CHAPITRE XXIX
Les Ursulines do Libourne. — Réformation du couvent de Sainte-Croix. — Établissement des Récollets à Bourg-. — Attaque des Anglais contre le Bordelais. — Mandement du cardinal. — Les Catherinettes à Bordeaux. — M"" veuve Balanier. — Plainte des Minimes de Saint - Macaii'e. — Règlement pour les processions. — Conflit entre le Chapitre primatial et celui de Saint-Seiirin. — Les Ursulines fondent une Maison à Carcassonne. — Le roi part pour La Rochelle. — Mandement du cardinal à cette occasion. — Lettres du roi. — L'ermite de Cambes. — L'ermite d'Arcachon. — Ordre du cardinal relativement à la chaire de Saint- Rémy. — Dernières mesures administratives. — Mort du cardinal.
L'année 1627 devait être la dernière de ce laborieux épiscopat; elle ne fut pas la plus heureuse. Jusqu'à Theure de sa mort, lo cardinal fut obligé de sévir et de réprimer. Le tocsin de la guerre civile préluda au glas de ses funérailles, et ce ne fut qu'au moment de fermer les yeux qu'il put s écrier : « Maintenant, j'aurais pu me réjouir, i)
Le vicomte d'Uza en avait appelé au grand Conseil de la sentence du cardinal qui frappait d'interdit la chapelle de la Madeleine. Le Conseil rendit un arrêt qui défendait à Son Éminence de troubler messire Jean de Lur, vicomte d'Uza, dans la possession et jouissance de cette chapelle, à la condition néanmoins qu'il emploierait en aumônes et en œuvres pies les oblations qu il en retirerait. Jugement inqualifiable, qui sanctionnait le libertinage et le désordre, et qui remettait à ceux qui en étaient les fauteurs le soin de recueillir les aumônes des fidèles et d'en faire de pieuses applications, à l'exclusion de celui qui, par devoir, était chargé d'en surveiller l'emploi!
Le cardinal avait beaucoup fait pour l'éducation des jeunes personnes; il voulut compléter son œuvre en donnant aux jeunes gens du peuple une instruction vraiment chrétienne, et il chercha à introduire à Bordeaux les clercs de la Doctrine chrétienne, congrégation dont saint Charles Borromée avait été sinon le fondateur, du moins le protecteur dévoué, et que l'on confond, par ignorance, avec
les Frères des écoles chrétiennes fondés plus tard par M. Tabbé de La Salle.
Dans le niilieu du XYP siècle, un Vénitien de haute naissance, et qui s'était distingué par maints hauts faits militaires, Joseph-Émilien Miani, renonça à toutes ses dignités pour se vouer au service des pauvres et des enfonts. Il fonda d'abord une Maison d'orphelins à Venise, puis à Brescia et à Bergame. On lui attribue même la création de Thôpital de Vérone.
Encouragé par ses premiers succès, il s'associa deux prêtres et quelques laïques, et institua, avec leurs concours, une congrégation de clercs réguliers qui prirent le nom de Somasqiies, du nom d'un village situé entre Bergame et Milan, où ils s'établirent.
Sa mort ne put interrompre Tœuvre commencée. Son successeur, Ange-Marc Gambarana, lit approuver le nouvel institut, en 15-40, par le pape Paul III, et plus tard, c'est à dire en 1508, Paul V leur accorda un bref, en vertu duquel il mettait cette congrégation au nombre des ordres religieux et sous la règle de saint Augustin : il leur permit de faire les trois vœux solennels, et leur donna le titre de Clercs réguliers de Somasques ou de Saint-Mayoul, du nom de l'église de Saint-Mayoul, que saint Charles Borromée leur avait accordée.
En même temps que cet Ordre se fondait en Italie, il naissait en France un homme que Dieu avait destiné à de grandes choses : c'était César de Bus, originaire de Cavaillon dans le Comtat- Venaissin, issu d'une famille noble de Gome dans le Milanais, qui compte saint François Romain parmi ses ancêtres. Connue Miani, César prit d'abord le parti des armes, Il s'engagea dans la marine française, et habita trois ans Bordeaux, qu'il remplit du bruit de ses aventures plus extraordinaires les unes que les autres.
Appelé à Dieu par une grâce forte et subite, il se fit prêtre. Un jour qu'il lisait le catéchisme du Concile de Trente, il conçut la pensée d'établir une congrégation d'ecclésiastiques dont la fonction serait d'annoncer la doctrine chrétienne dans la forme du catéchisme. Il trouva facilement des collaborateurs, et leur nombre fut si grand, qu'en 1597, Clément VIII les autorisa à se constituer en congrégation.
César mourut en HiOT. L'Ordro avait alors trois Maisons : riuie à Avignon, Tautre à Toulouse, et la dernière à Brives, dans le Limousin.
César de Bus eut pour successeur le P. Sisoine, puis le P. Yigier, qui obtint, le 19 septembre IGIO, des lettres- patentes du roi pour rétablissement régulier de la Congrégation en France. Ces lettres furent vérifiées au Parlement de Bordeaux, de Toulouse, d'Aix et de Grenoble.
En 1615, sur Ta vis du pape Paul V, le P. Yigier fit ériger la congrégation en ordre religieux, ou, ainsi qu'on le disait alors, en vraie religion; et comme il fallait qu il se plaçât sous la direction d'une congrégation régulière déjà établie, il s'adressa aux clercs de Somasques, qui acceptèrent la direction des Pères de la Doctrine chrétienne. Cette union fut ratifiée en 1016 parle Saint-Siège, et par le roi en 1617.
La Congrégation des Pères de la Doctrine chrétienne se trouvait dans ces conditions, lorsque le cardinal résolut de l'appeler à Bordeaux. Mais, déjà, il avait éprouvé tant de déboires et de contrariétés avec quelques-uns des ordres religieux qu'il avait attirés avec trop de précipitation, qu'il crut prudent de soumettre son projet à une commission composée d'ecclésiastiques expérimentés.
La question parut assez grave pour être examinée avec grand soin, et la discussion en fut remise à la semaine suivante.
A la seconde séance, l'assemblée approuva en principe le plan de Son Éminence, mais elle crut devoir surseoir à l'installation de la communauté jusqu'à complète connaissance des règles de l'institut. César de Bus avait composé sur le plan du catéchisme du Concile de Trente, trois catéchismes gradués et appropriés à fintelligence de ceux qui devaient les étudier. On décida de faire usage de ces trois ouvrages, et de les enseigner dans les églises de Sainte-Eulalie, de Saint-Projet et de Saint-Seurin. Un chanoine, M. Traulière, fut prié d'accepter la direction de cette œuvre.
Qu'advint-il de ces essais? On l'ignore; mais tout porte à croire qu ils restèrent momentanément infructueux. Le cardinal mourut au commencement de l'année suivante. La mésintelligence se glissa entre les disciples de Joseph-Émilien Miani et ceux de César de Bus; le contrat d'union qui existait entre eux fut rompu, et le nouvel
archevêque, tout occupé d'affaires politiques, n'eut sans doute pas le temps de continuer Tœuvre commencée par son illustre frère.
L'ardente piété du cardinal pour le culte de la Sainte-Vierge lui fit accueillir avec bonheur une démarche que tentèrent près de lui les serviteurs laïques de la primatiale. Ces braves gens désiraient former entre eux une association sous le titre de Confrérie de la Conception de la Vierge. Le cardinal prit la peine d'en examiner lui-même les statuts, et il accorda une indulgence de cent jours à chacun des membres de cette association toutes les fois qu'ils se confesseraient et communieraient ; une indulgence de trente jours quand ils accompagneraient le saint sacrement au lit des malades, et une autre de cent jours à l'article de la mort.
Si Ton s'arrête à ces détails, qui paraissent peut-être minutieux, c'est qu'il importe de bien établir que le cardinal recherchait toutes les occasions de faire pénétrer l'amour de la religion au sein des masses, afin de pouvoir lutter avec avantage contre le protestantisme, qui cherchait à étendre partout ses ravages, et de mettre le peuple en garde contre ses propres passions. Telle était la pensée qui le guidait, lorsque chaque année, aux derniers jours du carnaval, il ordonnait l'Oraison des quarante heures. Il était convaincu que l'exposition du Saint Sacrement dans les églises arrêterait sur la pente de l'abîme plus d'un père de famille qui eût consommé en orgies son salaire, unique ressource de ses enfants; plus d'un jeune homme que le vice allait enlacer et étouiîer. En 1627, comme toules les autres années, M. de Sourdis ordonna que l'Oraison de quarante heures aurait lieu successivement pendant trois dimanches aux Récollets, aux Carmes et aux Jésuites. A Libourne, les joies du carnaval dégénéraient en orgies tumultueuses; pour en réprimer autant que possible le scandale, il y prescrivit la même solennité, et pour la rendre plus imposante encore, il voulut que les Récollets et les Cordeliers se rendissent tour à tour en procession à l'église Saint-Jean, où le Saint- Sacrement était exposé.
En IG08, la congrégation de Sainte-Ursule avait fondé deux Maisons, l'une à Libourne et l'autre à Bourg. L'année suivante, les
cardinal, passant par cette dernière ville pour se rendre à Paris, avait posé la première pierre de Toglise de la nouvelle communauté. Mais rétablissement navait pas prospéré, et les pauvres Ursulines avaient été obligées de rentrer à Bordeaux. Au mois de février de Tannée 16^7, une occasion favorable de rétablir cette Maison se présenta. Des personnes charitables achevèrent la construction des bâtiments claustraux, et le cardinal se hâta d'y envoyer un certain nombre de religieuses de Libourne et de Bordeaux.
C'était d'ailleurs la seule consolation qu'il dût goûter pendant quelques mois, car, presque aussitôt, il fallut recommencer à réprimander et à sévir. A Puyseguin, le cimetière était ouvert à toutes les profanations, et, par une bizarrerie inexplicable, il était coupé en deux parties par un mur qui obligeait les fidèles à faire un long détour pour se rendre aux offices, et qui empêchait même les processions que l'on avait l'habitude de faire avant la messe de paroisse. Le cardinal décida que le mur serait démoli, et que les pierres en seraient employées à former la clôture extérieure. Le curé fit exécuter ce travail. Mais presque aussitôt après, le prévôt de la paroisse fit refaire le mur, et, partageant le cimetière en deux, en assigna une partie à la famille Puyseguin. Indigné de tant d'audace, M^' de Sourdis décréta que si dans trois jours le prévôt n'avait pas démoli le mur qu'il venait d'élever, il serait cité devant lui pour se voir déclaré excommunié, et déclarant que le délai de trois jours qu'il lui accordait lui tiendrait lieu d'admonestations canoniques, chaque jour comptant pour un. Les ordres furent exécutés.
Les Annonciades d'Agen étaient aussi turbulentes que leurs sœurs de Bordeaux. Elles ne respectaient pas davantage la règle, et faisaient de leur parloir un salon où affluaient les visiteurs. L'évêque ignorait ce fait ou voulait l'ignorer. Il fut dénoncé au cardinal, qui fit immédiatement rétablir la clôture, à peine d'excommunication contre quiconque la violerait.
Le 21 mars, dimanche de la Passion, le cardinal consacra l'église des Filles de Notre-Dame, située rue du HA. Moins de deux siècles après, cet édifice, au mépris de la volonté de ses pieux fondateurs,
était arraché à sa première destination ; il sert de temple aux protestants, peu nombreux cependant dans le centre de la ville de Bordeaux.
Les religieux du prieuré de Saint-Macaire avaient reçu Tordre de se présenter devant Foffîcialité archiépiscopale pour y subir un examen de capacité. Us avaient feint de ne pas comprendre; Son Éminence leur fixa un délai de quinze jours pour se conformer à ses ordres, sous peine d'interdit; elle fit en même temps consigner sur le registre de la commission d'examen , qu'aucun prêtre ne serait attaché au service de ce prieuré, ni approuvé pour les confessions, s il n'avait auparavant fait preuve de capacité. Il fallut obéir.
Après avoir présidé les Synodes de Bordeaux et de Blaye, le cardinal, quoique très souffrant, voulut visiter Tarchiprêtré de Bourg. Avant de se mettre en route, il ordonna à tous les ecclésiastiques réguliers et séculiers chez qui il devait s'arrêter : a Qu'il ne se commette aucune profusion par les prêtres qui doivent nous recevoir. Que les règles de la frugalité soient observées. Nous défendons très expressément de rechercher des mets éloignés d'où nous irons ou d'envoyer à Bordeaux pour cet effet, voulant qu'on se borne seulement à préparer avec modération ce quils auront et trouveront sur les lieux, et cela sous les peines de droit contre les contrevenants. ï>
Dans le cours de cette tournée pastorale, il fut très surpris d'apprendre que les curés de quelques localités négligeaient de foire sonner V Angélus à midi. Cette coutume, prescrite par les usages de TEglise, est devenue obligatoire. Le cardinal, que sa piété envers la Sainte-Yierge rendait plus sensible au sujet de cette négligence, menaça de destitution tous les sacristains qui négligeraient ce devoir.
Une grande satisfaction lui fut réservée pendant ce voyage. Lorsqu'il était à Bourg, le maire et les jurats lui adressèrent une demande écrite pour qu'il autorisât dans cette ville un couvent de Récollets, ajoutant qu'il avait été décidé à Tunanimité, en séance publique, que l'on donnerait h ces religieux une propriété dite Sancta Maria, avec ses bâtiments et dépendances.
La supplique, rédigée dans des termes très pieux, disait que le projet tendait à la gloire de Dieu et au salut des «unes; que l«^s
magistrats y avaient été encouragés par la promesse que les habitants avaient faite d'aider les religieux à bâtir leur couvent. Les impétrants sollicitaient en conséquence du prince de TÉgliso, qu'il voulût bien les autoriser à bâtir le nouveau monastère dans Tenclos de Sancta Maria, promettant en retour de prier Dieu pour la santé du pasteur et pour son bien-être spirituel et temporel.
Le cardinal répondit le 8 mai, en marge de la supplique : a Nous louons et approuvons la dévotion des suppliants, et permettons de bâtir un couvent audit lieu, place et maison, à condition quon achète les maisons voisines nécessaires pour icelui. Et, cependant, il sera nommé un syndic pour prendre la direction de ce dessein, acheter les maisons, et faire, à cette fin, un appel à la charité particulière et générale des fidèles; et cela étant fait, nous permettrons et donnerons le pouvoir de planter la croix avec les cérémonies de TEglise romaine. ))
Le 18 juillet, tout était prêt pour cette cérémonie. Le cardinal résidait alors au château de Lormont; il en partit de grand matin, et arriva dans la matinée à Bourg, au bruit des salves de mousqueterie. Il célébra la messe, et, malgré la faiblesse que lui causait un état de souffrance presque continuel, il prêcha sur la cérémonie qui allait saccomplir. Il partit ensuite processionnellement de l'église Saint- Géronce, et planta la croix au centre de la nouvelle propriété (^).
La population tout entière le reconduisit à riIôtel-de-YiHe, où les autorités locales lui avaient offert un dîner d'apparat. Mais le cardinal donnait peu de temps à la table; il repartit dès qu'il le put pour son château de Lormont.
M. de Sourdis revint à Bordeaux pour présider la procession des reliques de saint André, le jour de la Sainte-Trinité, et plus tard la procession de la Fête-Dieu et celle des Corps-Saints. Gomme usage du temps, il est bon de remarquer que sur le passage des reliques de sainte Eulalie, les maisons se décoraient de tentures comme au jour de la Fête-Dieu, tandis qu'il n'était fait aucune démonstration pour les reliques de la primatiale.
(') C'est s\ir cet emplacement que M9'' Donnet vient d'élever une superbe église paroissiale, celle fie Soint-Céronro ayant été démolie en 1703,, cl le parc dos Hécol1(>| ■ converti en place piiltlique.
Les paroisses de Salles el de Mios étaient alors unies au prieuré de Beliet. La première était desservie depuis quelques années par un vicaire perpétuel; mais la seconde avait pour administrateur un « vicaire simple. » Le prieur voyait avec jalousie le vicaire perpétuel, et ne lui payait pas sa portion congrue, quoiquelle ne fut que de SOO livres. M^"" de Sourdis, pour le rappeler aux sentiments de désintéressement qui doivent surtout caractériser le prêtre, ordonna à Tabbé Pierre de Maleret, archiprètre de Bourg, officiai et auditeur général de Tarchidiocèse, de se rendre sur les lieux, de constater les revenus du prieuré, et, cette enquête terminée, de prescrire, dans une des maisons voisines, rétablissement d'un bopital destiné à recevoir les pauvres voyageurs, et de régler une fois pour toutes les honoraires de deux vicaires perpétuels. Tout fut exécuté ponctuellement à la stupéfaction du prieur, qui ne pouvait en croire fordonnance.
Dom Devienne, racontant Ibistoire de Tarchevêque Prévôt de Sansac, nous donne un lamentable tableau de la décadence de Tabbaye Sainte-Croix, el du désordre qui y régnait. Il nous apprend qu'on essaya alors de Tunir à la Congrégation des exempts, (c Mais, ajoute-l-il dans un autre passage de son travail, il ne paraît pas que celte Congrégation ait eu jamais des fondements bien solides. On ne vit point revivre dans ce monastère Tancienhe discipline de la règle de saint Benoit. Tout ce que Ton put obtenir dans Tabbaye Sainte- Croix fut d'obliger les religieux à sobserver davantage, et à ne plus donner dans les écarts qui avaient attiré fattention du public. L'abus de posséder les offices du monastère en titre continua d'y subsister. Tantôt on mangeait en commun, tantôt, sur des prétextes frivoles, on formulait des règlements qui autorisaient chaque religieux à faire sa dépense particulière. Il était bien difficile qu il y eut de Tordre et de la régularité dans une maison où Ton méconnaissait les conditions les plus essentielles de la vie religieuse. Aussi, le cardinal de Sourdis ayant eu connaissance de la réforme de la Congrégation de Saint-Maur, travailla aussitôt à Tintroduirc dans fabbaye Sainte- Croix. Les circonstances le favorisèrent : sa persévérance fit le reste. » Lorsqu'il fut bien convaincu que celte réforme pouvait seule rendre à ce célèbre monastère son rnciemu'' splendeur, il vint réso-
lûineni trouver M. Lainpelié d'Ornano, qui en était Vabbé comniandataire, et, par un énergique appel à sa piété et à sa conscience, il lui fit comprendre la nécessité de cette mesure. Les religieux se montrèrent plus dilïiciles. On ne renonce pas de gaîté de cœur aux habitudes d'une douce paresse, d'une molle oisiveté; il fallut leur garantir le bien-être dont ils jouissaient, laissant au temps et aux bons exemples de leurs nouveaux frères de les ramener à une vie plus niortifiée. Enfin, lorsque le cardinal eut arraché leur consentement, Dom Placido Devaux, religieux de Saint-Augustin de Limoges et de la Congrégation de Saint-Maur, vint signer, au nom de son Ordre, un concordat avec les Bénédictins de Sainte-Croix.
Ce traité portait les stipulations suivantes :
1° Que sous le bon plaisir de Notre Saint Père le Pape et de M^' le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, Tabbaye Sainte-Croix serait unie à la Congrégation de Saint-Maur, et souniise à Tancienne observance de Saint-Benoît.
5" Que néanmoins, le prieur, les religieux, les officiers en fonctions, ne seront pas obligés de subir la réforme s'ils ne le veulent pas, ni de se démettre de leurs offices, biens et dépendances leur vie durant; mais qu'ils ne pourront ni les résigner, ni les permuter en aucune manière, si ce n'est en faveur des réformés, ni donner désormais l'habit à aucun postulant.
3" La direction de l'église, du chœur, etc., appartiendra aux religieux réformés, aux usages desquels les anciens seront obligés de se conformer lorsqu'ils assisteront à l'office divin dans la chapelle, et les premières places leur seront réservées dans les processions, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.
4" Les réformés ou nouveaux venus n'auront aucun droit de correction sur les anciens, lesquels demeureront entièrement soumis à leur supérieur ordinaire; mais, par une juste réciprocité, ceux-ci n'exerceront aucune juridiction sur les nouveaux.
Pour subvenir aux charges des nouveaux religieux, le cardinal orit reneraerement d'obtenir le consentement de l'abbé d'Ornano et l'approbation du Pape, pour unir à la mense conventuelle des réformés les quatre prébendes desservies alors dans l'église de Tabbaye par des prêtres séculiers. Excités par cette pieuse libéralité, les anciens religieux abandonnèrent aux nouveaux les meubles,
ustensiles, ornements d'église, se réservant seulement Tusage de ces derniers pour la célébration des saints Offices; ils leur cédèrent aussi les meubles, Tor et l'argent monnayé ou à monnayer, et en général tout ce qui se trouvait alors dans leur couvent.
Le concordat fut homologué le lendemain au Parlement, et Dom d'Espinasse prit possession de Tabbaye de Sainte-Croix, le 7 août, en (jualité de prieur du monastère.
Cette réforme, dit un manuscrit que nous avons sous les yeux, produisit les meilleurs effets à Bordeaux; la régularité et la profonde piété des religieux de Sainte-Croix eurent une influence directe sur les mœurs publiques; on vit refleurir parmi eux la discipline et éclore de grands talents, des vertus éminentes; les Pères se distinguèrent par leurs qualités éminentes, et rendirent à leur Maison de Bordeaux tout l'éclat que Tordre de Saint-Benoît avait acquis dès son origine. Science, vertu, esprit de mortification et de retraite, zèle-, piété, vie commune, étude, mœurs exemplaires, voilà les résultats de la réforme opérée à Sainte-Croix en IG27.
La guerre civile vint de nouveau porter la perturbation de toutes parts. Le duc de Buckingham parut devant l'île de Ré avec une flotte de quatre-vingt-dix voiles, ayant sur son bord environ seize mille hommes, dont trois mille Français. Le duc de Soubise, ordonnateur de cet armement, espérait soulever les habitants de La Rochelle, en même temps que son frère, le duc de Rohan, ferait une diversion dans le Languedoc et la Provence. Par ses conseils, les habitants de La Rochelle se donnèrent à l'Angleterre, et l'on eut le douloureux spectacle de voir des Français livrer leur pays à l'ennemi implacable de leur patrie, sous prétexte de défendre leurs croyances. Telles sont les conséquences de la liberté illimitée en matière religieuse : la raison dévoyée rejette d'abord les enseignements de la foi; puis elle on arrive à contester l'autorité de rÉgiise, celle des rois, et, de paradoxe en paradoxe, elle finit par trouver légitime et naturel de trahir son pays comme elle a trahi son Dieu.
Tel était le point où en était arrivée l'hérésie parmi nous. Après être violemment sortis du sein du catholicisme, les protestants s'étaient constitués en corps politicpie. Inités contre la monarchie, ils avaient
rêvé la république; puis, cette forme de gouverneiuent ayant été reconnue impossible, ils voulurent se jeter entre les bras de TAngieterre.
Heureusement, l'attitude des chefs catholiques déjoua ces honteux complots. Les Français, retirés dans la citadelle de Saint-Martin, dont les ouvrages étaient à peine ébauchés, lassèrent par leur résistance la patience de Tennemi.
Il y avait encore dans file de Ré un fort appelé La Prée, qui n était gardé que par cent houimes, et dont les Anglais n'avaient pas su s'emparer. Louis Xllï, cédant aux instances de Richelieu, était venu prendre le commandement de son armée ; il fit jeter dans la place un corps nombreux de troupes. L'entreprise était difficile : on avait devant soi une flotte ennemie, et derrière, une ville révoltée; mais que ne peut la valeur française soutenue par la religion !
L'élite de chaque régiment, au nombre de quatre mille trois cents hommes, et trois cents maîtres pris dans les compagnies des gardes du roi, de la reine-mère et du duc d'Orléans, monta résolument sur des barques qui avaient été amenées de tous les ports voisins. Toute cette armée se mit en prières pour le succès de l'entreprise, et les mousquetaires, entre autres, se préparèrent au combat par la communion. Une foule de gentilshommes volontaires ce vinrent demander leur part de péril avec une ardeur tellement chevaleresque, qu'il semble réservé à la nation française d'aller si gaîment à la mort pour le service de son roi ou pour son honneur. » Le débarquement réussit sans coup-férir, et Buckingham, qui avait rempli le camp de ses bravades et de ses insolentes proclamations, fut obligé de se retirer honteusement, il ne put le faire assez vite cependant : le maréchal de Schomberg et le comte de Toiras atteignirent son arrière-garde au moment où elle suivait une étroite chaussée qui conduisait à l'île d'Oie. Une charge habile de la cavalerie culbuta ses soldats, qui furent dispersés et taillés en pièces. La nuit seule arrêta les vainqueurs, et le jour montra aux troupes royales les Anglais sur leurs vaisseaux, laissant la terre jonchée de leurs morts, quatre canons, plus de quarante drapeaux et de nombreux prisonniers.
Pendant cette courte, mais brillante campagne, des faits d'une certaine gravité s'accomplissaient à Bordeaux. D'Epcrnon avait été
placé sous les ordres de Condé, qui avait été chargé de poursuivre le duc de Rohan. On savait à la cour que le vieux duc était en hostilité ouverte avec le Parlement, et le Roi craignait que les protestants ne profitassent de cette mésintelligence pour se rendre maîtres du pays et s y fortifier. Le Roi écrivit au cardinal de Sourdis, à d'Épernon et au premier président de Gourgues, pour leur témoigner son désir que le danger comnmn fît taire toutes les rivalités et les haines.
Le cardinal se rendit au Parlement (on sait qu'il avait le droit d'y siéger), et, s'adressant à la Cour réunie, il lui représenta les conséquences Ritales que pourrait avoir, pour le pays, toute mésintelligence entre la Cour et le gouverneur de la Guienne. M. d'Épernon disposait de toutes les troupes de la province; il était donc nécessaire de s'entendre avec lui pour protéger le Médoc contre les attaques de Tennemi, et éviter à la ville de Bordeaux la honte de voir flotter devant ses murs le léopard anglais.
M^' de Sourdis avait un style vif, clair, concis, que ne pouvaient comprendre les rhéteurs de Tépoque, dont les discours devenaient inintelligibles, tant ils étaient surchargés de métaphores, de périphrases et de citations. Dans cette circonstance solennelle, le langage sobre et précis du chef du diocèse produisit une vive sensation; les vieux conseillers s inclinèrent devant les conclusions de ce discours, et le cardinal fut prié d'assurer M. d'Épernon du concours empressé du Parlement. On dit qu'en lisant la missive de M. de Sourdis, le vieux ligueur répondit qu il était très touché des bons sentiments de Son Éminence, dont il n'avait douté; mais lorsqu'il fut arrivé au passage qui concernait le Parlement, il laissa échapper de sa lèvre n)utilée un sifflement significatif; et regardant le messager à travers son épais sourcil gris, il se permit quelques mots gascons que Thistoire n'a pas recueillis, mais qui, à en juger par certain mouvement d'épaules du duc, ne devaient pas être très flatteurs pour la Compa-
gnie.
Quoi qu'il en soit, il prit bravement les armes; et bien qu'il fut obligé par la volonté du Roi de se mettre sous les ordres du prince de Condé, il sut triompher de son amour-propre et tenir en échec les protestants de Montauban.
De son côté, le cardinal lit re[)rendre la célébration du culte dar.s
les églises; il promit, à ceux qui visiteraient les sept principales paroisses de Bordeaux, les indulgences attachées aux sept basiliques de Rome; il pressa ses suffragantsde redoubler d'activité pour lutter, par la prière et la prédication, contre les doctrines des sectaires.
Si tous les évoques avaient eu son activité, jamais le protestantisme n aurait acquis la prépondérance qu'il a obtenue dans quelques parties de la France, et nous n'en serions pas réduits aujourd'hui à voir discuter sans cesse les principes de dogme et de morale sur lesquels repose la tranquillité des empires, la sécurité de la société tout entière.
L'archevêque de Bordeaux rendit compte au Roi de toutes les mesures qu'il avait jugé utile de prendre pour le bien de son service. Sa première lettre resta sans réponse, parce que Louis Xlll avait quitté pendant quelque temps La Rochelle pour retourner à Paris.
Lorsque M^' de Sourdis apprit son retour au camp, il publia un nouveau mandement pour implorer le ciel en faveur des armes de la France; il l'adressa au Roi, et s'excusa en même temps de ce que son état de santé ne lui permettait pas d'aller lui présenter en personne ses respects.
Lorsque celte lettre parvint à Louis XIII, Buckingham venait d'être battu par le maréchal de Schomberg et le comte de Toiras. Le monarque victorieux se hâta de répondre au cardinal :
« Mon Cousin,
» J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite le 29 du mois dernier, et appris par elle votre indisposition, de laquelle j'ai ressenti, comme je fais, beaucoup de déplaisir. J'ai reçu d'ailleurs beaucoup de satisfaction de voir le soin que vous preniez de prescrire des prières publiques pour la prospérité de mes armes. Je vous dirai à ce sujet que je ne doute point que vos supplications et celles de mes bons sujets qui sont amateurs du bien et avantage de leur roi et de la patrie, n'aient été exaucées, vu les bons succès qui me sont arrivés à la suite de ce que j'ai appelé mes soldats pour repousser l'injuste entreprise que les Anglais avaient faite en mon royaume, sans aucune déclaration de guerre. Car ce qui doit être principalement reconnu dans toutes les occurrences, c'est l'assistance qu'il a plu à Dieu de me donner pour la défense de sa cause et de la mienne, laquelle sa divine bonté m'ayant continuée, comme il l'a fait dès le commencement, vous verrez par le Mémoire ci-joint les bons et avantageux succès que j'ai
remportés, dont la gloire lui est entièrement due, réservant pour moi cette particulière satisfaction d'avoir rendu en cette occasion tous les bons offices pour maintenir l'honneur de cette couronne et de la nation, et de voir que l'audacieux attentat des Anglais soit tourné à la honte, perte et confusion de ceux qui l'ont entrepris. Voilà la bonne nouvelle dont j'ai voulu vous faire part, m'assurant que comme vous êtes affectionné à tout ce qui touche le bien de mon État, vous en ressentirez aussi un particulier contentement. Sur ce, je prie Dieu, mon cousin, de vous avoir en sa sainte garde.