‹ Histoire du cardinal François de SourdisChapitre 19 sur 55 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Administration intérieure du diocèse. — Mort de M. de Sourdis, évêque de Maillczais.— M. de Sourdis est nommé membre de l'assejjiblée du Clerg-é. — Le cardinal rentre à Bordeaux. — Visite au pèlerinage de Montu/et. — Reproches adressés aux élèves du séminaire. — Les Frères de Saint- Jean-de-Dieu sont appelés à Bordeaux. — Solution de divers litiges à Saint-Macaire, à Pian, dans la paroisse de Sainte-Eulalie.— Les Trinitaires du bourg Saint- Laurent, — Les pèlerinages d'Arcachon, de Cambes et de Mazère — Mariage du roi et de sa sœur. — Mandcmint du cardinal à ce sujet. — Voyage de la (Jour. — Mariage de M"" Élizabeth de Franco avec l'infant d'Espagne. — L'affaire de Haut-Castel. — Violation des prisons du Parlement.

Pendant l'absence du cardinal, M. Levenier continuait à administrer le diocèse, tâche ingrate dont le mauvais vouloir du Parlement et du chapitre augmentait encore les difficultés. L'usage était à Bordeaux de célébrer la fête do Saint-Joseph par une procession qui partait de la cathédrale pour se rendre à Téglise du Chapelet. Le Parlement y assistait en robes rouges. La compagnie comptait alors parmi ses conseillers-clercs M. de Montaigne, qui n'était encore que sous-diacre. Malgré le peu d'élévation du rang qu'il occupait dans la hiérarchie ecclésiastique, ce conseiller avait obtenu l'autorisation de prêcher dans tout le diocèse. On lui fit l'honneur de lui proposer do prononcer le panégyrique de l'Époux de la Sainte-Vierge à l'église du Chapelet, et il accepta avec empressement, mais en annonçant qu'il prêcherait en robe rouge. Cette prétention n'était pas seulement contraire aux Canons, elle était ridicule. M. Levenier voulut le faire sentir à M. de Montaigne; mais ses avertisseinents amicaux furent mal accueillis; il se décida alors à lui intimer une défense officielle. Mais M. de Montaigne répondit qu'il apparlenait à deux corps également respectables, et qu'il aviserait; il consulta quelques-uns de ses amis du Parlement, et au jour de la fêle, il monta en chaire avec sa robe de conseiller, au grand ébahissement du peuple, et se vit le lendemain interdit par l'autorité diocésaine.

Quelques jours après, on reçut à Bordeaux la nouvelle de la mort de M. de Sourdis, évèque de Maillezais, dont le cardinal était le neveu etTami le plus dévoué, et mêm.e, par exception, lecoadjuteur. i\I. Levenier ordonna, par une circulaire, aux curés et religieux de célébrer en faveur de son âme un service solennel dans leurs églises.

Revenons à quelques-uns des événements qui eurent lieu pendant Tabsence du cardinal. Les Synodes avaient continué à fonctionner. On sait que dans Tune de leurs réunions, les Synodes nommaient des délégués chargés d'élire les députés aux assemblées annuelles du clergé. Ces assemblées étaient de deux sortes. La grande, que Ton appelait aussi Tassenjblée du central, était chargée de déterminer les sommes que le clergé s'engageait à payer pour un temps déterminé au roi, pour les besoins urgents de FEtat et de chaque province. La petite assemblée, ou l'assemblée des comptes, avait mission de régler l'emploi des fonds ecclésiastiques et de contrôler les dépenses. Le clergé envoyait à chacune de ses assemblées deux députés : l'un pour représenter l'ordre des prélats, l'autre l'ordre des prêtres. Ces deux assemblées alternaient par année. Celle de 1615 devait être l'assemblée du central. En conséquence, M. Levenier convoqua à Bordeaux les délégués du clergé de la Guienne, pour procéder à l'élection de quatre députés. Le cardinal et l'abbé de Valence furent choisis à Tunaniuiité. Le procès-verbal porte en termes exprès : « Tous lesdils sieurs députés (de l'assemblée provinciale), ayant opiné l'un après l'autre, ont unanimement et d'une même voix et consentement, prononcé qu'ils reconnaissaient de longue main le zèle et grande vigilance de M. le Cardinal-Archevêque envers le clergé; que la province en avait senti les effets aux précédentes assemblées, et tout nouvellement à l'assemblée générale des États; que l'Église avait reçu ample témoignage de ses mérites, et partant qu'ils suppliaient très humblement Sa Seigneurie très illustre de prendre et accepter la charge de député de la province, pour l'accroissement du bien et utilité du clergé.

» Comme de fait, ils le nommaient et élisaient député pour assister à l'assemblée générale qui se tiendra à Paris, et par mêmes moyens, même voix et même consentement, ont élu et nommé M. de Pidoux, abbé de Valence, conseiller en la Cour du Parlement de Paris,

bénéficier du diocèse de Poitiers, pour député du second ordre. Laquelle députation, ledit sieur Levenier, vicaire général, a acceptée pour mondit seigneur le cardinal, promettant de lui faire entendre avec combien d'affection on Pavait député, et fespérance que Ton concevait du soulagement qu'il apporterait au clergé par sa présence en ladite assemblée. Et sur ce que, ledit vicaire général a dit que M. le cardinal est employé par Sa Majesté à plusieurs grandes affaires; que, possible, il ne pourrait rendre fassistance requise à ladite assemblée générale, tous ont unanimement arrêté et donné pouvoir à mondit seigneur le cardinal de prier l'un de .MM. les Évêques de la province qui se trouverait à Paris lors de rassemblée, de vouloir bien assister aux Etats provinciaux comme député de ladite assemblée, auquel ils donnent même pouvoir, en cas d'absence de M. le cardinal; comme aussi veulent et entendent|que les évêques comprovinciaux et autres ecclésiastiques qui ont assisté aux États, entrent en ladite assemblée générale pour plus grand soutien du clergé de cette province, sans quaucun puisse avoir taxe de ses journées. »

Le cardinal ne put s'acquitter de ce devoir. La mort de son oncle lavait fait évêque de Maillezais. Préoccupé avant tout de ses devoirs épiscopaux,il se rendit dans son diocèse pour en régler l'administration. Il convoqua le clergé en assemblées synodales, et, quoiqu'il eut déjà observé pour sa personne les règlements qu'il avait édictés à Bordeaux, il rendit de nouvelles ordonnances qui devaient affermir et faire fructifier son œuvre.

La roule pour venir de Paris à Bordeaux était de passer par Blaye. Le cardinal arriva le soir dans cette ville; mais pour jouir des consolations qu'il trouvait toujours à Moiituzet, il partit sans prendre un instant de repos pour ce pèlerinage. Le lendenrain, il y célébra la njesse. Remontant ensuite la Gironde, il débarqua à Bordeaux vers les quatre heures du soir. 11 était attendu sur le quai par M. de Roquelaure, lieutenant-général, gouverneur pour la province de Guienne; par MM. les Jurats, son vicaire général, son clergé et toute cette foule qui avait appris à faimer en le respectant et en l'admirant. Il se rendit d'abord à Saint-André, où il fut reçu solennellement par tout le chapitre; et lorsiiuil rentra dans son palais, il reçut la

visite des délégués de la Cour et du Parleuient, qui lui apportaient les hommages de la compagnie et ses félicitations de son heureux retour.

Le lendemain, de grand matin, Son Éminence se rendit à son séminaire; elle en fit appeler les élèves, et leur exprima son mécontentement des mauvaises notes quelle avait reçues sur quelques-uns d'entre eux. Elle leur rappela que quand on mangeait le pain des pauvres, il fallait le mériter par sa conduite, son travail, son obéissance à la règle. Le pontife les prévint qu'une enquête sévère allait s'ouvrir, et que ceux qui seraient reconnus coupables seraient aussitôt expulsés. Il se fit aussitôt remettre les clés des cellules des élèves, de leurs pupitres et de leurs bahuts, et donna à M. Delurbe, son officiai, Tordre de procéder à une visite minutieuse des chambres et des meubles leur appartenant. Le soir, le cardinal étant en congrégation ordinaire, il lui fut rendu compte de l'exécution de ses ordres. Quelques élèves furent renvoyés. Les autres furent obligés de remettre entre les mains de leur supérieur Targent dont ils étaient nantis, et il leur défendit de sortir jamais du séminaire sans avoir avec eux au moins un compagnon .

L'ordonnance se terminait ainsi :

(( Pour le bien de leur conscience et commencement de la vie spirituelle, ordonnons que lesdits élèves seront confessés au couvent des KécoUets, au temps porté par nos ordonnances. A cette fin, interdisons qu'aucun séminariste soit agrégé à la congrégation des Pères Jésuites sans notre permission.

» Et d'autant qu'il résulte par notre procès-verbal de visite du peu d'avancement aux lettres de quelques séminaristes, voulons que chaque mois, en congrégation par nous ci-devant ordonnée, on voie le progrès, la piété et études des séminaristes, pour, en cas qu'il s'en trouve d'ineptes à l'étude, les renvoyer loin du séminaire.

Les grâces spirituelles encouragent grandement les personnes charitables à se livrer à des travaux de piété.

L'on rapporta au cardinal qu'un grand nombre de dames et demoiselles des paroisses de Saint-Projet, Saint-Siméon, se plaisaient à décorer les sanctuaires. Pour les récompenser et les inviter davantage à faire œuvres charitables, il leur accorda cent jours d'indul-

gence toutes les fois que s'étant employées pour le bien et ornement de ladite église, elles se confesseront et communieront dans leurs paroisses.

Suivant son habitude, pendant qu'il était à Paris, M. de Sourdis avait occupé les loisirs que lui laissait la politique à visiter les établissements conventuels et les hôpitaux. Il y renu^rqua un nouvel ordre, qu'on appelait les Frères de la Charité, et qui avait été institué par saint Jean de Dieu. Ces religieux se vouaient exclusivevement au service des pauvres malades. Frappé de leur abnégation, touché de cette charité qui les faisait descendre aux fonctions les plus rebutantes, le cardinal en demanda cinq pour Bordeaux. Hélas! il ne^s'y trouvait jamais trop de bras, trop d'aides lorsqu'il fallait secourir les pauvres malades ou les recevoir dans un asile créé par la charité! Pey Berland, dont nous sommes si heureux de retracer le nom, Pey Berland avait fondé dans la sauveté de Saint Seurin un hôpital dédié à saint Pierre, et il l'avait destiné à recevoir douze malades. Il Vavait placé sous la direction du chapitre de Saint- Seurin, et, en moins de deux siècles, les chanoines, soit par indifférence, soit par cupidité, l'avaient laissé périr, et l'avaient converti en une chapellenie-prieuré. Le cardinal y établit ses religieux par droit de conquête, car il fut obligé d'y rebâtir les salles des malades et de restaurer le vieux bâtiment. Il recommanda ensuite les bons Frères à la bienveillance des fidèles, et surtout à celle du pauvre ouvrier, qui donne toujours; et comme sa voix était écoutée, la faveur publique entoura en peu de temps l'établissement naissant. Certes, il y avait là les éléments d'un grand bien à faire et un grand soulagement à apporter à cette population nomade que le mouvement des affaires appelait à Bordeaux. Mais le chapitre de Saint- Seurin ne vit pas la question à ce point de vue. L'hôpital nouveau avait été bâti dans sa juridiction, il froissait ses privilèges; donc, cette création ne pouvait être maintenue. Les chanoines firent, en conséquence, opposition aux projets du cardinal. En attendant le résultat de cette lovée de boucliers, M. de Sourdis continua son œuvrede zèle. Il y avait seize ans qu'il était habitué à ces façons d'agir, à cette morgue pédantesque, à cette opposition mesquine que les sots prennent pour la dignité et le savoir-faire.

Pendant qu il remplissait son mandat aux Etats généraux, le cardinal jouissait à Paris du crédit que son mérite, plus que sa haute position, lui avait valu. Les hommes les plus éminents recherchaient son amitié. On le savait ardent à Taction, et sans peur dans le conseil. Il était initié aux grandes affaires de TÉtat; la reine et le roi riionoraient d'une confiance particulière.

Le changement dut par conséquent lui seuibler bien étrange, lorsque, descendant des hauteurs où il s'était placé, il vint reprendre à Bordeaux le gouvernement de son diocèse. Gomme il dut trouver ridicule et injuste cette opposition qui cherchait à paralyser le moindre de ses actes, et prendre en pitié ces petites prétentions, ces sottes vanités si peu soucieuses du bien public! Lui qui était habitué à juger les affaires de haut et à leur point de vue le plus large, dut sentir sa pensée singulièrement emprisonnée lorsqu'il fut obligé d'employer son temps et ses veilles à élucider mille questions d'intérêt privé, à apaiser ces mesquines querelles qui surgissaient sans cesse dans son clergé à propos d'une étole, d'une exemption, d'un bénitier, d'une place usurpée dans le chœur, de quelques livres de cire qu'un curé s'était attribuées et que la fabrique revendiquait. Il y avait de quoi déconcerter un caractère aussi élevé et désoler la patience la mieux éprouvée. Cependant le cardinal fit face à tout, et seul avec M. Levenier, car il ne pouvait plus compter sur Delurbe, il parvint à resserrer les liens de la discipline.

Ainsi, quelques différends s'étaient élevés entre le vicaire perpétuel de Pian et les PP. Jésuites qui dirigeaient le collège de Saint- Macaire; il fallait déterminer encore une fois les droits de chacun, faire un règlement au sujet du service paroissial; décider dans quelles circonstances les Jésuites pourraient administrer les sacrements aux populations. A Saint-Émilion, querelle aussi entre le vicaire perpétuel de Libourne et les chanoines. Quoique le Chapitre fut curé primitif de lÉglise monolithe, le vicaire lui disputait la préséance. Monseigneur maintint les chanoines dans leur droit toutes les fois qu'ils iraient processionnellement à Libourne, et il donna au vicaire perpétuel la première place après eux; et comme le vicaire auxiliaire avait élevé des prétentions analogues, il décida que le vicaire actuellement en exercice se placerait après les six premiers prébendiers du Chapitre.

Le prieur comtnendataire de Sadirnc élevait des prétentions analogues; il prétendait que lorsqu'il était présent à Sadirac aux fêtes annuelles, c'était à lui de célébrer roffice divin, et qu en son absence, ce droit incombait aux prêtres qu'il déléguait. L'archevêque reconnut le droit personnel du prieur; mais quant aux prêtres qu'il procurait à l'église de Sadirac, le prélat décida qu'ils diraient une messe basse, que le curé officierait, et qu'ils lui serviraient de diacres et de sousdiacres.

Des questions d'intérêt divisaient le curé et la fabrique de Sainte- Kulalie. Son Eminence ordonna que le pain et le vin destinés à la communion fussent fournis par la fabrique; que la cire provenant des funérailles serait partagée par moitié entre la fabrique et le curé, à moins que celui-ci ne préférât fournir tout le luminaire de fcglise. Dans ce cas, toute la cire devait lui appartenir. Il se faisait de nombreuses offrandes sur le tombeau des corps saints, dans la chapelle de Saint-Clair. Il décida qu'elles seraient employées à l'entretien d'une lampe qui devait jour et nuit brûler dans la crypte. Enfin, comme le curé avait fait de grandes réparations au presbytère, il fut convenu qu'il en aurait la jouissance exclusive et sans partage avec les bénéficiers.

Il existait un couvent de Trinitaires dans le bourg de Saint-Laurent en Médoc. Ces religieux se rendaient utiles aux curés voisins en allant prêcher, confesser et visiter les malades. Comme ils étaient très pauvres, le cardinal leur annexa deux chapellenies fondées dans l'église de Notre-Dame de Benoii par sire Pierre Progaussan, autrefois seigneur du lieu.

Le mariage du roi avec l'infiinte d'Espagne, et celui de M"** Élizabeth de France avec le prince Philippe d'Espagne, ne permirent pas au cardinal de reprendre le cours de ses visites pastorales dans les divers archiprêtrés. Il les fit faire par ses délégués. Il chargea deux pères Jésuites de la visite de rEntre-Dordogue; M. Delurbe devait parcourir l'archiprêlré de Blaye, et le chanoine Destignols celui de Cernés. Le cardinal leur donna pouvoir d'absoudre de tous les cas qui lui étaient réservés, (c à l'exception de tous énormes battements de personnes ecclésiastiques, d Ces violences se reproduisaient fréquemment. C'est ainsi (jue François Martin, vicaire perpétuel d'Es-

coussan, avait éU; maltraite par un de ses paroissiens; le cardinal prononça rexcommnnication contre le coupable, si, dans le délai de quinze jours, il ne se présentait devant lui pour avouer sa faute et en faire la pénitence qui lui serait imposée.

Le cardinal fut obligé de frapper de la même peine deux personnes notoirement connues pour vivre hors les liens du mariage, que lui avait signalées le curé de Sainte-Eulalie. De nos jours, la loi est muette, et aucune sanction pénale ne vient frapper les concubinaires. Cependant il y a là un mal profond qui devient épidémique. Le mauv.ùs exemple encourage, excite, absout, pour ainsi dire; et il n'est pas rare de voir des jeunes filles attendre avec impatience Fheure de leur majorité pour se réunir avec un être sans honneur qui ouvrira sous leurs pas un abîme de honte et de misère. Et encore si ce châtiment mérité les atteignait seules! mais il frappe de pauvres enfants dont rétat-civil nest pas reconnu, et qui, lorsqu'ils veulent s'établir, subissent les conséquences de l'inconduite de leur mère. 11 faut admettre en thèse générale, que dans les couples qui ont commencé par le scandale, il y a toujours une des parties qui méprise l'autre, quand elles ne se méprisent pas toutes deux. Quel bien peut-il donc résulter d'associations basées sur l'immoralité et l'infamie! Ah! combien l'Église était plus sage et plus prévoyante, lorsque, libre et indépendante, elle frappait de ses foudres ceux qui s'engageaient dans ces unions illicites !

Sur ces entrefaites, il se présenta deux questions assez délicates à résoudre. Un cordelier avait foulé aux pieds ses premiers engagements et s'était fait ministre.. Quand l'âge fut venu et que le feu des passions eut été amorti, il sentit ses torts et demanda à rentrer dans le sein de l'Église et à être admis à reprendre les fonctions du saint ministère. Un bref du pape lui accorda sa demande, à la condition de revêtir l'habit de Bénédictin, si toutefois il trouvait un couvent qui voulût bien l'accueillir. Tous le repoussèrent. Le malheureux apostat s'adressa alors au cardinal et sollicita la permission de porter l'habit de pictre séculier pour qu'il lui fût loisible de dire la messe.

L'affaire fut examinée en congrégation, et l'on décida que personne n'avait le droit d'outre-passer les termes de la bulle. Or, comme elle

n'accordait à cet infortuné que le droit de quitter son habit de religieux, il fallait qu il se pourvût de nouveau à Rome pour obtenir la permission de porter le costume ecclésiastique.

Un sieur Mathieu de Saint-Médard, venant du diocèse d'Agen, s était présenté au cardinal avec des letlres de prêtrise qui semblaient régulières. Il fut autorisé à dire la messe. Plus tard, .M^' de Sourdis ayant appris que cet homme était un cordelier qui avait abandonné son Ordre, il le frappa d'interdit jusqu à ce qu'il se fut pourvu devant Sa Sainteté.

Outre les pèlerinages de Montuzet, du vieux Soulac, de Condat et de rÉpinelte, on en comptait d'autres également vénérés. C'étaient ceux de Combes, d'Arcaclion et de Mazera, près de Saint-Émilion. Celui de Mazera était le plus remarquable, en ce sens qu'au milieu de la grotte de l'ermite il se trouvait une chapelle qui rappelait la maison de Notre-Dame de Lorette dans toutes ses dimensions.

Cependant, ce sanctuaire n'était desservi que par des ermites sans mission et des pèlerins déconsidérés. En cette année 1016, deux disciples de Saint-Romuald, dont l'un, le P. Ximenez, était prêtre, se présentèrent au cardinal et le prièrent de leur désigner un point de son diocèse où ils pussent se livrer à la vie contemplative. Après un examen sévère des vertus et de la science du père Ximenez, le cardinal lui assigna l'ermitage de Combes et lui permit de faire des exhortations au peuple.

Le cardinal vit enfin s'accomplir un des vœux les plus chers ù son cœur : c'était l'union de Louis XIll avec Anne d'Autriche, et de M"^ Élizabeth de France avec l'infant d'Espagne. Cet événement répondait aux désirs les plus chers de Marie de Médicis; elle pressa les négociations entamées avec la Cour de Madrid, et il fut décidé que les deux mariages se célébreraient à Bordeaux. Le cardinal de Sourdis en reçut l'avis otTiciel le 18 juillet 1015; il se hàla de le communiquer au Parlement, et il publia à celte occasion le mandement que l'on va lire.

« A nos chers et bien-aimés fils, le peuple de notre archevêché: La miséricorde de Dieu s'exaltaut toujours par dessus sa justice, a plus d'égards à la vraie foi et religion que professent les chrétiens qu'à leurs mauvaises mœurs et coutumes dépravées, et a plus de soin de

gratifier un petit nombre de justes qui se trouvent parmi eux qu'à punir une quantité de méchants qui inondent et couvrent la terre, désirant Sa divine Majesté que par la considération de sa patience et longanimité, la troupe des bons soit accrue et celle des niéchants amoindrie par leur conversion et pénitence. De quoi il nous donne un nouvel argument, lui ayant plu inspirer au cœur des deux plus puissants monarques du monde, le nôtre très chrétien et le catholique, un esprit de paix et de concorde, lequel par une double alliance fortifiera la chrétienté contre Tinvasion de Turcs, unissant les princes chrétiens, donnera terreur aux méchants et protection aux gens de bien, n est-ce pas nous mettre à couvert sous ses ailes?

» Sicut aqiiila provocans ad volandum publos suos et super eos volîlans expandil alas suas et assumpsit eos atque portavit in hume' ris suis, et nous donner toute occasion d'espérer une paix longue et entière, afin que nous ayons le loisir des fruits dignes d'une vraie pénitence. Lauda Jérusalem Domimim luum qiioniam confortavit seras porîarum tuorum qui posuit fines liios pacem, et d'autant plus que nous voyons les supp(3ts du diable, les ennemis du repos et grandeur de cet État, n'oublier artifices ni moyens pour empêcher l'accomplissement de ces saints mariages que nous pourrions appeler opus dexterœ excelsi.

y) iXous devons élever notre espérance en lui, et savoir que celui qui, dès le commencement, est homicide, contre lequel le fils de l'homme Dieu a constitué inimitié, ne cesse, en semant trouble, division et zizanie, d'essayer de rompre ce sacré lien et confédération qui est la ressource du repos et de la tranquillité des enfants de Dieu. Puis donc qu'il a plu à notre roi, par ses lettres-patentes du 1" de juin dernier, nous faire entendre que son bon plaisir est de s'acheminer en cette ville pour l'accomplissement de son mariage et de celui de Madame, en la compagnie de la reine, sa mère, nous devons redoubler nos prières à Dieu pour fortifier l'esprit et le courage de Leurs Majestés, dissiper les conseils de leurs ennemis, et qu'il lui plaise, qu'en toute prospérité, ils accomplissent leurs saints désirs et bonnes intentions, qui ne sont pas plus fructueuses pour eux que pour leurs sujets et leurs voisins. Et comme la sagesse et la générosité de la reine s'est fait paraître à conduire et arrêter toute cette affaire décidée et arrêtée par le feu roi, sa bonté, sa prudence ne reluit pas

moins au traité de paix entre le roi d'Espagne et le duc de Savoie, ayant icelui rendu la tranquillité à toute la chrétienté et fait paraître Tautorité et puissance du roi son fils. C'est un fait que Sa Majesté nous présente comme le premier pronostic des autres que ce mariage enfantera. Donc, pour en rendre grâce à Dieu tout-puissant, et implorer la continuation d'ycelles, nous commençons dimanche 19 du présent mois, les prières publiques avec une messe du Saint-Esprit, en réglise primatiale, après laquelle, en la présence du très auguste Sacrement, mémorial et abrégé des miséricordes de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pain des anges, confort et force des hommes, nous prosternant, ferons ardentes oraisons pour les choses susdites et voyage de Leurs Majestés en sa gloire. Nous continuerons après, successivement en toutes les églises, chaque jour, des prières suivant Tordre que nous leur aurons envoyé, et le dimanche 26, procession générale de notre église métropolitaine aux Augustins, où, Dieu aidant, célébrerons le saint sacrifice de la messe et mettrons fOraison des quarante heures, afin que celui qui a commencé celte sainte œuvre Taccomplisse, et que nous protestions publiquement que c'est un bienfait du ciel d'accroître l'autorité de nos rois et rendre leur sceptre florissant en leurs mains, et que nos vœux et soupirs ne respirent que leur grandeur et prospérité. Donné à Bordeaux, en notre palais archiépiscopal, le 18 juillet 1615. »

La procession ordonnée par le cardinal fut splendide ; on y remarqua la présence des évêques de Dax et de Bazas, du gouverneur et des jurats. Le Parlement et les oificiers de justice s'abstinrent; ils avaient trouvé que Tinvitation à eux adressée par le cardinal n'était pas conforme aux lois du cérémonial, et la grave question de Tétiquette ne leur permit pas de prier pour le roi. Cependant, en donnant tant de solennité aux prières qu'il ordonnait pour le succès du voyage des princes, l'archevêque avait un but dont l'importance et la gravité n'eussent pas dû échapper à la Cour; c'était plus qu'un acte religieux, c'était une manifestation politique. De tous côtés, on prenait les armes; les protestants tenaient des assemblées dont les délégués traitaient de puissance à puissance avec les ministres du roi. En attirant la population de Bordeaux dans les églises, en l'associant aux prières faites par lui et par son clergé, le cardinal voulait inspirer de

la confiance au roi et aux représentants de rEspagne,eten même temps prouveraux huguenots qu'ils essaieraient vainement de soulever la ville.

Les projets du cardinal réussirent complètement, et le peuple accourut en foule à la voix de son pasteur. Un événement imprévu, et qui se trouve consigné dans toutes nos chroniques, vint encore donner à ses paroles une autorité toute-puissante.

L'église de Saint-Seurin possédait dans son trésor le bâton de saint Martial, premier apôtre d'Aquitaine; il était d'usage, lorsqu'une sécheresse trop grande menaçait les biens de la terre, de porter processionnellement ce bâton ou (c cette verge, » comme on l'appelait, et de la plonger dans l'eau d'une fontaine avec un cérémonial particulier. Or, cette année, l'absence de la pluie, l'excès des chaleurs avait sérieusement compromis la récolte. A la prière des habitants de la campagne, le cardinal ordonna une procession dans laquelle il porta la précieuse relique. Le lendemain, une pluie abondante rendit aux champs leur fraîcheur et leur fécondité.

Cependant, on avait appris que Louis XHI et sa suite se dirigeaient sur Bordeaux ; le cardinal ordonna de nouvelles prières, et, comme l'année précédente, il écrivit à ses suffragants pour les engager à entretenir les populations dans leur fidélité envers le roi, et à suivre d'un œil attentif les menées des ennemis de l'État, quelle que fût leur bannière, quels que fussent les prétextes dont ils coloraient leurs projets séditieux.

Pour bien comprendre l'importance du service que l'archevêque de Bordeaux rendit alors au pouvoir royal, il importe de jeter un rapide coup d'œil sur la situation générale du royaume au moment du voyage du roi.

A peine les portes du couvent des Augustins s'étaient-elles fermées sur les députés des États généraux, que le Parlement de Paris avait fait entendre de vives protestations contre leurs cahiers.

Pour donner plus de gravité à ses plaintes, il rendit un arrêt par lequel il invitait les princes, ducs, pairs et grands officiers de la couronne à se rendre au lieu de ses séances, afin d'aviser avec le chancelier et toutes les chambres assemblées, sur les propositions qui seraient faites pour l'intérêt du service du roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'État.

La reine, indignée, défendit à la compagnie de passer entre; mais, avec cette ténacité particulière aux gens de loi, le Parlement persista. On crut le calmer en prorogeant pour trois années le droit de survivance aux charges. Ce n'était pas assez pour la Compagnie, car son projet secret était de devenir un corps politique et de remplacer près du roi le Conseil des vieux barons de la féodalité.

Le prince de Condé profita de ces débats pour quitter une seconde fois Paris. Persuadé que ce départ cachait des projets de révolte, Louis Xïll lui enjoignit de venir le rejoindre et de raccompagner à Bordeaux. Condé s'y refusa, et pour se justifier il publia un manifeste 011 il alléguait ce que cette résolution de se mettre en chemin avant d'avoir pourvu aux plaintes, tant des États généraux que du Parlement, lui semblait une continuation des mauvais conseils dont le roi était entouré. » Parmi les différents griefs que le prince énumérait dans ce factum, il reprochait au gouvernement de la régente d'avoir fait retirer du cahier des États généraux un article par lequel les députés demandaient quMl fût fait recherche des auteurs du détestable parricide commis sur le feu roi. Cette accusation était à l'adresse du duc d'Épernon, alors au comble de la faveur, et sur qui des pamphlels récents, appuyés de témoignages juridiques, faisaient peser de graves soupçons.

De leur côté, les protestants, sûrs de l'appui du premier prince du sang, suppliaient le roi de ne pas entreprendre ce voyage, « puisque la précipitation d'icelui portait tant d'altération aux anciens alliés de la couronne, tant d'alarmes, de défiance et de douleur dans les entrailles de ses meilleurs sujets. »

Le Parlement de Paris avait, il est vrai, défendu à Condé et à ses amis de lever des troupes et de rien entreprendre contre la volonté du roi; mais on n'ignorait pas que son édit n'avait été rendu qu'à la majorité de trois voix. Le prince rebelle savait donc qu'il pouvait compter sur l'appui de la Cour suprême; aussi n'hésita-t-il pas à tirer fépée. Il ramassa tout ce qu'il put trouver de troupes dans le Soissonnais, en Picardie et dans le lîethelois, levant des impots sur les sommes qui étaient dues au roi, et recrutant « tous les mauvais garçons ï) des provinces. Après plusieurs marches et contremarches, il traversa la Loire, dont le maréchal de Bois-Dauphin essaya vainement de lui disputer le passage.

La Cour hésita quelque temps sur le parti qu elle avait à prendre. Enfin, le duc d'Épernon, conseillant le voyage, remporta sur les esprits timorés qui proposaient de traiter avec les rebelles. Il est vrai qu'il fut vivement soutenu par le roi, qui, avec la fougue naturelle de son âge, promettait de « leur passer sur le ventre. y>

Tout alla bien d'abord. On avait pris douze cent mille livres sur la réserve de la Bastille. Il fut facile d'entretenir une petite armée qui assura le passage du roi. Mais, à Poitiers, la jeune fiancée du prince d'Espagne tomba sérieusement malade, et il fallut attendre un long mois son retour à la santé. Pendant ce temps, les ennemis et les embarras s'étaient multipliés. Il n'était pas jusqu'au comte de Gandale, fils du duc d'Épernon, qui n'eût trahi. Il avait quitté la Cour pour se joindre aux révoltés.

L'histoire n'a pas encore dit assez haut que Louis XIII dut au dévouement des Bordelais et au zèle déployé par le cardinal de Sourdis et. le maréchal de Roquelaure, de triompher de tous les obstacles qui s'opposaient à son passage. Le cardinal s'était rendu à Poitiers avec le premier président de Gourgues et le procureur général Desaigues. L'argent manquait. Ges messieurs firent prêter au roi deux millions dont le président fournit la plus large part (^).

Roquelaure appela à lui plusieurs serviteurs dévoués : Schomberg, Bourdeilles, Ribérac, Thémines, alors mestre de camp, le même qui arrêta plus tard le prince de Gondé, et qui reçut pour sa récompense le bâton de maréchal; il tira des troupes des principales places de son gouvernement, s'empara des passages et des rivières, et vint lui-même avec ses gens d'armes, les arquebusiers bordelais, au devant du roi, qu'il conduisit jusqu'à Bourg. La marche du souverain ne fut pas inquiétée; cependant, comme les religionnaires conservaient leurs troupes dans les environs de Guîtres, le maréchal ne jugea pas prudent que le roi continuât son voyage par terre; il fit venir jusqu'à Bourg la maison navale préparée par la ville de Bordeaux.

La décoration du navire qui portait Louis XIII était splendide et vraiment royale. Les jurats trouvèrent moyen d'y placer une ingénieuse allégorie qui exprimait à la fois leurs plaintes et leurs espérances.

(M Quelques années après, cet illustre magistrat, grossièrement insulté par Louis Xill, mourut frappé au cœur de l'oulragc fait à son âge et à son caractère.

(t Sur un des côtés, dit un auteur, un personnage mythologique, représentant la Garonne, sortait à demi des eaux. Il portait sur sa tête un faix énorme de joncs et de roseaux, et se tournait vers Neptune en suppliant, comme pour se plaindre de la pesanteur du fardeau, et le solliciter de l'en décharger. » Hélas! Tapologue ne dut et ne put être compris.

Louis XIll débarqua à cinq heures du soir sur le quai des Salinières, et fut reçu par les autorités au bruit de Tartillerie et des vivats de la foule, heureuse de contempler son roi. Contrairement aux dispositions qui avaient été primitivement réglées entre Tarchevêque et le clergé, M. de Sourdis, au lieu d'attendre le prince à la porte de la métropole, vint le recevoir sur le port. Le jeune roi le fit monter dans son carrosse, et se transporta avec lui à Saint-André, où il fit son entrée par la porte royale. Après avoir fait sa prière et prononcé le serment accoutumé de respecter les libertés et franchises de la ville, il se rendit au palais archiépiscopal, où des appartements lui avaient été préparés, il avait été décidé que la reine-mère logerait au château du Ha; mais elle trouva Thabitation humide et mal commode, et se rendit chez M. Martin, rue du Mirait, dont la maison était contiguë au superbe couvent des Jésuites. Marie de Médicis fit aussitôt ouvrir une porte de communication qui lui permettait le libre accès des vastes et riants jardins des Révérends Pères.

Quelques jours après, on apprit que le duc de Rohan avait accepté le commandement de Tarmée protestante, et qu'il menaçait les parties méridionales du pays bordelais. Sur l'avis de son conseil, le roi ordonna de le traiter en ennemi de TÉtat.

Le 18 octobre eurent lieu à l'archevêché les fiançailles de M"*' Elisabeth de France, avec le prince Philippe d'Espagne. Le duc de Guise représentait l'infant. Après cette cérémonie, qui fut très courte, on conduisit la princesse à la cathédrale, où devait se célébrer le mariage. Les écrits du temps décrivent avec complaisance le luxe et l'apparat qui furent déployés en cette solennité. Le chœur était décoré en trois rangs de tapisserie, sans compter une garniture de velours violet semée de fleurs de lis d'or qui recouvrait les stalles des chanoines.

L'estrade sur laquelle devaient se placer le roi, la reine- mère et Madame, était toute tendue de velours violet, aussi couverte de t^cur^

de lis d'or et surmontée d'un dais plus splendide encore. La jeune princesse parut à Téglise, la couronne royale en tête et couverte du manteau royal, dont le bas était porté par la princesse de Condé et M""' de Guise.

Le roi était vêtu de drap d'or, brodé d'or; il portait à sa toque un diamant du plus grand prix, et son collier était formé des pierreries les plus fines et les plus rares. La reine-mère faisait, par la simplicité de son costume, un contraste éclatant au milieu de ces splendeurs. Elle était vêtue de noir; seulement, sur sa poitrine, brillait une croix en diamant d'une grande richesse, supportée par un collier de perles fines.

Le cortège royal était d'une magnificence qui ne ressemblait en rien aux pompes officielles de notre époque.

La garde écossaise et les douze héraults d'armes ouvraient la marche; puis venait le roi, accompagné des chevaliers du Saint Esprit, des maréchaux, des princes et princesses du sang, de la famille royale et de la noblesse la plus distinguée de France. La variété, la richesse des costumes tout éclatants d'or et de pierreries, l'éclat des armes qui étincelaient au soleil, provoquaient l'admiration de la foule, dont la grande voix se mêlait à celles des cloches et du c^non.

On remarqua que le trône du cardinal était plus élevé que celui du roi. M. de Sourdis l'avait exigé ainsi pour qu'il fût bien établi que, dans son église, il ne relevait que de Dieu et du Souverain Pontife.

Comme le mariage se célébrait par procuration, le cardinal avait longuement examiné en congrégation s'il y avait lieu à modifier les paroles sacramentelles du Rituel. Après une sérieuse discussion, il avait été décidé que l'on ne changerait rien à la formule des fiançailles, mais que celle du mariage serait remplacée par ces mots : Ego vos Philippum principem Hispaniarum, et Elisahelham Franciœ malrimonio conjxingo. Ce fut^ le cardinal qui célébra la messe; levêque de Rieux lui servit de diacre. Pendant la cérémonie du mariage, l'évêque de Rayonne et celui de Chartres tinrent le poêle sur la tête de la princesse et du duc de Guise, qui représentait le prince Philippe. Après la messe, le cardinal invita le duc à reconduire Madame à son hôtel, et prononça ces mots : Sociam Philippi Prin-

cipis dono tihi, non ancilltim, diligas illam sicut Christus diligil Ecclesiaw. Ile in Pace.

Deux jours après, Madame quitta Bordeaux, et le roi attendit sa jeune épouse, qui devait arriver vers la fin du mois de novembre.

Pendant cet intervalle, il advint au cardinal deux événements pénibles, qui devaient servir de prétexte aux trames les plus odieuses, et fournir à ses ennemis le moyen d'empoisonner sa vie tout entière. Nous parlerons d'abord du moins grave des deux.

Vers l'an 1230, Amanieu Colomb, un de ces bourgeois opulents dont les familles brillèrent pendant plusieurs siècles, fonda à Bordeaux un couvent de Dominicains, qui existait encore à l'époque dont nous écrivons l'histoire. Mais alors l'esprit de discipline, l'amour du cloître qui distinguaient les premiers religieux, avaient complètement disparu. Le relâchement s'était introduit dans la communauté, puis le désordre, et enfin le scandale, avec son cortège obligé d'exagérations volant de bouche en bouche.

Le Conseil général de l'Ordre se trouva dans la nécessité d'intervenir, et sa première décision fut de remplacer le prieur actuel, vieillard impotent et sans autorité, par un honmie de mœurs pures, mais énergique et sévère. Le Père Damy, c'était ainsi que s'appelait le nouveau prieur, obtint facilement du roi les lettres- patentes nécessaires, et, ces lettres en main, il se présenta au couvent. L'entrée lui fut brutalement refusée. Il s'adressa au cardinal, qui, immédiatement, se transporta avec lui dans la demeure des religieux. La porte était fermée, et personne ne répondit à son appel. 11 se présenta à celle de l'église. Elle était aussi fermée. L'archevêque envoya requérir le jurât le plus proche de lui prêter assistance. Ce magistrat était absent. Il fit venir des ouvriers, et leur ordonna d'enfoncer la porte du couvent. Elle céda sans peine; mais à l'extrémité de la cour, il en existait une seconde que les religieux avaient barricadée. Elle ne put résister aux etTorts des travailleurs, qu'encourageait la présence du chef du diocèse. Derrière elle se trouvaient les Dominicains, dont l'attitude menaçante fit craindre à la suite du cardinal (ju'il ne courût un danger sérieux. On envoya chercher des soldats au Château-Trompette; mais jusqu'à leur arrivée, les religieux

ne cessèrent d'adresser au cardinal les injures les plus grossières et les plus cyniques. Enfin, la troupe arriva. Les religieux, sortant alors du couvent, s'épandirent dans les rues voisines, criant, vociférant, protestant contre la tyrannie, et appelant à eux le bon peuple de Bordeaux. Mais le bon peuple les regarda de cet air dédaigneux qui n'appartient qu'à lui; les femmes levaient les épaules, et les enfants du quartier les poursuivirent et les huèrent.

Pendant ce temps, le cardinal, sans s'inquiéter de tous ces bruits, s'était rendu dans l'appartement du prieur, qu'il trouva malade et couché, et lui notifia sa démission. Puis il réunit les rares religieux qui étaient restés dans le cloître, et leur notifia que le Père Damy était leur prieur, et qu'ils eussent à lui obéir en toutes choses. Néanmoins, pour garantir ce religieux contre toute espèce d'avanies, il laissa une garde dans le cloître.

11 importe d'ajouter que le nouveau prieur se conduisit avec tant de sagesse et de fermeté, qu'il parvint à calmer les esprits et à opérer les réformes qui étaient devenues nécessaires.

Le second événement eut plus de retentissement; il était plus grave, car si les faits s'étaient passés comme l'ont rapporté quelques historiens, ils constituaient le cardinal coupable tout à la fois du crime de rébellion, de meurtre et de lèse-majesté, et il le mettait dans l'impossibilité d'exercer son ministère pastoral à Bordeaux. Afin de n'être pas taxé de partialité, nous commencerons par transcrire ici le récit qu'en fait Bertheaud, et puis nous mettrons en regard les autres versions qui ont circulé, et nous en examinerons la valeur.

Voici le récit de Bertheaud :

(( Toutes les actions de M. le cardinal qui éclatent le cours de cette année montrent qu'il n'y avait rien dans son âme qui ne tendît au bien, service et conservation du roi. Sa prudence vacquait à l'adoucissement de ceux qui pouvaient, remuant en l'État, contre pointer les desseins de Sa Majesté. Son amitié était acquise à ces bons serviteurs qui, braves et généreux, s'opposaient aux troubles et factions. La fidélité courageuse du sieur de Thémines, lieutenant général pour le roi en Quercy, grand homme de guerre, lui était grandement recommandée. Celui-ci vint à Bordeaux tant pour rendre à Leurs Majestés des offres de son service que pour solliciter et

avoir soin des affaires d'un sien parent, pauvre gentilhomme, prisonnier depuis longtemps à la conciergerie du palais pour excès par lui commis; il fut convié d'exercer sa valeur contre les hérétiques rebelles qui se tenaient à Lectoures et se promettaient de rompre le mariage du roi et de Madame de France, sa sœur aînée ; d'enlever cette princesse et celle d'Espagne, en la traversée de Bordeaux à Bayonne et de Bayonne à Bordeaux. La reine prie le sieur de Thémines et le convie d'aller à Lectoures pour ce sujet, et d'opposer son courage à la faction de la perfidie. Celui-ci, s excusant plusieurs fois sur le soin qu'il devait prendre de son parent prisonnier, lequel semblait avoir été réservé par ses ennemis à une mort infâme et à la face de la Cour, pour augmenter l'ignominie, fut entraîné, sur la promesse de la reine que son parent ne mourrait pas, lui donnant, disait-elle, pour caution M. le cardinal, qui était présent à l'entretien. Alors ce brave chef de guerre monte à cheval plein d'espérance d'avoir sauvé la vie à son parent, dont la mort infâme eut couvert son visage d'une partie de la honte. Mais, ô changement des volontés humaines et principalement des princes! il n'est pas sitôt parti de Bordeaux que la procédure se fait si vivement contre le prisonnier, et tant et si àprement, qu'il est condamné à mourir. Qu'eût pu faire à ce choc inopiné M. le cardinal, sinon se jeter aux pieds du roi pour lui demander la grâce en considération du sieur de Thémines? M. le cardinal la demande, le roi la donne et fait différer foxécution. Mais cette grâce est tellement traversée, surmontée et anéantie, que plusieurs seigneurs, parents et alliés, tant du sieur de Thémines que du prisonnier, remplis de tristesse, n'en attendent qu'une mort honteuse, si triste objet à la pensée de M. le cardinal, animé à la conservation de ce brave guerrier au service du roi, qu'il se délibère, sur l'après-dîner du jour de cette funeste nouvelle, do s'absenter de la Cour pour donner avec le temps diversion à son Ame, pour guérir son mécontentement et témoigner au sieur de Thémines la part du déplaisir qu'il recevait en la mort, et mort ignominieuse de son parent; commande à ce sujet à ses gens d'être prêts de partir le lendemain matin sur les huit heures, pour se retirer en sa terre de Montravel, résolution qui servit à ces gentilshommes, parents du prisonnier, de faire un coup bien hardi et de tenter l'enlèvement d'icelui. Et de fait, ils vous mettent partout des espions

pour savoir l'heure de Texécution, ont avis que la défaite en serait le lendemain, dans la basse-cour du Palais, à la fin du Parlement, h huis-clos, tout le monde retiré. Si bien que le jour venu, voyant que M. le cardinal partait presque environ Theure de cette sanglante exécution, ils le viennent trouver quelque temps auparavant, le sollicitent, le prient, le conjurent de tenter encore une fois à Tendroit de Sa Majesté, l'effet et octroi d'une grâce très utile à son service, en la considération du sieur de Thémines. Le sire de Roquelaure, lieutenant général du roi en Guienne, était des premiers à ces désirs instances et prières. De manière que M. le cardinal inclinant à leurs volontés, part soudain de son archevêché pour aller trouver Sa Majesté, alors au logis de la reine, en la rue du Mirail, où, ayant battu quelque temps ce sujet en vain, en part pour commencer son voyage. Il passe devant le Palais, droit chemin, pour se rendre en son château de Lormont(i).

)) Il trouve que cette troupe de noblesse, intéressée en la mort de ce prisonnier, avait faussé le guichet de la première porte du Palais pour sauver le prisonnier, en blessant le geôlier à mort, pour s'être mis en défense; était entrée jusqu'à ce prisonnier, déjà entre les mains d'un père Jésuite, son confesseur. Et comme M. le cardinal avait un esprit vif, brusque en conception autant qu'en jugeant de ce qui pourrait arriver de cette action, il estima que non seulement le sieur de Thémines perdrait son parent, mais que toute cette troupe de noblesse se rendrait criminelle, si, parmi la rumeur et le bruit de cette entreprise, un seul huissier ou autre fermait ce guichet, les renfermant dans cette basse-cour du Palais. Pour moi, je tiens de la propre bouche de M. le cardinal ces paroles : ce J'avais craint, dit-il, » que ces gentilshommes passionnés à l'enlèvement du prisonnier, n'y » fussent prisonniers eux-mêmes; cela me fit arrêter tout court devens » cette porte avec mes gens, jusqu'à ce que cette noblesse courageuse » eût eu enlevé le prisonnier, ou sorti en liberté; ce qu'ayant fait et f> celui-là sauvé, je continuai, dit-il, mon chemin de Lormont, à la » suite de mon déplaisir conçu dans mon âme pour le service du roi. » Mais le monde intéressé au sujet en fait bien autre jugement: le Parlées) Pour bien comprendre ce fait, il faut se rappeler que le Parlement siégeait au palais de l'Ombrière, et que les personnes qui avaient à traverser la Garomie s'embarquaient à celte partie de la cale que l'on appelle encore aujourd'hui le Pont Saint-Jean,

ment dit que c'est au contraire lui qui est le chef de Taction, et qu'il a fait rompre la porte de leur Palais, crient, informent, se plaignent au roi, à la reine, au Conseil; assignent, trompettent, fulminent pour quelques jours. Mais après que le roi laissant rouler cette action plus partiale que judicieuse, eut considéré la qualité de Thomme qui n'éfait de leur ressort, mais du pape, auquel il devait répondre de ses faits, silence leur fut imposé; c'est l'opinion qui juge ainsi de l'action de son prélat et qui a osé dire qu'aucun n'eût osé entreprendre un coup si hardi sans l'approbation de son autorité, tant il importe que les prélats s'éloignent de toute action qui n'est pas sortable à leur condition et profession. Le pape même entra à cette opinion, commettant pour informer. Mais le temps, qui découvre la vérité des choses cachées, ralentissant en sa course le sang bouillant des personnes intéressées, leur enleva aussi cette opinion de leur cerveau, demeurant M. le cardinal en la possession de sa parole, et ses haineux sans preuves du contraire. Et de fin voulant le roi partir de Bordeaux sur la fin de l'année, le manda pour l'assister en son retour, comme il fit, demeurant au Conseil à la suite de Sa Majesté, jusqu'au jour de l'Annonciation de Notre-Dame, de l'année suivante, qu il prit congé de Leurs Majestés, pour retourner à l'exercice de sa charge. Et die le monde ce qu'il voudra contre les paroles d'un tel prélat, lequel a toujours veillé pour l'Église de Dieu et pour le bien de l'État. Certes, quand bien il aurait été le moteur et l'auteur du coup, n aurait-il pas fait un grand service à Leurs Majestés, contentant plusieurs seigneurs auxquels appartenait le prisonnier, tirant le rideau d'infamie de leur sang. Si le salut du roi est en la main de Dieu, aussi est-il au bras des puissants qui Tassistent. In potestalibtis, sulus dexlrem ejus. »

Cette réflexion qui termine le récit de Bertheaud est très juste, et la discussion qui va suivre le démontrera surabondamment. Avant tout, faisons remarquer la modération avec laquelle il s'exprime.

Le prudent secrétaire de l'archevêché n'incrimine personne; c'est à peine s il se permet quelques allusions qu'il laisse à la sagacité dti lecteur d'appliquer.

C'est là, selon nous, une preuve qu il est dans le vrai : s'il eût eu à défendre une mauvaise cause, il eût fait comme certains avocats qui s'appellent d'honnêtes gens et qui épuisent la boue sur la face de leur

adversaire, afin qu'il ne sen trouve plus qu'on puisse jeter à leurs clients.

Bertheaud diffère sur le point le plus important avec ceux qui ont raconté le fait. Il prétend lui que le cardinal passait par hasard lorsque les gentilshommes enfonçaient la porte du Palais : on soutient au contraire que cost lui qui dirigeait Texpédition. Nous admettrons pour un instant que cette version soit la bonne, et nous demanderons la permission d'exposer l'affaire dans le sens où la présentent les adversaires de M. de Sourdis (^).

Antoine Castaignet, sieur de Haut-Castel, gentilhomme de Lauzerte en Quercy, s'élait rendu coupable de crimes que l'on qualifie de grands, mais dont personne encore n'a songé à s'enquérir. Le maréchal de Thémines vint à Bordeaux solliciter sa grâce ; il fut appuyé par le cardinal de Sourdis, par le marquis de Roquelaure, et la reine régente, sentant la nécessité d'obliger de si importants personnages, s'empressa de la leur accorder. Le président Lalanne, le président d'Offis, un conseiller et le procureur général Desaigues se trouvèrent blessés de cette promesse, et sous le prétexte de la nécessité de faire observer les lois, ils déterminèrent la reine à révoquer sa parole. Cette démarche, il faut le dire, était odieuse; le plus beau droit d'un souverain est celui de faire grâce, et le forcer à retirer le pardon qu'il a déjà accordé à l'un de ses sujets coupable, c'est affaiblir aux yeux de ses sujets le prestige de sa couronne, c'est l'amoindrir dans leur opinion. Et quel jour choisissait-on pour imposer à Louis XIII cet acte de sévérité? Le jour de son mariage, celui où toute la nation doit être en liesse et prendre part au bonheur du souverain. On ensanglantait la couche nuptiale, et le premier spectacle qui devait frapper les yeux de la nouvelle reine de France était celui d'un échafaud et d'une tête roulant sur le pavé. Nous ne parlerons même pas de finsulte grande faite au gouverneur de la Guienne, à l'archevêque de Bordeaux et à ces vieux soldats dont on réclamait les services dans le Quercy.

Enfin, la grâce est révoquée. Le Parlement ne veut pas qu'il soit sursis à l'exécution; il ordonne de dresser l'échafaud et fait doubler les postes. Roquelaure intervient alors et proteste contre cette usur-

(') Voyoz ù ce sujet le Mercure fiançais.

pation d'autorité; la Cour veut passer outre, mais on ne trouve pas Texécuteur : on l'a fait disparaître. Cependant, il faut que la tête de Castaignet tombe; le Parlement décide qu'il sera exécuté à huis-clos dans la cour du Palais, lorsqu'il n'y aura personne, et que toutes les audiences seront terminées. De cette manière, il n aura de conflit avec aucune autorité, car il est chez lui. Les robes des conseillers seront, il est vrai, souillées de sang, lorsqu'ils traverseront cette cour pour aller à la cathédrale, mais Castaignet aura été décapité. C'est dans cette situation que le cardinal, indigné de la déloyauté de la Cour qu'il avait si bien servie jusqu'alors, de la barbarie du Parlement qui sacrifiait tout au besoin de dominer, se serait mis à la tête d'une troupe de gentilshommes, et aurait enfoncé les portes de la prison.

Pour juger la conduite de M. de Sourdis, il faut se déplacer et oublier notre époque et nos habitudes. Aujourd'hui que le niveau de la loi courbe toutes les têtes devant la majesté de la justice, le cardinal serait infailliblement traduit devant ses pairs. Mais, pendant la majorité de Louis XIII, sous le règne de Henri IV même, rien n'était plus fréquent que ces coups de main de la haute noblesse envers la majesté royale ou la dignité des Parlements. L'année précédente avait vu s'accomplir deux scandales autrement grands, et Thistoire les rapporte comme des faits tout simples, tout naturels, sans aucune réflexion, sans aucun commentaire blessant pour leurs auteurs. Il est vrai que les coupables étaient : fun le duc d'Épernon, l'autre le prince de Condé, gens de guerre, riches, puissants, ayant toujours derrière eux une troupe de gentilshommes et de reîtres qui ne connaissaient que leur maître et ses caprices.

Pendant la tenue des États généraux, le duc d'Épernon avait fait forcer les portes des prisons du Parlement pour soustraire à la juridiction de la Cour un soldat que les ofliciers de justice avaient fait enlever. Cité par corps pour ce fait, il avait rempli le Palais d'une bande de soldats, de pages et de laquais qui s'amusaient à déchirer de leurs éperons les robes des officiers de justice et à houspiller les procureurs et les recors. Obligé par ordre de la reine de faire des excuses au Parlement, il avait pris vis à vis des présidents et conseillers une attitude si insolente et si hautaine que son obéissance aux volontés de sa souveraine avait été une insulte de plus.

Condé avait fait pis encore, car il avait autorisé ses laquais à frapper à coups de bâton un officier de la reine, et Marie de Médicis avait été obligée de lui donner des lettres d'abolition.

Enfin, au moment même où s'accomplissait à Bordeaux la délivrance de Haut-Caslel, il se passait sous les yeux de la reine un fait plus monstrueux encore. Le fils du duc d'Epernon, le comte de Candale, qui avait hérité de tous les vices de son père sans avoir aucune de ses qualités, pas même la plus vulgaire de toutes, le courage, le comte de Caudale avait été invité par Louis XIII à raccompagner dans son voyage et à assister à son mariage. Il le quitta à Poitiers pour aller rejoindre les révoltés, qui voulaient enlever le roi. Leur complot ayant avorté, il eut Taudace de revenir à Bordeaux, et là, sous prétexte d'aller visiter son frère le duc de Lavalette, archevêque de Toulouse, il fut de nouveau rejoindre les protestants du Béarn.

Personne cependant n'éleva la voix, parce qu'on avait peur du terrible mignon de Henri III. Le cardinal, au contraire, était seul, sans appui; il était l'ennemi du Parlement; chacun fit écho à la clameur qui s'éleva contre lui. Et cependant qu'était sa faute en présence de la levée de boucliers que faisaient en ce moment les ducs de Yendôme, de Rohan, de Nevers et de Bouillon? La conduite du Parlement dans cette occasion fut d'une violence qui toucha au ridicule. A la première nouvelle de l'évasion de Haut-Castel, les gens de justice décidèrent d'envoyer des hommes d'armes et du canon pour s'emparer du cardinal dans sa campagne de Lormont dont une grille défendait à peine l'entrée. Mais M. de Sourdis s'étant retiré à Vayres, chez le président de Gourgues même, il ne fat pas donné suite à ce projet.

La plupart des historiens du temps affirment que le cardinal fut interdit de ses fonctions par le nonce du pape, Ubaldini, et qu'il se considérait lui-même comme irrégulier : c'est le contraire qui eut lieu. Ubaldini, avec sa finesse italienne, fit comprendre à la reinemère que lorsqu'un souverain manque à sa parole, il expose ses sujets à oublier la fidélité qu'ils lui doivent.

Revenons aux événements dont nous avons été éloignés quelques instants.

Le mariage du roi fut célébré le 25 novembre, et le départ de la Cour fut fixé au 17 décembre.

Le 9, le cardinal de Sourdis publia le mandement suivant :

cr François, cardinal de Sourdis,

» Voyant que de tous côtés les maux nous environnent, que la guerre, de soi assez effroyable, a porté dans les campagnes la famine et les maladies qui en sont la suite, de quoi déjà nous voyons le peuple fort affligé. Nous avons estimé être de notre devoir et charge pastorale d'exciter la dévotion des fidèles à recourir au Dieu de miséricorde, à qui nous demandons continuellement la protection du roi et des reynes, particulièrement de la reine-mère qui assiste avec tant de courage et de prudence Sa Majesté, durant ces orages et tumultes, qu il ne nous reste plus entière autre espérance qu en la bonne conduite de Sa Majesté. Comme aussi il lui plaise inspirer un esprit de reconnaissance à ceux qui se sont séparés de lobéissance qu ils doivent à Sa Majesté, et nous faire jouir d'une bonne et entière paix; ensemble de nous assister et proléger, afin que, munis de sa grâce, nous puissions plus dignement nous acquitter de la charge qu'il lui a plu nous commettre à sa gloire et au salut des âmes.

i) A cet effet, pour lléchir la clémence divine, nous avons principalement confiance au mérite et intercession de laYierge par laquelle il a plu à Dieu nous donner le Sauveur et le salut du monde, et ainsi favorisés de son assistance, nous nous exercerons aux œuvres de charité, faumône et fOraison. Et pour ce, dimanche prochain, troisième des Avents, nous ordonnons que fOraison des quarante heures se célébrera en féglise de Notre-Dame des Grâces, aux pères Récollets. Le dimanche en suivant, quatrième des Avents, en féglise de Saint- Antoine des pères Feuillants, le jour de saint Etienne, le jour de Noël, en notre église collégiale de Saint-Seurin-lez-Bordeaux, le jour de la Circoncision en féglise des pères Jésuites, le jour de f Epiphanie en féglise des pères Capucins, nous réservant de la continuer ou de la suspendre, selon la rigueur du teujps. Exhortons et admonestons tous fidèles chrétiens d'y assister avec le plus de ferveur et de dévotion quil se pourra. Et pour les autres lieux du diocèse, savoir: Saint- Macaire, Bourg, Blaye, Libourne, Saint-Émilion, Cadillac, aux Capucins, on mettra les Oraisons de quarante heures le jour de saint Etienne, qui continueront jusqu'au lundi matin, jour des Innocents.

p Donné en notre château de Lormont, le 9 décembre ilM5. d

Cet acte et les expressions qu'il contient établissent que moins de dix jours après la délivrance de Haut-Castel, le cardinal jouissait de la plénitude de son autorité pontificale.

A la date du 16 janvier, M. de Sourdis publia un autre mandement daté de Poitiers, par lequel il rappelait les honneurs à rendre au Saint Sacrement. Donc, jusqu'à cette époque, il n'était venu de Rome aucune sentence qui le frappât. Et comme au mois de mai il rentra dans son diocèse et qu'il reprit aussitôt toutes les fonctions de son ministère, il faut bien admettre que les chroniqueurs qui ont parlé de sa suspension a sacris ont agi avec une légèreté bien coupable, ou avec une insigne mauvaise foi.

Non seulement le cardinal ne fut pas un sujet de peine pour le pape, mais môme il n'encourut pas le blâme de la Cour. Le roi l'invita à l'accompagner à Paris, et pour lui donner une marque publique de son estime, il le fit entrer dans son Conseil.

Le voyage du roi et des deux reines fut lamentable, aux chaleurs torrides de l'été avait succédé un froid exceptionnel qui fit périr un grand nombre des soldats qui protégeaient le cortège royal. Les fourrages, les vivres même manquèrent souvent, et à ces souff'rances vinrent encore se joindre les soucis et les tracas de la politique. Pendant que le roi se livrait à Bordeaux aux jeux et aux plaisirs que lui offrait la fastueuse hospitalité de l'administration municipale, Gondé avait renforcé ses troupes. Dans sa course militaire à travers la France, il avait ramassé force deniers, exalté grand nombre d'hommes et ranimé les haines religieuses. En ce moment, il occupait le Poitou et la Saintonge, pendant que le duc de Rohan attirait à lui les huguenots du Midi. La rébellion entourait donc en quelque sorte le roi, et semblait menacer de lui disputer le retour à Paris. En même temps, le duc de Vendôme, par son attitude équivoque, tenait en échec en Bretagne une partie des troupes royales.

Condé était maître de la situation ; il en profita pour faire obtenir de nouvelles faveurs à son parti. Il écrivit en conséquence au roi pour lui demander une trêve, puis une conférence. Le roi accorda l'une et fautre, et il désigna pour ses commissaires le maréchal de Brissac et le vieux secrétaire d'État, ministre Yilleroy, le président de Thou. Il fut convenu que la conférence se tiendrait à Loudun.

Le maréchal d'Ancre craignait pour sa fortune, et Léonore Galigaï, sa femme, pour son influence sur la reine. Les commissaires eurent Tordre de tout accorder.

En vain le cardinal de Sourdis essaya de faire quelques observations : on ne voulut rien entendre, et le bien de TÉtat fut sacrifié aux exigences des rebelles.

On eût dit que les plénipotentiaires (le mot n'est pas trop ambitieux) voulaient expérimenter combien de temps on peut employer à ne rien faire; car le principal et le plus long sujet du débat fut encore Tarticle du tiers-état, et tout ce qui se rattachait à finsoluble question de Tautorité royale et de la puissance ecclésiastique. Enfin, après de longs pourparlers, on convint de diverses dispositions, que le roi sanctionna par un d édit perpétuel et irrévocable pour la pacification des troubles du royaume. »

Cet édit promettait oubli du passé et concorde à Tavenir. Il ordonnait le rétablissement de la religion catholique dans tous les lieux « où l'exercice d'icelle aurait été interrompu. » Le roi voulait ensuite qu'il fût fait recherche et poursuite à l'exécrable attentat commis sur son père. Il promettait d'écrire aux évêques pour qu'ils fissent publier dans leurs diocèses le décret du Concile de Constance. Il levait la surséance de l'édit du Parlement contre les doctrines soutenues au sein de l'ordre du clergé et de la noblesse au sujet de la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Il s'engageait à répondre aux cahiers des États généraux dans le délai de trois mois; farticle du tiers-état devait alors être représenté au roi, pour y être pourvu en Conseil spécial. L'arrêt du grand Conseil qui annulait l'appel fait par le Parlement aux ducs et officiers de la couronne était rapporté. Enfin, après plusieurs autres concessions du même genre, l'édit se terminait par trois articles, qui étaient la part faite au peuple. Ils étaient ainsi conçus : (c Et pour subvenir aux grandes sommes de deniers qu'il nous convient recouvrer, le licenciement des troupes et autres affaires de la guerre, cinquante sols sur minot de sel, retranchés en IGIO, seront réimposés comme ils étaient auparavant; comme aussi les quarante sols par quintal levés en la ferme du Lyonnais; enfin, il sera imposé quelques droits sur les marchandises dont le trajet se fiiit par quelques rivières du royaume. »

Eu outre de ces articles destinés à la publicité, il en était d'autres

qui, quoique secrets, (c devaient être invariablement observés. » Ils avaient notamment pour objet « la conservation des libertés de l'Église gallicane, ^ la défense de publier le Concile de Trente, et Tattribution d'une somme de 1,500,000 livres au prince de Condé et à ses partisans pour leurs frais de guerre.

Ce n'était pas tout : il fallut abandonner aux intéressés, des gouvernements, des places fortes; aux officiers subalternes, des gratifications. Qu'on ne soit donc pas surpris si Richelieu évalue à six millions ce que coûta au Trésor royal le traité de Loudun, sans parler des exactions de toutes sortes commises sur tous les points du royaume par les soldats de Condé, et ceux du roi, qui ne valaient guère mieux.

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