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CHAPITRE XVII

Prières pour la continuation de la paix. — Le carnaval à Bourg-, — Le cardinal à M"" de Roquelaure. — Sollicitude pour les pauvres. — Visite des maisons d'Ursulines. — Recommandation aux confesseurs. — Projet de fondation d'une maison de refuge. — Les Mauresques en France. — Le cardinal visite l'archiprêtré de Buch en Born. — Règ'lements publiés à cette occasion. — Sa suite est atteinte de maladie. — Visite aux Annonciades. — Synodes à Bordeaux et à Blaye. — D. Gaspard Mortier. — Le prieur de Saint - Gaprais d'Agen. — L'évêque de Sarlat, — Les Bénédictins de Saint-Jean d'Ang-ély. — Secours donnés aux Filles de Notre-Dame. — La cure de Libourne. — Les bénéflciers de Saint-Michel. — Le catéchisme de persévérance. — Synodes d'octobre. — Réflexions à propos de la peine de l'excommun ication .

L'année 1613 s'annonçait sous de sombres auspices. Des factions rivales agitaient la Cour et menaçaient de porter le trouble dans le royaume.

Afin de raffermir la ville de Bordeaux dans ses sentiments d'affection pour le roi, et pour faire connaître aux ennemis de l'Etat les sentiments de loyauté dont elle était animée, le cardinal convia la population à une procession suivie de prières publiques, en actions de grâces au Tout-Puissant de la continuation de la paix, par la sage conduite de la reyne régente. « Ferons oraisons et supplications, ajoutait-il, qu'il plaise à sa divine miséricorde, qui tient le cœur des rois en sa main, d'assister le sien de son saint esprit, le diriger et conduire à sa gloire et au bien du royaume ; faire croître le roi de vertu en vertu, le rendre aussi bon imitateur des excellentes qualités de saint Louis que de son nom et de son sceptre, et de dissiper, comme un brouillard devant le soleil, tous ses ennemis, les turbulents, inquiets, factieux, et tout ce qui peut nuire au roi et à la reine. Et afin que nos prières soient avec plus d'effet portées avec plus d'encens à Jésus-Christ, notre Seigneur, nous exhortons nos bien-aimés enfants, de l'un et l'autre sexe, de joindre deux ailes à l'oraison, l'aumône et le jeûne, les mercredi, vendredi et samedi; puis le dimanche, de visiter les hôpitaux, prisons, lieux pies, monastères.

pauvres honteux, dans leurs maisons et lieux écartés, à élargir leurs charités et aumônes, puis assister à la procession et aux Oraisons des quarante heures, avec le cœur élevé en Dieu, les affections au ciel, contrition et vraie douleur de ses péchés, et un geste humble, modeste, vraiment chrétien »

Afin que les prescriptions de ce mandement fussent exactement remplies, M. de Sourdis fit faire un petit formulaire contenant les prières qui devaient être récitées à la paroisse et à la dévotion des quarante heures. Il y joignit plusieurs prières en français, tirées du livre d'oraisons du Père Cotlon, le célèbre confesseur d'Henri IV.

La procession fut splendide; elle prit les proportions de ce qu'on appellerait de notre temps une manifestation politique. L'église des Carmes, où elle se rendait, fut de beaucoup trop petite pour la foule. Le lieu où fut exposé le Saint Sacrement était décoré d'un écusson aux trois fleurs de lys d'or, et portait pour devise : Quis pugnahil con'ra lilia ciuii Deus pasadny in illis.

Monseigneur célébra la messe, et il revint assister aux vêpres. Quelques dames avaient paru à cette solennité vêtues comme pour un bal, la tête nue, la poitrine découverte. Le cardinal les fit sortir de l'église. Cet acte de fermeté causa une vive émotion dans la ville; ces infortunées décidèrent de braver l'ordonnance du cardinal, et le dimanche de la Septuagésime, il en résulta un scandale dont il va être parlé.

Mais, pour rester fidèle à l'ordre chronologique, il faut parler d'une mesure qu'il prit au sujet de la ville de Bourg. Depuis longtemps, la population de cette grosse bourgade se livrait, à fépoque du carnaval, à des manifestations turbulentes, que des actes d'une immoralité révoltante venaient encore aggraver. Pour mettre fin à ces saturnales, le cardinal ordonna que le dimanche de la Septuagésime on ouvrirait à Bourg fOraison dos quarante heures par une procession solennelle. D'après ses instructions, le prieur de Saint Vincent, les religieux, le clergé séculier, se rendirent processionnellement de l'église paroissiale à la chapelle des religieuses Ursulines, où le Saint Sacrement fut exposé. Monseigneur attacha cent jours d'indulgence aux actes de dévotion qui y seraient accomplis; il recommanda en même temps qu'en raison de la gravité de la

situation politique, il se fît des prières spéciales pour le roi et la reine régente.

Le cardinal eût bien voulu accomplir lui-même cette pieuse cérémonie, mais il était retenu à Bordeaux par un devoir semblable. Sa présence dans sa métropole provoqua une scène de violence qui montre plus que jamais peut-être sa fermeté, nous dirions même son énergie, à ne pas céder à ses adversaires lorsqu'il avait pour lui le droit et la justice.

Le lecteur se rappelle les ordonnances nombreuses que le cardinal avait rendues sur la modestie que les femmes doivent apporter lorsqu'elles visitent le saint lieu. Ces prescriptions étaient d'autant plus nécessaires, que la mode était alors arrivée à un degré d'indécence qui n'était plus tolérable.

Le dimanche de la Quinquagésime, l'Oraison des quarante heures se fit dans l'église de la Compagnie de Jésus. Les Révérends Pères en avaient magnifiquement décoré le sanctuaire, et l'on s'y portait en foule autant par curiosité que par esprit de dévotion. Les dam.es s'y rendirent parées de leurs plus beaux atours. Le cardinal officiait. Parmi celles dont la toilette était la plus ébouriffante, il remarqua la marquise de Roquelaure, dont le mari était lieutenant-général du roi pour la province de Guienne, et maire de la ville de Bordeaux. La marquise était une femme recommandable, et remplissant ses devoirs religieux; mais elle n'avait pas voulu accepter les arrêts du cardinal contre le luxe des femmes, et elle s'était présentée à l'église vêtue selon la mode la plus outrée. Le cardinal la fit prier par un religieux de se couvrir d'un voile ou de quitter l'église. Elle reçut fort mal l'observation. Un instant après, M. de Sourdis lui fit donner par M. de Lurbe, son théologal, et en des termes qui ne souffraient pas de réplique, l'ordre de quitter l'église. La marquise obéit, et sortit les larmes aux yeux et la rage dans le cœur.

Le soir, elle affecta de revenir dans la même toilette. C'était le moment du sermon. M. de Sourdis vit dans cette persistance une intention formelle de le braver, et il comprit que c'en était fait de son autorité s'il venait à faiblir; ses ordonnances devenaient des lettres mortes, et toutes les dames de Bordeaux se seraient appuyées sur l'exemple de la marquise pour ne plus s'y conformer. Il fit donc

porter à M"* de Roquelaiire l'ordre de se retirer immédiatement, la prévenant que si elle restait dans l'église, il ferait cesser la prédication. Il fallut obéir. Mais Thumiliation était à son comble; la marquise se jeta aux pieds de son époux, et lui demanda vengeance de ces insultes réitérées. Le maréchal était un soldat au sang chaud, à la tête légère; il s'enflamma aux paroles de sa femme, et il alla au Parlement, toutes chambres assemblées, porter plainte contre le cardinal. Ce n'était plus sa femme qui avait été outragée : Son Eminence avait manqué au roi, usurpé son pouvoir, porté atteinte à la majesté du trône. Qu'étaient, en effet, les ordonnances du cardinal sur les vêtements, sinon des lois somptuaires? Or, au roi seul appartenait le droit de faire des lois. Il était du devoir de la Cour de réprimer cet abus, car le roi lui avait donné l'autorité souveraine pour sauvegarder les principes.

La démarche du maréchal était ridicule; mais elle n'était que le pendant de la fameuse séance où le Parlement avait mis en délibération de poursuivre le cardinal comme coupable du crime de lèsemajesté, pour avoir un jour rappelé à son clergé la sentence de l'Ecriture : Deum lime regem honora ^ ce qui prouvait que le cardinal ne craignait pas fautorité royale.

La Cour eut égard aux plaintes du maréchal; elle admit sans peine qu'il fût sensible à l'injure que venait de subir la marquise, et, pour le calmer, elle décida que deux conseillers seraient députés à M. de Sourdis, pour le prier d'expliquer sa conduite. Les mandataires du Parlement remplirent leur mission avec une courtoisie parfaite. Là, le cardinal répondit qu'il était touché des procédés de la Cour, 'et que, pour le prouver, il se rendrait au Parlement pour donner tous les éclaircissements nécessaires. « Pour moi, s'écria-t-il, je saurai me montrer quand il s'agira de défendre le roi et la tranquillité de TÉtat. Mais le fait qui nous occupe n'a rien de commun avec ces grands principes; il regarde directement les bonnes mœurs, que le roi veut voir respecter dans son royaume. Au surplus, je ne craindrai jamais de déplaire aux hommes lorsqu'il s'agira d'obéir aux lois qu'a dictées l'Esprit-Saint pour le bien de l'Église et le salut des âmes. »

Le lendemain, après avoir dit la messe dans l'église de la Merci, il se rendit de nouveau au Parlement, v[ donna connaissance à la

Cour de son ordonnance de 1G08. Il expliqua les motifs qui la lui avaient fait édicter; il fit comprendre à tous quen s'habillant d'une façon aussi indécente, la femme la plus honnête provoquait les passions; quelle s'exposait à entendre des propos déshonnêtes, et que ces propos étaient autant de souillures qui contaminaient le foyer domestique. La Cour fut frappée des observations du pontife. Non seulement elle applaudit sans réserve à son zèle, mais elle s'engagea à appuyer son ordonnance du poids de son autorité.

L'assentiment de la Cour ne suffisait pas à l'archevêque; il voulut avoir encore l'avis des théologiens et des prêtres les plus diserts de sa ville métropolitaine. Ils furent d'un avis unanime pour louer les termes de cet arrêt et pour approuver la conduite que le cardinal avait tenue envers la maréchale de Roquelaure.

Rendu plus fort par cette approbation, M. de Sourdis fit afficher de nouveau dans les églises l'ordonnance de 1608, sur la tenue des femmes à l'office divin, et invita les curés à la lire au prône. Alors, la colère du maréchal ne connut plus de bornes. Ce n'était pas assez que le Parlement l'abandonnât, il fallait encore que le cardinal abusât de son autorité pour le censurer publiquement; car certainement c'était pour le décrier qu'il faisait renouveler celte ordonnance. Aussi était-il dans un état de fureur et de démence qui provoquait à la fois le sourire et la pitié. Un jour, il avait ordonné que l'on conduisît sa femme toute nue à l'église, et que l'on mît à mort le premier ecclésiastique qui oserait se permettre de la faire sortir. Mais il en est de ces caractères bouillants et emportés comme de ces torrents que les pluies font descendre des montagnes : tant que l'orage gronde, ils roulent, en mugissant, des flots impétueux; le premier rayon de soleil ramène le calme, et les champs se montrent parés de leurs charmes accoutumés.

Les amis du maréchal parvinrent à le calmer, et M. de Roquelaure fut le premier à reconnaître qu'il était dans son tort, et que le cardinal avait rempli un devoir. Il voulut même le lui dire, mais l'amour-propre le retenait. Enfin, le Jeudi-Saint, l'ayant rencontré dans le cloître des Cordeliers, il ôta respectueusement son feutre et le salua profondément. Le cardinal lui tendit la main. A dater de ce jour, l'ordonnance de 1608 fut exécutée dans les paroisses; mais les coupables eurent la ressource d'aller entendre la messe dans les

couvents. Les religieux étaient pauvres, ces dames étaient riches, et faisaient d'abondantes aumônes : il y eut avec le devoir quelques accommodements.

L'affection que le cardinal avait pour les pauvres semblait augmenter. Le premier jour de l'an, il était allé porter les sacrements aux détenus dans les prisons de la ville et du Parlement. Le jour des Rois, le Jeudi-Saint, à l'anniversaire de son sacre, il recevait dans son palais un certain nombre de pauvres, qu'il servait à table après les avoir habillés de neuf. Les prêtres de sa maison distribuaient d'abondantes aumônes; mais ce n'était pas assez pour lui. Il y avait tant de maux à soulager, tant de misères à adoucir! Le curé de Saint-Rémy avait attiré son attention sur la quantité de pauvres honteux qui gémissaient dans chaque paroisse, inconnus de tous, n'osant solliciter la pitié publique. Aussitôt, le cœur du cardinal s'émut. R rassembla les curés et les dames de la Miséricorde, et leur adressa les sollicitations les plus pressantes en faveur de ces malheureux. Déjà, il avait recommandé au clergé de tenir un registre des familles indigentes, à qui un sentiment de pudeur et de fierté naturelle défendait de faire connaître leur détresse. R insista pour que cette mesure fût ponctuellement suivie; il se fit rendre compte des ressources dont disposait TŒuvre de la Miséricorde, demanda l'emploi des fonds; et pour qu'ils fussent répartis avec prudence et réserve, il voulut que les curés se chargeassent eux-mêmes de ce soin, sur findication des dames de la Société. R autorisa en même temps la création, dans les églises, de troncs destinés à recevoir les offrandes des personnes charitables pour les pauvres honteux. Selon ses intentions, ces troncs furent fermés de deux clés, dont l'une restait entre les mains du curé, l'autre était confiée aux Dames de la Miséricorde.

Dans cette société, qu'avaient agitée tant de troubles et de guerres, où les attributions des divers agents de l'autorité étaient mal définies, où même, avec une prudence de tous les instants, on ne pouvait éviter les conflits et les discussions, il s'était glissé une foule d'abus que '.l'on 'avait fini 'par adopter comme un mal nécessaire. On en souff'rait; mais nul n'osait se plaindre, \M\rcc que peut-être (»n n'eut

su à qui porter sa réclamation. Au nombre de ces abus était la mendicité, qui, sous toutes les formes et sous tous les noms, exploitait les lieux publics et la charité privée. Ainsi, les églises étaient pleines de pauvres qui vaguaienl pendant les offices, allant de Tun H Tautre, interrompant les prières, troublant le service divin, donnant à tous des sujets de scandale. Le cardinal se décida à supprimer ce désordre, mais en même temps il voulut concilier les devoirs de la charité avec le respect dû au saint lieu. Il publia une instruction pastorale où, après avoir rappelé les décrets du Concile provincial de 1583, et la constitution donnée par saint Pie Y en 1566, il ajoutait : a: Nous avons déjà fait remontrer au peuple, par les prédicateurs, qu'il était très malséant que les pauvres ou autres, hoauues, femmes ou filles, qui demandent Taumône pour eux, allassent quêtant par les églises pendant le service divin et que le peuple vacque à Toraison. Nos observations n'ont pas été entendues : nous voyons à présent le même trouble et empêchement au service divin et aux oraisons, apporté par lesdits pauvres et autres qui demandent faumône. Ce que considérant, et que d'ailleurs ni pauvres ne doivent être mal traités ni sévèrement corrigés dans la maison de Dieu, nonobstant leurs importunités, nous n'avons pas trouvé moyen plus doux et plus aimable que de le représenter de rechef au peuple. Pour ce, est-il que nous exhortons et admonestons partout que besoin sera, ordonnons à tous fidèles chrétiens de notre diocèse quils fassent leurs aumônes lorsqu'ils entrent dans les églises ou lorsqu'ils en sortent, et non en icelles devant le monde et durant la célébration du saint sacrifice de la messe, pour ne donner occasion aux susdits pauvres et autres qui amasseraient pour eux de les interrompre en leurs prières; afin aussi d'éviter la vaine gloire qui se glisse souventes fois parmi nos bonnes œuvres pour nous en faire perdre le mérite, joint que le Fils de Dieu veut que nos aumônes soient faites en secret. Ainsi, nous n'aurons plus de distractions en nos oraisons, qui bien souvent d'ailleurs sont fort tépides, et nous thésauriserons es-iceux, et ferons des amis qui nous resteront tabernacles éternels, y)

Dans le courant du mois de janvier, il visita les trois Maisons des Ursulines établies dans le diocèse. Partout il exprima sa satisfaction

sur la bonne tenue des établissements, sur l'exactitude des religieuses à observer la règle et la discipline. Gomme Tordre naissant était obéré, il prescrivit de ne plus recevoir de postulantes sans son expresse autorisation .

La congrégation n'avait pas encore été approuvée par le Saint-Siège. Le cardinal avait proposé qu'elles fussent admises à prononcer le simple vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéiss^ince. Mais la congrégation des Réguliers soulevait des objections : elle déclarait que la clôture n'était pas assez rigoureuse et trouvait la dot des novices trop faible.

Par une lettre que M«'' de Sourd is écrivit au Saint Père après avoir terminé cette visite, il rassura pleinement le pape; il lui fit observer qu'il ne fallait pas juger ces humbles établissements d'après les grands et somptueux monastères de Rome, et il insista dans les termes les plus pressants sur les importants services rendus par cet institut aux jeunes filles de son archidiocèse. On verra plus tard que ces efforts furent couronnés du plus entier succès.

L'approche du Carême fut pour le cardinal une occasion de rappeler aux confesseurs et aux prédicateurs de la ville les devoirs que leur imposait leur saint ministère. Afin qu'ils s'en pénétrassent mieux, il exprima aux confesseurs sa volonté de les voir se réunir en conférence chaque semaine, pour se faire part de leurs doutes et des difficultés que pourraient révéler certaines fonctions de leur ministère. Il insista sur ce point, que Bordeaux étant une ville maritime, il s'y faisait plus qu ailleurs de contrats usuraires, frauduleux ou illicites, et il les engagea à porter là dessus une attention spéciale.

Il leur défendit, en outre, sous peine d'interdiction, d'entendre en confession des femmes poudrées et sans voile.

Par une raison semblable, il avait précédemment engagé les conférences foraines à ne pas perdre leur temps en disputes stériles et en discussions oiseuses, mais de traiter des sujets utiles, instructifs, ou tout ou moins édifiants.

Aucune des remarques que taisait le cardinal dans le cours de ses visites pastorales n'était oubliée et ne restait sans résultats. En visitant

les Landes, il y avait rencontré une foule de jeunes filles qui, après s être livrées aux désordres à Bordeaux, venaient cacher leur ignominie dans les lieux les plus déserts, et y traînaient une vie malheureuse. Le souvenir de leurs parents les faisait trembler; elles n'osaient reparaître au milieu des leurs, et causer à leurs familles une douleur que leur vue aurait sans cesse ravivée. Aussi s'en trouvait-il un grand nombre qui, sentant qu'elles étaient destinées sur la terre à une vie d'isolement et de honte, se fussent jetées avec bonheur dans les bras de (a religion, s'ils s'étaient ouverts à leur approche. Le cardinal savait d'ailleurs qu'il en existait un grand nombre à Bordeaux qui vivaient dans le désordre et qui n'y étaient retenues que par la misère. Quelques-unes de ces malheureuses avaient de fréquents retours vers Dieu; mais il leur semblait qu'il ne les entendait pas, et elles retombaient dans le crime.

Profondément touché de la profondeur de celte plaie sociale, M. de Sourdis chercha à y porter remède. Il est des maux, des souffrances tellement dignes de réprobation et de pitié tout à la fois, que dès qu'on fait appel à la charité d'une ville entière, toutes les bourses s'ouvrent, et c'est le petit peuple qui donne le plus, parce qu'il est le plus voisin de ces misères, parce qu'il sait les causes qui les ont produites, et qu'il est, par cela même, plus disposé àfindulgence et à la commisération. L'archevêque n'eut qu'à exprimer ses intentions pour qu'elles fussent aussitôt comprises : les aumônes et les dons affluèrent. Aussi en très peu de temps était-il en mesure d'acheter un terrain derrière le couvent des Augustins, et d'y jeter les fondements d'une maison de refuge pour les repenties.

Cependant, ce projet, qui devait être si fécond en bons résultats, n'eut pas de suites immédiates. Une question d'amour-propre mal entendu le fit échouer, alors qu'avec quelques concessions on aurait atteint de la façon la plus heureuse et la plus complète le but que l'on se proposait.

Le Parlement comptait dans son sein deux conseillers, possesseurs d'une grande fortune qu'ils employaient en bonnes œuvres : c'étaient MM. de Massip et de La Roche. Ils avaient conçu, mais sur un plan plus vaste, le même dessein que Son Éminence. L'établissement qu'ils se proposaient de fonder embrassait trois divisions distinctes : il devait d'abord comprendre un couvent du tiers-ordre de Saint-

François, an asile pour des veuves et des jeunes personnes qui, sans accepter la règle de Saint-François dans son entier, renonceraient au monde et consacreraient leur vie à visiter et à soigner les malades; puis enfin une maison de refuge pour les filles coupables, sous la direction de Tune de ces veuves.

Après s'être assurés de l'approbation de la cour de Rome, ils firent venir de Toulouse le provincial de l'Ordre, qui était alors M. de Reveguier, ancien président au Parlement. Le projet de MM. deMassip et de La Rocbe fut développé en sa présence au cardinal, qui répondit par la décision suivante :

(( Vu la requête à nous présentée par nos chers et bien-aimcs fils, Henry de Massip et Fronton de La Rocbe, conseillers à la Cour du Parlement, disons que pour rétablissement d'un couvent des religieuses du tiers-ordre de Saint-François, en la présente ville de Bordeaux, il aurait été passé, par-devant notaire et les moines, un acte qui aurait été remis au sieur Delurbe pour obtenir notre

approbation et autorisation Pour ce, est-il qu'ayant vu la susdite

requête et causes d'icelle, et eu sur ce l'avis de personnes graves ,

nous louons grandement le bon désir et propos desdils sieurs de iMassip et de La Rocbe, et pour l'affection que nous avons de la continuation d'iceluy, déclarons que nous serons prêts de recevoir lesdites filles religieuses du tiers-ordre de Saint-François, quand nous verrons suffisant revenu, ferme et solide, pour l'entretien d'un corps de treize religieuses et de deux religieux du tiers-ordre de Saint-François pour être leurs confesseurs et directeurs.

» D'avantage, nous voulons savoir quel général et provincial c'est qui est mentionné dans le bref de Sa Sainteté, qui aura la visite desdites religieuses et toute juridiction sur elles, et les moyens quil aura de pouvoir faire lesdites visites. Et pour parvenir à ce dessein, nous permettons volontiers aux susdits sieurs Massip et de La Rocbe de cbercber et trouver la place sufiisante pour le couvent, et de le

faire bâtir et édifier Et cependant trouvons bon qu'on voye

quelles filles seront poussées du saint désir d'entrer dans cet Ordre, et quelles dots elles pourront porter. Et en ce cas, qu'elles laissent leur noviciat à Toulouse, où sont les prémisses de cet institut; le tout sans toucher en aucune façon au bâtiment commencé en faveur des pauvres repenties, que nous désirons être mené à sa

perfection par le même esprit qui nous a conduit à le bénir et à le désigner. »

Ainsi, le cardinal persistait dans son projet et refusait de le fondre dans le plan proposé par MM. de Massip et La Roche. Il en résulta que les deux conseillers abandonnèrent Tentreprise, et que, d'un autre côté, les ressources sur lesquelles le cardinal avait compté vinrent à manquer. Il n'y eut donc rien de fait, tandis qu'il était si facile de s'entendre. Il est vrai que le cardinal avait peu de sympathie pour les religieuses du tiers-ordre; il préférait que les aumônes des Bordelais fussent portées à des établissements ayant un caractère d'utilité plus prononcé.

Dans le même temps. Son Éminence eut à s'occuper, par ordre de la reine régente, d'une affaire qu'il importe de raconter avec quelques détails.

Les Maures s'étaient rendus maîtres de l'Espagne vers 725; mais les chrétiens les refoulèrent peu à peu, avec l'aide de la France, dans le royaume de Grenade, où ils se maintinrent jusqu'au règne de Ferdinand et d'Isabelle la Catholique. Après la conquête de ce royaume en 1492, Ferdinand les obligea d'embrasser le catholicisme ou de chercher un asile en Afrique.

Un grand nombre d'entre eux consentirent à recevoir le baptême; mais ils restèrent mahométans dans le cœur, et entretinrent secrètement leurs enfants dans leurs préjugés et dans la haine contre leurs conquérants.

La conduite des Espagnols à leur égard ne justifiait que trop leur éloignement pour les nouveaux maîtres, qui affectaient de faire une grande distinction entre les indigènes et les nouveaux venus. Ils n'admettaient ces derniers ni aux fonctions publiques, ni aux ordres sacrés; ils ne s'alliaient point à eux, et les écrasaient sous le poids des impôts.

Ces malheureux, trop faibles pour s'affranchir par eux-mêmes d'un joug aussi dur, sollicitèrent fappui d'une puissance étrangère et chrétienne. Ils s'adressèrent à Henri IV. On était alors au plus fort de la guerre civile. Avec cette rapidité de conception qui était un trait de son caractère, le roi comprit le parti qu'il pouvait tirer de pareils auxiliaires. D'abord, il suscitait à Philippe II des embarras intérieurs qui devaient le forcer à dimi-

nufir les subsides el les troupes qu'il fournissait à la Ligue ; en second lieu, il attirait en Franco une population intelligente, possédant d'habiles agronomes, à qui il espérait de pouvoir confier le défrichement des landes de Gascogne. Il écouta donc favorablement leurs propositions, et envoya en Espagne des agents secrets pour lui rendre compte de la situation.

Sur ces entrefaites, il reconquit son royaume, et signa avec Philippe II le traité de paix de Vervins, et les Maures lui envoyèrent de nouveaux députés pour le prier instamment d'accepter leurs offres.

Cette fois, Henri déclina péremptoirement leurs services, et leur fit connaître que tant que la paix subsisterait il considérerait comme un acte de déloyauté toute promesse tendant à troubler le repos de l'Espagne.

Ainsi éconduits, les députés s'adressèrent au roi d'Angleterre, qui se montra encore moins disposé à les accueillir. Ces démarches ne purent rester si secrètes que la cour d'Espagne n'en eût connaissance; elles y causèrent fétonnement et la frayeur, car les ^Maures étaient au nombre d'un million, et ils tenaient presque tout le commerce du pays, notannnent celui des huiles, si important dans ces contrées.

Pour détruire tous ces projets de sédition, Philippe II ne vit pas d'autres moyens que de suivre les errements de Ferdinand et d'Isabelle, et, par un édit du 10 janvier 1610, il bannit les Maures de son royaume. Cet édit fut exécuté avec beaucoup de cruauté et de mauvaise foi. Un grand nombre de ces infortunés avaient demandé à être transportés en Afrique : on en noya une partie et on dépouilla les autres. Dans la crainte d'un sort semblable, ceux qui étaient restés en Espagne cherchèrent à entrer en France : les uns en traversant les Pyrénées par Saint-Jean-de-Luz, les autres en frétant des vaisseaux qui les conduisirent en Guyenne et en Normandie. Mais l'horreur qu'inspirait la religion mahométane les fit repousser partout. Ceux qui traversèrent le midi de la France ne furent pas mieux traités par les Français qu'ils ne l'avaient été par les Espagnols. Les habitants des Landes s'armèrent et les poursuivirent comme des botes fauves, massacrant les honmies, taisant esclaves les filles et les femmes.

Au récit de ces atrocités, le Gouvernement de la reine régente

s'omut : il prit l(?s fugitits sous sa protection, et chargea le prt5sident de Gourgiies de diriger une enquête sévère contre les coupables. Voici sa lettre :

« Monsieur de La Force à Monnevr de Goîtrgues. » Monsieur,

» Après ma lettre écrite, j'ai eu nouvelles certaines que, sur la frontière de ce pays, il y avait six à sept mille Morisques qui se sont résolus au passage, sur la connaissance qu'ils ont eue que LL. MM. vous avaieut adressé commission pour faire reclierches et punition de ceux qui poitrraient avoir vexé les autres qui ont ci-devant passé, et par même moy( n, faire conduire ceux qui se trouveront sur les frontières. Je vois tant de difficultés à leur empêcher le passage, à cause qu'ils se jettent comme personnes désespérées à travers les montagnes, que j'ai jugé être plus à propos de le leur permettre avec ordre, puisque LL. MM. le trouvent bon, que non pas le souffrir avec désordre et infinie incommodité. Ils m'ont fait savoir qu'ils avaient des moyens pour se conduire. Je vous envoie ce porteur exprès pour vous en donner avis; vous me l'avez demandé par vos lettres, et \ous supplierai de vous rendre le plus tôt qu'il vous sera possible, et dans huit jours s'il se peut, aux environs de ïarbes, ou personne ayant charge et subrogation de vous, pour y faire les volontés de LL. MM. au contenu de votre dite commission; et, au même temps, je ne manquerai d'envoyer devers vous pour vous rendre plus particulièrement compte de cette affaire, et vous offrir, comme je fais dès maintenant, tous les moyens que j'aurai de vous rendre du service avec la même affection que je prie Dieu, etc.

» A Pciu, ce 6e d'août ('). »

En même temps, Marie de Médicis écrivit au cardinal de Sourd is de veiller au sort de ceux de ces malheureux qui s'étaient déjà réfugiés à Bordeaux, Tautorisant à garder dans sa ville primatiale ceux d'entre eux qui étaient chrétiens. Quant aux mahométans, l'archevêque dut aviser aux moyens de les faire conduire librement et avec sécurité sur les côtes d'Afrique.

Pour se conformer aux ordres de la reine, le cardinal convoqua les chefs de famille dans son palais. En entrant, ils se divisèrent en deux camps : ceux qui étaient originaires du royaume de

(*) Archives de l;i famiilc de Goiirgues.

Grenade et ceux qui venaient des différents points de TEspagne. Les Grenadins se déclarèrent chrétiens, mais ils refusèrent de boire du vin et de manger de la chair de porc. Les autres ne firent aucune difficulté d'abjurer le Coran et de se reconnaître catholiques de nom et de cœur. Les Aragonais reçurent Tordre de quitter la Guyenne. Quant aux autres, M. de Sourdis leur assigna pour paroisse féglise de Saint-Paul, et les plaça sous la direction d un prêtre espagnol. Il fit pour eux des règlements sévères, et les prévint que, par ordre de la reine régente, tous ceux qui y contreviendraient seraient bannis du royaume (*).

Cette affaire terminée, le cardinal entreprit la visite de Tarchiprêtré de Buch et de Born, qui est le plus étendu de son diocèse. Composé presque exclusivement de landes, les paroisses, toutes d un grand périmètre, sont fort éloignées les unes des autres. Elles ne communiquent que par des sentiers qu'ont frayé les troupeaux, seule richesse du pays. Néanmoins, M. de Sourdis consacra le Carême de 1613 à les parcourir. Toutefois, à raison des fatigues du voyage, il n emmena pas avec lui de religieux et se fit seulement accompagner des prêtres de sa maison. Cette diminution du personnel lui donnait à la vérité un surcroît de travail; mais le pasteur ami du bien, accepte avec reconnaissance les charges qui lui sont imposées lorsqu'il doit en résulter quelque amélioration pour les âmes dont il a la conduite.

Parmi les règlements qu'il fit, parmi les faits indiqués aux procès- verbaux, il faut citer les suivants, soit pour leur importance, soit pour la lumière qu'ils jettent sur l'état du pays.

Sur le bruit que le pays est affligé de sorciers et de concubinaires, il fulmine l'anathême contre les uns et les autres : « Nous avons dénoncé et dénonçons pour sorciers et sorcières ensemble tous concubinaires publiés ûans la chaire, et leur interdisons l'entrée de féglise et la fréquentation des saints sacrements, défendons aux curés de les y recevoir. » Cette menace détermina plusieurs coupables à demander le mariage, et d'autres à renvoyer les femmes qui partageaient leurs désordres.

Plusieurs registres de fabrique indiquaient des déficits délictueux;

(') Voyez ruffairc des raorisques, clans le Mercure, t. H.

il voulut que les sommes manquantes fussent rapportées sous peine de poursuites.

Le syndic des Jésuites de Bordeaux fut condamné à dix livres tournois d'amende pour ne s'être pas trouvé à la visite d'une paroisse dont les révérends Pères étaient chargés.

Considérant que le pays est malsain pour tous autres que les personnes qui y sont nées, le cardinal se détermine ce à prendre plusieurs enfants de l'archiprêtré et de les faire élever gratuitement dans ses séminaires. Il formera ainsi des prêtres qui desserviront sans répugnance et sans danger cette partie du diocèse. »

Dans toutes les paroisses, il y eut une si grande ardeur et un si grand concours de peuple, que le cortège était suivi de cinq à six lieues de distance. L'empressement à recevoir les sacrements était tel, qu'on faisait aux confesseurs une sainte violence pour les retenir à l'église lorsque, brisés de fatigue, ils allaient chercher un repos bien nécessaire.

Lorsque la visite fut terminée, les nombreux chevaux que le cardinal avait amenés périrent et portèrent la contagion dans ses écuries. Tous les prêtres de sa suite furent malades, à l'exception de l'intrépide apôtre et de son secrétaire. Des gens qui avaient foi aux sorciers et qui probablement ne croyaient guère à Dieu, attribuèrent ces malheurs aux maléfices jetés sur le cardinal et ses gens; d'autres, avec plus de raison, les attribuèrent à l'inclémence du sol et aux fatigues du voyage.

Le cardinal se trouvait encore le dimanche des Rameaux à Mantillac; on le vit, aux environs de la Saint-Jean, à Tuessert et à Pompignac.

Après quelques jours de repos. Son Éminence reprit ses visites dans les couvents. Celui des Annonciades continuait à se faire remarquer par son indiscipline. La clôture n'était pas observée; les religieuses venaient recevoir leurs parents et amis jusqu'à la porte extérieure, et les laissaient même pénétrer dans les bâtiments claustraux. Le cardinal défendit de recevoir qui que ce fût, laïque ou prêtre, autre part qu'à la grille, et déclara excommuniés tous ceux qui avaient pénétré dans le cloître malgré ses prohibitions antérieures. La supérieure fut prévenue qu'elle serait déposée de sa charge si elle ne faisait mieux observer la règle par ses religieuses.

Il était d'usage que lorsqu'une novice prononçait ses vœux définitifs, on la couvrît de vêtements magnifiques. Le cardinal décida qu à Tavenir elles devraient déjà être revêtues de l'habit de leur état lorsqu'elles se présenteraient à l'autel pour y recevoir le voile.

Le Synode qui eut lieu à Bordeaux, s'ouvrit avec une solennité plus grande que d'habitude. On y remarqua l'évêque d'Aire, M«' Lospeau, théologien profond et prédicateur distingué; Gilles de Noailles, abbé de Lisle en Médoc et évêque démissionnaire de Dax, et Lancelot de Yoluzan, abbé deVertorel. L'allocution du cardinal fut grave et profonde; il rappela au clergé qu'il devait être un flambeau destiné à éclairer le peuple par sa lumière, et flétrit avec énergie les prêtres qui en obscurcissaient l'éclat par leur peu de zèle ou par leur ignorance; il rappela à tous les devoirs de leur vocation, et leur montra le châtiment qui les attendait si les âmes dont ils avaient la charge tombaient dans l'abîme par leur coupable négligence.

Après une rapide analyse des anciens règlements, il fit sanctionner les quelques dispositions suivantes :

ce Les curés auront à envoyer au grefle de l'oflicialité un certificat constatant qu'ils ont publié en chaire le décret du Concile provincial relatif aux mariages.

D Afin que les ecclésiastiques qui se vouent à l'étude ne perdent pas leur temps à feuilleter les ouvrages des casuistes, le cardinal leur recommande de se borner à la somme du Jésuite espagnol Loles, dont le travail est assez développé pour servir de guide aiLx pasteurs.

» Les curés et vicaires perpétuels lui adresseront un Rapport sur les maîtres d'école des campagnes. Ce Rapport indiquera leur de^ré d'instruction, leur moralité, et fera connaître leurs sentiments religieux. Les ecclésiastiques apporteront d'autant plus de soins à donner ces renseignements, que d'une bonne éducation dépend souvent le bonheur ou le malheur de toute une vie d'homme.

» Il est recommandé aux curés, qu'entre tous ceux qui ont mandement pour quêter, ils aient soin des pauvres prêtres et catholiques irlandais réfugiés en son diocèse.

» Le curé d'Izon ayant représenté au Synode que certaines gens envoyés par les Feuillants pour faire des quêtes distribuent de petits

sachets de blé au peuple, et promettent que ces sachets donneront à ceux qui les reçoivent prospérité et bonheur, le cardinal, considérant que cet usage est une superstition condamnable, défend toute quête faite au nom des Feuillants, à moins que ces religieux ne la fassent eux-mêmes. y>

En terminant le Synode, il annonça qu'il préparait un Rituel pour Tuniformité de Tadministration des sacrements; il exhorta les curés à travailler à l'exécution de ses ordonnances de visite ; il prescrivit aux vicaires forains, archiprêtres et témoins synodaux, de lui adresser tous les quinze jours un Rapport sur la conduite des ecclésiastiques et des laïques, afin qu'il pût leur prêter toujours le concours de son autorité.

Il fit sentir enfin, au Synode, la nécessité de constituer un syndic chargé du soin de leurs affaires, en ayant mission d'agir au nom des ecclésiastiques. Malgré l'utilité évidente de cette création, elle ne fut pas comprise.

Après la clôture du Synode de Bordeaux, il alla présider celui de Blaye. Cette assemblée n'eut de particulier que l'injonction péremptoire faite aux religieux de Saint-Romain, qui étaient en possession de trop de privilèges, d'opter dans un bref délai entre leurs bénéfices et leur position claustrale, et d'aller immédiatement résider dans leurs paroisses. Le lendemain, il alla faire ses dévotions à Montuzet.

Il y a, dit Bertheau, je ne sais quelle démangeaison dans les hommes de secouer le joug de toute supériorité et dépendance. Les ecclésiastiques eux-mêmes sont dominés par ce besoin. Don Gaspard Cordier, bénédictin, abbé commanditaire de Saint-Sauveur de Blaye, voulut prêcher comme curé primitif et sans autre approbation. Mais à quel titre, puisque de tels abbés n'ont charge que de prendre les revenus de l'abbaye pour faire faire le service, sans aucune juridiction sur les moines, rebâtir les églises et réparer les maisons monacales? C'est pourquoi il reçut, au mois de mars, un coup de la main de Monseigneur le Cardinal, suivi, il est vrai, d'une grande largesse; car, voulant prêcher en cette qualité et à telle heure qu'il lui plairait, il troublait le prédicateur envoyé par l'Ordinaire pour l'A vent et le Carême. Le cardinal le fit paraître en congrégation, et

l'invita à ne jamais mouler en chaire aux heures choisies par le prédicateur de la station. 11 lui permit toutefois de prêcher par tout le diocèse, mais sans prendre le titre de curé primitif, qu'il n'avait pas le droit de porter. Il prescrivit en même temps à ses envoyés de demander la bénédiction de Tabbé avant d'annoncer la parole de Dieu. S'il était absent, ils devaient la demander au prieur ou au plus ancien reli2:ieux.

Puis, comme quelques difficultés s'étaient élevées entre don Gaspard d'un côté, les religieux et le vicaire perpétuel de l'autre, au sujet du cérémonial à observer pendant l'office divin, il fut réglé que lorsqu'il plairait à l'abbé commanditaire d'offjcier aux quatre fêtes annuelles et autres, les moines seraient tenus de faire office de diacre et de sous-diacre. Us lui devaient le salut et la révérence en passant devant lui au chœur. L'abbé avait le droit de procéder aux baptêmes, mariages et autres cérémonies; mais, dans ce cas, il devait faire remise au vicaire perpétuel du casuel qu'il aurait perçu. Réciproquement, s'il n'y avait pas assez de religieux pour chanter au chœur et faire le diacre et le sous-diacre lorsque l'abbé offiicierait, le curé devait y suppléer de sa personne. Il lui devait le respect et les inclinaisons d'usage à l'autel et au chœur.

Une diffiiculté du même genre se présenta à Agen : le prieur de Saint-Caprais, nouvellement installé, soutenait qu'il avait le droit de prêcher sans l'autorisation de l'Ordinaire; qu'il était prélat, que les religieux venaient en corps le chercher en son hôtel aux jours des fêtes solennelles et portaient le tapis devant lui. Gomme l'évêque s'appuyait sur le texte du Goncile provincial, et que le droit d'en interpréter les décrets appartenait à l'archevêque de Bordeaux, son supérieur, l'atTaire fut déférée à M. de Sourdis. Le métropolitain, après avoir pris l'avis de ses théologiens, décida « que tous abbés commanditaires, prévôts, doyens, archidiacres, prieurs, n'ayant pas charge d'ames ni juridiction, ne pouvaient aucunement prêcher la parole de Dieu en aucune église sans s'être au préalable présentés à l'évêque ou à son vicaire général, pour prendre de lui la bénédiction et le pouvoir de ce faire. Et en cas de privilège ou pouvoir spécial par eux prétendu, seront tenus de l'exhiber et représenter premier, que s'ingérer à faire aucune prédication. »

L'évêque de Sarlat, M«' de Salignac, sacré à Rome en 1602, avait été frappé du bien que son métropolitain faisait dans son archidiocèse : il voulut l'imiter et lui demanda quelques avis. L'archevêque lui traça en peu de mots une ligne de conduite : Visites pastorales fréquentes; diffusion de la science ecclésiastique parmi les prêtres, et unité dans les cérémonies du culte; et, dans ce but, réunir des curés, vicaires et prêtres, dans quelque gros bourg, pour les initier aux prescriptions du Rituel, et instituer des congrégations foraines, créer des séminaires et y former de jeunes lévites pour l'avenir; enfin, détruire les confidences, rendre leurs bénéfices à ceux qui avoueraient leur simonie, punir sévèrement ceux qui persisteraient dans leurs vieilles habitudes.

Le cardinal racontait, sans s'en douter, l'histoire de son pontificat, et son zèle atteignait tous les diocèses de son immense métropole. En voici une nouvelle preuve :

Pendant les guerres de religion, les habitants de Saint -Jean d'Angély avaient pillé et détruit le couvent des Bénédictins qui se trouvait dans la ville, et s'en étaient partagé le trésor. Un soldat protestant s'était emparé du riche prieuré de Murou qui en dépend, et, pour en jouir en paix, il s'était entendu avec un religieux bénédictin du nom de Pérot. Celui-ci administrait ostensiblement le prieuré; mais, en réalité, il en partageait les fruits avec le militaire. Cependant, vers l'an 1600, les moines, comme les chênes qui ne savent pas mourir, étaient revenus à Saint- Jean d'Angély, et ils cherchaient à rebâtir leur monastère. Pérot eut des remords, et, pressé par le cri de sa conscience, il offrit de rendre le prieuré pour qu'on en fît la donation, soit au couvent, soit à la mense abbatiale. Mais il demanda pour lui, et à titre de portion congrue, une pension de 000 livres, et la promesse qu'il ne lui serait jamais rien réclamé des revenus qu'il avait touchés. Comme par une bulle de Clément V, en date du 20 novembre 1309, les archevêques de Bordeaux avaient reçu le pouvoir d'unir ou de diviser les paroisses, l'affaire fut portée devant M. de Sourdis. En sa qualité de métropolitain, l'archevêque décida que le prieuré ferait retour à l'abbaye et que les revenus en seraient affectés à la reconstruction des bâtiments. Quant au moine simoniaque, il l'engagea à se pourvoir à Rome et à s'adresser directement au Saint-Père.

Nous revenons aux Filles de Notre-Dame. La construction de la rue du Hâ avait absorbé leurs ressources, et elles n'avaient pas encore d'oratoire. M. Moysset, curé de Sainte-Colombe, leur directeur, leur abandonna une petite cbapellenie fondée à Sainte-Eulalie par un sieur Guillaume Aiercey, et dont il était le titulaire. Peu de jours après, le cardinal unit encore à l'établissement des cbapellenies de l'église Saint-Michel, portant les noms de Durand Banson et de Pierre iMartin. Les fondations donnaient un revenu de 100 livres d'argent. Comme les charges n'en étaient pas connues, l'archevêque voulut que les fondateurs eussent part à perpétuité à toutes les prières et bonnes œuvres des religieuses.

La cure de Libourne était une des plus grandes et des plus importantes du diocèse. Comme elle embrassait toute la ville, elle aurait du disposer de riches revenus et posséder un personnel sufiisant pour donner au culte toute sa pompe et sa splendeur. Il n'en était rien : Clément V Tavait unie au chapitre de Saint-Émilion, et les chanoines en percevaient les produits sans s inquiéter des intérêts spirituels de la ville. Ils se bornaient à entretenir dans la cure un vicaire perpétuel, qu'ils rétribuaient aussi peu que possible. Son Eniinence, pour remédier à cet état de choses, unit à la cure une cbapellenie fondée par messire Arnaud de Caumont, et une autre qui portait les noms des aïeux d'Olivier Arnoul et de Raymond Dupuis. Les titulaires étaient morts depuis longtemps. On ne les avait pas remplacés, et les revenus de ces cbapellenies étaient restés entre les mains de quelques bourgeois. Le cardinal en fit opérer la restitution.

Les cures de Daychabt et de Noaillan relevaient de la charge d'Écolàtre de Saint-André. M. Levenier, titulaire de cette dignité, st^ démit successivement de ces églises, parce qu en raison de leur peu de revenus, elles étaient une charge pour lui. L'archevêque prononya la séparation de ces paroisses; il donna pour curé à celle de Noaillan maître Jean Desportes, prêtre du diocèse de Limoges.

En On, il permit aux Ursulines de Libourne d accepter un legs qui leur avait été fait par Etienne Bourtier, vicaire de Saint-Martin de Montaigne. Ce prêtre leur avait laissé 400 livres tournois, à la condition qu'il serait enseveli dans leur chapelle el qu'il y serait dit chaque semaine deux nu ssos basses [)our le repos de son àme

et de celle de ses parents. Le cardinal décida que le capital serait placé en rentes, et que le revenu en serait affecté à l'exécution des volontés du testateur.

Le travail que lui causait l'examen de toutes ces affaires, et qu'aggravait encore la difficulté de pourvoir aux réclamations les plus légitimes, était rendu plus pénible par les discussions qui s'élevaient au sein des paroisses pour la perception et le partage des revenus. Déjà le cardinal avait fait plusieurs règlements pour déterminer les droits réciproques des bénéficiers de Saint-Michel. De nouvelles difficultés surgirent encore cette année au sujet des oblations et des droits de funérailles. Pour un administrateur occupé à traiter les alfaires de haut, ces détails étaient bien vulgaires, bien arides; le cardinal y apporta sa patience et son zèle ordinaire, et s'efforça de résoudre ce problème insoluble de faire régner la paix et la concorde.

A Cadillac, le vicaire perpétuel se plaignait du peu d'égards que lui témoignaient ses paroissiens, et signalait l'habitude qu'ils avaient depuis longtemps contractée de fréquenter les cabarets pendant les odices divins. Il fallut lancer une ordonnance pour faire cesser ce désordre.

Les dimanches et jours de fête, les paroisses de Saint-Michel et de Sainte-Croix étaient le théâtre de scènes scandaleuses. Dans la soirée, les cabarets se remplissaient d'ivrognes, dont les cris, les vociférations remplissaient d'effroi les habitants du quartier. C'est à peine si l'on osait se hasarder dans ces rues étroites et sombres, qu'éclairait à peine le reflet de quelque lampe allumée dans les maisons. Le cardinal essaya d'arrêter ces saturnales nocturnes par des manifestations religieuses. Il décida que le catéchisme de persévérance se ferait tous les dimanches de six à sept heures, sous forme d'instruction familière, tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre de ces paroisses. Les enfants y furent conduits avec une certaine solennité; les filles par les Ursulines, les garçons par un maître ou par leurs parents : chacun deux tenant à la main un petit pavillon portant quelque sentence choisie. On essaya de tourner cette procession en ridicule. Le cardinal persévéra, mais les ivrognes ne changèrent rien à leurs habitudes.

Les ecclésiastiques présents au Synode du mois d'octobre signalèrent à Son Éminence des faits graves et que nos lois puniraient

aujourd'hui avec sévérité. Le diocèse était sillonné par de soi-disant religieux qui faisaient des quêtes pour Thôpital Saint-Jacques de Compostelle, pour Tabbaye de Montsarrat, pour Notre-Dame du Puy. Afin de capter la confiance des curés et tromper plus facilement les populations, ils exhibaient des autorisations portant la signature d'un vicaire général et du secrétaire de Tarcbevêché. Ces signatures étaient fausses : le cardinal prescrivit de n'accepter aucune autorisation de ce genre, si elle n'était empreinte du sceau archiépiscopal. Toute pièce non revêtue de ce sceau devait être saisie, et le porteur déféré à l'autorité séculière.

Les curés avaient reçu l'ordre d'envoyer à l'officialité une déclaration portant qu'ils avaient publié au prône les décrets du Concile provincial sur le mariage. Plusieurs n'avaient pas obéi. Us furent prévenus qu'ils seraient condamnés à 30 livres d'amende s'ils ne se mettaient promptement en règle.

Plusieurs vicaires forains et témoins synodaux rapportèrent à l'archevêque que divers individus faisaient métier de guérir les maladies à l'aide de conjurations et superstitions. Le cardinal prononça la peine d'excommunication contre toute personne qui se livrerait à de pareilles manœuvres.

Même peine fut appliquée aux notaires qui ne délivraient pas les legs faits aux églises, aux pauvres et aux établissements religieux.

Enfin, sur ce qui fut représenté qu'il existait un grand nombre de pécheurs publics, qui, malgré ses exhortations souvent réitérées, persistaient dans leur inconduite, il fut ordonné qu'ils seraient admonestés par trois diverses fois de quitter leur vie de désordre, « et à faute de ce faire, seraient envoyées les admonitions au bras séculier pour y apporter le remède nécessaire pour le salut de leurs âmes. »

Le Synode de Blaye, qui fut présidé par un vicaire général, ne présente aucune particularité remarquable.

On a peut-être remarqué que la menace d'excommunication revenait souvent dans la bouche du cardinal, et, en effet, ses contemporains se plaignaient de ce qu'il fît un usage trop fréquent de celte arme, alors si terrible. Mais, en examinant de près sa conduite, on voit que ces menaces d'excommunication n'étaient souvent que comminatoires, puisque les abus signalés dans les premiers Synodes

étaient encore Tobjet des préoccupations des Synodes suivants; ensuite, on a pu juger déjà combien les désordres étaient multipliés, de quels maux la société était affligée. Lorsque le cardinal de Sourdis prit en main les rênes de Tadministration, il n y avait pas de clergé diocésain : c'était un composé de prêtres venus on ne sait d'où, dont quelques-uns savaient à peine lire le bréviaire. Les corps religieux s'étaient emparés des meilleures cures, et en percevaient les revenus sans songer à y placer des vicaires capables de faire dignement le service divin. Dans les campagnes, la population était abandonnée à elle-même, sans secours religieux, exploitée par les sorciers, dévorée par des vices immondes. Dans les villes, la débauche s'affichait jusqu'aux portes des églises, la mendicité étalait partout ses plaies foctices. Le Parlement, tout puissant, se laissait trop souvent égarer par ses préventions contre son archevêque pour être toujours juste. Les diverses administrations de TÉtat, les chapitres, l'édilité, avaient chacun le droit d'emprisonner, de mulcter les citoyens; les prisons regorgeaient d'infortunés entassés dans de sombres cellules, couchés sur une paille infecte, sans consolations, sans secours, ayant à peine une nourriture trop souvent insuffisante, et la loi ne fixait aucun terme aux détentions préventives. Les hôpitaux, pauvres et mal dotés, ne pouvaient contenir qu'un nombre très limité de malades.

Le mal était partout, le répression nulle part. Ce fut donc par un bienfait de la Providence que le cardinal de Sourdis fut placé à la tête de ce diocèse. Un homme moins ferme, moins énergique, eût succombé sous les attaques de ses ennemis; un indifférent se serait retiré à Rome ou à Paris, et y aurait splendidement vécu, sans travail, sans inquiétudes, du produit de ses revenus. Le cardinal resta sur la brèche, laissant aux méchants et aux sots le soin de le critiquer, s'inquiétant peu des jugements des hommes, et s'en rapportant, pour apprécier ses actes, à l'histoire et à Dieu.

Les Archives de l'Archevêché contiennent encore les sentences d'excommunication qu'il prononça dans le cours de l'année 1613 : l'analyse sommaire de ces actes fera mieux ressortir la conduite du cardinal de Sourdis que tous les arguments que l'on pourrait faire valoir en sa faveur.

On sait les différends qui existaient entre les religieux de Saint-

François. Ils s'étaient divisés en doux camps : les Frères de la Grande Observance et les Frères de la Stricte Observance, aussi ap[)elés les Récollets. Afin d'atténuer des divisions qui menaçaient de prendre les proportions d'un schisme, Clément YllI avait décidé que les Frères de la Grande Observance céderaient aux Récollets un nombre de couvents proportionnés à leurs besoins, et il avait prononcé la peine d'excommunication contre tous les religieux qui contreviendraient à la teneur du bref apostolique. L'épiscopat français avait été spécialement chargé par le Souverain Pontife de veiller à l'exécution de la bulle, et les Récollets avaient été recommandés à sa sollicitude. Ces religieux eurent la pensée de s'établir à Saintes, et, s'appuyant sur le décret apostolique, ils demandèrent à leurs Frères l'abandon d'une maison dont ceux-ci n'avaient pas besoin. Us y consentirent d'abord ; mais bientôt ils remarquèrent que la population accordait aux nouveaux venus une estime, des égards particuliers; ils en furent jaloux, puis blessés, puis enfin ils conçurent contre leurs confrères une irritation des plus profondes. Cette haine se uianifesla par des propos, des outrages sans cesse répétés; enfin, elle fut portée à un tel excès, que les Récollets se retirèrent pour éviter un scandale qui, dans une ville où le protestantisme comptait de nombreux adeptes, pouvait être préjudiciable aux intérêts de la religion. Le gardien du couvent des Récollels de Bordeaux porta plainte au cardinal, qui, en sa qualité de métropolitain, ordonna une enquête. Les faits allégués par les Récollets étaient exacts, et il fut reconnu que trois Frères de l'ancienne Observance, Jean Carie, François Taillade et Jean Andrieux, s'étaient montrés les plus ardents, les plus acharnés dans cette querelle. En conséquence, le métropolitain prononça contre eux, en conformité de la bulle de Clément VIII, une sentence d'excommunication nominative, qui fut rendue publique afin que les fidèles n'eussent plus de rapports avec eux.

Le curé de Sadirac, Edouard Potier, était un prêtre irlandais qui ne résidait pas dans sa paroisse et qui ne tenait aucun compte des avis qu'il recevait. Il fut frappé de censure pour n'avoir pas obéi aux ordres de son archevêque. Au lieu de se soumettre. Potier en appela au Conseil d'État comme d'abus. Sans tenir compte de l'appel, le cardinal prononça contre lui la sentence d'excommunication. Sur ces entrefaites, le Conseil d'Etal r^Mulit un arrêt qui

condamnait les prétentions du prêtre récalcitrant, le renvoyait à son archevêque, et lui enjoignait de résider en sa paroisse. Potier refusant d'obéir, le cardinal le lit arrêter à Paris où il s'était réfugié, et conduire à la prison archiépiscopale. Vaincu par cet acte de vigueur, il se soumit : l'excommunication fut levée; mais il fut obligé de se démettre de sa cure, et il lui fut interdit d'exercer toute fonction du sacerdoce dans le diocèse.

Un jour, le curé de Gantoys (canton de Targon) vint se plaindre qu'il avait été outragé et frappé par trois habitants de sa paroisse. Le fait était vrai : le cardinal prononça contre les assaillants la peine édictée par les Conciles contre ceux qui maltraitaient un ecclésiastique. Cependant, pour adoucir la rigueur de cette sentence, il les autorisa à se présenter à lui, dans le délai de quinze jours, pour expliquer leur conduite et recevoir son absolution.

Il existait, sur la route de Libourne, une petite chapelle appelée la Moime, qui servait de station à la chapelle de Sainte-Marie. Le propriétaire du sol, Antoine Dominède^ dont la maison était attenante, jugea convenable d'englober la chapelle dans son habitation particulière ; puis il fit fermer la porte du fond et ouvrir une porte latérale. Sur la plainte de divers habitants, parmi lesquels figure Arnaud Gemin, chevaiicfieur, tenant la poste pour le roi, rarchevêque ordonna le rétablissement des lieux dans leur état primitif. Dominède fit la sourde oreille. Après cinq ans de patience, le cardinal renouvela ses injonctions, et, comme Dominède refusait d'y obéir, la sentence d'excommunication fut lancée contre lui. Le châtiment produisit les effets que la douceur n'avait pu obtenir : Dominède s'humilia et obéit.

Telles sont les sentences rendues en 1613. Sont-elles justes et bien fondées? ïî est important d'ailleurs de rappeler que M. de Sourdis ne prenait jamais de mesure grave ou de décision sans Tavis d'une congrégation, ou tout au moins sans avoir consulté des personnes graves et prudentes, choisies parmi les laïques et le clergé, tant séculier que régulier.

C'est ainsi qu'il agit encore cette année au sujet de la congrégation des Filles de Notre-Dame. Ces religieuses, qui habitaient le couvent de la rue du Hâ, étaient agitées par un esprit de vaine curiosité qui peinait le cardinal. Les loisirs du cloître étaient

employés par elles à discuter le bref apostolique qui approuvait leur institut, à commenter la règle, et à soulever des difficultés sur Tolection de la supérieure et le mode d'y procéder. C'est ainsi qu'elles désiraient savoir si l'habit et le voile qu'elles portaient étaient réellement le costume des religieuses de Saint-Benoît, si leurs vœux de profession religieuse avaient été établis conformément à cette règle? Comment elles devaient recevoir les prétendantes engagées dans les liens du mariage? A quelle époque elles auraient à procéder à l'élection de la mère supérieure et de ses conseillères? Quel ordre on devait suivre dans ces élections qui devaient servir de modèle à toutes celles à venir? Elles attachaient tant d'importance à ces questions, qu'elles demandaient qu'on les soumît à la cour de Rome. L'excellent curé Moysset représenta à M. Levenier, directeur de la communauté, que ces discussions étaient dangereuses « pour ce qui concerne le bien spirituel et temporel de ladite maison et personnes religieuses qui sont en icello. id M. Levenier en référa au cardinal, qui nomma aussitôt une Commission chargée d'éclaircir tous ces doutes et de mettre fin à ces commentaires. Il en résulta un règlement divisé en quatre chapitres qui indiquaient toutes les formes à suivre pour l'élection, et qui, sous forme d'appendice, résumait les devoirs généraux et particuliers que la supérieure et les conseillères nouvellement élues auraient à remplir dans leurs fonctions respectives.

Au milieu de tant d'occupations diverses, il était nécessaire que le cardinal se créât quelque distraction pour donner du repos à son esprit. Il s'occupa de restaurer et d'embellir le palais archiépiscopal : la façade en était lourde, massive, et renfermait à l'un de ses angles une obscure et hideuse prison qu'on appelait Saint-Thomas, et où l'on renfermait les ecclésiastiques coupables de quelques fautes. Tout cela fut rasé et remplacé par un portail dans ce style élégant et fleuri qui servit de transition entre l'architecture de la Renaissance et celle du siècle qui commençait. La prison de Saint-Thomas fut supprimée : l'ordre que le cardinal avait établi dans son diocèse la rendait inutile; il en restait une autre qu'on appelait la Prison Saint^Jean, et qui était plus que suffisante pour les justiciables de rofficialité. La construction du portail fut poussée avec tant

de vigueur qu'une année suffit pour le terminer. Mais ces travaux n'arrêtèrent point Tentreprise du dessèchement des* marais. iM. de Sourdis y attachait de plus en plus d'importance, et son plan primitif s'agrandissait en raison des difficultés. A peine avait-il un moment, qu'il allait stimuler les ouvriers par sa présence; et il avait fini par se rendre si assidûment dans les chantiers, que les personnes qui avaient à lui demander audience s'y rendaient pour lui parler de leurs affaires (*).

Pendant le même temps, il faisait rebâtir son palais de Lormont, qui avait déjà été une des œuvres de prédilection de Pey-Berland, et qui resta jusqu'à la Révolution la campagne favorite des archevêques de Bordeaux. Les travaux furent achevés vers la fin de l'année 1614.

De son côtéj la ville avait fait terminer le quai de la porte des Salinières, sur lequel elle voulait placer un marché destiné à vendre la volaille, les fruits et autres denrées que les cultivateurs « du haut pays » apportaient trois fois par semaine à Bordeaux. Ce quai fut inauguré d'une manière bien malheureuse. Yoici ce que raconte une chronique manuscrite du temps :

(( Il y a une dévotion en une chapelle, peu éloignée de La Bastide de Bordeaux, appelée Notre-Dame de la Belle-Croix. La procession se fait le lendemain de Pâques. Il s'y trouve une multitude infinie de peuple, notamment de ladite ville de Bordeaux, surtout des artisans avec leurs femmes et leurs enfants. Or, il faut traverser la rivière de frêles embarcations, et il est certain que le peuple va à cette chapelle pour y prendre de la récréation, boire, manger, folâtrer et faire bonne chère, tout autant que par dévotion. Il advint en cette année que plusieurs artisans, un peu trop chargés de vin, dit la glose, s'étant embarqués à La Bastide avec leurs femmes et petits enfants, pour retourner à Bordeaux, comme ils étaient presque à bord du quai des Salinières, furent noyés par l'inadvertance des bateliers pris aussi de vin, et aussi parce que la multitude, se jetant toute d'un bord, fit chavirer le bateau (^). »

(') Gauffreteau, Mémoiros inanusorils.

(2) Idem.

CILVPITRE XYIII.

Travaux du cardinal dans son diocèpe. — Situation du royaume. — Convocation des États généraux. — Les élections de Bordeaux. — Débats et scènes scandaleuses qu'elles provoquent. — Le cardinal de Sourdis est élu par le Clergé. — Mesures d'ordre qu'il prend avant son départ.

L'année 1614 est célèbre par la convocation des États généraux. Les élections faites à Bordeaux donnèrent lieu à diverses scènes de désordre. Le cardinal de Sourdis, élu par le clergé, eut Thonneur do diriger les débats de la Chambre ecclésiastique. Gomme ces faits sont peu connus, il est nécessaire de les raconter avec quelques détails ; mais pour ne pas scinder le récit, disons d'abord quels furent ses travaux pendant les premiers mois de l'année.

« Si le soin du prélat, dit Bertheau, envers les pauvres fut grand chaque année, celle-ci surpasse les autres. La disette étant en la campagne, contraignit un grand nombre de misérables de se jeter dans la ville, laquelle, pitoyable, les logea dans l'hôpital de la Santé, hors les murs, leur fournissant des vivres chaque jour. Le bureau de charité, composé de tous les ordres, était établi au couvent des Augustins à ce sujet, traitement qui n'empêchait pourtant pas qu'il en mourût jusqu'à cinq cents par mois, tant ils étaient alangourdis et comme demi-morts à l'arrivée. Outre les libéralités ordinaires de M. le Cardinal, il visite cette troupe afQimée, au mois de mars, assisté du sous-doyen de son église et de l'archidiacre de Blaye; les console, joie indicible de ces pauvres misérables de voir ce seigneur très illustre leur parler et relever leur espérance en Dieu, leur refuge, et leur secours; baille ordre à ce qu'ils fussent assistés en leur salut; ordonne chaque jour nombre de religieux et de prêtres, chacun à son tour, pour leur administrer les saints Sacrements, et leur rendre la consolation jusqu'à la mort. Le dimanche des Rameaux, il va visiter ceux des prisons du palais, y célébrer, les communie, préparés

à la pénitence par des Pères Feuillants; visite de recbef l'hôpital de la Santé, assiste à diverses fois au bureau des pauvres, y fait délivrer, des biens du clergé, jusqu'à neuf cents louis.

» Il n'y avait rien de si doux ni si atfable aux pauvres honteux que ce prélat revenant de ville en son palais; il trouvait ces pauvres nécessiteux rangés de côté et d'autre jusqu'à son antichambre. C'étaient des gardes en ordre. Passant au milieu, leur parlait, leur donnait. Il n'y avait aucun pour avoir sitôt audience que les pauvres affligés, qui, montant jusqu'à la porte de l'antichambre, étaient ouïs et soulagés, y)

Au mois de juin, le cardinal réunit tous les curés de la ville, et leur renouvela les recommandations qu'il leur avait faites tant de fois au sujet des pauvres honteux.

Le couvent des Religieuses de l'Annonciade de Bordeaux (^) était en mauvais état; des réparations s'y exécutaient à grands frais. Pour y faire face, les religieuses prièrent le cardinal de leur unir la chapelle fondée en l'église de Sainte-Croix, et celle de Marne fondée en la Grande Observance. Son Éminence y consentit d'autant plus volontiers, qu'elle voyait chaque jour l'abus qui se faisait des chapelainies. Le plus souvent, elles tombaient entre les mains de personnes qui n'avaient jamais songé à embrasser l'état ecclésiastique, le revenu se perdait, on supprimait les titres, et peu à peu ces biens-fonds s'immobilisaient dans une famille, et les chartes, si on les retrouvait, étaient des titres sans valeur. En les unissant à des paroisses ou à des établissements conventuels. Sa Seigneurie assurait l'exécution des dernières volontés du fondateur.

A mesure que l'ordre se rétablissait dans le diocèse et que la discipline y reprenait son empire, le nombre d'améliorations que l'on signalait à l'officialité semblaient s'augmenter et s'étendre; car, depuis quelque temps, le clergé rural s'était attiré l'estime générale.

Les curés et vicaires perpétuels étaient plus fermes à réprimer le mal et plus prompts à signaler les empiétements qu'on se permettait trop facilement sur les droits de l'Église, bien convaincus qu'ils

(1) Aujourd'hui la Miséricorde.

trouveraient toujours justice et appui à rarchevèché. VA, en effet, lorsqu'un délit de ce genre était constaté, une enquête était aussitôt ordonnée, et le châtiment ne se faisait pas attendre. A Cubzac, quelques habitants s'étaient imaginé d'ensevelir deux personnes dans l'église. En vain, le vicaire perpétuel avait-il essayé d'invoquer les décrets du Concile provincial, ils avaient passé outre. L'archevêque ordonna l'exhumation immédiate des deux cadavres, et frappa l'église d'interdit jusqu'à ce que la faute eût été réparée. Les jésuites étaient premiers curés de la paroisse. Ils firent observer à Son Éminence que cette faute n'était que le tort de quelques-uns, et qu'il n'était pas juste que le reste de la paroisse en souffrît. M. deSourdis accueillit l'observation, et son interdit n'atteignit que les coupables, qui se hâtèrent d'ailleurs d'obéir.

Le curé de Saint-Martin-des-Bois avait signalé quelques personnes qui, malgré ses avertissements réitérés, persistaient à vivre hors des lois du mariage. Après leur avoir fait signifier trois monitoires, le cardinal les frappait d'excommunication, si, après trois jours, ils n'étaient pas venus à récipiscence. Ainsi, la foudre avait grondé longtemps avant d'éclater. Mathieu Gastaing, notaire à Marcillac, voulait exercer une secrète vengeance contre son curé; il fattendit le soir dans une embuscade, et se porta contre lui à de graves excès. Il n'y avait pas de témoin, le lieu était désert, une nuit obscure couvrait la campagne. Aucun tribunal, dans ces circonstances, n'eût osé condamner un homme considérable sur une simple dénonciation. Le curé en appela à l'archevêque, qui menaça de la terrible sentence si, dans le délai de quinze jours, Gastaing n'était venu se justifier devant lui. Il en obtint tous les aveux que dicte le repentir.

Et ce n'était pas à de simples individus seulement que le cardinal faisait sentir le poids de ses rigueurs; à ses yeux, tous les hommes, quelque élevés qu'ils fussent en dignité, étaient égaux devant la faute. Le maire et les jurais de la ville de Bourg avaient, sans droit aucun, arrêté et emprisonné un sous-diacre nonnné Fortin. La loi était formelle : toute personne revêtue du caractère clérical appartenait à la justice ecclésiastique, dont févêque du diocèse était le premier magistrat. Le cardinal fit signifier aux autorités municipales de Bourg que : « Vu rattentat commis par lo dit maire et jurats

en la captivité et emprisonnement du sieur Fortin , personne ecclésiastique, Nous avons ordonné et ordonnons que le dit Fortin sera amené en nos prisons archiépiscopales; enjoignons aux dits maire et jurats d'obéir à notre présente ordonnance, sous peine d'être dénoncés et excommuniés, et de nous envoyer toutes charges et informations qu'ils peuvent avoir contre le dit Fortin; enseuible, nous fournir les causes pour lesquelles ils l'ont emprisonné. ))

Une sentence semblable fut rendue contre le maire et les jurats de Saint-Macaire, qui s'étaient rendus coupables d'un fait identique.

Le curé de Listrac exposa à l'archevêque que les membres de la fabrique tenaient des assemblées où il n'était pas invité; que le notaire royal du lieu, l'un des fabriciens, délivrait de son autorité privée des certificats de baptême extraits des registres de la paroisse ; qu'il négligeait de faire rentrer les fonds de la fabrique, et que nonobstant la gravité de sa charge, il donnait à boire dans sa maison pendant les offices. A leur tour, les paroissiens prétendaient que le curé s'appropriait le produit des offrandes et quêtes à Téglise.

Après avoir fait examiner les griefs des deux parties, le cardinal posa en principe que le curé, étant le premier dans sa paroisse, devait assister à toutes les réunions ayant pour objet l'entretien d'icelle. Il défendit au notaire de délivrer des actes de baptême, et ordonna aux détenteurs des revenus de l'église de les verser immédiatement entre les mains du trésorier, sous peine d'excommunication; il ajouta qu'il ne souffrirait jamais l'ouverture des cabarets pendant l'office divin, et adjura ceux qui les tenaient de se rendre eux-mêmes à foffiice. Quant aux quêtes et aux offrandes, il fut statué qu'elles seraient versées entre les mains du syndic; mais à la charge par celui-ci d'acquitter avant tout les honoraires dus au curé.

De nombreuses questions étaient en litige entre les religieux de Saint-Sauveur de Blaye et le vicaire perpétuel, au sujet du droit de dire certaines messes, de présider aux fiançailles, de faire les enterrements. Le cardinal les résolut en répétant ce qu'il avait dit tant de fois : que le service de la paroisse regardait le vicaire perpétuel seul, et qu'il ne pouvait être touché à ses prérogatives

sans une permission expresse de sa part. L'ordonnance épiscopalc révèle un fait assez curieux. Quand une personne notable était décédée, on sonnait pendant toute la nuit une espèce de glas, que Ton appelait la chanie-'pleure. Cet usage avait dégénéré en scandale : on passait la nuit dans Téglise à boire et à jouer; on jurait, on

dansait, on faisait du feu, on y couchait Le cardinal décida que

la chante-pleure ne serait sonnée que jusqu'à 'neuf heures du soir, et qu'à partir de ce moment l'église serait rigoureusement fermée.

L'année ne pouvait finir sans que les bénéficiers de Saint- Michel fatiguassent le cardinal par leurs querelles interminables. Ces bénéficiers étaient au nombre de vingt-quatre; comme dans la plupart des communautés trop nombreuses, ils étaient divisés en deux camps : le camp des vieux et le camp des jeunes, et les jeunes se plaignaient de ce que les vieux voulaient les frustrer de leur part à certains cens, revenus, lots et rentes, des fruits mouvants des bénéfices. Le cardinal décida que ces produits seraient toujours divisés en vingt-quatre parts, et que lorsqu'un des bénéficiers serait absent ou décédé, ce serait lui, l'archevêque, qui toucherait le dividende de l'absent.

A Saint-Pierre, autre réclamation : les bénéficiers prétendaient que lorsqu'il y avait quelque messe à célébrer, le curé leur préférait des religieux, et que d'ailleurs le sacristain, chargé du roulement du service ou du rotulaire, n était jamais présent. Cette plainte fut accueillie.

A Saint-André du Nom de Dieu, se produisaient des intrigues et des manœuvres électorales qui furent signalées au cardinal. L'intrigue a toujours employé les mêmes moyens. 11 s'agissait d'un avocat, juge de Cadillac, et d'un autre propriétaire qui avaient été nommés membres du Conseil de Fabrique. On prétendait que l'élection n'était pas valable, parce qu'un grand nombre d'électeurs n'avaient pas été prévenus. Le cardinal la confirma, mais il décida qu'à l'avenir les élections auraient lieu le premier dimanche de chaque année, après vêpres, à la majorité des présents. Le curé devait avoir toutefois le soin d'avertir les électeurs au prône du malin.

Le cimetière de Mérignac était sans cosse profané par la présence d'animaux qu'on y menait paître, et qui foulaient les tombes aux pieds. Les murs en éUiient détruits; ce n'était plus qu'un champ

banal, livré à toutes les profanations. Indigné de ce manque de respect pour la mémoire des morts, dont on ne laissait pas même refroidir les cendres, l'archevêque fit défendre tout passage d'animaux dans le cimetière, sous peine d'excommunication.

Près de Guîtres, et dans la paroisse de La Pouyade, se trouvait un village appelé Routillas qui possédait une église et un cimetière. Les habitants n'avaient cependant pas de curé résidant, et faisaient célébrer les offices par des prêtres étrangers. Le curé de La Pouyade fit citer devant le Parlement ses paroissiens récalcitrants. L'archevêque, à son tour, blâma le curé et évoqua l'afï^iire à son tribunal. Les habitants, s'appuyant sur l'existence de l'église et du cimetière, soutenaient que leur village avait été autrefois une paroisse. Le curé, de son côté, faisait remarquer qu'il ne s'y trouvait pas de fonts baptismaux, et que dès lors les prétentions des opposants n'étaient pas fondées. Le cardinal prit aussi ses conclusions ; il admit que Routillas avait été anciennement une paroisse; mais attendu que les produits de la dîme n'étaient pas suffisants pour défrayer un curé, il décida que Routillas resterait une annexe de La Pouyade, et que le curé viendrait y dire la messe une fois par mois, y enterrerait les morts, et y célébrerait la fête de Saint-Jacques, patron de la localité.

Dans la plupart des villages, les juges n'avaient pas de prétoire; ils tenaient leur audience dans les cimetières et même sous les porches des églises pendant les offices ; les curés se plaignaient à juste titre du trouble que les cris des plaideurs portaient au service divin. L'usage d'entendre les plaids à la porte des églises fut sévèrement interdit.

Les enterrements présentaient quelque chose de hideux : des gens à gages escortaient les convois funèbres en poussant des hurlements qui provoquaient à la fois la frayeur et le dégoût. Le cardinal, en défendant cet usage, aussi inconvenant que ridicule, fit comprendre que des prières dites à voix basse ou chantées avec décence seraient plus utiles à l'âme des défunts que ces sauvages vociférations.

11 était nécessaire de refaire le pavé et les voûtes de l'église de Saint-Projet. La fabrique n'était pas riche. Comme un grand nombre de familles avaient reçu leur sépulture dans l'intérieur du temple, les fabriciens prièrent Son Éminence de les autoriser à percevoir un

droit sur toutes les pierres sépulcrales que Ton voudrait renouveler. M. de Sourdis y consentit, à la condition que cette taxe resterait facultative, et n'aurait pas le caractère d'une redevance obligatoire.

Les curés de Bordeaux avaient droit à certains produits de loos en vente (on appelait, à cette époque, loos en vente, les redevances qu'un seigneur avait droit d'exiger sur le prix d'un héritage vendu dans sa mouvance) qui devaient être partagés entre tous. Certains de ces produits furent perçus, alors que quelques cures étaient vacantes. Les curés de Saint-Rémy et de Saint-Projet se plaignirent à l'archevêque de ce que leurs confrères voulaient faire entrer en participation de ces loos en vente les curés nouvellement promus. Le cardinal trouva que la prétention n'était pas rationnelle, et ordonna que la répartition des produits des loos en vente se ferait entre les curés présents au jour de la perception.

Le cardinal voulait que les curés se logeassent dans leurs presbytères, et il n'admettait pas que l'on pût invoquer, pour se dispenser de cette obligation, que ces habitations étaient en mauvais état ; car c'était évidemment de leur faute si les réparations n'y avaient pas été faites en temps utile. Le curé de Saint-Pierre se trouvait dans ce cas; M^' de Sourdis lui signifia très impérativement d'occuper son presbytère dans quelque état qu'il fût; et comme les bénéficiers se plaignaient de ne pouvoir se rendre exactement aux offices parce qu'ils n'étaient pas logés, le cardinal enjoignit au curé de les prendre auprès de lui et de leur donner une place dans le grand bâtiment qui se trouvait sur le cimetière communal et dont il avait usurpé la jouissance.

Malgré la sévérité des édits, les protestants faisaient une propagande active; ils composaient des livres de prières semblables par la forme à ceux des catholiques, mais dans lesquels ils inséraient leurs erreurs. Ces livres étaient élégamment reliés, et les dames protestantes les colportaient chez leurs amis. Le cardinal recommanda que chaque ecclésiastique eût à veiller sur son troupeau; il prescrivit surtout aux confesseurs de s'enquérir, près de leurs pénitents, dos livres qu'ils possédaient, et de ne leur permettre d'en lire aucun sans qu'il eût été examiné avec un grand soin.

Au retour d'un voyage qu'il fit pour visiter le roi à Poitiers, et dont il sera parlé plus tard, le cardinal convoqua, pour le même sujet, les supérieurs de ses maisons religieuses, et il leur dit qu'«il était besoin d'une grande vigilance, le cas étant d'autant plus dangereux, que les hérétiques essaient des moyens que les premiers chrétiens employaient pour la conversion des payons. Que ces malheureux travaillent non ut converlant homines, sed ul pervertant. De manière qu'il était nécessaire d'avertir les maris et de prêcher contre cette peste, et de faire comprendre qu'il ne faut porter à réglise que des Heures. Que les confesseurs se tinssent roides làdessus, étant en leur pouvoir de causer un grand bien par leur [)rudence, mais un grand mal s'ils y allaient négligemment (*). »

La plupart des faits que l'on vient de raconter présentent quelque intérêt au point de vue de l'histoire locale; ils peignent les mœurs du temps, et surtout ils montrent l'incessante sollicitude du cardinal pour le bien de son diocèse. Par toutes ces raisons, ils méritaient d'être recueillis.

Après les fêtes de Pâques, l'archevêque réunit à Bordeaux le Synode diocésain. Dans la crainte que les malheurs qu'il prévoyait ne l'obligeassent à l'interrompre dans l'avenir, il fit au clergé les recommandations les plus vives d'observer la discipline, de vivre en commun, de maintenir leurs paroisses dans la crainte de Dieu et Tobéissance au roi, et surtout de prêcher d'exemple, c: Nous vivons dans un temps dangereux, leur dit-il; nous sommes menacés de la guerre et de la famine ; il est à craindre que Dieu n'y joigne encore la peste. Il est donc nécessaire d'exciter le peuple à la pénitence pour fléchir Dieu dans sa miséricorde. Surtout, il faut imprimer aux âmes Tobéissance due au roi pour le bien de la paix. Passant ensuite à un autre ordre d'idées, il recommanda vivement à la commisération du Synode de malheureux matelots bretons qui avaient été pris par un corsaire turc, et le pria de solliciter pour eux la pitié des personnes charitables. »

Le Synode de Blaye fut présidé par M. Levenier. A plusieurs reprises, les religieux de Saint-Romain, possesseurs de prieurés-cures

(') Manuscrit de Bertlieaud.

autres que ceux qui leur étaient unis, avaient été invités à résider dans leurs bénéfices. Ils n'avaient jamais obéi. Cette fois, il leur tut commandé de s'y rendre dans le délai de huit jours, sous peine d'excommunication.

On se plaignait aussi de ce que ces religieux s'ingéraient d'administrer les sacrements sans l'approbation de l'Ordinaire. La défense leur en fut renouvelée , et le procureur fiscal eut ordre de poursuivre les contrevenants.

Il fut enjoint à tous les vicaires dont les lettres de Regendo étaient expirées, de se présenter à l'archevêché pour recevoir nouvelle approbation sous peine d'excommunication.

Enjoint aussi aux archiprêtres de Bourg et de Blaye de remettre au procureur fiscal la liste des prêtres, curés non résidants, pour agir contre eux par les voies de droit.

Et sur la plainte du curé de Bourg, que l'on a reçu, au temps de Pâques, les paroissiens dans les églises voisines sans sa licence, il est fait défense à tous vicaires et curés de recevoir, au temps de Pâques, à la perception des sacrements, autres que leurs paroissiens.

Gomme le clergé de certaines paroisses est très négligent à prendre les saintes huiles, il est ordonné que tous curés et vicaires les prendront, chaque année, dans la quinzaine qui suivra le Synode tenu à Bordeaux, et que les archiprêtres signaleront au procureur fiscal ceux qui y manqueront.

Cette année eut lieu à Bordeaux, dans Toctave de la Fête-Dieu, le sacre de M. Bernard d'Affîs , nommé évêque de Lombez. Cette cérémonie intéressa doublement la population : d'abord parce que le cardinal avait voulu qu'elle se célébrât avec pompe et éclat, et ensuite parce que le nouveau prélat appartenait à une fiimille parlementaire de Bordeaux. Déjà, un jeune d'Affîs avait été promu au même siège en 1598, et il y en eut un second du même nom qui y monta en 1G28. Dans cette cérémonie. Monseigneur eut pour prélats assistants les évêques de Dax et de Bazas (^).

Ces soins n'étaient pas les seuls qui occupassent M. de Sourdis.

(') Manuscrit de Berllicaud.

Des sujets bien plus sérieux et bien plus importants agitaient son esprit. La discorde et la guerre menaçaient le royaume, et le cardinal, prince de TÉglise et chef d'un vaste diocèse, ne pouvait rester indifférent aux malheurs qu'il prévoyait.

^ La mort de Henri ÏV avait fait tomber le sceptre entre les mains d'une femme qui n'était pas sans défauts, et d'un enfant à peine âgé de neuf ans. Il était dès lors très difficile de pénétrer les grands projets élaborés par le roi et le duc de Sully. On laissa le pape, le prince de Savoie et le grand-duc de Toscane se réconcilier comme ils l'entendaient avec l'Espagne. Un traité secret fut signé entre Phihppe m et la cour de France, pour marier Louis XIII avec l'infante Anne d'Autriche, et sa sœur Elisabeth avec le fils de Philippe III, et la direction des affaires fut confiée à l'italien Goncini, chevalier d'aventure, que la fortune éleva subitement aux plus hautes dignités du royaume.

Les huguenots profitèrent des embarras suscités au nouveau règne pour relever leur tête, que la main de Henri IV avait tenue courbée. Le duc de Rohan osa concevoir le projet d'une union générale des religionnaires et le partage de la France prolestante en départements. Il fallut négocier avec eux, augmenter leurs sûretés, et pour leur donner des garanties nouvelles, leur abandonner un certain nombre de places fortes.

La noblesse s'était profondément irritée de l'élévation subite de Goncini. Elle formait près de la reine deux groupes rivaux, qu'il était important de ménager. Mais, dans les troubles de la Ligue, on avait appris les moyens de l'apaiser. Henri IV avait laissé six millions dans les coffres de la Bastille : on les partagea aux chefs des deux factions et à leurs principaux adhérents. Sully gênait : il fut disgracié, et il eut la faiblesse de consentir à ce qu'on lui achetât sa démission à deniers comptant.

Trois ans se passèrent ainsi au milieu de mesquines intrigues, d'agitations stériles, où les ministres de la reine semblèrent plus occupés de leurs intérêts que de ceux de l'État. Tout à coup, au mois de janvier 1614-, et lorsqu'on croyait la tranquillité du royaume la plus assurée, on vit les grands officiers de la couronne quitter brusquement k Gour et se retirer dans leurs gouvernements. Le duc

de Mayenne partit pour Soissons, le duc de Longueville pour la Picardie, le prince de Gondé pour Châteauroux.

Mais ces départs n'étaient qu une feinte. Quelques jours après ils étaient tous réunis aux environs de Mézières, dont le duc de Nevers s'empara de vive force. Le duc de Bouillon, qui était demeuré près de la reine, vint les rejoindre sous prétexte de les ramener à de meilleurs sentiments.

Pendant ce temps, le duc de Vendôme, retenu quelque temps prisonnier au Louvre, séchappait et cherchait à lever des troupes en Bretagne. Il eût été facile cependant à un gouvernement énergique d'étouffer dans leur principe ces ferments de guerre civile.

Les troupes royales étaient de beaucoup plus nombreuses et mieux aguerries que les bandes d'aventuriers qui se groupaient autour des mécontents; mais Concini avait intérêt à ménager les princes. Contrairement aux avis du président Jeannin, qui voulait la guerre, il détermina la reine à faire des propositions d'accommodement, et, par sa fatale influence, intervint le traité de Sainte-Ménehould, dont le pouvoir royal fit tous les frais. Il y fut stipulé que les États généraux seraient convoqués à Sens pour le i25 août, qu'il serait sursis au mariage du roi jusqu'à sa majorité. Le prince de Condé, les ducs de Nevers et de Mayenne obtinrent la permission de tenir garnison dans quelques places fortes; entin une large indemnité, prise sur les millions de la Bastille, paya les frais de la révolte.

La reine exécuta loyalement les clauses du traité, mais le duc de Vendôme continua à tenir campagne ouverte en Bretagne; le prince de Condé chercha à fomenter des troubles dans l'Aquitaine. Il fallut que le roi se rendît lui-même à Poitiers et à Rennes. La facilité avec laquelle s'accomplit ce voyage, les ovations qui accueillirent de toutes parts la régente et son fils, lui prouvèrent que si elle avait été de l'avis du président Jeannin, il lui eût été facile de remettre entre les mains de Louis XllI un pouvoir assuré, un royaume tranquille et pacifié.

Cependant l'heure de la majorité du roi était sonnée. Le premier acte du nouveau monarque fut la confirmation de l'édit de Nantes; le second, la convocation à Paris des États généraux qui devaient se tenir à Sens.

A la nouvelle des premiers troubles soulevés par le prince de

Gondé, le cardinal avait ordonné qu il serait fait dans toutes les églises de Bordeaux des prières publiques en faveur du roi, et établit les oraisons des quarante heures dans Téglise de Notre-Dame de Grâce des Récollets. Get acte solennel de dévotion fut précédé par une procession générale, à laquelle assista Tévêque de Bayonne. A la messe, le nombre des communiants fut si grand, qu il fallut les ranger autour de la nef et du cloître du couvent.

Le sermon fut prêché par le P. Pontis, célèbre orateur de la Compagnie de Jésus. Disons en passant que ce choix de M^' de Sourdis froissa vivement Tamour-propre des Récollets. A la fin de Toffice, le cardinal adressa du porche de Téglise une courte allocution au peuple assemblé. Cette improvisation, dite avec un accent pénétré, fut accueillie par des clameurs chaleureuses et par les cris mille fois répétés de : Vive le Roi, vive la Reine, vive le Cardinal !

Ainsi que nous venons de le dire, Texemple du premier prince du sang avait trouvé de nombreux imitateurs. Le cardinal, que rien ne faisait transiger avec son devoir, leur infligea un blâme public, dans un Mandement dont il exigea la lecture au prône de toutes les paroisses.

(( Désirant passionnément, dit-il, la conservation de la paix qui nous a été donnée de Dieu pour le mieux servir, nous exhortons et admonestons tous nos bien-aimés enfants, de Tun et de fautre sexe, en ce temps de dévotion (on était en carême), de faire fréquentes prières et oraisons à Dieu, premièrement pour l'heureux état et prospérité du roi et de la reyne régente, qu'il lui plaise les assister de bons conseils et de courage, et les protéger de sa sainte grâce, afin qu'il puisse maintenir à ce royaume la paix et les autres biens dont nous jouissons sous le doux gouvernement de Sa Majesté. Secondement, qu'il lui plaise toucher le cœur des princes, les maintenir en leur devoir; et quant à ceux qui se sont éloignés de la Cour, leur faire la grâce de ne s'éloigner jamais de l'obéissance et fidélité qu'ils doivent à leurs maîtres. Troisièmement, qu'il lui plaise protéger cette ville icy; inspirer un même esprit et volonté à tous les habitants pour se conserver en l'obéissance du roy, en paix et tranquillité avec la reconnaissance qu'ils doivent à Sa divine Majesté, auquel seul soit honneur, louange et gloire, d

A la suite de ce Mandement, il invita tous les prêtres, tant sécu-

liers que réguliers, à dire toutes les semaines la messe du Saint- Esprit pour obtenir de Dieu Tunion des princes.

Cependant le mal allait en croissant. Les bruits les plus sinistres circulaient dans Bordeaux; on voyait la guerre civile prête à éclater sur tous les points du royaume. On était menacé de la peste et de la fjimine qui désolaient d'autres provinces. Le cardinal redoubla d'activité pour maintenir la population de Bordeaux dans ses sentiments d'affection pour le roi. La convocation des États généraux était décidée; il ordonna des prières afin d'appeler sur la nouvelle assemblée la protection de Dieu. A cet effet, il arrêta les mesures suivantes :

o: Tous les prêtres, tant séculiers que réguliers, qui célébreront la sainte messe, réciteront pendant deux mois l'oraison : Dciis refugium nostnim et viHus. Tous les jours, il sera fait dans l'intérieur des églises une procession pendant laquelle on récitera les litanies des saints; elle sera terminée par le chant du Salve regina et les oraisons pour le roi, la reine et le maintien de la paix.

» Les curés assembleront leurs prêtres et les supérieurs des religieux, et les admonesteront à travailler, à émouvoir leurs pénitents en une entière pénitence.

y> On prêchera dimanche prochain, par toutes les paroisses de cette ville, pour avertir le peuple des maux qui nous menacent.

» Commandons le jeune public et solennel pour la semaine suivante, exhortons nos bien-aimés enfants à la pénitence et sainte communion.

y> Ordonnons les prières des quarante heures tous les dimanches pendant deux mois, dans toutes les églises, à commencer par notre primatiale; exhortons les fidèles à y assister, et à faire de nombreuses aumônes.

y> Le sieur Delurbe, chanoine et archidiacre de Blaye, les curés de Sainte-Colombe et de Saint-Éloi iront de notre part prier MM. les jurats d'expulser de la ville les bateleurs et saltimbanques qui déshonorent nos places publiques. »

N'est-ce pas ici le cas de rappeler le mot que Henri III appliquait au cardinal Charles de Borromée? ce Si tous les évêques du royaume lui ressemblaient, il n'y aurait ni trouble ni sédition possible. ï) En effet, quel levier est plus puissant que celui de la religion pour main-

tenir le peuple dans le devoir et le respect à la loi. En 1014, les habitants de Bordeaux écoutèrent leur pasteur, parce qu'il parlait au nom du Tout-Puissant, dont il invoquait les lois immortelles. Aujourd'hui que le peuple s'est déshabitué de fréquenter les églises et qu'il méconnaît la voix de ses chefs spirituels, qui écoute-t-il? Les journaux, et l'on sait ce que valent ceux qui lui parlent sans cesse de ses droits, de ses intérêts, sans jamais lui rappeler ses devoirs !

Après avoir pris les mesures qui précèdent, le cardinal publia un second Mandement plus long et plus explicite que le premier.

ce Ayant vu avec beaucoup de déplaisir l'autorité royale peu respectée depuis la minorité du roi, et ayant reconnu que la prudence de laquelle la reine régente sa mère a usé pour retenir chacun à son devoir, n'a pu entièrement arrêter le cours des désordres et confusions qu'elles n'aient éclaté; même à présent (encore que les principaux de rÉtat montrent vouloir concourir aux bonnes intentions de Sa Majesté) nous voyons encore les étincelles de feu allumées en Bretagne, avec beaucoup de crainte qu'elles ne s'étendent plus loin. D'ailleurs, la licence effrénée d'entreprendre et de parler mal à propos, le peu d'obéissance aux magistrats et édits royaux, sont toutes marques et signes d'une future ruine. Car aucun ne peut ignorer que ce que le chef est au corps, le roi l'est dans FÉtat, qui ne peut être lésé que tous les membres n'en ressentent l'incommodité. Et que la sécurité des particuliers consiste à la révérence de fautorité du souverain, laquelle méprisée, non seulement le peuple est exposé au pillage et à l'oppression du plus fort, mais les meilleures villes, les biens et fortunes d'un chacun courent fortune d'être bouleversées. Ce que considérant très prudemment. Leurs Majestés ont ordonné et convoqué les États généraux de ce royaume au dixième jour de septembre prochain, en la ville de Sens, afm que leurs sujets, avec le respect et la réserve dus à leurs personnes sacrées, puissent, par leurs députés, leur présenter leurs requêtes et leurs doléances, et obtenir d'eux des grâces et faveurs. Nous donc, considérant l'importance de cette affaire, ne pouvons sinon nous tourner vers le Dieu de miséricorde et exhorter nos bien-aimés enfants de joindre leurs prières avec les nôtres, afin que Dieu nous fasse la grâce d'imiter la tidélité de nos pères et autres Français envers leurs rois, et que les

futurs États se puissent tenir avec une aussi droite et bonne intention de la part de tous les inférieurs qu'elle est dos supérieurs, et avec une telle réserve et soumission à notre chef, que Dieu, duquel il est rimage, en soit glorifié, la vraie foi et religion accrues, et la tranquillité de ces États affermie. »

A la suite de ce Mandement, il renouvela les ordres qu'il avait déjà donnés de prier pour le roi, pour la France et la tranquillité du royaume, et il écrivit à tous ses suffragants pour les engager à joindre leurs instances aux siennes, et à faire leurs efforts pour maintenir leurs diocèses dans la ligne d'obéissance et de fidélité qu'ils devaient à leur souverain.

Sur ces entrefaites, il apprit que de Tonneins, de Montauban, du Béarn même, les huguenots avaient envoyé des émissaires pour agir sur les religionnaires de Bordeaux.

11 voulut opposer de nouveaux efforts à ces nouvelles tentatives du fanatisme protestant. Les prédicateurs reçurent Tinjonction de tenir des conférences plus fréquentes; des offices particuliers furent institués dans les églises; enfin la fête de Saint-Louis se célébra avec un éclat inaccoutumé. Le maréchal de Boquelaure, les jurats s'associèrent aux projets du cardinal, et pendant que le chef spirituel du diocèse agissait sur les consciences, Tautorité municipale, par sa vigilance et son activité, empêchait le tumulte de la rue.

Mais tandis que le calme régnait au sein de la population. Tordre avait été singulièrement troublé dans le corps électoral.

Un conflit fut soulevé par la maladie de M. Jehan de Martin, conseiller du roi et lieutenant- général en la sénéchaussée de Guienne. Cet officier avait reçu des lettres- patentes de la reine régente, qui lui enjoignaient de convoquer les délégués des trois ordres, à l'effet de choisir leurs députés.

Conformément à ses instructions, le lieutenant-général se présenta vers la fin de juin à l'archevêché, accompagné du procureur du roi et de ses officiers, et remit à M^"" de Sourdis une copie imprimée des lettres du roi et de la reine. Il ne lui parla ni de son projet de convoquer l'assemblée, ni du jour où elle serait convoquée. Le six juillet, le cardinal appela, pour le quinze, les électeurs, tant pour dresser le cahier des doléances du clergé, que pour choisir les députés. Ces notables étaient révêquede Dax, le doyen de Saint-Severin, le doyen et le

sous-doyen de la métropole, le grand écolâtre, le sous-chantre, MM. de Guizeau et de Moncy, chanoines de Saint-Severin ; Moysset, curé de Sainte-Colombe; Galtin, recteur dos jésuites, et Delurbe, archidiacre deBlaye; ils avaient été nomuiés par les Synodes, et avaient ainsi tout pouvoir de représenter l'ordre du clergé.

Au jour fixé, tous ces ecclésiastiques se rendent à l'archevêché, et le doyen de la métropole, prenant la parole, lit un mandement, ou manifeste, rédigé par M. le lieutenant-général de la sénéchaussée, et extrait des registres de la Cour présidiale de Guienne.

Cet acte, rédigé à la requête de M. Pérou Du Chenaut, procureur du roi, portait que les lettres-royaux seraient publiés à son de trompe par les quatre cantons et carrefours de la ville de Bordeaux, et que copie en serait adressée aux maires, jurais, juges et baillis de la sénéchaussée, afin quils prévinssent ceux du clergé, de la noblesse et du tiers-ordre de rassembler chacune des dites trois classes; députer un d'eux dans chaque juridiction pour se trouver garni d'instructions, mémoires et procurations en cette ville de Bordeaux, en l'église des Jacobins, au 30 du mois de juillet, pour conférer ensemblement, élire, députer, choisir et nommer un personnage de chaque ordre, de suffisance et intégrité requise pour se trouver en l'assemblée générale des Etats.

Ce manifeste fut trouvé étrange; mais avant d'en discuter les termes, Son Éminence demanda si, pour assurer la nomination du clergé, il suffisait des votes des électeurs désignés par les assemblées • synodales. L'assemblée estima que ces électeurs avaient tous les pouvoirs nécessaires; néanmoins, le cardinal décida qu'il serait bon d'appeler à la réunion le chapitre de Saint-Émilion, quelques abbés ayant qualité acquise et les archidiacres. On examina ensuite les termes de l'ordre du lieutenant-général de la sénéchaussée aux divers représentants de l'autorité civile, et la lecture de cet acte provoqua les protestations unanimes de l'assemblée. Les lettres-royaux portaient que les mandataires des trois ordres chargés de procéder à l'élection, agiraient en la forme ordinaire. Or, en ce qui concernait la réunion de l'ordre ecclésiastique, M. de Martin avait manqué à toutes les convenances, en oubliant que l'archevêque était, en sa qualité de chef du clergé, le président de cette assemblée; que c'était donc à lui, et à lui seul, de fixer le jour où elle devait se réunir, et den

convoquer les membres; quagir autrement et charger les juges séculiers de l'aire cette convocation, cetait placer le clergé dans une position d'infériorité vis-à-vis de ces fonctionnaires.

En ce qui touchait la réunion des trois ordres dans Téglise des Jacobins, on faisait observer, d'abord, que M. le lieutenant-général de la sénéchaussée commettait un abus de pouvoir fort indiscret, en disposant de son chef, et sans l'agrément de l'autorité ecclésiastique, d'un bâtiment conventuel, et surtout d'une église. On ajoutait, enfin, qu'il était imprudent de réunir les trois ordres dans le môme local pour procéder à une votation unique, car cette agglomération devait engendrer une confusion incompatible au bon ordre et à la sincérité d'une élection si importante, et que, d'ailleurs, en agissant ainsi, on violait précisément ces usages que la reine recommandait de respecter et de suivre. A cet effet, on citait les Etats généraux de 1588, et on reproduisait le procès - verbal du lieutenant-général d'Escars, qui constatait que les trois ordres avaient voté séparément.

En conséquence, l'assemblée décida que le lieutenant- général (( serait sommé de réformer son amendement conformément aux précédents, à ce qu'il n'en arrive aucun retardement ni préjudice à Leurs Majestés, protestant de nullité, à faute de réformer le dit mandement. Et, néanmoins, qu'on déclarerait au dit lieutenant général, que M. le cardinal, désireux du bien de lÉtat, service de Leurs Majestés, et d'employer tous ses biens pour le maintien de la couronne, qu'il ne manquerait d'assembler son clergé, tant pour dresser le cahier de ce qu'il faut représenter au roi, que pour députer. »

Cette protestation fut rédigée par un notaire et approuvée en congrégation le 1 1 juillet. Le 24, les députés du clergé de farchidiocèse de Bordeaux se réunirent à rarchevèché, et d'une voix unanime prièrent le cardinal de les représenter aux États généraux, disant qu'ils ne connaissaient personne qui fut aussi zélé que lui pour le bien et conservation de l'état ecclésiastique. M. de Sourdis accepta; mais il fit observer aux électeurs qu'il pourrait arriver que le bien du service de Sa Majesté vînt à le détourner de l'administration de son diocèse, et qu'en conséquence, il demandait qu'il lui fût adjoint un député qui le suppléerait au besoin.

L'assemblée s'ajourna au lendemain. Jl paraît que les abbés et les

archipretres désignés par le cardinal comme devant s'adjoindre an Corps électoral, n'avaient pas pris part à cette réunion; car on lit dans le Compte-Rendu de Bertheaud que la résolution fut remise au lendemain 25, auquel jour « tous étant de rechef assemblés et ajoutés les abbés et archipretres, la députation ci dessus est approuvée... »

Bertheaud continue :

(( Et sur la proposition d'un second député, la voix commune fut que si M. le cardinal ne pouvait aller à rassemblée générale des États, d'élire autre personne de condition, toute fois que pour les frais qui seront faits, ils ne seront tenus que pour un; savoir, pour M. le cardinal, en ce quil assiste comme député; et, en son absence, ne se fera que pour Tautre. Ainsi, le sieur de Pégrissac, sous-doyen de Saint-André, fut élu député en cas d'absence de M. le cardinal. »

Le lendemain, M. de Sourdis partit pour Poitiers, où résidaient Leurs Majestés; mais, en quittant Bordeaux, il recommanda à son vicaire général, M. Delurbe, de ne pas se rendre aux Jacobins si le lieutenant-général persistait à vouloir y tenir son assemblée, et de défendre au prieur de lui ouvrir les portes. Il l'engagea à s'entendre avec M. de lioquelaure, lieutenant-général pour le roi et la province de Guienne, pour que la noblesse n'allât point s'installer ailleurs qu'à farchevêché, et il le prévint qu'il était d'accord avec les jurats pour que le tiers vînt voter à THôtel-de-YiHe.

M. Delurbe exécuta scrupuleusement la volonté de Son Éminence; il fit venir le prieur des Jacobins; et sur ce que ce religieux lui dit qu'il ne pouvait retirer la parole qu'il avait donnée à M. de iMartin, il lui défendit, au nom de la sainte obéissance, de recevoir dans ses bâtiments conventuels aucune assemblée délibérante.

En môme temps, on signifia au lieutenant-général la sommation du clergé. M. de Martin était hostile au cardinal de Sourdis. Si le prélat eût été à Bordeaux, il se fût certainement obstiné à tenir son assemblée aux Jacobins. En apprenant qu'il était parti, il se rendit à l'archevêché pour y examiner la grande salle destinée à recevoir les électeurs de la noblesse. Dliabitude cette salle était ornée d'un dais, sous lequel se plaçait le cardinal lorsqu'il présidait ses congrégations ou les assemblées de son clergé. On le descendait lorsque f archevêque était absent. M. de Martin étant sûr du fait, trouva la salle convenable.

L'assemblée devait avoir lieu le 30 juillet. La disposition des sièges et des bancs dans la salle donna lieu à une foule de pourparlers entre les agents du lieutenant-général de la sénéchaussée et du procureur du roi, et M. l'abbé Maire, administrateur de rarchevêché. On ne put s entendre; il fallut que M. Levenier intervînt lui-même. Enfin, cette grave difficulté se termina ainsi : Aux deux côtés de la cheminée, on plaça deux chaises sur deux estrades d'inégale hauteur. La plus élevée, celle de droite, devait servir à M. de Martin; l'autre était destinée au représentant de Son Éminence. Derrière ces deux chaises, et de chaque côté, on disposa deux séries de bancs : Tune pour le clergé, fautre pour la noblesse et les jurats. Le procureur du roi eut un banc à côté du lieutenant-général. Au milieu de la salle, on plaça une table pour le greffier chargé de rédiger le procès-verbal de la séance. Cette table avait été couverte d'un tapis aux armes de M. de Sourdis. Le délégué de M. de Martin le fit retirer, et en envoya chercher à la sénéchaussée un autre qui était semé de fleurs de lys; mais lorsque ce personnage fut parti, M. Miard le fit disparaître, et le remplaça par celui du cardinal ; puis il déclara ne pas savoir qui avait fait ce changement.

Ces détails sembleront puérils; mais ne sont-ce pas ces futiles questions d'étiquette qui, le plus souvent, apportent dans les assemblées des troubles et des divisions graves? On devait en avoir la preuve le jour même.

A midi, les portes de la salle étaient ouvertes. M. de Money arrive le premier, et il approuve que l'on ait fait retirer le tapis fleurdelysé pour le remplacer par celui du cardinal; mais il remarque que les deux chaises placées aux angles de la cheminée sont d'inégale hauteur; et comprenant que la plus basse est réservée au représentant de l'archevêque, il envoie chercher le vicaire général, qui se haie d'accourir. Sur ces entrefaites entrent les députés des chapitres, MM. Delurbe, de Lucas, de Creziau, d'Aricault, Mosnier, Moysset. M. de Money leur fait part de sa remarque. On la trouve fondée, et afin de constater l'injure qui est fL^ite au clergé, on envoie quérir deux notaires pour faire toutes sommations et tenir registre des faits qui s'accompliront ou des conflits qui auront lieu.

Pendant ce temps, les plus empressés mettent les deux sièges de niveau, et portent à droite celui du vicaire général. Au même

moment paraissent MM. de Chenault, procureur du roi, et de Minvielle, avocat du roi. Ils étaient déjà irrités du changement de tapis. A la vue des modifications qui sont faites dans la distribution des places, et qui changent Tordre des préséances, ils restent muets de colère; mais bientôt de Chenault prend la parole d'une voix que fémotion brise et saccade : « Est-ce là, dit-il au clergé, la promesse que vous avez faite? Tenez-vous ainsi à vos paroles? Vous êtes des perfides! Ah! cela n'est pas beau ni séant au clergé! Nous sommes maîtres céans, nous commandons céans, et nous vous en chasserons! Holà! huissier, huissier! Ah! c'est le clergé qui doit montrer obéissance. » Et se tournant vers la table : « Qui a ôté ce tapis? Oii sont les armes du roi? Quon le remette! Huissier, allez en chercher un autre en Guienne, tôt en diligence. » Et sur ce qu'on voulait prendre acte de ses paroles, il poursuivit : « Et qui osera céans? Nul n'oserait le faire, nous l'enverrions en prison. »

De son côté, M. de Min vielle apostrophait le clergé, et ses paroles étaient plus audacieuses encore.

« C'est à vous, leur disait-il, de prendre le rang que nous vous assignerons ; nous vous eussions donné le premier, et nous vous eussions traité plus honorablement que vous ne pensez. L'autorité de l'Église dépend de celle du roi; je sais bien ma charge, nous ferons obéir. ))

Devant ces paroles incohérentes, les membres du clergé restaient froids et impassibles. (( Nous sommes, disaient-ils, en nos rangs, et nous nous y maintiendrons. Ce ne sont point vos menaces qui nous en feront sortir, car vous ne sauriez et n'oseriez les exécuter. Nous sommes fidèles serviteurs du roi, et nous agirons ici suivant les mandements, et non selon vos volontés. Sa Majesté sait bien avec quelle ardeur le clergé contribue au bien de l'État. Il n'y a ici ni président ni juge. Le lieutenant-général n'a d'autre mission que de

faire son procès-verbal et de l'envoyer au roi Du reste, nous

prenons à témoin l'assistance de finjure que vous faites au clergé en rappelant perfide, et nous prenons acte de vos paroles outrageuses.» Cependant, il fallait que cette scène eût un terme. M. de Martin, à son arrivée, fit appeler dans son cabinet M. de Nonot, l'un des jurats, MM. Delurbe et Creuziau, et les exhorla à ramener le calme dans l'assemblée. Sur celte ouverture, on parlementa, on discuta, et enfin on arriva à une conciliation. Les deux sièges restèrent à la même

hauteur; le vicaire général conserva celui de droite, et y parut en rochet et en étole; mais il se tourna un peu du côté de celui du lieutenant -général, qui, nonchalamment, sans y prendre garde, poussa le sien vers le milieu de rassemblée. Il se leva ensuite pour prendre la parole; mais apercevant ou feignant d'apercevoir la petite table cause de ce grand débat : « Qu'on retire, dit-il, ce meuble dont on a enlevé un tapis aux armes du roi, pour le couvrir d'un tapis de l'archevêché, y) Il adressa ensuite la parole à l'assemblée dans un langage élégant et fleuri. Gomme tout orateur dans sa situation, il fit du pouvoir Téloge le plus pompeux; il affirma que la France se sentait heureuse, qu'elle n'avait nullement besoin des Etats généraux; mais que cependant il fallait obéir à la volonté des princes. Abordant alors ce grand chapitre de la soumission, il attaqua le clergé dans le sein duquel on ne trouvait ni l'obéissance ni la lumière que nous doit un si bel astre. Enfin, il termina par d'habiles flatteries adressées à la noblesse, au tiers-état, à la justice, qui réunissaient tous les mérites, toutes les qualités; le clergé seul n'eut que d'acerbes épigrammes.

Si le cardinal avait été présent à la séance, l'audacieux orateur n'eût pas attendu longtemps le châtiment de son outrecuidance; mais il était absent.

Chacun baissa piteusement la tête^ au milieu des chuchotements des uns, des sourires ironiques des autres. On eût dit que iM. de Sourdis concentrait en lui seul tout le courage du clergé. Enfin, le vicaire général se leva et se découvrit; mais sur un geste du lieutenant-général, il replaça sa barrette. Quoique le délégué du cardinal, dit-il, il ne voulait pas prendre sur lui d'anticiper sur la protestation que Son Éminence devait faire et ferait infailliblement aux Etats généraux, contre toutes les attaques ou usurpations qui seraient de nature à amoindrir les privilèges et les prérogatives qu'il avait reçus de ses prédécesseurs, et qu'il entendait transmettre dans leur intégrité à ceux qui occuperaient après lui le siège primatial de Bordeaux. Pour le présent, il se bornait à annoncer oiîiciellement que les délégués du clergé avaient procédé à l'élection de leur député; (jiie leur choix s'était unanimement fixé sur Son Illustrissime Seigneurie, et qu'on lui avait donné pour adjoint iM. de Seyrissac, sous-doyen de la métropole. Après lui, M. d"Uza, au nom de la noblesse, déclara

que le choix de cet ordre n'était pas encore fait, et demanda un délai. Denanot, jurât, parlant pour le tiers, dit que, suivant Tancienne coutume, Tédilité de Bordeaux avait appelé à l'Hùtel-de-Ville les délégués des juridictions de la sénéchaussée, et qu'ils avaient élu pour députés MM. de Guéri n et de Boucheys, avocats à la cour; il demanda qu il lui fût donné acte de cette délibération, et qu'elle fût enregistrée.

Mais les villes de Libourne, de Gastillon, Blaye et d'autres encore, contestaient la validité de cette élection. Elles étaient soutenues par les délégués d'un grand nombre de juridictions, qui prétendaient qu'on leur avait fait violence dans l'Hôtel-de-YiHe; qu'ils n'avaient pas alors de procuration pour nommer des députés, et qu'ils étaient seulement venus pour voir ce qui se passait, et le rapporter à leurs collègues et au peuple qui les avait envoyés. Partant, ils requéraient ((u'il fût procédé à une nouvelle élection de députés, et ils ajoutaient qu'ils avaient beaucoup de choses à déuiêler avec la ville de Bordeaux.

Le procureur du roi se leva alors, et, joignant sa protestation à celle que venaient de faire entendre ces délégués, il demanda que rélection fût annulée, parce qu un acte d'une telle importance n'a pu être légalement accompli avant que le lieutenant-général n'eût fait connaître au tiers les volontés du roi. Cette raison était maladroite, car l'ordre du clergé avait pris la même liberté; et, comuie il avait derrière lui l'inébranlable cardinal de Sourdis, on n'osait critiquer sa conduite. Heureusement, le procureur du roi fit valoir aussitôt après un motif plus sérieux. La sénéchaussée se composait de 74 juridictions, et 13 seulement avaient émis leur vote; il était impossible qu'une partie aussi considérable de la population restât sans représentant , chargé de faire valoir ses doléances et de défendre ses intérêts. En conséquence, il requérait que, sans avoir égard au dire des jurats, il fût procédé à de nouvelles élections.

Denanot, à son tour, répliqua que les délégués de toutes les juridictions avaient été dûment appelés; qu'en conséquence, l'élection était valable, et que la ville en avait déjà écrit au roi, de qui elle attendait la confirmation, c^ C'est en vain, ajouta-t-il, qu'ils objectent aujourd'hui qu'ils n'avaient pas de procuration suffisante au jour de l'élection. Gomment seraient-ils rentrés à l'Hôtel-de-Ville sans avoir

justifié de leurs pouvoirs? » Il requérait donc qu'acte lui fût donné des paroles outrageantes qu'ils venaient de prononcer contre l'administration municipale. Puis, haussant la voix : ce Ce sont des ligues et des misères que l'on dirige contre le service du roi ; je demande donc à M. le lieutenant -général que l'élection de Bordeaux soit enregistrée sans avoir égard aux protestations des délégués. »

Le procureur du roi ne répondit point; mais, en se retirant, M. de Martin déclara l'élection de M. de Sourdis bonne et valable, et ordonna qu'elle fût enregistrée. Il mit à la disposition de la noblesse le parquet de la sénéchaussée ; il cassa ensuite les élections du tiers; ordonna que les délégués seraient tenus de se présenter à jour fixe à l'Hotelde-Ville; et, dans le cas où l'entrée leur en serait refusée, de se rendre dans l'église des Carmes. Le lendemain, le vicaire général fit signifier à la sénéchaussée une protestation motivée contre les inconvenantes paroles de M. de Martin envers le clergé.

De leur côté, les jurats en appelèrent au Grand Conseil de la partie de cette décision qui les concernait : un arrêt solennel leur donna tort en annulant l'élection. Les délégués du tiers furent donc réunis une seconde fois à riIôtel-de-Yille. M. de Martin voulut user de son influence pour faire accepter les candidats primitivement présentés par les jurats; mais les délégués des campagnes étaient encore trop froissés de la pression morale et des violences physiques que leur avaient fait supporter les jurats pour pouvoir pactiser avec eux.

Une opposition vigoureuse s'organisa sur-le-champ. M. de Martin s'efforça en vain de faire de la conciliation : personne ne voulut l'entendre. Il quitta furieux l'Hôtel-de-Ville, et se retira en son hôtel, accompagné d'une très petite minorité, dont les jurats formaient le noyau. Là, on procéda à une élection, et le scrutin se prononça en faveur de M. de Boucaud, conseiller au Parlement, et magistrat présidial en Guienne. A leur tour, les délégués restés à l'IIotel-de- Yille élurent un bourgeois du nom de Claveau.

Cette fois, le conflit fut porté devant le conseil privé. M. de Sourdis y soutint les intérêts de M. Claveau, l'élu du peuple. Comme alors tout était neuf en matière électorale et qu'aucune règle n'était tracée, le conseil adopta un moyen terme. Il valida les deux élections, accordant aux députés deux voix d'observation, mais un seul droit de votation, le vote devant être formulé par M. Claveau. On ne dit

pas comment faisait l'élu de THôtel-de-Ville, lorsque Topinion de son collègue, naguère son rival, était diamétralement opposée à la sienne.

Pendant tous ces débats, le clergé avait rédigé un cahier qu il devait présenter au roi. Le travail était divisé en cinq chapitres.

Le premier traitait de la religion et des intérêts de l'Eglise

Les rédacteurs demandaient d'abord que pour reconnaître l'insigne faveur que Dieu lui avait foite en plaçant un si grand royaume sous son sceptre, le roi favorisât la religion catholique, apostolique et romaine. Ils le suppliaient de faire tous ses efforts pour ramener dans le sein de l'Église, par toutes les voies douces possibles, ceux qui s'en étaient écartés ou qui avaient été entraînés dans l'erreur.

Ils auraient désiré que les décisions du Concile de Trente fussent reçues en France; que le roi fît respecter la sainteté du dimanche et des jours de fête, en ordonnant la fermeture des cabarets pendant les offices, en interdisant les jeux publics des bateleurs et joueurs de farces, la tenue des foires et des marchés; en faisant punir les blasphémateurs, en prêtant son appui aux évêques pour l'exécution de leurs ordonnances sur le respect dû aux lieux saints et aux cérémonies du culte catholique.

Le second chapitre avait une portée matérielle plus sérieuse et était plus sujet à la discussion, ce Avec toute humilité et reconnaissance que nous pouvons nous rendre grâces très humbles à la reine-mère de Votre Majesté, de ce que, non seulement elle vous a institué en la vertu, mais encore vous a conservé votre état dans son entier par l'espace de près de cinq années avec de grandes difficultés, maintenu la justice, répandu des grâces et bienfaits sur tous les ordres et état de votre royaume, et conservé la paix et tranquillité du peuple. Ce qui nous donne la hardiesse, Sire, de supplier très humblement Votre Majesté de vouloir suivre ses bons conseils et lui donner les mêmes lettres et pouvoirs que le roi Charles IX donna à la reine Catherine, sa mère, à fentrée de sa majorité, afin qu'avec plus d'aulorilé elle puisse faire ressentir à tout votre peuple les effets de sa bonté, suffisance et expérience.

» Nous osons aussi très humblement la supplier de continuer le mariage commencé de Votre Majesté avec l'infante d'Espagne, et de

Madame avec le prince attenant; que ce sera rorneinent de la chrétienté, la terreur des intidèles, le bien et le repos des gens de bien. y>

Dans le chapitre III, le cahier traitait de la nommation aux archevêchés et évêchés et de la collation des bénéfices. Il faisait remarquer au roi, que Ton nommait aux sièges épiscopaux des enfants qui se trouvaient encore sous la tutelle de leurs parents. Ces derniers percevaient alors les revenus des évêchés au détriment des institutions qu ils étaient destinés à soutenir. Les sièges restaient longtemps sans administration; la discipline ecclésiastique en souffrait et la simonie envahissait le diocèse. Le même abus existait pour les bénéfices : les rédacteurs du cahier voyaient avec douleur quils fussent conférés à des protestants, à des femmes même, et à toute sorte de personnes sans titres et sans mandat; ils demandaient, en conséquence, que le roi remît en vigueur l'ordonnance d'Orléans sur ces matières. Ils insistaient avec vivacité sur la répression de la confidence et de la simonie, sur la vente secrète des bénéfices. « L'on voit aussi, disaient-ils, le grand abus qui se commet par ceux qui sont nommés aux bénéfices par Votre Majesté, en vertu de son •joyeux avènement à la couronne, et du serment de fidélité que prêtent les archevêques et évêques. Car tels droits s'achètent, se vendent et se trafiquent par une simonie ouverte. Nous vous supplions très humblement d'y apporter remède, remettant ces sortes de nominations aux collateurs, pour y pourvoir selon le droit.

» Les induits obtenus à Rome donnent pareillement lieu aux plus honteux abus. Il est du devoir de la couronne d'exiger que les titulaires remplissent personnellement les charges qui seront attachées par les évêques aux bénéfices dont ils seraient pourvus, sous peine, et en cas de refus, de l'annulation des induits, et, de la part des évêques, de l'excommunication ipso facto.

» Déjà, les papes Sixte-Quint et Paul V ont fiétri dans leur bulle les simoniaques et les confidentiaires; il est urgent que les prescriptions contenues dans ces bulles soient remises en vigueur. i>

Le quatrième chapitre signalait les empiétements de la justice

civile en matière ecclésiastique. Si le cahier n'a pas exagéré les faits,

ol malheureusement les débats de M. de Sourdis avec le Parleuïciit

prouvent qu'il était dans le vrai, Tabus que faisaient les cours souvc-

raines de leur autorité est quelque chose de tellement injuste, de tellement anormal, qu'on peut à peine y croire.

« Votre Majesté, disait le cahier, est très humblement suppliée de s'opposer aux empiétements que ses juges et cours souveraines font sur la juridiction ecclésiastique même, en ce quils entreprennent de contraindre de dénoncer des monitoires et excommunications, ce qui doit être la liberté du prélat, c'est à dire de celui à qui Dieu en a donné Tautorité; semblablement aussi, ils enjoignent de donner l'absolution à celui qui ne peut avoir de juge que Dieu.

» Comme aussi, Yotre [Majesté est très humblement suppliée de faire exécuter Tarticle 64 des ordonnances de Blois, par lequel est porté que la Cour du Parlement ni aucuns juges ne pourront contraindre les prélats et autres collateurs ordinaires de bailler provision des bénéfices dépendant de leur collation ; mais qu'ils soient tenus de renvoyer les parties pardevant les supérieurs desdits prélats et collateurs. Que, pareillement, il soit inhibé et défendu aux cours souveraines de renvoyer, en cas de refus des supérieurs ordinaires, les impétrants pour se pourvoir devant aucun évêque; qu'elles laissent les parties se pourvoir pardevant Tarchevêque et Notre Saint Père le Pape, selon l'article li des patentes accordées par Charles IX au clergé, en fan 1571. Qu'aucun ne soit mis en possession d'aucun bénéfice, en vertu d'aucun arrêt, s'il n'a ses provisions apostoliques ou des ordonnances en bonne et due forme.

» Mais, Sire, ce qui est le plus déplorable, est ce qui s'est vu nouvellement et depuis votre règne, que vos cours souveraines et vos juges laïques ont interprété, non une fois, mais plusieurs, de juger des livres de^ théologie et de la doctrine qui y est contenue, ce qui n'appartient qu'aux seuls successeurs des apôtres, à qui Dieu a donné le Saint Esprit à cet effet. Us ont encore passé plus outre, car il a été enjoint, par arrêt, de prêcher; ce qui est contraindre l'esprit de Dieu et ôter aux prédicateurs TÉvangile, et rendre la parole de Dieu contemptible et méprisable.

y> N'est pas moins lésée l'autorité de l'Église par vos juges, en fait de punition de fautes des ecclésiastiques ; car, sous prétexte de cas privilégiés, ils s'attribuent l'autorité de juger de tous crimes contre la teneur des saints décrets.

» Nous supplions Votre Majesté que tous délits des ecclésiastiques soient jugés par les évêques ou leurs offîciaux du diocèse où ils auront été commis, sans exception ou réservation d'aucun cas privilégié.

» Les appels comme d'abus traînent avec eux le plus grand empêchement qui soit à la discipline ecclésiastique. Le vice devient par là moins impuni, et les méchants favorisés en leur iniquité. Ce que nous vous représentons très humblement, et vous prions d'y mettre ordre, à ce que nonobstant icelles appellations le vice soit puni, et que les juges ecclésiastiques ne soient point tirés en un Parlement pour soutenir leurs jugements, qui est chose monstrueuse. Et bien que, par les édits de feu Henri le Grand, d"heureuse mémoire, et par ceux de Votre Majesté, il soit ordonné que les comptes des fabriques des églises et des hôpitaux soient rendus devant les évêques ou leurs officiers, ce néanmoins vos cours souveraines ont toujours différé la vérification desdits édits, ce qui revient à la perte des biens ecclésiastiques, et que les églises ne sont pas séparées ; à quoi nous supplions Votre Majesté avoir égard. Et pour maintenir les droits ecclésiastiques en cours de Parlement, que le nombre des otBciers clercs, suivant l'ancienne institution du Parlement, soit rempli et complété, et que lesdits conseillers clercs qui seront ci-après établis en ladite Cour du Parlement entrent en la grande chambre, à l'instar des autres Parlements. »

Le cinquième chapitre traitait des relations de l'Église avec le Protestantisme.

« Nous représentons très humblement à Votre Majesté l'entreprise de ceux de la religion prétendue réformée contre les édits, d'aller prêcher en d'autres lieux que ceux qui leur sont assignés pour le faire; d'ensevelir les corps dans les églises et cimetières catholiques. Et pour ce, nous vous supplions très humblement qu'il soit fait inhibition et défense aux ministres de la religion prétendue réformée de faire telles entreprises; mais de se contenir en lieux à eux spécifiés, à peine d'être déclarés perturbateurs du repos public et de punition exemplaire. Semblablement, qu'ils quittent les cimetières ecclésiastiques indûment usurpés. Et, suivant les ordonnances et édits de pacification, il leur soit inhibé et défendu introduire le prêche dans les livres ecclésiastiques, ni de mettre dans les ujaisons

et villes où les archevêques el eveques ont ou doivent avoir leur résidence, aucun capitaine ni soldat de la religion prétendue réformée.

» Qu'il soit fait aussi défense quaucune personne es villes catholiques ne pourra s'immiscer d'enseigner la jeunesse sans la licence des archevêques et évêques.

y> Et comme la licence effrénée d'imprimer et vendre toutes sortes des livres sans approbation, servant à entretenir toute méchante doctrine et nourrir les mauvaises mœurs, nous prions Votre Majesté qu'il ne soit permis à aucun imprimeur et libraire d'imprimer, faire imprimer, vendre et débiter aucun livre sans l'approbation des archevêques et évêques ou de leurs vicaires généraux. Et, à cette fin, que visite sera faite tous les six mois par les archevêques et évoques ou personnes par eux députées, des livres qui se trouveront dans les boutiques des imprimeurs, libraires ou colporteurs, appelant avec eux l'un de vos juges pour tenir la main à l'exécution de ce qui sera par eux ordonné.

» Votre Majesté est très humblement suppliée ordonner qu'il ne soit loisible à aucun médecin de la religion prétendue réformée de traiter les malades en hôpitaux des villes catholiques, et ce pour beaucoup de considérations.

y> Et que, suivant les saintes constitutions et ordonnances royaux, il soit inhibé et défendu à toute personne de vendre, débiter, apprêter et manger de la viande les jours de jeûne prohibés et défendus par la religion catholique.

)) Mais ce qui est intolérable est le déni de la justice faite par les chambres mi-parties aux ecclésiastiques qui ont été maltraités par ceux de la religion prétendue; et l'on a vu l'impunité des homicides des prêtres par ce moyen. Ce que nous remontrons à Votre Majesté à ce qu'il lui plaise ordonner que tels cas soient ci-après traités en cour de Parlement, sans que les prévenus des crimes puissent être envoyés auxdites chambres.

y> Votre Mrtjesté sera informée que les ecclésiastiques sont molestés par ses officiers ou ceux des seigneurs, pour donner le dénombrement de leurs francs-fiefs et nouveaux acquits, et pour en rendre les hommages, ce qui leur revient à grands frais. Et, partant, nous vous supplions très humblement avoir égard à l'immunité et exemption du clergé de telles charges et autres.

» Les malversations qui se commettent souvent es diocèses de votre royaume, pour le fait des dîmes, pourraient être réprimées par le moyen des chambres, des dîmes érigées sur tels différends; mais elles sont rendues inutiles par le inoycn des fréquentes évocations qui surviennent par les coupables au moindre sujet. Nous sommes contraints do vous supplier très humblement de laisser auxdites chambres la puissance de juger desdits cas, nonobstant telles vocations qu'il vous plaira régler.

» Les pauvres ecclésiastiques et les bénéficiers rappellent à Votre Majesté de ce que vous aurez ordonné que les fermiers de leurs dîmes soient taxés et cotés au livre des tailles, à raison de leurs dîmes, ce qui les oblige à diminuer de beaucoup le prix de leurs termes. Ils attendent sur ce les effets de votre justice.

)) Finalement, nous vous prions très humblement que Tarchevêque de Bordeaux soit maintenu en son ancien droit de ne point payer de régale, sans avoir égard à Farrôt de votre cour de Parlement de Paris, donné Tan 1609 contre un chanoine d'Angouleme. »

Ce cahier, on le reconnaîtra, est empreint d'une remarquable modération. Le clergé, convaincu que la religion qu il enseigne est la véritable, prie le roi de Taider à ramener dans le sein de TÉglise ses frères égarés; mais à la condition qu'il ne sera employé envers eux que les soins de la douceur et de la modération. Il reconnaît les immunités accordées aux protestants, et il se borne à signaler les infractions aux édits de pacification. La demande qu'il adresse au roi de donner aux évêques le droit de visiter les livres mis en vente chez les imprimeurs n'est pas provoqué par l'esprit d'intolérance; il se défend contre les pièges et les ruses des ministres protestants qui insèrent leurs doctrines dans les livres catholiques, et font ainsi pénétrer leurs erreurs dans toutes les classes de la société.

Le tableau que fait le clergé du désordre qui règne dans l'administration de la justice frappera les regards. On remarquera que les cours souveraines se sont immiscées jusque dans le domaine de la conscience. Ce n'est pas le prêtre qui a le droit d'accorder l'absolution des péchés, c'est le Parlement qui enjoint d'absoudre, sans s'inquiéter si ce qu'il délie sur la terre le sera dans le ciel. Encore un peu, il statuera sur le dogme. La plaie de l'administration do la justice à cette époque, c'est la facilité des évocations.

Le Parlement accueille tous les appels. Cela s explique : les juges ont leurs épices, et Henri IV Ta dit, il y a peu d'années, au Parlement de Bordeaux : « Chez vous ce sont les grosses bourses qui gagnent les procès. »

Les doléances groupées dans ce cahier nous montrent toute une partie des mœurs de Tépoque; il était donc utile de les intercaler dans ce travail. Nous pourrions d'ailleurs nous en servir pour démontrer ce que nous avons déjà dit si souvent, qu il avait fallu à M. de Sourdis une fermeté surhumaine pour se dégager des ronces et des épines qui encombraient la voie dans laquelle il s'engageait, pour briser toutes les oppositions, et forcer les plus mutins à courber la tète sous le Pedum episcopal.

M. de Sourdis avait encore une qualité que le temps seul pouvait mettre en relief : il savait juger les hommes et les apprécier à leur valeur. Il put ainsi se choisir des coopérateurs et des auxiliaires qui comprirent la grandeur de ses vues, et qui furent heureux de s'y associer. Il devina les Levenier, les Delurbe, les iMoysset; il trouva au fond des cloîtrés où les renfermait leur humilité, des hommes intelligents, mais d'une ignorance complète des affaires du monde; il les attira à lui et développa leurs qualités. Il obtint ainsi des théologiens savants, des prédicateurs habiles, des confesseurs prudents qui rétablirent au sein des populations l'orthodoxie chancelante, et les ramenèrent au sentiment du respect dû à la religion. Par eux, il parvint, malgré les troubles qui agitaient le royaume, à maintenir dans le diocèse la paix et le principe de respect et d'obéissance à fautorité royale, et il put ainsi rendre dlmmenses services, non seulement à l'Église, mais encore à la Couronne et à l'État.

En se rendant aux États généraux, il confia, comme toujours, l'administration du diocèse à son vicaire général Delurbe. Cet ecclésiastique rendit, en son absence, des ordonnances qui méritent d'être citées.

Il y a toujours eu mésintelligence entre les curés et les religieux. On était alors dans l'usage d'aller à l'offrande aux messes des morts ; les curés s'y présentaient avant l'assistance, et les religieux prétendaient avoir le pas sur les curés et les bénéficiers. De là, des discussions, des scandales même; car on avait vu des ecclésiastiques se retirer

avec bruit de l'église, parce que leur droit de préséance avait été méconnu. L'affaire fut soumise en congrégation par un Jacobin au vicaire général, qui se borna à répondre que Monseigneur avait tranché la difTicullé en faveur des curés. Les religieux, mécontents, affectèrent de ne plus aller à l'offrande.

Il se fit représenter par les curés la liste de tous les maîtres d'école de la ville, afin de s assurer s'ils enseignaient aux enfants le catéchisme de la doctrine chrétienne. Quelques curés de campagne, obligés à la résidence, étaient continuellement à vaquer par la ville, sous prétexte d'affaires. Ordre leur fut intimé d'avoir à entrer au plus tôt dans leurs paroisses.

Le curé de Saint-Éloi avait laissé prêcher en son église Varchidiacre de Cernez. Le vicaire général le condamna pour ce fait à famende en ces termes :

« Après que le curé de Saint-Éloi a comparu et dit qu il a laissé prêcher ledit sieur archidiacre, estimant qu'il. fut assez approuvé étant du corps du chapitre, lequel est curé primitif de ladite église, et que le promoteur a insisté au contraire : le chapitre ne pouvant envoyer aucun pour prêcher s'il n'est approuvé; avons inhibé et défendu audit curé de Saint-Éloi de laisser prêcher aucun ecclésiastique s'il n'avait l'approbation d'icelui, sous peine d'excommunication ipso facto. Condamnons ledit curé, pour avoir manqué à ce devoir, à seize sols envers les pauvres de Saint-André, qu'il paiera présentement, autrement sera retenu. »

GHAPITRPÎ^XIX.

Les États généraux. — Le cardinal de Sourdis préside la chambre du Glerg-é. — La Paulette. — Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. — Discours de Du Perron. — Harangue de Richelieu, évêque de Luçon.

Les États généraux qui, cFabord, devaient se réunir à Sens le 10 septembre, furent appelés à Paris le 13 octobre, et, sur leur demande, le roi désigna le couvent des Augustins comme le lieu de leur réunion.

L'assemblée du clergé choisit pour son président le cardinal de Joyeuse; mais ce prince de l'Église étant presque aussitôt tombé malade, M^' de Sourdis fut prié de prendre à sa place la direction des débats, et on lui adjoignit le digne cardinal de La Rochefoucauld.

Les États généraux eurent à délibérer sur deux des plus grandes réformes de notre politique moderne : l'abolition de la vénalité des charges et la séparation de l'ordre temporel d'avec Tordre spirituel.

La part considérable que l'archevêque de Bordeaux prit à ces discussions, l'intérêt quelles présentent par elles-mêmes, nous obligeront à entrer dans d'assez longs détails; nous les puiserons dans les procès-verbaux mêmes de l'assemblée (^).

Les États s'ouvrirent le dimanche 26 novembre par une messe solennelles où assistèrent le roi, la reine régente et toute la cour. Elle fut célébrée par l'évêque de Paris. Après l'évangile, le cardinal de Sourdis monta en chaire, et prit pour texte de son sermon : Deum timete, Regem honorificale. C'était ce texte même qui l'avait fait dénoncer par le Parlement de Bordeaux comme coupable de lèsemajesté. On ne pouvait se venger plus spirituellement. D'après le

(') Voyez ces procès-vcrbuux dans 1er Documents sérieux pour servir à l'histoiie de France, par Cimber et d'Anjou.

procès- verbal, d il fut fort loué de Leurs Majestés et do tous les auditeurs. »

Le jour de la fête de la Toussaint, le cardinal de Sourdis dit la messe, assisté de Tabbé de la Yermesse, avec chappe; des archidiacres de Cahors et de Tarbes pour diacres d'honneur; du doyen de Xaintes, qui chanta TEvangile, et du grand chantre du iMans pour sousdiacre d'office. L'archevêque de Lyon fit la prédication. Après la communion, le cardinal de Sourdis administra la sainte Eucharistie aux trois ordres, qui allèrent six à six à fautel, « avec telle dévotion, que leur ferveur et piété fut admirée de tous les assistants, comme aussi le sujet en était très digne, j)

En 1604, pressé par le besoin d'argent, Henri lY avait rendu légale l'hérédité des magistratures, et consacré à perpétuité le nombre exorbitant des charges de judicature et de finance. Dans ce but, il avait établi le droit de la Paulette. Ce droit donnait aux possesseurs de ces charges la faculté de les transmettre à leurs héritiers, à la condition par ceux-ci d'acquitter tous les ans le ci soixantième denier de la finance à laquelle lesdites charges avaient été évaluées. »

Le Gouvernement du roi avait projeté de fiùre payer par anticipation le montant de cet impôt pour l'année 1615. La première délibération de la chambre de la noblesse porta sur cette question, et il fut résolu (( qu'il serait fait instance et supplication à Sa Majesté, à ce qu'il lui plût ordonner que le paiement de ce droit annuel fût sursis et suspendu, et que les officiers ne fussent tenus à le payer qu'au préalable les États n'eussent avisés ensemble ce qui serait du bien du service du roi et de l'État sur ledit droit. »

Cette détermination prise, la noblesse pria le clergé de se joindre à elle. La chambre ecclésiastique y consentit, mais à la condition que le tiers-état serait, au préalable, averti et consulté.

Cette proposition, portée au sein du troisième ordre, y causa une vive agitation. La plupart des députés du tiers étaient précisément des officiers qui avaient acheté leurs charges. Ils étaient donc sérieusement menacés dans leurs inlérèls. l^our parer le coup, ils répondirent à ce projet par un autre qui en était la contre-partie.

Le lieutenant-général de Lyon et trois autres diputésse rendirent

au nom du tiers, dans la salle du clergé et dans celle de la noblesse, pour déclarer qu'il adhérait à la demande du sursis sur la perception du droit de la Paulette aux deux conditions suivantes :

D'abord, le roi serait supplié, pour donner quelque soulagement au pauvre peuple, qui ne pouvait plus supporter les impositions qu'on levait sur lui, de surseoir à l'envoi des commissions pour la levée des tailles, jusqu'à ce que les États eussent été consultés, ou tout au moins de les réduire d'un quart et de les ramener au taux de l'année 1506; secondement, attendu que, par la surséance du droit de la Paulette et de la réduction des tailles, on retrancherait beaucoup des linances de Sa Majesté, il serait sursis par la même raison au paiement des pensions de gratification.

Les deux ordres reconnurent qu'en principe la demande du tiersétat était fondée ; mais le cardinal de Sourdis fit observer, au nom de la Chambre qu'il présidait : « qu'en toutes choses, l'ordre était nécessaire et la confusion dangereuse; qu(3 Messieurs de la noblesse ayant proposé deux chefs et demandé l'assistance de deux autres ordres pour en faire prière au roi, leur proposition ne regardant qu'à la surséance et sur des choses hâtées et pressées, on ne devait y ajouter d'autres points d'importance, et qui ne devaient être que mûrement traités. )) Il proposait donc de délibérer d'abord sur le projet de la noblesse comme ayant été présenté le premier, et de s occuper ensuite de celui du tiers-état.

Après divers pourparlers, Savaron, lieutenant-général de Clermont, vint déclarer au clergé que le tiers -état reconnaissait que ce serait couper à la racine le mal du droit annuel si l'on supprimait la vénalité des charges; mais il se plaignit amèrement de ce que, par la surséance de l'annuel, on compromettait la fortune de tous les ofTiciers de judication et de finances, desquels il y avait un grand nombre dans leurs chambres. Il finit par prier le clergé de ne pas mépriser ses observations, ajoutant que le tiers allait se jeter au pied du roi pour lui faire entendre sa juste demande.

Sur ce refus, le clergé et la noblesse envoyèrent une députation au Louvre, et le cardinal de Sourdis vint redire à la chambre ecclésiastique les bonnes paroles du roi. Louis XIII avait promis de faire droit à la prière des deux ordres et de leur accorder tout ce qui serait équitable. Néanmoins, Sa Majesté engageait lesdits ordres à dresser au

plutôt leurs cahiers, et à ne pas se détourner de leurs travaux pour s'occuper de propositions extraordinaires.

La question de la vénalité des charges était trop sérieuse pour ne pas préoccuper les esprits. Un financier, du nom de Jean de Beaufort, publia un livre par lequel il proposait de racheter toutes les charges en dix ans. La noblesse accueillit avec empressement cette proposition, et le vidame de Chartres, avec six députés, fut délégué par elle vers le chancelier, qui se hâta de nommer une commission pour examiner les combinaisons de Beaufort. Les commissaires furent MM. de Thou, de Yic, Janin, Jambeville et Arnault.

La commission adopta en principe le projet de Beaufort. Mais, plus prudente que le financier, elle y fit diverses modifications dans Fintérêt des titulaires actuels des charges de judicature et de finances.

Ces modifications ayant été approuvées par la noblesse, elle fit accueillir le projet par le clergé, et, de concert avec lui, elle invita le tiers à s en occuper.

Mais ce n'était pas l'affaire de la troisième chambre. En proposant aux deux autres ordres de supprimer la vénalité des charges, le tiers avait compté sur les embarras du trésor et sur l'impossibilité où il était de faire face aux dépenses nécessaires. Aussi jeta-t-il les hauts cris lorsqu'il eut connaissance du projet de Beaufort, qu'il accusa d'avoir de mauvais desseins; il prétendit que le roi seul devait entreprendre une si grande et si héroïque action.

Le Parlement, dont les intérêts étaient lésés, se hâta d'adopter les idées du tiers, et pour trancher la question, il fit arrêter Beaufort et saisir son livre.

Mais la cour suprême avait compté sans M. de Sourdis : le président de la chambre ecclésiastique avait compris la grandeur et l'importance de la mission des États généraux. Il pensait que les députés devaient être la première puissance après le roi, et il considéra l'acte du Parlement comme une violation de leurs privilèges. Il décida, en conséquence, la chambre à porter plainte à Louis XIII, et à demander sûreté pour la personne de Beaufort et de son associé Parisis, dont la vie avait été menacée par des olficiers du Parlement. Le roi s'empressa de donner satisfaction au clergé, et le prévôt du Parlement fut obligé de restituer les exemplaires du Mémoire de Beaufort qu'il avait saisis.

Malgré celte éclatante réparation, le tiers, excité par le Parlement, persista dans son refus d'accueillir la surséance du droit de la Paulelte. De leur côté, le clergé et la noblesse décidèrent de passer outre, et ils rédigèrent d'un commun accord quatre articles qui demandaient, dans certaines conditions, la suppression de la vénalité des charges, et ils décidèrent de les placer en tête de leurs cahiers.

Cette question si importante résolue, le clergé, sur la proposition du cardinal de Sourdis, arrêta que le roi serait supplié d'ordonner la [)ublication des Canons du Concile de Trente.

La noblesse, invitée à se joindre à la chambre ecclésiastique, hésita quelque temps; mais, sur les explications que fournirent le cardinal de La Rochefoucauld et les évêques de Beauvais et d'Aire, elle donna pleine et entière adhésion à cette demande.

•Il en fut autrement du tiers-état. Le président Miron, prévôt des marchands de la ville de Paris, qu'il ne faut pas confondre avec son frère, l'homme illustre qui fit tout pour les embellissements de Paris sous le règne d'Henri IV; Miron, disons-nous, repoussa très énergiquement l'idée de la publication du Concile de Trente. Toutes les instances, toutes les observations des députés du clergé furent inutiles, et les deux premiers ordres durent encore une fois passer outre sans l'appui du tiers.

Le cardinal de Sourdis, comme d'ailleurs une grande partie de la chambre ecclésiastique, désirait le mariage du roi avec une princesse d'Espagne. Il lui semblait qu'une alliance avec un gouvernement essentiellement catholique était la meilleure manière d'obliger les prétendus réformés à rester dans l'obéissance du roi , et d observer la paix qu'ils avaient tant de fois jurée. Sur sa proposition, le clergé et la noblesse arrêtèrent : (( que Leurs Majestés seraient suppliées de vouloir continuer et conduire à une heureuse consommation le traité des alliances de la Cour de France avec celle d'Espagne, en parachevant le mariage du roi et de Madame avec le prince et l'infante d'Espagne. »

Sur les observations de Colin, recteur de la Faculté de Théologie, le cardinal de Sourdis, le cardinal Du Perron, l'évêque de Beauvais

et autres députes de rassemblée du clergé, dressèrent un projet en treize articles, pour demander au roi qu il voulût bien réformer les universités du royaume, et notamment celle de Paris, et permettre aux Jésuites d'y enseigner. La noblesse approuva le projet; néanmoins, ce ne fut que trois ans après que, par un arrêt du conseil (15 février 1618), les Jésuites obtinrent d'enseigner publiquement.

Quelques membres de la noblesse avaient proposé de demander au roi rétablissement d'une chambre composée de députés des trois ordres, pour rechercher les malversations opérées en matière de finances. Le cardinal de Sourdis, convaincu que nul ne doit être distrait de ses juges naturels, fut d'avis de rejeter le projet. Il fit remarquer que, dans d'autres circonstances, on avait voulu créer ainsi des cours spéciales, et que ces cours avaient toujours produit plus de mal que de bien. Néanmoins, la noblesse persista et entraïUii avec elle le clergé; mais, sur les observations que le roi fit adresser aux deux ordres par le président Janin, la chambre ecclésiastique se rangea à l'avis de son président et laissa la noblesse agir seule.

Enfin, après plusieurs pourparlers, le roi agréa qu'une commission de trente-six députés, douze par ordre, fut chargée d'examiner l'état des finances. Ces députés firent des observations très sages; ils demandèrent d'abord que les finances fussent partagées en deux grandes divisions : l'une concernant la maison du roi, l'armée, les

ambassades, les guerres ; la seconde, le paiement des juges, des

officiers, rentes constituées, ponts, péages et réparations; puis, qu'un contrôle permanent fût placé à côté des intendants.

Les commissaires insistèrent surtout sur fabolition des pensions. Autrefois, dirent-ils, les Français rendaient à leurs rois une obéissance désintéressée. L'abus des pensions engendre la cupidité, soulève la jalousie et ruine fÉtat; il est donc nécessaire de le supprimer.

Divers duels éclatants ayant eu lieu dans Taris pendant la tenue des États, la chambre ecclésiastique, sur la proposition de son président, fit prier le roi de remettre en vigueur les édits sur les combats singuliers. Le roi ayant trouvé celte demande juste et raisoimable, le clergé finséra dans son cahier.

A peine cette question était-elle résolue, (|u il en surgit une beau-

coup plus sérieuse et plus compliquée. Le député de la noblesse du Limousin ayant offensé de coups de bâton le lieutenant dHJzerches, député du tiers-état du Bas-Limousin, le tiers porta plainte au roi, qui renvoya l'affaire au Parlement.

La noblesse se plaignit à la chambre ecclésiastique, et le cardinal de Sourdis, qui présidait, répondit :

« L'ordre du clergé a appris avec un extrême mécontentement qu'il y avait quelque altercation entre Messieurs de la noblesse et ceux du tiers-état, sans qu'elle ait eu particulière connaissance de la vérité du sujet, sauf par la rumeur publique.

» De pareils débats sont pénibles; il eût été de la dignité du tiers de soumettre l'affaire aux États généraux. La chambre ecclésiastique, pénétrée de ses devoirs, se fût efforcée, dans l'intérêt du bien public et de la considération dont doivent s'entourer les États, de rechercher tous les accommodements possibles, et d'assurer la paix et la bonne intelligence entre les deux chambres. »

Ainsi, tandis que le tiers faisait bon marché de ses privilèges et de la haute position qu'il occupait, le président de l'ordre ecclésiastique s'efforçait d'augmenter l'importance des représentants de la nation.

Presque aussitôt après, s'offrit pour l'ordre ecclésiastique une occasion de faire connaître les principes de l'Église gallicane sur les rapports du pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel.

Le tiers-état voulait se venger des échecs qu'il avait subis dans la question de la vénalité des charges et de la réforme des Universités.

Sur la proposition de Miron, son président, il décida de placer en tête du cahier général des États le principe suivant :

« Pour arrêter le cours de la pernicieuse doctrine qui s'introduit depuis quelques années contre les rois et les puissances souveraines établies de Dieu, par des esprits séditieux, avides de troubles et de désordre, le roi sera supplié de faire arrêter en l'assemblée de ses États j comme loi fondamentale du royaume, que, étant reconnu souverain de son État, ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il n'y a puissance en terre, quelle qu'elle soit, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun droit sur son royaume, et qui puisse dispenser ou absoudre, pour quelque cause que ce soit, tous sujets de la fidélité et obéissance qu'ils lui doivent. Tous les sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, tiendront cette loi pour sainte et

véritable, comme conforme à la parole de Dieu, sans distinction équivoque ou limitation quelconque.

D Celte loi sera jurée par tous les députés des États d'ores et en avant, par tous les bénéficiers et officiers du royaume avant que d'entrer en possession de leurs bénéfices et d'être reçus en leurs ofiices; tous précepteurs, régents, docteurs et prédicateurs, tenus de renseigner, et publier que l'opinion contraire, même qu'il soit de tuer et déposer nos rois, s'élever et rebeller contre eux, secouer le joug de leur obéissance pour quelque occasion que ce soit, est impie, détestable, contre vérité et contre l'établissement de l'état de la France, qui ne dépend immédiatement que de Dieu; que tous livres qui enseignent telle fausse et perverse opinion seront tenus pour séditieux et damnables; tous étrangers qui l'écriront et publieront, pour ennemis jurés de la couronne; tous sujets de Sa Majesté qui y adhéreront, de quelque qualité et condition qu'ils'soient, pour rebelles, infractcurs des lois fondamentales du royaume, et criminels de lèsemajesté au premier chef; et s'il se trouve aucun livre ou discours écrit par étranger ecclésiastique ou d'autre qualité qui contienne proposition contraire à ladite loi, directement ou indirectement, seront, les ecclésiastiques des mêmes ordres établis en France, obligés d'y répondre, les impugner et contredire incessamment, sans respect, ambiguïté ou équivocation, sous peine d'être punis de même peine que dessus, comme fauteurs des ennemis de cet État.

» Et sera ce premier article lu par chacun an, tant aux cours souveraines qu'es bailliages et sénéchaussées dudit royaume, à l'ouverture des audiences, pour être gardé et observé avec toute sévérité et rigueur. »

« Cette proposition, dictée par les docteurs de l'Université de Paris, avait été combattue par la Faculté de Théologie, dont le recteur vint protester au sein des Étals. Le tiers l'accueillit sans remarquer qu'elle était en opposition avec l'ancien droit français, d'après lequel le roi lient sa couronne de Dieu et du peuple. En eflel, si le roi tient son pouvoir de Dieu seul; si toujours, et en tous cas, les sujets doivent lui obéir, sans que nulle autorité puisse jamais s'entremettre, quel besoin aura-t-il d'Etats généraux et de Parlement pour exécuter ses ordres? Ne pourra-t-il, ne devra-t-il pas dire : l'Etat, c'est moi, et non pas moi et les États généraux; non pas moi et le clergé, b

noblesse et le peuple; non pas moi et les deux chambres; non pas moi et le Parlement; moi seul, et point d'autres?» (Tiré de Rohrbacher.)

Certes, ce n'est pas ainsi que le comprenaient nos pères, plus soucieux de leur dignité et de leur indépendance. Sans remonter à Clovis, dont le père, Childéric, fut chassé par les Francs parce qu'il outrageait leurs filles, ne voyons-nous pas, en 800, Charlemagne demander l'approbation des grands et la sanction du pape Léon III pour partciger son empire entre ses fils?

En 817, Louis-le-Débonnaire convoque à Aix-la-Chapelle la généralité de son peuple pour partager l'empire de France entre ses trois fils : Lothaire, Louis et Pépin, et sa charte de partage débattue, délibérée, consentie par tous les hommes libres, confirmée et jurée de nouveau en 821, est enfin envoyée à Rome et ratifiée par le pape Pascal. Ce vote de la nation, cette sanction demandée au pouvoir spirituel, n'étaient-ils pas la confirmation de la doctrine soutenue par Hincmar, le grand archevêque de Reims, que le roi tient sa couronne de Dieu et du peuple?

Plus tard encore, vers la fin du X^ siècle, à la mort de Louis IV, son oncle Charles, duc impérial de Lorraine, réclame l'héritage royal. Mais un autre archevêque de Reims, Adalberon, lui répond que le royaume de France ne s'acquiert pas par droit héréditaire; et sur ce principe fondamental, rappelé par le prélat, l'assemblée nationale de 987 repousse les prétentions de l'héritier direct de Charlemagne, et élit à sa place le duc de France Hugues Capet et son fils Robert.

Cette doctrine d'Hincmar, d'Adalberon, avait été préconisée de nouveau au XVII* siècle, par Suarès et Rellarmin; mais telle était la puissance des légistes de ce temps, qu'ils faisaient lacérer et brûler de la main du bourreau les écrits de ces savants casuistes.

L'article que l'on vient de citer, soutenu avec vivacité par le gouvernement de Picardie, fut combattu par les députés de la Guienne, qui, cependant, finirent par se ranger du côté de la majorité.

Le danger des propositions émises par les meneurs du tiers-état ne pouvaient échapper à la sagacité du président de la Chambre ecclésiastique. Il se hâta de les signaler à l'ordre du clergé, et lui lit remarquer que, sous le prétexte apparent de prendre les intérêts du roi, on cherchait en réalité à susciter un schisme entre les

catholiques, et à mettre en opposition Tautorité du pape et du Saint-Siège avec celle du roi, et à altérer ainsi Tunion et la bonne intelligence qui avaient toujours régné entre eux.

Il détermina le clergé à engager les deux autres Chambres à n'entrer en aucune délibération sur les matières qui regardaient la foi, la religion, la hiérarchie, la police et la discipline de TÉglise, sans en avoir au préalable averti la chambre ecclésiastique. De son côté, l'ordre du clergé prenait rengagement de ne délibérer sur aucune question qui regardait leur état et ordre particulier, avant de sètre concerté avec eux.

La noblesse fit aussitôt répondre qu'elle admettait parfaitement ne pouvoir ni ne devoir prendre aucune résolution sur les matières touchant à la foi, à la religion et aux choses ecclésiastiques, sans avoir pris le conseil de Messieurs du clergé, quelle reconnaissait comme les vrais et les légitimes docteurs chargés de lui enseigner la loi et la doctrine de TÉglise.

M. de Sourdis remercia vivement les députés de la noblesse de leurs paroles si prudentes et si courtoises. Le tiers-état, au contrair<% par l'organe de Marmiesse, capitoul de Toulouse, repoussa très vivement les observations de la chambre ecclésiastique. Cependant, après un débat de quelques jours, et sur les instances des députés de la Guienne, il fut décidé que l'article serait envoyé en communication aux deux autres chambres. La Picardie seule persista dans son opposition primitive.

Lorsque les députés envoyés par le tiers à l'ordre du clergé eurent rempli leur mandat, le cardinal de Sourdis répondit à Marmiesse et à ses collègues, qu'il louait fort Messieurs du tiers d'avoir pris la sage résolution de leur envoyer l'article ; « puis il les exhorta à se soumettre non seulement sur les matières de la foi, mais aussi en ce qui regardait la discipline et la police de l'Église, à ce qui en serait ordonné et prescrit par ceux que Dieu avait établis docteurs, directeurs et surintendants en icelle; que ladite communication serait inutile si elle n'était suivie de cette soumission importante pour la tranquillité de FÉglise, et pour la condamnation et vitupération des schismes et hérésies.

L'article fut aussitôt"après 'mis en délibération par la chambre ecclésiastique. Ouelques orateurs dirent qu'il était bon, en ce qu'il

semblait vouloir protéger la personne des rois contre toutes tentatives criminelles, mais qu'il contenait des choses vicieuses, captueuses et inutiles, desquelles les États du royaume ne pouvaient ordonner ni décider. La plupart soutinrent, au contraire, que ce que Ton prétendait introduire et prescrire par cet article, serait sans effet sur les consciences des factieux qui auraient quelque mauvais dessein sur le roi ; que c'était un moyen pour faire ouverture à d'autres désordres, même à former un schisme et sécession dans l'Eglise catholique. En effet, cette assertion faisait les États juges de la parole de Dieu, leur permettait de l'interpréter souverainement, de lier ainsi les consciences. C'était, par là, placer les États au dessus des Conciles généraux et les investir de la puissance de l'Église universelle. A son tour, le cardinal de La Rochefoucault s'éleva contre les auteurs et les défenseurs dudit article, ce parce qu'ils semblaient accuser l'Église catholique d'approuver la doctrine impie du parricide, et rappela à la chambre que les décrets du Concile de Constance avaient anathématisé les fauteurs de ces opinions, et que récemment la Congrégation de l'Index, dont il faisait partie lui-même, avait condamné le livre de Becanus, où ces théories sont développées.

Après avoir résumé les débats et pris l'avis de l'ordre, le cardinal de Sourdis fit inviter la noblesse et le tiers à ne pas insérer cette proposition dans leurs cahiers, puisque déjà les doctrines que l'on se proposait de combattre avaient été suffisamment condamnées par rÉglise.

La noblesse s'empressa d'adhérer à l'invitation du clergé, et, sur finvitation de l'archevêque de Bordeaux, les deux ordres nommèrent des députés qui furent chargés de communiquer leur opinion au tiers-état. Le cardinal Du Perron fut chargé d'être leur interprète. La harangue de ce prince de l'Église est importante en ce qu'elle expose les sentiments du clergé de France à cette époque. Il distingue trois choses mêlées ensemble dans l'article du tiers-état : 1° il condamne comme hérétique et impie, à la suite du Concile de Constance, la doctrine qu'il est loisible à tout individu de tuer un roi dès qu'il est tyran; 2° il reconnaît que le roi de France n'a point de supérieur temporel sur terre, comme c'était le cas de quelques autres; 3° sur le point politique, savoir : Le roi tient son pouvoir tellement de Dieu, qu'il ne peut en être privé, ni son peuple absous du serment de fidé-

lité, dans aucun cas, ni par aucune autorité quelconque; le cardinal fait voir que de prétendre ériger cette proposition en loi et dogme, et déclarer le contraire impie et détestable comme faisait le tiers-état, c'est tomber en plusieurs manifestes et graves inconvénients : 1^ C'est forcer les âmes et tendre des pièges aux consciences en les obligeant de croire et de jurer, comme doctrine de foi et conforme à la parole de Dieu, une doctrine dont le contraire est tenu pour vrai par toutes les autres parties de VÉglise catholique, et Ta été jusqu'ici par leurs propres prédécesseurs; 2" C'est renverser de fond en comble l'autorité de rÉgiise et ouvrir la porte à toutes sortes d'hérésies que de vouloir que les laïques osent entreprendre de juger la foi et décider des parties d'une controverse, et prononcer que l'une est conforme à la communion du chef et dos autres parties de TÉglise, et sans confesser que l'Eglise a été depuis tant de siècles non l'Église de Dieu, mais la synagogue de Satan; non l'épouse du Christ, mais l'épouse du diable; 8'^ C'est non seulement rendre le remède que l'on veut apporter au péril des rois inutile en enfermant, par le mélange d'une chose contredite, ce qui est tenu pour certain et indubitable; mais même, au lieu d'assurer la vie et l'état de nos rois, c'est mettre en plus grand péril l'un et l'autre, par la suite des guerres et autres discordes et malheurs que les schismes ont accoutumé d'attirer après eux (*).

Du Perron démontre ces divers points, surtout le premier, avec une érudition prodigieuse et bien digérée. Il établit tout d'abord deux choses : l'une, que non seulement toutes les parties de l'Église tiennent qu'en cas de princes hérétiques ou apostats les sujets peuvent être absous du serment fait à eux ou à leurs prédécesseurs, mais encore que depuis onze cents ans il n'y a eu siècle auquel en diverses nations' cette doctrine n'ait été crue et pratiquée; l'autre chose, que cette doctrine a été constaunnent tenue en France, où nos rois, et particulièrement ceux de la dernière race, l'ont protégée par leur autorité et par leurs armes; où nos pères l'ont appuyée et maintenue; où tous nos évoques et docteurs scholastiquos, depuis que l'école de la théologie est instituée jusqu'à nos jours, l'ont écrite, prêchée et enseignée; et où finalement tous nos magistrats, ofllciers et jurisconsultes l'ont suivie et favorisée, même souvent pour des crimes de

(') Kmpruiilé à Koliii)a<li(M-. (Wstohe géncrnlc de VEglixc.)

religion plus légers que riiérésie et Tapostasie. Voilà ce que le cardinal Du Perron avance, soutient et prouve au long, avec l'approbation du clergé de France et de la noblesse.

Ce discours abonde en observations frappantes et quelquefois poignantes de justesse. Il dit au tiers-état : « Il n'y a que vingt-cinq ans que ceux de votre ordre, emportés par le tumulte du temps, voulurent établir en pleins États une loi fondamentale d'État, toute contraire à celle de votre article. » Pour refuser à l'Église et à son chef le pouvoir d'absoudre du serment de fidélité, les partisans de l'article s'appuyaient beaucoup sur Barclay, auteur catholique d'Angleterre. Du Perron leur ftnt voir que Barclay admet quelque chose de bien autrement dangereux, savoir : que les peuples peuvent secouer le joug des rois et s'armer contre eux en deux cas : lorsque le roi tend à ruiner le royaume ou la république, ou quand il veut rendre le royaume feudataire d'un autre.

Or, qui ne voit que le peuple étant ainsi juge dans sa propre cause, le sort des rois est bien autrement en péril que quand le jugement appartient à TÉglise et à son chef. Cependant Barclay était un des écrivains qu'on célébrait et qu'on chérissait. Car, ajoute le cardinal, pourvu qu'un auteur dise quelque chose contre le pape, qu'il mette tant qu'il voudra le salut des rois sous les pieds du peuple, il est embrassé, chéri et adoré.

Les cnoses étaient en cet état lorsque le Parlement intervint aux débats, et, par arrêt du 31 décembre IG14, défendit aux États de soulever cette question, par la raison, dit-il, que le roi ne reconnaît aucun supérieur ou temporel de son royaume, sinon Dieu seul, et que nulle puissance n'a droit ni pouvoir de dispenser ses sujets du serment de fidélité et obéissance qu'ils lui doivent, ni le suspendre, priver ou déposer de son royaume, et moins d'attenter ou faire attenter par autorité, soit publique, soit privée, sur sa personne sacrée.

Étrange prétention! le Parlement affectait de se constituer le gardien des libertés publiques, et par cet arrêt il les annulait d'un seul coup ; et en mettant le roi au dessus de toute censure, de tout contrôle, il proclamait la monarchie absolue.

Dès qu'elle eut connaissance de cet arrêt, la Chambre ecclésiastique résolut de protester, et, le samedi 3 janvier, elle députa le cardinal de

Sourdis pour se plaindre au roi de ce que le Parlement voulait limiter et restreindre la liberté de ses États et se mêler des affaires qu ils avaient à traiter, avec supplications très humbles à Sa M;ijesté d'arrêter le cours desdites propositions et arrêts. Le cardinal s'acquitta de son mandat avec son énergie habituelle. Il fut vivement appuyé par Du Perron, dont l'autorité était si grande en ces matières. Cependant, le roi éluda la question en disant qu'il aviserait avec l'avis de sou conseil.

En sortant du Louvre, la Chambre ecclésiastique adressa au roi la supplique suivante :

« Les détestables parricides commis en personnes sacrées de nos rois ont fait connaître, par expérience ou malheur de la France, que les lois et les peines temporelles n'étaient pas sulîîsantes pour en détourner les damnables meurtriers qui, enduits et séduits par les artifices du diable, ont présumé, en commettant telles abominations, d'éviter les peines éternelles. C'est pourquoi les prélats ecclésiastiques de votre royaume, auxquels Dieu a commis le soin et la conduite des âmes et des consciences de vos peuples, ont estimé être leur devoir et autorité pastorale, pour arracher et détourner cette abominable fureur, rébellion et parricide, du cœur et de la pensée de tous ceux qui veulent obéir à la loi du Saint-Esprit, prononcé par l'oracle infaillible de l'Eglise universelle, et éviter la damnation éternelle préparée à ceux qui y contreviennent, de renouveler et faire publier le décret de la session du Concile de Constance, par lequel décret tous ceux qui, sous quelque prétexte que ce soit, voudraient maintenir qu'il est permis d'attenter à la personne sacrée des rois, et même de ceux qu'on prétendrait être tyrans, sont déclarés abominables, hérétiques, et condamnés aux peines éternelles. »

Cette motion fut soumise au tiers, qui l'éluda.

Pendant ce temps, le Grand Conseil avait examiné la question, et le prince de Condé, se faisant l'organe des conseillers, avait demandé au roi d'interdire au clergé et au tiers-état la discussion de cet article et de l'évoquer à lui, laissant d'ailleurs aux trois ordres la faculté de finsérer dans leurs cahiers ou de l'en écarter.

En apprenant ces détails, le cardinal de Sourdis invita la Chambre ecclésiastique à faire une nouvelle démarche près du roi par ses d('[)utés, pour protester de nouveau contre la décision du Parlement.

La Chambre s'ein pressa craccueillir coite proiiosilion, et le délégua avec les cardinaux Du Perron, de F^a Rochefoucault et de Bonzy pour se rendre au Louvre. Néanmoins, le roi porta un arrêt qui défendait aux États de s occuper désormais de cet article, et au Parlement d'enregistrer sa sentence.

Les lettres-patentes du roi s'appuyaient sur ce motif, que l'article proposé par le tiers avait soulevé des différends entre les trois ordres. Le cardinal de Sourdis crut devoir soumettre ces lettres à fexamen de la Chambre ecclésiastique, en lui faisant remarquer qu'il n'était pas exact que cette question eût divisé les trois ordres, puisque le clergé et la noblesse avaient toujours marché parfaitement d'accord, et qu'en ce moment même le tiers examinait la motion faite par le clergé de demander au roi la publication du décret du Concile de Constance sur les régicides.

L'illustre président fit remarquer surtout que le roi n'avait pas donné satisfaction aux Etats sur l'arrêt du Parlement, quoique la Cour portât atteinte à leur dignité et à leur autorité; enfin, il fit comprendre à la Chambre qu'il était de son devoir de sauvegarder l'intégrité de l'autorité ecclésiastique, à l'encontre de laquelle nulle Cour souveraine ne pouvait rien faire ni rien préjudicier.

En conséquence, il fut décidé que la Chambre surseoirait à l'examen de toutes les questions jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de lui donner satisfaction.

La noblesse s'empressa d'adhérer à toutes les conclusions de l'ordre du clergé; mais pour prouver au Parlement qu'elle avait bien compris le mobile qui le faisait agir, c'est à dire que, sous le fallacieux prétexte du bien général, il ne voulait que se venger des deux ordres qui avaient demandé la suppression de la vénalité des offices, elle renouvela à la Chambre ecclésiastique la proposition de faire de nouvelles instances près du roi pour la suppression de la Paulette.

Le roi reçut les députés des deux ordres au sein du Grand Conseil. L'évêque d'Angers prit la parole en leur nom et développa leurs griefs ; mais le roi se borna à répondre qu'il désirait que les cahiers généraux lui fussent présentés, et que quand il en aurait pris connaissance il se prononcerait.

Le cardinal de Sourdis et le cardinal Du Perron intervinrent alors, et prièrent le roi de leur permettre de récuser d'ores et déjà

Topinion des membres du Conseil qui appartenaient à la prétendue réforme ou qui étaient notoirement connus pour soutenir les protestants. C'était désigner clairement le duc de Bouisson et le prince de Condé. Le duc répondit très vivement qu il s'agissait d'un point touchant l'autorité du roi et non d'un point de religion ; que s'il en avait été autrement il se fût abstenu, à cause de sa position. « C'est sagement parlé, répliqua le cardinal de Sourdis, et vous avez raison de déclarer que vous ne voulez pas connaître d'un point de religion. Mais nous, les princes et les pasteurs de l'Eglise, nous vous disons que vous touchez à une question de discipline et de foi, et que vous devez vous abstenir. »

(( Avant de parler ainsi, monsieur le Cardinal, s'écria le prince de Condé, vous devriez vous mettre un peu de plomb dans la cervelle.» c( Certes, répliqua M. de Sourdis, ce n'est pas celui qui est dans votre tète que je prendrais. i> Le prince de Condé bondit sur son fauteuil, et s'élançant vers Son Éminence : (( Si je ne me retenais, dit-il, je vous apprendrais comme on parle aux gens de ma condition.» M. de Sourdis le toisa dédaigneusement du regard ; puis il s'inclina en souriant vers la reine, comme pour lui demander pardon de l'inconvenance de M. de Condé. Marie de Médicis prit alors la parole, et promit aux députés de trouver quelque expédient pour leur donner satisfaction.

Bien convaincus par cette scène que l'on n'obtiendrait aucune concession du clergé et de la noblesse, la reine-mère et le roi envoyèrent aux deux ordres le chancelier Villeroy et le président Jeannin, et il fut arrêté : i'' qu'un imprimeur qui avait publié Tarrèt du Parlement avant qu'il n'eût été signé, serait mis en prison ; 2° que le roi ne se bornerait pas à évoquer la demande du tiers-état, mais qu'il la retirerait, et que pour les autres plaintes le clergé les placerait en tête de ses cahiers.

Lorsque ces résolutions furent connues du tiers, elles soulevèrent parmi ses membres un violent tumulte. Les députés de Guienne les approuvèrent hautement, tandis que ceux de Picardie firent entendre de vives protestations. Le débat dura trois jours. Enlin, il fut décidé que le cahier général commencerait par Tarlicle ^ , et qu'à la place du l" on mettrait : « Le premier article a été ci-devant et par avance présenté au roi par son exprès commandement, et lequel

il a promis de répondre et d'y pourvoir; ce que Sa Majesté est très humblement suppliée de faire. »

De son côté, le clergé renouvela, en tête de son cahier, la demande qu'il avait faite de la publication du décret du Concile de Constance sur les régicides. Ces nouvelles produisirent à Rome la plus vive satisfaction. Le pape s'empressa d'adresser aux deux premiers ordres . deux brefs particuliers qui leur furent remis par l'évêque de Monsepulcian, nonce de Sa Sainteté.

Toutefois, la noblesse ne crut pas devoir en prendre connaissance sans avoir sollicité l'agrément du roi. Le Parlement, de plus en plus irrité de la persistance que mettaient le clergé et la noblesse à demander la suppression de la vénalité deâ charges, fit de nouvelles démarches près du roi, et les deux premiers ordres, de leur côté, décidèrent que Leurs Majestés seraient suppliées de permettre aux États généraux de rester réunis après la remise des cahiers, non pour faire de nouvelles propositions, mais pour être en mesure de fournir au Conseil du roi les explications qui seraient nécessaires.

On avait à redouter, en effet, que dans son impuissance à satisfaire à tant d'exigences opposées, la Cour ne trouvât plus simple de ne donner aucune suite aux griefs exposés par les trois ordres. Mais le Conseil du roi s'opposa tellement à cette prétention comme constituant une nouveauté dangereuse, que les États reçurent l'ordre de présenter leurs cahiers dans le plus bref délai. Le clergé se hâta de rédiger le sien.

Le premier article contenait la demande de la publication du Concile de Trente.

Le second, qui avait trait au rétablissement de la religion catholique dans le Béarn, était conçu en ces mots :

ce L'exercice libre de la religion catholique, apostolique et romaine n'ayant encore été remis en toutes les terres et lieux de votre obéissance spécialement dans le pays de Béarn, bailliages de Gex et autres nouvellement réduits à votre couronne, Votre Majesté est très humblement suppliée de le rétablir par son édit. »

Le troisième demandait la publication du décret du Concile de Constance, qui condamne et frappe les régicides d'anathème.

Le quatrième contenait une supplication au roi de se souvenir des obligations qu'il avait à la reine sa mère pour sa bonne et religieuse éducation.

Le cinquième priait le roi d\)Ccoinplir au plus t<M srui uiariage avec rinfante d'Espagne.

Le sixième demandait Tunion inséparable du royaume de Navarre et de la principauté deBéarn.

Le septième deiuandait au roi que son Conseil fût composé (outre iMM. les princes du sang et les officiers de la couronne) de quatre prélats, quatre gentilshommes et seigneurs, et de quatre des officiers du roi par chaque quartier, avec cette réserve, que les six plus anciens des conseillers actuels siégeraient sans interruption.

Par le huitième, Sa Majesté était suppliée d'interdire aux Cours souveraines toute connaissance de matières de foi, autorité du Saint Siège, doctrines et sacrements de l'Eglise, règles monastiques, et toutes autres matières spirituelles, directement ou indirectement, sous quelque couleur et introduction que ce fût, à peine de nullité, cassation de leurs jugements, dépens, dommages et intérêts des parties.

Le neuvième concluait à ce qu'il plût au roi commettre tels de son Conseil et Cours souveraines qu'il lui plairait, pour, avec ceux qui de cette fin seraient députés des États, régler et limiter les cas des appellations comme d'abus, éclaircir ce que l'on nomme libertés, et terminer sa confusion et multitude desdits cas privilégiés.

Les dix, onze, douze et treize requéraient Sa Majesté d'oter la vénalité des offices, supprimer le droit annuel, et empêcher la vente des gouvernements et des charges militaires, et révoquer toutes survivances.

Les quatorze, quinze, seize demandaient le règlement des finances, l'abolition des pensions, et l'érection d'une chambre de justice pour la recherche des finances.

Les dix-sept et dix-huit contenaient : ['' une plainte contre les commissions extraordinaires, et ^'^ une supplication de remettre les tailles, taillons et crues ainsi qu elles étaient en 1576, et de décharger le tiers du prix du sel.

Par les dix-neuf et vingt, le clergé suppliait Sa Majesté de députer des commissaires en toutes ses provinces de deux en deux ans, pour y recevoir les plaintes de ses sujets et en fime ample procès-verbal, sans imposition sur le peuple; faisant à cet elTet choix de personnages de vertu et sullisanco, telle que la dépense modérée qu'ils feraient fût de beaucoup surpassée par le fruit que Sa Majesté recevrait de leur

fidélité et diligence; commettre aussi personnages de grande suffisance, tels qu ils plairaient à Sa dite Majesté, pour réduire les ordonnances à un seul corps, style plus clair, briefet meilleur ordre et forme qu elles n'avaient été ci-devant, pour, sous son royal et auguste nom, passer en lois à la postérité.

Les vingt-un et vingt-deux concernaient les Universités et le rétablissement des Jésuites. Le vingt-trois était aussi une supplication à Sa Majesté de faire un bon et assuré règlement sur les monnaies, et pour ce, convoquer aucuns des officiers des monnaies, orfèvres, essayeurs, tireurs et départeurs d'or et d'argent, pour, en présence de tels personnages notables qu'il plairait à Sa Majesté commettre, lui donner sur ce un bon et profitable avis. Le vingt-quatre et dernier reproduisait les doctrines de révoque d'Angers sur l'indépendance des États et sur la nécessité d'interdire au Parlement tout droit de s'immiscer dans les débats des trois chambres.

Le lundi 23 février, les trois ordres se rencontrèrent à la salle de Bourbon, préparée pour la séance royale.

Richelieu, évêque de Luçon, suffragant du cardinal de Sourdis,prit la parole au nom du clergé; son discours, qui dura une heure, fut écouté avec une extrême attention.

Il peut, dit le procès-verbal, se résumer ainsi :

(T 1° Les excessives dépenses, dons immenses et pensions, causent la plupart des maux qui perdent l'État; de tels dons nuisent au lieu de profiter; la misère du peuple procède principalement de cette cause, puisqu'il est clair que l'augmentation des mises fait nécessairement croître les recettes, et que plus on dépense, plus on est contraint de demander aux peuples, qui sont les seules mines de la France.

» S'' La vénalité des offices et charges a été une des conséquences des embarras où l'État avait été réduit par les profusions et l'excès des dépenses.

» 3° On prive les ecclésiastiques de leurs premiers honneurs, soit au conseil, soit en l'emploi des affaires et en d'autres occasions; lorsque les prélats avaient été employés par leurs princes, l'Église gallicane avait été pleine de majesté ; maintenant, au contraire, elle est tellement déchue de cette ancienne splendeur, qu'elle n'est pns reconnaissable; car, loin de rechercher les conseils des ecclésiastiques

en ce qui regarde TÉtat, on semble croire, au contraire, queThonneur qu ils ont de servir Dieu les rend incapables de servir leur roi, qui en est la plus vive imago; s'il leur est libre d'entrer au Conseil, c'est seulement par forme, ce qui paraît assez, puisqu'ils y sont reçus avec un tel mépris, qu il suffît d'être laïque pour avoir la préséance sur un ecclésiastique.

» 4° Quoique les ecclésiastiques donnent volontairement la dîme, on ne laisse pas de les dépouiller de tous leurs biens pour en favoriser des personnes indignes de les posséder, soit qu'elles appartiennent au monde et non à Dieu, ou qu'elles soient dépourvues de la foi et ennemies déclarées de la religion ; et cependant, il est de principe que l'on ne peut jouir sans sacrilège des biens temporels de l'Église, si l'on n'est dispensateur de ses biens spirituels; on souft're que les ennemis de la foi polluent tous les jours impunément les lieux les plus sacrés parleurs profanes sépultures; et, déplus, on permet que contre les édits et la raison, ils retiennent par la force et la violence les églises des catholiques, empêchant d'y prêcher la parole de Dieu, pour la remplacer par des doctrines subversives de la foi.

» 5" La noblesse ne pouvant plus être subventionnée-d'une manière digne d'elle, on en était venu jusqu'à lui départir les biens de Dieu, et à l'enrichir au préjudice de l'Église. Il semble, en vérité, que donner une abbaye à un gentilhomme ou la mettre dans les mains de quelqu'un qui a abandonné la religion de ses pères, est chose qui ne porte pas de préjudice à l'Église; cependant, il est focile de reconnaître que la perte et la ruine du catholicisme découlent de là, en ce sens principalement que la nomination de la plus grande part des cures de la France est attribuée aux abbayes. Du moment donc qu'elles sont possédées par des personnes uniquement occupées des intérêts humains, il est presque impossible d'avoir de bons pasteurs. Il est clair, en effet, qu'un courtisan ou autre plus attaché à la terre qu'au ciel aura peu de soin de désigner de saints prêtres, et qu'un ennemi de l'Église se plaira à l'avilir, en mettant aux cures des hommes ignorants ou de vie scandaleuse.

» G° Que si des pensions on passe aux réserves, quel est celui qui pourra trouver juste de donner un successeur à un homme vivant? N'est-ce pas mettre la vie de ce dernier à la merci de qui doit proliler de sa mort? Les Conciles ont condamné cette façon d'agir

comme très dangereuse; le roi Henri Ilï, en ses derniers Etats, s'est obligé par serment solennel de Tabolir et de révoquer toutes les réserves et survivances obtenues sous son règne. Il est vrai de dire qu'il est très à propos, et comme nécessaire, de faire maintenant, non seulement pour ce qui est des bénéfices, mais encore pour toutes les cbarges et offices de ce royaume, tant parce que autrement Sa Majesté, ayant par ce moyen les mains liées, serait longtemps roi sans pouvoir le faire paraître; et comme il est impossible en un État de contenter nn chacun par des bienfaits, il est important de laisser au moins l'espérance à ceux à qui on ne pouvait donner mieux. Or, cela ne pourra se faire si les charges, offices et bénéfices demeurent promis et assurés à des enfants qui, parvenus à l'âge mûr, n'oseraient peut-être jouir des honneurs et des grades qu'on leur aurait donnés au berceau.

» 7*^ Les ecclésiastiques doivent être de droit exempts de tailles et de toutes autres levées; la prière étant le vrai tribut que l'on doit tirer des hommes d'église.

» 8° L'autorité ecclésiastique est tellement distincte des magistrats laïques, que saint Cyprien ose affirmer que les entreprises sur l'Eglise et le mépris du tribunal des évêques donnent naissance au schisme, et rompent le lien qui unit tous les enfants de Jésus-Christ en son épouse; que c'est chose très certaine qu'un prince ne saurait mieux enseigner à tous ses sujets à mépriser sa puissance, qu'en tolérant qu'ils entreprennent sur celle du grand Dieu de qui il tient la sienne.

y> 9" Depuis peu de jours, en pleine paix, on a foulé aux pieds celui qui doit être adoré, non seulement des homaies, mais des anges, et l'on a grand sujet de dire avec Jérémie : « Que notre face soit cou- » verte de honte et d'ignominie, parce que les étrangers souillent et i) polluent les saints et sacrés temples du grand Dieu. » Ne doiton pas appréhender pour ce royaume Thorrible punition dont il a menacé ceux qui remplissaient d'abomination ce qu'il s'est particulièrement affecté pour son héritage?

» Voilà les désordres, dit f illustre orateur; voici les remèdes : Il n'est pas tant question de faire de nouvelles ordonnances que de tenir la main à l'observation des anciennes; on ne pourra donner aucune satisfaction aux plaintes des États par quelques nouvelles ordonnances, si ces ordonnances ne sont suivies d'exécution, non

pour un jour, mais pour toujours. Si on venait là, toutes choses se feraient avec poids et juste mesure; on verrait le règne de la raison puissamment établi; la justice recouvrerait rintégrilé qui lui était due; les dictatures ne seraient plus perpétuelles en des familles, ni les États héréditaires par cette invention pernicieuse du droit annuel, la vénalité des offices, rendant l'administration vénale; si elle était abolie, le mérite serait récompensé, et si la faveur avait quelque cours, ce ne serait plus à son préjudice. Le mal recevant punition, le bien ne serait pas sans récompense; les lettres et les arts floriraient; les finances, vrais nerfs de TÉtat, seraient ménagées avec épargne; les dépenses retranchées, les pensions réduites au terme où le grand Henri les avait établies; par ce moyen encore, la religion reprendrait son empire, la noblesse rentrerait en puissance des prérogatives et des honneurs qu'elle s'était acquis par ses services, et le peuple serait défivré des oppressions qu'il souflre, préservé des outrages qu'il reçoit de plus puissants que lui, et soulagé d'impôts à mesure que les nécessités de l'État le pourraient permettre; en un mot, toute la France serait remise dans l'état de splendeur où le roi désire la voir s'élever, entre une infinité de grâces quil a reçues du ciel. Une des plus grandes, et dont il lui est redevable, est le don et la conservation de la reine sa mère, et, entre toutes les actions de Sa Majesté, la plus digne et la plus utile au rétabhssemént de l'Étal était celle qu'il avait faite en lui commettant la charge et la conduite de ses affaires, dont elle s'était si dignement acquittée. Aussi, ceux de son ordre suppliaient-ils très ardemment Sa Majesté de continuer en cette administration la reine sa mère.

» Tout le clergé sollicite de Sa Majesté la réalisation du mariage du roi et de Madame sa sœur, avec finfante et le prince d'Espagne, pour établir à jamais la paix en ces deux royaumes, royauiiics qui ne devraient rien craindre s'ils étaient unis par ce double mariage; étant séparés, que n'avaient-ils pas à appréhender de leurs rivaux ?

)) Le clergé confesse avec larmes que le dérèglement des ecclésiastiques, en ce qui touche aux mœurs, est la principale cause des maux dont la France est affligée. Sa Majesté seule peut apporter le remède, puisque le clergé était résolu de reprendre son anciennt* ferveur; ce qui lui faisait très humblement supplier Sadile Majesté di'

lui accordor le saint et sacré Concile de Trente. Toutes sortes de considérations doivent déterminer le roi à recevoir et à faire publier ce saint Concile : la bonté de la chose, l'autorité de la cause, la sainteté de sa fin, le fruit que produisent ses constitutions, le mal que le délai de sa réception a causé à la France, l'exemple des princes chrétiens et la parole du feu roi son père, la moindre de ces considérations doit suffire pour porter Sa Majesté à accorder au clergé une demande qui est d'autant plus raisonnable, que, s'il y avait quelques articles en ce Concile qui, bons en eux-mêmes, semblassent moins utiles à ce royaume pour être répugnants à ses anciennes années, le clergé se soumettrait très volontiers à en demander la modification. »

Ce discours fut le commencement de la fortune de Richelieu, qui fut aussitôt après nommé aumônier de la reine; puis, en 1616, secrétaire d'État de la guerre et des affaires étrangères.

M^' de Sourdis profita de son séjour à Paris pour prendre une mesure devant laquelle ses prédécesseurs avaient toujours reculé.

Les diocèses de Maillezais, de Luçon, de Poitiers et d'Angoulême faisaient partie de la Guienne, et, cependant, ils ressortissaient du Parlement de Paris. 11 en résultait pour chaque affaire susceptible d'appel ecclésiastique des embarras et des lenteurs prodigieuses, et des frais considérables. 11 fallait d'abord la faire juger en première instance à Bordeaux, puis aller en appel à Paris. Le roi, touché de cet état de choses, avait ordonné que l'archevêque métropolitain serait tenu d'avoir à Poitiers un auditeur général, qui jugerait en son nom et en premier ressort les affaires de sa compétence; mais les archevêques avaient toujours éludé l'exécution de cette ordonnance. M. de Sourdis la mit en vigueur, et, par un arrêt daté de Paris le 24- mars 1615, il nomma pour son auditeur général à Poitiers Jacques Grenier, trésorier de Saint-Hilaire, chancelier de l'Université, et abbé commandataire de Notre-Dame de Bonnevaux.

Cette mesure était de la plus incontestable utilité, et elle fut jugée telle, excepté par l'évêque de Poitiers, qui ne tarda pas à trouver gênante la présence dans sa ville épiscopale d'un juge chargé de statuer sur les conflits ecclésiastiques.

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