‹ Histoire du cardinal François de SourdisChapitre 9 sur 55 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Dévotions du commencement de l'année. — Visite de quelques évêques au cardinal. — Réforme du couvent de la Grande-Observance des Annonciades. — Excommunication du bénéficier de Saint-Pierre. — Le Chapitre de Saintes. — Police intérieure des églises. — Règlements sur la librairie. — Société de Sainte-Marthe à Saint -Macaire, — Les Capucins de Cadillac — Donation des jurats aux Jésuites et aux Chartreux. — Règlements divers.— L'assemblée provinciale du clergé. — Famine et peste à Bordeaux. — Départ du cardinal pour Rome.

Le commencement de Tannée 160-4 donna aux populations de la Guienne des espérances qui ne devaient pas se réaliser. L'agitation politique était calmée, et la noblesse, si longtemps divisée d'opinions et de drapeaux, s'était enfin ralliée au panache blanc du Béarnais. On chercha à oublier dans le plaisir et le tumulte les angoisses des longues années de dissensions intestines, et ce ne furent par toute la ville que mascarades, carrousels, bals. Pour calmer l'effervescence des esprits et diminuer la licence qu'entraînent après elles ces fêtes tumultueuses, l'archevêque ordonna les oraisons de 40 heures dans réglise des Récollets (^). Le chapitre se fit un devoir de l'y accompagner, et s'associa pleinement à ses intentions. La nouvelle de la mort de M""^ de Bar, sœur du roi, vint arrêter dans leur élan les fêtes du carnaval.

Au bruit de la fin prochaine du pape et du départ du cardinal pour Rome, M^' de Sourdis eut la visite de l'archevêque d'Auch, des évêques de iMirepoix, de Rayonne et de Vannes. 11 accueillit ces prélats avec la plus grande distinction. Avec cette urbanité exquise, ce tact parfait d'un grand seigneur, il leur donna toutes les occasions de se produire, et se fit remplacer par eux dans toutes les fêtes solennelles.

Son intention était que ses égards envers des évêques étrangers servît de modèle à son clergé, et contribuât à maintenir parmi les

(') L'institution de l'Oraison des quarante heures est d'origine récente; elle a été fondée par le P. Joseph de Ferno, capucin milanais, mort en 1561.

prêtres Tesprit de charité, de bienveillance et de confraternité. « Car je veux, disait-il, quand un curé ira dans Téglise d'un autre, que cesluy-ci le prie de fiiire TofTice, de prescher et de faire les auUres actions de sa charge, estimant ainsi concilier les affections entre les ecclésiastiques, pour les produire ensuite dedans leurs peuples. »

Cette conduite si sage donna à réfléchir aux clianoines; ils sentirent qu'en afTectant une rudesse inipolie envers leur chef spirituel, ils saliénaient toutes les sympathies, et ils résolurent d'apporter plus de formes et de convenances dans leurs relations avec lui. Pendant les fonctions de la Semaine Sainte, ils se firent un devoir de l'assister dans les divers offices prescrits par le Rituel, et le Jeudi-Saint ils vinrent tous recevoir la communion de sa main. Malheureusement cet accord ne fut que passager, et le démon de la discorde vint peu après troubler les esprits.

Le cardinal se préoccupait surtout de la réforme des couvents; il pensait avec raison que ceux qui ont la direction des âmes doivent donner l'exemple de la perfection. Le monastère de la Grande- Observance de Bordeaux fut le premier établissement religieux qui devint Fobjet de sa sollicitude. Il existait entre les Franciscains et les Récollets des dissentiments fâcheux. Le général de yordre de Saint-François était venu à Bordeaux tenir le chapitre général. M^' de Sourdis profita de sa présence pour rétablir l'union et la concorde entre ces deux corps. Pour remercier le P. Général du concours qu'il lai prêta en cette occasion, il présida la procession générale que les religieux firent à la primatiale, et assista, avec les évéques de Vannes et de Mirepoix, aux controverses théologiques qu'ils soutinrent publiquement entre eux.

L'ordre des Annonciades doit son origine à sainte Jeanne de Valois, première femme de Louis XIL Depuis l'année 152:2, il en existait à Bordeaux, rue Mingin, une Maison qui avait été fondée par M'"' Jacquette Andron de Lansac, femme d'Alexandre de Saint- Galais, ambassadeur de France en Espagne et en Suisse. — Mais ces religieuses n'avaient jamais rempli le but que s'était proposé leur bienfaitrice. — Moins de vingt ans après, un grand nombre d'entre elles, séduites par lés perfides doctrines des ministres protestants, s'échappèrent de leur couvent pour rentrer dans le monde. Le

Parlement fut obligé d'enjoindre par arrêt à leur Provincial de procéder à Tarrestation et « à la correction des fugitives. »

Plusieurs causes les excitaient sans cesse au relâchement. Elles appartenaient, pour la plupart, à des familles riches et puissantes dont rinfluence faisait facilement abaisser la barrière qui les séparait du cloître; puis, elles portaient un costume très élégant dans sa bizarrerie, et la coquetterie naturelle à leur sexe les encourageait à recevoir des visites qui leur permettaient de se produire dans leurs atours. C'était une robe gris-brun, à corsage rouge, que recouvrait un long manteau bleu céleste. Un voile noir retombait en plis savants sur une guimpe d'une extrême blancheur, que traversait un large ruban bleu auquel pendait l'effigie de sainte Jeanne empreinte sur un médaillon d'argent. A l'arrivée du cardinal-archevêque, la clôture n'existait plus; les religieuses recevaient leurs parents jusque dans l'intérieur de la maison, les reconduisaient jusqu'à la porte extérieure, et y achevaient leurs longs entretiens. — M. de Sourdis rendit une ordonnance qui défendent à toutes personnes, quelles que fussent leur condition et leur qualité, d'entrer dans le monastère, ou même de stationner entre les deux portes, sans une permission écrite de sa main. Il fut interdit aux religieuses, sous les mêmes peines, de recevoir aucun étranger et d'avoir à la porte aucun colloque avec qui que ce fût. Cet avertissement fut respecté pendant quelque temps; mais bientôt les Annonciades revinrent à leurs anciennes habitudes, et provoquèrent de nouvelles censures, comme on le verra plus tard.

Il y avait à l'église paroissiale de Saint-Pierre de Bordeaux un prêtre qui cumulait un bénéfice avec les fonctions de sacriste. Ce fait constituait une violation des canons. L'archevêque l'invita à diverses reprises à opter entre ces deux charges; mais le prêtre se savait soutenu par quelques personnes qui avaient du crédit au Parlement, et dont il entendait parfois les confessions. Il affecta de n'accorder aucune attention aux ordres qu'il recevait, et le cardinal, poussé à bout par son obstination, le frappa d'une excommunication. Le prêtre rebelle répondit à l'huissier chargé de lui signifier la sentence, que cette excommunication ne pouvait l'empêcher d'exécuter sa charge de prêtre et de bénéficier, car elle était nulle et sans

valeur; que, néanmoins, il s'en rendait appelant comme d'abus. Mais le Parlement refusa d'accueillir sa requête, et le malheureux, abandonné de tous, fut obligé d'implorer aux genoux de Farchevèque un pardon qui ne se fit pas attendre.

Vers le môme temps, le Parlement dut intervenir pour réprimer les désordres qui s'étaient introduits dans le chapitre de Saintes. Ce chapitre avait de grands privilèges, et les chanoines en profitaient pour s'abstenir presque entièrement d'assister au service canonial. Cet abus était tellement invétéré, qu'au lieu de s'efforcer à le détruire, on avait cru devoir le régulariser. L'évêque se désolait de cet état de choses, sanctionné par une délibération capitulaire. Les fidèles se plaignaient aussi de la violation flagrante des saints canons. Enfin, le Parlement fut saisi par appel de cette affaire. La Cour, se fondant sur les décrets d'un Concile de Bordeaux de 1582, enjoignit aux chanoines d'observer la résidence, ordonnant que tous ceux qui contreviendraient à son arrêt seraient privés des revenus de leur prébende.

La distribution du pain bénit dans les églises donnait lieu à des scènes déplorables. Le cardinal rendit l'ordonnance suivante :

(c Estant adverti et ayant veu les désordres, scandales et insolences qui se commettent bien souvent es-églises de notre archidiocèse, sur la distribution du pain béni, et mesme sçachant que plusieurs pollusions desdites églises se sont ensuivies par des querelles et battemens fails avec grande effusion de sang par plusieurs personnes, soubz prétexte de rang et préséances par elles prétendues. A ces causes, désirant obvier aux désordres et pollusions, et afin que le divin service soit fait avec toute modestie et révérence et sans aucun trouble : avons ordonné et ordonnons par ces présentes, que désormais le pain béni sera porté, à l'yssue de la grand'messe, à la porte de l'église ou aultre endroit commode où un chacun en pourra prendre à sa commodité, sans aucun trouble, scandale, ni désordre. »

Les conseils de fabrique n'avaient pas encore l'habitude de mettre en adjudication la location des chaises et des bancs dont se servent les personnes qui assistent au service divin. Quelques spéculateurs s ingéraient d'en apporter, et la concurrence qu'ils se faisaient entre eux occasionnait des désordres et troublait même le service divin.

Le cardinal défendit Tintroduclion de ces bancs avant rachèvement de la erand'inesse.

Les inonitoires dressés par les notaires étant souvent rédigés par eux dans des formes contraires aux canons, le cardinal leur retira la faculté de dresser ces actes, et commit deux tabellions qui en furent exclusivement chargés.

Enfin, il menaça d'excommunication tout imprimeur ou libraire qui exposerait en vente des livres qui n auraient pas été soumis à Texamen des théologiens nommés par lui.

Cette ordonnance fut rendue pour mettre un terme à une propagande anti-religieuse dont le progrès attristait tous les bons esprits. Elle n'atteignit cependant pas d'une manière complète le but que s'était proposé le cardinal; car, en 1610, les libraires furent obligés de s'adresser au Parlement pour « réprimer la licence effrénée de vendre des livres, y) Ils firent réduire en maîtrise jurée l'industrie de la librairie, et dressèrent des statuts qui furent homologués par le Roi et le Parlement. (( De quoy, dit le chroniqueur Dalesme, ladite ville s'est bonifiée de beaucoup, et les personnes litérées ont receu grande commodité au recouvrement de toutes sortes de livres, y ayant quantité de libraires tenant boutique, au lieu qu'auparavant n'en y avoit que deux ou trois mal assortis en livres. î>

Il faut mentionner ici la fondation d'un couvent de Capucins à Cadillac, par le duc d'Épernon. Le cardinal de Sourdis en posa la première pierre, le 15 mai 160-4, en présence du duc et d'une réunion considérable de la noblesse. L'église fut commencée, en 1606, sous le vocable de saint Louis. En 1624, ces religieux obtinrent l'autorisation d'entendre au tribunal de la pénitence le duc et les officiers de sa maison.

Ce fut un Capucin qui eut la pénible tâche de préparer d'Épernon à la mort, alors que vieux, infirme, il dévorait dans la retraite la douleur d'avoir été terrassé par Richelieu, et celle plus grande encore d'avoir été obligé de faire amende honorable, à genoux et nu-tête, aux pieds de Fleuri de Sourdis, frère et successeur du cardinal dans Varchevêché de Rordeaux, qu'il avait audacieusement insulté.

Vers la même époque, les jurais volèrent une somme de 0,000 livres à prendre ce sur le pied fourchou. » Une moitié de cette somme fut donnée aux Jésuites pour rebâtir leur maison. Les Chartreux reçurent Taulre moitié pour la construction d'un monastère qu'ils se proposaient d'élever dans les marais hors de la ville. Cet établissement ne fut réellement fondé que quelques années plus lard par la volonté du cardinal de Sourdis.

Le synode annuel se tint celte année dans Téglise métropolitaine. Il n'y en eut pas à Blaye, et tous les prêtres du diocèse se rendirent à Bordeaux. On a perdu les actes qui y furent promulgués; mais on en a conservé divers autres qui furent édictés par le cardinal pendant le cours de Tannée. Ces ordonnances rappellent celles des années précédentes et prouvent Tcsprit de persévérance dont le pontife est animé.

Il prescrit de ne laisser célébrer les saints mystères par aucun prêtre étranger qui n'aurait pas ses lettres testimoniales en règle. Il renouvelle aux religieux de Saint-Emilion la défense d'administrer les sacrements sans sa permission. Il ordonne qu'à l'avenir les clercs séculiers qui se présenteront au diaconat seront tenus de déposer chez l'otUcial un certificat en due forme, constatant que leur patrimoine ou le revenu des bénéfices dont ils ont la jouissance est suffisant pour leur donner « viclum et vestitum. y>

Aucun prédicateur ne pourra monter en chaire sans avoir donné un sermon devant des examinateurs spéciaux et sans une permission écrite.

L'église de Saint-Eutrope était le lieu ordinairement désigné pour ces exercices, et farchevêque se faisait souvent un devoir d'y assister.

Il s'était établi à Saint-Macaire une Société de treize dames de charité, sous l'invocation de sainte Marthe, dans le but de visiter les malades, de leur porter des secours et de quêter pour eux. Elles devaient se réunir une fois par semaine, et s'astreindre à diverses pratiques de piété. Le cardinal approuva leurs statuts le 30 mars IGOi. Cette Société trouva de nombreux imitateurs. On la vit s'établir successivement à Bordeaux, dans les deux paroisses

de Sainte-Eulalic et de Saint-Rcmy, à Bourg, à Libourne et à Preignac.

La province de Bordeaux et celle de Lyon étaient en possession de nommer les agents généraux du clergé qui devaient entrer en charge Tannée suivante; à l'assemblée générale du clergé, M. de Sourdis réunit ses suffragants pour élire les députés de la province. Cette réunion se tint au palais archiépiscopal ; elle choisit pour son agent général M. Lartigues, archidiacre de Saint-André. iVesseigneurs d'Agen et de Maillezais furent élus comme représentant l'ordre des évêques; le grand chantre de Saint-André, les doyens des cathédrales de Saintes et de Sarlat furent désignés comme les députés du second ordre du clergé.

Lorsque Télection fut terminée, le cardinal annonça à cette assemblée la nécessité où il était de partir pour Rome. 11 engagea les députés à faire leurs efforts pour obtenir du roi la promulgation du Concile de Trente; il leur recommanda surtout beaucoup de prudence, de fermeté et de modération à l'égard des religionnaires. Ces conseils étaient loin d'être superflus. Le duc de Bouillon, alors en révolte ouverte envers Henri IV, s'était rendu dans le Limousin et la Saintonge, pour provoquer le soulèvement des protestants. Les calvinistes de la Guienne n'avaient pas répondu à son appel. La présence de Sully à Poitiers (^) avait suffi pour les maintenir dans le devoir. Mais il existait parmi eux une sourde fermentation. Dès l'année 1562, il s'était établi à Bordeaux, dans le quartier de la Rousselle, un temple protestant, qu'un président au Parlement avait ouvert dans sa maison (^). Les calvinistes invoquaient ce précédent pour avoir un cimetière et exposer publiquement leurs doctrines. Jusqu'alors les jurats avaient toujours résisté; mais les ministres n'en continuaient pas moins leur propagande, et ils étaient soutenus par un certain nombre de personnages, qui, après avoir embrassé le catholicisme dans un intérêt purement humain, l'attaquaient sourdement, et lui faisaient plus de mal que s'ils avaient persévéré dans leur fausse croyance.

L'assemblée générale du clergé demanda des châtiments contre

(') Chronique Bourdeloise, p. 113.

(-) GauH^vcIcslu, Mémoires inédits.

CCS prétendus catholiques; mais, à sa prière, le roi remplaça la peine de mort prononcée contre les émigrants par celle des galères. Les représentants du clergé de Bordeaux eussent désiré que la condamnation fût moins sévère encore.

Henri IV retira les brevets des imprimeurs protestants et défendit aux ministres d'attaquer les dogmes du catholicisme. Mais, de même qu'il Tavait déjà fait en 1598, il refusa au clergé la publication du Concile de Trente, alléguant les difficultés du moment et les embarras de rÉtat.

Dans le mois de novembre, M. de Sourdis se rendit à Rome, pour se conformer aux ordres du roi, et il y passa la fm de Tannée 1604 et le commencement de l'année 1605.

Mais avant de quitter son diocèse, il eut encore bien des misères à soulager. La récolte avait manqué en Guienne. Par suite de Fabsurdité de la législation d'alors, qui défendait le transport des grains d'une province à l'autre, les campagnes se trouvèrent dans le plus alfreux dénûment. Bordeaux avait une abondante réserve en céréales; les j lirais en interdirent l'exportation. Le cardinal envoya aux paroisses les plus pauvres toute la partie de ses revenus dont il pouvait disposer, se réservant à peine ce qu'il lui fallait pour subvenir aux frais de son voyage.

En même temps, il avait appris que la peste avait éclaté à Blaye (^), et que le fléau, étendant chaque jour ses ravages, menaçait d'atteindre sa ville métropolitaine. Son cœur de père fut profondément déchiré au récit de ces douloureux événements; il songea un instant à rester en France; mais les ordres du roi étaient si positifs, les intérêts de l'Église étaient si profondément engagés dans la lutte qui allait se produire au prochain conclave, qu'il eiit manqué à tous ses devoirs comme prince de l'Eglise, envers la catholicité entière, s'il ne s'était rendu à Rome. Il ne put donc qu'implorer la mère de Dieu, et placer son diocèse sous sa toute-puissante protection.

(') Chronique bourdeloise, p. 115.

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