CHAPITRE XXYI
Bulle d'Urbain VIII adressée au cardinal de Sourdis. — Visite pastorale dans le diocèse.— Le cardinal tombe malade. — Révolte des Carmélites de Saint-Josepli. — Conduite de l'arclievêque en cette circonstance. — Continuation de la visite pastorale. — L'archevêque prend des dispositions pour rebâtir les ég-iises et les presbytères. — Les religieux sont replacés sous la juridiction des Ordinaires. — Révolte des Dominicains de Saint-Émilion. — Mesures prises par l'arclievêque à ce sujet. — Le jug-e de Sainte-Foy. — Confrérie de Saint-Jacques dans l'éfflise de Saint-Michel.— Il annule une confrérie de Saint-Macaire. — Mesures diverses.
Les vertus du cardinal de Sourdis brillaient alors de tout leur éclat. Sa haute expérience était appréciée des hommes d'État, son dévouement inébranlable aux droits de TEglise le faisait considérer comme un des plus solides défenseurs du trône pontifical. 11 reçut, au commencement de Tannée, une preuve de Testime profonde que le Sacré-CoUége avait de son mérite. Dès qu'il eut Tavis officiel de rélection d'Urbain Ylil, il envoya à Rome M. Demoncy, chanoine de Saint-Seurin, pour offrir au Saint Père le tribut de sa respectueuse fidélité.
M. Demoncy en rapporta le bref suivant, que le pape adressait à farchevèque :
« Notre cher fils, salut et bénédiction.
y) Nous sommes assis sur le trône où arrivent tous les soupirs, la connaissance de tous les fléaux de Tunivers. Les devoirs que nous inspire le souverain pontificat, Tappui que nous devons au monde, nous font éprouver les émotions qui naissent dans le cœur d'un père à la vue de ses enfants voués à la mort. Le vice infecte nos provinces; rhérésie, rougie du sang de ses victimes, gorgée des dépouilles de l'Eglise, règne en plusieurs endroits qui semblent écrasés sous le poids des fléaux de la colère divine. Il est facile de concevoir en quelle perplexité nous sommes tombé; nous sommes néanmoins consolé par vos filiales félicitations, ou éclatent votre piété et la vivacité de votre affection pour notre personne. Votre messager nous
a fait éprouver une grande joie en nous assurant que le troupeau partage les sentiments du pasteur; que par ses prières il nous ménage le secours du ciel, et que Tunivers chrétien se réjouisse de nous voir assis sur le siège de Pierre. Nous sommes disposé à offrir en holocauste au Pontife éternel notre cœur; nous désirons y voir dominer uniquement les pensées quinspire TEsprit-Saint, et qui seront la sauvegarde du catholicisme. On peut facilement s'apercevoir aujourd'hui que nos frères séparés se laissent entraîner, et qu ils imputent, par la voix de leurs écrivains, au roi que Dieu a choisi, des crimes qu'on devrait pleurer avec des larmes de sang. Mais nous savons que ceux qui habitent en Jérusalem ne sont jamais ébranlés; que les hommes qui ont confiance au Seigneur braveront la violence des vents et des orages. Heureux cependant celui qui craint toujours, car la crainte du Seigneur est une tour inexpugnable. Quant à nous, nous aimerions mieux mourir que de nous éloigner de cette maxime salutaire. C'est pourquoi nous demandons d'être aidé par vos prières. La France, en retour, où germent les plus belles vertus, où les pontifes romains trouvèrent autrefois dans leur exil un précieux refuge, a le droit d'exiger de nous de paternels enseignements. Maintenant que nous sommes entouré de toutes sortes de bons offices, et investi du suprême pouvoir, nous vous regardons comme l'appui de notre autorité, vous qui depuis longtemps nous honorez de votre dévouement, et nous félicitez aujourdliui avec tant d'effusion sur la Chaire de Saint-Pierre. Notre cher fils, le digne chanoine Demoncy, finterprète de votre cœur, que nous avons accueilli avec bonheur, vous manifestera verbalement toute la satisfaction que votre lettre nous a fait éprouver. Nous donnons en votre personne, à votre église qui nous est très chère, notre bénédiction apostolique; nous prions Dieu que cette vigne si bien cultivée produise une abondante récolte de bonnes œuvres.
y) Donné à Rome, à Sainte-Marie Majeure, sous l'anneau du Pêcheur, le 28 octobre 1023, et la première année de notre pontificat. »
Dans le courant du mois de janvier, le cardinal annonça à son diocèse qu'il se proposait de visiter farchiprêtré de l'Enlre-deux-Mers. Cet archiprêtré renfermait alors le chapitre do Saint -Emilion,
Tabbaye de Faize, et trente-deux églises paroissiales, cbapelles ou annexes, dont quatre prieurés. Ce pays avait été dévasté plusieurs fois par les protestants; mais il avait plus particulièrement souffert, en 1G50 et 1621, pendant la guerre civile, alors que la famine sévissait dans les campagnes, et que les soldats de Tépoque, lléau plus redoutable encore, saccageaient le pays. Le cardinal savait que ces pauvres cultivateurs avaient besoin des conseils d'une voix amie, de Tappui d'une main tutélaire; il y avait des églises à relever, des presbytères à reconstruire; il fallait ramener au pied des autels une population qui se croyait abandonnée de Dieu.
Tels furent les motifs qui le déterminèrent à entreprendre ce voyage. Il annonça lui-même ses intentions dans son mandement. « Nous sommes bien informé, dit-il, que l'archiprêtré d'Entre-deux-Mers a été particulièrement le théâtre de la fureur des hérétiques. Ils ont démoli les églises, renversé les autels, brisé les images, fondu les vases sacrés, livré aux flammes les litres et documents ecclésiastiques, et profané tout ce qui était consacré au service de Dieu, au culte des saints, détruisant en un mot tout ce qui pouvait être un monument de la piété des premiers siècles. Nous irons donc en ces lieux pour y ressusciter la foi, rappeler le peuple aux bonnes mœurs et à la paix, pour restaurer les églises, les orner, y rétablir le service divin. Nous informons donc tous les ecclésiastiques de cet archiprêtré que nous partirons de notre palais archiépiscopal le jeudi après les Gendres, et que nous commencerons notre visite par Saint-Denis de Pile. Nous les chargeons de prévenir les syndics, fabriciens des églises et autres personnes qui ont le maniement des revenus, fadministration des biens ecclésiastiques, de tenir leurs comptes prêts, afin qu'ils puissent être examinés et clos par nous ou nos commissaires. ))
La visite projetée ne put s'accomplir. En route, le cardinal tomba malade, et fut obligé de rentrer à Bordeaux.
On eût dit que la Providence lui ménageait cette épreuve pour lui fournir les moyens de s'opposer à un grand scandale. Urbain YIII avait confirmé les pouvoirs que Grégoire XY avait donnés au P. de Bérulle sur l'ordre des Garmélites. Lorsque cette décision du Souverain Pontife fut notifiée aux religieuses du couvent de Saint-Joseph de Bordeaux, elle causa parmi elles une irritation des plus vives.
Toutes déclarèrent ne pas vouloir obéir, et pour donner plus de force à leurs protestations, elles rompirent la clôture, et allèrent se réfugier chez M"* de Massip. Justement indigné d'une pareille conduite, Tarchevêque frappa d'excommunication les religieuses révoltées et tous ceux qui les auraient conseillées et favorisées; puis il leur intima Tordre de rentrer dans leur couvent.
Ces filles, mutines et inintelligentes, n'obéirent point. Dans son indulgente bonté, le cardinal de Sourdis leur offrit de lever l'excommunication si elles voulaient se retirer au couvent des Petites- Carmélites, des Memides, rue Permentade, jusqu'à ce qu'il plût au Saint Père de leur permettre de quitter la France. Elles y consentirent.
Lorsqu'elles furent rentrées dans le devoir, le cardinal désigna deux chanoines de Saint-André pour recevoir l'aveu de leurs fautes et les absoudre; il fit publier en même temps en chaire que celte délégation était toute personnelle, et qu'elle excluait tout autre ecclésiastique. Il commit ensuite son vicaire général pour leur désigner des prêtres qui pussent les confesser, et il exhorta les Récollets, les Feuillants et les Jésuites à les visiter souvent dans leur chapelle, pour leur rappeler les principes de l'humilité et de la sainte obéissance.
Plus tard, ces religieuses obtinrent l'autorisation de se retirer à Nancy, ville qui n'était pas française.
La conduite du cardinal envers ces filles égarées fut approuvée de tous, même de ses anciens adversaires. M. Duval, docteur en Sorbonne, l'un des trois visiteurs généraux des Carmélites en France, lui écrivit à cette occasion une lettre qu'il faut citer, parce qu'elle répond aux assertions des Oratoriens qui accusent M. de Sourdis d'avoir été systématiquement hostile au fondateur de leur Ordre :
(( Je ne puis vous exprimer la reconnaissance que tout l'ordre des Carmélites vous a d'y avoir remis la paix et rétabli les deux couvents dans l'obéissance des supérieurs, desquels ils s'étaient émancipés. Je ne doute point que vous n'en ressentiez le premier beaucoup de contentement. Afin d'y maintenir cette bonne paix, et empêcher qu'elle ne soit troublée à l'avenir, nous avons pensé, sous votre bon plaisir, d'y envoyer quelques religieuses capables qui les gouvernent avec la prudence et la douceur qui conviennent; mais nous leur recommandons d'avoir non seulement pour votre personne le respect
que nous vous devons tous, mais en outre de vous déférer toutes choses» de ne rien faire d'important sans vous en donner avis. S'il reste encore quelque mesure à prendre, je vous prie, Monseigneur, d'y apporter votre soin, pour que le commencement et la fin de cette heureuse paix soient votre œuvre et que vous en ayez le mérite devant Dieu. Je le prie de vous continuer ses saintes grâces et de vous accorder de longues et heureuses années, demeurant pour toujours votre très humble et obéissant serviteur. — Duval. y> Paris, le i'' avril 1624. »
Les ordonnances synodales rendues sous Tadministration du cardinal de Sourdis sont remplies de mesures prises contre les concubinaires. Ce n'était pas une tâche facile que de faire respecter les mœurs, et de protéger la famille contre des exemples d'immoralité venant quelquefois de très haut. Aujourd'hui, la corruption est prêchée par des hommes de lettres, qui, à l'aide des publications à bon marché, empoisonnent la génération présente. Le XYII^ siècle ne connaissait pas cependant ces officines de notre temps où s'élabore le poison qui doit, si la Providence n'y met ordre, infecter, dans un délai prochain, tout le corps social. Mais il faut dire que les corps judiciaires augmentaient le mal en ne se faisant aucun scrupule de donner tort aux ministres de l'Église en faveur des libertins et des débauchés. L'année 1624 vit un remarquable exemple de cette tendance des Parlements.
Le neveu d'un président aux requêtes du Parlement de Bordeaux, déjà avancé en âge, ayant vécu longtemps dans le célibat, avait fini par appeler dans sa maison des champs une personne dont la conduite était décriée. Par ordre du cardinal, le curé de Saint-Gaprais lui signifia à plusieurs reprises d'avoir à la renvoyer ; et comme il fut rapporté à l'archevêque que le coupable ne tenait aucun compte de ses avertissements, il le frappa d'excommunication.
Le concubinaire en appela au Parlement, qui intima au cardinal de donner l'absolution ad cauielamdM défendeur, sous peine de saisie de son temporel.
Son Éminence n'ayant pas voulu obéir, on saisit son temporel. L'affaire fut portée au Conseil du roi, et l'arrêt confirmé.
Il est inutile d'ajouter aucun commentaire à ce récit.
Dans le courant du mois de mai, le cardinal reprit ses visites, dont une maladie avait interrompu le cours. En arrivant à Libourne, il trouva la ville dans un violent état d'agitation, provoqué par les formes acerbes et brutales du duc d'Épernon. Le duc avait été autrefois très lié avec le président de Gourgues. Lorsqu'il fut nommé gouverneur de la Guienne, il s'éleva entre lui et le Parlement un conflit sur le cérémonial de sa réception. Le président de Gourgues s'étant trouvé l'intermédiaire entre le duc et la Compagnie, le ressentiment du gouverneur retomba tout entier sur lui, et, dès lors, il fut l'objet de toutes les tracasseries que put lui susciter l'humeur pétulante du duc (^).
M. de Gourgues avait une influence non contestée sur les habitants delà ville de Libourne. L'office de maire étant venu à vaquer, il fit élire une de ses créatures. D'Epernon était alors à Paris. A son retour, apprenant que l'élection s'était accomplie sans qu'on eût attendu son bon plaisir, il fit arrêter le maire, et l'envoya dans les prisons de La Réole. En même temps, il institua un maire de sa façon. Grand fut l'émoi des Libournais, qui s'adressèrent au roi. Louis XIII blâma le duc, et lui ordonna de remettre son prisonnier en liberté. DEpernon avait depuis longtemps pris l'habitude de fiiire ce qui lui plaisait, et il refusa d'obéir. Mais le roi venait de se choisir un ministre en qui le duc n'avait pu s'empêcher de redouter un maître. Le ministre lui prouva qu'il l'avait bien jugé, car il fît rendre contre l'arrogant gouverneur un arrêt du Conseil qui lui ordonnait de rétablir dans ses fonctions le maire élu par les bourgeois, et il envoya à Aubry, intendant de justice, l'ordre de fexécuter, sans s'inquiéter des résistances que pourrait tenter M. d'Épernon. Le vieux duc s'inclina devant la volonté de Richelieu, et, sous cette main puissante, il se garda de regimber.
Les archevêques de Bordeaux possédaient de grands biens dans le diocèse de Périgueux. Ils étaient seigneurs de la terre de Montrevel, qui embrassait quinze paroisses dans son étendue, et de celle de Monzac. Dans le diocèse de Sarlat, ils possédaient les justices de Belvès, Biganogues, Coura et Saint-Cyprien, formant ensemble vingt
(') Voyez Girard, Histoire de d'Epernon.
paroisses. Enfin, ils étaient possesseurs du fîef de Coutures, dans le diocèse de Bazas. Le cardinal profita de son voyage pour visiter ces domaines. Il y trouva tout dans le plus lamentable désordre. Les églises étaient en ruines, les presbytères abandonnés par les pasteurs, les fidèles errant sans guide et sans chefs. Les protestants avaient fait partout main -basse, et, dans certaines paroisses, ils avaient enlevé aux catholiques leur propre cimetière.
Armé de la double autorité de métropolitain et de seigneur justicier, M. de Sourdis eut bientôt rétabli l'ordre. Pour punir les curés qui avaient déserté leur poste, il décida que le tiers de leurs revenus décimaux seraient saisis et versés en mains sûres jusqu'à la parfaite restauration de leurs églises et de leurs habitations. Il leur donna l'ordre de rentrer immédiatement dans leurs paroisses, à peine de la saisie de tout leur temporel, et il les fit, en outre, citer devant lui pour se voir condamner à toutes les peines édictées par les canons.
Et comme l'hérésie avait fait de grands ravages dans tous les esprits, il voulut que deux religieux parcourussent sans cesse les paroisses infestées, pour y répandre de nouveau la parole de Dieu, et il imposa les frais de leurs voyages à ceux des curés qui s'étaient fait remarquer le plus par leur insubordination et leur incurie.
Il parcourut ensuite le territoire d'Entre-Dordogne , et rentra à Bordeaux la veille de la Fête-Dieu.
De retour dans sa ville métropolitaine, l'archevêque frappa quelques coups qui eurent un grand retentissement; deux bulles, rendues par Grégoire XY, le 5 juin et le 2 juillet 1622, avaient supprimé tous les privilèges, toutes les faveurs, toutes les concessions spirituelles dont jouissaient, à quelque titre que ce fût, les collèges, chapitres, congrégations et leurs chefs, prieurs, doyens, ministres, prélats, recteurs, généraux et provinciaux, les jésuites compris.
Or, depuis longtemps, le couvent de la Merci, occupé par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, était dénoncé comme ne marchant pas dans la bonne voie. La rumeur publique n'avait rien exagéré. Quelques religieux s'étaient cru obligés de signaler les excès auxquels se livraient le commandeur, et d'invoquer l'appui de farchevêque. M. de Sourdis était rentré dans la plénitude de ses pouvoirs;
il déposa le dignitaire, et nomma d'autres officiers pour administrer le couvent.
A Saint-Émilion, les dominicains s étaient mis en pleine révolte, et ce n'était pas la première fois. Ce couvent appartenait à la province de Toulouse. Il repoussait la Réforme, et avait appelé au Conseil privé, de la nomination Ante du Père Poisson conunc provincial. Pour le leur faire reconnaître, le cardinal rendit l'ordonnance suivante :
c( Ordonnons que le P. Poisson sera reçu et reconnu à Saint-Émilion par les religieux, pour y exercer les fonctions de la charge de provincial, et y établir le bon ordre. Défendons de lui susciter aucun empêchement, et, pour ce, ordonnons que le susdit Père sévira contre ceux qui se sont insurgés contre les ordonnances de leur Père général; qu'ils sortiront du couvent, qu'ils seront appréhendés au corps en quelque lieu de notre diocèse qu'ils puissent être, el conduits dans nos prisons, pour répondre au sujet de la désobéissance dont ils se sont rendus coupables envers leur général ; et, de plus, enjoignons à notre officiai et autres officiers de faire emprisonner tout religieux dudit couvent qui vaguerait seul en cette ville ou en ce diocèse, sans autorisation du provincial, ainsi que ceux qui, logés dans des maisons particulières, n'iraient pas au couvent reconnaître le Père provincial. Voulons qu'ils soient poursuivis selon toute la rigueur du droit et la gravité de leur faute. Nous prions et exhortons juges et magistrats de tenir la main à notre présente ordonnance, et à l'aider par l'emploi des bras séculiers.
» Bordeaux, le 13 juin 1624. »
Armé de ce titre, le nouveau supérieur partit pour Saint-Émilion; mais, à son arrivée au couvent, il fut saisi, maltraité et renfermé dans un cachot. Ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à faire passer à M. de Sourdis un billet écrit au crayon. Aussitôt, le cardinal répondit par l'ordonnance suivante : (( Sur ce qui nous a été représenté par le P. Paymond Poisson, provincial de Toulouse, de l'Ordre de Saint-Dominique, qu'ayant été reçu au couvent de Saint-Émilion, du même Ordre, en notre diocèse, par les religieux, en l'absence du P. Nicolas, du prieur et du sousprieur, et ayant fait sa visite, il avait trouvé les plus grands désor-
dres; sur quoi serait survenu du dehors le susdit Père, accouipagno du prieur, de quatre religieux et d'un notaire, et se serait saisi des clés, aurait battu le portier, déchiré ses habits, et, se rendant le plus fort dans le couvent, aurait osé dire au provincial qu'il ne connaissait ni lui ni le général, et qu'il n'obéirait point. De manière que le provincial avait été contraint de le déclarer déchu de sa charge et excommunié; desquelles déclarations il se serait moqué, et, partant, nous a requis et supplié, ledit Père provincial, de l'appuyer de notre autorité.
)) A ces causes, étant bien informé des faits ci-dessus indiqués et du juste titre du provincial, nous avons ordonné que le P. Nicolas, le prieur et autres religieux ses complices, seraient appréhendés au corps et conduits dans nos prisons archiépiscopales pour oster et fournir à droit, et ce nonobstant apparition et appellation quelconques; mais sans préjudice d'icelles, attendu la matière dont il est question.
A cet effet, prions et requérons en Notre-Seigneur, le maire, jurais, juges et magistrats, tant à Saint-Émilion que d'autres lieux, de nous prêter l'aide de leurs bras de justice pour l'exécution de notre ordonnance.
» Bordeaux, le 2 juillet 1624. »
Les religieux refusèrent longtemps d'obéir, et se dispersèrent dans les campagnes; mais bientôt, honnis et méprisés par les cultivateurs, poursuivis par la justice séculière, ils demandèrent grâce et prièrent le P. Poisson de l'obtenir du cardinal.
L'archevêque répondit en ces termes à la supplique du provincial :
« Révérend Père, j'ai pris à contentement votre lettre, autant que j'ai vu paraître en icelle le jour qui commençait à poindre aux religieux revêches jusqu'à présent à leur bon archevêque. Je ne puis vous écrire autre chose, sinon que s'ils viennent me trouver, je les recevrai avec toute sorte de bonne affection, et travaillerai à les mettre si bien avec leur provincial, qu'ils trouveront le repos qu'ils cherchent après l'avoir perdu imprudemment. Sur ce, je prie Dieu, cher Provincial, qu'il vous bénisse. »
Le cardinal, en sa qualité d'archevêque de Bordeaux, était seigneur justicier du district de Belvès, qui renferme la petite ville de Sainle-Foix. Le commandant de la garnison de cette ville signala à sa sévérité le juge du ressort, comme ayant troublé, par ses propos et ses actes, la procession de la Fête-Dieu. A son tour, le magistrat se plaignit d'avoir été saisi au corps, maltraité et insulté par les soldats. Il protesta en même temps de son dévouement au roi, et reconnut qu'il serait indigne de sa charge s'il avait pu commettre les excès qu'on lui reprochait.
Le cardinal lui répondit :
(( Monsieur le Juge, j'ai vu par votre lettre que vous envisagez l'acte qu'on vous impute comme contraire aux édits de Sa Majesté, et que vous en déclinez la responsabilité. Je désire que la vérité réponde à vos paroles, et qu'obligé par votre faute d'être un modèle d'obéissance, vous n'ayez point à vous reprocher d'avoir contrevenu à ce que vous devez à Dieu et au roi ; c'est ce que j'aime à espérer de vous. J'ai eu toujours bons témoignages de votre conduite publique; vous vous êtes contenu dans les bornes de la soumission en tout ce qui concernait le service du roi ; vous avez réprimé les saillies des factieux; j'en ai rendu fidèle compte à Sa Majesté. Je vous prie d'effacer de votre esprit tout ce qu'a pu y laisser de fâcheux la scène du jour de la Fête-Dieu, et de continuer à maintenir les catholiques dans la jouissance de leurs droits contre l'insolence de la populace. »
Le cardinal avait fondé à Saint-Macaire une confrérie du Saint Sacrement, qui, à son origine, avait été pour lui la source de vives satisfactions; mais l'ardeur, le zèle des membres de la nouvelle association, n'avaient pas été de longue durée. Ils ne remplissaient aucun de leurs devoirs religieux, et lorsqu'un candidat se présentait pour être admis parmi eux, il lui était imposé, comme condition préalable, d'assister au festin que les confrères se donnaient la veille de leur fête. Ce repas était loin de rappeler la sobriété et la sainteté des agapes des premiers chrétiens. Le cardinal brisa une association dont les actes étaient un outrage au Dieu qu'elle devait adorer.
Heureusement, une autre association du même genre vint le consoler des ennuis que lui avait ïiVû éprouver la conduite des
confrères du Saint Sacronient. En 1615, le pape Paul V avait accordé de grandes faveurs à Tiiôpital de Saint-Jacques de Coniposlelle, et à toutes les églises, chapelles et oratoires qui posséderaient des confréries placées sous le patronage de saint Jacques. 11 en existait une à Saint-Michel. Sur la demande des membres de cette pieuse association, le cardinal leur accorda toutes les indulgences indiquées au bref de Paul V, et ordonna qu'elles seraient imprimées et affichées. Les prêtres furent en môme temps invités à les faire connaître aux fidèles, et à exciter le zèle des confrères pour qu'ils pussent les obtenir et en recevoir les mérites.
1° Indulgence plénière, le jour de leur entrée en confrérie, aux fidèles des deux sexes qui se seraient confessés et auraient communié.
2° La même grâce aux mêmes conditions, si toutefois elles étaient possibles, à ceux qui, à Tarticle de la mort, invoqueraient de cœur, s'ils ne pouvaient le prononcer, le pieux nom de Jésus, et qui donneraient quelque signe de pénitence.
8° A tous ceux qui visiteraient l'église de Saint-Jacques de Compostelle, ce qui reste de Notre-Dame de laFin-des-Terres, depuis la première vêpre jusqu'au coucher du soleil, le lendemain, et qui y prieraient pour l'exaltation de notre mère la sainte Église, l'extirpation des hérésies, la conversion des hérétiques, la confirmation de la paix entre les princes chrétiens et le salut de Notre Saint Père le Pape.
4° Une indulgence de sept ans et autant de quarantaines, la confession et la communion toujours imposées, à ceux qui visite- -raient l'église, chapelle ou oratoire de la confrérie, et qui prieraient aux mômes intentions que dessus, les fêtes de TAnnonciation, Conception, Assomption et Nativité de la sainte et toujours vierge Mère de Dieu.
5" De soixante jours, toutes les fois que les confréries feraient une des bonnes œuvres suivantes : Accompagner le Saint Sacrement lorsqu'on le porte aux malades, ou qui, en cas d'empêchement, ayant ouï le son de la cloche, réciteraient à genoux un Pater et un Ave à l'intention du malade; réconcilier des ennemis; dire cinq Pater et cinq Ave pour le repos des âmes des décédés de la confrérie, morts après s'être confessés en la paix de Notre Seigneur Jésus-Christ; ramener quelqu'un dans la bonne voie; enseigner les conunande-
luenls de Dieu et do T^glise, et les choses nécessaires- au salut de ceux qui les ignorent.
Vers le même temps, les huissiers de Bordeaux présentèrent au cardinal, par l'intermédiaire de leur syndic et en le priant de Tapprouver, un règlement ayant pour but la plus grande gloire de Dieu, l'accomplissement plus régulier des devoirs de leurs charges et l'exercice des devoirs religieux de la Société; en d'autres termes, les huissiers se constituaient en une espèce de confrérie, dont le siège devait se trouver dans l'église du couvent de la Grande Observance.
Le cardinal approuva le projet qui lui était soumis, ainsi qu'un livre indiquant les exercices de piété de la Société nouvelle, mais à la condition que les sociétaires se confesseraient et communieraient le jour de la fête de Saint-Louis, leur patron. Groit-on qu'une fondation semblable serait inutile au XIX^ siècle, pour calmer certains appétits trop voraces et diminuer certains frais frustratoires dont les juges ont trop souvent à connaître?
La grande affaire des Carmélites n'était pas terminée. L'intrusion des religieuses de Saint-Joseph dans le couvent de la rue Permentade y avait apporté le désordre et la confusion. Le cardinal visita la Maison dans le courant de juillet, et il y trouva une telle anarchie, un tel oubli de la règle, qu'il ne crut pas pouvoir permettre quelles s'approchassent de la sainte table. Il défendit même à tous prêtres en général, et en particulier à ceux qu'il avait délégués à ce sujet, de leur prêter le concours de leur ministère jusqu'à ce que, revenues aux devoirs de l'obéissance et à l'esprit religieux, elles méritassent de jouir des faveurs spéciales qui sont le bonheur du cloître. Comme il soupçonnait les confesseurs qu'il leur avait désignés d'avoir abusé de leur mandat, il les fit citer devant lui pour rendre compte de leur conduite.
Enfin, pour empêcher l'esprit de révolte de se propager parmi les Carmélites, par le contact du monde, il leur défendit de recevoir des visites à d'autres jours que le mardi et le jeudi, et seulement depuis midi jusqu'au coucher du soleil.
Déjà, le 25 juin, M. de Louytre avait signifié au cardinal et aux religieuses un bref d'Urbain VIII confirmant celui de Grégoire XV, fjui plaçait les Ursulines sous la direction du \\ de Bérulle.
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Son Eniincnco renouvela l'invitation (aile aux religieuses, au mois d'avril, de se soumettre aux volontés du Souverain Pontife. Elle les trouva intraitables; et comme un passage de la bulle leur permettait d'être transférées dans tout autre monastère de leur Ordre ou de tout autre approuvé par le Saint-Siège, elles demandèrent à jouir de cette faveur.
M. de Louytre rejeta leur requête. Son refus fut référé au cardinal, qui soumit Tappel à une Commission d'ecclésiastiques et de docteurs en droit. Les commissaires furent unanimes à déclarer qu'il devait être fait droit à la demande des Carmélites. En conséquence, l'arcbevêque, s'appuyant sur cet avis et sur une lettre du cardinal Barber ini portant que l'intention de Sa Sainteté était que les religieuses fussent traitées avec douceur, désirant d'ailleurs pourvoir au repos, à la paix de la conscience des suppliantes, et mettre fin aux troubles scandaleux qu'avaient excités de trop longs débats, l'archevêque, disons-nous, donna aux Carmélites un délai de trois mois pour choisir un couvent de leur Ordre ou d'un autre, dans lequel elles voudraient se retirer; mais à condition que, durant cet intervalle, elles pourvoieraient à leur entretien et à leur direction. Il leur déclara en même temps, que, ce terme expiré, elles subiraient la juridiction, visite et supériorité du P. de Bérulle (^).
M. de Louytre essaya d'attaquer cette ordonnance; mais elle avait pour elle la légalité la plus rigoureuse. Le 24 novembre, vingt-six Carmélites sur quarante quittèrent le royaume, et se rendirent à Nancy, où la duchesse de Lorraine leur fit l'accueil le plus gracieux, et pourvut à leurs besoins avec tout le bien-être que comportent la simplicité et l'austérité de la vie monastique.
Un événement plus important, une solennité plus imposante, vint peu après attirer l'attention publique, et fit oublier les pénibles débals des Carmélites. Nous voulons parler de la Solennité des Corps saints. Toutes les personnes qui ont habité Bordeaux connaissent cette procession célèbre, qui, semblable à l'antique théorie, promène chaque année, après les fêtes du Corps de Notre-Seigneur, ses nombreux et gracieux méandres dans la capitale de la Guienne. La fondation de
(^) Nous disons toujours le Père de Bérulle, parce que cet ecclésiastique n'avait pas encore été promu au cardinalat.
cette cérémonie est due à la piété du cardinal de Sourd is. Il est donc du devoir de celui qui écrit la vie de ce grand pontife d'en raconter l'origine et les motifs :
D'après une tradition qui existe dans le Midi depuis un temps immémorial, un saint personnage, nommé Clair ou Clarus, originaire d'Afrique, vint à Rome sur la fin du 1'' siècle de Tère 'chrétienne avec six de ses compagnons. Il y reçut du pape saint Anaclet Fonction épiscopale, et il fut envoyé dans TAquitaine pour continuer Fœuvre commencée par saint Martial, Tun des soixante-douze disciples, et par saint Front, Tapotre du Périgord.
Après avoir évangélisé ces vastes contrées, et principalement le pays que Ton appelait la Novempopulanie, il mérita la palme du martyre, et périt à Lectoure. Ses compagnons partagèrent son sort. Ils se nommaient Just, Babylas, Géronce, Jean, Sévère et Polycarpe.
Les corps des sept apôtres restèrent dans cette ville jusqu'au règne de Gharlemagne. Après la funeste bataille de Roncevaux, le grand Empereur, craignant que la basilique de Lectoure ne fût saccagée par les Sarrasins, exhuma ces saintes reliques, et les emporta à Bordeaux, où il les déposa dans l'église Sainte-Eulalie.
Ce récit est, comme on le voit, d'une simplicité extrême; il semble impossible d'en contester la véracité. Cependant, au XVIII^ siècle, il a trouvé un contradicteur redoutable dans l'un des continuateurs de BoUandus, le Jésuite Papebroch.
Ce savant, qui a laissé la réputation d'un critique sévère, n'a point nié Texistence de ce second apôtre de nos contrées. Il admet, avec la tradition, la date de son arrivée dans la Novempopulanie, et reconnaît ainsi que l'origine de l'église d'Aquitaine remonte aux temps apostoliques; mais, en même temps, il prétend que saint Clair, au lieu d'avoir fixé son séjour dans les contrées voisines des Pyrénées, est descendu jusqu'au pays des Nanètes; qu'il a fondé l'évêché de Nantes, et qu'il est mort, plein de jours, dans une petite ville voisine, où son corps est encore déposé. Le saint Clair qu'honore la ville de Bordeaux appartiendrait à une époque moins ancienne, et aurait péri victime de la cruauté d'un empereur païen.
Malheureusement, le martyrologe romain, édité par Baronnius, se lait sur notre saint Clair et ses compagnons, et son silence aggrave les doutes qui planent sur la légende.
Quoi qu'il en soit, il est certain que, pendant le moyen âge, le culte de saint Clair a joui d'une immense popularité dans toute TAquitaine. Sa fête n'était pas célébrée seulement par les habitants de notre cité; dès la veille, on voyait affluer à Bordeaux un immense concours de peuple venu des parties les plus éloignées de la Gascogne. Ni la chaleur, ni le mauvais temps n'arrêtaient les pieux pèlerins; et comme la ville, resserrée dans ses étroites limites, ne contenait pas assez d'hôtelleries pour héberger cette masse d'étrangers, ils campaient dans le cimetière de Sainte-Eulalie, sous le porche de l'église et dans les rues voisines (^).
Au commencement du XVP siècle, cette agglomération d'individus donna lieu à divers scandales, et, il faut bien l'avouer, un grand nombre de ces scènes de désordre furent provoquées par les dames de la haute bourgeoisie. Les doctrines du protestantisme s'étaient infiltrées dans les classes élevées de la société. Le premier temple calviniste qu'on ouvrit à Bordeaux fut établi près la place Sainte-Colombe, alors le centre des affaires. Mesdames de la Rousselle, afin de prouver leur dédain pour les gothiques préjugés de leurs aïeux, s'imaginèrent de jouer mille méchants tours aux bonnes gens qu'attirait la fête du saint.
Les choses arrivèrent au point qu'il fallut solliciter l'intervention du capitaine du guet; mais ce fonctionnaire était trop prudent pour se montrer hostile à ceux dont sa place dépendait; il ferma les yeux. Cette impunité enhardit les courtauds de boutique, race aussi obtuse qu'elle est insolente et frondeuse. Les provocations devinrent plus vives, les insultes plus sanglantes, et souvent le long couteau que les Médocains portaient à leur ceinture trancha les querelles (^).
Il fut donné au cardinal de Sourdis de réform.er ces abus. Avec la fermeté qui le caractérisait, il rétablit l'ordre au milieu de ce chaos; des exercices de piété, des sermons, des chants religieux furent organisés dans l'église de Sainte-Eulalie et aux alentours. La foule se trouva ainsi divisée en groupes distincts, et les perturbateurs, mis en évidence, furent obligés de revenir au calme et à la justice. Lorsque le cardinal de Sourdis prit l'administration du diocèse de
(') Le pèlerinage de Saint-Clair de Bordeaux était considéré par la population comme ayant lu même valeur qu'un voyage à Rome; aussi l'appelait-on un roinnibiatge. (-) Gauffreteau, Mémoires manuscrits.
Bordeaux, les corps-saints reposaient dans une crypte de Téglise Sainte-Eulalie. Celui de saint Clair et de saint Just, renfermés dans des châsses particulières, étaient placés sur des crédences, derrière Tautel. Les autres gisaient dans une tombe commune affleurant le sol et recouverte dune grille. Cette tombe, ces reliques étaient Fobjet de la piété particulière du grand archevêque, qui, pour oublier les ennuis incessants dont il était abreuvé, s'échappait parfois en secret de son palais, et venait demander à Dieu, par leur intercession , la force et la persévérance nécessaires pour accomplir la pénible tache qu'il s'était imposée de régénérer son diocèse et de lui donner une nouvelle splendeur.
Le 9 août 1622, les habitants de la paroisse Sainte-Eulalie prièrent Son Eminence de procurer a ces restes vénérés une châsse plus honorable. Les événements politiques qui agitèrent la France à cette époque, divers voyages que le cardinal fit à Paris et à Rome, ne lui permirent pas 'd'accéder de suite à cette demande; il ne put y satisfaire que deux ans après.
Ce fut en 1624 qu'une commission fut nommée pour assister à l'exhumation des corps. Elle était présidée par les archidiacres de Cernés et de Fronsac; mais, afin que la régularité de ses délibérations ne pût être contestée dans l'avenir par personne, M. de Sourdis voulut qu'elle comptât parmi ses membres des hommes pris dans toutes les classes de la société. Ainsi, outre Jean Frappereau, curé de Sainte-Eulalie, on y vit figurer : Jean Ricard, bourgeois et marchand; Michel Combault, docteur en droit; Jean Robin, maître maçon; Louis Julien, Pierre de Reimeissac, et plusieurs autres.
La tombe commune fut ouverte en leur présence, et l'on y trouva bien distincts les débris de cinq corps, mêlés à la terre et aux détritus qui s'y étaient accumulés pendant une longue série de siècles.
L'authenticité des reliques bien établie, le cardinal pubHa le mandement suivant, que nous donnons dans toute sa simplicité :