‹ Histoire du cardinal François de SourdisChapitre 23 sur 55 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le roi oflFre au cardinal la présidence de son conseil. — La campagne dévorée par des insectes d'une espèce inconnue. — Mag-nifique lettre du cardinal. — Troubles politiques. — Le cardinal revient de Rome. — Faveurs spirituelles accordées par le Pape à la ville de Bordeaux. — Les Carmélites et le P. Bérulle. — Le cardinal renvoie les Oratoriens de Bordeaux. — L'évêque d'Angoulême et les Jésuites. — Administration du diocèse. — Richelieu nommé cardinal. — Lettre qu'il écrit à M. de Sourdis.

A peine le roi fut-il rentré dans sa capitale, qu'il écrivit à Tarchevêque de Bordeaux de se transporter à Paris pour être chef de son Conseil. Le cardinal lui répondit qu'il serait toujours prêt à se rendre à Paris et en tout autre lieu qu il plairait à Sa iMajesté pour lui rendre ses très humbles services, mais non pas pour être chef de son Conseil. Il refusa glorieusement une si relevée, mais pénible et dangereuse charge (^).

Ce récit si court et si précis est textuellement emprunté à une chronique manuscrite du temps. Il fera sans doute naître dans tous les bons esprits une observation importante.

Les fabricants de biographies disent unanimement que pendant les quinze premières années de son administration, le cardinal ne se fit remarquer que par ses excentricités. Nous nous servons d'une expression adoucie; car l'Étoile, ce bon et naïf bourgeois de Paris, type du badaud de nos jours, l'Étoile donc dit en termes formels, qu'au lieu du bonnet rouge « il méritait de porter le bonnet vert. » Mais tous veulent bien reconnaître aussi que depuis IGIG l'archevêque de Bordeaux, par sa vertu, sa piété, sa prudence, lit oublier son passé. Les personnes qui nous ont suivi dans le récit des travaux annuels du cardinal depuis 1599, savent maintenant à quoi s'en tenir sur cette prétendue indignité; elles comprennent aussi ce que valent les sévères appréciations des biographes à tant la ligne.

l') GaulTrclcau, M hnùres in'dils.

Au début de son opiscopat, M. de Sourdis eut à lutter contre tout ce qui Vcntourait : le roi, le parlement, le clergé. Il se fit ainsi des ennemis dont les clameurs trouvèrent des échos partout. Gomme personne ne se donna la peine de se rendre à Bordeaux pour en contrôler la valeur, et qu'on avait d'ailleurs intérêt à les tenir pour vraies, on les accueillit pour les exploiter.

En 1614, le cardinal se trouva tout à coup transporté sur une scène plus vaste : il fut en contact avec tout ce que la société contenait de gens éclairés et intelligents; il fut apprécié et mis à sa véritable place. La rigidité de son caractère ne lui donna peut-être pas beaucoup d'amis; mais sa droiture, son dévouement inébranlable à rÉglise, forcèrent la malignité à s'incliner devant lui. On lui rendit la justice qu'on lui avait d'abord refusée, et le roi, en l'appelant à siéger sur les marches de son trône, n'était que l'organe de l'opinion publique.

Louis XIII accueillit avec bienveillance le refus du cardinal, et M. de Sourdis profita de la liberté que lui laissait le roi pour se rendre à Rome, où rappelait la santé chancelante du Souverain Pontife.

Il resta près de dix-huit mois dans la ville éternelle, mais on ignore complètement ce qu'il y fit. 11 ne paraît pas même qu'il ait assisté au conclave qui se tint après la mort de Paul V, et où fut élu Grégoire XV. Son nom ne figure pas parmi ceux des cardinaux qui prirent part à l'élection. Gependant, il adhéra à la bulle de Grégoire XV : JEterni Patris filius, en date du 15 novembre 1621, par laquelle le Souverain Pontife prescrit qu'à l'avenir les cardinaux, réunis en conclave pour l'élection d'un pape, voteront par bulletin secret.

Mais comme l'histoire manuscrite de Bertheaud cesse à l'année 1 620, et qu'il faut, à partir de cette époque, s'en rapporter aux Mémoires du temps et aux quelques débris qui restent encore des anciennes archives archiépiscopales, il est impossible de rien ajouter à cette particularité. Il paraît, du reste, que l'administration du diocèse ne présenta aucune difficulté dans le cours de cette année ; car si les vicaires généraux eussent été appelés à prendre quelque mesure sérieuse, on trouverait leurs décisions dans le recueil qui a été fait des ordonnances de M. de Sourdis, De son côté, la Chronique

Bourdeloise ne parle que d'un Te Deiim chanté le 27 mai 1621, dans l'église de Saint-André, pour célébrer la prise de Saint-Jean d'Angely, mais sans mentionner la présence du cardinal. Los manuscrits de Gauffreteau nous apprennent de leur côté que le Conseil du roi rendit son jugement dans un procès qui durait depuis longtemps entre les jurats et les conseillers au siège présidial et sénéchal de Guienne, pour la « préséance aux processions générales. (( Auparavant, dit le chroniqueur, il n'y avait que le lieutenant général, particulier et criminel, l'assesseur et le procureur et avocat du roi en la sénéchaussée susdite, qui s'y trouvent et précèdent les jurats; mais les susdits conseillers voulant aussi s'y trouver, et les jurats les voulant précéder, ils formèrent ce procès, lequel dura longuement au Conseil du roi. Mais enfin les conseillers présidiaux, magistrats, en eurent du bon, et le gagnèrent contre lesdits jurats, lesquels depuis ils précèdent. »

Mais si l'histoire ecclésiastique de la province est stérile en événements, l'histoire civile contient de tristes et de douloureux récits.

Pendant l'été, une foule « de bestiales, vertes et grosses comme des pois, y> dévora les jeunes pousses des vignes et compromit la récolte du vin. Le peuple les appela des trmix. En même temps, la sécheresse de l'été avait fait dessécher et périr les céréales. La misère la plus affreuse régnait dans les campagnes, et les populations étaient décimées à la fois par la famine et la guerre (^).

Dès que le cardinal apprit ces sinistres nouvelles, il écrivit à M. Miard, son vicaire général, la lettre suivante, où son cœur se révèle tout entier :

« Je vous prie d'appaiser l'ire de Dieu tant que vous pourrez, et au lieu de vendre mon blé, donnez -le en aumône, après avoir fourni ma Chartreuse. La plus grande partie, distribuez-la pour les pauvres honteux des paroisses, et partie à la porte, en pain, ces mois d'avril et de mai, qui est ordinairement la grande disette. Si j'en ai à Libourne ou à Saint-Émilion, faites-les distribuer aux pauvres paroisses aflligées, et de plus donnez de l'argent aux pau-

(') <",;iulTiclcuii, Mémoires innditfi.

vres, même les pauvres curés et tous ceux de mon diocèse, et n'épargnez rien; au nom de Dieu, faites-moi ce plaisir. »

Mais quêtaient ces faibles secours en présence des malheurs qui accablaient le diocèse? La guerre civile s était rallumée avec plus de violence, et les troupes des deux partis ravageaient le pays et enlevaient au cultivateur ses dernières ressources.

Les troubles du Béarn avaient été trop vite pacifiés pour qu'il ne restât pas dans les cœurs de nombreuses aspirations à la révolte.

A peine le roi avait-il passé la Loire, que les camisards desCévennes, du Languedoc et du Béarn prirent les armes. Les Églises protestantes du Midi envoyèrent à La Rochelle des députés qui se constituèrent en corps public. On vit alors une république fédérale s'élever à côté de la monarchie, qu'elle menaçait. L'assemblée divisa la France en huit grands départements, dont elle désigna les commandants. Elle s'arrogea le droit de battre monnaie, de lever des troupes, de fortifier des villes. Des secours furent demandés à la Hollande, à l'Angleterre et aux protestants d'Allemagne; on confisqua les biens des Églises catholiques; en un mot, les députés agirent comme s'ils étaient les membres d'un sénat souverain.

Louis XIII rassembla ime armée pour abattre ces rebelles. Son premier soin fut de confirmer à nouveau l'édit de Nantes, puis il se dirigea sur Saumur, dont il s'empara par surprise. Marchant ensuite sur le Poitou, il força le duc de Rohan à lui remettre Saint-Jean d'Angely, dont il rasa les murailles. Après la prise de cette ville, il laissa d'Épernon bloquer La Rochelle et se porta lui-même sur Coutras, où il reçut l'assurance de la fidélité de Sainte-Foy, de Lamothe, de Gensac et autres villes voisines. A Mézières, il reçut les députés de Gastillon, de Montfianquin, de Cadillac, de Layrac, de iVIussidan el de Puymerol, qui vinrent le prier d'agréer leur soumission et de recevoir leur serment de fidélité. La petite ville de Glérac seule essaya de résister, mais elle fut prise d'assaut, et les habitants traités avec la dernière rigueur.

Ges succès déterminèrent le roi à entreprendre le siège de Montauban. La fortune qui l'avait protégé jusqu'alors, devait l'abandonner aux pieds des remparts de cette ville. Après trois mois de siège, il fut obligé de se retirer devant lattitude énergique des habitants. Il se vengea en mettant à sac la petite ville de Monheur.' Le siège de

Montauban avait coûté la vie au duc de Mayenne, gouverneur de la Guienne, qui devait au souvenir de son père d'être l'idole des Parisiens, et qui fut universellement regretté.

L'attaque de Monheur débarrassa le roi d'un favori dont il était las, mais que la faiblesse de son caractère le forçait à subir : le duc de Ijuynes, récemment nommé connétable, fut emporté par une fièvre maligne, et l'on ne voit pas que sa mort ait causé beaucoup de douleur à l'armée, qui lui attribuait l'écbec de Montauban.

Le roi retourna à Paris vers la fin de l'année; et comme il était dans sa nature d'avoir toujours un maître qui le dominât, il se plaça sous le joug de sa mère et du prince de Condé. Marie de Médicis, fidèle aux intérêts de l'Espagne, aurait voulu que son fils fît la paix avec les réformés de France, pour attaquer, de concert avec la Maison d'Autriche, les prolestants de TAllemagne. Condé détermina le roi à combattre ses sujets rebelles; il y avait là, en effet, une question d'honneur national. L'échec de Montauban et le départ du roi avaient ranimé les espérances du parti, qui repoussa toute transaction. Les garnisons royales furent massacrées, les églises pillées. La Rochelle, forte des secours quelle recevait de l'Angleterre et de la Hollande, faisait la course sur les vaisseaux du roi, et tenait en échec toutes les provinces de fOuest (^).

Louis XIII, accompagné de Condé, se mit en marche contre Soubise, qui avait soulevé le Bas-Poitou. Il le trouva retranché dans les marais de Saint-Gilles et de Rié, et il l'attaqua avec une telle vigueur, que l'armée protestante fut massacrée ou prise. Laissant ensuite quelques troupes devant La Rochelle, il se dirigea sur Royan; il s'en empara, et s'avança en Guienne. Tonneins fit une résistance désespérée; Sainte- Foy fut vendue par La Force; Négrepelisse, prise d'assaut, subit toutes les horreurs d'une soldatesque ivre de sang et de vin. Le roi, continuant sa course victorieuse, s'empara de Privas, de Nîmes, d'Uzès, et vint mettre le siège devant Montpellier. Les huguenots, effrayés de leurs revers, et sachant que la cause était perdue en Allemagne, demandèrent la paix. Condé voulait qu'on exterminât le parti; mais la reine l'emporta sur lui, et le prince, pour prix de ses services, fut contraint de s'exiler. Le 9 octobre, le

(') Histoire de Louis Xlll, par Bazin.

roi conclut un traité qui confirmait Tédit de Nantes, mais avec défense aux calvinistes de faire des assemblées politiques, et injonction de détruire leurs châteaux et fortifications. Montauban et La Rochelle demeurèrent seules villes de sûreté, affranchies de toute garnison royale, et dans lesquelles le roi lui-même ne devait pas entrer.

Les grands seigneurs qui avaient mis leur épée au service de ceux de la réforme, vendirent leurs alliés aux enchères. Le duc de La Force fit sa soumission au prix de 200,000 écus et du bâton de maréchal. Lesdiguières acheta son épée de connétable en abjurant le Protestantisme. Ghatillon, petit-neveu de Famiral de Ooligny, livra Aigues-Mortes, comme La Force avait livré Sainte-Foy, et reçut le même salaire. En revanche, on fut sans pitié pour tous ceux qui ne portaient pas le casque et Tépée. Quelques ministres furent pendus. Paul de Lesclerc, homme d'une vaste intelligence et président de TAssemblée de La Rochelle, avait été arrêté dans la Saintonge; il fut condamné à être traîné sur la claie, avec un écriteau autour de la tête, portant cette inscription en gros caractères : Criminel de lèzemajesté et président en l'assemblée de La Rochelle; et après avoir fait amende honorable, il eut la tête tranchée et les membres coupés par quartiers.

Le théâtre de la guerre s'était maintenu très longtemps sur le périmètre du diocèse de Bordeaux. Le Médoc, le Bazadais, Libourne, Saint-Émilion, avaient subi les conséquences de ces nombreux passages de troupes. Les cultivateurs avaient été pillés par les deux parties belligérantes. Les protestants avaient brûlé quelques églises et pillé quelques monastères. Le cardinal de Sourdis, à son retour de Rome, continua fœuvre commencée par ses ordres, sous la direction de M. Miard. W engagea son temporel, anticipa sur ses revenus, et fit appel à la générosité du marquis de Sourdis, son frère, à qui il avait abandonné une grande fortune. Il eut ainsi la consolation d'essuyer bien des larmes et d'adoucir de cruelles infortunes.

S'il avait été longtemps séparé de son cher troupeau, il n'avait pas omis un seul instant de songer à lui avec toute la sollicitude d'un père. A Rome, le pape l'avait comblé de faveurs spirituelles, dont profita son diocèse, et, dès son retour, il fit connaître par un

Mandement spécial les privilèges qu'il avait obtenus de Grégoire XV. C'était : 1" la permission à deux personnes de posséder des bénéfices simples sous l'habit de la famille, comme les cavaliers de Lorette; 2° indulgence plénière à tous ceux qui coa)munieraicnt de sa main; 3° faculté d'accorder une indulgence plénière aux habitants des localités de son diocèse qu'il visiterait; 4° môme faveur, mais pour un jour seulement, aux cathédrales de sa province; 5" quand l'archevêque indiquerait l'Oraison des quarante heures dans une église, ou môme lorsqu'il autoriserait l'exposition du Saint Sacrement, il pouvait accorder une indulgence d'un an à ceux qui feraient une heure d'oraisons, et cent jours à ceux qui se borneraient à la visite.

Le 19 octobre, l'archevêque publia une bulle de Grégoire XV, conçue en ces termes :

(( A tous les chrétiens qui liront les présentes, salut et bénédiction apostolique.

» ]\]û par le sentiment d'une fraternelle affection et le désir de contribuer au salut des âmes en augmentant la piété; puisant dans les célestes trésors de l'Église, nous accordons, en la forme ordinaire, pendant l'espace de dix ans, aux fidèles des deux sexes, véritablement repentants de leurs fautes, qui, après s'en être confessés et avoir fait la sainte communion, visiteront personnellement sept églises désignées par l'Ordinaire, dans la ville de Bordeaux, et y adresseront à Dieu de ferventes prières, pour demander l'union des princes chrétiens, l'extirpation des hérésies, lexaltation de la sainte Église-mère, les mômes indulgences, la même rémission temporelle qu'à ceux qui visitent les principales églises situées hors des murs et dans l'enceinte de Rome, et, nonobstant la règle que nous nous sommes tracée de ne pas accorder une semblable faveur, et malgré toutes autres constitutions, ordonnances, décisions contraires, quelles qu'elles puissent être.

» Donnée à Sainte- Marie Majeure, sous l'anneau du Pécheur, le 7 mai 1622, et la seconde de notre pontificat. »

En conformité de ce bref, l'archevêque, en conseil, décida que les sept églises à visiter seraient Saint-André, Saint-Seurin, Sainte-Croix, Saint-Pierre, Sainte-Eulalie et la chapelle du Uetour, et il fixa au

premier dimanche de l'Avent le commencement des dix années pendant lesquelles il était loisible de profiter des faveurs apostoliques.

Le Retour, dont il est parlé dans son ordonnance, était un établissement commencé le 24 février 1613, derrière le couvent des Augustins, et destiné à recevoir les personnes du sexe qui, après de grands écarts, voulaient rentrer dans la voie du repentir et de la conversion .

Le débat qui s'était élevé entre les Carmélites et les Oratoriens était encore pendant et agitait plusieurs diocèses. Ici, les Carmélites étaient d'accord avec Tévêque pour refuser toute juridiction au P. de Bérulle; ailleurs, au contraire, elles déclinaient tout droit à TOrdinaire. Ce fait venait de se produire à Chartres. Les Carmélites y avaient fondé une Maison quelques années auparavant avec le consentement de révêque, M^' Philippe ïlurault (^), et à la condition expresse qu'elles seraient soumises à la juridiction épiscopale. Cette clause n'avait pu être légalement stipulée pendant la vie de ce prélat; mais elle avait été ratifiée après sa mort et pendant la vacance du siège. Cependant, sous l'influence du P. de Bérulle, elles cherchèrent à se soustraire à cette obligation, et déclarèrent ingénument à M^' Léonard d'Étampes, successeur de M. Hurault, quelles le verraient avec plaisir s'abstenir d'exercer aucun droit dans leur Maison. L'évêque était un homme doux et conciliant. Il ne crut pouvoir mieux faire que d'en référer au cardinal de Sourdis, dont les décisions faisaient désormais autorité. « Avant de rien entreprendre, lui disait-il, je désire avoir votre avis, et, quel qu'il soit, j'y déférerai. Je vous adresse tous les procès-verbaux, vous suppliant très humblement de me donner d'amples instructions sur ce qui s'est fait jusqu'à présent, et me dire comment je dois procéder à l'exécution de mon dessein. »

Le cardinal lui répondit :

« Monseigneur, j'ai reçu la lettre qu'il vous a plu de m'écrire, au sujet des Carmélites de votre ville. Au milieu des scandales qu'elles donnent dans mon diocèse, ça été une affaire longue et pénible

(') Fils du chancelier de Cliiverny.

Trois religieuses, à qui j'avais accordé hospitalité dans un couvent de cette ville, ont excité une tempête dont le bruit est arrivé aux oreilles des premiers personnages du royaume, et occupe les cours de Rome et de France. Mon indulgence a donné naissance aux graves désordres qu'ont fomentés des individus qui appuyaient, par considérations de parents ou d'alliances, celles qui abusaient ainsi d'un

droit sacré Puisque vous me demandez mon avis, il me semble

que vous devez continuer votre possession de supériorité, donner des prédicateurs, des chapelains, des confesseurs à ces religieuses, et n'en recevoir aucun de ceux qui seraient envoyés par le P. de Bérulle, car leurs bulles portent qu'ils ne peuvent s'introduire dans aucun diocèse, à moins qu'ils n'y soient appelés par TOrdinaire, et qu ils ne se soumettent, pour l'exercice du saint ministère, à sa volonté. Ainsi, quand bien même le P. de Bérulle en personne ou l'un des administrateurs se présenterait, vous ne devez pas souffrir qu'il exerce aucun acte de juridiction ; et comme ce Père et ses associés ont l'habitude d'envoyer dans les provinces des religieux du couvent de Paris, pour agir sur l'esprit de leurs sœurs et les amener à leur but, vous ne devez en recevoir aucun qui n'exhibe une obédience de son évêque; de même, vous ne devez permettre à aucune de vos Carmélites de sortir du couvent sans qu'elles y soient autorisées par l'Ordinaire ou le Souverain-Pontife. La bulle d'installation du couvent de Paris a réservé à l'évêque tout ce que le Concile de Trente lui accorde : l'observation de la clôture, l'approbation des confesseurs et autres privilèges. »

La sévérité des conseils renfermés dans cette lettre laisse clairement comprendre que le cardinal de Sourdis avait de sérieux mécontentements contre les Oratoriens. L'ordonnance suivante, qu'il rendit dans le même temps, fait connaître à la fois les griefs qu'il avait contre eux, et les mesures qu'il se crut obligé de prendre pour en finir avec l'esprit d'opposition qui les agitait.

(( Nous avions, depuis quelques années, permis aux Pères de l'Oratoire de France, dit-il, de s'établir dans la ville de Bordeaux, à la sollicitation de plusieurs personnes et quelques membres de cette Congrégation, sur fassurance qu'ils nous donnèrent de nous obéir et de se livrer aux exercices de piété qu'il nous plairait de leur proscrire, conformément à la bulle de conlirination et d établissement de

leur institut. Mais maintenant que nous avons été mieux informé de leur dessein ; que nous avons reconnu qu'ils secouaient le joug de Tobéissance; qu'ils s'insurgeaient contre les évêques diocésains; qu'ils recherchaient ambitieusement par toutes sortes de brigues le gouvernement, la supériorité des couvents; qu'il n'existait parmi eux aucun lien de stabilité, d'atfection à leur Congrégation; qu'ils l'abandonnaient sous le moindre prétexte de mécontentement, ainsi que nous avons pu nous en convaincre dans notre diocèse par l'exemple de plusieurs Pères qui en sont sortis ;

y> A ces causes, nous qui avons dans notre diocèse tant d'ordres religieux et un si grand nombre de personnes pieuses, révoquons, par les présentes, la permission donnée à ces Pères d'exercer le saint ministère dans la ville de Bordeaux et dans le diocèse; et afin qu'ils n'en prétextent pas cause d'ignorance, nous ordonnons que la présente révocation sera signifiée au Père général de ladite Congrégation, en la Maison de Paris. »

Un événement heureux vint faire trêve un instant aux ennuis que donnaient au cardinal les ordres religieux. Le roi lui annonça la reddition de Montpellier, et le traité de paix qui en était la suite. Cette nouvelle coïncida à Bordeaux avec celle de la défaite de la flotte protestante de La Rochelle. L'archevêque ordonna que des actions de grâces seraient rendues à Dieu, pour l'édit de pacification et le succès des armes du roi. Il célébra à Saint-André une messe solennelle, où un prédicateur distingué de la Société de Jésus prononça une allocution de circonstance, et qui fut suivie d'un Te Deum .

Le Parlement en robes rouges, le maire et les jurats avec leurs livrées, les corps constitués avec leurs insignes et leurs officiers, et après eux toute la population catholique, s'associa à ce chant d'allégresse. On avait tant besoin de la paix, et on l'attendait en vain depuis si longtemps !

A peine M. de Sourdis avait-il terminé avec les Oratoriens, qu il fut obligé d'intervenir dans un débat qui divisait l'évêque d'Angoulême, les Jésuites et l'édilité de la ville.

Le maire d'Angouleme s'était entendu avec la Société pour fonder

un collège destiné à la noblesse et à la riche bourgeoisie, et, par la protection du duc d'Epernon, qui venait d'être nommé gouverneur de la province, il avait obtenu Tordonnance royale nécessaire.

L'évêque, Monseigneur Antoine de La Rochefoucauld, était alors à Paris. Lorsqu'il en revint, il apprit, avec un grand étonnement, la création de cet établissement, et exprima, en termes très vifs, son mécontentement de ce que son agrément n'avait pas été demandé. Les Révérends Pères lui firent humblement observer qu'ils avaient sollicité son approbation pendant qu'il était à Paris, et ils lui représentèrent une lettre émanant de sa chancellerie, à la date du 24 avril 16^2, par laquelle on déclarait ne pas s'opposer à la création d'un établissement qui avait obtenu l'agrément du roi.

L'évêque ne voulut pas accueillir ces moyens de défense, quelque péremptoires qu'ils parussent, et, pour toute réponse, il frappa d'interdit le collège, et de suspense les religieux qui s'y étaient établis.

Les Jésuites en appelèrent au métropolitain ; ils furent vivement soutenus par le maire, dont l'autorité et la dignité se trouvaient froissées et amoindries par les actes de l'évêque. Étonné d'une manière d'agir aussi vive, alors qu'aucun intérêt n'était compromis, l'archevêque leva ad caîitelam l'interdit et la suspense, et défendit à son suffragant et à ses officiers de passer outre jusqu'à ce qu'il eût entendu les deux parties. Mais en même temps, il écrivit en particulier à l'évêque, aux jésuites et au maire. Aces derniers, il donnait le conseil d'aller s'excuser près de M^' de La Rochefoucauld et de lui exprimer leurs regrets d'un malentendu qu'ils déploraient; l'évêque fut prié d'agréer la fondation de ce collège par la considération du bien qui devait résulter pour la ville d'un enseignement libéral et chrétien.

Le prélat ayant refusé d'accueillir la démarche du maire et du syndic du collège, on lui fit signifier l'ordonnance du métropolitain. M. de La Rochefoucauld en appela comme d'abus, et dès le lendemain un notaire de Bordeaux vint notitier cet appel à rarchevêque. En même temps, l'Ordinaire fit lire aux prônes des messes paroissiales l'arrêt d'interdit et de suspense dont il avait frappé le collège et les religieux qui .y enseignaient, et il l'aggrava des peines suivantes : Défense fut faite à toute personne de communiquer avec les Pères,

de les fréquenter, de leur envoyer des élèves ou de souffrir qu'ils suivissent leurs cours. Ceux qui contreviendraient à cette ordonnance devaient être frappés eux-mêmes d'excommunication. Les Jésuites reçurent Tordre de quitter la ville, et comme il se refusèrent à obéir, révêque fit fermer les églises et interrompre les offices divins.

Le cardinal eut de la peine à comprendre cette extrémité, qui menaçait d'avoir les conséquences les plus fâcheuses. La ville d'Angoulême était dans un état d'agitation indescriptible : le bon sens populaire jugeait très sévèrement un emportement aussi vif, et tel qui, la veille, était opposé à la création du collège, se montrait le plus ardent et le plus vif à protester. Le maire et les échevins appartenaient à des familles riches et considérées, et chacun des leurs prenait une part de l'injure qui leur était faite.

Il fut unanimement décidé qu'on en appellerait encore de cette ordonnance au métropolitain.

La réponse ne se fit pas attendre. Avec ce style bref qui lui était particulier lorsqu'il donnait des ordres qu'il entendait voir exécuter, le cardinal enjoignit à son suffragant d'avoir à lever immédiatement la suspense, l'interdit et Texcommunication, sous peine de prison, et de rétablir immédiatement le culte divin dans les églises; puis, il cita les parties à comparaître devant lui, en son auditoire général, le 6 décembre, à Angoulême.

Cette décision rendue, la bonté paternelle de son cœur reprit le dessus : il écrivit à M. de La Rochefoucauld et au maire qu'il viendrait lui-même à Angoulême, aimant mieux tenter un accord amiable que de les laisser s'engager dans un débat dont la dignité pontificale aurait tant à souffrir.

Le cardinal fut reçu avec une pompe extraordinaire; le maire et les échevins vinrent l'attendre à deux lieues de la ville, à la tête d'un grand nombre d'habitants à cheval, a marchant en ordre et trompettes sonnantes. » Le maire ayant mis pied à terre, le salua au nom de la ville, et lui dit qu'il remerciait Dieu de lui avoir accordé un bon voyage; qu'ils avaient eu recours à Sa Grandeur comme à leur métropolitain et à leur père commun; que la cité lui vouerait une reconnaissance éternelle, si, par sa bienveillante intervention, il lui rendait la paix. Le cardinal répondit gracieusement qu'il ne venait pas comme juge, mais comme ami; qu'il voyait clairement que tout

ce débat provenait d'un malentendu, et qu'il espérait, avec l'aide de Dieu, le faire cesser et donner satisfaction aux désirs des honnêtes habitants d'Angoulême.

A peu de distance de là, Tarchevêque rencontra M. de La Rochefoucauld, qui le pria d'accepter Thospitalité dans son palais. M. de Sourdis déclina poliment celte offre, que les circonstances ne lui permettaient pas d'accepter.

En arrivant à l'entrée de la ville, le maire vint lui en offrir les clés; le cardinal les refusa en disant qu'elles étaient en de trop bonnes mains, et que le roi n'aurait pu les confier à personne qui sût mieux les garder. Néanmoins, le maire insista pour que le cardinal donnât le mot d'ordre pendant tout son séjour à Angoulème,et il mit tant de chaleur dans sa prière que M. de Sourdis ne put s'y refuser.

Le clergé attendait le métropolitain dans l'église cathédrale. L'archevêque y donna sa bénédiction pontificale, et se retira en son palais, escorté d'un immense concours de la noblesse et de la bourgeoisie. Les Jésuites l'attendaient. Ils cherchèrent à se justifier du reproche que leur adressait M^' de La Rochefoucauld de s'être établis dans son diocèse sans son assentiment, protestant que s'ils avaient quelques torts envers lui, ils seraient heureux de les réparer et de lui témoigner leur soumission et leurs regrets. Le cardinal leur répondit qu'il les connaissait comme de bons religieux; qu'il savait tout le bien qui pouvait résulter de leur collège, mais que les formes devaient être gardées; qu'il fallait avant tout calmer l'évêque diocésain. 11 leur promit de faire tous ses efforts pour que leurs démarches fussent accueillies, et pour leur donner une marque de sa bienveillance, il s'engagea à assister à un de leurs exercices publics.

Après les Jésuites, se présentèrent le lieutenant-général et le présidial, qui parurent plus disposés à soutenir l'évêque que les Révérends Pères.

Enfin, intervint l'abbé de La Rochefoucauld, qui était l'ami particulier du cardinal et le proche parent de l'évêque. Le prélat s'éleva avec force contre la conduite des Jésuites et le manque de respect dont ils s'étaient rendus coupables envers leur supérieur. L'archevêque accueilfit avec une grande réserve les insinuations des uns, les attaques des autres, et remit au lendemain l'examen de l'affaire.

A riieure indiquée, les parties se présentèrent tour à tour, et lui exposèrent avec beaucoup d'amertume et de vivacité leurs griefs réciproques. M. de Sourdis les écouta avec bienveillance et impartialité, et comme on était à la veille de la fête de Tlmmaculée Conception, il remit au surlendemain de faire connaître sa décision.

Un grand nombre de personnes s'étaient portées à la cathédrale pour savoir quelle serait l'issue de ce grand débat. Le cardinal profita de cette circonstance pour demander à tous les fidèles de l'aider par leurs prières à obtenir du Saint-Esprit les lumières dont il avait besoin, et il exhorta le peuple à se préparer par la confession à recevoir les grâces que Dieu accordait toujours à F intercession de sa divine Wère. Cette allocution eut un effet immense. En même temps qu'elle révélait la profonde piété du prélat, elle prouvait son ardent désir de donner satisfaction à tous les intérêts légitimes. Le lendemain, les habitants se présentèrent en si grand nombre à la communion, qu'il fallut les ranger sur deux files dans tout le pourtour de la nef. Il y avait tant d'onction dans l'attitude du vénéré métropolitain, tant de foi dans ses paroles, que plusieurs personnes pieuses vinrent baiser à genoux le bord de ses vêtements. A la fin de la messe, le cardinal monta en chaire. Il exhorta le troupeau à rester uni au pasteur, et le pasteur à le diriger avec une louable sollicitude, un désir brûlant des âmes, et à n'user qu'avec une extrême réserve du bâton pastoral. Faisant ensuite un retour sur l'histoire, il rapporta qu'un jour Louis Xlll, ayant demandé à un grand de son royaume quel était le moyen le plus efficace pour gouverner le peuple, ce seigneur traça sur les tablettes royales ce seul mot : Modum, parole mémorable, s'écria-t-il, qui devrait être écrite en lettres d'or dans les cabinets des rois et de ceux qui gouvernent les peuples.

Lorsqu'il fut rentré en son hôtel, le cardinal rédigea l'ordonnance suivante :

« Sur ce qui nous a été représenté que les Pères Jésuites avaient passé certain acte avec le corps municipal de cette ville d'Angouléme, en vertu duquel ils s'y étaient établis, y avaient ouvert un collège où ils prétendaient exercer leurs fonctions ordinaires sans avoir préalablement sollicité l'assentiment de M^'' FÉvêque, alléguant que,- sans vouloir invoquer les privilèges accordés à leur

Compagnie par les papes Paul III et Grégoire XIII, ils avaient été suflisamment autorisés par une des lettres de ce prélat du 26 avril 162^2.

y> Le nnaire et les échevins, par nous interrogés en vertu de quel droit ils avaient permis à ces Pères de s établir dans leur ville sans Tagrément de TOrdinaire, nous auraient répondu que rétablissement du collège étant reconnu d'utilité , publique, et autorisé par une ordonnance royale obtenue par M. le duc d'Épcrnon, ils avaient cru que l'assentiment de M^' FEvêque était suffisamment exprimé par la bulle sus-énoncée; mais qu'au reste, s'ils avaient fait quelque chose qui aurait pu le blesser, ils s'en remettaient à nous, et obéiraient à ce que nous leur prescririons. Sur quoi, ayant ouï notre promoteur, nous avons déclaré l'établissement du collège des Jésuites et ce qui s'en était suivi de nul effet, sauf toutefois à eux et aux habitants à se pourvoir par-devant M^' l'Évêque pour obtenir son assentiment; et à cette fin, nous ordonnons que M. le Maire, les échevins, les habitants en aussi grand nombre que faire se pourra, iront en corps au palais épiscopal se soumettre à leur supérieur et père, les exhortant à faire acte de soumission chrétienne avec tout le respect qu'il leur sera possible.

y> Fait à Angoulême, le 8 décembre 1622.

» Sigiié : FRANÇOIS, Cardinal, Archevêque de Bordeaux. »

Et plus bas :

« Par mandement de Monseigneur :

» Malaret, Secrétaire. »

Le même jour, les Jésuites se présentèrent au palais épiscopal. W' de La Rochefoucauld ne leur donna pas de réponse. Aussitôt le bruit se répandit que l'évoque exigeait que les Révérends Pères sortissent de la ville. Cette nouvelle causa une telle irritation dans la bourgeoisie, que le maire crut prudent d'en avertir le cardinal. M. de Sourdis le rassura, et l'autorisa à dire en son nom aux habitants que les Jésuites ne subiraient aucune humiliation.

Le lendemain, d'après les conseils de M. de Sourdis, ce magistrat réunit, au son du beffroi, à riIotel-de-Yille, les échevins et les notables de la \illo, et se rendit avec eux au palais épiscopal. Us trouvèrent M. de La Rochefoucauld assis dans uli fauteuil et

entouré de son clergé. Le maire lui adressa un discours dont voici la résumé :

« Monseigneur, le cardinal de Sourdis, notre métropolitain, nous envoie pour vous assurer que nous n'avons jamais eu Fintention de vous offenser. Néanmoins, si dans tout ce qui s'est passé, vous avez cru l'être, nous vous prions de nous pardonner, vous suppliant de

croire que nous vous reconnaissons pour notre véritable pasteur

Nous vous prions aussi d'agréer l'établissement des Jésuites, comme grandement nécessaire à l'instruction de la jeunesse. »

L'évêque, qui avait entendu ce discours la tête découverte, remit sa barette, et répondit :

(( Messieurs, la démarche que vous a suggérée M^'^ le cardinal de Sourdis, homme d'une si haute qualité, d'un mérite si éminent, m'est très agréable. Yous serez désormais des enfants soumis, et je vous chérirai en bon père. N'ayant eu d'autre but dans ce qui s'est passé que de maintenir ma dignité et de défendre les droits de l'Église, mon cœur pastoral n'a pas été un instant aigri contre vous; et s'il avait pu Têtre, votre conduite actuelle y ferait naître des sentiments plus dignes du caractère auguste dont je suis revêtu. C'est l'amour que je vous dois : tous les jours de ma vie, cette dette sacrée sera présente à ma mémoire, et je l'acquitterai journellement, tout en me reconnaissant votre débiteur. Quant aux Pères Jésuites, je reconnais, comme vous, qu'ils sont très utiles à l'éducation de la jeunesse, et c'est avec plaisir que je les autorise à exercer leur ministère dans la ville et dans tout mon diocèse. »

Pendant que cette grave affaire s'aplanissait, le cardinal était allé visiter un couvent de religieuses bénédictines, placé sous l'invocation de saint Ausone, parce qu'autrefois il possédait les reliques de ce saint, mort évêque d'Angoulême.

Cette abbaye avait subi de nombreuses et tristes vicissitudes. Fondée dans les premiers jours du Christianisme, elle avait été détruite par les barbares. Rebâtie en 1028 par Guillaume d'Aquitaine, ruinée de nouveau au temps de la domination anglaise, elle dut sa restauration aux libéralités de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, roi de France. Louise de Savoie, comtesse d'Angouleme et mère de François I", la fit agrandir et restaurer au XYl^ siècle; mais

peu après, c'est à dire en 1543 et 1568, les protestants la pillèrent et en rasèrent les murailles jusqu'au sol. Louis XIII venait de la faire rebâtir au milieu d'un paysage pittoresque, qui lui avait fait donner le nom de Beaulieu. L'abbesse, M'"* Luce de Lux, conduisit le cardinal à la chapelle, et le remercia de l'honneur qu'il faisait à son humble maison. Humble, en effet, car le logement des religieuses était à peine reconstruit; le cloître n'était pas terminé, et la clôture ne pouvait y être exactement observée. Le cardinal, après avoir donné sa bénédiction aux religieuses, leur annonça qu'elles auraient à l'avenir la consolation de recevoir la parole de Dieu de la bouche des Jésuites, et il les exhorta vivement à s'occuper de leurs bâtiments, afin qu'elles fussent mieux fermées et plus commodément logées.

Le jour suivant, le cardinal visita le couvent des Capucins; il reçut des humbles fils de saint François les marques du plus profond respect. Il célébra la messe dans leur église, leur donna la communion, et se rendit ensuite chez les Jésuites, qui l'avaient convié à un de leurs exercices littéraires.

Il est inutile de décrire la réception qui fut faite au pasteur qui avait ramené la quiétude et le bonheur dans le collège. Son œuvre de pacification fut chantée en grec, en latin, en français, par quelques élèves, que la gratitude avait inspirés en l'absence d'Apollon. On attendait l' évoque d'Angoulême; mais le prélat se fit excuser en alléguant une douleur à la jambe qui l'empêchait de sortir. A sa place se présenta l'abbé de La Rochefoucauld, qui remercia très chaleureusement le cardinal d'avoir réconcilié son frère avec ses diocésains, et il ajouta que si cette bienveillante démarche ajoutait un fleuron de plus à sa couronne archiépiscopale déjà si riche, elle serait pour sa famille et pour lui l'objet d'une vive et profonde reconnaissance.

Sur la prière du syndic du collège, M^' de Sourdis prit au hasard sur une table un livre latin dont il pria le premier régent de lui traduire un fragment. C'était le Traité de Cicéron sur la douleur. Le professeur s'acquitta de cette tache avec une grande élégance; il ajouta au texte d'ingénieux commentaires; et avec un à-propos qui fut beaucoup applaudi, il dit, au nom de ses confrères, que le collège tout entier ressentait une vive douleur de l'absence d'un évèque à qui ils auraient été si heureux de témoigner leur respect et leur obéissance.

Le dimanche 12 décembre, le cardinal alla dire la messe au couvent de Sainl-Ausone. Après FÉvangile, il prit place, mitre en tête, sur un siège qui avait été préparé près de la grille du cloître ; et, s'adressant aux religieuses, il commenta l'évangile du troisième dimanche de TAvent, où il est écrit : ce Préparez les voies du Seigneur, et faites-lui un chemin droit. » Il dit que les voies du Seigneur étaient celles de l'humilité ; que tous les chrétiens, principalement les âmes religieuses, devaient les préparer pour recevoir Notre-Seigneur Jésus-Christ, naissant réellement par sa grâce dans nos âmes, par la communion dans nos cœurs, comme il avait daigné naître autrefois d'une Yierge modeste et humble. Il appuya son instruction de très beaux exemples, et cita, en terminant, ce passage: (( Il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas. y> Il fit ressortir de ce texte des réflexions pieuses et pratiques sur la présence réelle de Jésus-Christ, que les religieuses pouvaient adorer et visiter souvent, plus heureuses en cela que les gens du monde, qui ne le connaissent pas bien. Continuant ensuite la messe, le cardinal donna la communion, d'abord aux religieuses, puis aux fidèles, qui se présentèrent en si grand nombre, que les saintes espèces vinrent à manquer. Et cependant, l'archevêque en avait consacré 400. Il fallut envoyer chercher celles des Minimes, et elles purent à peine suffire; et le cardinal n'avait jamais permis qu'on partageât les hosties. On calcula qu'en trois jours M. de Sourdis avait donné la communion à plus de 4,000 personnes.

Cette cérémonie avait été très longue. Néanmoins, le cardinal se rendit encore à la cathédrale, pour assister au sermon d'un Cordelier, orateur en renom. Le prédicateur prit pour texte de son discours ces paroles du cantique : « 0 fille du prince, que vous avez de grâce à marcher dans cette chaussure. » Il y accola ce passage de saint Paul aux Éphésiens : « Que vos pieds aient une chaussure qui vous dispose à suivre l'Évangile de la paix, y> et celui dlsaïe : « Que les pieds de celui qui annonce et prêche l'Évangile sur les montagnes sont beaux! » Angoulême était situé sur une montagne; on comprend l'allusion. Ce morceau d'éloquence, hérissé de citations, bourré de science et tout étincelant de métaphores disparates, fit pâmer d'aise tous les auditeurs. Il mit Son Éminence au supplice.

Le cardinal dîna à l'évêché. Après le repas, il fit venir le supérieur

des Jésuites, et le recommanda d'une manière toute spéciale à M«' de La Rochefoucauld, l'assurant que les Révérends Pères ne demandaient qu'à s'inspirer de lui pour déployer le zèle dont ils étaient animés. L'évêque répondit qu'il en était convaincu, et qu'il saisirait toutes les occasions de leur témoigner l'estime particulière qu'il portait à la docte Compagnie.

Le cardinal assista aux vêpres de la cathédrale; puis ayant fait assembler les chanoines en séance capitulaire, il leur reprocha, en termes sévères, la tolérance qu'ils avaient pour un de leurs confrères dont ils connaissaient la conduite et les coupables écarts. Il leur enjoignit en même temps de faire réparer Thôpital, qui tombait en ruine, et dont l'entretien était à leur charge. Quoique leur amourpropre dût être vivement blessé d'observations d'autant plus dures à entendre qu'elles étaient méritées, les chanoines se firent un devoir de le reconduire à son domicile.

Le lundi 18 décembre était le jour fixé pour son départ. M. de Sourdis devait se rendre à Paris. Après avoir célébré la messe aux Jacobins, le cardinal reçut la visite d'adieu de févêque et de son clergé. Le maire, les échevins et les compagnies bourgeoises de la ville tinrent à honneur de l'accompagner jusqu'aux limites du territoire. Malgré la rigueur de la température, M. de Sourdis leur donna une dernière bénédiction sur la route même, et un long vivat accompagna le départ du carrosse qui l'emportait vers la capitale.

Les grands travaux de Tannée n'avaient pas fait négliger au cardinal et à ses coopérateurs les détails de l'administration de farchidiocèse. Dans le courant du mois de mai, il fut rendu une ordonnance archiépiscopale, portant que lorsque les curés vont donner le saint viatique aux malades, le dais, ou pavillon, ce qu'en Italie on nomme Yombdlino, serait porté par des bénéficiers en surplis.

Les baptêmes se faisaient le dimanche. Au mois de septembre, des plaintes lui furent portées sur ce que les parrains et les marraines ne venaient pas à la messe, sous le prétexte que les préparatifs du festin de famille ne leur en laissaient pas le temps.

Le cardinal exhorta les parents qui devraient tenir un enfant sur les fonts à assister aux olTices, pour implorer la bénédiction céleste en faveur du nouveau-né, et il prescrivit aux curés de lixer aux bap-

lêmes une heure qui permît à la famille d'accomplir ses devoirs religieux, sans nuire aux devoirs de Thospitalité qu'elle avait à exercer.

Au Synode qui se tint à Bordeaux le 25 octobre, il fut recommandé aux curés de veiller avec soin aux mœurs de leurs paroissiens. Ils devaient s'efforcer d'amener, par la voie de la charité, les concubinaires à cesser leurs scandales et les usuriers à ne plus exploiter les campagnes. Mais dans le cas où les coupables resteraient sourds à leurs conseils, ils devaient être signalés à l'archevêque, qui aviserait conformément aux Canons.

La même assemblée décida que les chapitres, doyens, abbés, prieurs et autres dignitaires qui jouissaient de bénéfices-cures dans le ressort de la province, auraient à faire connaître au métropolitain, et dans un délai de quinze jours, leurs titres de possession; faute de ce faire, ils devaient être dépouillés de leurs revenus comme usurpateurs.

Pendant les guerres de religion, les personnes riches avaient contracté l'habitude d'envoyer leurs enfants en Angleterre et en Hollande. Gomme ces contrées étaient entachées d'hérésie et hostiles à la France, le cardinal défendit d'agir de la sorte, sous peine d'excommunication.

Les malheurs des temps avaient entraîné la ruine de plusieurs communautés; des hommes avides s'étaient emparés des titres de quelques églises. Enfin, les cultivateurs voisins des propriétés rurales des communautés religieuses avaient supprimé les poteaux cormiers ou déplacé les pierres d'abornement. Le cardinal ordonna qu'il fût procédé, dans le plus bref délai, à l'arpentage et à l'abornement de tous les biens du clergé, et qu'un acte en fût dressé par des notaires royaux; et pour obvier à toute perte ultérieure de titres et de plans, il exigea qu'un double de l'opération cadastrale fût déposé aux archives archiépiscopales, avec un tableau des rentes de chaque domaine, aussi certifié par acte notarié.

C'était certainement là un acte d'une sage prévoyance et d'une grande portée dans l'avenir.

Ce fut dans le courant de cette année que Richelieu, alors ministre

d'État, fut élevé à la pourpre. L'archevêque de Bordeaux lui ayant écrit une lettre de félicitation, le nouveau cardinal répondit de la manière suivante :

« Monseigneur,

» J'ay receu avec beaucoup de contentement et d'honneur la lettre qu'il vous a pieu m'escrire. Vous m'avez grandement obligé de ce qu'il vous a pieu me mander de la façon avec laquelle on doit soustenir la dignité qu'il possède de longtemps avec mérite fsicj, et dont il a pieu au roi m'honorer, sans autre considération que celle de la reyne, sa mère. J'apporteray ce qu'il me sera possible pour ne faire point de honte à la pourpre, et que ceste dignité ne diminue point en ma personne. Pour cest efifect, je vous supplie prendre la peine de me faire soavoir en détail, ainsy qu'il vous plaist me le promettre, ce qui est du debvoir des cardinaulx. Je ne saurais l'apprendi'e de personne dont j'estime plus l'exemple et 1" amitié, duquel je face plus d' estât que de la sienne, qu'en suivant ses pas. Je feray ce qu'il me sera possible pour l'advancement de l'Église; à quoy j'estime que nous debvons penser tous d'un accord. Je m'asseure qu'en cela nous ferons très grand plaisir au roy, qui sera bien ayse de nous favoriser en ce dessein, en sorte qu'il puisse faire florir sous son règne l'Église, qui est de si longtemps abattue. C'est à vous. Monseigneur, à me servir de guide en ce dessein, recognoissant quainsy que vous me passez en ancienneté, ainsy le faites vous en zelle.

» Octobre 1622. »

L'évêque de Luçon, alors au timon des affaires, n'avait plus besoin d'aduler son métropolitain. Les éloges que contient cette missive sont donc bien l'expression de sa pensée. Quelle meilleure réponse peut-on faire aux détracteurs de M. de Sourdis?

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