CHAPITRE Y
Fondations ck'mosynaires à l'éf^lise de Saint-Eutrope. — Le cardinal règle la discipline intérieure de sa maison.— Institution des Congrégations.— Hostilité du Chapitre. — Ses privilèges. — Grave conflit. — Attitude du Parlement. — Le cardinal visite son diocèse. — Transport ù Saintes des reliques de saint Eutrope. — Tentative d'assassinat sur la personne du cardinal. — Suite du conflit entre l'archevêque et son Chapitre. — Le roi blâme le cardinal et le pape lui donne raison. — Difficultés nouvelles qui s'élevaient.
Tl y avait sur la place de Saint-André une vieille église qui portait autrefois le nom de Noire-Dame de la Place, et qui prit plus tard celui de Saint-Eutrope. Le cardinal voulut dès le commencement de Tannée se mettre sous la protection de la Yierge qui y était honorée. Il fit réparer Tédifice, et ordonna d'y élever un trône et une chaire. Il y institua ensuite la célébration d'une messe, qui devait être chantée tous les samedis par son maître de chapelle; et pour ajouter à son œuvre un nouveau bienfait, il prescrivit de choisir, parmi les plus pauvres de la ville, douze hommes et douze femmes qui devaient recevoir une aumône de cinq sous aux fêtes solennelles, à la condition d'assister au service divin. En cas de décès, les titulaires devaient être remplacés, et le cardinal prit des mesures pour que cette fondation subsistât jusqu à la fin de sa vie.
En même temps, il fit un règlement particulier pour que le personnel de sa maison fut digne de son rang et de la dignité dont il était revêtu. Il prit une partie de ses appartements pour construire une vaste chapelle, qui fut disposée de manière à pouvoir entendre la messe de son cabinet. Tous les matins, il y offrait le saint sacrifice, à moins quil ne fût incommodé ou quil ne fût appelé à le célébrer dans d'autres églises. En outre, une seconde messe y était dite, entre cinq et six heures du matin, par un de ses chapelains, et tous les ofllciers de sa maison étaient tenus d'y assister. Les soirs, les chantres de sa chapelle s'y réunissaient à huit heures pour chanter en sa préseiUM* un inotcn on l'honneur di^ la Sainte Vierge
et rhymne du saint dont on célébrait la fête; on terminait roffîce par la récitation de la collecte du jour, celle du pape, du roi, de révêque, et pour les besoins de l'Eglise. Le vendredi seulement, le motet de la Sainte Vierge était remplacé par les litanies des saints. Tous les appartements étaient garnis de tableaux ou de tapisseries représentant les belles actions des principaux saints. Saint Charles Borromée y occupait la plus grande place, et son image s'y rencontrait partout.
Suivant Tusage du temps, Tarchevêque de Bordeaux, très grand seigneur, avait à sa suite un certain nombre déjeunes gentilshommes qui remplissaient près de lui les fonctions de pages. Il fit composer à leur usage un catéchisme par le Père Edmond, de la Compagnie de Jésus, et il prit la peine de le leur enseigner lui-même. Enfin, pour couronner toutes ces mesures, il décida que la veille de chaque fête solennelle, de bons religieux, pris dans les divers couvents de la ville, viendraient confesser ses officiers et les disposer à la sainte Communion. Le plus souvent il la leur donnait lui-même, après une courte exhortation sur la grandeur de ce sacrement.
Cette question de discipline intérieure réglée, le pieux prélat soccupa de ramener son clergé à Tuniformité prescrite par les canons et à Tobservation la plus rigoureuse des diverses cérémonies du culte. Ainsi qu'on a déjà eu l'occasion de le dire, l'indifférence des uns, Tignorance des autres, le caprice de tous, avaient introduit dans la célébration des offices de l'église les usages les plus bizarres et les plus absurdes. Le rite variait, non plus seulement d'église à église, mais de prêtre à prêtre. Le cardinal ordonna que tous les clercs, vicaires et curés du diocèse, se rendraient successivement à Bordeaux dans divers couvents qu'il leur indiqua. 11 s'y renferma avec eux, et, à l'aide des religieux, il les instruisit des différentes parties du cérémonial, et ne les renvoya dans leurs paroisses que lorsqu'il fut sûr d'avoir été compris. Souvent, depuis, il avoua à son secrétaire qu'il n'avait pas eu d'autre moyen d'être obéi et d'obliger le clergé à adopter un cérémonial uniforme.
Ces dispositions n'atteignaient pas encore le but qu'il s'était proposé; il fallut employer des mesures plus larges et plus efficaces. A l'exeniple du saint archevêque de Milan, son protecteur et
son modèle, il convoqua un Synode et fit adopter par lui rétablissement do cinq congrégations, dont voici en abrégé la nature et les obligations :
La première s'appelait la Congrégation d'examen; elle se composait de six ecclésiastiques choisis parmi les réguliers et les séculiers les plus savants et les plus expérimentés. Elle était présidée par le cardinal lui-même; ses devoirs étaient nombreux et d'une importance extrême.
l" Elle avait à examiner, sous le rapport de Torthodoxie et de la capacité, les prêtres qui sollicitaient des bénéfices et les religieux qui demandaient à administrer les sacrements et à prêcher la parole de Dieu; 2' elle vérifiait les bulles et rescrits du Saint Siège ; 3° elle recevait les appels des prêtres contre les suffragants, et cherchait à aplanir lesdilTicultés soulevées, soit en provoquant des conférences, soit en examinant les sujets refusés par les évêques de la province; 4° elle jugeait si les lettres testimoniales fournies par les prêtres venant de diocèses étrangers étaient en bonne et due forme; 5° elle donnait son avis sur les difficultés survenues entre les sutTragants; 6' elle examinait les monitoires rédigés pour ordonner la remise des choses perdues ; elle avait à apprécier la qualité des plaignants et leur orthodoxie, afin de s'assurer de la confiance quils méritaient; 7" elle devait enfin repousser les suppliques injurieuses ou scandaleuses.
La seconde congrégation était celle du régime ecclésiastique. Elle se formait d'un nombre indéterminé de prêtres éclairés qui devaient consacrer leurs soins à extirper les superstitions qu'aurait Hut découvrir dans les églises la visite des archidiacres, des archiprêtres et des délégués de l'archevêque. Il leur était imposé en outre de supprimer les abus, de veiller à la conservation des biens ecclésiastiques, de se faire rendre compte de l'emploi des deniers des confréries et des fabriques, de s'assurer si les canons des Conciles provinciaux étaient observés, et enfin si les juges séculiei's n'empiétaient pas sur les immunités des églises et des prêtres.
La troisième, qui fut toujours l'objet de la sollicitude particulière du cardinal, fut nommée la Congrégation des cas de conscience. Aux termes des règlements de cette institution, tous les curés, vicaires et prêtres de la ville de Bordeaux, lurent tenus de se réunir tous les
vendredis au palais archiépiscopal. Quelques religieux, choisis parmi les plus éclairés, assistaient à cette conférence, et Ton y traçait les règles nécessaires pour administrer le sacrement de la pénitence; on discutait ensuite les cas douteux qui pouvaient se présenter, et pour que ces débals portassent plus de fruit, le cardinal faisait afïicher d'avance les questions qui seraient agitées le vendredi suivant.
La quatrième congrégation était le corollaire obligé de la précédente. Elle avait à organiser les congrégations foraines. Elle devait veiller à ce que les vicaires forains, les archiprêtres (^) et les témoins synodaux remplissent leurs mandats. Il lui incombait le soin de répondre aux cas et doutes qui n'avaient pu être résolus par les congrégations foraines.
EnOn, pour compléter son œuvre, le cardinal se trouva amené à fonder une cinquième congrégration, dite du commencement des Avents et des Carêmes. Il y convoquait les confesseurs et tous les prédicateurs chargés d'annoncer la parole de Dieu dans les paroisses. Il y discutait avec eux les points de dogme et de morale qu'il lui paraissait le plus utile de traiter. Il indiquait les besoins spirituels du peuple et leur fournissait les moyens les plus propres à y pourvoir. S'adressant ensuite aux confesseurs, il leur faisait comprendre combien leur tâche était plus grande et plus ardue que celle du prédicateur : une sévérité outrée écartait des sacrements les pécheurs qui cherchaient à surmonter leurs passions pour se rapprocher de Dieu; une lâche faiblesse les encourageait à retomber dans le péché, sûrs qu'ils étaient d'en obtenir facilement l'absolution.
Tous les esprits impartiaux reconnaîtront la sagesse et la prudence de ces dispositions. Dépositaire d'un pouvoir immense, chargé devant Dieu de la responsabihté la plus grande, le cardinal appelait à prendre part à son administration les hommes les plus vertueux et les plus expérimentés. Leur concours devait être, pour ^le clergé comme pour les populations, une garantie de la droiture de ses intentions, une preuve de son ardent amour de la justice, de son incessante sollicitude pour la partie la plus nombreuse et la moins éclairée du troupeau dont il était le pasteur. Et cependant, la pro-
(') Les archidiacres et les archiprêtres ont été rétablis dans le diocèse de Bordeauî«, le 15 mars 1841, par S. Ém. Ma*" le cardinal Donnet.
mulgation de cette ordonnance synodale souleva une explosion générale de mécontentement, de colère et de récriminations
violentes.
Il devait en être ainsi. Les conseillers du Parlement, habitués à trancher tous les conllits qui s'élevaient à propos de la discipline ecclésiastique, à décider souverainement les questions les plus délicates du droit -canon ; ces vieux chanoines, qui , depuis près d'un siècle, se dorlotaient dans les loisirs d'une vie inoccupée, sans contrainte et sans règle, ces riches bénéficiers qui ne songeaient qu'à pressurer l'homme des champs sans se soucier des besoins spirituels des populations dont le soin leur avait été confié, tous ceux enfin qui, à l'aide des troubles suscités par les guerres de religion, s'étaient, à un titre quelconque, eniparés des biens de FÉglise ou avaient usurpé ses droits; enfin, les simples prêtres, habitués à régler à leur guise les cérémonies et la liturgie de leurs paroisses, tous se trouvaient menacés par la sévérité de cette ordonnance; tous avaient intérêt à ce qu'elle ne fût pas exécutée, tous s'entendirent pour susciter à leur pasteur et père les embarras les plus sérieux, pour compromettre sa haute position, et le forcer ainsi à quitter de son siège ou à se retirer soit à Rome, soit à la Cour de France.
Chacun se plut donc à dénaturer le sens des statuts synodaux et à les torturer pour en tirer cette conséquence, que, de leur application rigoureuse, il ne pouvait résulter que trouble et confusion. On protesta contre l'outrecuidance de ce jeune évêque, qui, sans songer qu il ne devait son élévcition qu'à un caprice de la faveur royale, venait témérairement saper des institutions qui avaient à la fois la consécration des siècles et l'approbation de tous. Pour les uns le Cardinal fut « un fou y> (^) qui n'avait pas la conscience de ses actes; pour les autres un présomptueux qui voulait régner et dominer en maître; pour tous un ennemi dont il fallait provoquer au plus tôt l'éloignement.
Ce fut au milieu de cette agitation que commença l'année 1602, la plus douloureuse de ce long et laborieux épiscopat. M. de Sourdis y fut éprouvé dans toutes ses affections : il perdit son père, il fut
(') Cello épilliètc fui adressée au Cardinal par un conseiller du Parlement, dans une église, devant la foule assemblée. Nous le verrons plus loin.
attaqué dans sa dignité de prince de TÉglise, blessé dans son autorité d'évêque, menacé dans ses prérogatives comme grand du royaume, et enfin les haines religieuses, armèrent contre lui le bras d'un assassin.
Son inébranlable fermeté déjoua ces complots. Sans autre moyen de défense que son droit et sa conscience, il fit face à tous ses ennemis; mais ce ne fut que longtemps après qu'il parvint à les désarmer. La suite de ce récit ne le prouvera que trop.
Le 1" janvier, M^' de Sourdis se rendit à l'hospice de Saint-André; il y célébra la messe, y donna la communion; puis, entouré des Dames de la Miséricorde, il visita les malades sur leurs grabats, accordant à ceux qui étaient atteints de plaies hideuses le plus de temps et d'attention, adressant à tous des paroles de consolation et de charité. Le jour des Rois, il célébra pontificalement la messe à Saint-Seurin et y présida tous les offices. Le 14 janvier, fête de saint Hilaire, il se rendit processionnellement avec tout son chapitre sur l'emplacement du nouveau couvent des Capucins, et y posa la première pierre de l'édifice. Toutes ces cérémonies eurent lieu au milieu d'un concours immense de peuple et avec la régularité la plus parfaite.
Le mauvais vouloir du chapitre se manifesta quelques jours après. On sait déjà qu'aux solennités de Noël, il s'était refusé d'aller demander a la paix » au cardinal siégeant pontificalement sur son trône. — A la fête de la Purification de la Sainte Vierge, M. de Sourdis eut à subir une incartade semblable. Le chapitre ne vint point chercher le cierge bénit que l'archevêque avait l'habitude de lui remettre. Mesquine vengeance de griefs puérils, sinon imaginaires!
Les chanoines prétendaient que le cardinal aurait dû les prévenir de sa nomination dès la réception de ses bulles, et qu'il ne l'avait pas fait; ils se plaignaient encore de ce que, depuis son installation, il n'avait point nommé de vicaires généraux. Il eût été trop facile de relever ces accusations. D'abord, il était certain que, dans une lettre à Darnal, le cardinal avait chargé ce dignitaire de paroles bienveillantes pour ses confrères; et enfin, si l'archevêque n'avait point nommé de vicaires généraux, son silence prouvait qu'il jugeait dignes de sa confiance ceux qui étaient en charge, ou tout
au moins qu il ne ferait pas un choix si important sans être sûr du zèle et de la capacité de ceux qu il appellerait à le seconder dans son administration.
Mais c'est surtout lorsquelle est animée par des sentiments de basse jalousie que la haine se montre plus acharnée. Les cœurs généreux, ouverts aux sentiments élevés, sont peu accessibles à cette passion. Un événement, insignifiant à son origine, qui surgit au môme mornent, démontrera à quels mobiles obéissaient les chanoines de Saint'André, et, sous leurs inspirations, les membres mêmes du Parlement.
Il existait, au midi de Téglise primatiale, deux autels sans ornements, sans balustres, qui, bien que pourvus de pierres sacrées, étaient continuellement profanés. Aux jours de sermon, le peuple les escaladait et envahissait à la fois le retable et la table de communion; ils étaient d'ailleurs Tobjet de pratiques superstitieuses. Désireux de faire cesser ce scandale, le cardinal-primat sadressa au chapitre, et le pria de vouloir bien ordonner la démolition de ces autels. Les chanoines ne répondirent pas. Pour bien délerminer fatlitude que celte compagnie prit alors, il est bon de rappeler que, dès le 26 février 1458, les doyens et chapitres de Saint-André et de Saint-Seurin, le prieur et les écoliers du collège Saint-Raphaël, et le prieur de rhôpital Saint-Jacques, avaient subrepticement obtenu du pape Pie II dï'tre soustrails à Tobédience de Tordinaire.
(( Le pape, disait la bulle, soustrait irrévocablement, par la teneur de ces présentes, lesdits chapitres, collèges et dépendances, de la juridiction de farchevèque de Bordeaux actuel et de ses successeurs, les déclarant perpétuellement et immédiatement soumis au Saint- Siège. Il défend auxdits archevêques de Bordeaux, à leurs officiers ou juges ordinaires, sous quelque prétexte que ce soit, d'exercer leur juridiction dans leurs églises, sauvetés, collèges, et sur les doyens, chanoines, prieurs, écoliers et autres personnes qui sont sous leur dépendance, de prononcer contre 3ux, et pour quelque motif que ce puisse être, aucune sentence d'excommunication. Les susdits, quoique résidant dans leurs églises, pourront posséder d'autres bènélices ecclésiastiques, et en percevoir les droits et les revenus comme s'ils résidaient dans leurs bénéfices. La recherche et la punition des crimes commis par quelques-uns des membres des cha-
pitres ou collèges, ou par leurs inférieurs, appartiendra auxdits
doyens et chapitres H défend, sous peine d'excommunication, à
toutes sortes de personnes, sans exception, d'y former opposition, et permet pour les lever d employer, s'il est nécessaire, le secours du bras séculier. Il enjoint aussi aux doyens, chapitres et collèges cidessus désignés, de payer en signe d'exemption, chaque année, dix florins d'or à la chambre apostolique le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul. »
Malgré ces concessions exceptionnelles, le chapitre de Saint André s'était constamment occupé d'augmenter ses privilèges et d'étendre sa juridiction au mépris de l'autorité épiscopale; aussi, lorsque M«' de Sourdis prit en main les rênes de l'administration, n'avait-il presque aucune autorité dans l'intérieur de la ville. Le chapitre de Saint-André avait la collation des chanoinies par élection ; il en laissait trois aux archevêques lors de leur installation et à titre de joyeux avènement, et encore leur droit était-il parfois contesté. Il iioumiait aux cures de Samte-Eulalie, de Saint-Projet, de Saint- Pierre, de Saint-Siméon, de Saint-Paul, et à quelques paroisses rurales; Saint-Seurin avait à sa collation Saint-Remy, Saint-iVlaixent, Puy-Paulin, Saint-Christophe, et quelques cures à la campagne. L'abbé de Sainte-Croix nommait à Saint-Michel et à la paroisse de Sainte-Croix, et cela pleno jure. l\ ne restait à la disposition de l'archevêque que la majesté de Saint-André, petite cure composée de quelques maisons entassées dans un étroit passage. Les chanoines étaient donc fondés à écrire au pape, dans une requête dont il sera parlé plus loin, que, dans la primatiale et son voisinage, l'Ordinaire n'avait aucune autorité temporelle, et qu'à eux seuls appartenaient l'administration des atfaires et le droit d'instituer un juge séculier.
Les chanoines jugèrent la circonstance opportune pour prouver à leur pasteur et père qu'ils étaient armés d'une puissance égale à la sienne. Mais on sait déjà que le cardinal ne redoutait pas la lutte. C'était le tenter fortement que de la lui offrir. Il envoya donc dans sa primatiale des maçons escortés de son aumônier et de quelques officiers, et leur prescrivit de procéder à la démolition des deux autels.
A cette nouvelle, le chapitre se rend tumultueusement à Saint- André en habit de chœur, et, sadressant à l'aumônier, lui demande
en vertu de quel droit il agit; et sur sa réponse qu'il a reçu des ordres spéciaux du cardinal, il est sommé de les présenter par écrit. Le mandat était verbal. Le chapitre s'indigne, et appelant à lui ses officiers de justice, il fait arrêter les maçons et les jette dans ses prisons. Cependant, le cardinal est prévenu de ce désordre; il accourt lui-même, escorté de ses gardes et précédé de sa croix à double croisillon. Dès qu'il paraît, on Tentoure irrespectueusement; les interpellations les plus violentes se croisent. L'un des chanoines s'oublie môme jusqu'à Tinsultcr grossièrement. L'auguste pontife ordonne à ses gardes de l'arrêter; mais le chanoine répond que la force est inutile et qu'il se rendra seul en prison. Le trésorier se présente à son tour et veut discuter avec le cardinal , qui lui enjoint de se taire, de quitter l'église; le trésorier refuse insolemment, et l'archevêque, arrivé au comble de l'indignation, le chasse lui-même hors du temple profané. En même temps, il se rend aux prisons du chapitre, en fait enfoncer les portes, et ramène à Saint-André les ouvriers à qui il ordonne de démolir les autels en sa présence.
Le chapitre se hâta de porter plainte au Parlement, qui délégua aussitôt deux conseillers commissaires, avec mission de se transporter à la cathédrale et d'y dresser procès-verbal des faits. Le cardinal s'y trouvait encore : il fit observer avec douceur aux conseillers que l'affaire n'était pas de la compétence du Parlement, qu'il n'y avait là qu'une question de discipline dont l'autorité diocésaine était seule juge. Les conseillers se retranchèrent dans les termes de leur mandat. Le cardinal insista, et leur fit remarquer que leur persistance était un outrage à la puissance dont il était revêtu; mais ses exhortations étant restées sans effet, il fulmina contre eux une sentence d'excommunication.
Le Parlement répondit à celte sentence par un arrêt, aux termes duquel les autels devaient être reconstruits, à la condition toutefois qu'ils seraient entourés d'une balustrade. Il ordonna, en outre, Tarrestation des maçons et des officiers du cardinal qui avaient présidé à leur travail. C'était là une étrange décision ! D'une part, le Parlement reconnaissait implicitement que le cardinal avait eu raison de prescrire la démolition des autels pour les soustraire à la profanation, puisqu'il ordonnait lui-même de les entourer d'une balustrade. D'un
autre côté, était-il juste de frapper de pauvres ouvriers, des officiers subalternes qui tenaient de Tarcheveque les moyens de faire subsister leurs familles et qui n'avaient fait qu'obéir, dans une affaire ecclésiastique, aux ordres du chef du diocèse.
Le l'^' mars, jour de la fête de Saint-Aubin, le cardinal s'était rendu dans la paroisse de ce nom pour y faire entendre la parole de Dieu. A son retour, il apprit que les commissaires du Parlement s'étaient rendus à Saint- André pour y reconstruire les autels. Il s'y transporta aussitôt, et trouva l'église remplie d'une foule nombreuse. Les commissaires s'étaient fait assister des jurats, du capitaine du guet et de ses soldats. Douloureusement ému à l'aspect de ce désordre qui souillait le sanctuaire et en troublait la paix, i! insista pour que ce scandale eût un terme, et invita de nouveau les commissaires à se retirer. Plus que jamais, à leur tour, ils persistèrent dans leurs refus. Le cardinal leur rappela alors qu'il avait déjà été dans la nécessité de les excommunier, il les exhorta à réfléchir sur les conséquences de cet anathème. Enfin, indigné de leur obstination, il prononça une seconde fois la terrible formule. Néanmoins, les autels furent reconstruits; mais, suivant les ordres du Parlement, ils furent entourés d'une grille qui en défendit l'approche.
Le dimanche suivant, le cardinal célébra la messe à Saint-André. Il se présenta tant de monde à la communion, que les saintes espèces venant à manquer, il fallut envoyer chercher les custodes des églises de Saint-Paul et de Saint-Project. Le cardinal voulut reporter lui-même à Saint-Project les hosties dont on n'avait pas eu besoin. En entrant dans la nef, il aperçut les deux commissaires du Parlement. Il leur enjoignit de sortir. Ils répondirent par un refus blessant; l'un d'eux s'oublia jusqu'à s'écrier que l'archevêque était fou. Le curé était alors en chaire. Le cardinal lui ordonna de descendre, et, malheureusement hors de lui, s'adressant au peuple, lui expliqua la nature du pouvoir que Jésus-Christ a donné à l'Eglise et à ses Évêques. En vertu de ce pouvoir, dit-il ensuite aux conseillers Amalvi et Verdus, surnommé Bonneau, je vous excommunie. En même temps il fit éteindre les cierges et cesser l'ofîlce.
Les conseillers portèrent plainte au Parlement. L'archevêque n'hésita pas à s'y présenter, accompagné de l'évêque d'Agen; il raconta dans ses détails cette fâcheuse affaire, et déclara qu'il n'avait
prononcé Texcommunication qu à la suite des violences dont il avait été l'objet à Saint-André.
Le Parlement, sans tenir compte de ces explications, déclara que la sentence fulminée par le cardinal était nulle, abusive, et contraire aux libertés gallicanes. Il le somma en conséquence de la lever sous peine de la saisie de son temporel, jusqutà concurrence de 4,000 livres, et défaire publier immédiatement la sentence à Saint-Project. En outre, il lui interdit Tenlrée du Parlement jusqu'à parfaite exécution du jugement.
Cette décision n est pas Tépisode le moins bizarre de cette affaire. De quel droit le Parlement, compagnie essentiellement civile, pouvaitil juger si une excommunication portée par un évêque était juste ou injuste? Qu avaient à faire dans cette circonstance les libertés gallicanes?
Peut-être, dans son amour pour la paix, Tarcbeveque eût-il cédé; mais il apprit que le procureur général Du Sault et le jurât Galalheau allaient se rendre à Paris pour porter au roi une plainte du Parlement et des jurats; il laissa Taffaire suivre son cours. Cependant, les deux conseillers excommuniés, persuadés par de prudents amis, et redoutant peut-être les suites de cette affaire, se rendirent spontanément au palais archiépiscopal; Là, ils sollicitèrent du cardinal une absolution que celui-ci se hâta de leur accorder.
Celle condescendance aurait dû désarmer le Parlement. Il n'en continua pas moins ses poursuites contre les ouvriers et les officiers du cardinal. M. de Sourdis se décida alors à déférer au roi la conduite du Parlement et au pape celle du chapitre.
Sa lettre à Henri IV est courte, respectueuse, mais ferme et précise. Le cardinal expose nettement les faits; il explique qu'il na agi que contraint par sa conscience et dans l'intérêt de l'Église, et il fait appel au roi pour qu'il emploie son autorité à soutenir les évèques qui travaillent à rétablir l'honneur de Dieu.
La plainte adressée au pape était plus touchante. Le prince éminenlissime le suppliait en termes respectueux, niais énergiques, de le soutenir contre les persécutions des méchants, de défendre le père contre des enfants insoumis, le pasteur contre un troupeau rebelle, le supérieur contre les atta(iues des inférieurs, et la cause de l'obéissance contre les prétentions de la révolte.
Du reste, aucune amertume ne devait lui être épargnée dans cette affliire. Il avait installé avec un véritable bonheur les capucins à Bordeaux ; quel ne fut donc pas son étonnement d'apprendre que le plus habile prédicateur de Tordre, Dom Pierre Bazile, profitait de la station quadragésimale pour blâmer sa conduite en chaire et le discréditer aux yeux de son peuple. Le malheureux espérait trouver des appuis parmi les puissances du jour dont il flattait les passions: monseigneur se contenta de lui retirer la^faculté de prêcher.
Les fréquentes visites pastorales sont le meilleur moyen de ramener la foi et la piété dans un diocèse. M. de Sourdis pensa que l'effet de ses visites serait encore plus grand s'il les faisait pefidant le carême. Cette année il décida de se rendre dans Tarchiprêtrie de TEntre-Dordogne. Pour que sa présence fût aussi utile que possible, il se fit précéder partout d'un certain nombre de religieux chargés de préparer les fidèles à la réception des sacrements et surtout à celui de la confirmation. Partout il prêcha lui-même. Le Jeudi-Saint il consacra les saintes huiles dans la collégiale de Saint-Émilion, puis il ordonna treize prêtres et quatre diacres dans l'église de Saint-Jean de Libourne.
Le maire et les jurats de cette ville lui avaient signalé certains abus qui régnaient dans le clergé du pays, et dont les protestants se prévalaient pour décrier le catholicisme et faire des adeptes. Le cardinal réunit tous les ecclésiastiques, et, dans une longue admonestation, les rappela à la pratique des vertus sacerdotales. Il alla ensuite célébrer la solennité de Pâques à Saint-Émilion. Il y reçut deux dépêches qui le rappelèrent brusquement à Bordeaux. La première était du Roi; elle lui apprenait quil avait donné l'ordre au Parlement de mettre en liberté ses officiers et les pauvres maçons, victimes innocentes de cette querelle. Elle lui enjoignait en même temps de se rendre à Paris pour y fournir des explications sur ce qui s'était passé. La seconde lui était adressée par la marquise de Sourdis, sa mère. Elle lui annonçait combien sa famille et ses amis étaient peines du conflit qui existait entre lui et le chapitre ; elle ne lui dissimulait pas que l'excès de son zèle était généralement blâmé; elle lui conseillait d'être plus prudent et de s'accommoder avec le temps. Enfin, elle lui recommandait une grande soumission envers le Roi.
Mais les conseils de la prudence humaine ne pouvaient produire aucun résultat sur un esprit de la trempe du cardinal. 11 avait à peine lu la dépêche du Roi, que déjà, dans sa pensée, sa réponse était toute fiule.
Avant de se rendre aux ordres du souverain, l'archevêque voulut accomplir une promesse qu'il avait faite aux religieux de Cluny établis à Saintes. Ce couvent était de temps immémorial en possession du chef de saint Eutrope, qui vint prêcher la foi dans ces contrées dès les premiers siècles. En 1568, à l'époque où les calvinistes ravageaient la Saintonge, les religieux avaient envoyé cette précieuse relique à Bordeaux, et elle se trouvait déposée dans la primatiale. En 160:2, leurs successeurs la réclamèrent, et le cardinal trouva leur demande juste et légitime. Cependant, pour ne pas priver entièrement son église de ce trésor, il fit faire un buste d'argent représentant un évêque mitre, et il y déposa quelques parcelles du chef du saint. En même temps il annonça à Tévêque de Saintes qu'il rapporterait lui-même la chasse dans l'église de Saint-Eutrope. Le voyage devait durer cinq jours : les ordres les plus précis furent donnés pour recevoir le cortège dans les stations où il devait passer la nuit. Le clergé et les fidèles des contrées environnantes furent invités à se trouver avec croix et b'annières sur le passage du saint; enfin, le cardinal et l'évêque de Saintes prirent toutes les mesures pour que cette translation se fît avec le plus grand éclat, la pompe la plus solennelle.
Le départ fut fixé au 17 avril. Une foule immense se pressait dans les rues de Bordeaux, poussée par la curiosité plus encore que par la piété. Le cortège sortit processionnellement de Saint-André, entouré des personnages les plus éminenls de la ville marchant à pied. La relique, placée sur un brancard élégamment décoré, était portée par deux diacres en dalmntique, et le cardinal la suivait, précédant le clergé et les ordres religieux. Deux bateaux avaient été préparés : l'un, pour recevoir les restes du saint et le cardinal; l'autre, pour porter les chantres de la chapelle du prélat, le clergé qui l'accompagnait à Saintes, et les religieux.
Vers le soir, le cortège arriva à Blaye, où l'attendaient les religieux de Saint-Romain et de Saint-Sauveur, et la relique y fut déposée. Le lendemain, après la messe et le sermon, la procession partit pour Étauliers, où elle devait passer la nuit. Partout, sur son pi^ssage, elle
rencontra les populations rurales vêtues de leurs habits de fête, les confréries avec leurs emblèmes, et les congrégations qui célébraient par leurs chants les louanges du Seigneur. A chaque paroisse on faisait une pose, et les prédicateurs jésuites annonçaient la parole de Dieu.
Le troisième jour, on atteignit les limites du diocèse de Saintes. L'évêque et son clergé attendaient à Tombre d'un bois l'arrivée du cardinal; une foule immense, de tout âge et de tout sexe, bordait la route; de nombreux gentilshommes catholiques, entourés de leur suite, s'échelonnaient de distance en distance, pour annoncer la venue du prince de TÉglise. Une clameur immense de joie et de bonheur salua l'approche du cortège. L'évêque, s'avançant au devant du cardinal, lui présenta la croix, que Son Éminence baisa à genoux. On arriva ainsi jusqu'à l'église du Petit-Niort, que les calvinistes avaient dévastée.
La journée du lendemain fut marquée par un crime odieux. On avait à traverser la ville de Pons. La population était protestante et fanatique, et l'on voyait briller dans les regards une haine sombre et farouche. Au moment où la procession longeait un mur élevé formant la clôture d'un jardin, un homme, qui s'était juché à son sommet, fit rouler une énorme pierre sur le cardinal. Celui-ci ne fut pas atteint, mais la lourde masse en tombant écrasa un petit enfant de chœur qui marchait à côté du prince de TÉglise. Ce forfait resta impuni. Que pouvait-on espérer de juges hostiles au dogme catholique, et portés par leur fanatisme à absoudre, sinon à exalter de semblables actions?
Le 21 au soir, on arriva à Saintes, où la reconnaissance de la population dédommagea le métropolitain de ses fatigues. La relique de l'apôtre de la Saintonge fut provisoirement déposée dans la cathédrale. Le lendemain, le cardinal célébra une messe solennelle, et porta la châsse dans l'église de Saint Eutrope. Les chanoines eussent désiré la garder, mais il leur fit comprendre qu'il était plus conve^ nable de la déposer dans la basilique élevée en l'honneur du saint.
Après un court séjour à Saintes, le cardinal partit pour Paris; «mais, dit Bertheau, remarquez que partout où il passa, c'est touiours luy-mesme. Il ne se trouve en un lieu où on célèbre quelque solennité ou quelque procession, qu'il n'y paraisse dévotement;
mais particulièrement étant arrivé à Paris le jour du Saint-Sacrement, il assista à la procession de sa paroisse en cappa magna cardinalice, bien qu'il y endurât Tincivilité de deux marguilliers qui se mirent audacieusement entre le Saint-Sacrement et lui. Tous les soirs de Toctave, on le voit assister à la procession, laquelle s'y fait d'ordinaire, faisant porter quatre torches ou flambeaux immédiatement devant le Saint-Sacrement, mais non sans rumeurs de quelques chanoines. En somme, bien qu'il fût hors sa résidence, il n'omettait rien du service divin et l'assistance à celui, ainsi que toutes cérémonies desquelles a touiours esté grand observateur. Mais enfin, après avoir vu le Roy et la cour, après plusieurs visites des grands et qu'il voulut prendre congé du Roy pour se rendre à sa résidence. Sa Majesté lui parla asprement sur le trouble arrivé entre son Parlement, lui et son chapitre, touchant la démolition des autels; « qu'elle avait avecq tant de sueurs et de » sang acquis la paix de son royaume; qu'elle avait peine à mettre )) une bonne intelligence entre ses subjects, voire entre ceux qui sont » diférentz en religion, pour le bien de son estât; qu'elle avait vouleu » envoyer à Bordeaux son lieutenant général le maréchal d'Ornano à » ce subject; qu'elle estimait en mesme temps avoir donné un prélat » qui sçaurait si bien s'insinuer les cœurs de tout le monde, qu'il :^ attirerait la bienveillance, et que de la prudence de l'un et de » l'autre, elle avait estimé conserver ces provinces en la paix et » l'obéissance d'une perpétuelle fidélité à sa couronne. Néantmoins » qu'elle en recueillait des fruits tous contraires à ses espérances, par » ses actions et par les mauvaises intelligences arrivées entre son )) parlement et lui et son chapitre, semences de division entre les » esj^rits. A tous qu'il voulait désormais ces mauvaises intelligences )) estre tellement assoupies, qu'elles n'en fissent naistre de plus san- )) glantes à son mescontentement ; si bien qu'à l'advenir il se gou- » vernasl si prudemment avec tous les ordres et corps de cette ville » qu'il ne feust plus en peine de faire le holà pour le maintenir » contre sa justice et ses formalitez, autrement qu'il le tirerait de D Bordeaux. ^ Paroles bien dures, mais auxquelles le prélat respond avecq tout l'honneur et respect et propre à sa personne et dû à Sa Majesté, concluant néantmoins après plusieurs paroles de sa douceur, avecq une pleine liberté, « qu'en ce qui concernait sa charge archié-
» piscopale, il ne s'estait jamais gouverné par la prudence humaine » pour maintenir les esprits en bonne intelligence au désavantage de y> leur conscience, de la gloire de Dieu et mépris de TEglise; que sa » leçon lui estait prescrite par les saints decretz ; qu'il les avait suivis » en cesle action, laquelle Sa Maiesté avait obligatoire de maintenir. » Que s'il avait passé au delà le devoir, qu on en fist monstre pour y y> satisfaire; qu'il s'assurait que le Saint Père, qu'il avait adverti, D prendrait bien se procédure d'une aultre façon que Sa Maiesté; au » reste, qu'il aimait son chapitre, que plusieurs symbolizaient avec )) lui en ceste action, qu'il chérissait les gens du Parlement de Sa » Maiesté comme luy estant donnés de Dieu pour les conduire à leur » salut, mais que tous leurs arrêtés n'estaient pas à l'épreuve de ses » censures quand ils leurs bailleraient un subiect pressant de leur » faire sentir. Et quant à ce que Sa Maiesté disait de le vouloir tirer » de Bordeaux, que ce serait donc en l'arrachant de l'autel. » Et ce dit, quitta Sa Maiesté pour ceste fois, et peu après, ayant pris congé d'elle, se retira dans sa résidence. Ce qui m'a été appris par hommes de qualité et d'honneur présents au discours de l'un et de l'autre. Jugez maintenant de l'esprit, du courage et de la liberté de ce primat, et de ce que tous les prélats feraient et vaudraient contre les puissances séculières, si étant de bonne intelligence, ils usaient de la même liberté, fondée sur l'intention de la gloire de Dieu. y>
Il était établi, par une coutume ancienne à Bordeaux et à Blaye, que les synodes diocésains se tiendraient alternativement dans ces deux villes, et, pendant la tenue de ces assemblées, l'abbé de Saint- Romain était obligé de défrayer le cardinal et sa suite. L'archevêque se rendit immédiatement à Blaye pour présider le synode de cette année ; mais les procès- verbaux en sont perdus, et l'on ignore ce qui s'y décréta. A sonretour à Bordeaux, il trouva un bref du pape Clément YIIl qui, tout en l'exhortant à la douceur et à la patience, approuvait entièrement sa conduite, et lui faisait connaître qu'un blâme sévère avait été adressé au chapitre pour sa rébellion envers lui. En effet, le Souverain Pontife avait écrit en même temps aux chanoines pour leur exprimer tout son mécontentement du peu de respect qu'ils avaient témoigné à leur supérieur : (( Votre conduite à son égard, disait le Souverain Pontife, a été très peu respectueuse, très peu pieuse et très imprudente, pour ne rien dire de plus. y> Il les blâmait ensuite
d'avoir eu recours aux magistrats séculiers, les engageait à quitter la mauvaise voie où ils étaient entrés et les menaçait en termes sévères de les traiter, en cas de résistance, avec toute la rigueur canonique.
Profondément humilié dans son orgueil, le chapitre répondit au Saint Père par un lourd rapport écrit avec emphase, où, après un verbeux éloge des chanoines, une pompeuse énumération de leurs privilèges, il dénonçait avec acrimonie la conduite de Tarchevèque à son égard. Ce n était plus seulement de la démolition des autels qu'il s'agissait : les moindres gestes du prince depuis sa nomination étaient relevés et incriminés; on lui reprochait de n'avoir pas fait part aux chanoines de son élévation au siège pontifical; d'avoir élevé à côté d'eux un trône magnifique, au lieu de se contenter de l'humble stalle illustrée par le vénérable Pey-Berland; on trouvait mauvais qu'il fit des processions, qu'il donnât des autorisations de prêcher, qu'il désignât les prédicateurs, et qu'il se permît de repousser ceux qui avaient été agréés par le chapitre. Enfin, il n'était pas jusqu'au fait d'avoir béni les saintes huiles à Saint-Émilion, et d'y avoir fait le lavement des pieds, qui ne fut, pour le chapitre rebelle, un sujet d'accusation.
Les chanoines adressèrent leur Mémoire au roi en le suppliant de vouloir bien le R\ire parvenir à Rome. Cette conduite était habile, car Henri avait été froissé de voir le cardinal solliciter l'appui du pape. Il chargea donc M. de Béthune, son ambassadeur, de témoigner à Sa Sainteté son déplaisir de la démarche qu'avait faite près d'Elle l'archevêque, et de s'entendre avec le cardinal d'Ossat pour faire valoir les droits des chanoines et en même temps ceux de sa couronne. Sa Sainteté, disait-il, n'ignore (c les privilèges de ce royaume, et comme la possessoire est entre les mains de mes juges et ofiiciers. » 11 écrivit en même temps à d'Ossat de présenter en temps opportun à Clément YIII le Mémoire des chanoines et de faire ses efforts pour effacer dans l'esprit du Souverain Pontife l'impression fâcheuse qu'y avait produite la plainte du cardinal. Enfin, il lit connaître directement au chapitre les ordres qu'il avait donnés à ses mandataires. « Nous écrivons présentement, leur disait-il, au sieur de Béthune, notre ambassadeur, et à notre cousin le cardinal d'OssiU, qu'ils fassent voir votre réponse à Sa Sainteté et lui représentent vos justes raisons, et le faisons d'autant plus volontiers que nous tenons
votre cause estre juste et raisonnable, vous asseurant que quand il se présentera occasion de vous gratifier nous le ferons d'entière affection. » Cependant il ne paraît pas que les démarches de Tambassadeur et du cardinal d'Ossat aient produit un grand effet à la cour de Rome, car, quelque temps après, M. de Neuville, secrétaire du roi, écrivait au chapitre : « Messieurs, le roi a bien volontiers commandé la depesche à Rome que vous avez désirée. Je Fay rendue la plus favorable que j'ay peu. Mais Sa Maiesté eu esté bien aise que l'occasion ne se feust pas présentée de vous témoigner en cela la bonne volonté qu'elle vous porte. Car ces discutions entre M. le cardinal de Sourdis et vous ne peuvent apporter que scandale aux ungs et aux aultres. S'il est moyen de vous servir en aultres endroits, employezmoi, et vous trouverez. Messieurs, votre très affectionné serviteur Neuville. » Ainsi se termina cette affaire, où chacun se donna raison. Le chapitre se fortifiait dans ses prétentions, le Parlement se retranchait derrière la coutume, de peur de changements dans les affaires ecclésiastiques ; le roi adoptait les raisons de ses conseillers. Personne ne rendit justice au cardinal que le pape, qui, dans sa lettre, lui prédisait que de tous ces maux naîtraient de grands biens.
A peine cette tempête était-elle calmée, qu'un nouvel orage menaça d'éclater encore sur la tête du pontife.
Avec notre législation, claire, simple et égale pour tous, nous ne comprenons plus aujourd'hui les formes multiples que prenait en ce temps la justice criminelle. Les citoyens étaient soumis à une multitude de juridictions qui différaient de principes, qui étaient opposées l'une à l'autre, se combattaient, et soumettaient les prévenus à une torture morale avant de les livrer à la question. Il existait surtout deux grandes distinctions : la justice civile et la justice ecclésiastique. Le plus souvent elles étaient divisées sur les questions de compétence; mais il arrivait parfois que la justice civile s'adressait à l'autorité ecclésiastique et invoquait son aide dans ses informations. Ainsi, par exemple, lorsqu'un crime était commis et qu'après de sérieuses recherches la cour de justice qui poursuivait était impuissante à découvrir le coupable, l'Église fulminait un monitoire qui obligeait toutes personnes ayant connaissance du crime d'en faire la révélation.
Or, il arriva qu'un particulier vint soumettre au Parlement un fait
très grave dont il demandait le châtiment. La Cour ne trouva pas les preuves produites assez précises et rejeta sa requête. Le plaignant se résolut à procéder par voie de censures ecclésiastiques et présenta une formule de monitoire à la Congrégation chargée de l'examen de ces matières. La Congrégation, trouvant la demande irrégulière, refusa d'y donner suite. Le requérant se retourna alors vers le Parlement, qui, empressé de donner tort à Tautorité ecclésiastique, rendit un avis aux termes duquel TofTicial était tenu de lancer le monitoire, quelle que fût sa forme et sa teneur. Le cardinal exigea que l'arrêt lui fut signilié en présence de toute la Congrégation réunie, et il répondit à l'huissier : « que ce n'estoit à MM. du Parlement de lui commander n'y enjoindre d'octroyer aucun monitoire; que les saints décretz le laissaient en sa liberté; qu'ayant jugé avec ses examinateurs le subject du présent monitoire non recevable, il ne pouvait passer outre, ce que MM. de la Cour devaient considérer. » Cette réponse suscitait une difficulté insoluble. Quel moyen avait la Cour de faire exécuter sa sentence? Heureusement le plaignant se désista de sa poursuite, et l'affaire fut étouffée. .Niais de ce différend, il résulta comme axiome de droit que la Congrégation d'examen n'était pas tenue d'obéir passivement aux ordres de la Cour, et que lorsqu'il était question de lancer un monitoire, elle devait agir en toute liberté et après sérieux examen. « Ce serait, dit encore Bertheau, mestre fautorité de l'Église bien bas que de l'assubrectir à la puissance séculière et faire que la fille commandast à la mère. »
Toutes ces difficultés, tous ces obstacles n'empêchaient point l'ardent prélat de continuer la réforme qu'il avait entreprise. Lorsqu'il avait tenu son premier synode à Bordeaux, les ecclésiastiques à qui il avait demandé de l'éclairer sur l'état de son archi-diocèse avaient vivement insisté sur l'abus des confidences. On appelait ainsi un acte de simonie par lequel le collateur d'un bénéfice exigeait de celui à qui il le conférait une certaine part dans les revenus. Le scandale était si grand que l'on faisait de ces charges un véritable trafic, et quelles étaient conférées au plus offrant et dernier enchérisseur. M. deSourdis avait obtenu à ce sujet des pouvoirs particuliers du pape; il poursuivit les simoniaques avec la dernière rigueur. Lorsqu'il n'y avait pas de preuves qu'un bénéfice était tenu en confidence, mais que les apparences étaient assez claires pour ne laisser aucune place au doute.
l'archevêque le conférait d'offîce à un ecclésiastique pieux et éclairé. Lorsque la simonie était évidente, il appelait devant lui le confidentiaire et lui représentait Ténoruiité de son crime; s il le voyait repentant, il lui offrait le pardon au nom du Souverain Pontife, à la condition de se démettre des biens mal acquis, lui promettant de le pourvoir ailleurs lorsqu'il aurait expié sa faute par une pénitence suffisante. Il arrivait même qu il en maintenait quelques-uns dans le bénéfice dont ils jouissaient.
Il se trouvait beaucoup de prêtres ainsi pourvus qui avaient pour collateurs des personnages puissants ou élevés en dignité. Ceux-là se retranchaient derrière leurs protecteurs, espérant trouver en eux un appui contre le ciief du diocèse; mais le cardinal, sans se laisser émouvoir, les faisait jeter en prison. Aussitôt, les simoniaques se pourvoyaient devant le Parlement, qui s'empressait d'ordonner leur mise en liberté; mais Tarchevêque les faisait peu après reprendre par ses officiers et reconduire dans sa maison de justice. Cette rigueur devait soulever une explosion d'imprécations et d'anatiièmes. Mais que peut le souffle du vent contre un rocher? Un jour, l'avocat chargé de défendre ses intérêts au Parlement prit la liberté de lui faire connaître le mécontentement général, et il ajouta qu'à sa place il apporterait plus de longanimité dans le règlement de questions aussi brûlantes. « A votre place, répondit vivement le cardinal, j'agirais comme vous le dites, à la mienne, vous agiriez comme je fais! »
L'événement justifia sa conduite : la confidence et la simonie disparurent à tout jamais du diocèse.
Aussi, l'opposition qui régnait déjà dans les hautes classes de la société contre féminent prélat devint-elle générale : chacun s'efforçait de lui susciter quelques nouvelles difficultés ou même de lui contester ses droits les plus évidents.
Les deux faits suivants en sont la preuve :
Il était d'usage, à Bordeaux, que le jour de la Sainte-Catherine il se fît dans l'église des Carmes des exercices publics de philosophie et de littérature Le cardinal ayant été invité à l'un de ces tournois scientifiques, donna l'ordre à l'un de ses maîtres de cérémonies de disposer le lieu où il devait siéger. Il annonça en même temps l'intention de célébrer la messe qui devait précéder les exercices. Pendant que le maître des cérémonies disposait l'autel, survinrent
deux bedeaux de TUniversité, qui revendiquèrent au nom du recteur la préséance dans Téglise. En vain, le mandataire de Tarchevêque leur fit-il observer que le cardinal était supérieur au recteur par sa dignité et sa position, et que, dans une église, la première place appartenait au premier pasteur, surtout lorsqu'il préside aux saints oflices : les bedeaux ne voulurent rien entendre et portèrent leurs plaintes au recteur. Ce personnage était un de ces esprits étroits qui remplacent la dignité par la morgue; il se trouva offensé des prétentions du prince de TÉglise, et dit bien haut qu il ne paraîtrait pas à la séance. L'archevêque le laissa crier et garda sa place.
Lorsque, dans TalTaire des autels, les chanoines écrivirent au pape pour se plaindre de leur chef, ils protestèrent vivement de leur respect pour lui et du désir qu ils avaient de lui prouver leur obéissance dans Tavenir. Or, d'après le pontifical romain, lorsque l'évêque officie solennellement, le premier dignitaire du chœur est tenu de lui servir de prêtre assistant, et deux chanoines revêtus de dalmatiques doivent se placer à ses côtés quand il est sur son trône. Le jour de Saint-André, le doyen et le chapitre refusèrent de se conformer au cérémonial. Le prélat, sans s'émouvoir, déclara qu'il prendrait pour assistant le premier prêtre venu. Cependant, deux chanoines, rougissant pour leurs confrères, s'empressèrent de se mettre à sa disposition, et remplirent près de lui les fonctions de diacre et de sous-diacre d'honneur.
Pendant le courant de Tannée, Tarchevêque-primat avait encore augmenté la somme des griefs que son chapitre formulait contre lui ; c'est que, prenant en pitié quelques humbles prêtres dont les revenus étaient si faibles qu'ils ne pouvaient suffire à leur entretien, il avait uni certains bénéfices à d'autres bénéfices ou à des messes capitulaires.
Ainsi, il avait donné à la Société des bénéficiers de Sainle- Eulalie, alors très pauvre, une chapellenie fondée dans cette église par iMathieu de la Palu. Quelque temps après, étant à Blaye, il avait uni la cure de Bayon au prieuré claustral de Bourg, et avait largement déterminé la portion congrue du vicaire perpétuel. Enfin, faisant droit aux réclamations des chanoines de Cadillac, dont la pauvreté était devenue proverbiale, il avait uni à leur chapitre les cures de IMdensac et d'illats.
Ces modUications étaient considérées comme des énormités, et on accusait le cardinal de violer les canons et d'insulter à la mémoire des morts en ne respectant pas leurs dernières volontés. Cependant, par une bulle de 1309, le pape Clément Y investit Armand de Canteloup et ses successeurs du pouvoir d'unir et de diviser, sans Tasseiitiment du chapitre, tous les bénéfices, cures et dignités. Le cardinal de Sourdis avait d'ailleurs le soin, lorsqu'il décidait de semblables unions, de stipuler de la manière la plus formelle, dans son ordonnance, que les volontés des donateurs seraient toujours respectées et que les services fondés par eux seraient célébrés avec autant de régularité que par le passé.
Au lieu de critiquer son zèle, le clergé eût dû remercier le pontife de sa sollicitude et de sa bienveillance. Il est vrai que plusieurs membres du chapitre avaient à redouter son œil scrutateur, et qu'ils étaient menacés de perdre certains bénéfices irrégulièrement tenus.
Les bénéficiers empiétaient parfois sur les droits des vicaires perpétuels pour le droit de l'étole et la préséance dans les fonctions sacerdotales. Le curé de Saint-Pierre, n'étant pas encore ordonné prêtre, pria fOrdinaire de lui donner un délégué. Le cardinal profita de l'occasion pour édicter un règlement qui maintînt dans son clergé Tesprit de paix et d'union.
Les bénéficiers de cette église se crurent lésés dans leurs droits, et ils lui adressèrent une réclamation par l'intermédiaire de l'abbé Charron, curé de Saint-Siméon, qui faisait partie de leur société. Le cardinal, reconnaissant la légitimité de leur demande, décida qu'à l'avenir le délégué du curé n'aurait au chœur que la dernière place; que le plus ancien des bénéficiers porterait l'étole, et jouirait, conformément aux anciens usages, de tous les droits au temporel eX au spirituel.
Sur ces entrefaites, le temps de TAvent était arrivé. Le cardinal le consacra à visiter les églises de Bordeaux et à y répandre la semence divine. Sa fatigue fut si grande, qu'au jour de Noël il ne put officier dans sa primatiale et qu'il dut se borner à assister de son trône au service divin.