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CHAPITRE XXI II

Dédicace de l'ég-lise de la Chartreuse. — La chapelle des Chartrons. — Querelle entre un Capucin et les Jésuites de Poitiers.— Décision de l'archevêque. — Novice bénédictin rendu au monde. — Suppression de la dignité d'écolàtre à Saint-André. — Les Frères Prêcheurs.

— Les Synodes.— L'éghse de Bazens. — Réglemenî sur la police intérieure de Saint- André.

— Les religieuses de Notre-Dame à Toulouse. — Conflit entre le Chapitre et le cardinal à propos de la cure de Saint-Maixent, — Le cardinal intervient pour rétablir la paix entre Louis XIII et sa mère. — Insulte faite par le roi aux jurats. — Confrérie de Sainte-Catherine à Saint- Seurin — Le cardinal intervient en faveur de l'archidiacre d'Agen. — Les filles de M"" de Lestonnac. — Révolte au couvent des .\nnonciades. — Les Carmélites réformées. — Le P. Berulle. — Le collège de Guienne.

L'année 1620 promettait d'être prospère, mais les espérances qu'elle laissait concevoir ne se réalisèrent qu'en partie.

Au mois de mars, le cardinal reçut la première des récompenses qui étaient dues à son zèle, à ses infatigables labeurs. Et cette récompense n'était pas celle dont parle saint Augustin : Vanij vanam mercedem habuerunt. Ce furent les bénédictions de tout un peuple sauvé à tout jamais par lui de la peste, des souffrances et de la misère qu'elle amène à sa suite; ce furent des prières ardentes adressées au Très-Haut; ce fut enfin un élan de la reconnaissance publique qui se manifesta d'une manière solennelle, et qui lui prouva qu'à un moment donné, le peuple, dont le cœur est naturellement bon, sait reconnaître, malgré les efforts de la baine et de l'envie, le dévouement et l'amour que lui portent les esprits d'élite. Qui sait si le souvenir des ovations qui accueillirent alors le grand cardinal n'a pas encouragé quelques-uns de ses successeurs à imiter son exemple! Qui sait si la main qui, de nos jours, adoucit tant d'infortunes et relève tant de sanctuaires, n'a pas été guidée par le souvenir de ces trois modèles de l'épiscopat : Pey-Berland, Charles Borromée et le cardinal de Sourdis !

Le 13 janvier, le pape Paul V avait accordé un jubilé universel qui devait s'ouvrir à Bordeaux le 29 mars, quatrième dimanche de Carême.

Les travaux de la Chartreuse étaient terminés, Téglise enrichie de ses marbres et de ses boiseries : rarchevêque résolut de profiter de la faveur accordée par le Saint-Siège à la chrétienté pour en faire la dédicace.

Il s'ouvrit de son projet à ses suffragants et à quelques autres évoques qui avaient suivi avec intérêt cette entreprise, et tous lui promirent de prêter leur concours à cette imposante cérémonie.

Au jour fixé, Tcglise, le cloître, les jardins, furent envahis par une foule innombrable accourue de toute la province. Le Parlement, qui s'y présenta, précédé de ses massiers, put à peine traverser ces flots de peuple qui s'agitait comme une mer houleuse, et il fut obligé de se réfugier dans une chapelle placée à Textrémité du cloître et où Ton avait déposé les reliques qui devaient enrichir les autels. Le maire et les jurats furent plus heureux; la compagnie de cavalerie, dont le premier magistrat de la cité était le chef, parvint aisément à leur ouvrir un passage à travers les rues; mais ils eurent une peine inouïe à pénétrer dans féglise : le flot populaire avait brisé toutes les digues, toutes les barrières. Le cardinal avait ùûi pratiquer à travers les marais assainis une magnifique allée ombragée de platanes, qui conduisait de ses jardins à ceux du monastère. L'activité de ses officiers y avait assuré la liberté du parcours.

Mais lorsque la croix primatiale apparut, portée par un des chapelains du cardinal, l'enthousiasme du populaire ne connut ni frein ni limite : chacun à fenvi se précipita sur son passage pour le bénir et acclamer les évêques qui lui faisaient cortège. Il était réellement béni, celui qui venait au nom du Seigneur, celui devant qui fuyait la maladie, et qui avait créé la prospérité de Bordeaux.

Au milieu de ces cris d'enthousiasme, il s'avançait calme et souriant, le visage rayonnant d'une joie céleste, la main étendue pour bénir les enfants que les mères lui présentaient en pleurant de joie. La foule était tellement condensée dans la nef, qu'il semblait impossible d'y pénétrer; cependant, aux cris « place au cardinal, ï) le flot s'entr'ouvrit, et l'archevêque put tomber au pied de l'autel qu'il avait fait élever à Notre-Dame de Miséricorde, et lui adresser ces solennelles actions de grâces que la parole ne peut rendre, mais que le cœur comprend.

Les suffragants de l'archevêque étaient presque tous des hommes

d'un grand mérite, d'un savoir profond, d'une piété éprouvée. Pour que chacun d'eux obtînt à son église une grâce spéciale du Tout- Puissant, il leur donna des fonctions spéciales; et afin que la mémoire en restât éternellement gravée dans le souvenir des populations, il le fit constater juridiquement par un notaire ecclésiastique.

Nous donnons ici la traduction de l'acte rédigé par cet officier public. Voici la pièce dans toute sa simplicité :

« Aujourd'hui, quatrième dimanche de Carême, le 29 mars 1G20,

» L'illustrissime et révérend issime archevêque de Bordeaux a fait travailler, depuis 1611 jusqu'à ce jour, au défrichement des marais qui s'étendaient au couchant de son palais, et dont l'insalubrité était si nuisible aux habitants de Bordeaux; puis, sur une élévation autour de laquelle croupissaient naguère des eaux fétides et corrompues, il a élevé à ses frais un couvent de l'ordre des Chartreux. Aujourd'hui que cet édifice est terminé, il en consacre solennellement l'église sous l'invocation de Notre-Dame de Miséricorde, de saint Charles Borromée et de saint Bruno. Sa Seigneurie est assistée de NN. SS. Jacques Martin, évêque de Vannes; Philippe de Cospeau, évêque d'Aire; Antoine de Cous, évêque de Condom; Claude Gelas, évêque et comte d'Agen; Louis de Salignac, évêque de Sarlat; François de Bivandière, évêque de Périgueux, et Michel Raoul, évêque de Saintes. Pour donner plus de pompe et de majesté à cette œuvre sainte, l'illustrissime cardinal a assigné à Nosseigneurs les Evêques diverses fonctions à remplir; mais il a voulu consacrer seul le grand autel, et y a déposé une petite boîte d'argent renfermant des reliques de saint Lucien, martyr; de saint Amand, évoque et confesseur, et de saint Charles Borromée, archevêque et cardinal. A la suite de cette consécration, il a accordé trois indulgences aux fidèles : la première est attachée à la dédicace actuelle, et elle est d'une année ; les deux autres sont de cent jours, et sont applicables aux deux premiers anniversaires.

» M^"* de Condom a consacré l'autel de Saint-Jean Baptiste, et y a renfermé une boîte d'étain contenant des reliques de saint Fort, martyr, et de sainte Véronique. Il a accordé une indulgence de quarante jours pour la consécration, et une de cinquante jours pour chaque anniversaire. L'autel de Saint-Louis, roi de France, a

élé consacré par N. S. TEvêque de Vannes, qui y a renfermé des reliques de saint Amand, évoque, et de sainte Bénédicte, vierge et martyre.

» Le quatrième autel, placé sous l'invocation de saint François, a été consacré par N. S. TÉvêque d'Agen, qui y a déposé des reliques des martyrs du cimetière Calixte et un morceau de Thabit de saint François de Paule.

» Pour conserver à cette consécration un souvenir perpétuel, ces prélats ont appliqué à ces autels les mômes indulgences que l'évoque de Condom. A la fin de la messe, tous les évéques siégeant pontificalement devant le grand autel, N. S. TÉvêque d'Aire a prêché avec autant d'éloquence que d'onction sur la grandeur de Notre-Dame de Miséricorde et sur le culte qui lui est dû. Les vénérables doyen et chanoines de Saint-André ont assisté NN. SS. les Évêques.

» Et afin que rien ne manquât à la manifestation des louanges de la Vierge Marie, l'illustrissime archevêque a appendu à l'autel de la iMère de Dieu de ses images en argent doré et artistement travaillées. Ainsi s'est passée cette fête, aux applaudissements de tous les Ordres de la cité, à la grande satisfaction de la Cour suprême du Parlement, et au milieu des transports de tout le peuple. Bordeaux n'a jamais vu et ne verra peut-être jamais un jour si beau, si célèbre et si magnifique.

» Pour en conserver la mémoire, moi, secrétaire et notaire de l'Archevêché de Bordeaux, j'ai rédigé, par ordre et commandement de l'illustrissime et révérend issi me seigneur, le présent procès-verbal, qui a été scellé du seing et du sceau de Monseigneur. »

Le dimanche qui suivit cette manifestation solennelle eut lieu l'ouverture du Jubilé. La procession partit de Saint-André pour se rendre à Saint-Michel, où l'évêque d'Aire, illustre et savant prédicateur, fit entendre d'éloquentes paroles sur les grâces attachées à cet acte de dévotion. Jamais peut-être cérémonie religieuse n'attira un aussi grand concours de peuple et ne produisit des effets si heureux.

Il existait, sur le quai des Chartrons, une ancienne chapelle où la population se rendait en foule dans la soirée du jour de Pâques, sous prétexte d'y prier et d'y gagner des indulgences; mais la dévotion

n'était qu'un prétexte, qui cachait trop souvent de coupables intentions. L'affluence entraînait la confusion et le désordre, et il était rare que quelque scandale ne vînt attrister les personnes vraiment pieuses. Pour faire cesser cet état de choses, et dans le but aussi d'attirer les fidèles à la Chartreuse, le cardinal rendit l'ordonnance suivante :

« Nous avons toujours loué et grandement approuvé les dévotions des lieux saints, parce que, par la multiplication desdits lieux, la dévotion de diverses personnes se trouve multipliée. Mais aussi nous avons toujours désiré d'en ôter toutes les occasions qui rendent la dévotion infructueuse, et d'y apporter tel remède que désormais telles visites soient réglées par la considération de leur fin. Nous donc, ayant fait plusieurs visites à la chapelle sise sur le quai des Ghartrons, le soir de la fête de Pâques où les chrétiens ont accoutumé de se transporter, et considéré que par la petitesse du lieu et foule de peuple, il s'y rencontre plutôt confusion que dévotion; pour une plus grande gloire de Dieu et accroissement de la piété des fidèles chrétiens, avons comnmé, changé et transféré, commuons, changeons et transférons, par ces présentes, les visites de dévotion qui se font en ladite chapelle des Chartreux, en l'église de Notre-Dame de la Miséricorde de la Chartreuse de Bordeaux, avec toutes telles et semblables indulgences que celles qui ont été jusqu'à ce huy concédées à ceux qui visiteront ladite chapelle. Voulons, à cet effet, que, dès la présente année, elles commencent audit lieu de Notre-Dame de Miséricorde de la Chartreuse. Exhortons tous nos chers et bien-aimés enfants, et peuple de cette ville et diocèse, de s'y transporter ledit jour à cette fin.

)) Mandons et ordonnons, etc d

Mais on ne change pas si facilement de vieilles habitudes. L'ordonnance du cardinal ne produisit aucun effet, et le peuple continua de se porter aux Chartrons.

(c Si l'on faisait une enquête dans la plupart des Ordres religieux, au sujet de la charge des âmes, dit Bertheaud, il est certain qu'aussitôt ils répondraient qu'ils n'en veulent ni n'en acceptent, et que s'ils se sont retirés du monde, s'ils ont cherché un refuge au fond d'un cloître, c'était pour réduire tous leurs soucis à la culture de leur conscience, sans s'occuper de celle des autres. Mais si vous pesez

toutes leurs actions, leurs visites et démarches, tout est contraire à leurs paroles; car ils ne cherchent rien tant que le moyen de gouverner les âmes et de les attirer en leurs églises par toutes sortes de moyens proportionnés à leurs fins. Chose effroyable! prolester de ne vouloir aucune charge d'ame, et divertir le peuple d'aller à sa paroisse pour remplir leurs églises, d La preuve de ce fait se voit clairement dans une querelle qui s'est élevée entre un prédicateur Capucin et les Jésuites. Le trouble qui en résulta fut si grand, qu'il fallut que Monseigneur de Poitiers interposât son autorité et la fît appuyer par le révérendissime archevêque de Bordeaux.

Un Père capucin, nommé Athanase, était venu prêcher le Carême dans réglise de Saint-Porchaire, à Poitiers. Bien que dans la paroisse le chiffre des communiants s'élevât à plus de dix mille, il remarqua que le nombre de ses auditeurs était très restreint. Ayant appris que les fidèles se portaient en foule dans les couvents, et que les religieux singeraient à administrer les sacrements au temps pascal, il rappela dans un de ses sermons l'obligation où étaient les habitants d'entendre la messe paroissiale; et à l'appui de son texte, il invoqua l'autorité du Concile provincial. Le lendemain, au moment où il descendait de la chaire, un Père jésuite s'approcha de lui et lui remit une protestation écrite, dans laquelle il soutenait, conformément à l'opinion de divers casuistes de son ordre, que l'assistance à la messe de la paroisse n'était pas obligatoire.

Cette protestation fit un bruit tel, que le dimanche suivant le P. Athanase fut dans la nécessité de reprendre le texte de son premier discours, et d'en maintenir plus énergiquement les conclusions.

Sans se préoccuper du trouble qu'ils jetaient dans les consciences, les Jésuites tinrent le samedi suivant une conférence publique, où il fut soutenu de nouveau, et avec un grand luxe de citations, que la doctrine prêchée par le P. Athanase était erronée, et que rien n'obligeait les fidèles à assister à la messe de paroisse. Partant de ce principe, ils ajoutèrent qu'ils ne jugeraient pas utile que leurs pénitents s'accusassent en confession de s'être dispensés de cette formalité, et que d'ailleurs, s'il y avait péché, ils en assumaient sur eux la responsabilité.

Les Révérends Pères n'ignoraient pas que l'évêque ne partageait pas leur manière de voir; aussi, ne craignirent-ils pas d'aller au

devant de ses censures, en contestant sa compétence, et en affirmant que Tordinaire n'avait pas qualité pour décider sur un point de discipline, alors que des théologiens célèbres avaient déjà élucidé la question.

Enfin, pour affaiblir Tautorité du Père capucin, leurs affiliés insinuèrent que si le prédicateur n était pas un hérétique, il sen fallait de bien peu, puisqu'il prêchait une doctrine contraire aux privilèges que la Compagnie de Jésus avait reçus du Saint-Siège, et que, d'ailleurs, il était désavoué par ses supérieurs et par ses confrères.

Les esprits s'irritaient, et l'agitation se répandait dans les paroisses. En homme prudent. Monseigneur de Poitiers fit inviter à plusieurs reprises les Jésuites à s'abstenir de soulever de semblables questions, et à se conformer aux décisions du Concile provincial de Bordeaux.

Les Révérends Pères ne s'en montrèrent que plus arrogants, et, le quatrième dimanche de Carême, ils firent soutenir par leurs prédicateurs que l'excommunication dont on menaçait de frapper ceux qui manquaient sans motifs légitimes à la messe paroissiale, était nulle, abusive et sans effet.

L'évêque n'eût fait qu'accomplir rigoureusement son devoir en châtiant de telles bravades : il sut cependant se contraindre encore, et se borna à prévenir les Jésuites que s'ils continuaient à ergoter, il leur interdirait de prêcher et de confesser dans le diocèse. Il chargea en même temps son officiai de se transporter dans leur collège pour constater feffet de ses avertissements.

Sur le rapport que lui fit cet ecclésiastique, que les Pères affectaient peu de respect pour ses ordres, et qu ils n'y obéissaient que comme contraints et forcés, l'évêque rendit l'ordonnance suivante :

« Henri-Louis Chaxteigner de La Roche-Pozai, etc., étant averti du trouble qu'on sème depuis quelques jours dans les consciences relativement à l'obligation imposée aux fidèles de fréquenter l'église paroissiale, désirant y remédier, en vertu des pouvoirs dont nous sommes investis; conserver l'union au sein de notre troupeau et maintenir le respect dû à l'autorité d'un Concile provincial approuvé par le Saint-Siège, Nous ordonnons que le décret du dernier Concile de Bordeaux sur ce sujet soit rigoureusement observé; que les curés fassent connaître à leurs paroissiens cet ancien décret, qui défend,

sous peine d'excommunication, de manquer d'entendre pendant trois dimanches consécutifs la messe de paroisse, et enjoint, afin que cette prescription soit mieux observée, aux confesseurs d'interroger leurs pénitents pour savoir s'ils y sont fidèles; et s'ils se trouvent coupables, de leur faire sentir la gravité de la faute qu'ils ont commise, pour qu'ils n'y retombent plus. Nous défendons à toute personne d'agiter, à l'avenir, cette question dans notre diocèse, etc »

Cette proposition, si sage, si mesurée, fut adressée au métropolitain, qui la soumit à l'examen d'une congrégation; elle fut trouvée conforme au droit, et confirmée le iO avril en ces termes :

« Des religieux ayant soulevé une discussion dans la ville de Poitiers contre le décret du Concile provincial de Bordeaux, approuvé par le Saint-Siège, touchant l'assistance du peuple à la messe de paroisse, Nous, à qui appartient l'interprétation de ce Concile, vu l'avertissement et les plaintes à nous adressées par l'évêque de Poitiers, voulant arrêter dans son principe un mal provoqué par la témérité de quelques individus, et qui pensent le propager. Nous défendons à toutes personnes ecclésiastiques et autres d'agiter cette question, et voulant, pour ce qui concerne l'ordonnance de l'Ordinaire, qu'elle soit observée, sous peine par les contrevenants d'encourir l'excommunication. »

Le jour de Pâques, M^' de La Roche-Pozai prit la peine de monter en chaire et d'expliquer aux fidèles les graves motifs qui l'avaient déterminé à rendre cette ordonnance. En rentrant dans son palais, il apprit que les Jésuites, au lieu de courber la tête, affectaient encore plus de hauteur et d'arrogance. Reculer eût été de la part de l'évêque une insigne faiblesse; il écrivit aussitôt à tous les couvents et à tous les curés de la ville, pour leur défendre, sous peine d'excommunication, délaisser les Jésuites prêcher et confesser dans leurs églises. Cette fois la Compagnie dut obéir.

Vers le même temps, il se produisit à Périgueux un autre fait qui provoqua toute la sollicitude du cardinal. En 1G15, un riche habitant de cette ville avait conçu le projet de dépouiller de sa fortune son jeune frère, dont il avait la tutelle. Dans ce but, il le fit entrer comme novice dans l'abbaye de Notre-Dame de Guîtres, de l'Ordre de Saint-Benoît, et, seize mois après, il le contraignit à prononcer ses

vœux. Lorsqu'il eut atteint Tâge de la majorité, le jeune religieux protesta entre les mains du cardinal contre la violence morale qui lui avait été faite. L'archevêque ordonna une enquête; il fut établi qu'avant comme après sa profession l'impétrant avait toujours coutume d'habiter la maison paternelle; qu'il n'avait jamais porté le costume de TOrdre, ni fait aucun acte de la vie religieuse, et qu'enfin le bénédictin qui lui avait donné l'habit n'était ni le prieur ni le supérieur de l'abbaye.

Le cardinal se hâta de déclarer qu'une profession faite dans de telles circonstances était contraire aux décrets du Concile de Trente, et, par son ordonnance, il rendit le jeune homme à la vie séculière.

Que de désordres ce fait ne révèle-t-il pas, et combien l'on doit applaudir à la fermeté et à la juste sévérité que M^' de Sourdis savait déployer lorsqu'un abus lui était signalé !

Parmi les grands dignitaires du chapitre de Saint-André, figurait le maître Echolz, ou grand Escholâtre, dont le mandat consistait dans l'origine à surveiller et à diriger les hautes éludes scolastiques. Dans un autre ouvrage (^), nous avons raconté l'histoire de la création de l'Université de Bordeaux (1441), et nous avons dit que, d'après la décision du bienheureux Pey-Berland, son fondateur, l'archiprêtre du Médoc en était de droit le chancelier. Depuis cette époque, la dignité d'écolâtre n'était qu'un vain titre sans fonction; le cardinal en proposa la suppression au chapitre; et pour dédommager M. Miard, qui était revêtu de cette dignité, il offrit de créer en sa faveur un quatrième archidiaconné, indépendant des trois autres, et ayant sous sa juridiction les archiprêtrés de Fronsac et d'Entre-deux-Mers, avec les cures de Saint-Romain, de Boursac et de Saint-Pierre de Caillau, l'une près de Fronsac et la seconde non loin d'Ambarès. Le chapitre adhéra à cette proposition aux conditions suivantes :

Dans le cas de vacance du nouvel archidiaconné, l'archevêque ou ses successeurs étaient tenus de choisir le titulaire parmi les chanoines.

Dans les cérémonies religieuses, le nouvel archidiacre ne devait pas avoir d'autre rang que celui qu'occupait autrefois l'écolâtre;

(*) Histoire de Pey-Berland.

seulement, pour Toption des maisons canoniales, quand elles deviendraient vacantes, il prendrait le rang du quatrième archidiaconné, c'est à dire qu'il serait désormais admis à choisir après le sousdoyen.

En 1615, le cardinal avait été obligé d'agir avec une grande sévérité envers les Frères Prêcheurs, pour les contraindre à introduire une salutaire réforme dans leur couvent. En 16^0, le supérieur général de TOrdre délégua le Frère Yiégas, religieux, docteur en théologie, pour achever l'œuvre commencée par l'archevêque.

Le succès le plus complet couronna ses efforts. Le cardinal, pour lui témoigner sa haute satisfaction, lui écrivit une lettre charmante qui constatait à la fois la prudence et la modération du bon Père, ot les résultats qu'il avait obtenus. M. de Sourdis lui disait, entre autres choses flatteuses, que si ses supérieurs employaientdes hommes comme lui, pieux, pénétrés de leurs devoirs et dévoués à la cause de la réforme, l'Ordre jetterait dans le pays de profondes racines, et quil serait pour la ville un élément de bien et une source de grandes consolations. Il finissait en disant au Révérend Père qu'il pouvait le regarder comme un ami dévoué de son Ordre. Et nos siii ordinis amantissimos existimet.

Le Synode que le cardinal tint à Bordeaux pendant la semaine de Pâques ne présente aucun fait particulier. L'archevêque se borna à recommander aux assistants de veiller rigoureusement au maintien de ses ordonnances.

A Blaye, l'archevêque fut reçu sur le port par le clergé séculier et par les religieux de Saint-Romain; mais il ne s'en trouva qu'un seul de l'abbaye de Saint-Sauveur. Le Synode s'occupa de la"résidence ; et après avoir rappelé les lois sur la matière, trop souvent méconnues et violées dans le pays, il prescrivit la résidence aux prieurs-curés, laissant à ceux qui avaient plusieurs bénéfices le soin de la fixer euxmêmes. Les religieux de Saint-Sauveur furent condamnés à une amende en faveur de Thopital Saint-André, pour leur manque de respect envers le chef du diocèse. Les bourgeois de la ville disaient hautement que ces religieux ne faisaient pas le service divin dans l'abbaye. Pour faire cesser un tel scandale, le cardinal donna ordre

au vicaire forain de Blaye de se rendre tous les quinze jours au monastère; de s assurer si les religieux vivaient conformément à la règle et célébraient les offices qu'elle leur imposait. Le prieuré de Cars était sous leur patronage; mais ils l'avaient presque entièrement abandonné. Sur la plainte des habitants de la paroisse, il y nomma un vicaire chargé de le desservir.

Il fut ordonné à tous les curés de rechercher les legs- pies faits depuis dix ans, et d'adresser à ce sujet un rapport au cardinal, afin qu'il pût faire opérer par son promoteur ceux dont la délivrance n'avait pas été opérée.

Les vicaires forains furent invités à veiller à ce que les curés enseignassent régulièrement le catéchisme aux enfants.

Il arrivait parfois que, pour constater officiellement les excès commis par les ecclésiastiques, on employait l'entremise d'un notaire. L'archevêque défendit cet usage, et ordonna qu'à l'avenir les actes de ce genre seraient exclusivement faits par des ecclésiastiques.

Il annonça au Synode que l'archidiacre de Blaye allait procéder à la visite de son archidiaconné, et il promit au clergé de donner satisfaction à tous les griefs qui seraient consignés au procèsverbal.

Après la clôture du Synode, M^"" de Sourdis se transporta dans l'église Saint-Sauveur, et y donna le sacrement de la Confirmation. Le lendemain, il se rendit au pèlerinage de Montuzeu, avec ses chantres et sa chapelle, et y célébra une messe solennelle. Le soir, il remonta la Gironde pour revenir à Bordeaux.

Les évêques d'Agen possédaient une magnifique habitation à Bazens, paroisse voisine de la petite ville de Port-Sainte-Marie. Ils avaient droit aux trois-quarts de la dîme, tandis que le curé ne percevait que le quatrième quart. Le partage de ces revenus donnait lieu chaque année à des conflits regrettables entre les délégués de révêque et le curé de la paroisse. Afin de mettre un terme à ces démêlés et aussi pour assurer la régularité du service divin, M^"" de Gelas demanda à l'archevêque de vouloir bien réunir cette cure à la mense épiscopale, en vertu des pouvoirs qu'il tenait de Clément V d'unir et de désunir les paroisses. M. de Sourdis renvoya la demande à l'examen de Paul Degogarté, abbé de Sainte-Victoire, chanoine

prébendier de l'église de Saint-Jean de Latran, et administrateur perpétuel du monastère de Ciérac. Sur Tavis de cet ecclésiastique, et sur le vu de la démission de Bernard Serres, alors titulaire de Téglise de Bazens, le cardinal fit droit à la demande de Tévêque d'Agen, à la condition par lui et ses successeurs d'entretenir toujours deux prêtres dans la paroisse pour y faire le service divin. Dans son ordonnance, le cardinal déclare qu'il est heureux de donner à M. de Gelas un témoignage de sa gratitude, pour le zèle qu'il déploie à ramener dans l'unité de la foi catholique la multitude de ses diocésains, que les doctrines nouvelles avaient séduits.

Les chanoines de la primatiale avaient l'habitude de tenir leurs Chapitres généraux le lendemain de la saint Barnabe, pour régler l'ensemble du service divin et parer aux exigences qui pourraient se produire dans le courant de l'année. Cette année, M«' de Sourdis leur adressa un projet de règlement qu'il les invita à mettre à exécution. Ce règlement se résumait dans les sept propositions suivantes :

i° Les saintes reliques qui sont déposées dans l'église Saint-André seront tenues avec toute la décence convenable. La fondation d'une lampe, faite par le chanoine de Landiras, sera exécutée.

^1^ Les chanoines et le clergé du bas-chœur porteront continuellement l'habit ecclésiastique et la tonsure. Ceux qui seront rencontrés en costume séculier pourront être punis par Monseigneur l'Archevêque.

3° Le règlement de la pointe sera observé sévèrement ; il ne sera pas permis de sortir du chœur lorsque la pointe sera finie. On devra y rester jusqu'à la fin de l'office. Ceux qui contreviendront à ce règlement seront privés des distrii3utions et fruits affectés à l'heure pendant laquelle ils s'absenteront.

4" Les chanoines ne tiendront chez eux aucune femme d'âge ou de qualité suspecte et scandaleuse, ni nourrice et enfants, sous peine d'être punis suivant les saints décrets.

5° Que, suivant le Concile provincial, les chanoines ne puissent louer leurs maisons canoniales aux laïques ou à des personnes suspectes; autrement, il sera loisible aux autres chanoines de s'y loger et les prendre. Aucun chanoine ne pourra percevoir les fruits auxquels il a part s'il ne demeure à la Sauveté.

On devra faire sortir d'un logis canonial voisin de celui de M. Moysset les personnes qui l'habitent.

6° Suivant les termes du Concile provincial, et conformément aux ordonnances du Chapitre lui-même, les chanoines tiendront leur rang au chœur et aux processions selon leur ordre; savoir : les prêtres les premiers, les diacres en suivant, les sous-diacres après, et enfin les élèves, sans préjudice de reprendre leur rang selon l'ordre de leur réception, lorsqu'ils seront promus à l'ordre de la prêtrise. Chacun sera tenu d'ailleurs de remplir les devoirs que lui impose l'ordre auquel il appartient.

7° Les fondations attachées aux diverses chapelles seront exactement accomplies.

De ces articles, le chapitre approuva les uns et rejeta les autres. Le sixième, notamment, fut repoussé avec une grande vivacité. Les chanoines lésés, au nombre de quatre, MM. Moysset, Jacques de Gourgues, Amadon et Pierre Chapelier, adressèrent requête au cardinal pour que leur rang de préséance fût maintenu ; et au vu de cette supplique, M^"" de Sourdis rendit l'ordonnance suivante :

« Vu la présente requête, conforme au droit commun, comme aussi les ordonnances faites par notre Chapitre sur le sujet d'icelle, les 6 novembre 1613 et 20 juin 1619, et admonitions par nous faites à notre Chapitre, avons ordonné et ordonnons que la séance des chanoines de notre dite église, tant au chœur, chapitre, qu'aux processions, sera tenue selon la qualité des ordres auxquels ils sont promus. En ce faisant, que les prêtres précéderont les diacres, les diacres les sous-diacres, les sous-diacres les tonsurés, et les acolytes et tonsurés, sans préjudice à ceux qui sont plus anciens de réception de répéter leur rang et place que ladite réception leur a acquis, lorsqu'ils seront promus au saint ordre de la prêtrise.

» Donné à Bordeaux, en notre Palais archiépiscopal, le 13 juin 1620. »

Cette ordonnance, si simple en apparence, donna lieu à un grand procès, qui empoisonna les dernières années de la vie du cardinal, et dont nous parlerons plus tard.

L'intérêt que témoignait M. de Sourdis aux Filles de Notre-Dame l'avait déterminé à envoyer quelques religieuses de cet ordre à

Toulouse pour y établir une communauté. « Voyant que le progrès ne répondait pas au commencement, et que les religieuses étaient en danger de ne garder leurs règles, » il ordonna leur retour; ce qui fut exécuté.

Le Chapitre de Saint-André et celui de Saint-Seurin étaient collateurs et gros décimateurs de toutes les cures de la ville, à Vexception de celle de Saint-Michel, qui relevait de Tabbaye de Sainte-Croix; mais ils s'inquiétaient fort peu de l'administration des paroisses, et laissaient les vicaires perpétuels sans revenus assurés, sans moyens d'existence certains.

Malgré la crainte qu'inspiraient les redoutables chanoines, le vicaire perpétuel de Saint-Maixent osa un jour porter plainte au cardinal et lui exposer sa situation. M. de Sourdis, avant de faire droit, ordonna de faire une enquête sur le produit de la dîme dans la paroisse, tant hors ville que dans l'intérieur d'icelle, et de lui représenter le résultat de cette enquête lors de sa prochaine visite à l'église de Saint-Maixent. Le syndic du Chapitre se présenta aussitôt au secrétariat de l'archevêché, disant qu'il protestait contre l'ordonnance du cardinal, et qu'il demandait à être renvoyé devant les juges. L'archevêque ayant passé outre, le syndic fit arrêter et mettre en prison le malheureux curé.

Il y avait là plus qu'une insolente bravade, c'était un déni de justice brutal et odieux; car si le Chapitre avait juridiction sur l'Église, il n'en avait pas sur la personne du curé, qui, en dehors de ses fonctions, ne relevait que de TOrdinairè. Que n'eût-on pas dit de M. de Sourdis s'il se le fût permis? Le Parlement, le grand Conseil en eussent été aussitôt saisis, et les chanoines se seraient empressés d'aller sonner le tocsin chez leurs amis. L'archevêque fit preuve de la plus parfaite modération. Le curé de Saint-Maixent avait demandé dans sa requête que sa portion congrue fût provisoirement fixée à cinq cents livres. L'archevêque ne lui en accorda que deux cents, laissant au Chapitre la liberté de renoncer à son titre de collalcur. 11 lui donna huit jours pour faire son choix; mais il l'avertit en même temps, qu'après ce délai il solliciterait l'appui du bras séculier pour ftiire exécuter son ordonnance. Depuis, on n'entendit plus parler du cette affaire.

Jusqu'alors, le cardinal s'était peu occupé des affaires de l'Etat. Si, en 1614, il avait joué un rôle brillant aux États généraux, il s'était hâté, après la clôture de l'assemblée, de rentrer dans son diocèse et de reprendre ses travaux ordinaires. Il est vrai que vers la fin de l'année 1615, il avait accompagné le roi de Bordeaux à Paris, comme membre de son Conseil; mais les mesquines intrigues de la cour l'avaient bien vite fatigué. Trop fier pour être l'homme lige d'un favori, il s était occupé uniquement à faire respecter la paix dans son diocèse, et entretenir la population de Bordeaux dans les sentiments de fidélité qu'elle devait au souverain.

Dans le cours de cette année 1620, il fut obligé de sortir de la réserve qu'il s'était imposée, et de prendre part aux luttes qui s'engageaient au pied du trône.

La paix d'Angers ne pouvait avoir de durée, car elle ne garantissait les intérêts d'aucun parti. La reine-mère restait dans son exil. Luynes avait remplacé Concini dans la direction des affaires; et pour empêcher le retour de Marie de Médicis et élever une barrière entre son fils et elle, il avait rendu la liberté au prince de Condé, qu'elle avait fait enfermer à la Bastille. De son côté, la reine affectait de caresser les protestants, qui cependant agissaient d'État en État, et essayaient de cette république protestante rêvée par un des leurs.

Chacun prévoyait donc un conflit, et l'on se demandait de quel côté il éclaterait, lorsqu'une querelle puérile, ridicule, divisa le prince de Condé et son cousin le comte de Soissons, alors âgé de seize ans, et entraîna les seigneurs sous les deux bannières rivales.

îl s'agissait d'une question d'étiquette ; chacun des deux princes aspirait à l'honneur insigne d'offrir la serviette au roi. Le comte de Soissons, blessé dans son amour-propre, quitta la cour. Dans cetle grave affaire, le duc de Guise resta attaché au prince. Mayenne prit parti pour le comte. Puis ce fut le duc de Vendôme, qui fut imité à son tour par Henri de Savoie, troisième duc de Nemours. Tous trois partirent pour Angers, résidence de la reine-mère, escortés de leurs amis, qui, eux-mêmes, entraînaient à leur suite une nuée de gentilshommes de moindre condition, au blason dédoré, maigres hobereaux, fondant leur solde et leurs revenus sur les pensions et gratifications que chaque nouveau traité valait à leurs dignes chefs. Le nombre des mécontents s'accrut encore par l'insolente prospérité

du nouveau duc de Luynes et de ses frères, tous trois créés ensemble chevaliers de TOrdre, et élevés au plus haut rang de la noblesse et aux premières dignités de TÉtat.

Bientôt, on vit autour de la reine-mère les ducs de Retz et de Trémouille, le maréchal de Bois Dauphin, le comte de Caudale et son frère, Tarchevêque de Toulouse.

Le duc de Rohan n'avait pas été des derniers à visiter la reine. Ce seigneur, qui entendait la guerre civile en grand, voulait que la reine s'établît à Bordeaux, au centre des provinces dont les gouverneurs lui étaient dévoués. Pendant ce temps, le duc de Longuevillc aurait opéré une diversion puissante en Normandie.

Le Parlement de Bordeaux était sous l'influence du duc de Mayenne, gouverneur du Château-Trompette. On avait la certitude qu'il épouserait la cause de la reine-mère. Enfin, le duc promettait à la reine l'appui des réformés, qui se faisaient forts de trouver un prétexte pour s'assembler à La Rochelle.

Ainsi, à ne considérer ce parti qu'à la surface, il s'étendait dans tout l'ouest et le sud de la France. La ville de Caen était occupée par le chevalier de Vendôme; Le Perche par le comte de Soissons; Angers et Chinon parla reine-mère; plusieurs villes du Poitou par les ducs de Rohan et de la Trémouille, et enfin la Saintonge et l'Angoumois étaient aux mains du duc d'Épernon. Cependant, ce déploiement de forces n'intimida pas la cour, qui comptait, et non sans raison, sur les prétentions rivales de tous ces chefs, égaux en puissance et en dignité, pour voir la ligue se dissoudre d'ellemême.

L'évêque de Luçon était le conseiller intime de Marie de Médicis. Mais au milieu de cette foule d'écervelés bruyants qui ne rêvaient que bataille et pillage , d'ambitieux sournois qui calculaient froidement si leur fidélité serait mieux payée que leur trahison, Richelieu avait à craindre qu'on entraînât la reine à quelque sottise irréparable.

Pendant qu'il réfléchissait tristement sur les dangers qui menaçaient la royauté, il reçut de son métropolitain, le cardinal de Sourdis, une lettre où l'affection que l'archevêque portait au roi et à la reine s'alliait aux conseils d'une haute prudence et d'une grande maturité d'esprit. Richelieu y répondit aussitôt par les quelques

lignes qui suivent, et qui démontrent une fois de plus toute l'estime qu il faisait du cardinal :

« Monseigneur, j'ai reçu avec beaucoup de contentement le témoignage qu'il vous a plu me rendre de votre souvenir, particulièrement en une occasion aussi importante que celle qui se présente. Votre lettre témoigne l'affection que vous avez au bien de l'Etat et celui de Leurs Majestés ; je ne manquerai pas delà faire voir à la Reine, et de seconder autant qu'il me sera possible vos bons avis : étant très raisonnable que comme il est à propos de se tenir sur ses gardes, pour ne pas se laisser surprendre, on évite aussi autant que l'on pourra de se porter à la précipitation. Je supplie Dieu, Monseigneur, qu'il bénisse les vœux des gens de bien, et détourne tout mal de dessus la France. Si, après cela, il me reste quelque chose à souhaiter, c'est de rencontrer les occasions de pouvoir vous témoigner, par les effets de mon très humble service, que je suis véritablement, etc d

La lettre de l'archevêque de Bordeaux fut communiquée à la reine, car elle le fit aussitôt prier de venir l'assister de ses conseils. M. de Sourdis s'empressa d'accourir, et il arriva à Angers en même temps que le cardinal Du Perron, le duc de Montbazon, le duc de Bellegarde et le président Jeannin, que le roi envoyait vers sa mère.

Depuis son arrivée en France, Marie de Médicis avait fait preuve d'une grande légèreté de caractère. Depuis la mort du roi Henri, elle n'avait eu qu'une pensée, qu'un désir : celui de gouverner, et elle se livrait aveuglément à tous ceux qui lui promettaient le pouvoir. En ce moment, entourée comme elle l'était d'une partie de la noblesse de France, voyant derrière elle le flot tumultueux des réformés, elle ne pouvait accorder une oreille bienveillante aux conseils de la raison, et longtemps ses conseillers, comme les commissaires du roi, purent craindre de voir leurs sages avis méconnus.

Mais Louis XIII ne s'était pas borné à envoyer à sa mère des députés pacifiques, il s'était mis à la tête de son armée, et l'avait dirigée sur la Normandie. Partout, à son approche, les troupes des rebelles se dissipèrent sans combat. Les châteaux de Caen et d'Alençon lui ouvrirent leurs portes. La ville du Mans appela les troupes royales, le château de Verneuil fut livré sans combat, et la ville de Dreux reçut le comte de Bassompierre, qui arrivait de Champagne

avec une forte armée. Vendôme et La Ferté-Bernard s empressèrent de capituler.

Ainsi, en peu de jours, tout le pays compris entre Rouen et le Mans, toutes les places fortes qui bordent cette ligne jusqu'à Paris, avaient fait leur soumission et reconnu l'autorité du roi.

Marie de Médicis, pour prévenir de nouvelles défections, s'avança jusqu'à La Flèche. Le roi, de son coté, marcha sur le Pont-de-Cé, place forte à une lieue d'Angers, qui garde le passage pour aller d'Anjou en Poitou, et où la reine avait concentré ses meilleures troupes. Le hasard fit que le marquis de Créqui et le comte de Bassompierre eurent Vidée de pousser une reconnaissance vers les remparts de la place. Ils s'avancèrent avec quelques régiments, et trouvèrent les troupes rebelles placées en ligne devant leurs retranchements. Ils voulurent les attaquer. Au premier coup de canon, le duc de Retz prit la fuite avec quinze cents hommes. Aussitôt la panique se mit dans les rangs : l'infanterie et la cavalerie se débandèrent, chacun s'efforçant de s'abriter au plus vite derrière les remparts. Gréqui et Bassompierre s'élancèrent au milieu de la bagarre, et arrivèrent au cœur de la place en même temps que les fuyards. Le Pont-de-Gé était pris et la guerre était finie.

Marie, éperdue, se retourna aussitôt vers les conseillers dont elle rejetait si loin naguère les avis. Le cardinal de Sourd is, l'évêque de Luçon, s'en furent, sur sa prière, trouver les commissaires du roi et demandèrent à traiter.

L'oubli du passé, la restitution de tout ce qui avait été pris, sauf le gouvernement des villes dont on avait disposé, l'amnistie accordée à ceux qui avaient suivi la reine, la promesse d'exécuter fidèlement le traité d'Angoulême : telles furent les principales bases de cette réconciliation, que la mère et le fils ratifièrent quelques jours après dans une entrevue pleine de larmes et de caresses.

Le roi fit ensuite publier une déclaration par laquelle il reconnaissait que <f tout ce qu'avaient fait sa mère et ceux qui s'étaient joints à elle, n'avait eu d'autre but que le bien de son service et de son État. » Gct acte de la clémence' royale détermina la soumission des ducs d'Épornon et de Mayenne, qui mirent bas les armes et renvoyèrent leurs troupes.

Personne ne serait surpris de lire, à la fin de ce récit, que les

deux négociateurs de cette paix éprouvèrent les effets de la reconnaissance de Louis XllI et de Marie de Médicis. Il en fut tout autrement.

L'évêque de Luçon espérait obtenir le chapeau qui lui avait été formellement promis. Le Saint-Siège, sollicité par les amis d'Épernon, éleva à la pourpre le duc de La Valette, archevêque de Toulouse, qui n'était pas même prêtre. 11 est vrai que, comme d'Épernon son père, le nouveau cardinal avait toujours été opposé à Louis Xin. Richelieu ne prit place que deux ans après parmi les princes de l'Église .

La paix conclue, le cardinal de Sourdis quitta la cour et se rendit à Bordeaux. Richelieu, au contraire, resta près du roi et le détermina à prolonger son voyage jusque dans le Béarn, afin d'obliger les protestants à rendre au clergé catholique les biens qu'ils lui avaient ravis. Le roi goûta ce conseil et se dirigea sur Poitiers. Cette nouvelle émut vivement tous ceux de la -religion réformée : des troubles éclatèrent dans quelques villes. A Monlauhan, on s'empara des prêtres domiciliés dans la ville, et on les enferma comme otages dans la maison consulaire. Dès qu'il fut informé de cet attentat, le cardinal de Sourdis appela dans son palais les principaux calvinistes de Bordeaux, et leur enjoignit de prendre les plus promptes mesures pour détourner leurs coreligionnaires de leurs mauvais desseins, les rendant responsables sur leurs têtes des suites de cette affaire. Les réformés envoyèrent un exprès à Montauban; mais le Conseil de ville avait devancé leur demande, en mettant en liberté les ecclésiastiques et en leur accordant protection pour leur culte.

Louis XIII arriva le 19 septembre à Bordeaux, et descendit à l'Archevêché. Le 20, il fut invité à dîner au Château-Trompette par le duc de Mayenne qui en était le gouverneur, et le samedi 26 il imposa aux jurats une humiliation sans précédents dans l'histoire de Bordeaux.

La cause de cette sévérité était des plus futiles.

D'Arnal, procureur-syndic de la ville de Bordeaux, dont l'oncle était sous-doyen de l'église de Saint-André, était depuis longtemps attaché à la maison de Mayenne. Il faisait dans la province de Guyenne les affaires du duc, et les siennes aussi sans doute, car il avait acquis une belle fortune.

A la fin du mois de juin, aux fêtes de la Saint-Jean, il avait eu à faire établir, en vertu de sa charge, les feux de joie qui s'allumaient sur les places publiques. En ce moment, le duc de Mayenne s'était constitué le champion de la reine .>jarie de ^iédicis, en opposition avec le duc de Luynes. D'Arnal s'imagina de faire établir devant Tun de ces feux quatre figures, dont Tune représentait le duc de ^Mayenne, et les trois autres, le connétable et ses frères. Ces trois derniers avaient le corps transpercé par une broche que iMayenne faisait tourner.

Lorsque le tout-puissant favori eut connaissance de cettte mauvaise plaisanterie, il en demanda au roi un châtiment exemplaire, et Louis XllI eut la faiblesse de le lui accorder (i). L'implacable ministre donna aussitôt l'ordre d'arrêter les jurats, sans s'inquiéter s'ils étaient ou non complices du fait; il les fit conduire dans l'église de Saint-Éloi, revêtus de leurs robes de cérémonie, et là des officiers de justice les dégradèrent publiquement.

Il était question de les faire périr de la main du bourreau; mais heureusement pour eux, i\l. de iMayenne intervint. Les deux premiers jurats, ce personnages de condition et considérés, » prouvèrent d'ailleurs qu'ils étaient absents de Bordeaux le jour de la Saint-Jean, et on daigna leur faire grâce de la hart. D'Arnal fut contraint de vendre sa charge.

Le 28, le roi alla au Parlement tenir son lit de justice, <l où il blâma, par la bouche de M. le garde-des-sceaux Du Yair, ledit Parlement de ne s'être gouverné selon qu'il devait en ces derniers mouvements. » Il fut de là dîner au Château-Trompette avec les principaux de la cour, et ensuite tenir sur les fonts le fils de M. le maréchal de Roquelaure.

Le 4 octobre, le marquis de La Force, gouverneur du Béarn, et le président du Parlement de Pau, arrivèrent à Bordeaux. Le roi les blâma vivement de n'avoir pas encore fait exécuter son édit sur le rétablissement de la religion catholique, et leur enjoignit de retourner sur-le-champ dans le Béarn, pour contraindre le Parlement à enregistrer l'édit.

(') Afcmoircs Je Gauffreteau.

Au bout de quelques jours, apprenant que cette Compagnie persistait dans son refus, il se rendit lui-même à Pau, où il entra plutôt en vainqueur qu'en roi.

11 mit le clergé catholique en possession de ses biens et de la principale église, rétablit les évêques et les abbés dans la place quils occupaient au Conseil, et enfin, pour compléter par une mesure d'État cette réparation d'un désordre qui tenait aux dissensions religieuses, il déclara réunies à la couronne de France la province de Basse-Navarre et la souveraineté du Béarn.

11 était de retour à Bordeaux le 25 octobre, et à Paris le 7 novembre.

Cependant, malgré la présence des personnages illustres qui remplissaient l'Archevêché, et en outre des mille détails dont l'obligeait à s'occuper la luxueuse hospitalité qu'il offrait au roi, le cardinal ne cessait pas de s'occuper de l'administration de son diocèse, et jamais peut-être il ne lui incomba autant de travaux qu'en ce moment, où il eût dû se donner tout entier aux affaires de l'État.

Le lecteur se rappelle sans doute les mesures que prit, en 1608, le cardinal pour obliger les femmes à se présenter dans une tenue décente à l'église. La négligence des justiciers avait laissé tomber cette ordonnance en désuétude. Il la fit imprimer et publier de nouveau, menaçant cette fois d'excommunication les personnes qui y contreviendraient.

En 1617, il avait aussi recommandé aux ecclésiastiques réunis en congrégation foraine d'apporter une grande simplicité dans le repas qu'ils se donnaient tour à tour. 11 leur avait prescrit de n'offrir à leurs convives qu'une espèce de viande accommodée d'une seule façon, mais en quantité assez grande pour qu'il en restât pour les pauvres. Ce règlement n'avait pas été exécuté. Les ecclésiastiques placés à la tête des paroisses les plus importantes ou jouissant de quelque fortune, donnaient des dîners somptueux, et leurs pauvres confrères s'imposaient des privations parfois cruelles pour n'être pas éclipsés par eux. Pour couper court à cet abus, le cardinal, s'inspirant des règlements édictés en pareil cas par saint Charles Borromée,

décida quà Tavenir chaque prêtre dînant chez un confrère à la suite d'une conférence, serait tenu de payer sa part de la dépense, et il la fixa à huit sols par tête.

11 avait existé dans Téglise Saint-Seurin une antique confrérie placée sous Tinvocation de sainte Catherine. Cette association se faisait remarquer par la charité toute chrétienne qui y régnait. Ses statuts et ses privilèges portaient Fempreinle de la piété la plus douce, de la dévotion la plus ardente, « et ses membres, nombreux comme un essaim d'abeilles, se nourrissaient du suc d'un amour spirituel. »

Cette confrérie, constituée et approuvée par les archevêques de Bordeaux, possédait autrefois de beaux revenus. Mais, comme toutes les choses de ce monde, elle s'était éteinte sous la main du temps. Sous l'épiscopat de M. de Sourdis, la mort avait depuis longtemps ravi tous les confrères, et de leurs biens il ne restait qu'une vigne dont le vicaire de Saint-Siméon avait la jouissance, sans être tenu à aucun devoir, à aucune charge, sans môme justifier d'un titre de propriété. L'archevêque déclara la confrérie dissoute ; et comme le vicaire ne pouvait invoquer aucun droit sérieux à l'usufruit de la vigne, il la donna au monastère des Chartreux, à la condition que le fondateur de la Société de Sainte -Catherine et les confrères décédés participeraient aux sacrifices, aux prières et aux offices du monastère.

Dans le même temps, le cardinal usa encore, en faveur de l'archidiacre d'Agen, M. Barthélémy de Gelas, de son droit d'unir et de désunir les paroisses. Ce dignitaire avait des devoirs nombreux à remplir; il était, dans le diocèse, le premier après Tévêque, qui lui avait donné la mission de veiller à ce que les offices fussent convenablement célébrés, à présider les congrégations instituées selon les formes du Concile de Trente pour les aspirants au sacerdoce, de visiter les églises, de punir les délits, de juger les procès soulevés entre les ecclésiastiques. Cependant, malgré ces nombreuses occupations, qui l'entraînaient à des dépenses assez considérables, le revenu total dos bénéfices dont il jouissait s'élevait à peine à trois cents écus. Il demandait, en conséquence, au cardinal métropolitain de vouloir bien unir à son titre la paroisse rurale de Saint-Vincent.

Au vu du consentement de Tévèque diocésain, et sur le rapport d'un commissaire chargé par lui de faire une enquête, rarcheveque autorisa Tannexion le 14 décembre IG20, à la condition pour rarchldiacre d entretenir dans la paroisse un vicaire perpétuel.

Il en était sous l'épiscopat de M. de Sourdis comme on Ta vu dans tous les temps : les ecclésiastiques étaient à chaque instant accusés pour des griefs qui, le plus souvent, n'existaient que dans Timagination des dénonciateurs. C'est ainsi que pendant l'absence du cardinalarchevêque, un sieur Octavien Lesner, qui signait pompeusement : Juge de la juridiction de Saint-Wichel-en-la-Rivière, de l'Île de Garney, Madelaine et l'Aumônerie, fit citer, tant en son nom qu'en celui des habitants de sa paroisse, le curé de Yillegouge à la barre des vicaires généraux, parce que, disait-il, cet ecclésiastique avait indûment démoli un autel auquel étaient attachées quelques fondations.

Il fut facile à ce digne prêtre de prouver que cet autel n'était depuis longtemps qu'un tas de pierres informes, et qu'il avait sollicité l'agrément du cardinal pour en employer les débris à la réédification du maître-autel. L'archevêque se hâta de débouter M. Octavien Lesnier des frais de sa plainte; en même temps, il rattacha à l'autel principal les privilèges qui appartenaient à l'autel démoli.

Mais une affaire plus sérieuse vint bientôt lui rappeler les ennuis si cruels qu'il avait éprouvés au début de sa carrière épiscopale. Des femmes, des religieuses donnèrent à la ville de Bordeaux un spectacle hideux, en outrageant un prince de l'Église, en frappant les prêtres qui l'escortaient, en permettant même à un assassin de pénétrer dans leur demeure.

Ceux qui ont suivi dans ce travail l'histoire des Filles de Notre- Dame savent ce qu'il faut croire de l'hostilité que les biographes de M™' de Lestonnac reprochent à M^"" de Sourdis, contre la vénérable et l'Ordre qu'elle a fondé. Pendant le cours de l'année dont nous écrivons les travaux, le cardinal saisit l'occasion de donner à la pieuse supérieure une preuve de l'intérêt qu'il lui portait. Deux de ses filles étaient entrées au couvent des Annonciades, et y avaient fait profession. Poussées par le désir de rejoindre leur mère ,

elles écrivirent au pape, pour qu il daignât les relever de leurs vœux, et qu'il leur permît d'entrer dans TOrdre des Filles de Notre-Dame. Elles donnèrent pour raison de leur demande que, malgré la règle, la clôture n'était pas gardée chez les Annonciades. Après d'assez longues hésitations, la Congrégation des Réguliers renvoya la supplique au métropolitain, en le priant de vérifier les faits. Dans le cas où l'allégation des deux impétrantes se confirmerait, l'archevêque était libre de statuer comme sa conscience l'inspirerait.

Le cardinal se trouvait très embarrassé de la mission dont il était ainsi chargé, lorsque se produisit un fait qui semble donner raison aux filles de M"'^ de Lestonnac.

Une jeune personne qui faisait son noviciat et qui ne se sentait pas la vocation nécessaire, écrivit à son père de venir la chercher. Mais au lieu de s'adresser ouvertement à la supérieure, elle combina avec sa mère un plan de fuite qui lui réussit. Un jour, ses parents vinrent la voir en voiture. Elle les attendait. Lorsque la tourrière ouvrit la porte pour les laisser entrer, elle en franchit le seuil, s élança dans le carrosse et retourna à la maison paternelle.

Le cardinal soumit le cas à ses théologiens réunis en conférence. Les avis furent partagés. Les uns virent dans la demande des demoiselles de Montferrand un besoin de déplacement, un esprit d'agitation et d'inquiétude blâmable dans des religieuses. Les autres, plus indulgents, touchés des vertus de M™® de Lestonnac, pensèrent au contraire que l'évasion de la novice autorisait suffisamment le métropolitain à prononcer l'autorisation demandée.

M. de Sourdis aimait la fondatrice; il comprit quel bonheur il répandrait dans le cœur des Filles de Notre-Dame. En conséquence, il fit prévenir la supérieure des Annonciades qaelle eût à laisser sortir de son couvent ces deux religieuses.

Cet ordre était formulé dans le mandement suivant :

« Savoir faisons, que le 30 octobre il nous a été présenté de la part de deux sœurs, Madeleine et Marthe de Montferrand, religieuses professes de l'Annonciadc, un rescrit du pape Paul IV, les autorisant d'être transférées à Notre-Dame, pour y prendre l'habit et faire profession. Vu la Commission qui nous autorise à procéder à cette translation, à la condition que nous aurons au préalable obtenu le consentement des religieuses de Notre-Dame Vu Fenipiête faite le

\A septembre par notre officiai, constatant que la clôture n'est pas gardée à TAnnonciade; vu le procès-verbal du 24 septembre dudit officiai, qui porte le consentement des religieuses de Notre-Dame à recevoir les suppliantes; vu la requête de celles-ci à nous adressée, ordonnons qu'elles seront tirées du couvent de VAve Maria, et conduites à Notre-Dame. Enjoignons à la supérieure de rAve Maria, et au nom de la sainte obéissance, de les laisser sortir »

Grand fut Tétonnement de Tarchevêque, lorsqu'il apprit que la supérieure des Annonciades avait déclaré, dans les termes les plus formels, qu'elle ne permettrait pas aux deux sœurs de quitter la Maison. Cependant, dans l'espoir que cette résistance n'avait rien de sérieux, il fit prévenir cette supérieure de son intention de visiter la Maison le lendemain, pour s'assurer si la clôture était gardée; et comme le couvent était sous la juridiction des religieux de Saint François de la Grande Observance, il fit prévenir le Père provincial de l'Ordre d'avoir à l'assister en cette visite.

A l'heure fixée, il se rendit à l'église du couvent, accompagné de MM. Miard et Moysset, chanoines de Saint-André; Thibeau, prieur de Preignac, promoteur du diocèse; de Gourroy, son aumônier, et précédé par son porte-croix et quelques séminaristes. Après une courte prière devant le Saint Sacrement, il se présenta à la porte du cloître. Elle était fermée, et son secrétaire le prévint qu'elle ne s'ouvrirait pas, la supérieure étant bien décidée à n'écouter ni prières ni menaces.

Le Père provincial s'était abstenu de se rendre à l'invilation de farchevêque ; le confesseur de la communauté s'était réfugié au fond de ses appartements.

Néanmoins, M. de Sourdis essaya de parlementer, mais aucune voix ne répondit à ses sommations. Fatigué de cette obstination, il fit enfoncer la porte, et voulut pénétrer dans le cloître. Mais alors le spectacle le plus étrange, le plus incroyable, se présenta à ses regards. Les religieuses, foeil en feu, le teint enflammé, étaient groupées à l'entrée, armées de longs bâtons aiguisés par le bout qu'elles agitaient comme des lances, ou qu'elles brandissaient comme des javelots. Pendant que les unes criaient dans ce ton suraigu et avec cette pétulance de langage particulière aux femmes du Midi, d'autres, plus intrépides encore, étaient montées au clocher, et sonnaient le tocsin pour ameuter tout le quartier. Elles réussirent à

moitié, car l'église fut aussitôt remplie de femmes du peuple, de jeunes ouvriers aux propos gouailleurs et libertins, toujours prêts à accourir au bruit. Il fut facile aux révoltées de voir que les sympathies populaires n'étaient pas de leur coté; les hommes se moquèrent de leur attitude belliqueuse. Les femmes prirent en pitié les demoiselles de Montferrand, et bientôt leur caquetage sépandit en termes peu flatteurs pour les Annonciades.

Cependant, Taumônier du cardinal avait essayé de forcer cette phalange d'un nouveau genre; mais aussitôt, il avait été entouré, houspillé et battu. Son manteau, sa barette, lui furent arrachés, et restèrent comme un trophée entre les mains des révoltées. Le cardinal s'avança à son tour. On respecta son caractère, et il put parvenir ainsi jusque dans une pièce écartée où étaient les deux religieuses causes du débat. Les infortunées avaient été dépouillées de l'habit de l'Ordre. L'archevêque les trouva à peine vêtues d'un jupon de drap blanc. 11 voulut les enmiener, mais les Annonciades se jetèrent sur les fugitives et les battirent outrageusement. L'une d'elles essaya même de les frapper avec ses ciseaux.

Le cardinal, qui avait conservé tout son sang-froid, avait fait prévenir deux pieuses dames du voisinage. Elles se hâtèrent de faire sortir les deux sœurs : un carrosse les attendait à la porte. Elles les conduisirent au couvent de Notre-Dame. Lui-même s était retiré dans le parloir, en attendant le provincial, qui ne se hâtait pas d'arriver. Là, il put remarquer que l'une des religieuses avait des bagues aux doigts et aux oreilles et des rubans roses à ses souliers. Ce détail eût suffi pour lui dépeindre l'esprit de la Maison si déjà il ne l'avait connu.

Le confesseur ne sétait pas présenté. On rapporta au cardinal qu'un frère capucin, compagnon de ce religieux, avait dit que s'il avait connu l'arrivée du cortège archiépiscopal, il aurait fermé la porte extérieure, et qu'il ne l'aurait même pas laissé pénétrer dans l'église. Il parut précisément à la porte du parloir. Son Éminence l'interpella sur les propos qu'on lui prêtait. Le frère ne lit aucune difliculté pour reconnaître qu'ils étaient vrais. Comme il tenait toujours la main sous son vêtement, le cardinal le lit fouiller. Le misérable était armé d'un long couteau à lame aiguë. Le cardinal garda Tarme et fit expulser le coupable du couvent.

Enfin, la colère des religieuses s'apaisa faute d'aliment, et le provincial apparut nu moment où elles rentraient dans leurs cellules. Le cardinal invita en termes justes et sévères ce religieux à mieux apprendre à ses subordonnées l'obéissance, la modestie et la douceur, et il se retira en annonçant une visite prochaine.

Il revint, en effet, le 11 novembre. Les Annonciades, rendues à la raison, s'attendaient aux reproches les plus humiliants, aux châtiments les plus sévères. Elles furent doucement émues en entendant Tarchevêque leur parler avec la tendresse affectueuse d'un père.

Sans reproduire les détails de la scène de violence dont sa venue avait été le prétexte, il se borna à leur rappeler les devoirs que leur imposait la règle, et leur recommanda d'observer plus consciencieusement la clôture.

La supérieure chercha à s'excuser, en lui faisant remarquer que les demoiselles de xMontferrand ne lui avaient pas demandé son agrément pour quitter la communauté, et elle insista sur ce qu'il y avait d'insolite et de blessant pour le couvent de laisser sortir des religieuses dans ces conditions. Le cardinal lui répondit qu'elle était doublement coupable, d'abord pour ne l'avoir pas averti du manque de respect dont avaient fait preuve les demoiselles de Montferrand, puis d'avoir répondu à une inconvenance par des voies de fait, un oubli des bienséances indigne de personnes ayant fait vœu d'humilité. Néanmoins, il promit de lui faire donner satisfaction. Par ses ordres, les demoiselles de Montferrand, ainsi que la novice fugitive, furent obligées de se présenter à la grille du parloir, et de demander à la supérieure la permission de quitter la Maison.

Enfin, pour éviter de semblables scandales, il rendit l'ordonnance suivante, qu'il adressa à Rome au protecteur de l'Ordre :

(L Depuis qu'il a plu à Dieu de nous confier le gouvernement de l'église métropolitaine de Bordeaux, nous avons souvent exhorté les religieuses de l'Annonciade à garder exactement la clôture; de ne permettre à personne d'entrer, soit dans l'ancienne, soit dans la nouvelle Maison; de ne parler aux visiteurs ailleurs qu'à la grille ou au parloir, sous peine d'excommunication ipso facto. Notre ordonnance du 20 mai, dont nous avons donné communication à la supérieure, fut renouvelée Tannée suivante. En 1618, nous fîmes à cet effet la visite du couvent ; toutefois, nous le disons avec regret,

nos exhortations ont été sans fruit. Nous avons été informé, par le rapport.de plusieurs particuliers et par l'enquête de notre officiai, que la clôture y était si mal gardée, que souvent on trouvait des religieuses conversant avec des personnes séculières, soit à la porte des clôtures, soit à celle du jardin.

» Après avoir visité les dites clôtures, le 8 octobre de la présente année, pour n'avoir plus à recevoir de plaintes à ce sujet, nous ordonnons que deux serrures seront posées à l'intérieur et à l'extérieur des portes du couvent et du jardin; que la clé de la porte du couvent sera gardée par la portière, et celle du jardin par le Père confesseur; et afin qu'à raison des besoins et des affaires du couvent l'entrée n'en soit permise à tout le monde, il sera'drcssé une liste des personnes auxquelles la porte devra être ouverte, et elle nous sera communiquée pour que nous lui donnions l'autorisation nécessaire.

)) Désirant que le couvent avance dans les voies de la perfection religieuse, que la piété y soit ferme et stable, que chaque religieuse remplisse son devoir, nous ordonnons qu'il sera choisi et donné au couvent, par le supérieur de l'Ordre de TObservance de Saint-François, un directeur spirituel d'un âge mur, de mœurs et de doctrine à l'abri de tout soupçon, et approuvé par nous. Pour la prompte exécution des présentes, nous voulons qu'ampliation soit adressée au Père provincial du couvent et Ordre de l'Observance, supérieur ordinaire desdites religieuses. »

A peine cette affaire était-elle terminée, qu'il en surgit une autre plus difficile et plus pénible encore. 11 s'était élevé un débat très sérieux entre les Carmélites et le P. Berullo, fondateur de TOrdre des prêtres de l'Oratoire de Jésus.

L'institution des Carmélites réformées est due à sainte Thérèse, qui les établit en Espagne dans le xvi^ siècle. Le P. Berulle, frappé de la régularité de cet Ordre, l'introduisit en France, et les couvents qui se fondèrent dans nos diverses provinces se placèrent naturellement sous la juridiction des religieux réformés de leur Ordre. Mais quelques années après, le P. Berulle ayant fondé l'Ordre de fOratoire, voulut les placer sous la surveillance de la Société dont il était devenu le général.

Un premier conflit s'éleva à propos d'un couvent de Carmélites

établi à Morlaix du consentement du pape, du roi et de Tévêquc diocésain. Le P. Berulle réclama sur cette Maison son droit de juridiction et de visite. Sa prétention n'était pas fondée, car les religieuses avaient été tirées d'un couvent de la Flandre autrichienne, qui n'avait aucun lien avec les Carmélites de l'Espagne. La discussion s'envenima, et chacun fit valoir ses prétentions, tant auprès du Saint Siège, que du roi de France.

Gomme il existait deux Maisons de cet Ordre à Bordeaux, le P. Bernard de Saint-Joseph, supérieur du couvent des Carmes de Saint- Joseph à Paris, écrivit au cardinal de Soiirdis pour lui demander son sentiment.

L'archevêque lui répondit que jusqu'à ce que Rome eût parlé, il lui semblait conforme à la raison et même nécessaire que les Carmélites restassent sous l'autorité des religieux réformés de leur Ordre, puisque tous deux découlaient de la même source. Tanquam ah uno

fonte exortos inspicimus nohis videre magis consenianeum

rationi esse, imo necessariiim prœdictas moniales Carmelitas iibique existentes ordini religiosorum Carmelitarum reformatorum sitbesse ac subjici debere.

Lorsque cette opinion du cardinal fut connue des deux couvents de Bordeaux, elle y causa une joie profonde. Les Carmélites craignaient, en effet, que, sous l'influence des Oratoriens, leur Ordre se modifiât peu à peu ; que la visite de leur Maison se fît exclusivement par des prêtres de cet Ordre, et qu'ils leur fussent imposés comme confesseurs. Elles adressèrent au cardinal un Mémoire si précis, si circonstancié, qu'il s'en émut. Pour conjurer les orages qu'il pressentait dans l'avenir, il rendit, le 20 mai 1620, une ordonnance qui, conformément aux constitutions de l'Ordre coordonnées par sainte Thérèse de Jésus, en 1516, et à une bulle du pape Clément Yfll de 1603, déclarait les Carmélites et leurs couvents placés sous la haute juridiction, visite et direction des Carmes déchaussés de la règle primitive. Ordonavimus' prœdictas, religiosas et carum convenlus esse siib juridictione, siiperioritate visilatione, direclione fralrum Carmelitarum discalicatorum priraitivœ regiilœ.

Cette ordonnance fut signifiée aux Carmes et aux confesseurs des

Carmélites, à qui le cardinal laissait leurs pouvoirs. Le l\ BéruUe en fit aussitôt appel comme d'abus. Mais comme une sentence qui lui eût donné gain de cause n'eût pas changé les convictions des Carmélites, il obtint de faire envoyer aux deux couvents de Bordeaux cinq religieuses de Paris, avec la mission d'y faire une propagande active et intelligente en faveur desOratoriens. Le^cardinal était alors absent pour le service du roi. Les nouvelles venues s'adressèrent à M. le vicaire général Delurbe, supérieur des couvents de Bordeaux, qui leur permit de se présenter, les unes à la Maison de Saint-Joseph, sur les fossés du Chapeau-Rouge, et les autres à celle de l'Assomption, rue Permentade. Mais dans l'une et l'autre de ces Maisons, on refusa de leur ouvrir la porte. Le vicaire général fut embarrassé, n'osa pas passer outre, et permit aux Carmélites de Paris de se retirer dans une maison particulière. A son retour, le cardinal blâma cette demimesure; et comme il n'était ni séant ni convenable de laisser plus longtemps des religieuses d'une règle si austère en contact avec le monde, il décida que trois d'entre elles recevraient l'hospitalité à FAssomplion, à la condition d'en partir après un délai de trois semaines, s'il plaisait au cardinal d'en décider ainsi. Les deux autres furent autorisées à se retirer au couvent de Saint-Joseph, sans délimitation de temps.

En apprenant cette décision du cardinal, le P. Bérulle se mit en route pour Bordeaux. Il existait à Saintes un couvent de Carmélites qui s'était placé sous la juridiction de l'Ordinaire. L'évêque l'avait accepté, et avait fait acte de supérieur en donnant le voile à une novice. Cependant, après un court entretien avec le général de l'Oratoire, il se démit de son droit de visite en sa faveur. Mais lorsque le P. Bérulle se présenta à la porte du couvent, les Carmélites lui en refusèrent l'entrée. Elles écrivirent en même temps à l'archevêque de Bordeaux pour lui faire connaître les motifs de leur conduite. Elles lui exposèrent en même temps que, jusqu'à la décision de Rome, leur Maison ne pouvait rester sans supérieur, et elles le supplièrent d'avoir pour agréable qu'elles se plaçassent sous sa juridiction. A la date du 20 septembre, le cardinal leur répondit que dans le but do pourvoir à leur tranquillité et au repos de leur conscience, sur le refus de l'Ordinaire, et en attendant le jugement à intervenir, il l(*s prenait sous sa protection, et défendait à toute

personne de sMmmisccr en rien dans la direction de leur Maison.

Par cette réponse, on peut comprendre la réception qui attendait le P. Bérulio à Bordeaux. Le cardinal lui fit attendre plus de quinze jours Tautorisation de voir les Carmélites, et il la lui retira presque aussitôt, parce que, dès ses premières visites, le religieux avait laissé dans les deux couvents des ferments de discorde qui ne tardèrent pas à développer le trouble et Tagitation dans les esprits.

Le général des Oratoriens ne voulut pas comprendre ce que cette décision renfermait do blessant pour son amour-propre, et il courut solliciter l'appui de Tévèque d'Agen, alors à Bordeaux. Le prélat transmit ses doléances au cardinal dans une conférence où il fut prié d'assister. M. de Sourdis répondit que puisque le P. Bérulle sollicitait un accord, il consentait volontiers à ce qu'il gouvernât les couvents de Bordeaux comme il administrait ceux de Paris, c'est à dire en se conformant à la bulle de Clément YIII, qui ne lui conférait ni droit de visite, ni de supériorité, mais qui se bornait à lui confier uniquement l'administration de ces Maisons.

Terminons l'histoire déjà si longue de l'année 1620, en disant que les Jésuites célébrèrent à Bordeaux, avec une grande pompe, la béatification de saint François-Xavier, l'apôtre des Indes.

Déjà, à cette époque, les Bévérends Pères avaient reconquis une intluence étonnante sur les classes aisées de la Société. La supériorité de leurs professeurs dans toutes les branches de l'enseignement leur attirait une foule d'élèves appartenant aux premières familles.

Le collège de Guienne avait alors pour directeur Bobert Balseur, Écossais, dont la réputation retint encore quelques élèves dans les classes; mais à sa mort, qui arriva l'année suivante, le collège déclina rapidement, et la Maison des Jésuites profita de ses dépouilles opimes.

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