CHAPITRE XXI
Tranquillité de Bordeaux assurée.— Démission de M. Delurbe comme \icaire général.— Rétablissement des Gongrég-ations foraines. — Construction de la chapelle des Filles de Notre-Dame. — Publication de livres liturgiques. — Conser\-ation de l' église des Capucins de Cadillac. — Convocation des archiprêtres à Bordeaux. — Règ-lcment pour l'administration du diocèse. — Visite du cardinal aux Filles de Notre-Dame. — Les Dames de la Miséricorde. — L'hospice de Saint-Pierre. — Querelle à propos du port de l'étole. — Mesures diverses de discipline.— Contestations avec le parlement.- Fondation de l'hospice des aliénés à Cadillac.
M. de Sourdis rentra à Bordeaux au mois de mai 1616. Il reprit son siège au Parlement, et chacun raccueillit avec le respect dû à sa haute position. Il ne fut plus question de Févasion de Castaignet de Haut-Castel. Le cardinal était plus que jamais dans les bonnes grâces du roi.
L'archevêque constata avec bonheur que la paix la plus profonde régnait dans sa ville métropolitaine. Cette tranquillité, ce calme, étaient dus à la conduite énergique et prudente du maréchal de Roquelaure.
Lorsque le roi eut quitté Bordeaux, on avait eu à craindre les soulèvements des protestants. Le maréchal de Roquelaure les fit désarmer, et il chargea douze conseillers de faire, deux à deux, la visite de leurs maisons. Mais il annonça qu'il tiendrait la balance égale entre tous et qu'il châtierait les perturbateurs, sous quelque bannière qu'ils fussent enrôlés. Il fut vivement secondé par le Parlement, qui apportait toujours une grande passion dans les affaires religieuses, et qui, quelque temps après, refusa d'enregistrer le traité que le roi conclut avec les protestants insurgés. Du reste, il faut l'avouer, les protestants avaient pris à Bordeaux une attitude des plus provocatrices, et semblaient trop souvent vouloir braver l'autorité publique. Ainsi, il arriva qu'un pauvre diable qui avait embrassé les erreurs de Calvin tomba sérieusement malade. A l'approche de la mort, il sentit sa conscience troublée et demanda un confesseur. A cette nouvelle, le ministre vint se poster devant la porto du malade pour
en interdire l'entrée à tout ecclésiastique. Celui-ci en référa aux jurats. Ces magistrats se présentèrent à leur tour et furent repoussés. Ils s'adressèrent au Parlement qui décida que l'affaire serait renvoyée au grand Conseil. Cependant on envoya près du malade une personne grave et impartiale. Et sur sa déclaration que celui-ci insistait pour recevoir les sacrements, on fit entrer de force un ecclésiastique, à la grande colère des protestants de la ville. Mais revenons au cardinal.
En constatant qu'au départ du roi il avait ordonné des prières publiques, nous avons soutenu qu'il avait conservé sa juridiction tout entière. Nous pourrions ajouter que le vicaire-général Delurbe prescrivit, au nom de son archevêque, la continuation de la dévotion des quarante heures, qu'il prolongea jusqu'à l'Epiphanie; ce qui prouverait encore que M. de Sourdis était resté à la tête de l'administration de son archidiocèse. A la date du 16 janvier 1616, nous trouvons un titre qui établit qu'il était à Poitiers, ville qu'habitait le roi. C'est un mandement adressé à ses diocésains, pour rappeler à tous le respect dû au Saint Sacrement, et pour obliger ceux qui le rencontreraient dans les rues à se prosterner devant lui. Ainsi, il ne fut point exilé, le pape ne le suspendit point de ses fonctions, et Bertheau a raison lorsqu'il affirme que, malgré le grand fracas que fit le Parlement, il ne trouva point de preuve de sa participation au complot Castaignet.
Vers la fin du mois de janvier, le cardinal se trouvait à Paris, où il avait suivi le roi. Il adressa de cette ville à M. Delurbe ses lettres de vicaire-général; mais il lui donna pour collègue M. de Peyrissac, sous-doyen de la métropole. C'était un acte de courtoisie envers ce dignitaire, qui avait été chargé de le remplacer à l'assemblée générale du clergé lorsqu'il ne pourrait pas y siéger lui-même.
M. Delurbe ne voulut pas accepter sa nomination dans de telles conditions ; il répondit que son caractère ne sympathisait pas avec celui de M. de Peyrissac, et qu'avec ce collègue il ne croyait pas pouvoir administrer le diocèse suivant sa conscience. De son côté, M. de Peyrissac accepta sans en témoigner la moindre satisfaction sa nouvelle dignité. Il se borna à convoquer les prédicateurs et les
confesseurs pour leur rappeler leur devoir, et à ajourner les synodes à cause des troubles qui agitaient la province.
Cette année fut cependant Tune des plus paisibles que le cardinal passa dans son diocèse. L'ordre y régnait autant que le permettait l'exaltation des partis. Aussi M. de Sourdis eut-il peu à réprimer et à punir.
La guerre civile avait obligé à suspendre les réunions des congrégations foraines; mais comme la paix semblait vouloir renaître, Son Éminence ordonna qu'elles fussent rétablies.
Le couvent des Feuillants était très pauvre; il rendait de grands services. Le cardinal, pour reconnaître le zèle des religieux, unit à leur maison une chapellenie établie dans Téglise des Frères Mineurs, à Lesparre, par Amanua Pelletone, et dont le titulaire s'était démis.
L'établissement des Filles de Notre-Dame, rue du Hâ, n'avait pas encore de chapelle.
Dans le cours de cette année 1616, les religieuses reçurent de M. de Rostigny de Lancre, seigneur de Loubens, conseiller au Parlement, et de Jeanne de Mons, sa femme, la somme nécessaire pour en construire une; c'est celle qui sert aujourd'hui de temple dans la rue du Hâ. M. de Lancre mit à sa libéralité une série de conditions qui ne laissaient pas que de constituer une charge pour le couvent.
Yoici quelles étaient ces exigences :
Lui et sa femme devaient jouir de tous les privilèges attachés au titre de fondateurs. Ils auraient le droit d'être inhumés dans la chapelle. On célébrerait toutes les semaines une messe pour le repos de leurs âmes. M. de Lancre pourrait placer des armoiries dans telle partie du couvent qui lui agréerait le mieux; il lui serait loisible d'entrer une fois par an dans l'établissement, et ce, nonobstant clôture, pour s'assurer si son écusson n'avait pas besoin d'être restauré. M"" de Lancre demandait le privilège d'y pénétrer tous les jours, et à toutes les heures à son gré; d'y manger, d'y coucher, d'y assister à la messe, aux vêpres, et d'y pratiquer toutes ses dévotions. Celte faveur devait être accordée aussi à la nièce de M™^ de Lancre, et M. le Conseiller réclamait encore pour sa femme que ce droit d'entrée et de séjour fût étendu à toutes les maisons de TOrdrc. Enfin, l'Établissement s'engageait à recevoir la troisième fille de M"' de
Lancre, sans autre dot que Thabit de religieuse, que sa mère s'engageait à lui fournir. Le cardinal agréa ces conditions, qui furent stipulées par acte public, le i" juillet 1616.
Déjà au mois de mai précédent, cette Maison avait eu la satisfaction d'établir une succursale à Béziers, sur la demande de M^' de Bouzy, évêque de ce diocèse, el en vertu d'un bref du pape. Quatre religieuses furent désignées par M"'^ de Lestonnac pour être les fondatrices de ce nouvel établissement.
Jusqu'à cette année, le diocèse n'avait ni Rituel, ni processionnal, ni formulaire de prônes. Cette lacune était fâcheuse, car le clergé étant composé de prêtres venus de tous les points de la France, chacun apportait dans sa paroisse les habitudes et les traditions de son diocèse primitif, et il en résultait une confusion fâcheuse qui mécontentait le peuple, alors même qu'elle ne provoquait pas de conflit parmi les ecclésiastiques. Par mandement du 18 octobre, le cardinal prescrivit l'emploi du Rituel publié par Paul Y, en 1614, et il fit imprimer à la suite le propre des saints du diocèse et un recueil de prônes, emprunté aux églises de France les mieux dirigées. Il rédigea en même temps pour les confesseurs un travail remarquable, que sa longueur ne nous permet pas d'insérer ici ; et pour compléter la série de ces utiles publications, il autorisa Simon Millanges, le célèbre typographe bordelais, à imprimer les heures de Notre- Dame, dont il fit revoir et expurger le texte avec soin.
En 1604, le duc d'Épernon avait fondé à Cadillac un couvent de capucins, mais l'église n'en fut terminée qu'en 1616. Ces religieux se faisaient remarquer par l'austérité de leurs mœurs, leur zèle pour le service divin et leur dévouement pour les pauvres malades. Le cardinal voulut leur donner une preuve de son estime et de son affection en consacrant lui-même leur église. La cérémonie se fit avec la plus grande pompe, en présence d'une assemblée d'élite que le duc d'Épernon avait invitée pour cette solennité. M. de Sourdis fut assisté par le cardinal de Lavallette, fils du duc et archevêque de Toulouse. Un banquet somptueux avait été préparé en l'honneur du cardinal dans la fastueuse habitation que le duc s'était fait construire à Cadillac; M. de Sourdis se fit excuser. Il préféra le modeste repas des
pauvres religieux, et vint s'asseoir dans leur réfectoire, donnant ainsi l'exemple de rhuinililé.
Les principaux mandataires de Tarchevêque étaient les vicaires forains et les archiprêtres. De leurs soins, de leur vigilance dans leur circonscription, dépendait le bien du diocèse. Le cardinal les appela à Bordeaux au commencement de Tannée, pour leur rappeler leurs devoirs et reprocher à quelques-uns leur négligence à faire garder les règles imposées aux congrégations foraines. Il leur expliqua celles que saint Charles Borromée avait données; il leur en prescrivit de nouvelles et leur confia la visite des églises de leur circonscription.
Ses recommandations, variées dans leur forme, se ressemblaient par le fonds. Elles avaient surtout trait à la pureté des mœurs, qui est le plus bel attribut des ecclésiastiques; à la foi, à la piété avec laquelle ils doivent traiter les saints mystères; à la modestie des vêtements, à Tobservation des canons et des décrets relatifs à la tenue et à la propreté des églises.
Dans la réunion de janvier 1617, il blâma quelques-uns de ces ecclésiastiques de tolérer Texubérance des festins que certains curés olTraient à leurs confrères réunis en congrégation. A l'exemple de saint Charles, il prescrivit que le dîner se composât d'une seule viande, assaisonnée d'une seule façon, mais en quantité assez grande pour que les pauvres de la paroisse s'en pussent ressentir. Toutefois, pour leur donner une marque de sa confiance, il leur accorda les privilèges suivants :
ce Et en tout ce qui touche la correction des prêtres et ecclésiastiques qui auraient commis tels excès qu'il fût besoin de châtiment, ou par nous, ou par nos officiers, pour ôter promptement le vice et scandale de notre diocèse, ordonnons, comme autrefois, que nos vicaires forains pourront informer contre les délinquants, procéder à leur audition, confronter les témoins, faire tous actes pour Tinstruction des procès, jusques à sentence définitive exclusivement.
» Donnons pouvoir à nos susdits vicaires forains, de bénir les nappes d'église, aubes, amicts et ceintures, pourvu que le tout soit de belle toile et décemment fait; comme aussi d'absoudre des cas à nous réservés par nos institutions synodales, d
Il était d'autant plus nécessaire de multiplier la visite des églises,
que, malgré tant de recommandations et de salutaires avis, il existait encore un grand nombre de curés et de vicaires qui, peu soucieux d'observer les règlements, se montraient d'une extrême malpropreté, se servant de calices d'étain, laissant les nappes moisies sur les autels, et n'ayant pas même un linge blanc pour recouvrir les calices.
La visite faite par les vicaires forains provoqua les mesures suivantes :
Défense d'emporter à la maison du pasteur les meubles sacrés ou bénis, custodes, calices, croix, etc., la place de ces objets étant à l'église; ils y courraient moins que partout ailleurs le risque d'être profanés et souillés. Ordre d'informer contre un Jésuite de Saint- Macaire qui avait prêché que les paroissiens n'étaient pas tenus de se confesser dans leurs paroisses, à la fête de Pâques, mais seulement d'y communier. Cette doctrine était opposée aux règlements du diocèse et aux saints décrets.
Le vicaire de Blézignac se permettait, à l'otîrande, de donner à baiser aux fidèles les saintes espèces renfermées dans la custode. Défense et prohibition d'agir ainsi.
Il existait, dans la paroisse de Myos, un usage superstitieux des plus bizarres : aux funérailles des défunts, on faisait courir à travers l'église un certain nombre d'individus porteurs de cierges allumés. L'archevêque rappela que cette démonstration exposait par sa nature ceux qui s'y livraient à être excommuniés.
Dans la paroisse de Salles, on avait l'habitude de passer la nuit à boire et à manger dans l'église; on sonnait les cloches pour les trépassés; les autels devenaient des espèces de tables, sur lesquelles les mets étaient exposés. Cet usage fut rigoureusement interdit comme étant une insolence et un outrage aux lieux saints.
Comme ces congrégations foraines étaient réellement utiles, l'archevêque essaya de les établir à Bordeaux. Un jour, il réunit à son palais tous les ecclésiastiques, jusqu'aux clercs tonsurés, et leur en proposa l'institution, priant chacun de lui dire librement son sentiment et de lui faire part des objections que son projet pouvait soulever. Personne n'ayant répondu, il prit ce silence pour un acquiescement, et il promulgua un règlement qui indiquait la
manière de former ces conférences. La ville fut divisée en deux sections, dont la première comprenait les paroisses de Saint-Project, de Saint-Rémi, de Saint-Siméon, Saint -Maixant, la Majestat de Saint-André, Saint-Seurin et Notre-Dame de Puy- Paulin; et la seconde, de Sainte-Colombe, Saint-Michel, Sainte-Croix, Saint-Éloi et Sainte-Eulalie, chacune avec leurs bénéficiers, vicaires et prêtres. 11 mit à la tète[de chacune de ces sections un préfet et un sous-préfet. Il leur donna l'église de Saint-Eutrope comme centre de réunion, et fixa ces réunions, pour la première section, au premier et au troisième vendredis de chaque mois; pour la seconde, au deuxième et quatrième vendredis. Ces préliminaires bien établis, le cardinal convoqua les deux sections en une séance préparatoire, et leur indiqua sommairement les sujets à traiter. Tous promirent de suivre ponctuellement les instructions de Son Éminence. Mais dans le cours de Tannée, M^' de Sourdis fut obligé d'aller à Paris : quelques mois plus tard, les congrégations n'existaient plus.
Il faut mentionner ici une visite que le cardinal fit, au mois de janvier, au [couvent des Filles Notre-Dame. 11 vit avec peine que la pauvreté de la Maison n'avait pas encore permis d'établir un parloir, et qu'il fallait recevoir dans la sacristie les parents qui venaient visiter leurs enfants. Il recommanda de s'occuper de cette construction aussitôt que les ressources le permettraient. 11 insista sur la' nécessité d'observer la clôture, ne tolérant d'infraction à la règle que pour les ouvriers occupés aux bâtiments ou à l'entretien du jardin. Enfin, il renouvela l'ordre déjà donné de ne pas recevoir plus de religieuses que ne le comportaient les ressources de la Maison.
Enfin, pour que ses ordonnances fussent ponctuellement suivies, il donna aux religieuses pour directeur, M. Lancelot Destignols, archidiacre de Cernez, à qui il conféra les pouvoirs qu'avait le directeur général des Ursulines.
Le lecteur se rappelle sans doute ces associations de personnes pieuses qui, sous le nom de Dames de la Miséricorde, s'occupaient de la visite des malades et des pauvres honteux. De ces dames, les unes étaient mortes, d'autres étaient empêchées par fâge ou les infirmités; d'autres enfin s'étaient relâchées, en sorte que l'Œuvre ne
fonctionnait plus ou fonctionnait mal. Le cardinal la raviva par l'adjonction de dames plus jeunes, plus actives; il les réunit à Saint- Eutrope, leur rappela le bien qu'elles avaient déjà fait, celui plus grand encore qu'elles pourraient accomplir, et par ses exhortations il parvint à ranimer leur zèle. Afin de les entretenir dans ces sentiments, il leur donna un directeur qu'il choisit parmi les plus pieux et les plus intelligents des Feuillants.
La réorganisation de cette Société l'amenait naturellement à s'occuper de l'hôpital Saint-Pierre, création de Pey-Berland, dans lequel il venait de placer les Frères de la Charité. La chapelle était bien ornée, les salles propres, garnies de meubles suffisants et de lits convenables. Les malades se louaient des soins affectueux des religieux; il n'y manquait que d'augmenter les revenus, rendus insuffisants par le temps. Le cardinal résolut d'y annexer une chapellenie, fondée autrefois dans l'église de Saint -Seurin par un sieur Guillaume d'Andernos, dont elle avait conservé le nom. Mais cette chapellenie était à la nomination de l'hebdomadaire du chapitre de Saint-Seurin, et le chapitre n'agréa pas cette union; puis, les Frères de la Charité, qui avaient obtenu du Saint Père d'être exempts de la juridiction des Ordinaires, ne voulurent pas suivre la direction du cardinal. Au bout de peu d'années, l'établissement cessa de subsister. On ne sait pas combien ces exemptions de juridiction ont fait de mal dans les diocèses, et surtout que de bien elles ont empêché de produire; en voilà encore une preuve. L'union de la chapellenie d'Andernos au prieuré de Saint-Pierre ne fut effectuée qu'en 1695, par l'archevêque Louis de Bourlemont.
Comme ses sœurs, l'année 1617 devait apporter son contingent de trouble dans la famille sacerdotale.
Le dimanche qui suivait l'Assomption, les curés de l'île Saint- Georges, de Saint-Médard d'Eyrand, de Beautiran et de Saint-Clément d'Aigues-Mortes, se rendaient en procession avec leurs paroissiens à Saint-Michel de Beautiran. Les processions s'attendaient, et toutes arrivaient ensemble au point de réunion. Chaque curé portait l'étole. Le curé de Beautiran invita ses voisins à ne plus s'en décorer dès qu'ils entreraient dans la circonscription de sa paroisse, attendu que
rétole était le symbole de la juridiction, et qu'il avait seul la juridiction dans son église. Les autres curés refusèrent de céder à cette invitation. L'affaire fut portée devant le cardinal, qui approuva les prétentions du titulaire de Beautiran.
Il y avait à Paris, au couvent des Pères de la Merci, un religieux nommé Raymond Lamayolière, esprit inquiet, remuant, cherchant partout la perfection monastique et ne la trouvant nulle part. Sur la réputation du couvent de Bordeaux, il obtint de sy fixer. A peine était-il arrivé qu'il apprit que les Frères Prêcheurs avaient adopté la réforme. Aussitôt notre religieux est avide de partager les privations des Dominicains. Il s'évada, en conséquence, du couvent de la iMerci et vint se réfugier chez les Dominicains, dont le prieur, le P. Berny, l'accueillit avec bonté. Sur ce, réclamation des Pères de la Merci, qui réclament le fugitif en vertu des vœux qu'il a prononcés. Refus des Dominicains de le rendre, sous le prétexte qu'il est admis en principe qu'on peut passer d'un état moins parfait à un Ordre plus parfait. A ces mots, les Pères de la Merci s'enflamment, et une discussion, d'autant plus vive qu'elle était insoluble, s'élève sur le fait de savoir quel est le plus parfait des deux Ordres. On en réfère au cardinal. C'était là une espèce de jugement de Salomon à rendre. Il fait comparaître l'auteur de tout ce tapage. Le P. Lamayolière répond qu'il a toujours aspiré à s'affilier à une religion plus étroite, et que ses supérieurs, convaincus de cette vocation, l'ont envoyé à la Chartreuse de Paris; mais il n'a pu y être reçu, faute de place. Appelé à Bordeaux par le Père Provincial, il accourt, croyant avoir atteint le but de ses désirs les plus chers. Mais voyant qu'il s'est trompé, il est allé demander aux Dominicains un bonheur qu'il ne trouve pas dans son Ordre. Le cardinal décida que Lamayolière devait s'adresser au pape pour avoir une dispense qu'il jugeait nécessaire. En attendant, il le mettait en séquestre chez les Dominicains, avec l'obligation par le prieur de le représenter toutes les fois qu'il en serait requis. Mais il exigea, avant tout, que ce religieux retournât au couvent de la Merci pour demander pardon à ses supérieurs de s être enfui et solliciter leur agrément pour entrer aux Dominicains.
Depuis deux ans, les malheurs du temps n'avaient pas permis la
convocation des Synodes diocésains. L'archevêque eut le bonheur de le réunir entin dans son égHse métropolitaine, et sa joie augmenta de n'avoir aucun blâme à infliger, aucune ordonnance négligée à rappeler.
Le Synode de Blaye fut présidé par le vicaire général Delurbe, qui n'eut pas autant de satisfaction que le cardinal. Il fut obligé de prononcer l'interdiction du curé de Saint-Palais qui ne voulait pas s'astreindre à la résidence, et de défendre à nouveau, à certains religieux, l'administration des sacrements. Encore s ils avaient été poussés par l'amour du bien! Mais les fidèles qui s'approchaient de la sainte table avaient l'habitude de laisser une offrande pour le célébrant : de là, cette obstination à ne pas obéir aux ordres du cardinal.
La paroisse de Puisseguin était riche, et cependant elle était sans curé et sans vicaire. Ces prêtres avaient disparu dans la tourmente des guerres civiles, et l'église n'avait alors pour pasteur qu'un de ces prêtres appelés Ciislodi-nos, qui ne faisait pas le service ou qui le faisait mal. Le cardinal ordonna qu'on lui retirât ses fonctions, et qu'il fût renvoyé dans le Rouergue, son pays; puis, usant du pouvoir que Clément V avait conféré à ses prédécesseurs, il enleva à l'église de Puisseguin son titre de paroisse et l'unit à la métropole. Le chapitre fut obligé d'y placer un vicaire perpétuel et un ecclésiastique d'un ordre inférieur, et de leur donner un revenu de 400 livres tournois et la jouissance de la maison du curé, avec le jardin et les terres qui en dépendaient. Par cette mutation, la cathédrale fut dotée d'un beau revenu, et l'église de Puisseguin, en échange de son titre de paroisse, obtint, par la nomination de ces deux prêtres, l'assurance qu'il serait pourvu à tous les besoins du service divin.
On a souvent blâmé l'archevêque de sa sévérité envers les ecclésiastiques, de sa rigidité à faire observer les règlements, de la facilité avec laquelle il frappait ses subordonnés de l'arme terrible de l'excommunication. Voici, entre mille, un exemple qui prouve combien celte rigueur était salutaire et combien le choix que le roi Henri avait fait d'un tel archevêque était providentiel : Dans le courant du mois de mai, il se rendit à Paris, laissant entre les mains de son
vicaire général Delurbe Tadministration de son diocèse. A peine son départ fut-il connu, que, de tous côtés, on vit s'ébattre sur Bordeaux les curés, vicaires perpétuels et prébendiers des districts ruraux.
Le vicaire général, rentré depuis peu dans ses fonctions, se hâta de rendre une ordonnance qui enjoignait à tout prêtre étranger à la ville de retourner dans sa résidence, dans un délai de trois jours, sous peine d'excommunication, ipso facto. Les trois jours expirés, tout ecclésiastique rencontré dans la ville devait être arrêté et conduit dans la prison archiépiscopale, à moins qu'il ne justifiât d'une autorisation expresse et spéciale. Les archi prêtres furent invités à donner la plus grande publicité à cette ordonnance.
Parlera-t-on maintenant des conflits du cardinal avec le Parlement? Souvent déjà, on a fait ressortir la passion de dominer, de s immiscer partout, même dans les affaires religieuses, qui dévorait cette Compagnie.
11 se passa, à la même époque, deux épisodes qui prouvent combien le cardinal avait raison de ne laisser affaiblir aucun de ses privilèges par la Cour, et à quel degré d'impuissance il eût été soumis, s'il avait eu un esprit plus malléable et plus ductile.
Un prêtre du diocèse de Comminges avait été admis à desservir la paroisse de Lanton, annexe du prieuré de Compican, dans l'archiprêtré de Buch et Born. Peu de temps après, il s'enfuit, emportant le calice et la croix. Arrêté une première fois à Agen, il parvint à s'évader; mais il fut repris à Toulouse, ramené à Bordeaux, et jeté dans les prisons du Parlement. Le vicaire général le réclama comme justiciable du tribunal ecclésiastique; mais la Cour, rejetant sa requête, condamna le coupable à mort, et requit M. Delurbe de procéder à la dégradation canonique. Le vicaire général s'y refusa. La Cour fit pendre le curé et condamna M. Delurbe en 4,000 livres d'amende. Le Grand Conseil le déchargea de cette peine, mais le curé n'en avait pas moins perdu la vie.
Ici, ce n'était qu'une question d'attribution, un conflit administratif. On eût pu excuser le Parlem.ent en disant qu'il exagérait ses droits; mais un autre conflit, qui surgit aussitôt après, prouve qu'il se croyait omnipotent, apte à trancher toutes les questions, et qu il regardait son autorité connue supérieure à celle de l'Eglise.
Un autre prêtre, qui avait autrefois exercé le ministère dans le diocèse, avait obtenu du Saint Père sa nomination à un bénéfice ayant charge d'âmes. Mais, pour entrer en possession de ce bénéfice, il fallait le visa du vicaire général ; or, ce visa ne se donnait pas sans un examen préalable. L'impétrant s'y soumet, mais il est reconnu incapable, et le visa lui est refusé. De suite, appel au Parlement : la Cour fait comparaître l'ecclésiastique, l'interroge, et le trouvant suffisamment instruit, ordonne qu'il entrera en possession de sa charge. Ainsi, la Cour se faisait juge, non pas seulement du savoir, mais encore de l'orthodoxie d'un prêtre. Maupeou avait-il bien tort, lorsque, un siècle plus tard, il signa l'ordonnance de suppression de ces Cours souveraines qui disputaient au roi son autorité.
Heureusement que, au milieu de ses mécomptes, l'excellent vicaire général éprouva une satisfaction assez grande pour lui faire oublier ses peines. Le duc d'Épernon se proposait de créer à Cadillac un hospice pour les aliénés, sous l'invocation de sainte Marguerite. Il était d'usage, lorsqu'on fondait un établissement conventuel, d'ériger avant tout une croix sur l'emplacement de l'église projetée. M. Delurbe fut invité par ce puissant seigneur à venir bénir cette croix et à poser la première pierre de l'hôpital. Le duc d'Épernon en confia l'administration aux Frères de la Charité. 11 eut plus de succès que n'en avait eu M. de Sourdis l'année précédente. Le ^chapitre de Cadillac se montra moins jaloux de ses prérogatives que celui de Saint-Seurin. Les religieux modifièrent leurs prétentions, et furent plus dociles aux volontés du chef du diocèse. L'hôpital Sainte- Marguerite fut fondé, et il existe encore, singulièrement agrandi et embelli dans ces derniers temps. La direction en est confiée aux Sœurs de la Sagesse.
Le cardinal revint de Paris dans le courant du mois de mai, et, peu après, il eut l'occasion de montrer le peu d'estime qu'il portait aux religieux qui quittaient leur habit pour prendre place dans le clergé séculier. Un jour, se présenta à lui, en congrégation d'examen, un certain Frère Jean Duranceau, religieux prêtre de l'Observance, porteur d'un rescrit du pape, sur nullité prétendue do
ses vœux, adressée à rofficial de Bordeaux et au provincial de TOrdre, qui était alors absent. Go religieux était en costume de prêtre séculier; il pria le cardinal de le prendre sous sa protection, attendu qu'il craignait d'être mis en prison par le provincial pour avoir quitté la robe de TOrdre, et de lui permettre de dire la messe. « Qu'il retourne au pape, répondit Tarchevêque; si Ton faisait une fois la planche à de telles gens, le nombre s'en multiplierait à l'infini et nous ne saurions qu'en faire. Ces hommes devraient réfléchir avant de s'engager; l'engagement pris, ils doivent le garder. »
Vers le 15 octobre, le cardinal reçut du pape Paul V une bulle qui prescrivait un jubilé de quinze jours pour célébrer le retour de la paix en France. Il en fixa l'ouverture au 5 novembre. « Il fut publié et gagné dévotement à Bordeaux, » dit la Chronique bordelaise, qui ajoute : (( Procession faite, en laquelle y eut grande dispute et tumulte entre les bourgeois de robe courte et les procureurs de la Cour, sur laquelle lesdicts bourgeois se pourvurent au Conseil du roy. 3> C'était la seconde fois, depuis quelques années, que de semblables rixes s'élevaient à propos de la préséance dans les processions.
Le 4- octobre, le roi publia des lettres- patentes par lesquelles il convoquait pour le 24 novembre, dans la ville de Rouen, les plus signalés et capables personnages de l'Église, de la noblesse et de ses olTiciers, « pour, par leur avis, pourvoir, au contenu des cahiers présentés par les trois ordres des États, ensemble sur les règlements de ses Conseils, sur l'ordre et la distribution des finances, réformation des abus qui existent entre tous les ordres du royaume, et généralement sur tout ce qui se trouverait nécessaire et expédient pour le bien et soulagement de ses sujets, sûreté de son État, honneur et dignité de la couronne, et affermissement de la paix. y>
A la suite de ces lettres, le roi désigna onze notables de l'ordre du clergé, treize de la noblesse, auxquels il adjoignit vingt-cinq officiers de ses Parlements.
Le cardinal-archevêque de Bordeaux fut l'un des représenfants du clergé, et il quitta sa ville métropolitaine le 15 novembre.
La veille de son départ, il fallut encore qu'il réglât un différend qui s'était élevé entre les Jésuites préposés au collège de Sainl- Miïcaii'(\ (^1 le vicaire perpétuel i]o la paroisse. La position du vicaire
perpétuel n'était pas heureuse; les règlements qui déterminaient ses relat.ons avec les Révérends Pères lui étaient peu favorables. Le cardma en adoucit la rigueur, et augmenta le traitement dont il jouissait.
En quittant son diocèse, il en laissa l'administration à M de I eyrissac, sous-doyen de la primatinle, son vicaire général.