‹ Histoire du cardinal François de SourdisChapitre 3 sur 55 · CARDINAL DE SOURDIS · texte numérisé non relu

CARDINAL DE SOURDIS

CHAPITBE 1"

La famille de Sourdis. — Naissance de François de Sourdis. — Sa jeunesse. — Il prend part à la guerre civile. — Fait partie de l'ambassade du duc de Nevers à Rome. — Son séjour dans cette ville. — Faveur dont il jouit près de Clément VIII. — Il renonce au mariage projeté par sa famille. — Est nommé prieur de Maintenon et d'Aubrac. — Sa conduite dans cette dernière résidence. — Reçoit les Ordres.

Lorsque le roi Henri lîl revint de son royaume de Pologne, il passa par l'Italie et rendit visite à Charles Borromée, archevêque de Milan. Gomme tous ceux qui approchaient le Cardinal, il fut profondément touché de ses vertus, de son zèle pour le bien de FÉglise, et de la fermeté avec laquelle il maintenait la discipHne parmi son clergé. Aussi répéta-t-il souvent depuis, au milieu des maux de tout genre qu'entraînent les guerres de religion, que si les évêques de son royaume imitaient la conduite du saint archevêque de Milan, il n'y aurait pas d'hérétiques qui pussent réussir à pousser ses sujets à la révolte .

La vie du cardinal de Sourdis prouve combien cette pensée était juste et profonde.

Élevé très jeune au sommet de la hiérarchie ecclésiastique, devenu, au sortir d'une longue agitation, titulaire de l'un des sièges les plus difficiles et les plus importants de la chrétienté, François de Sourdis prouva que la persévérance, lorsqu'elle est unie à la droiture des intentions et à l'amour de la justice, parvient toujours à imposer aux

passions mauvaises, à dompter Tesprit d'insubordination et à faire triompher sur les erreurs du moment les lois éternelles du juste et du vrai.

Le Cardinal de Sourdis a gouverné pendant près de trente ans l'Église de Bordeaux; comme Richelieu, son suffragant, il est mort épuisé par les luttes qu'il a eu à soutenir contre un Parlement hostile, un clergé ignorant et frondeur, recruté hors de son diocèse, et contre des gouverneurs militaires jaloux de son crédit. Cependant on ignore assez généralement les services éminents qu'il a rendus à la Guienne, les grandes choses qu'il a accomplies. Le clergé lui doit sa régénération , et si Bordeaux s'enorgueillit aujourd'hui, à juste titre, d'être la reine des cités de nos provinces, c'est à lui comme à M. de Tourny qu'elle doit son ancienne prospérité; car c'est M. de Sourdis qui, le premier, sans appui de l'autorité locale, à l'aide de ses ressources personnelles, l'a assainie et garantie à tout jamais contre le retour de ces fièvres atroces qui la décimaient périodiquement.

11 y a donc de hauts enseignements à recueillir de l'étude de l'histoire de ce prince de l'Église. Sans doute il ne fut pas parfait; hélas! la perfection n'est pas de ce monde. L'irritabilité de son caractère lui fit commettre des fimtes; mais ces fautes elles-mêmes nous font comprendre que l'amour du bien doit être inséparable de l'esprit de modération, et qu'un acte irréfléchi, eût-il sa source dans les plus louables intentions, affaiblit pour longtemps l'autorité de tout homme haut placé, en diminuant la confiance qui lui est indispensable dans l'exercice de son ministère.

Ces principes, l'auteur de l'ouvrage que l'on va lire s'est efforcé de les mettre en relief. Il eût été préférable qu'une main plus habile que la sienne reproduisît les traits de l'un des plus grands pontifes de son époque. Mais il avait sous les yeux un modèle qui lui rappelait dans leurs faits les plus saillants l'administration des plus grands archevêques de Bordeaux ; il s'est mis résolument à l'œuvre, convaincu que la tache lui serait plus focile.

François d'Escoubleau de Sourdis, cardinal-prêtre du titre de sainte Praxède (*) et des saints apôtres, archevêque de Bordeaux et primat

(') Il n'est pas hors de propos de faire rcniarciuer (juc le litre Cardinalice de Sainte- Praxède est celui «luc pos8é<l:ûl saint Charles Borromée. Il y avait prédestination

d'Aquitaine, naquit en 1575. Sa famille était originaire du Bas- Poitou (^). Humble et obscure au xv^ siècle, elle jeta un vif éclat au xvi% et prit rang parmi la première noblesse de France ('^). L'aïeul du Cardinal, Jacques d'Escoubleau, comte de la Chapelle, avait été page de François ^^ Pendant la bataille de Pavie, il se tint constamment aux côtés du roi, le couvrant de sa personne, et il ne cessa de combattre qu'après en avoir reçu l'ordre de son maître. François I" le choisit pour compagnon d'infortune en sa prison de Madrid, estimant que cette distinction appartenait surtout au brave qui, comme lui, pouvait dire après le désastre : ce Tout est perdu, fors l'honneur (3).d

Plus tard, le roi le nomma maître de sa garde-robe, et à sa mort, il lui laissa, dans son testament, un souvenir qui était à lui seul un titre de noblesse : ce Je donne, dit-il, au sieur de Sourdis, mon bon et fidèle serviteur, cinquante mille livres dont je le prie de se contenter, sachant bien qu'il sera si utile à mes successeurs qu'ils seront obligés de lui faire du bien à lui et aux siens. » François de Sourdis servit avec la même loyauté Henri H, François II et Charles IX; il fut même gouverneur de François II. Son âge ne lui ayant plus permis de remplir ses charges avec la même assiduité, il s'en démit entre les mains de Charles IX, et se retira dans sa maison de Jouy, où il mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

Son fils, François d'Escoubleau de Sourdis, portait les titres de seigneur du Plessis, marquis d'Alluye, comte de La Chapelle, seigneur de Jouy, Mondoubleau, Auluireau et autres places. Il était chevalier de Saint-Michel et du Saint-Esprit, premier écuyer du roi, lieutenant général du roi, à Chartres et dans le pays Chartrain. Ces titres et ces dignités étaient la juste récompense de la valeur qu'il montra à Ivry, à Centras et dans tous les combats auxquels il prit part sous

(^) Le château de Sourdis était situé à deux kilomètres de Châtillon-sur-Sèvre (Deux- Sèvres). Ce n'est plus aujourd'hui qu'une ferme. On y reconnaît quelques vestiges d'une maison noble : écusson, tourelles. Il existe dans l'église de Châtillon une chapelle de «Sourdis». Escoubleau n'est plus qu'un moulin sur la petite rivière de Saint-Ouen, à huit kilomètres de Sourdis. — M^'^ de Sourdis, la dernière de ce nom, dame d'une piété profonde, d'une vertu angélique, s'est retirée, dans la première moitié de notre siècle, au monastère des Gardes, diocèse d'Angers, où elle a pris l'habit de trappistine. (Note fournie à O'Reilly par ilf9'' Cousseau, évêque d'Angoulême.)

(2) La famille de Sourdis remonte au xiii* siècle. Honfi'oy d'Escoubleau est nommé dans un titre de 1224. Les marquis d'Alluye sont la troisième branche de cette famille. (Moréri, Dict. chronoJ. histor.)

(3) Jouannet, Eloge historique du cardinal de Sourdis.

les yeux d'Henri IV. Son frère, Henri, était évêque de iMaillezais (i).

M. de Sourdis avait épousé Isabelle Babou de la Bourdaisière, issue d'une famille noble de la Touraine (2), qui faisait remonter, sans preuves bien certaines, son origine aux comtes Babou d'Italie. Le père d'Isabelle était grand maître de l'artillerie; il céda sa charge à son gendre, Antoine d'Estrées, qui fut le père de la trop célèbre Gabrielle, duchesse de Beaufort. Il avait un frère connu sous le titre de Cardinal de la Bourdaisière.

M. de Sourdis devint père de sept enfants : Taîné fut François de Sourdis, dont on écrit l'histoire; le second, prit le nom d'Alluye; le troisième, Henri, fut ce prélat belliqueux qui, après avoir succédé au cardinal son frère comme archevêque de Bordeaux, commanda les Hottes royales contre les Espagnols. Une demoiselle de Sourdis devint abbcsse de l'abbaye de Saint-Paul, près Beauvais; enfin, par suite de l'admission du cardinal François dans les ordres et de la mort de Virginal, marquis d'Alluye, Charles d'Escoubleau, le dernier de tous, hérita de la fortune paternelle, et fit à la Cour un chemin aussi brillant que rapide.

François de Sourdis était encore au berceau lorsqu'il fut atteint d'une maladie cruelle qui menaça de l'enlever à la tendresse de ses parents. Les médecins avaient perdu tout espoir, lorsque, mue par une inspiration soudaine, sa mère le voua à la Vierge, protectrice des afïligés. Quelques jours après, elle suspendait au sanctuaire vénéré de Notre-Dame de Chartres un petit berceau d'argent contenant la statuette de son enfant guéri, sauvé (^).

(') Le siège de Maillczais a été depuis transfère ù La Rochelle. L'évcché de Maillezais compte trois titulaires du nom de Sourdis : Jacques f, vers loOO; Henri I f, 1615; Henri II, évoque de Maillezais f, archevêque de Bordeaux. Voyez le GnJlia ch)ist.

(') Cette famille est célèbre au temps de Henri IV parl'ineonduite de quelques-unes des dcnu>isclk's la Bourdaisière. Tallement des Réa-ix et Lestoile en parlent d'une manière très défavorahle. Cette famille est aujourd'liui entièrement déchue. Françoise Babou, sœur de la marquise de Sourdis, était mariée à Antoine d'Estrées; elle passait pour une des femmes les plus dissolues de son temps, et fut tuée à Issoire dans une émeute.

€ Gabrielle d'Estrée commcnçoit à se mcsler tout de bon des allaires; cela lui fut facilité par madame de Sourdis, sa tante, dont le chancelier de Chiverny devint épris, tant l'exemple du maître a de pouvoir. Cet homme, dans une charge si sérieuse et si éminente, ne cachait pas sa passion, et le roi, qui eût voulu que tout le monde eût été aussi libre que lui, èloit bien aise qu'un tel peisonnage fût embarrassé du mè^ne mal que le âioii. . Voyez les Mémoires île Chiverny. p. 13, édit. Pctitot. Il y a là une histoire si scandaleuse qu'elle ne peut être racontée : Henri de Sourdis aurait été le fils de Chiverny; c'est ce (juc dit aussi Tallemeut. Voyez les Amours du grand Alexandre.

^*) Grimau'!, Oraison fuuèbre du cardinal.

Ce fut sans cloute le souvenir de ce bienfait qui remplit plus tard le cœur du jeune François d'un si grand amour pour la Sainte-Vierge et lui inspira les fondations qui sont l'orgueil et la gloire de son administration.

Ainsi qu'on vient de le dire, M. de Sourdis était lieutenant général du roi pour la ville de Chartres et le pays Chartrain ; il y exerçait le commandement suprême à la place du chancelier de Ghiverny qui en était le gouverneur. Les premières années se passèrent donc à Chartres au sein de sa famille.

Mais vers la fin du règne de Henri III, la province se souleva et embrassa le parti de la ligue. M. de Sourdis ne sut pas ou ne voulut pas réprimer le mouvement; il fut obligé de quitter son commandement et il envoya M""^ de Sourdis à Paris, avec ses enfants, pendant que lui-même se rendait au camp du roi.

Le jeune de Sourdis suivit les cours de l'Université (collège de Navarre, à Paris) ; mais ses études ne furent pas de longue durée. Les troubles de la ligue, les tentatives que fit Henri de Bourbon pour s'emparer de sa capitale, et plus encore les principes subversifs que professait la Faculté, l'obligèrent à vivre dans la retraite jusqu'au jour où son père le rappela près de lui.

Comme premier né de la famille, il portait alors le titre de comte de La Chapelle. Il fut présenté sous ce nom au roi, qui accepta l'offre de sa jeune épée et qui autorisa le lieutenant général de Sourdis à le faire combattre sous ses ordres. Ce fut sous les murs de Chartres que le comte fit ses premières armes. Dès c>es débuts, il put comprendre tout ce qu'il y a d'épouvantable dans cette lutte fratricide qu'on appelle la guerre civile. Son père commandait un corps de troupes de l'armée assiégeante, et c'était un La Bourdaisière (^), frère de sa mère, qui dirigeait l'artillerie de la ville assiégée et qui défendait les abords de la place.

Tout porte à croire que le jeune de Sourdis suivit le roi pendant la durée de la guerre et jusqu'au jour de son couronnement à Chartres. On voit en effet son père et son oncle, Henri d'Escoubleau, évêque de Maillezais, jouer un rôle important dans les affaires du temps. Le prélat assista aux assemblées que l'épiscopat français tint à Mantes

(.*) Ghiverny, cdit. Peiilot, p. 189. De Thou lui attribue la prise de Meun contre Henri IV.

et à Chartres (i5 septembre 1591), et où fut signée cette célèbre déclaration qui eut le grand avantage de réunir « le respect filial des fidèles pour le Saint-Siège, avec les sentiments et les devoirs des Français. y> Plus tard, il fut Tun des docteurs qu'Henri IV choisit pour s'instruire dans les vérités de la religion catholique; enfin il assista févèque de Chartres au sacre du Béarnais (*).

Le général de Sourdis resta au camp; mais il ne put se soustraire à rinfluence des ligueurs ralliés qui pressaient le roi d'abjurer, et le menaçaient de l'abandonner s'il ne se hâtait de souscrire à leurs désirs. Henri lY se plaignit d'eux à Sully : « Vous savez assez que mes cousins, les princes de sang, et MM. de Nevers, de Longueville, de Biron, d'O. Bieux, Du Gas, Chatauvieux, Antragues, Sourdis et beaucoup d'autres, mais surtout d'Épernon, me pressent incessamment de me faire catholique, ou qu'ils formeront un tiers parti et se joindront à la ligue {^).y>

Si ce passage des Œuvres de Sully indique que le général de Sourdis n'avait pas de principes politiques bien arrêtés, et que r influence des anciens ligueurs venait facilement à bout d'ébranler sa fidélité au roi, il établit aussi combien était haute la position qu'il occupait, puisqu'il marchait de pair avec les plus grands seigneurs. La carrière des honneurs et des dignités s'ouvrait donc large et brillante pour le jeune de Sourdis, et l'avenir le plus splendide semblait lui être réservé. Pour lui rendre son entrée dans la vie publique plus facile encore, ses parents cherchèrent à augmenter sa fortune par un riche mariage; ils demandèrent pour lui, au chancelier Chiverny, la main de l'une de ses filles.

11 existait entre ce personnage et M. et M'"* de Sourdis une intimité si grande, qu'elle avait donné plusieurs fois prise à la malignité f ;. Peut-être fut-ce pour faire taire ces bruits que les familles se hâtèrent d'arrêter cette union, et le jeune François fut solennellement fiancé à M''** de Chiverny. Mais comme son extrêiue jeunessse ne permettait pas de conclure dès-lors cette union, il fut convenu que le comte de La Chapelle visiterait l'Italie pour y achever les études indispensables à tout homme de haute noblesse.

(') Poisson, Ilift. (rUrnii JV, rî Ions les auteurs.

(') Sully, Kronumies rni/nirs.

(«) Vojcz Sully, oh. xxxviii, p. lO'J, B.

François de Sourdis se fixa à Rome; il y fut accueilli avec empressement par la jeune noblesse qui fréquentait les grandes écoles fondées par le génie de Léon X. Mais les événements dont le comte avait été témoin avaient mûri avant Tâge son esprit naturellement sérieux; il prit bientôt en dédain les joies et les plaisirs de ses nouveaux amis : Téquitation et l'escrime, talents indispensables à cette époque à tout gentilhomme, furent les seules distractions qu il se permît. Peu à peu il se détacha de la société française pour se rapprocher des graves personnages qui étaient admis dans rintimité du souverain pontife.

Clément YIII savait juger les hommes; il le prouva en faisant entrer au sacré collège d'Ossat, Du Perron, Baronius, Bellarmin, Tolet, Marzat, et plusieurs autres dont les noms sont la gloire de rÉglise.

Il devina les hautes qualités qui germaient dans le cœur du jeune de Sourdis, et il lui témoigna dès Tabord une estime particulière. Souvent, parmi ces fils de famille, riches, désœuvrés, adulés, s'élevaient des querelles qui avaient un grand retentissement et qui causaient des scandales dans Rome. Le pape confia au comte de La Chapelle le soin de prévenir ces violences et de les réprimer au besoin, «jugeant très bien, cô grand pontife, que le comte de La Chapelle avoit ung grand ascendant sur ces affections démontées pour les ramener à une saincte union et accord (^). »

Il avait rencontré au Vatican le pieux et savant Baronius, dont la modestie égalait le mérite. L'historien se plaisait à descendre des hauteurs sereines où planait son esprit pour s'entretenir de FÉglise, de son organisation et de sa discipline, avec ce jeune homme dont l'esprit droit l'avait frappé. François de Sourdis Fécoutait avec une admiration respectueuse, qui devint bientôt un dévouement dont il lui donna des preuves quelques années plus tard.

Enquittant le cardinal, le bonheur dupomte était de visiter les lieux les plus vénérés et d'y méditer sur les fins dernières de l'homme (^). Il aimait surtout les sanctuaires consacrés à Marie, et y passait de longues heures dans la prière et le recueillement.

(») Bertheaud, Mss.

(2) L'abbé Grimaud, Oraison funèbre du cardinal.

Cette vie toute contemplative semblait lui avoir fait oublier Tavenir et les engagements qu'il avait contractés avec M"" de Ghiverny. Un jour, un de ses amis, qui obéissait sans doute à quelques insinuations de la famille, lui fit de doux reprocbes sur le silence qu'il gardait envers sa fiancée (^). « Vous seriez bien surpris, lui répondit-il, si je vous disais qu elle ne me sera jamais rien. » Quelques jours après, il partit brusquement de Rome sans prendre congé de ses amis, et il revint à Paris annoncer à sa famille qu'il renonçait à M"* de Ghiverny et qu'il voulait entrer dans les ordres.

M. de Sourdis n'a jamais confié à personne les motifs de cette détermination. Quelques auteurs l'ont attribuée aux inquiétudes que lui causait sa santé chancelante. Mais la suite de sa vie démontre que son corps était aussi robuste que son intelligence était saine : ni les fatigues ni les chagrins ne purent jamais altérer sa santé. On serait peut-être plus près de la vérité en disant qu'il avait quelque peine secrète, et qu'avec la délicatesse qu'il apportait à tous les actes de sa vie, une alliance avec la famille de Ghiverny lui répugnait. En effet, au lieu de demeurer à Paris avec sa mère, qui habitait un hôtel voisin de Saint-Germain TAuxerrois, il se hâta d'abandonner à son second frère ses titres, son rang, sa fortune, et il se réfugia à Chartres dans la maison paternelle.

Dès son arrivée, il quitta le riche costume de gentilhomme pour revêtir le modeste vêtement du simple clerc, et il alla demander aux plus humbles soldats de la phalange sacrée, aux fils de saint François, l'instruction qui lui manquait. L'entreprise était rude; il ne s'agissait pas seulement d'aborder les hautes études théologiques; il fallait reprendre, à son origine, une éducation interrompue par les malheurs du temps; il fallait redevenir enfant, et, comme les enfants, retourner à Despautère et à sa grammaire écrite en latin pour le supplice des commençants. Rien ne put l'arrêter. Après les belleslettres, il étudia le dogme, la morale, le droit canon, la liturgie; on peut voir, en relisant les nombreuses ordonnances synodales qu'il a laissées, combien il était versé dans ces sciences, à la connaissance desquelles la piété ne peut suppléer, et qui sont si nécessaires au ministère des autels.

(I) Jouannel, Eloge historique.

En même temps, il cherchait à se rendre digne du sacerdoce par la pratique des vertus chrétiennes; il se faisait surtout remarquer par son désintéressement, par une ardente charité, et par une simplicité presque monacale. Ses biographes citent de lui le trait suivant :

Passant un jour dans les rues de Chartres, il rencontra un prêtre dont les vêtements annonçaient le plus entier dénûment. Il portait lui-même une soutane neuve. Il la quitta aussitôt pour en revêtir le pauvre ecclésiastique. «Il n'en ira pas (dit-il) ainsy, et ne sera point dit que moy, qui suis seulement tonsuré, sois mieux couvert q'ung prestre. d

Le premier bénéfice dont le roi le pourvut fut le prieuré de Sainte-Marie, à Maintenon. Ce prieuré avait été fondé, vers l'an 900, par les seigneurs de Maintenon pour des religieux de Tordre de Saint-Benoît qu'ils firent venir de Marmouliers. Il paraît, par des titres, que, dès l'an 1500, les calamités publiques, auxquelles se joignit, selon les traditions, un incendie considérable qui détruisit les bâtiments de ce prieuré, obligèrent les moines qui l'occupaient à s'en éloigner. Comme depuis, ils ne jugèrent pas à propos d'y revenir, le prieuré tomba en commende, à la nomination de l'abbé de Marmoutiers. Lorsque le jeune de Sourdis en prit possession, les greniers et les celliers regorgaient de provisions ; le nouveau prieur fit tout distribuer aux pauvres (^).

Par la cession qu'en avait faite le comte de Bourbon-Vendôme, Henri ÏV venait de réunir à la couronne la ville et le comté de Rhodez. Il existait au milieu de ces montagnes de l'Aveyron, et dans un site sauvage, un établissement hospitalier qu'on appelait la Domerie d'Aubrac , et qui avait, été fondé au xi* siècle par un certain Alardus ou Adalardus. Le prieur qui l'administrait prenait le titre de Dom d'Aubrac. Le roi donna la domerie au prieur de Maintenon, qui se hâta d'en prendre possession.

Henri lY, lorsqu'il voyait un bâtiment en ruine, avait coutume de dire : Ceci est à moi ou à l'Église. Ce mot était surtout vrai pour

(') Voyez à ce sujet La Martinière, DicHonn. hist., et remarquez que Bertheaud se trompe grandement lorsqu'il parle des réformes introduites par l'abbé de Sourdis dans cet établissement, qui n'existait plus.

rhospice d'Aiibrac. Le cloître, lézardé de toutes parts, ne présentait qu'un abri dangereux; les cellules des religieux étaient ouvertes à tous les vents, et ces malheureux, abandonnés à eux-mêmes, étaient tombés dans une indifférence complète à Tégard de la discipline. M. de Sourdis les ranima par ses exemples et réchauffa leurs cœurs par le zèle qui Tembrasait.

(T II commença, dit Bertheaud, à faire lire à sa table les sainctes Écrictures et les autheurs spirituels; reforme les religieux de son abbaye, a soin du service; répare les édifices, les met en bon estât; mais bien plus les édifices vivants, les pauvres; usant envers ceux-cy de grandes aumosnes, et raviva ses pauvres tenanciers de notables libéralitez en leur relaschant de grands arrerrages de ses rentes et devoirs. Il érige un séminaire à Rodez pour estre une pépinière de bons religieux à son abbaye et de bons ecclésiastiques au pays. Quelles actions sont celles-cy que d'un esprit épiscopal? Monsieur révoque de Rodez en sentit bien les effets en ce mesme voyage. Car estant alors en telle division avec son peuple, que le roy avait été contraint d'y envoyer deux commissaires pour les rendre d'accord. Notre abbé s'y trouva , discourut si pertinemment et mania si prudemment les affections contrepointées, qu'il fut grandement utile pour maintenir M. Tévêque de Rodez en son autorité (*). »

Ces résultats obtenus, ces difficultés surmontées, l'abbé d'Aubrac revint à Paris pour s'engager au service des autels par des liens indissolubles. Il reçut le sous- diaconat des mains de M. Roze, évoque de Senlis, et le diaconat de l'évêque d'Évreux, qui fut depuis le célèbre cardinal Du Perron. Sans doute, cet éminent prélat remercia Dieu plus d'une fois d'avoir été choisi pour ouvrir au pieux lévite la carrière qu'il devait si bien remplir.

(*) Beillieautl, p. 4 de sa Vie de M. de Sourdis.

Page 1