‹ Histoire du cardinal François de SourdisChapitre 27 sur 55 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Actes de dévotion du commencement de l'année.— Les religieux de Blaye refusent d'entretenir la lampe du Saint Sacrement. — Le vicaire général de Sarlat. — Conflit entre le métropolitain et l'évêque d'Angoulême. — Mort de M°" de Sourdis. — Conflits au sujet de la résidence ecclésiastique. — La paroisse de Maransin. — Défense faite aux Religieuses de Notre-Dame de prêter de l'argent. — Le chapitre de Génissac. — L'assemblée générale du Clergé. — Remontrances du cardinal de Sourdis au roi. — La guerre civile dans le Médoc. — Lettre du cardinal à ce sujet. — AS'aires de la Valteline. — Attitude indépendante de M. de Sourdis dans le Conseil. — Conduite extravagante de M. de Louytre. — Approbation de l'Ordre des Ursulines. — Administration intérieure du diocèse. — Difl^cultés soulevées par le chapitre de Saint-Seurin ; par le chapitre de Saint- André.

Dans les premières pages de ce travail, on a enregistré avec soin les actes de piété par lesquels le cardinal célébrait le retour de chaque année. Jamais il ne se départit de ces saints usages. Le 1'"'' janvier 1625, il alla célébrer la fête de la Circoncision chez les Jésuites; le 2, il officia chez les Ursulines, et il inaugura le jour des Rois en appelant treize pauvres à sa table.

Presque aussitôt après, il fut, à son grand regret, obligé de sévir contre TindilTérence coupable des religieux des deux monastères de Blaye qui négligeaient d'entretenir la lampe qui, nuit et jour, doit brûler devant le Très Saint Sacrement de Tautel. Les moines, pour se justifier, alléguèrent qu'ils avaient été autorisés par le maire et les jurais à faire cette économie, pour combler un déficit qui existait dans les comptes de la fabrique. Indigné tout à la fois de ce qu'on osât alléguer un motif semblable, et de ce que le maire et les jurais sétaient immiscés dans l'administration des revenus des églises, le cardinal défendit aux magistrats de se mêler en quoi que ce fût à la gestion des revenus des églises; il cassa les fabriciens, et prescrivit de procéder, sous huit jours, à leur remplacement, ce Étant certain, dit-il dans son ordonnance, que les employés que nous venons de casser n'ont pas rendu leurs comptes lors de nos visites pastorales, alléguant qu'ils n'étaient pas prêts, nous voulons qu'ils les rendent à

rarchipreire do Blaye, notre vicaire forain, et que le reliquat dont ils seront trouvés détenteurs sera employé aux réparations les plus urgentes des églises. De ce faire, nous donnons pouvoir et mandement spécial au susdit archiprêtre, lequel aura à nous rendre compte de ses diligences.

» Afin que de ces présentes sortent leurs effets, nous ordonnons qu'elles soient lues aux prônes, et signifiées en acte aux maires et jurats. »

Le Concile de Bordeaux avait destitué de ses fonctions le carme espagnol Dulaurens, que l'évêque de Sarlat avait nommé vicaire administrateur de son diocèse, et il Tavait remplacé par le doyen du Chapitre, M. de Jayac de Garbonnières. Mais le religieux, appuyé sans doute par M. de Salignac, ne tint aucun compte de l'arrêt qui le frappait, et continua à remplir le mandat qui lui avait été confié. D'un autre côté, M. de Carbonnières ne se sentant pas soutenu n'osait lutter contre le fougueux Espagnol, et l'état de souffrance de l'église de Sarlat ne faisait que s'accroître, au grand scandale de tous. Instruit de cette déplorable attitude de Dulaurens, le cardinal lui enjoignit, sous peine d'excommunication, de résigner sur-lechamp sa charge, le prévenant que s'il n'obéissait pas, il le ferait comparaître devant lui pour répondre de ses actes. Quant à M. de Carbonnières, le métropolitain lui ordonna d'avoir à exercer les fonctions dont son légitime supérieur l'avait investi.

Frère Dulaurens, sans se préoccuper de ces avertissements, continua d'administrer le diocèse. Cité pour ce fait devant le cardinal, il fit défaut. Appelé de nouveau devant M. Miard, vicaire général, en l'absence de M. de Sourdis, sur l'instance du promoteur, il affecta plus d'arrognnce encore, et la sentence d'excommunication allait être prononcée contre lui, lorsqu'un incident imprévu changea la face des choses. On apprit que M^' de Salignac avait résigné son évêché au profit de iM. Lancelot de Yolusan , abbé commendataire de Vertheuil, en Médoc. Mais il paraît que ce prélat était très mobile dans ses résolutions, car à peine eut-il obtenu l'agrément du pape et du roi, qu'il se rétracta, et reprit les rênes de son administration. M. de Yolusan l'attaqua devant le Conseil privé, et obtint gain de cause. Mais, plus tard, sur les observations de M. de

Salignac, le Conseil le débouta de sa demande, par la raison que, quoiqu'il eût été <k préconisé, » les bulles ne lui avaient pas encore été (( conférées. »

Le carme, auteur de tant de troubles, disparut au milieu de ce nouveau conflit.

Il a déjà été question, dans ce travail, « de monitoires » fulminés par Tautorité ecclésiastique à la requête de la justice criminelle. On se rappelle que lorsqu'un crime avait été commis et que les preuves juridiques manquaient, les curés et vicaires perpétuels lisaient au prône une ordonnance ce monitoire y> de Tordinaire, imposant, sous peine d'excommunication, à toute personne qui avait connaissance du fait ou de quelques-uns de ses détails, de le révéler à la justice.

Une demoiselle, Marguerite de Voyou, se présenta à cette époque devant Tofficial d'Angoulème, et, alléguant qu'elle avait failli être victime d'une tentative d'assassinat, elle réclama un monitoire pour arriver par cette voie à la découverte de l'auteur de cet attentat. Il lui en fut d'abord remis un premier, qui fut publié en la forme ordinaire, mais sans résultat. Plus tard, elle en sollicita un second, qui lui fut aussi délivré, mais qui ne lui parut pas rédigé de façon à arriver à la connaissance de la vérité. Sur le refus de Tévèque d'Angoulême d'en modifier les termes, elle s'adressa au métropolitain, qui fit droit à sa demande, et qui enjoignit « à tout prêtre sur ce requis de le publier et de le notifier aux personnes qui leur seraient désignées par la partie suppliante, sous les peines de droit. »

Monseigneur d'Angoulême fut blessé de cet acte de l'archevêque ; il prétendit que le droit du métropolitain se bornait à réformer les ordonnances et actes des suffragants, quand ils n'étaient pas conformes aux Canons; mais il soutint qu'il n avait aucune juridiction sur les diocèses, et que c'était faire acte de juridiction que de modifier un monitoire octroyé par lui. En conséquence, il défendit, dans son diocèse, la publication du monitoire du cardinal.

A son tour, M. de Sourdis, sur favis conforme de sa congrégation, rendit une seconde ordonnance qui confirmait la première. Il écrivit en même temps au commandant du château et au maire de la ville pour en assurer l'exécution.

Le débat menaçait de se prolonger, à la grande satisfaction des

malfaiteurs, qui voyaient Taction de la justice paralysée par ce conflit d'attributions. Un deuil de famille vint en distraire le cardinal : il perdit M"'^ de Sourdis, sa mère, pour qui il avait un profond attachement. L'affliction quil ressentit de cette mort fut d'autant plus grande, qu'il était lui-même maladif et soulïrant depuis quelques années. Néanmoins, il eut encore la force d'écrire de son lit de douleur aux évêques ses amis et aux communautés dont il avait favorisé le développement, pour recommander à leurs prières cette dame qui, depuis longtemps, expiait, dans la pratique de toutes les vertus, quelques erreurs de sa jeunesse.

Le moment était venu où les religieuses de Notre-Dame devaient élire leur supérieure. Le cardinal crut pouvoir leur adresser son vican*e général pour leur désigner la personne qui lui parut la plus digne de cette distinction. Mais à la première démarche que voulut faire cet ecclésiastique, il fut arrêté par cette réflexion d'un des dignitaires de la communauté, que la bulle d'institution laissant à l'Ordre toute liberté dans le choix de la supérieure, il y aurait violation des privilèges des religieuses si elles devaient subir la moindre influence.

L'élection eut lieu au scrutin secret, et le cardinal apprit avec une vive satisfaction que le choix était précisément tombé sur la Mère qu'il avait eu la pensée de leur désigner.

Cette dame se nommait Anne Badife Le couvent n'avait pas

encore d'église. Le dimanche des Rameaux, le cardinal en posa la première pierre, et, après la cérémonie, il remit à la nouvelle supérieure l'administration de la communauté.

En accueillant avec faveur les divers ordres religieux qui demandaient à fonder des Maisons dans son archidiocèse, le cardinal avait moins pour but d'ouvrir des retraites aux hommes que leur vocation appelait à la vie contemplative, que de se créer une pépinière de prédicateurs qui iraient rompre dans les campagnes le pain de la parole évangélique. Mais, parfois, ses intentions étaient méconnues, et le bien ne se faisait pas parce que les religieux se permettaient de demander des honoraires à des paroisses trop pauvres pour les satisfaire.

Aux approches du Carême, il décida que les moines appelés dans

les campagnes seraient défrayés de leur voyage et de leur nourriture par les curés ou les fabriques; mais il leur défendit de réclamer des honoraires pour quelque prétexte que ce fut.

Tous les Conciles provinciaux présidés par les archevêques de Bordeaux se sont élevés contre ceux des ecclésiastiques qui, ayant charge d'âmes, ne résidaient pas dans leurs bénéfices. 11 n est peutêtre pas de recommandation que M. de Sourdis ait faite aussi fréquemment dans les synodes annuels. Le Concile de 1624 s'était exprimé à cet égard dans les termes les plus formels :

<c Nous recommandons, est-il dit dans l'article l^"" du chapitre IX, nous recommandons que tout ce qui a été décrété dans Tancien Concile provincial sur les non-résidents soit exactement observé de tous; voulons que ceux-là soient frappés de toutes peines, qui, désertant la bergerie confiée à leur vigilance, laissent à l'abandon leurs propres brebis, et, selon les décrets des Pères du Concile, nous ne reconnaissons aucun privilège ou exemption sur lesquels on pourrait s'appuyer. »

Or, parmi les théologiens et canonistes désignés par rarchevêque pour l'assister dans le Concile, avait figuré le Révérend Dom Gilbert de Grimaud, théologal métropolitain. Cet ecclésiastique pouvait donc moins que tout autre arguer de son ignorance de la discipline de l'Eglise en ce qui touche la résidence, et du décret que nous venons de citer. Cependant, quoiqu'il fût curé de l'église Saint-Pierre, au bourg de Saint-Loubès, il n'avait jamais résidé dans sa paroisse, et son exemple avait été imité par M. de Brach, aussi chanoine de la métropole et curé de Saint-Laurent du Médoc. Le cardinal leur donna quinze jours pour se rendre dans leur bénéfice, sous peine de la saisie de leurs revenus curiaux. Les deux chanoines n'attendirent pas l'expiration de ce délai : ils se décidèrent à obéir, et la réception qui leur fut faite les dédommagea sans doute d'avoir quitté Bordeaux, devenu peureux une douce sinécure (').

Les biographes de l'Ordre de Notre-Dame ont beaucoup insisté sur la sévérité que le cardinal déploya dans quelques circonstances contre la maison- mère de Bordeaux. Les déclarations même des

(') Co fui co nirino M. riiiinauil qui prononça l'oraison funèbre du cardinal

religieuses prouvent quil leur donna son concours lorsqu'elles le sollicitèrent. Le seul acte de rigueur que Ton connaisse de lui contre un ordre dont le mérite ne lui avait pas échappé, se produisit en 1625. M. de Sourdis apprit alors, à son grand étonnement, que les religieuses prêtaient de l'argent à différentes personnes de la ville. Cerles, c'était là une violation flagrante de la bulle de 1608, qui désignait des administrateurs chargés du soin de leurs affaires temporelles. 11 défendit, en conséquence, à ,1a supérieure et aux religieuses, sous peine d'excommunication, de faire aucune avance de fonds à qui que ce fût, sans y être autorisées par lui ou par son vicaire général. Le fait était grave. Non seulement la supérieure s'exposait à compromettre l'existence de la communauté, mais encore, en recevant la visite de gens à vues intéressées, il était à craindre qu'elle ne laissât introduire dans le cloître le goût pour les choses temporelles et la dissipation du monde.

M. de Sourdis avait été élu membre de l'Assemblée générale du clergé qui devait se tenir à Paris en 4625. Pour que son diocèse ne souffrît pas de son absence, il confia à M. de Moncy, chanoine de Saint-Seurin, oflicial et auditeur général, le soin de visiter les archiprêtrés des Cernés, de Buch et de Born, et il insista surtout pour que, dans le cours de son inspection, il se fît représenter les comptes des fabriques et des communautés, et qu'il s'assurât qu'ils étaient réguliers. Il le chargea en même temps de reconnaître par lui-même dans quel état se trouvaient les églises dont il avait ordonné la reconstruction, et de provoquer au besoin des mesures sévères contre ceux qui auraient négligé ou transgressé ses ordres.

D'un autre côté, le promoteur reçut l'ordre de signaler à l'offîcialité ceux des ecclésiastiques qui, contrairement à ses prescriptions, se promèneraient dans les églises en aubes ou en chasubles avant ou après la messe.

Le 17 mars, il présida la congrégation du Carême, où il réunit tous les curés et supérieurs des Maisons religieuses de Bordeaux. Il y renouvela les prescriptions du Concile provincial de K582, et leur rappela 'les recommandations qu'il leur avait faites si souvent sur la prudence qu'ils devaient apporter dans leurs fonctions. Enfin, il renouvela l'autorisation de se confesser hors de la paroisse

en temps pascal, à la condition de venir communier dans réglise paroissiale.

Le vicaire général, M. Miard, reçut aussi des instructions spéciales. On voit, en effet, ce dignitaire déléguer, à la date du 1"2 mai, l'archidiacre de Fronsac pour visiter cette partie du diocèse. Il lui recommanda de s'assurer si les curés portaient l'habit clérical et la tonsure; s il était vrai quils allaient à la chasse et qu ils négligeaient de faire le catéchisme. Il lui prescrivit surtout de se faire présenter rigoureusement fétat des recettes et des dépenses des fabriques et des confréries, de s'enquérir de la conduite des ecclésiastiques, et de lui signaler ceux qui se seraient rendus coupables de quelques excès ou de quelques fautes, afin qu'il pût provoquer contre eux les peines qu'ils auraient méritées.

Cette année encore, le Chapitre se rendit coupable envers son archevêque d'une de ces grossièretés dont il avait le secret. Nous en trouvons le détail dans une chronique inédite (^) :

(( En cette annéee, dit le narrateur, M. le cardinal-archevêque ayant anticipé le Synode de Pâques huit jours devant celui qui était ordonné par lui-même d'être tenu : à savoir, le mardi après le dimanche qui suit celui de Ouasimodo, et est le premier après l'Octave, sans en avoir conféré avec le Chapitre de Saint-André. Bien que le cardinal agît ainsi parce qu'il était pressé de faire un voyage à Paris vers le roi, le Chapitre, le jour venu, ne voulut point permettre que le vicaire général célébrât la messe synodale (le cardinal était indisposé pour la célébrer), ni qu'aucun chanoine s'y rendît, ni que leur psallette s y trouvât pour chanter, tellement qu'il fallut que la messe synodale se célébrât après la messe capitulaire, et les curés firent le chœur. Mais l'après dîner, en l'assemblée du synode, le doyen du Chapitre, appelé Desaigues, conseiller-clerc au Parlement de Bordeaux, homme plein de suOTisance, se présentant avec les autres chanoines, fit cette remontrance au cardinal : qu'il ne pouvait avancer, reculer ni différer son synode sans en avoir pris l'avis du Chapitre, et, partant, puisque ledit Chapitre n'avait point été averti de son dessein auquel il était pour acquiescer, ledit cardinal ne devait point trouver mauvais s'ils n y assistaient pas et se retiraient, ainsi (pi'ils firent aussitôt, d

^') GiiulTrtiltMii, I Iir(»iii<|m' manuscrili'.

En s'éloignant de Bordeaux, le cardinal jeta sur son diocèse un regard plein de douleur. La division des princes, les intrigues de la cour avaient encore une fois fait éclater la guerre civile, et cette fois elle ensanglantait les bords de la Garonne et de la Dordogne.

Il y avait dix-huit mois que régnait la paix, due au traité de Montpellier. Les hommes politiques s'étonnaient de sa longue existence, lorsque le duc de Rohan la troubla brusquement, en attaquant les vaisseaux du roi dans le port de Blavet. Cette agression devint pour les protestants le signal d'une prise d'armes générale. Montauban fut Tune des villes qui se précipita le plus avant dans cette révolte. Elle se rappelait avec orgueil comment, en 1621, elle avait repoussé les attaques du roi en personne, et elle était convaincue que toutes les forces envoyées contre elle se briseraient au pied de ses remparts.

Louis XIII donna à d'Épernon Tordre de la châtier de son outrecuidante témérité. Il ne pouvait plus mal choisir dans l'intérêt des Montalbanais, car le gouverneur de la Guienne était connu par son implacable sévérité. Gomme la ville et ses environs étaient défendus par une forte garnison, que commandait Montbrun, gentilhomme dauphinois d'une grande valeur et d'une haute capacité, le duc se garda bien d'en faire le siège : il organisa ses soldats en partisans, et leur ordonna de piller et de saccager les environs. 11 ne fut que trop bien obéi, car, comme le dit Gérard, son secrétaire et son biographe, (( il eût fallu avoir le cœur bien endurci pour n'être pas touché de compassion à la vue des tristes spectacles qui se présentaient de toutes parts. Toute la plaine qui est entre le Tarn et le Vairon était dévastée; et lorsque l'obscurité de la nuit laissait voir les feux que l'on avait allumés le jour, on distinguait les blés, les arbres fruitiers, les vignes et les débris de maisons devenus les aliments de cette flamme, et je ne crois pas qu'on puisse représenter la guerre civile sous une face plus hideuse que celle-là. ))

Pendant ce temps, le duc de Soubise parcourait les côtes depuis nie de Ré jusqu'à Blaye, s'emparant de tous les vaisseaux marchands, et ruinant le commerce. Il descendit ensuite dans le Médoc, et revint jusque sous les murs de Bordeaux , tandis qu'il faisait occuper par Verger de Malaguet le Bec-d'Ambès, point de jonction de la Dordogne et de la Garonne (juin 1625).

Cette fois une terreur panique s'empara des Bordelais. Pendant que les bourgeois iiésitaient, tremblant pour leurs propriétés, la populace, surexcitée par quelques prédicants, commença à piller les maisons des protestants. Le président de Gourgues voulut arrêter le torrent; il faillit être emporté par lui. A peine put-on l'arracher des mains de ces bandits. Ce fut cependant cet illustre magistrat qui sauva la ville. D'Épernon était son ennemi; M. de Gourgues n'hésita pas à s'adresser à lui et à lui demander protection. Le duc, heureux de faire sentir sa suprématie au Parlement, se hâta de lui envoyer un gentilhomme qui avait pour mission de déléguer à la compagnie son autorité sur la ville de Bordeaux. M. de Gourgues en profita pour relever le moral des habitants, réunir les compagnies urbaines, et tout disposer pour la défense et l'attaque. Il fut vivement secondé par le vicaire général, qui ordonna l'Oraison des quarante heures dans toutes les églises. Les prédicateurs reçurent l'ordre de monter en chaire, de maintenir, par leurs discours, la population dans la fidélité au roi et le respect pour les propriétés. Des processions nombreuses sillonnèrent la ville, et ce déploiement des pompes catholiques, joint à la fermeté des officiers nommés par le Parlement, maintint dans le devoir tous ceux qui auraient pu être tentés de se réunir aux rebelles.

Pendant ce temps, d'Épernon dirigeait contre Soubise les garnisons de Bergerac et de l'île de Ré. Ce mouvement stratégique, combiné avec une rare habileté, amena la défaite complète de farmée protestante, qui fut obligée de laisser entre les mains des vainqueurs ses morts, ses armes et son artillerie (15 septembre).

Tous ces faits s'étaient accomplis en quatre mois; mais combien ils parurent longs au cœur du cardinal! Pour comprendre ses angoisses, il suffît de lire la lettre qu'il écrivit à iM. Miard, au moment où il apprit la descente de Soubise dans le iMédoc (25 juin) :

« Monsieur ^Iiard,

» Je ne puis que déplorer avec vous les profanations des églises et la ruine du Médoc î Je veux croire que vous avez assisté les curés et les prêtres qui se sont retirés à Bordeaux. Si le mal dure, logez-les tous à mon lops et les assistez de tout ce que j'ai. Si les ennemis sont eliassés, comme je le crois, faites-moi savoir les nécessités des ecclésiastiques et des pauvres, et les assistez de blé, inillet et autres choses que vous pourrez leur

procurer. Mandez-moi ce que vous aurez lait. Ayez soin des pauvres, et priez Dieu pour nous.

» Votre bon ami,

» FRANÇOIS, Cardinal de SOURDIS. »

Que Ton rapproche cette lettre de celle qu'il écrivit de Rome en 1622, et Ton aura la mesure de son cœur et de sa charité.

Dans ces douloureuses circonstances, M^' de Sourdis aurait désiré vivement revenir dans son diocèse et pleurer avec ses pauvres enfants. Mais il était retenu à Paris par des devoirs plus impérieux et plus graves encore : l'assemblée générale du clergé l'avait élu pour son président, et il avait à débattre de graves intérêts avec les ministres du roi et le Grand Conseil.

Dès l'ouverture de la session, il eut à revendiquer les droits et les privilèges de l'assemblée attaqués par un arrêt du Conseil. Lors de la réunion des États-Généraux en 1614, la chambre ecclésiastique établit, par le huitième article de son règlement, que, dans les assemblées générales du clergé, il ne pourrait plus y avoir à l'avenir que deux députés par province : l'un représentant le premier ordre des prélats; l'autre, le clergé du second rang.

Ce règlement fut approuvé par le roi.

Mais en 1619 l'assemblée jugea que ce nombre était insuffisant, et, dans sa séance du 17 juillet, elle décida que les provinces pourraient envoyer aux grandes assemblées quatre députés : deux pour le premier ordre, et deux pour le second.

L'assemblée de 1625 se constitua d'après ce principe. Mais les évêques de iXevers, de Bazas, de Lizieux, de Digne et de Senlis, ainsi que l'abbé de l'Escale-Dieu, très mécontents de n'avoir pas été élus par le clergé, adressèrent au roi une requête par laquelle, « attendu que la décision de l'assemblée de 1619 n'avait pas été homologuée par lui, il fut prié d'ordonner que l'assemblée serait dissoute pour être reconstituée d'après le règlement de 16U. y>

Ils obtinrent deux arrêts, le 14 et le 28 mai, portant défense à rassemblée (c de recevoir aucuns députés contre l'ordre et le nombre prescrit et arrêté par Sa Majesté dans ses arrêts. »

Cette décision fut notifiée aux députés par un simple gentilhomme. Le cardinal de Sourdis, qui présidait, s'éleva avec force contre ces

dispositions. Il fit d'abord remarquer à rassemblée que jamais le roi ne sétait adressé à elle par arrêt, mais que toujours il lui avait envoyé des délégués pris parmi les principaux personnages de ses Conseils. Discutant ensuite les termes mêmes de l'arrêt, il en fil ressortir les conséquences qui pourraient en résulter pour son indépendance et la liberté de son action. Avec une merveilleuse intuition du régin)e parlementaire, il soutint qu aux députés seuls il appartenait de vérifier, de valider ou d'invalider les élections, et il leur Ht comprendre que s'ils consentaient à ce que le pouvoir pût agir envers eux par voie d'élimination, ils n'auraient plus auprès de leurs mandants ni autorité ni crédit.

Enfin, pour que le Conseil comprît combien l'assemblée avait été blessée d'un procédé aussi discourtois, il proposa de décider qu'aucun de ses membres n'aurait de rapports avec les conseillers tant qu'il n'aurait pas plu à Sa Majesté de députer des commissaires à ce sujet.

« Sur quoi, dit le procès- verbal, délibérations prises par provinces, mon dit seigneur cardinal a été très humblement remercié d'un commun accord des bonnes affections qu'il témoignait au bien et honneur du clergé, et supplié de vouloir bien lui continuer ses soins et la protection de son autorité. Et pour ce qui regarde la députiUion devers le roi :

)) L'assemblée, jugeant qu'aucun ne pouvait plus dignement porter les plaintes à Sa Majesté et lui exposer le tort qui lui est fait par cet arrêt, que mondit seigneur le cardinal, il a été supplié d'en prendre la peine, et ordonné que huit des seigneurs archevêques et les quatre plus anciens évêques, et avec eux un des sieurs du second ordre de chaque province, se rendraient à son hôtel, pour de là l'accompagner au Louvre. ^

Le cardinal de Richelieu et le cardinal de La Valette s'empressèrent de se joindre à la députation, sur la prière qui leur en fut faite. Le roi la reçut très gracieusement, et M. de Sourd is, dans un discours de forme sévère, dégagé de cette fatigante érudition qui était dans le goût du jour, lui remontra les griefs de l'assemblée sur la forme insolite que son Conseil donnait à ses communications avec elle.

Voici le discours du cardinal :

« SlUE,

ft Lorsque votre clerpré, a?scnihlé par votre permission eu cette ville d^^

Paris, se disposait, pour la première action qu'il devait faire, d'offrir des prières à Dieu pour Votre Majesté, et pour obtenir les grâces du Saint- Esprit, afin d'être fortifiés dans leurs conseils et avis, c'est alors que cette Compagnie, qui doit tenir le premier rang en votre État, rang d'innocence et d'intégrité, s'est trouvée, par la malice de quelques-uns et l'imprudence des autres, couverte d'opprobres et de calomnies, et accusée d'une faute qu'elle n'avait pas commise ; que si vous permettiez une fois que cela fût, ce que nous ne pouvons croire de votre piété, avec quelle autorité serait-ce que nous monterions dans nos chaires pour enseigner le peuple et les rois, et quelle confiance aurait-on en nous de la doctrine de l'Évangile qui nous est commise pour la prêcher? On nous accuse de désobéissance envers Votre Majesté, et en quoi? Est-ce d'être venus, Sire, il n'y a que fort peu de jours, en petit nombre à la vérité, nous jeter aux pieds de Votre Majesté pour vous protester le contraire? Ce que nous eussions fait en aussi grand nombre que nous sommes à présent, et toute l'assemblée en corps, si ce n'eût été l'indisposition de Votre Majesté, pour vous assurer, comme nous le faisons encore, qu'il n'y en a pas un dans notre Compagnie qui ne renouvelle ses vœux de vous obéir toute sa vie.

» Et de fait, Sire, qui sont ceux de votre État qui ont le plus d'intérêt que Votre Majesté soit obéie, sinon les ecclésiastiques, qui ne prient Dieu en repos dans leurs églises et ne jouissent de leurs biens paisiblement que par votre autorité? Et néanmoins on nous a traités si indignement, que, quand nous eussions toujours failli et eussions été les plus criminels de vos États, on ne pouvait pas faire davantage que ce que l'on a fait contre nous en prononçant ces arrêts, nous les faisant signifier, imprimer et publier partout, au grand scandale et mépris de notre Ordre. Car, Sire, c'est la première fois que Votre Majesté et vos prédécesseurs ont parlé avec nous par. arrêt, nous ayant toujours fait entendre leurs volontés et sçavoir leurs commandemens par personnes de qualité et des plus qualifiées de leur Conseil, à quoi nous avons autant de fois obéi qu'il nous a été possible. D'oii peut donc. Sire, procéder ce changement de ceux qui sont auprès de votre personne? Mais que Votre Majesté nous permette de lui dire, s'il lui plaît, que comme c'est notre seul intérêt et unique gloire de vous obéir, que c'est aussi votre gloire. Sire, et votre intérêt pour commander absolument, que de nous maintenir en bonne odeur parmi vos peuples, lesquels, selon la bonne opinion qu'ils ont de nous, sont ordinairement rappelés par nos exemples et nos paroles à rendre les très humbles services qu'ils doivent à Votre Majesté. Qu'est-ce donc que nous avons fait pour être traités de la sorte? Nous sommes venus en ce lieu par le commandement de Votre Majesté, et parce que nos agents nous l'ont fait savoir par leurs lettres envoyées dans nos provinces. Nous sommes venus, parce qu'il existe un contrat passé entre vous, Sire, et nous, par lequel vous nous permettez, de deux m deu\ ans, et au renouvellement du contrat de dix en dix ans pour les décimes, de nous réunir ])our aviser

entre nous de nos affaires spirituelles parmi nos temporelles, et recevoir les comptes de notre receveur. Est-ce en ce point que nous avons failli ? Si cela est, nous sommes tous prêts à nous en retourner. Mais aussi si Votre Majesté veut que nous demeurions, il faut que ce soit avec la même liberté que par le passé; il faut que Votre Majesté admette qu'il a été permis aux diocèses et aux provinces d'envoyer quels députés ils ont voulu. Il faut enfin que leurs suffrages soient libres, s'il est nécessaire de passer quelques contrats avec Votre Majesté, Autrement, que serait-ee si Votre Majesté faisait et ordonnait des députés? On nous allègue un règlement fait entre nous, autorisé par Votre Majesté. Je veux qu'il en soit ainsi. Les provinces l'ont su ; néanmoins, elles ont envoyé un plus grand nombre de députés que ne le comportait ce règlement. Où est la faute, puisque c'est à leurs dépens?

» J'ai le droit de le dire, Sire, Votre Majesté dans sa justice ordinaire, et nous dans notre pouvoir, vous ne sauriez, ni nous, faire d'autres députés que ceux qui sont nommés dans leurs procurations, et c'est à nous seuls qu'il appartient d'examiner si ces procurations sont bonnes ou mauvaises. Et nous pouvons vous assurer, Sire, quil n'y a que ceux-là qui s'en plaignent qui n'ont pu être nommés députés. Et si nous avions voulu les recevoir parmi nous, ils ne se seraient pas montrés si zélés pour faire observer un règlement qu'eux-mêmes n'ont jamais observé.

» Mais leur plus grand zèle devait être de vivre en union avec leurs confrères, et le vôtre, Sire, et votre piété sera toujours, ainsi que nous l'espérons, nonobstant les calomnies, de nous aimer comme les vrais pasteurs de l'Église, nous qui sommes vos sujets pour attendre vos commandemens, et en quelque façon les supérieurs de ceux qui se disent, ainsi que Votre Majesté, les enfants de l'Église, en sorte que comme nous le sommes maintenant par votre autorité, nous le sommes aussi par nos inières.

» Dieu a prédit, par un de ses prophètes de l'Église chrétienne, que les rois seraient ses protecteurs, ses nourriciers et ses défenseurs. C'est ce que nous espérons, Sire, avec d'autant plus de vérité que Votre Majesté a toiijours chéri les ecclésiastiques, et qu'ils ne vous ont jamais rien demandé de juste que Votre Majesté ne le leur ait aussitôt accordé; aussi croyonsnous. Sire, que Votre Majesté a été grandement surprise en tous ces arrêts. Dans cette conviction, nous supplions Votre Majesté que, puisqu'elle a vaincu le monstre de rébellion au loiii, vous surmonterez dans votre cour celui de calomnie, et que, de même que nous voulons rendre à César ce qui est a César, c'est à dire à Votre Majesté, de même il vous plaira de rendre a Dieu ce qui est à Dieu, c'est à dire à son Église révérence au clergé et aux évêques, et protection à ses autels, et nous serons obligés de prier Dieu éternellement pour Votre Majesté. »

Lorsque M. de Sourdis eut terminé, le chancelier développa

longuement les motifs qui avaient déterminé le roi à rendre son arrêt; mais rarchevèque lui répondit aussitôt, en prouvant à son royal auditeur que, par cette manière de procéder, il avait été porté une grave atteinte à la dignité et à la considération de rassemblée, et il insista pour qu on la laissât maîtresse d'accueillir et de repousser les députés que les provinces ecclésiastiques lui avaient envoyés.

Le roi écouta cette réplique avec beaucoup d'attention, et il se retira en promettant de faire tout ce qu'il pourrait pour plaire au clergé.

Lorsqu'il fut parti, Richelieu s'approcha du cardinal de Sourdis, lui présenta le chancelier, et, selon les expressions du procès-verbal, il lui dit qu « il était temps de convertir ses plaintes contre lui en embrassements de sa personne, vu le zèle et l'affection qu'il avait toujours témoignés et témoignait en toute occasion au clergé.

» Et que puisque nous n'approuvions pas le règlement fait en 1615, il fallait en faire un, si stable et si ferme, qu'il n'y pût jamais y avoir aucun changement, lequel le roi autoriserait, comme les empereurs et les rois autorisaient les Canons pour les faire observer. Et mon dit seigneur le cardinal lui avait fait réponse que nous ne m.anquerions pas de notre part de bons règlements et de les faire observer; mais que nous le suppliions d'employer son autorité à faire exécuter aussi bien de la part du roi ce que Sa Majesté nous promettrait. Et à l'instant se serait, mon dit seigneur le cardinal, retiré chez lui en son hôtel, où un chacun l'aurait reconduit et remercié avec applaudissements de sa belle harangue et promptes et excellentes réparties. »

Le 30 juin, le roi, siégeant en son Conseil, annula ses deux précédents arrêtés, et rendit à l'assemblée toute son omnipotence pour vérifier les pouvoirs des députés et admettre ou rejeter ceux-ci suivant leur position.

L'assemblée, sur la proposition du cardinal de Sourdis, décida qu'à l'avenir les assemblées générales du clergé ne se tiendraient que tous les cinq ans. Auparavant, elles avaient lieu de deux en deux années (^).

(') Le Règlement général qu'elle édicta se trouve au tome VIII du recueil des Acfes, Titres et Mémoires du Clergé (Je France, édit. de 1721, p. 35. Le cumplc-reudu de cette assemblée a été inséré dans le mèaie volume, j). 56,

On ne publiera pas ici le résumé des travaux de cette assemblée; ils roulent presque tous sur des questions de finances et d'apurements de comptes. Deux faits cependant doivent être signalés. Le roi demanda 3 millions au clergé pour faire face à la guerre contre les protestants. L'assemblée n'accorda que 1,500,000 livres, en stipulant, sur l'observation de son président, que celte somme ne pouvait pas être détournée de sa destination.

Les parlementaires n'avaient pas oublié l'échec qu'ils avaient éprouvé, en 1615, lorsqu'ils avaient voulu ftiire décider par les États-généraux que le roi tient sa couronne de Dieu seul, et que, dans tout état de choses, les sujets sont tenus de respecter le serment de fidélité qu'ils lui ont juré.

Les avances que le gouvernement de Louis Xlll faisait aux protestants de l'Allemagne et de l'Angleterre, pendant qu'il combattait ceux de l'intérieur, avaient froissé les catholiques ardents, ceux dont les pères avaient fait partie de la Ligue. Ils manifestaient leur mauvaise humeur par des pamphlets que le Parlement se hâtait de condamner. On imagina alors une Déclaration de l'assemblée du clergé, où le pouvoir absolu des rois et l'obéissance nécessaire des sujets étaient formellement reconnus sans exception ni réserve; on y louait la conduite du roi, et on justifiait ses alliances; on vantait surtout rhabileté et les talents du ministre des affaires étrangères, qui n'avait pour but que la grandeur de FÉtat, et qui le poursuivait sans s inquiéter des clameurs des fanatiques. Cet écrit fut répandu avec une prodigalité qui en révélait la source. L'assemblée du clergé s'en émut et protesta contre des doctrines politiques qui n'étaient pas les siennes. A son tour, le Parlement prit le libelle sous sa protection, et il en résulta des débats longs et passionnés, à la suite desquels l'évêque de Chartres, auteur de l'écrit, fut obligé de le désavouer en partie.

Pendant ce temps, l'éloge de Richelieu était dans toutes les bouches. L'effet produit, le cardinal laissa l'évêque de Chartres se démêler comme il le put de cette intrigue.

En provoquant cette réserve quant à l'emploi de la somme votée par le clergé, le cardinal de Sourdis voulait empêcher que Richelieu ne s'en servît pour faire la guerre au pape et aux puissances catholiques.

Il existait, en etlet, entre la France d'une part, les deux branches de la maison d'Autriche et le pape d'autre part, un conflit qui prenait de jour en jour plus de gravité, et qui devait, dans un délai prochain, provoquer une guerre sérieuse entre ces puissances.

Comme Tarchevêque de Bordeaux prit une part active aux débals, il est nécessaire de raconter l'affaire avec quelques détails.

Par suite du traité fait en 1521 entre l'empereur Charles-Quint et son frère Ferdinand, la maison d'Autriche s'était divisée en deux branches. Ferdinand conserva l'Autriche avec ses dépendances, tandis que Charles-Quint réserva à son fils d'Espagne, Naples, le Milanais, la Bourgogne et les Pays-Bas.

Pendant que la cour de France gaspillait en misérables intrigues et en guerres de coins de rues ses forces militaires et les trésors laissés par Henri IV, la cour de Madrid s'était ranimée, celle de Vienne avait conquis une prospérité nouvelle. Au moment de l'avènement de Richelieu aux affaires, l'idée de la domination universelle de la maison d'Autriche était encore un rêve; mais ce rêve était facilement réalisable. En effet, la maison d'Autriche avait récemment conquis le Palatinat. et, par l'Alsace et le Rhin, elle touchait aux Pays-Bas catholiques. Le Tyrol était, à la vérité, séparé du Milanais par les États vénitiens; mais il suffisait de trouver un passage entre les Alpes-Rhétiques pour déboucher en Italie. Or, ce passage existait dans la Valleline, petite vallée qui s'étend de l'Adda au lac de Corne. 11 suffisait donc de s'en emparer pour avoir une route de Milan à Bruxelles, et de l'Adriatique à la mer du Nord.

La Valteline appartenait alors aux Grisons, canton suisse, alliés de la France, où les protestants et les catholiques se trouvaient en nombre à peu près égal. Déjà, en 460:3, le comte de Fuentés, gouverneur du Milanais, avait construit une forteresse à l'entrée de la vallée, et, suivant l'expression de Henri IV, il serrait tout à la fois la gorge à l'Italie et les pieds aux Grisons. En lôl7, le gouvernement du pays était tombé entre les mains des catholiques; ils firent alliance avec le roi d'Espagne; mais, Tannée suivante, les protestants ayant repris la direction des affaires, les ministres de la prétendue réforme accusèrent de trahison les auteurs du traité, et les firent condamner au dernier supplice. Cette conduite irrita les Valtelins, qui, deux ans après, se soulevèrent, massacrèrent tous les prêtes-

tants qui résidaient parmi eux, et appelèrent les Espagnols à leur secours.

La France ne pouvait rester indifférente à ces événements; mais telle était alors sa situation intérieure, qu'elle dut se borner à envoyer le maréchal de Bassompierre comme ambassadeur à iMadrid. Le 25 avril 1621, elle obtint un traité portant que les troupes espagnoles se retireraient, que les seigneurs grisons pardonneraient aux rebelles, et que les deux religions seraient remises en l'état où elles étaient avant Tannée 1617. Lorsqu'il fallut exécuter cette convention, chacun invoqua des fins de non-recevoir; puis, comme le pouvoir royal de France s'engageait de plus en plus dans sa lutte avec les protestants, le gouverneur du Milanais s'empara de Ghiavonne, tandis que l'archiduc Léopold sortit du Tyrol pour se rendre maître des villes qui étaient à sa portée. Les Grisons essayèrent de se révolter; mais, dans l'impuissance où était le gouvernement de Louis XIII de les secourir, ils furent obligés de signer avec les deux branches de la maison d'Autriche un traité qui constituait un véritable démembrement de leur territoire. Une partie du pays des Grisons était réunie au Tyrol; deux garnisons espagnoles devaient occuper Coïre et Maiensfeld; enfin, la Valteline formait un canton séparé où les protestants ne devaient jamais demeurer.

Louis XIII profita de la paix que lui laissèrent les protestants en 1623 et en 1624, pour traiter cette grave question. Afin de la résoudre plus facilement et de forcer TEspagne à l'exécution du traité de Madrid, il fit alliance avec la Savoie et la République de Venise.

Aussitôt qu'il eut appris cette nouvelle, le roi d'Espagne proposa de traiter; et comme le pape avait au résultat de ces négociations un double intérêt en qualité de prince italien et de chef de la religion catholique, le jeune roi d'Espagne, Philippe IV, ou plutôt son ministre, le comte Olivarès, consentit à ce que les forts de Valteline, occupés par ses troupes, fussent remis aux mains du pape.

Urbain VIII envoya aussitôt ses troupes dans la vallée; mais il ne tarda pas à trouver que cet hommage rendu à son caractère était onéreux à ses finances. Il proposa donc de reconnaître dans la Valteline la libre pratique du culte catholique, à l'exclusion de tout autre; de faire démolir les forts construits depuis le commencement des hostilités, et d'accorder aux Espao;nols le passage des défilés pour

les troupes qu'ils enverraient cVIlalie en Allemagne ou qui reviendraient de ce pays. C'était le moment de Ventrée de Richelieu aux affaires. Il répondit au traité élaboré à Rome par un contre-projet qui consistait à remettre les forts entre les mains des habitants quj les défendaient; et si cela ne se pouvait accorder, de les rendre aux Espagnols en retirant sa médiation. Par ce moyen, la querelle se trouvant concentrée entre les Grisons et une province rebelle, la France était en droit de secourir ses alliés.

Gomme chef spirituel de TEglise, comme souverain temporel, Urbain VIII repoussa des propositions qui ne lui paraissaient pas avoir tout le caractère de la franchise et de l'équité. Néanmoins, la France excita les Grisons à se soulever; et pour leur donner une garantie certaine de sa protection, elle députa vers les autres cantons suisses le marquis de Gœuvres, qu elle chargea de solliciter le concours de la confédération. Mais dès qu'il fut arrivé à Berne, le marquis, répudiant sa mission diplomatique, leva des troupes, et sous le titre de « général de l'Union formée entre le roi de France, la République de Venise et le duc de Savoie, » il descendit dans la Yalteline, et avec l'aide des Grisons chassa les troupes pontificales des forteresses qu'elles occupaient.

Ce succès du marquis amenait les troupes françaises aux portes du Milanais. Les protestants ne permirent pas à Louis XIIl de profiter de cette situation, car ce fut en ce moment que le duc de Soubise prit les armes, et qu'il tenta, dans le Médoc, cette expédition si cruellement châtiée par le duc d'Épernon.

Dans le mois de mai 1626, le pape envoya en France son neveu, le cardinal Barberini, pour régler cette affaire. Il était chargé de demander une suspension d'armes entre les parties belligérantes. Il voulait ensuite qu'on fît au Saint-Siège quelque réparation pour l'injure que le marquis de Gœuvres avait commise en assiégeant des places occupées par les troupes du pape; enfin, pour assurer la liberté de la religion catholique dans la Yalteline, le légat proposait d'enlever aux Grisons la souveraineté de ce pays.

Richelieu ne voulait rien accorder, et, néanmoins, il tenait à dégager sa responsabilité personnelle. Il imagina donc de soumettre la question à une assemblée spéciale, composée des princes du sang, des grands officiers de la couronne, des ducs et maréchaux de

France, des cardinaux, des pairs, de plusieurs députés de TAssemblée du clergé, et d'un certain nombre de magistrats choisis parmi les cours souveraines du royaume. Le cardinal-légat refusa d'accepter cet arbitrage, et il quitta brusquement la cour. Malgré son départ, l'Assemblée eut lieu. Après que le chancelier Etienne d'Aligre eut exposé la situation, Richelieu prit la parole, et conclut pour la paix; mais, en même temps, il fit remarquer que la réputation de l'État devait passer avant tout.

« Le clergé, dit-il, offre les fonds nécessaires pour combattre les huguenots du royaume. Tout le revenu ordinaire peut donc être employé à la guerre étrangère; et si les besoins deviennent pressants, les compagnies souveraines et les bons sujets du roi se chargeront d'y pourvoir. »

Bassompierre, qui ne pouvait pardonner au pape et aux Espagnols la rupture du traité qu'il avait fait signer à Madrid ; le cardinal de Lavalette, cet insignifiant prince de l'Église, que son père lui-même appelait le cardinal valet de Richelieu; tous ceux enfin qui avaient eu des rapports d'intimité avec les protestants, et le nombre en était grand, l'immense majorité du conseil, en un mot, conclut à la guerre.

Il n'y eut qu'une voix qui osa s'élever en faveur du pape, et cette voix, on le devine, fut celle du cardinal de Sourdis, qui, appuyant les propositions du légat, insista pour qu'il y eût entre les parties une suspension d'armes assez longue pour qu'on pût examiner avec maturité les propositions du Saint-Siège.

Son discours fut écouté avec une vive impatience, et il fut résolu que l'on continuerait les hostilités. Le roi fit donc marcher de nouvelles troupes contre la Yalteline.

Cependant, les événements ne tardèrent pas à prouver que le cardinal de Sourdis avait eu seul raison contre tout le conseil. Bien que la défaite du duc de Soubise eût découragé les huguenots, Richelieu sentait qu'il ne pourrait rien entreprendre de grand et d'utile tant que la France serait dévorée de ce mal intérieur. Il envoya donc à Madrid le comte de Forgés, pour régler avec le roi d'Espagne la question de la Yalteline, et l'ambassadeur fit si bien, que le traité de paix fut signé au moment inème où Bassompierre obtenait des treize cantons suisses la promesse (ju'ils a[»puieraienl les

Grisons dans leurs tentatives contre la maison d'Autriche. Suivant la convention nouvelle, les affaires de la Valteline et des Grisons étaient rétablies en Tétat où elles étaient avant les premiers troubles; l'exercice exclusif de la religion catholique était assuré dans la vallée. Les forts construits par les Espagnols devaient être remis au pape, (|iii les ferait démolir. Les Yaltelins pourraient élire leurs gouverneurs, juges et magistrats, moyennant une somme d'argent qu'ils paieraient à la seigneurie des Grisons; enfin, les deux rois convenaient d'une suspension d'armes dans le pays de Gênes, et s'engageaient à terminer d'une manière ou d'une autre le différend qui existait entre leurs alliés.

Par ces concessions, la France accordait bien plus que ce qu'avait demandé le cardinal- légat, à qui l'on avait tout refusé.

Pendant que l'archevêque de Bordeaux était le plus préoccupé de ces grands débats, il lui arriva de son diocèse des nouvelles tellement étranges, qu'il refusa d'abord d'y ajouter foi. M. de Louytre, le fougueux mandataire du P. de Bérulle, avait échoué dans les tentatives qu'il avait faites pour obliger les Carmélites à accepter la visite et la juridiction des Oratoriens. Vivement irrité de Tinutilité de ses efforts, il s'imagina, à la date du 12 avril 1625, de lancer une sentence d'excommunication contre ces religieuses, et défendit à tous les ecclésiastiques, soit réguliers, soit séculiers, quelle que fût leur qualité, fussent-ils même revêtus de la dignité épiscopale, de leur administrer aucun sacrement, sous peine d'être eux-mêmes excommuniés ipso fado. Et comme l'évêque de Luçon avait soutenu les Carmélites dans leur résistance, il lui adressa un blâme pour s'être laissé emporter à des excès et attentats contre le Saint-Siège, et le menaça de suspense s'il recommençait de « pareilles choses. » Il lui défendit l'entrée de l'église des Carmélites, sous peine d'interdiction , et il lui ordonna de faire procéder, dans le délai de dix jours, à la lecture de l'excommunication qu'il avait fulminée, sous peine d'encourir ce ipso fado » les suspenses et irrégularités prononcées par lui; enfin, comme si ce n'était pas assez de toutes ces aberrations, il frappa d'interdit la cathédrale de Luçon, « tant et si longtemps » que les Carmélites n'auraient pas quitté le diocèse, et il ordonna à tous les ecclésiastiques, de quelque qualité quils

MA

tussent, (( voire mémo épiscopale, » crobéir à son inlerdit sous peine d'irrégularité.

En vertu de cette incroyable sentence, la cathédrale fut fermée et le service divin interrompu. L'évoque de I^uçon, rassemblant toutes les pièces de cette affaire : sentences, notifications, injonctions, en fit un dossier qu'il envoya en toute célérité à M. de Sourdis, son métropolitain. Lorsque Tillustre président de rassemblée générale fut remis de Tétonnement que lui causa la lecture de ces documents, il les lut en séance aux députés, et leur demanda depuis quand, en France, un simple prêtre pouvait se permettre impunément un pareil mépris de Tépiscopat. L'assemblée, saisie d'une juste indignation, adressa immédiatement à l'évêque de Luçon la protestation suivante :

« Ce qui s'est passé dans votre diocèse a paru si étrauge, que si les actes n'en faisaient foi, à peine eût-il été tenu pour véritable, car jamais présomption n'a été poussée si loin. Les siècles passés n'offrent point d'exemples d'un attentat si plein d'impiété. Vous avez vu un prêtre, dans votre diocèse, interdire une église cathédrale, la maison de Tévêque; le menacer lui-même d'irrégularité, lui intimer des ordres, le déclarer indigne d'entrer dans l'église; enfin, par tous ces actes d"impiété et d'audace, aller jusqu'à le suspendre de ses fonctions épiscopales. Quiconque voudrait examiner tous ces attentats ne croirait jamais qu'ils eussent été commis par un docteur. Nous avons jugé nécessaire de vous écrire la présente, par laquelle nous déclarons abusif et nul tout ce que INP Louytre a fait et prononcé contre la maison, l'église, la personne d'un évêque, comme ayant été fait par attentat, sans pouvoir et contre les saints canons.

» Paris, 16 juin 1625. »

Cette protestation fut signée par neuf archevêques, en tête desquels figure le nom du cardinal de Sourdis, et par vingt-neuf évêques et trente-cinq délégués ecclésiastiques. L'assemblée décida quelle écrirait à tous les évêques du royaume , et personnellement à Monseigneur de jNantes, sur l'attentat de maîtce Etienne Louylre.

Voici la première lettre :

« Monseigneur, • *

» Vous apprendrez, par les actes que vous recevrez avec la présente, qu'un prêtre nommé Louytre, doyen de Nantes, a été assez téméraire pour interdire l'entrée de l'église à un évê(|ue et pour l'interdire de ses fonctions. Vous trouverez aussi, dans le nu'''Hij* ])a(iuet, \iuc déclaration d«'

cette assemblée que nous avons jujïé à propos et nécessaire de faire, et (1 envoyer aux ecclésiastiques et aux fidèles du diocèse de Luçon, afin d'étouffer promptement les divisions et les scandales que cette impiété avait excités. Si le fait vous semble aussi extraordinaire et aussi digne de punition qu'aux prélats de cette assemblée, vous ferez tout ce qu'ils ont résolu et promis, qui est de refuser, dans leurs diocèses et autres lieux, toute sorte de communion à M« Louytre, de n'avoir aucune part, aucune société avec lui, et de le tenir en cet état jusqu'à ce qu'il se soit rendu pardevant son archevêque et les évêques de sa province pour recevoir le cliâtiment de cet attentat. Vous vous conduirez comme nous, s'il vous plaît, afin quil paraisse que d'un consentement général, telle présomption et telle témérité ont été détestées et anathématisées. » Paris, le 16 juin 1825. »

Voici la deuxième lettre :

« Monsieur, disait-elle a l'évêque de Nantes, vous verrez, par les actes qu'on vous envoie, ce qui a été fait pour réprimer laudace du doyen de votre église et remédier aux maux qu'il a excités dans le diocèse de Lucon. ^'ous verrez aussi ce qui a été résolu par les prélats qui étaient à Paris, pour châtier son attentat, à quoi nous estimons que vous satisferez aussi volontiers que tous ses confrères ; mais parce que M*^ Louytre habite votre diocèse, et que vous pouvez lui faire sentir plus particulièrement que tous les autres évêques la grandeur, de son crime, nous vous prions et exhortons, par le zèle que vous avez pour la considération de la dignité épiscopale, qu'outre ce (J^u'il éprouvera dans tous les diocèses, vous lui impo- .^iez le châtiment que vous jugerez le plus propre à lui faire expier ses fautes et à lui en faire sentir la témérité et la grandeur.

» Paris, le 16 juin 1625. »

Cette lettre fut adressée par Tarchevêque de Bordeaux à M. Miard, vicaire général, qui aussitôt la communiqua aux supérieurs des Maisons religieuses, avec la circulaire suivante :

« Nous avons reçu de Son Éminence le Cardinal-Archevêque la déclaration ci-dessus transcrite de l'assemblée générale du clergé de France, avec ordre exprès de la faire publier dans l'archidiocèse ; nous vous en faisons connaître la teneur, ainsi que la lettre adressée à ce sujet à Messeigneurs les Prélats du royaume, afin que vous ayez à vous y conformer pour les raisons y contenues. Vous ne recevrez pas à la communion, dans vos églises. Me Etienne Louytre, prêtre, doyen de Nantes; vous n'aurez avec lui aucun rapport. Nous vous mandons en même temps de donner connaissance de cette mesure aux fidèles, afin qu'ils s'unissent à vous et repoussent tout ce C|ue la sainte Église désavoue et réprouve.

» Bordeaux, le 2 juillet 1625. »

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