‹ Histoire du cardinal François de SourdisChapitre 8 sur 55 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Continuation des réformes opérées dans le Clergé. — Fondation du séminaire irlandais.

Belle conduite du maréchal d'Ornano.

L'année 4603 devait être plus calme que celle qui venait de s'écouler. Le prince de TÉglise n'eut point à soutenir de ces luttes qui brisent le cœur et fatiguent rintelligence. Il profita du repos qui lui était laissé pour continuer son travail de réforme. L'indication sommaire des mesures qu'il prit suffît pour compléter le tableau de la situation lamentable de son arcbidiocèse. En lisant les ordonnances du cardinal, on songe malgré soi à Sisyphe roulant éternellement son rocher.

M^"" de Sourdis avait pour les pauvres un amour profond. Le jour de l'Epiphanie, il fit choisir quatorze d'entre eux dans les paroisses de la ville. Après les avoir appelés dans son palais, il les fit revêtir d'habillements neufs, et, en les congédiant, il remit à chacun d'eux une pièce d'argent. Le Jeudi-Saint, il fit dans son palais le lavement des pieds aux pauvres, et, pour les renvoyer heureux dans leur fimiille, ses aumôniers eurent ordre de leur donner un quart d'écu. Mais ce n'était pas assez pour lui de ces démonstrations d'apparat; les curés étaient tenus de lui présenter tous les trois mois fétat des indigents de leurs paroisses. On le voyait se rendre, avec ces ecclésiastiques, chez les pauvres honteux, s'asseoir à leur chevet, s'informer de leurs misères, et les soulager par d'abondantes aumônes; et afin que la répartition de ses bienfaits fut équitable, il chercha à perfectionner encore la Société des Dames de la Miséricorde. Il les divisa par paroisses, et les chargea plus spécialement d'en visiter les pauvres et les malades et de lui rendre compte des résultats qu'elles obtiendraient; puis, il les convia à une solennité des plus touchantes, qui émut délicieusement les cœurs.

Les règlements de la Société imposaient à ces dames le devoir d'accueillir les filles pauvres, de les placer, et de chercher autant que possible à les marier à d'honnêtes ouvriers. Il savait que les ressources de la Congrégation étaient bornées, et il sentait le besoin de stimuler la charité publique. Il était d'usage que le jour de TAnnonciation, le chapitre métropolitain se rendît processionnellement à la collégiale de Saint-Seurin. Cette année, le cardinal se réserva d'officier. 11 ordonna aux Dames de la Miséricorde de choisir un certain nombre de jeunes filles parmi les plus pauvres et de les conduire à Saint-Seurin. Après le sermon, il so? plaça sur son trône pontifical : les Dames de la Miséricorde vinrent tour à tour présenter ces humbles protégées. Chacune de ces pauvres filles s'agenouillait devant lui, lui baisait la main, et le prélat, puisant dans un grand bassin, lui remettait une bourse pleine d'argent qui devait servir à sa dot. Cette munificence fit dans le peuple une impression profonde; il commença à comprendre qu'il avait un père et un ami. Et cependant il est si difficile de faire adopter les mesures les plus sages, même lorsqu'elles sont d'un intérêt général, qu'une nouvelle mesure prise par le cardinal provoqua des murmures unanimes.

On célébrait à Bordeaux environ cinquante-sept fêtes obligatoires, ce qui, avec les dimanches, faisait cent neuf jours en moyenne pendant lesquels le travail était interdit. Le cardinal, considérant que les vivres étaient chers et le travail peu abondant, en supprima la moitié, qu'il remit à dévotion. Le peuple en fut très mécontent, et dit publiquement que puisque les anciens les avaient instituées, il fallait les garder. Les prédicateurs eurent peine à lui faire comprendre que l'Église continuait à les célébrer et qu'on était libre de joindre ses prières à celles du clergé.

Ce fut dans l'église Saint-Seurin que le cardinal tint le Synode de 1603. Les statuts qui y furent promulgués sont trop importants pour n'être pas cités intégralement.

1° Défendons aux curés, vicaires et autres prêtres, de dire messe vulgairement appelée sèche aux sépultures des morts, sous peine d'excommunication.

2" Les prêtres arrivant en ce diocèse seront renvoyés vers les Pères Récollets pour subir un examen, selon le saint Concile de Trente; pour

ce fait, et leur attestation rapportée, leur peiinettre ou dénier la célébration de la sainte messe.

3° Nul ne sera reçu à célébrer dans ce diocèse, ni même à l'examen de la Congrégation, qu'au préalable il n'ait représenté les lettres testimoniales de son évêque, ou de celui du diocèse duquel il a parti nouvellement.

Défendons aux curés et vicaires de notre diocèse d'entreprendre l'un sur la charge de l'autre, et de recevoir en confession autres que leurs paroissiens, sans permission de leurs curés, depuis la mi-carême jusques à Pâques, si ce n'est qu'ils aient dispense de nous ou de notre vicaire général.

Toutes les maisons religieuses de cette ville s'abstiendront de donner la sainte communion depuis le jour des Rameaux jusqu'au premier dimanche d'après Pâques, selon le décret imprimé sur ces matières.

Tous les supérieurs des maisons religieuses de cette ville et les recteurs des églises séculières donneront chaque année le catalogue des noms de ceux qui sont approuvés pour confesser en leurs églises dans la première semaine de carême, pour par après les faire imprimer et afficher aux portes des églises....

Sera affichée aux confessionnaux l'oraison par nous ordonné être imprimée pour une plus grande disposition du confesseur et édification des pénitents.

Les prêtres de l'ordre séculier oyant les confessions dans les églises seront revêtus du surplis, et outre les recteurs auront l'étole.

Les confesseurs auront égard à l'habit et décence des pénitents qui se présenteront à eux pour se confesser; et s'ils voient qu'ils aient quelque habit indécent, ou fard, ou poudres, ou telles autres parures du monde, qui sont des marques plutôt de personnes lascives que chrétiennes, on les renverra avec admonition de se mettre en habit décent, pour être par après reçus à la confession, comme aussi ceux qui viendront avec arrogance, présomption ou auires indécences. Et pour ceux qui se présentent avec armes, seront admonestés de les laisser devant d'être admis.

L'on considérera attentivement la préparation de ceux qui se présentent, et si on les voit mal préparés et sans attrition, seront renvoyés.

On représentera librement et sans aucune crainte à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles soient, leur péché, et l'erreur et diflbrmité d'icelui ; et sera gardée la rigueur égale à tous. Ne sera rien demandé pour ladministmtion de ce sacrement.

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S'il se trouve des confidents ou des confidentiaires qui n'aient encore quitté leurs bénéfices ou fait les restitutions requises, ou n'aient obtenu de nous la condonnation des fruits mal reçus, suivant la faculté que nous en avons reçue du Saint-Siège, on les renverra rigoureusement sans absolution, si ce n'est à l'article de la mort.

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Les confesseurs religieux qui assistent les malades s'enquerront des curés de l'état et de la qualité de la personne, si le temps et la commodité le permettent, plutôt que de les confesser; et si le temps ne le permet, leur donneront avis par à peu près de ce qu'ils auront fait par un billet qu'ils laisseront chez le malade.

Seront par nous nommés et ordonnés à l'avenir, en tous les Synodes d'après Pâques, des témoins synodaux pour chaque archiprêtré de notre diocèse, lesquels nous avertirons, ou notre vicaire général, des vie et mœurs et départements des curés et prêtres de l' archiprêtré à eux commis.

Ordonnons que tous les prieurs et curés de notre diocèse porteront ou enverront leurs noms, ensemble le nom de leurs bénéfices, à leurs archiprêtres ou témoins synodaux, lesquels en tiendront registre, et icelui rapporteront dans trois mois à notre Secrétaire.

Et voyant les désordres qui se glissent es archiprêtrés, est enjoint et mandé aux archiprêtrés d'informer des abus et contraventions faites aux décrets du Concile provincial et à nos ordonnances.

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Que tous les prêtres porteraient désormais au Synode leurs bonnet et surplis, et se présenteraient en habit le plus décent que faire se pourrait.

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Que désormais les prêtres porteraient le surplis à manches fermées, mais larges.

Cette mesure, si simple en apparence, souleva des tempêtes dans le chapitre de Saint-André. Nous verrons, plus loin, qu'il fallut pour la régler un arrêt du Grand Conseil.

Ordonnons que désormais à tous les Synodes seront apportés tous les départements des décimes, lesquels seront lus pour savoir la taxe de chaque paroisse.

En outre de ces décisions, le Cardinal rendit l'ordonnance suivante, avec injonction de la publier chaque année au prône :

Déclarons à nos bien-aimés enfants de la présente ville et autres plus proches d'icelle, que pour le désir que nous avons qu'ils soient munis du sacrement de Confirmation, nous le conférerons ordinairement en notre église métropolitaine, chaque année, les jours de lundi d'après les fêtes de Pâques et de Pentecôte, et aussi le lendemain de Noël. Et pour le regard des champs, seront par nous avertis du temps de nos visites, que nous ferons chaque année en l'un des archiprêtrés de notre diocèse, a ce qu'ils aient moyens de se préparer à recevoir un si grand bien.

Cette ordonnance fut suivie ponctuellement par M«' de Sourd is, que rien ne put arrêter dans le cours annuel de ses tournées pastorales.

En outre de ces statuts, Tarchevêque publia d'autres règlements dont voici les plus importants :

Il fut décidé que le sacrement de la Confirmation serait désormais conféré à Saint-André les lundis de Pâques et de Pentecôte et le lendemain de Noël. Un avis donné en temps utile devait indiquer les époques où il serait administré dans les campagnes. Une des grandes diflicultés que M°' de Sourdis ait eues à surmonter, en raison de l'obstination des intéressés, fut de faire observer le décret du Concile provincial sur les sépultures. La licence des temps passés avait fait que chacun se donnait le droit d'enterrer les morts dans les églises. Le Concile tenu à Bordeaux en 1583 avait bien prononcé et réglé; mais personne ne s'était préoccupé d'en faire observer les décrets. Le cardinal rendit l'ordonnance suivante : « Le décret du Concile provincial, touchant les sépultures des défunts et les cimetières, sera étroitement gardé et observé en notre diocèse, et nul sera aucun inhumé es églises sans notre permission, d

Malgré la précision de ce texte, le curé-prieur de Saint-Léonard- Darses se plaignit à rarchevéque de ce qu'au mépris des canons les habitants voulaient ensevelir des morts dans l'église, et user de force

et de violence envers le pasteur. En conséquence, il fit inhibition et défense à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elles fussent, de violer les canons du Concile, soit par la force ou par la ruse, les prévenant qu'en cas de désobéissance une sentence d'excommunication serait fulminée contre elles.

Plusieurs enterrements avaient eu lieu dans l'intérieur de l'église de Baurech : le prélat donna trois semaines aux contrevenants pour procéder à l'exhumation des corps. Ce délai passé , ils devaient se considérer comme ayant encouru la peine de l'excommunication.

Il n'y avait pas dans l'archidiocèse assez de prêtres originaires du pays pour que toutes les paroisses fussent convenablement administrées, et l'on était forcé d'accueillir ceux qui se présentaient du dehors avec des attestations régulières de l'Ordinaire. Le cardinal ordonna que « les vicaires, auparavant d'entrer en charge et de régir aucune église, auront le Concile provincial, les constitutions synodales, les cas réservés et le petit catéchisme de Canisius. » Il interrogeait avec tant de rigueur les candidats sur ce catéchisme, que la crainte d'être repoussés du diocèse les obligea de l'étudier sérieusement, et de faire, sans qu'ils s'en doutassent, un cours de théologie dogmatique.

Aux termes du Concile de Trente, ceux qui aspiraient à recevoir les ordres étaient tenus de se présenter, un mois avant l'ordination, devant le cardinal siégeant en sa Congrégation de l'examen, même lorsqu'ils ne demandaient que la tonsure et les quatre mineurs, (( afin, dit l'ordonnance, qu'ils soient examinés, que nous puissions nous enquérir de leurs vie, mœurs, religion et aultres qualitéz requises par les saincts décretz, et en ce cas qu'ils soient enregistrés; voulons à ces efTects qu'ils nous apportent bonne et deue attestation, tant de leurs curés que maistres d'eschols, et nommément où ils ont apprins les principes et règlements de la doctrine chrestienne. »

Les ecclésiastiques qui se présentaient pour avoir provision de bénéfices furent l'objet des mesures suivantes :

En Congrégation, en octobre : «Et quand à ceulx qui auront obtenu provision de quelque bénéfice en la Cour de Rome, et qui se présenteront pour avoir le visa sur la signature d'ecellu, voulons que l'examen faict de leur capacité, ils apportent bonnes et valables attestations de

leurs bonnes vie, mœurs et religion, autrement ne leur sera délivré aucune provision. t>

En Congrégation, le 8 octobre : « Et pour ceux qui demandent attestations de nous pour se faire pourvoir par Sa Sainteté in forma gratiosa qu on appelle, voulons qu'auparavant qu'ils puissent obtenir aucune lettre testimoniale de nous, ils nous vérifont par bon et suflisant tesmoignage leurs bonnes vies, mœurs et religion catholique, apostolique, romaine, de laquelle il feras possession entre nos mains, premier que nosdites lettres leurs soient délivrées. »

En Congrégation, en octobre et novembre: «Ne sera pourvu d'aucun bénéfice ou fait aucune collation en notre absence, sans Tadvis des énominateurs de nostre Congrégation. »

Ces dispositions embrassaient l'ensemble du diocèse; mais elles n'atteignaient pas les cures ou vicairies perpétuelles dépendantes de la collation du chapitre primatial. Les chanoines tenaient à leurs privilèges, et le prélat exigeait l'observation des canons du Concile de Trente, qui donne le droit d'examen des candidats à l'évéque siégeant en Congrégation d'examen. Enfin, après plusieurs conférences, le chapitre arrêta ce qui suit : « Le chapitre a ordonné que vacation advenant par mort, résignation ou aultrement d'aucune cures ou vicairies perpétuelles à la collation dudit chapitre, que le sepmainier qui sera en rang d'y pourvoir sera tenu de nommer audit chapitre celui auquel il entend faire collation de ladite cure ou vicairie perpétuelle; et ladite nomination faite, le chapitre fera examiner le personnage nommé par trois des énominateurs nommés et approuvez au synode, tels que ledit chapitre voudra choisir et cstre pour ledit examen faict en ladicte église, et l'advis desdits examinateurs rédigé en escript par le scribe dudit chapitre, estre suivant iceluy permis audit sepmainier de faire la collation, si le nommé est trouvé sufllsant et capable. Et déclare ledit chapitre les collations autrement faites nulles et pour non advenues, sinon que celui qui sera nommé eslre été autrefois examiné et jugé par lesdits examinateurs suffisant et capable pour tenir semblable ou plus grand bénéfice. Et pour les vicairies conductices qui doivent être mis aux bénéfices, cures qui peuvent estre tenues particulièrement par lesdits sieurs doyen et chanoines, le chapitre ordonne qu'il n'en sera d'ores et en avant commis aulcun qui auparavant n'ait esté approuvé et obtenu licence générale

ou particulière de M«'' rarchevèque ou son vicaire de servir ou administrer les sacrements dans tout le diocèse ou en quelque paroisse acquise. y>

Cette décision, rendue sur Tinvitation du cardinal, était un premier pas fait vers Tobéissance. Bientôt après, deux occasions se présentèrent au chapitre de protester contre ce qu'il appelait les empiétements de la puissance archiépiscopale; mais le souvenir des menaces que lui avait adressées Clément YIIl lui inspirait encore une crainte salutaire : il se tut et courba docilement la tête.

Le village de Brach, en Médoc, était un lieu écarté et sauvage, n'ayant avec les alentours que des communications difficiles. Il possédait une petite église, des fonts baptismaux et un cimetière; mais il n'avait pas de pasteur, et les habitants étaient obligés d'aller entendre l'office dans la paroisse de Listrac, à deux lieues de leurs demeures. Cependant, ils payaient la dîme au chapitre. Ils s'adressèrent au cardinal et lui exposèrent leurs besoins. M^' de Sourdis fit aussitôt procéder à une enquête, et la plainte de ces pauvres gens s'étant trouvé justifiée, il fit venir devant lui Dubernel, syndic du chapitre. Cet ecclésiastique soutint que Brach était une annexe de Listrac, et qu'il se trouvait dans cette localité un vicaire perpétuel qui était tenu d'administrer les sacrements à Brach. Alléguant ensuite les privilèges du chapitre, il prétendit que cette compagnie ne relevait que du Saint-Siège ; et déclinant la juridiction de l'archevêque, il demanda que l'atfaire fût renvoyée devant des juges compétents. Sans tenir compte de ce système de défense, le cardinal rendit le jour même la sentence suivante : « Yen les pièces et l'enquête, tant de la distance de la paroisse de Brach et de celle de Listrac, que des fonts baptismaux et aultres marques de paroisse qui sont en celle de Brach, nous avons, pour le deu de notre charge, ordonné et ordonnons que sur les fruicts qui se lèvent annuellement à ladite paroisse, sera payé et entretenu ung curé ou vicaire approuvé de nous, pour faire le divin service, d Cet arrêt fut exécuté sans opposition.

Il résulte des moyens de défense produits par le syndic, que le chapitre prétendait, non seulement que l'église métropolitaine était exempte de la juridiction des archevêques, mais encore que cette exemption s'étendait aux cures qui lui sont unies ou dont il avait la

coWaiion y pleno jure. Cependant, par une inconséquence qui prouve le peu de confiance qu'il avait en son droit, il abandonna à la justice de révoque le curé de Saint-Eloy de Bordeaux, qui était sous sa juridiction. Pour des méfaits que Ton ignore, cet ecclésiastique avait été arrête et conduit dans les prisons de Tarcheveque. Il y resta longtemps, sans que le chapitre tentât aucune démarche pour le réclamer. Enfin, il fut condamné à se démettre de sa cure. Toutefois, en raison de son repentir sincère et de sa capacité hors ligne, il fut pourvu d'un autre emploi. Le chapitre ne fit entendre aucune protestation; il y eut plus, il délégua deux de ses membres pour assister à la rédaction des actes qui furent dressés à ce sujet, et les ratifier par leur signature.

Les travaux apostoliques du prélat furent brusquement interrompus par Tordre qu'il reçut du roi de se rendre à Paris. Le pape Clément VIII était vieux et infirme, et chacun jugeait sa fin prochaine. Henri lY savait que sous l'influence de son ennemie, la maison d'Autriche, des débats sérieux surgiraient au sein du futur conclave. Il était donc nécessaire qu'il réunît tous les membres du sacré collège appartenant à la France, et qu'il leur fît connaître ses intentions particulières. Mais ce voyage fut de courte durée : dans la crainte d'événements prochains, le roi se hâta de renvoyer les cardinaux dans leurs diocèses, dès qu'il eut conféré avec eux des intérêts de l'Église gallicane, et leur commanda de préparer leurs équipages pour pouvoir se rendre sans délai à Rome.

Le cardinal profita de son séjour à la Cour pour intéresser le roi en faveur des Jésuites de Bordeaux. Leur église était séparée du collège par la Grand'rue, et les Pères avaient établi un souterrain qui communiquait entre ces deux édifices. Ce souterrain avait été comblé pendant les troubles du siècle précédent. Henri lY en permit la reconstruction.

Pendant ses visites pastorales, tant à Bordeaux que dans les divers archipretrés du diocèse, le cardinal avait été péniblement affocté du délabrement dans lequel on laissait les églises, et du peu de respect que l'on témoignait pour les choses saintes. Au lieu d'être renfermé dans un tabernacle, sur le point culminant de l'autel, de manière à rappeler toujours la présence de Dieu dans ses temples, le Saint-

Sacrement était enfoui, sans aucun signe extérieur, dans des niches creusées dans les parois des murailles ; aucune lampe ne brûlait devant le corps du Seigneur. L'étain était le plus souvent employé à la confection des calices et des custodes dans lesquelles on déposait les hosties destinées à la communion. Au bout de peu de temps, le métal mal entretenu s'oxydait, et Ton se contentait de déposer au fond des coupes un linge blanc qui noircissait bientôt. Le testament du vénérable Pey-Berland nous fait connaître que cet étatde choses existait de temps immémorial. On Teût à peine toléré dans de pauvres églises de campagne, sans ressources et sans revenus, et c'étaient les plus riches, Saint-André et Saint-Seurin, qui donnaient le plus scandaleux exemple de cette négligence. M. de Sourdis défendit de la façon la plus expresse remploi des niches dans les murailles, et l'usage de l'étain pour les calices et les custodes. 11 voulut que les coupes et les patènes de ces vases fussent en argent et dorées à l'intérieur. Il recommanda de placer les saintes espèces dans un tabernacle posé sur l'autel. Ce tabernacle devait être doré intérieurement, ou tout au moins tendu de satin de Bruges, et les custodes recouvertes d'un pavillon de njême étoffe. Il engagea même les églises les plus riches à avoir autant de ces pavillons que le Rituel emploie de couleurs pour les ornements sacerdotaux et d'en changer suivant l'office du jour. Un grand nombre de paroisses étaient trop pauvres pour posséder un ostensoir, il les autorisa à faire surmonter leur custode d'un soleil formé par deux plaques de verre, et garni intérieurement d'un croissant de vermeil, destiné à recevoir l'hostie offerte à la vénération publique. Enfin, pour que les bijoutiers ne travaillassent pas en vain et ne fussent pas exposés à des mécomptes, il détermina avec eux la forme et les dimensions des vases sacrés qui seraient confectionnés désormais. Ainsi, tout marchait de pair : la réforme dans les mœurs, le progrès dans renseignement, l'ordre et la pompe dans les cérémonies, l'administration régulière des sacrements, le respect dû aux choses saintes. Mais tout cela n'était encore que des germes sortis de terre, et encore exposés à l'inclémence des saisons. Que de temps devait s'écouler avant que la moisson ne fût mûre et digne d'être offerte au Seigneur !

Lorsque, après son sacre, M. de Sourdis était venu chercher à

Rome le chapeau et le pallium, il avait contracté une très étroite intimité avec le Père de la Rochefoucault, abbé de Saint-Martin de Tours et frère du cardinal du même nom. Ce prélat avait, comme le Souverain Pontife, comme le sacré collège tout entier, apprécié à leur juste valeur les rares qualités du jeune prince de TÉglise, et il le savait incapable de résister à Tappel de la charité, quelque pénible qu'il pût être, surtout s il devait en résulter la plus grande gloire de Dieu.

On sait quelle affreuse persécution ravageait alors l'Irlande : le catholicisme était proscrit, et le Pouvoir prodiguait des récompenses aux misérables qui pouvaient apporter au bourreau la tète d'un prêtre ou d'un évêque. Le clergé irlandais s'était dispersé. La France hospitalière leur avait ouvert ses bras, et différentes maisons de retraite s'étaient fondées à Douai, Saint-Omer et à Paris. Mais derrière cette génération frappée par le malheur et décimée chaque jour par la vieillesse, s'élevait une génération ardente de jeunes lévites brûlant d'amour pour la patrie, pleins de zèle pour la religion. Après s'être initiés aux vertus sacerdotales et à la science ecclésiastique, ils avaient résolu de retourner en Irlande et de s'y vouer au soulagement de leurs frères persécutés. Mais il fallait que leur mission fût approuvée par le Saint Père : ils se rendirent donc à Rome, en IGOO, au nombre de dix-huit, guidés par le jeune Dermoth de Maccarthy, issu d'une des plus illustres familles du diocèse d'Yorck. Ils furent accueillis avec une bonté toute paternelle par Clément YIII, qui approuva leur projet et ordonna prêtre le jeune chef de la mission.

Mais au moment de partir, la grandeur de leur tache se révéla à leurs yeux, avec ses difficultés et ses périls.

La mort ne les épouvantait pas, ils y étaient préparés; mais que deviendraient-ils si tous les ports de l'Irlande leur étaient fermés, et si la vigilance des sbires de TAngleterre s'opposait à leur débarquement? Un jour qu'ils discouraient tristement sur toutes ces choses devant l'abbé de La Rochefoucault, le prélat lit d'un mot briller à leurs yeux un rayon d'espoir inattendu. «Si votre navire est repoussé de la côte, leur dit-il, faites voile sur Bordeaux, et allez sans hésiter frapper à la^porte]^du palais archiépiscopal. Contentez-vous de dire alors à M. de Sourdis qui vous êtes et que c'est moi qui vous envoie. ï) Ces simples paroles furent accueillies j»ar la jeune counnunauté

comme un ordre venu du ciel. Les jeunes apôtres partirent pleins de courage. Mais ce qu ils avaient prévu arriva. A peine avaient-ils salué le sol de la patrie, qu'un arrêt de proscription les obligea à se réembarquer. Ils errèrent pendant quelque temps le long de la côte, mais partout les attendaient des fers et des bourreaux. Enfin, vaincus par le malheur, à bout de ressources, ils suivirent le conseil de M. de La Rochefoucault, et se rendirent à Bordeaux.

Lorsqu'ils arrivèrent à la demeure de rarchevêque, le prélat présidait la Congrégation d'examen. A peine lui avaient-ils fait connaître le motif de leur présence et le nom de celui qui les envoyait, que monseigneur, se levant de son siège, les embrassa avec effusion et les assura qu ils trouveraient près de lui tous les secours dont ils avaient besoin. Il leur assigna l'église de Sainl-Eutrope, pour y faire leurs exercices, et leur donna une maison pour leur servir de retraite. Peu après, il les institua en une Congrégation dont il rédigea les règlements, qui furent approuvés l'année suivante par le pape. Telle fut l'origine du Séminaire Irlandais de Bordeaux, que 1793 fit fermer, et qui enrichit de belles pages Vhistoire de l'Église d'Irlande.

Il a été suffisamment parlé dans les chapitres précédents de l'exactitude scrupuleuse que le cardinal apportait à observer le temps de l'Avent et les autres époques liturgiques de l'année. Aussi, n'y seraiton pas revenu si le Mémorial de 1603 ne constatait encore l'orgueil ridicule et l'opposition déplacée du chapitre. « Monseigneur le cardinal, officiant à Noël, aux premières vêpres, matines et messes de minuit, et aux secondes vêpres, il y eut de grandes difficultés. D'aultant que messieurs l'archidiacre Morcan et le thrésorier Desaigues ne voulurent point assister à dextris et à sinisiris avec des tuniques et dalmatiques, comme il est enseigné dans le vieil pontifical de Paul troisième; ainsi vouloyent-ils assister aux pluvialibus, qui fut cause que Monseigneur eut pour ses assistansM.de Lartigues, archidiacre de Cernez; pour prêtres assistans messieurs Le Yénier et de la Gousture, chanoynes; pour diacre et soulz-diacre Sigonac et Louyer, aussi chanoynes, difficulté qui n'empescha pas toutesfois que tous ces messieurs du chapitre vinssent ad oscuhim pacis. »

Le Mémorial ajoute que le cardinal eut alors un moment de douce joie qui le dédommagea amplement de ces mesquines tracasseries.

Lorsque les chanoines eurent reçu le baiser de paix, on vit le maire de la ville, le vieux maréchal d'Ornano, se lever de son siège et s'agenouiller au pied du tnjne pontifical pour baiser la main de Tarchevèque. Le cardinal, profondément ému, se hâta de le relever et l'embrassa avec etlusion. Certes, il y avait de la foi dans ces temps où un guerrier, illustré par vingt combats, venait, devant tous, courber la tète sous la main des prêtres de TÉglise de Dieu.

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