchal de Roquelaure, maire de la ville, en robe de brocatelle, les jurats en robe de satin blanc et cramoisi, Ty attendaient avec les notables de la ville. Après les compliments d'usage, on offrit au prince un dais de drap d'or, qu'il refusa, et il se rendit à la cathédrale à pied, escorté de ses gentilshommes et des autorités. Il existait alors dans la nef une porte que Ton appelait la Porte royale, et qui ne s'ouvrait que pour les souverains, pour les gouverneurs de la province et les archevêques, lors de leur installation. Le cardinal avait fait dresser son trône en avant de cette porte et y attendait le prince. En le voyant arriver, il se leva et lui adressa une élégante harangue, à laquelle M. de Condé répondit par quelques mots flatteurs. L'archevêque remonta alors sur son trône, la mitre en tête et la crosse à la main. Le prince se mit à ses genoux et prononça le serment dont la teneur suit :
« Nous Henri de Bourbon, jurons et promettons à Dieu le Créateur que nous serons bon et droiturier gouverneur, et exercerons bien et dûment la charge de notre gouvernement à l'honneur et gloire de Dieu, bien et service du roi. Nous défendrons de tort et de force, tant de nous-même que des autres, un chacun des États du pays do Guienne, tant pauvres que riches, à notre loyal pouvoir. Item nous garderons et entretiendrons leurs privilèges, franchises, libertés, coutumes, observances, stabilements, stiles et usances. Ainsi, Dieu nous soit en aide et les saints évangiles. ))
Le cardinal accompagna ensuite le prince au grand autel, où il fut placé sous un dais de velours cramoisi, ayant devant lui un riche priedieu, garni de coussins de velours. Son Éminence, sur son trône.
entonna le Te Demi, et fit ensuite les prières d'usage pour le roi et le gouverneur. En sortant, le prince fut conduit chez Taudiencier Martin, où des appartements lui avaient été préparés.
Le cardinal profita de la présence de M. de Condé à Bordeaux pour accélérer les travaux de la Chartreuse. Il désirait que le prince en posât la première pierre; il fit tracer en toute hâte les contours de rédifice et jeter partout les premières assises. Ce travail fut accompli avec cette activité que le cardinal savait imprimer à tous ceux qui Tenvironnaient. Le prince accepta avec empressement l'honneur qui lui était fait, et au jour fixé pour la cérémonie, il se rendit sur les lieux avec toute la noblesse et les notables du pays. En partant, il laissa de nombreuses marques de sa libéralité.
L'archevêché était séparé de la Chartreuse par un immense marais aux eaux bourbeuses, rempli d'herbes et d'ajoncs; c'était le réceptacle des immondices de la ville, la cause première des fièvres qui la décimaient. Ce fut par ce marais qu'il commença le dessèchement général. H en fit écouler les eaux au moyen de larges tranchées, qui les déversèrent dans la rivière du Peugue. Il en éleva le sol en y transportant des terres, et il y pratiqua une large et magnifique avenue, qu'il fit planter d'arbres.
Au bout de trois ans ce travail était achevé, et l'avenue était devenue la promenade habituelle de la ville de Bordeaux.
Il faut constater que ce travail fut entièrement payé sur la fortune personnelle du cardinal, qui ne voulut pas y appliquer les revenus de l'archevêché. Ces revenus, disait-il, sont les biens des pauvres, et je n'ai pas le droit de les détourner de leur destination.
Les habitants de Saint-Macaire s'étaient adressés au supérieur général des Jésuites, Aquariva, pour que la Compagnie fondât un collège dans leurs murs; mais la ville n'ayant pas de ressources, les Jésuites ne pouvaient s'installer, et la jeunesse restait sans éducation. Pour triompher des difficultés, les jurats s'adressèrent au cardinal, et le prièrent d'annexer au futur collège deux chapellenies fondées dans leur église paroissiale, sous le nom d^Eyquem et de Diilaii, et d'ériger en prieuré l'église de Notre-Dame de Pian. Afin de ne froisser les droits de personne, ils ajoutèrent que ces annexions ne devaient avoir lieu qu'après le décès ou la retraite des titulaires. S'étant assuré de
Tassentiment de la Compagnie, le cardinal fit procéder à une enquôte par FMerre Boyer, chanoine de Saint-André, et Pierre Moyset, curé de Sainte-Colombe.
Cette enquête fit connaître que la chapelle dite d'Eyquem, et plus anciennement de Pellegnie, avait été fondée par Jean Eyquem et Flous de Pellegrue; que les revenus en fruits, rente et argent, s élevaient à la somme de -400 livres, et que le titulaire était M. André Lacouture, chanoine de Bazas.
Ce dignitaire était tenu d'y faire célébrer deux messes par semaine; mais il n'avait jamais ordonné de service religieux.
Les membres de la famille de Ferron de Carbonnieux étaient les collateurs de cette chapellenie. Pénétrés de la gravité de ces abus, qui n'avaient jamais été portés à leur connaissance, ils s empressèrent de consentir à l'annexion de la chapelle au futur collège.
La chapelle Dulau était plus riche. Elle avait pour titulaire le curé de Budos, qui y faisait célébrer quelques n;iesses. Le collateur était un pauvre paysan, Jamet Lataste, qui céda ses droits aux mêmes conditions
En conséquence de cette enquête, le cardinal rendit, le 19 aoùl, une ordonnance par laquelle les deux chapelles et l'église de Notre- Dame de Pian seraient unies au collège des Jésuites, mais seulement après décès ou résignation, et à la condition que le collège s'ouvrirait cette année même, le jour de la Saint-Leu, et qu'il aurait deux classes de grammaire. Il constitua pour l'avenir un vicaire perpétuel à Notre- Dame de Pian, et régla ses honoraires à 180 livres, payables par quartier et d'avance. Plus tard, l'annexion des chapelles souleva quelques difllcultès, mais l'union de l'église de Pian resta un fait accompli.
On citera pour mémoire les deux synodes qui se tinrent à Bordeaux et à Blaye, vers la fin de cette année. 11 ne s'y passa rien qui mérite d'être rapporté. Mais, en dehors de ces assemblées, le cardinal rendit deux ordonnances dont l'une défendait, sous peine d'interdiction, d'accepter pour marraines des femmes qui ne seraient pas voilées, ou même de les recevoir dans les églises et de leur permettre de s'y prouKMici' irrévérencieusement.
La seconde avait pour but d'avertir les chanoines de Saint-André et les Pères Jésuites que rarclievêque interdisait aux ecclésiastiques Tusage des piccadilles et rabats empesés. Il leur défendait de recevoir dans leurs églises aucun clerc qui ne porterait pas des habits décents et conformes aux canons et aux décrets du Concile provincial.
A cette époque, commença à paraître sur la scène politique l'homme célèbre qui fut plus tard le maître absolu de la France, et qui devait affaiblir la puissance de la noblesse et détruire les derniers restes de la féodalité en France.
Armand-Jules Duplessis de Richelieu, fils d'un capitaine des gardes de Henri IV, avait été sacré évoque de Luçon en 1607. Il avait alors vingt-deux ans. Poussé par les aspirations de son génie, il sentait la nécessité de se produire, et il brûlait de prendre part aux affaires de rÉtat. Il comprit que la carrière parlementaire était la voie la plus sûre pour se faire connaître. Le clergé nommait, tous les deux ans, des députés qui se constituaient en assemblée générale, administraient ses finances, et portaient au pied du trône ses remontrances et ses doléances. Richelieu voulait être un de ces députés; mais sa jeunesse était un obstacle. Il lui fallait un protecteur et un soutien. Il s'adressa à son métropolitain, l'archevêque de Bordeaux, bien convaincu que si le cardinal appuyait sa candidature, les suffrages de son diocèse lui seraient acquis. Il se mit en relations suivies avec lui, et il obtint facilement sa bienveillance.
On a retrouvé, dans sa correspondance, deux lettres qu'il écrivit en 1611 à M. de Sourdis. Il importe de les citer, car elles démontrent l'estime particulière que faisait de lui son illustre suffragant. Les éditeurs de ces lettres, dans une note malveillante et erronée, s'expriment de la manière suivante sur le compte de l'archevêque de Bordeaux : « Richelieu lui témoigne une grande estime dans plusieurs lettres; on ne peut guère y voir à cette époque autre chose que les politesses d'un évêque envers son métropolitain. » Un seul mot suffira pour démontrer la partialité de cette opinion. Lorsque, en 1621, l'évêque de Luçon eut à négocier le rapprochement du roi et de la reine-mère, il ne crut pouvoir mieux faire que d'invoquer le concours et finfluence du cardinal de Sourdis. Eût-il agi ainsi s'il n'avait pas pensé ce qu il écrivait? Eût-il fait plus tard du frère du cardinal, Henri de Sourdis,
évêque de Maillezais, le directeur de Tartillerie au siège de La Rochelle et l'amiral des flottes du roi sur la Méditerranée?
Mais revenons à ces lettres.
« Monseigneur, lui écrit Richelieu en janvier 161 1, Monseigneur, vous ayant déjà écrit plusieurs fois sans avoir su que mes lettres vous aient été rendues, je me suis résolu, à mon retour en ce pays, de vous envoyer ce laquais exprès, pour apprendre de vos nouvelles et pour vous faire de nouveau les offres de mon service. Je ne puis vous dire le déplaisir que je reçois de voir que Téloignement des lieux et Tincommodité de la saison me privent de vous aller visiter à Bordeaux; car, outre le contentement que je recevrais d'avoir Thonneur de vous voir, ce me serait une très grande consolation de vous pouvoir communiquer les affaires de ce pauvre diocèse, les moyens que j'estime propres pour y avancer la gloire de Dieu et les difficultés qui s'y opposent. Je vous en entretiendrais franchement, ayant la connaissance que j'ai de votre zèle; aussi que la vive voix est beaucoup moins importune que les longs discours d'une lettre. C'est ce qui me convie à ne point l'étendre cette fois, si ce n'est pour vous supplitr très humblement de m'honorer de votre bienveillance, et croire que je me réputerai toujours très heureux d'avoir quelque moyen de vous témoigner l'affection que j'ai de demeurer à jamais, etc. »
« Monseigneur, quelques-uns des diocèses circonvoisins m'ayant témoigné qu'ils désiraient me nommer pour être député en l'assemblée générale du clergé qui se doit tenir à Paris, j'ai cru vous devoir supplier de me faire savoir quelle serait votre volonté en cela; et si vous jugez que je puis rendre quelque service au clergé, non seulement d'avoir pour agréable ce dessein, mais encore de le favoriser et de le faire réussir par votre autorité. Bien que vous ne puissiez employer personne en cette charge qui n'ait autant ou plus de capacité que moi, je puis dire avec vérité que pas un n'aura tant d'affection d'obéir à vos commandements. J'eusse été rechercher l'honneur de vous en assurer jusque chez vous, si les langueurs qu'une grande maladie m'a laissées ne m'en otaient le moyen; aussi que j'aime beaucoup mieux prendre un autre temps pour m'acquitter de ce devoir, afin que vous ne pensiez pas. Monseigneur, que ce soit cette occasion qui m'y convie, vous assurant qu'aucune considération n'aura jamais tant de force sur moi pour me porter à vous rendre
tous les respects qui me seront possibles, que la connaissance que j'ai de votre qualité et de votre mérite, qui m'oblige de demeurer à
jamais, etc
y> 25 novembre 1611. »
L'assemblée générale du clergé se tint en effet le 13 mars 1612, sous la présidence du cardinal Du Perron, arcbevêque de Sens. Richelieu y fut envoyé, et prit part à tous ses travaux.
Outre cette assemblée, il se tenait dans chaque province ecclésiastique une assemblée dite provinciale, qui s'occupait des intérêts particuliers des diocèses relevant de la métropole.
En 1612, Richelieu écrivait à M. de Sourdis :
(( Monsieur, suivant le mandement qui m'a été envoyé de votre part pour commettre quelqu'un du clergé de ce lieu de se trouver à l'assemblée générale que vous avez fait convoquer en votre ville au premier jour du mois présent, le clergé et moi avons député M. d'Arçay, pour faire au nom de tout le corps ce qui sera nécessaire pour ce diocèse, suivant la procuration qu'il en a de nous. Il est homme qui s'acquitlera dignement de cette charge, et qui, en outre, vous pourra particulièrement assurer de l'estime que je fais de vous pour les rares vertus qui vous font admirer d'un chacun. J'en ai une telle connaissance que je ne puis que publier ce que toute la France avoue avec moi. Mais votre modestie, en imposant silence à mes paroles, fait que je me contenterai de vous supplier de croire que je suis sincère. Et me faisant l'honneur de me continuer votre bienveillance, je vous assurerai qu'il n'y aura jamais personne au monde qui tâche plus de la mériter par son très humble service que moi, qui proteste de demeurer toute ma vie, etc »
En présence de ce jugement porté par Richelieu, que deviennent les accusations des détracteurs de l'archevêque de Bordeaux?