L'ACTION PASTORALE
LA VISITE DIOCESAINE. — CONSTRUCTIONS ET CONSECRATIONS D'E- GLISES.— LA LOI DU DIMANCHE. — LA FAMILLE SANCTIFIÉE. — LES CLASSES CULTIVÉES. — LES OEUVRES ET LES HOMMES DE CHARITÉ. — LES PAYSANS ; LES ENFANTS INFIRMES. — LES AMES GUÉRIES. — LES FILLES DU CLOITRE. — DIRECTION RELIGIEUSE. — LES PRÊTRES ET LES OBLATS. — THÉOPHANE VÉNARD. — JUBILÉ SACERDOTAL DE MGR ANGEBAULT.
L'Évêqiie de Poitiers aimait tendrement son Eglise. « Je suis lié à Poitiers, écrivait-il à un ami. L'Ecriture a dit: Alligatus es iixori : noli quœrere solutionem. Etes-vous lié à une épouse, ne cherchez pas à vous délier. Ce n'est pas vous, mon ami, qui voudriez me prêcher le divorce. L'Eglise d'ailleurs est trop douce compagne pour que l'on puisse décliner les exigences de ce mariage, vrai type du mariage chrétien, tel que vous avez le bonheur de le connaître. »
Ainsi s'excusait-il de ne pouvoir accepter des invitations qui l'éloignaient de Poitiers et de son diocèse : « C'est de plus en plus rarement que nous nous absentons, disait sa troisième Relation au Pape ; et jamais nous ne le faisons sans une utilité majem:e,
soit pour prendre les eaux thermales pendant quelques semaines, soit pour prêcher sur la demande de nos frères les évêques, dans quelques circonstances extraordinaires. » C'est donc à la tête de son diocèse que nous allons le montrer, même parmi ses grandes luttes, tout attaché et dévoué au ministère des âmes, en remontant des petits aux grands, jusqu'aux sommets de la hiérarchie religieuse.
A l'époque où nous en sommes arrivés de cette histoire, 1864, Mgr Pie avait achevé la seconde visite complète de son diocèse, et il était bien près d'achever la troisième. « Lorsque nous l'aurons terminée, disait le même rapport, et qu'avant visité en personne toutes les paroisses, même les plus petites et les plus éloignées, nous aurons pris de nos propres yeux une connaissance sommaire de leur état matériel et spirituel, nous ferons alors, selon les saints canons, une visite plus approfondie de chacune des églises décanales, ce qu'avec la grâce de Dieu, nous entreprendrons dans les quatre années suivantes. Pendant ce même temps, les églises moindres ou succursales seront visitées par nos vicaires généraux, qui nous en feront leur rapport. » Mgr Pie avait dit à ses prêtres, dès l'année 1855 : « 11 y aurait, pour le bon gouvernement des paroisses, une utilité réelle à ce que la visite régulière en fût faite désormais périodiquement, soit par nous, soit en notre nom. 11 naîtrait de là une force et un appui dont manquent aujourd'hui les prêtres laissés à eux-mêmes; et, moj^ennant les procès-verbaux qui nous seraient adressés, la cause des édifices sacrés et des divers intérêts paroissiaux nous deviendrait plus facile à soutenir devant les autorités communales et départementales. » Il régularisa ce service des visites, pour tout le temps de son épiscopat.
La construction ou la réparation des édifices sacrés, dont l'Evêque vient de parler, furent une des grandes
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œuvres et restent une des plus grandes gloires de son administration. Quand aujourd'hui on parcourt les riantes campagnes du Poitou et de la Vendée, on voit s élever, sur tous les points, des flèches qui surmontent d'élégantes églises encore blanches de jeunesse. Elles datent presque toutes de cette époque féconde. Dès 1865, la Relation de l'Evêque au Souverain Pontife ne comptait pas moins de ciuaranle-sept églises consacrées par ses mains. Ce nombre sera presque doublé dix ans plus tard.
Mgr Pie s'employait très activement à cette œuvre. Peu versé dans les arts de la musique et de la peinture, dont il entendait mieux la pensée générale que le mérite artistique, il avait le goût et la science de l'architecture, qu'il comprenait et jugeait avec cet instinct du grand qui était le fond de sa nature. Habituellement il prêchait aux solennités de ces consécrations. Une de ses idées -mères sur ce sujet était celle-ci .• « Quand Dieu a fait l'univers, il a bâti la maison de l'homme ; quand l'homme bâtit un temple, il iait la maison de Dieu ». Il proclamait que nulle part n'éclate mieux que dans nos temples le premier des attributs de Dieu : la charité. Promenant son auditoire de la chaire à l'autel, des fonts baptismaux au confessionnal, il lui disait à chaque station : « Ecrivez ici encore : Bonté, charité de Dieu ! » Et ce lui était le sujet d'utiles instructions. Enfin il en concluait le devoir pour les fidèles de se rendre assidus au temple qu'ils avaient élevé. « Vous n'avez pas voulu créer une solitude », leur répétait-il. Il leur laissait pour devise : Aliaria tua, Domine virtutum! Déplus, il leur faisait considérer leurs âmes, comme les pierres vivantes d'un autre temple qu'il fallait construire ou réparer. Quelquefois aussi, portant leurs regards plus loin que leur village ou leur ville, il les faisait aspirer à la reconstruction de la France en
ruine. L'histoire du pa3's ou celle du patron de la paroisse lui fournissait des souvenirs qui se tournaient en enseignements d'un intérêt intime. Souvenirs et discours avaient pour but de rendre plus sacrée aux peuples la demeure de Dieu : « Là où la religion envers les temples est refroidie, écrivait-il, là où l'honneur des saints est oublié^ le ciel a coutume de refuser aux établissements humains la solidité et la durée que les hommes disputent aux institutions sacrées. » Il en revenait toujours là.
Dans ses visites pastorales, se sachant le débiteur de tous, il se donnait à tous avec cette grâce de charité et de condescendance qui lui gagnait toutes les classes. Sans jamais se rendre familier, et avec ce grand air de noblesse qui rend la bonté plus touchante, il savait toujours trouver des paroles aimables pour ces populations qui étaient fières de lui. 11 disait aux paysans avec lesquels il traitait, des choses à leur portée, très agréables, très paternelles, se montrant si bien au courant de leurs habitudes, de leurs occupations ou de leurs professions, qu'ils en étaient émerveillés autant que reconnaissants. Avait-il à entendre tel discours municipal dont la rhétorique villageoise mettait à la torture le sérieux de son entourage, sa gravité imperturbable commandait celle des autres, et rien dans sa réponse respectueuse et bienveillante ne trahissait même l'étonnement par un sourire. S'adressait-il aux enfants qu'il allait confirmer, il se faisait comprendre d'eux par des comparaisons faciles et naturelles. Le Saint-Esprit, l'Esprit de force, c'est l'appui, le tuteur que l'on donne à la plante, lorsqu'en grandissant elle est plus exposée au vent et à l'orage. Il leur disait surtout des faits tirés de la Bible ou de l'histoire de l'EgHse, qu il racontait à ravir .
Si. dans le cours de ces tournées, il descendait
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chez les notables de l'endroit, il ne manquait guère d'y laisser quelques paroles utiles. Parfois, en chaire, préoccupé d'une ame qu'on lui avait signalée, il visait discrètement cette intelligence à éclairer, cette conscience à redresser. — « Monseigneur, lui disait quelqu'un, il me semble que ce matin vous avez prêché pour moi ? — Et pour d'autres, Monsieur, mais vous me pardonnerez bien de penser beaucoup à vous qui, pour me recevoir si bien, avez tant pensé à moi. » Souvent un mot pareil ouvrait la porte à de plus profonds entretiens.
Une des choses qu'il recommandait le plus habituellement dans ses tournées pastorales, c'était l'observation de la loi du dimanche. «Chaque fois, écrit-il, que nous avons visité les diverses paroisses de ce diocèse, nousn'avons jamais omis, en tête de toutes nos autres recommandations, d'insister sur la fidèle observance du dimanche. Nous ne croyons pas y avoir manqué une seule fois. » Le modèle quil s'était proposé à cet égard était Mgr de Prilly, évêque de Châlons, qui, après avoir prêché sur ce commandement toute sa vie, voulut le faire encore après sa mort, et demanda que l'on gravât sur la pierre de son tombeau : Souviens-toi de sanctifier le dimanche! — « Et nous, disait Mgr Pie, nous voudrions qu'on pût écrire sur la tombe de chacun de nos diocésains ces autres paroles : Etrequievit die septimo et sanctificavit eiim : Cet homme s'est toujours reposé le septième jour, et il Ta toujours sanctifié. »
Il consacra deux grandes instructions pastorales à cet objet , pour les Carêmes de 1859 et 1860. 11 insistait sur le devoir qu'ont les gouvernements de faire observer cette loi, sous peine de périr. « 0 Roi du ciel, nous ameutons les hommes contre vous, nous fomentons la révolte contre votre loi ; puis nous nous plaignons des passions révolutionnai-
res, et nous nous étonnons de ne plus trouver ici-bas la stabilité des pouvoirs et le respect des institutions humaines ! »
Après l'observation de la loi du dimanche, le zèle de l'Evêque n'avait rien de plus à coeur que la sanctification de la famille chrétienne. Il la voulait d'abord sanctifiée dans sa source. C'est à ce but que tendaient les allocutions prononcées par lui aux bénédictions nuptiales. Il se prêtait volontiers à ce ministère, invoquant l'exemple de son Maître Jésus aux noces de Cana. « Cette condescendance du Sauveur, expliquait-il, se liait à un point essentiel de sa mission divine : la sanctification de l'union conjugale et son élévation à la dignité de sacrement. »
Mgr Pie voulait d'abord qu'à l'exemple des époux de Cana, les époux chrétiens invitassent Jésus à leurs noces, par la communion. Et vocatusest Jesusad nuptias. « C'est un gage d'amour durable que cette alliance préalable contractée avec l'Eternel, disaitil à un jeune couple. Sanctifiées par un tel hôte, et consacrées sous de tels auspices, vos noces ne seront pas de celles dont les premiers transports mêlés d'ivresse ne tardent pas à dégénérer en dégoût : et cùm inehriati fuerint^ tune ici qiiod deterius est. Si longue que doive être votre existence conjugale, vous en savourerez toujours davantage la douceur, et, sur le déclin de vos ans, vous connaîtrez par une heureuse expérience que là où le festin nuptial est présidé par Jésus, le meilleur vin est encore celui qui est réservé pour la fin: Tu autem servastibonimi vinum usque adhuc. »
C'était donc, comme toujours, le langage de l'Ecriture que Mgr Pie parlait dans ces circonstances ; et quelles applications exquises il en faisait! Nul autre n'était plus propre à maintenir sur un tel sujet la dignité où doit se tenir la parole du prêtre. C'était aussi le langage de la théologie. Le nubat in Domina
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de l'apôtre saint Paul recevait là les plus admirables développements. Le nom seul du mariage, conjugium, malrimonium^ lui fournissait de profondes et utiles instructions. Ailleurs il montrait le mariage dans chacune de ses grandeurs : grand dans son origine, grand dans son essence, grand dan s sa figuration évangélique, grand enfin dans son objet et ses résultats. Je ne saurais dire si jamais personne est entré plus avant que Mgr Pie dans les sublimités et dans les délicatesses de ce sacrement. Les allocutions nombreuses qu'il a prononcées dans ces cérémonies rempliraient un volume. 11 faut souhaiter qu'on le fasse : ce serait bien le traité le plus substantiel, le manuel le plus pratique et le mémorial le plus charmant qui se pourrait offrir à déjeunes époux.
A la doctrine, TEvêque joignait les exemples domestiques. Il évoquait pour cela les souvenirs des aïeux, qu'il touchait d'une main discrète, fine et respectueuse. A ces familles distinguées par le nom et la naissance il voulait bien faire le plaisir, toujours fort goûté, de rappeler leur noble origine, mais pour leur rappeler immédiatement que « noblesse oblige ». — « Un des plus grands malheurs qui puisse fondre sur une nation, disait-il à un mariage, c'est l'affaiblissement des grandes races. J'ai lu, dans les Livres saints, que le sort des cités et des provinces est entre les mains des familles puissantes qui les habitent, et de l'attitude desquelles dépend le bon ou le mauvais esprit de toute la contrée: Et civitales inhahitahuntur per sensiim poteniiiim. » Mais aussitôt il ajoutait que la seule race digne d'honneur est celle qui craint Dieu et qui observe sa loi: semenhonorahiturhocquod timet Dominum\ tandis que celle qui l'oublie et la transgresse ne rencontrera plus de respects autour de soi : Semen autem hoc exhonorahiiur quod prœterit mandata Dei.
Il leur disait encore que la véritable noblesse consiste dcins le service. 11 leur prescrivait donc le service de l'Eglise, le service de la patrie, le service de la société. Son cœur trouvait des paroles d'enthousiasme sacré en bénissant les mariages des zouaves pontificaux, particulièrement après leur glorieuse et héroïque défaite de Casteliîdardo. A d'autres il prescrivait le service des champs ; le travail agricole, l'apostolat de l'exemple et de la charité dans les campagnes ; à d'autres encore il vantait le service suréminent de la science. Il disait à un jeune et célèbre orientaliste, explorateur des Saints Lieux : «Dans un temps et dans un pays où la fausse science exerce un prestige si puissant et si funeste, plaise au ciel de multiplier parmi nous les hommes d'éhte en qui les plus belles qualités de l'âme se couronnent de toutes les distinctions de l'esprit. » Il disait à un autre, patron d'une grande industrie : « Dans un siècle où l'industrie s'est placée à la tète de presque tous les intérêts sociaux, il est beau de voir Tintelligence, le travail, le génie de l'organisation, la fermeté du vouloir, l'incessante activité^ conquérir honorablement, au prix d'efforts soutenus, des avantages que, de nos jours, la fortune complaisante et capricieuse a trop souvent jetés en un clin d'œil à descombinaisons vides de mérite et de labeur. »
On a fait remarquer la grande inclination de Mgr Pie pour les classes élevées. On en trouverait l'explication dans le goiit instinctif qu'im homme supérieur éprouve pour tous les genres de supériorités. Mais, s'il honore les grands, il ne les flatte pas ; et c'est surtout le devoir qu'il lisait et faisait lire écrit sur leur blason.
Voulant mettre Dieti dans la famille, l'Évêque s'efforçait de le mettre d'abord dans l'âme des mères. Il avait une grande idée de lanière chrétienne. 11 disait : « C'est le chef-d'œuvre de Dieu. Cette femme peut, par
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d'autres côtés, être une femme vulgaire ; en tant qu'elle est mère, elle a presque toujours une grandeur, une abnégation, une distinction d'esprit et de cœur qui captivent mon admiration et la transportent. Toutes les fois quej'ai marché dansla foule, escorté du plus humble peuple, entouré de pauvres femmes portant leurs enfants sur leurs bras, j'ai toujours recueilli sur mon chemin de ces paroles qui jaillissent naturellement de l'âme des mères, avec ces tournures particulières qui révèlent la noblesse, la vivacité, l'énergie de leurs sentiments. »
Mgr Pie avait établi à Poitiers l'Association des Mères chrétiennes. Il les prêchait souvent. Il leur disait que leur mission était une mission divine. lUeur montrait une mère plus grande que les autres, siégeant au milieu d'elles et présidant leurs réunions. Cette mère, ce n'était pas même la Mère de Dieu : cette mère c'était Dieu: «Dieu, mère par l'enfantement: qui portamini ab utero meo ; Dieu, mèrepar l'allaitement des âmes: tanqicam hMlrix foveat filios suos ,• Dieu, mère et plus que mère par son indomptable amour : si mater ohlita fuerit, ego tamen non ohliviscar tui ; Dieu, mère et plus que mère par la miséricorde : Et miserebitur magis quam 7nater. » Unjour, l'Evêque expliqua que la couronne des mères était à ses yeux une couronne sacerdotale, une couronne royale, une couronne divine ! Le cœur du prêtre et du fils palpite dans ce discours.
Telle mère, tel fils. Mgr Pie faisait de cette maxime une loi. « Vous avez un enfant béni ; remontez le cours de vos souvenirs : n'est-il pas vrai que quand vous avez conçu cet enfant, quand vous l'avez porté, quand vous l'avez nourri, vous étiez pure, fervente, agréable à Dieu?.... Mais cet autre fils qui vous fait pleurer, quand vous l'avez reçu de Dieu, en quel état moral^ en quelle disposition de cœur et de conscience
étiez- VOUS ? » A cette loi générale, Mgr Pie
admettait que l'exception était possible, mais comme une rareté et toute à l'appui de la règle.
En octobre 1861, Mgr l'Evêque de Moulins lui ayant demandé de prononcer l'éloge funèbre de sa mère, M"'" la marquise de Dreux-Brézé, la grande bienfaitrice de sa paroisse et de la contrée , au diocèse de Poitiers, Mgr Pie en profita pour placer sous les yeux de toutes les femmes chrétiennes le type éminent d'une de ces femmes d'autrefois qui rappelaient les mères des Docteurs de l'Eglise. Fille, sœur, mère, toujours égale, toujours grande dans la bonne et la mauvaise fortune, la vénérable marquise apparaît, en ce discours, comme un modèle offert à la génération des chrétiennes de ce temps. C'est la régularité solennelle, presque princière des grandes dames de l'ancienne cour, menant leur mort correctement comme elles avaient mené leur vie ; donnant leurs ordres jusqu'au bout ; et s'éteignant sans plainte comme sans enthousiasme, en déposant le Nunc dimittis sur les pieds du crucifix où s'exhale leur dernier souffle. « Je pars et je pars en paix. » C'avait été la dernière parole de la noble nonagénaire qui avait vu Louis XV, et traversé six révolutions durant sa longue et orageuse carrière.
Le don de nombreux enfants était tenu par Mgr Pie pour une .bénédiction dans les familles chrétiennes. 11 écrivait à un de ses meilleurs amis : « Vive le dixième enfant et le septième garçon ! C'est le Idsalterio decachordo sur lequel vous chanterez un hymne au Seigneur; et la pieuse mère qui aura été l'éducatrice de cette belle famille aura bien le droit de toucher là-haut cet instrument à dix cordes devant le trône du Père commun. »
Mgr Pie considérait le père de famille comme le représentant de Dieu au foyer domestique. A un de ses jeunes et brillants disciples d'autrefois qui lui annonce
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son mariage, TEvêque répond que désormais « une dose de respect devra se mêler à celle de l'amitié, et qu'il ne l'appellera plus familièrement de son nom de baptême, parce qu'il honore en lui un nouveau sacrement ». Quand un fils premier -né apparaît à ce fojer,. Mgr Pie avertit le père que, docteur et gardien de l'âme de son enfant, il a pour premier devoir de lui donner la vérité. C'est une leçon d'une admirable élévation que celle-là : « Voici donc, mon cher ami, qu'un ange habite sous votre toit. Il s'agit de lui faire occuper là-haut un de ces trônes que d autres anges n'ont pas su garder. La paternité n'a pas d'autre but définitif que celui-là. Il est dit du chef malheureux de la grande défection céleste : Et in ve7ntate non stetit. Mon cher ami, votre nouvel ange, élevé par vous et par votre jeune et pieuse compagne, ne tombera point dans le mensonge, et il restera debout dans la vérité, je l'espère. Ce sera un grand mérite à lui et à vous, car, en ce triste monde où il vivra, les vérités qui ne sont pas renversées sont plus ou moins effroyablement diminuées. Toutefois, d'ici qu'il ait âge d'homme, beaucoup de doctrines vraies se relèveront et se recompléteront au milieu de nous, à moins que leur ruine totale n'ait consommé la nôtre. Mais je ne puis croire à cet arrêt de mort pour la France. C'est pourquoi je vous félicite d'être père d'un enfant qui ne sera jeune homme que dans vingt ans, et qui, en attendant, trouvera dans la famille ce qui lui manquerait dans la société publique. »
La vérité ! c'était là ce flambeau de la vie morale que les générations devaient se passer de main en main. L'ayant écrit à son ami, lors de la naissance d'un fils, il le lui répétait, en termes expressifs, lors de la mort d'un père : « Oui, mon cher ami, c'est un riche héritage que celui d'un christianisme ferme et solide, en même temps que tendre et actif. Je m'inquiète de l'é-
nergie des âmes autant que de leur pureté; et la molle piété me fait peur. Les grands sentiments de religion procèdent de la vigueur de la foi et de la compréhension nette de la vérité et du devoir. Mais, croyez-moi bien, mon cher enfant, — passez-moi pour aujourd'hui ce mot paternel, — cette compréhension parfaite de la chose chrétienne n'est possible à aucun de nous, si nous nous isolons tant soit peu dans notre particularisme intellectuel. Le degré de lumière et d'irradiation chrétienne de nos âmes est exactement proportionné au degré de notre union à l'enseignement et au sentiment de notre sainte mère l'Eglise. Il est écrit : Personne ne peut dire : Seigneur Jésus, si ce n'est dans le Saint-Esprit. Or rien n'est dit dans le Saint-Esprit que ce qui est dit dans l'esprit de l'Eglise.
« Quant à moi, ma plus grande joie comme chrétien et aussi comme être inteUigent, c'est de n'avoir pas d'autre esprit que l'esprit de l'Eglise, de l'Eghse vivante et enseignante qui m'entoure, de l'Eglise d'aujourd'hui, assistée de Celui qui est avec elle tous les jours, qui lui donne grâce et lumière pour apprécier et juger les questions que chacun des jours amène devant elle. »
Après ces derniers mots qui font descendre sur luimême une si belle lumière, le docteur pousse ce cri de tendresse et de foi : « Oh ! que l'esprit humain est court quand il a la prétention devoir, de sentir et de juger par lui-même en dehors et à l'encontre de cet Esprit ! Mon cher ami, remettez votre intelligence comme votre cœur à la sainte direction de l'Eglise. Vous trouverez là une paix qui dépasse tout sentiment, comme dit saint Paul. Et je veux, sur la tombe de votre vénérable père, faire pour vous et pour votre chère femme si unie à vous, ce souhait très senti de mon cœur au moment où ma plume l'écrit : « Et pax Dei, quœ exsujperat omnem sensum, custodiai corda
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veskxi et intelligentias vesh^as in Christo Jesu ! Vos cœurs, mes chers enfants, ils sont d'avance gardés dans cette paix de Dieu, dans la sainte et pure charité qui les unit en Jésus-Christ ; mais que vos intelligences soient gardées comme vos cœiu's, et que cette paix de Dieu, qui dépasse tout sentiment, unisse vos esprits en Jésus-Christ ! On risque tant de se tromper quand on juge avec tels ou tels hommes; et, au contraire, on est si certainement à l'abri de lillusion et de l'erreiu" quand on juge avec l'Eglise. Paix, paix donc à vos intelligences en Jésus-Christ ! »
Une autre chose que l'Evêque demandait aux classes dirigeantes, c'étaient de fortes études, pour que leur nom fut autre chose qu'un vain titre, obscurci et abaissé dans l'estime pubhque. Il y avait longtemps déjà, en 1855, que, restituant au culte la chapelle du château de Thouars, devenu collège Saint-Louis, il disait à ces familles : « Tout homme que Dieu a fait naître au sein des classes privilégiées, et qui ne s'applique pas à cultiver son esprit, n'est pas digne de la position que le Ciel lui a faite. Or, regardez autour de vous : la France, aujourd'hui la patrie du goût et des lettres, ne menace-t-elle pas de n'être bientôt plus autre chose que le pays désintérêts et des affaires '?... L'Eglise n'accuse personne ; mais elle ne peut dissimuler une de ses plus graves préoccupations. Elle avait sauvé les lettres de la barbarie d'autrefois ; elle voudrait les protéger encore contre la barbarie moderne . Chers enfants, l'Eglise ne veut pas faire de vous seulement des chrétiens, elle veut encore faire de vous des Français dignes de ce beau nom, et fidèles à tout ce qu'il signifie et commande : Francos, idest^ ingenuos homines, artesingenuœ et libérales décent. »
Les riches ont une autre famille : les pauvres doivent être leurs enfants. Mgr Pie avait fait de Poitiers, si déjà elle ne l'était, une ville de charité. Une vérita-
ble floraison de bonnes œuvres s'épanouissait dans cette ville. Qu'on l'entende lui-même : « A chacun de vous, meschers Frères, son mode de bien faire. C'est ainsi que vos fils, les jeunes chrétiens de la cité, se sont enrôlés dans un apostolat qui leur commande la visite des pauvres et des malades, et le patronage des apprentis. Vos douces et charitables compagnes ont porté leur compassion sur d'autres besoins, qu'il| n'appartenait qu'à leur œil de connaître, qu'à leur main de soula<^er : elles se sont faites Dames de la Charité, Dames de la Maternité, Dames de la Préservation, Dames de la Providence, Dames du Bon Pasteur. Vos filles, ces anges de pudeur et de grâce, ont revendiqué le nom d'Enfants de Marie, et comme la Vierge divine, leur patronne et leur modèle, elles ont consacré le travail de leurs doigts à vêtir Jésus-Christ, doublement nu ici-bas et sur les autels et dans la personne des pauvres. Enfin les existences même les plus modestes, les enfants et les servantes, en oflrant leur sou de chaque semaineoude chaque mois à l'œuvre de la Propagation de la Foi ou à celle delà Sainte -Enfance, fournissent une partie notable des ressources au moyen desquelles nos intrépides missionnaires portent jusqu'aux extrémités du monde le nom de Jésus-Christ avec le nom de la France. »
L'état-major de la charité était toujours la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Pie IX en avait lui-même présidé l'assemblée générale à Rome, le 5 janvier 1855, ce qui l'avait encore grandie aux yeux de l'Evêque, qui disait àces hommes de bien : « La chevalerie chrétienne du xix^ siècle, Messieurs, vient de recevoir en quelque sorte sa bulle d'institution. Les nouveaux croisés ont eu dans Rome leur concile de Clermont, et ils ont retrouvé l'éloquence d'Urbain II sur les lèvres de Pie IX. Comme leurs devanciers, ils diront désormais: « Dieu le veut, puisque son Vicaire en terre a parlé ».
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Deux mois après, 18 mars, Poitiers devenait un des chefs-lieux régionaux de la charité, par l'installation qui y était faite du Bureau central de toutes les Conférences de quatre départements limitrophes. L'Evêque la présida, et y prêcha l'union de tous les membres de ce grand corps. Mais ce fut surtout le 25 juillet 1859, qu'il développa son programme, en présence des Conférences urbaines et rurales réunies dans ce centre.
Il s'adressa d'abord aux Conférences des villes. L'Evêque convia fortement à y entrer la jeunesse des écoles, et plus spécialement les anciens élèves du collège des Jésuites, desquels, dès cette époque, il était en droit de dire : « Depuis quelques années surtout, depuis qu'une jeunesse choisie se groupe ici autour de ses anciens maîtres, protégée par leurs conseils, soutenue par leurs encouragements, elle a donné à notre cœur pastoral de douces et profondes consolations. »
L'Evêque les prémunissait, eux aussi, contre le siècle, les lectures énervantes, les habitudes de jeu, la fréquentation des théâtres, l'abandon des saints offices : « Rien de tout cela ne fait un chrétien, par conséquent, rien de tout cela ne peut faire un apôtre. » 11 les prémunissait non moins énergiquement contre l'énervement des doctrines modernes. <^ La virginité de votre foi, leur disait-il, sera la plus belle parure de votre âme, et l'intégrité de votre orthodoxie le plus fort rempart de votre vertu. Si votre sens chrétien fléchit, votre rpostolat s'écroule. »
Puis l'Evêque s'adressait aux Conférences rurales. L'infatigable zélateur de ces Conférences était M. Jules Richard. L'Evêque disait de lui : « L'œuvre reprise en ces contrées du Bas-Poitou et de la Sain tonge par le zèle ardent d'un de vos frères, c'est l'œuvre traditionnelle des plus illustres apôtres. C'est
ce principal boulevard et ce retranchement le plus obstiné du protestantisme qui fut le théâtre des travaux de toute cette pléiade de grands missionnaires qui se range autour de saint Vincent de Paul. » Répondante un rapport fort chaleureux, fort pittoresque, du mênie M. Jules Richard sur les fruits merveilleux de ces Conférences dans les campagnes, Mgr Pie disait : «En entendant vos récits, il nous semblait voiries âmes arrachées par milliers aux étreintes de Satan, comme par une nuit d'orage les éclairs tombent du sein déchiré de la nue : videham Satanam sicut fulgur cadentem de cœlo. »
Quandlui-même prêchait aux hommes deschamps, Mgr Pie était habile à prendre leur langue, mais pour la transfigurer dans une langue chrétienne. Rien de plus charmant en ce genre que l'homélie faite par lui à la confrérie des Jardiniers de Montierneuf, faubourg de Poitiers, dans leur fête patronale de saint Fiacre, le P' septembre 1861. Parlant du jardinier Abdolonjme, pour arriver à saint Fiacre, en passant par Fabricius, l'Evêque en venait à ces deux ou trois cents jardiniers, solidement religieux, qui étaient demeurés, disait-il, l'une des forces imposantes delà cité. Il leur demandait de s'appliquer à la culture spirituelle de leurs âmes. Il les traitait d'auxiliaires et de coadjuteurs du Dieu créateur, dans l'œuvre de la nature. Il se comparaît à eux : « En quoi consiste le jardinage? à bêcher, à semer, à arroser, à sarcler, à greffer, à émonder, enfin à cueillir et à récolter. Mais, qu'est-ce que nous faisons, nous, jardiniers des âmes, si ce n'est tout cela ? »I1 leur demandait de garder la bonne renommée chrétienne des faubourgs de Rochereuil et de Montbernage. « J'aime, leur disait-il, à considérer intacte cette ceinture de rochers à pic qui abritent vos jeunes semis contre les vents de Test et du nord et qui leur épargnent les premiers rajons du
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soleil, après les frimas ou les brouillards d'une nuit froide. Mais que de fois j'ai demandé à Dieu le même abri pour vos âmes, pour vos consciences, pour la foi et pour la vertu de vos fils, pour l'innocence et la piété de vos filles ! »
Rappelant ce jardin du sépulcre où Madeleine avait pris Jésus ressuscité pour le jardinier de ce lieu : '< Madeleine se trompait. Mais moi, mes chers frères, quand je pénètre dans vos jardins, quand je vous vois de près ou de loin courbés sur vos sillons, je ne me trompe pas en saluant Notre-Seigneur Jésus-Christ dans votre personne, dans la personne de ces anciens et vénérables patriarches qui ont parcouru, sans jamais faire un faux pas, les chemins difficiles de la vie. Sous leur vêtenient modeste, ces hommes de labeur ne sont rien moins que les membres vivants du Fils de Dieu fait homme. Plantés, enracinés dans le Christ, ils lui sont incorporés déjà par la grâce, en attendant qu'ils lui soient plus complètement assimilés par la gloire, dans ce séjour qui se nommera encore le Paradis, c'est-à-dire le jardin de la félicité éternelle. »
Ce jour-là, la Confrérie de Saint-Fiacre faisait pleuvoir, chez son bien-aimé Evêque, toutes les fleurs et tous les fruits de ses jardins et de ses vergers. C'était un faible témoignage de son admiration et de sa reconnaissance.
L'Evêque aioiait les enfants malheureux, infirmes. 11 avait, par exemple, une prédilection pour l'Institution des sourdes-muettes et aveugles de Larnay. Elle avait été fondée par un prêtre admirable, M. Charles Chaubier de Larnay, chanoine théologal de l'Eglise de Poitiers, ancien directeur du Séminaire, fondateur des premières Conférences de Saint -Vincent-de-Paul, du Cercle catholique, de l'œuvre du Dimanche et de l'Adoration nocturne à Poitiers. Que d'oeuvres, que d'associations de foi, de piété, de charité, d'enseigne-
ment, de conversion, de préservation, ne dirigeait-il pas ! Mais la maison des sourdes -muettes et jeunes aveugles avait été sa grande affaire : il lui avait donné sa santé, sa fortune, son intelligence, son cœur. Il lui avait donné finalement sa vie ; c'est à son service qu'il avait pris le mal qui l'avait enlevé. En mourant, il l'avait recommandée à l'Evêque qui l'assistait, puis il avait déclaré qu'il expirait en paix, heureux d'être réuni avec Jésus-Christ.
Mgr Pie en effet adopta cette famille. 11 la voyait sou vent, parfois à l'improviste, toujours paternellement ; il lui amenait ses plus illustres visiteurs. C'étaient vraiment ses enfants. 11 faut citer quelques traits de bonté qui le peignent.
En ces mêmes années, vers 1860, était arrivée à Larnay une petite aveugle de Paris. Elle avait perdu sa mère, et elle avait été presque délaissée de son père. Celui-ci, pauvre ouvrier, la laissait couchée tout le jour, pendant ses heures d'ouvrage, de sorte que, déjà grande, elle ne savait pas marcher. Mgr Pie, venant visiter Larnay, se fit présenter l'enfant et s'intéressa à elle particulièrement. Plus d'une fois, il se mit en devoir de guider et d'assurer lui-même ses pas chancelants. 11 la plaçait à une petite distance de lui, et, se baissant en face d'elle, il lui tendait les bras, lui faisant signe de venir : c'était vraiment une mère. L'enfant allait se jeter dans la robe de lEvêque, qui la recevait, la caressait, la bénissait et reprenait le même exercice avec une bonté digne de saint François de Sales. La vue de ces « sourdes-muettes qui parlaient et de ces aveugles qui voyaient par les doigts » le ravissait d'admiration pour la charité de Dieu ; car « c'est le doigt de Dieu qui fait cela », disait-il dans sa langue sacrée. Il les fit plus d'une fois venir à sa campagne de Mauroc, en grand congé; il les groupait autour de lui, leur faisait servir un petit régal, s'asseyait sur le
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petit mur à hauteur d'appui d'où se déploie aux regards la vallée duClain, etil leur disait, par exemple, des choses comme celles-ci : « Mes enfants, j'aime avenir m' asseoir à cette place. En me tournant à droite, j'aperçois le clocher de Larnay, et les oiseaux du bois m'apportent des nouvelles de mes sourdesmuettes et de mes aveugles. Puis, je me tourne à gauche, et ce sont alors les poissons qui me parlent de mes orpheUnes de Nieuil. Je sais ainsi si elles sont sages, obéissantes, studieuses. Après cela, mes yeux sereportent versLigugé, je prête l'oreille, et j'entends les bons moines dire leur office, ce qui me rappelle saint Martin. » Alors des légendes de la vie de saint Martin, racontées par lui, transportaient de plaisir les orphelines étonnées.
Il leur parlait le langage de leur état comme de leur âge. On lui avait dit que les muettes étaient parfois colères. «Mes enfants, soyezdouces. C'est très beau d'être pur ; mais il faut que la douceur fasse aimer votre innocence. Vous lavez vos robes blanches, puis vous les passez au bleu. Eh bien ! la douceur est le bleu céleste qui embellit la pureté. »
Sa joie était de penser que cette maison de religion était comme l'avenue du Ciel. « Il y a à Larnay un petit coin de terre que j'aime particulièrement à visiter: c'est le cimetière. Qu'il sera donc beau, le jour de la résurrection, ce champ du repos ! Ces sourdesmuettes parleront, ces aveugles verront. Que ne diront-elles pas ! Que ne verront-elles pas ! Quel ne sera pas l'éclat de leur beauté angéhque 1 »
L'infirmité des âmes touchait le pasteur d'un autre genre de commisération. Le temps n'est pas venu encore de raconter l'histoire de celles qu'il a tirées de l'hérésie, de l'incrédidité ou du péché. Même ses voyages de santé n'interrompaient pas l'œuvre de son apostolat. 11 écrivait des Eaux-Chaudes, dans les
Pyrénées, à un prêtre de Chartres : « Quelle nature que celle qui m'enveloppe ici de toutes parts! Ah ! je ne m'étonne pas que les Parisiens et les bom^geois du Centre^ venant ici, s'y convertissent assez souvent: ils ne croyaient pas à l'existence d'autre chose que du pavé de leurs rues ; et les voilà transportés dans un milieu qui les sort en même temps et du terre-à-terre de lem' contrée et du terre-à-terre de leurs habitudes intellectuelles et morales. Les incidents religieux sont plus nombreux dans cette vie des Eaux que nulle part ailleurs ; et je remporterai d'ici quelques souvenirs bien doux. »
Aux Pyrénées, à Néris, il évangélisait la colonie des étrangers par des instructions toutes d"à-propos. « Visne sanus fieri ? Voulez- vous être guéri ? » demandait-il à ses compagnons et compagnes de traitement, et il leur indiquait les moyens d'obtenir cette cure spirituelle dont le Seigneur disait au paralytique de la fontaine: « Tes péchés te sont remis». Ces homélies sont d'une grâce familière, qui ftit plus d'une fois une grâce conquérante.
Trois jotirs après une de ces homélies, Mgr Pie écrivait à un de ses amis : « J'ai fait quelque choîe ici. En particulier, j'ai pu faire porter le bon Dieu ce matin à une jeune fille de vingt-six ans, dont la confession et les dispositions présentes m'ont admirablement édifié. C'est une pauvre enfant que des malheurs précoces ont faite danseuse à l'Opéra, mais danseuse célèbre et riche, et qui, au milieu de cela, a gardé des habitudes que Dieu vient de récompenser eu lui ménageant une belle mort. J'espère qu'elle ne sera point exposée aux dangers qui l'attendaient à Paris, et quelle ne quittera ces montagnes que pour la Montagne sainte, sauf peut-èire la station du Purgatoire. »
Tel était ce pasteur: et s'il prenait ce soin des
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brebis égarées, quelle n'était pas sa vigilance autour des brebis fidèles ! Il faut voir Mgr Pie occupé à l'institution, la visite, la direction des communautés religieuses placées sous sa houlette. C'est un nouveau ciel des âmes où il nous faut monter.
Il constatait d'abord, dans sa Relation au Pape, que deux nouvelles familles saintes étaient, depuis quatre ans, établies à Poitiers. C'était l'Association du Saint- Cœur de Marie, fondée par le Père de Clorivière, et depuis longtemps approuvée par le Saint-Siège. « Elle se compose, dit -il, de femmes pieuses qui, bien que vivant dans le monde, ne sont pas du monde, et pratiquent la vie des religieuses, sans en porter l'habit. » L'autre Congrégation étaitcelle des religieusesde l'Assomption. « Nous les avons accueillies d'autant plus volontiers, écrivaitil, qu'elles viennent pratiquer parmi nous l'adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement. Ce sontd'ailleurs des femmes d'élite qui, répandues dans les diverses parties du monde, soit pour s'y livrer à l'éducation de la jeunesse, soit pour y remplir les diverses fonctions du ministère divin, se sont distinguées en tout lieu. Honorées des suffrages de tous les évêques sous la juridiction desquels elles vivent, elles se proposent de se rendre prochainement à Rome afin d'obtenir du Saint- Siège l'approbation quelles mettent à très haut prix. »
Nous avons déjà parlé des congrégations enseignantes. Il s'agit présentement des monastères voués -à la vie de prière. C'est d'eux particulièrement qu'il disait, avec sainte Thérèse : « A mesure que Notre- Seigneur a tant d'ennemis et si peu d'amis, notre tâche est de veiller à ce que ce peu d'amis qu'il a soient bons ».
L'antique abbaye de Sainte- Croix était une des premières dans sa sollicitude. Mgr Pie se rappelait -que, treize siècles auparavant, sainte Radegonde avait
écrit dans son testament qu'elle léguait la garde de son monastère à la succession de tous les évèques de Poitiers, ses seigneurs et pères dans l'Eglise. « Or, lui répondait l'Evêque, ce testament daté du sixième siècle expirant, moi qui, étant entré dans la lignée des pontifes à qui vous teniez ce langage, suis venu vers cette plage, en la seconde moitié du siècle dix-neuvième, j'ai accepté d'en être le légataire et l'exécuteur . »
Une restauration matérielle et spirituelle du monastère de Sainte-Croix fut Taccomplissement de ce mandat douze fois séculaire. Il demandait à Radegonde des recrues aussi nombreuses et aussi ferventes qu'autrefois. « Ranimez, lui disait-il, dans tant de jeunes âmes l'attrait de la vie virginale et pénitente. Que cette province du Poitou qui vous donna, de votre vivant, deux cents de ses plus nobles vierges et de ses plus saintes veuves, ne tarde plus à repeupler votre cloître si longtemps délaissé. »
Le cloître se repeupla. Mgr Pie estima que la mission principale d'une abbaye royale, fondée par une reine, était d'implorer du ciel la restauration du royaume très chrétien. 11 l'y exhortait souvent, au titre particulier de la reconnaissance, car la charité de la Maison de France s'intéressa souvent aux destinées d'un monastère dont l'origine se confondait avec les origines mêmes de la monarchie.
Parmi les anciens cloîtres qu'il trouvait établis près de lui à Poitiers, il avait en bonne odeur d'édification les Filles du Calvaire, fondées au xvi^ siècle par Antoinette d'Orléans, et dont Poitiers avait été une maison principale dès les commencements. L'Evêque écrivait que « cet Ordre était un de ceux qui , par leur grandepauvretéet leur éminente vertu, témoignent la plus vive ardeur pour la perfection évangélique » .
LaVisitation-Sainte-Marie lui était doublement chère,
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et à cause de saint François de Sales, son saint de prédilection, et davantage encore à cause « du parfum de Jésus-Christ et de l'esprit de mansuétude toute salésienne dont ses filles remplissaient la ville épiscopale » : c'est son expression. « On dirait, écrivait-il àla Supérieure de la Visitation d'Annecy, quelques années après, que Dieu n'a inspiré à son serviteur le dessein de former cet institut religieux que pour faire survivre ce saint homme à lui-même en la personne de ses filles. » Mais il laimait surtout à cause de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, dont cet Ordre avait reçu la révélation, procuré la diffusion, et conservé l'esprit, selon cette volonté de son saint fondateur : « Les religieuses de la Visitation sont établies pour être les imitatrices des deux plus chères vertus du Verbe incarné, la douceur et l'humilité, qui sont la base de leur Ordre, et leur donnent ce privilège et cette grâce incomparable de porter le nom de filles du Cœur de Jésus ».
Le Carmel est un sommet de la vie monastique . Le couvent des Carmélites de Poitiers est bâti sur l'ancienne église de Saint-Hilaire-de-la-Celle, laquelle, suivant une tradition très fondée, occupe l'emplacement de la maison patrimoniale de saint Hilaire. C'est là que le grand Docteur des Gaules aurait vécu, ainsi que sa fille Abra^ à laquelle il donna Jésus-Christ pour époux. On n'est donc pas étonné qu'Abra ait été le modèle souvent offert par le successeur d' Hilaire aux vierges qui succédaient en ce lieu à cette vierge du quatrième siècle. Mgt' Pie aimait à venir y respirer la pureté et la sainteté de la vie évangélique, comme on respire un air plus pur sur les montagnes. <^ Quand je serai fatigué du dehors, leur avait-il dit à sa première visite, je viendrai me reposer ici en respirant le parfum de vos vertus. — L'imposition du voile aux vierges consacrées est une fonction épiscopale, ajoutait-il. J'entends bien,
mes filles, m'en donner le j^lus possible l'honneur et la joie. » Et, de vrai, il le fit souvent.
Un des fruits de son zèle pour l'intég-rité de l'institut monastique, était le respect de ses règles, de ses privilèges, de sestraditions. Il avait dit aux Carmélites : « Toutes les fois que l'occasion s'en présentera, je me ferai un devoir de vous rendre ou de vous conserver vos anciens privilèges, et de protester ainsi contre la violence que nos révolutions ont fait subir à l'Eglise ». Les moindres innovations étaient mal agréées de lui. « Je n'ai pas grâce pour créer, disait-il, mais j'ai grâce pour restaurer. Je suis un homme du passé. » Ce respect du passé allaitjusqu'à lui défendre d'introduire au Carmel des pratiques religieuses excellentes ; mais modernes. Que d'exemples curieux on en pourrait produire ! Dans la première visite canonique qu'il y fit, suivant ponctuellement le Cérémonial, il n'oublia rien de ce qui regardait la stricte observance. Il la trouva parfaite. « Mes Sœurs, dit-il àlafin, on diraitque la précédente visite date de l'année dernière. » Elle datait de plus de soixante ans, comme en faisait foi le dernier procès-verbal, auquel on se reporta.
Dans ce temps -là, 30 août 1863, se consacra à Dieu, dans l'ordre du Carmel, une jeune fille dont le nom rappelait le génie éminent au service de la vérité et de la société. M"' Xavérine de Maistre fit ses vœux entre les mains del'Evèque de Poitiers, qui, évoquant les souvenirs de ce grand ancêtre, lui dit : « Le nom que vous portez a reçu de votre aieul un lustre incomparable. Homme du inonde, il a été une des lumières de l'Eglise ; et c'est justice de dire que notre siècle, déjà aux deux tiers écoulé, n'a pas vu se lever d'autre génie comparable à ce génie chrétien ». Joseph de Maistre avait rangé, quelque part, sainte Thérèse parmi « les grands hommes » de l'histoire. Thérèse elle-même avait souhaité que ses filles fussent non
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des femmes, mais des hommes. Mgr Pie souhaita la même virilité à la petite-fille du comte de Maistre, devenue celle de sainte Thérèse. On sait si ce voeu fut exaucé. A quelques années de là, l'Evêque était appelé à faire l'épitaphe de la nouvelle « Thérèse de Jésus ». Ces années avaient été héroïques de souffrances saintement supportées. On aécritsa vie.
Le zèle régulateur de l'Institut religieux savait le venger et le défendre. Le 28 septembre 1864, assistant àla consécration d'une chapelle des Filles de Marie en la petite ville de Torfou, dans l'arrondissement de Cholet, en présence des évêques d'Angers, de Luçon, du Mans, de Limoges, et de l'abbé de la Trappe de Bellefontaine, Mgr Pie parla des devoirs des religieuses et des services qu'elles rendent. C'était dans le temps où deux exécrables romans, le Maudit et la Religieuse, faisaient un bruit de scandale, qui avait suivi de près celui de la Vie de Jésus. Mgr Pie s'indigna contre « des attaques brutales qui, disait-il, n'avaient rien de commun avec l'honneur, ni av^ec le courage, puisqu'elles s'adressaient à des êtres sans défense». C'était aussi l'époque où llnstitut religieux commençait à être en butte à rhostilité des pouvoirs. « Courage , mes chères Sœurs, leur cria l'Evêque. Ne vous laissez pas intimider parles colères des méchants. La France a besoin de vous. Agathe, la noble vierge de Sicile, a laissé son voile à sa cité natale. Quand le cratère s'agite, quand la lave bouillonne, quand la flamme menace les habitations, les magistrats de Catane opposent au fléau le voile d'Agathe, et l'incendie se retire. La France aussi comprendra, mes Sœurs, de quelle protection lui est votre voile sacré. Dans tous les cas, cette nation guerrière, qui sait bien tenir le glaive, ne trouvera pas que ce soit une expédition digne d'elle d'employer sa chevaleresque épée à déchirer la guimpe et à lacérer le bandeau des vierges. » La
chevaleresque épée de la nation guerrière ne devait pas attendre très longtemps, hélas ! pour se mettre au service d'expéditions et d'expulsions qu'elle n'a pas trouvées au-dessous de son courage et de sa gloire.
Il faudrait montrer maintenant la direction que le pasteur imprimait à ces âmes consacrées à Dieu. On la trouverait dans ses lettres. Il en a peu écrites de plus belles que celles qu'il adressait à ces pieuses filles, mieux préparées à entrer dans le mystère de la vie chrétienne et dans l'intelligence des profondeurs du Christ.
Il faudrait d'abord reproduire sa correspondance avec la communauté de la Maison bleue de Chartres, où il avait débuté jadis comme catéchiste. Tout y rappelle le style comme le cœur de M. Lecomte. Il lui donnait pour modèles les grandes vierges antiques, par exemple sainte Cécile, de laquelle il disait : « Elle a été si virginisante que ses noces même ont abouti à virginiser son époux et son beau-frère. Comme cela est bien d'accord avec la mission de virginisation que notre bon père a toujours regardée comme la mission propre de votre petite œuvre ! » Mais surtout il ne manquait pas de les faire prier, elles aussi, pour luimême, dans le combat qu'il soutenait contre les puissances du siècle. « Priez pour moi. Je me croyais appelé à tout autre chose qu'à un ministère de lutte et de résistance. Le bon Dieu m'y emploie, et les temps le veulent. Notre cher père, si doux aux doux et aux humbles, était plein de force contrôles ennemis de Dieu. Sa protection m'est bien sensible, et j'ai la confiance qu'il m'assiste d'en haut. »
En cette même ville de Chartres, dans une des nobles familles dont il était lami, Mgr Pie avait laissé une toute jeune enfant, catéchisée par lui, enseignée par lui, confessée par lui, revêtue par lui de l'habit du scapulaire, ainsi que nous l'avons vu, enfin bénie
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par lui particulièrement à l'heure de son départ pour l'évêché de Poitiers. Une parole de ses instructions catéchis tiques : « Bienheureux ceux qui sont appelés aux noces de l'Agneau », avait éveillé en elle la première impression d'une grâce qui, à travers des voies diversement agitées, l'avait amenée à la profession religieuse dans l'Institut des Augustines, fondé par le Bienheureux Pierre Fourier de Mattaincourt. Elle y était entrée en 1857, et c'est là, au couvent des Oiseaux, à Paris, qu'il lui adressait des lettres de la plus admirable spiritualité.
Cette spiritualité a le caractère de toutes les œuvres de Mgr Pie : la fidélité à l'esprit de l'Église et à sa tradition. Il félicitait sa fille d'être d'un Ordre ancien^, et qui avait gardé la récitation du grand Office de l'Eglise : «J'aurais regretté immensément pour vous que vous n'eussiez pas la consolation du saint Office, qui est bien assurément la plus grande qu'on puisse avoir en ce monde ». Il l'appliquait à connaître, à goûter, à réciter les prières liturgiques, qui sont la forme authentique de la prière chrétienne. Il entrait ensuite dans son intérieur. Il la poussait à se jeter dans le Cœur de Jésus-Christ : « C'est à travers le feu, c'est par-dessus les abîmes, c'est en traversant l'enfer, sans même y prendre garde, qu'on doit s'élancer vers un terme comme celui-là. » Il lui montrait la grandeur et les obligations du nom de mère qu'elle avait reçu le jour de sa profession : « Rien ne transforme une jeune existence comme ce grand événement de la maternité. Ce ne doit pas être un vain nom. Devenue épouse et mère, il s'agit maintenant d'enfanter à Jésus-Christ de jeunes âmes qu'il attend. Cela est si grand que les anges en sont jaloux.
Comparant la profession religieuse à l'ordination des prêtres, il ne craignait pas de dire : « Vous avez ajouté à votre confirmation ce qui se rapproche le plus du caractère spirituel et ineffaçable du prêtre . Le sang
de Jésus- Christ opère quelque marque sur l'âme, j'en suis convaincu, dans ce quasi-sacrement de la profession virginale. »
Il associait cette âme, comme toutes celles du cloître, à la vie de l'Eglise, ses souffrances, ses combats. « Priez pour cela, ma chère Mère. Vous êtes épouse de Jésus-Christ à cette fin ». Il l'intéressait à la sainteté de son épiscopat : « Vous serez meilleure religieuse si vous acceptez et menez à bonne fin la tâche de me rendre meilleur évêque : c'est un de vos devoirs. » — Et une autre fois encore : « Pour ce qui me concerne, ma chère Mère, je comprends que Notre-Seigneur vous ait inclinée, depuis quelques mois, à vous intéresser davantage à mes devoirs d'Evêque et aux besoins de mon âme. Continuez-moi votre secours et votre assistance auprès du Pasteur des pasteurs. »
Mais il ne séparait pas de ses propres besoins ceux des évêques ses frères ; et une autre lettre disait : « Priez pour que Notre-Seigneur ne soit pas abandonné de ses défenseurs ici-bas. Pensez aussi très souvent, non pas précisément à moi, — le particulier n'est pas toujours assez selon Dieu, — maisàtous ceux des évêques qui ont à cœur la pureté de la doctrine et la virginale intégrité de la foi. C'est une des plus hautes pensées auxquelles les épouses de Jésus -Christ doivent appliquer les puissances de leur âme. Ah ! ma chère Sœur, Jésus-Christ est trahi, il est livré par les méchants. Cette pensée nous laisserait- elle ressentir les petites injustices dont nous pourrions être quelquefois l'objet ? Vive Dieu et son Christ, notre Chef, notre Roi, notre tout ! Ni vous ni personne ne m'êtes rien qu en Lui ; mais sije vous trouve en Lui, je vous aime comme je l'aime, surtout si vous aimez la vérité comme il l'aime. Adieu, ma chère fille, mille bénédictions! »
Montons d'un nouveau degré. Entrons dans le sanc-
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tuaire. Voyons laction de l'Évêque s'exercer sur les prêtres et sur les religieux dont il était le père.
Il écrivait au Pape : « Sauf les tristesses qtii nous viennent par l'effet de la fragilité humaine et de la négligence de plusieurs, nous n'avons qu'à rendre grâces à Dieu pour la presque unanime régularité des mœurs, le zèle du salut des âmes, le sincère amour de l'Eglise et du Pontife romain, en un mot, pour l'esprit vraiment sacerdotal dont le clergé de Poitiers se montre animé, parmi les difficultés du temps présent et les angoisses croissantes de jour en jour. » Dans ce même rapport, l'Évêque signalait au Pape la pleine efflorescence des grades théologiques qui lui avaient donné soixante -dixneuf bacheliers, onze licenciés en théologie et vingtcinq en droit canon.
Il voyait croître aussi, quoique lentement encore, ses Oblats de Saint-Hilaire. 11 leur disait un jour, à la fin de leur retraite de 1859 : « Mes chers Pères, vous êtes l'œuvre que j'ai le plus désirée, depuis que Dieu m'a fait évêque ; à ce point que j'ai craint souvent devant Dieu de la vouloir trop énergiquement. Mais plus j'y ai pensé en -Torésence de Dieu, plus j'ai cru que ma volonté était Tondée sur les besoins les moins contestables de l'Eglise qui m'est confiée. » Puis il leur inspirait l'esprit de leur état, qui était, disait-ij, le dévouement au diocèse. Et encore, l'année suivante, ces paroles où l'humilité a des accents si touchants : « Vous êtes peu nombreux encore : c'est le secret de Dieu. La raison principale, c'est mon indignité, c'est ma tiédeur, c'est ma négligence... Vous avez ce malheur qu'on appelle votre œuvre mon œuvre. Il n'en est rien au fond; mais cette opinion est établie, et cela suffit pour que Dieu vous éprouve et que vous ressentiez le contrecoup de mes fautes et de mes misères. Pourtant, je vous dirai : « Ne craignez rien, petit troupeau, car il a plu au Père de vous faire participer à son règne. »
— Règne de Dieu par les missions, parles séminaires, par la direction des religieuses, etc., c'étaient les œuvres principales auxquelles s'employaient les Oblats de Saint-Hilaire, et que leur recommandait le grand et humble pasteur que nous venons d'entendre.
Près de la cathédrale, on montrait l'emplacement de la maison où saint Martin avait demeuré, disaiton, sous la discipline d'Hilaire. On y avait bâti autrefois un sanctuaire sous le vocable de Saint-Martin-entreles-ÉgUses, parce qu'en effet il était situé entre la cathédrale et le baptistère. Il n'en restait qu'une masure appartenant encore à la fabrique, mais depuis soixantedix ans employée par elle à des usages vulgaires. L'Evêque fit réparer cette chapelle historique sur les plans de celle d'autrefois, en recommandant qu'il ne manquât rien à la ressemblance : ad simiîitudinem, absque peccaio , dit-il à l'architecte. Il la fit ensuite orner de sculptures et de verrières. Elle était restaurée et prête au mois de novembre 1861 . Deux jours auparavant, 11 novembre, fête du saint apôtre des Gaules, l'Evêque, prêchant àLigugé, en présence de son séminaire, expliqua qu'il convertit de donner comme chapelle aux Oblats de Saint-Hilaire ce lieu où, selon la légende du Bréviaire, « Martin avait fait à son école les grands progrès que sa sainteté manifesta plus tard ». — « Ainsi, Messieurs, disaitMgr de Poitiers, Martin fut un Oblat ; lui aussi, il s'est offert, il s'est donné à saint Hilaire ; et nos Oblats d'aujourd'hui n'ont fait que reprendre la place de ce grand missionnaire. !:5i Hilaire est leur père, Martin est leur frère aîné. »
La consécration du sanctuaire fut faite le 14 novembre. Mgr de Moulins célébra; Mgr de Tulle prêcha; Mgr de Luçon donna la Bénédiction du Saint- Sacrement ; et l'Evêque de Poitiers y reçut les vœux ou l'offrande de trois nouveaux religieux.
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Enfin les missions venaient de donner au clergé poitevine une nouvelle gloire. Je ne sais si parmi les martyrs de ces derniers temps il en est un qui égale Théophane Vénard, décapité au Tonking le 2 février 1861 . On ne peut rien lire de plus apostolique que sa vie. Ses dernières lettres, écrites dans sa cage de fer et adressées à son père, sa sœur, ses frères, la veille de son martyre, sont les hymnes de triomphe d'un saint aux portes du ciel : « Peut-être demain je vais être conduit à la mort. Heureuse mort, n'est-ce pas ? Selon toute probabilité, j'aurai la tête tranchée : ignominie glorieuse dont le ciel sera le prix. A cette nouvelle, chère sœur, tu pleureras, mais de bonheur... » Il écrivait à son Evêque, Mgr Jeantet : « Je n'aurai qu'à incliner humblement ma tête sous la hache, et aussitôt je me trouverai en présence du Seigneur, en disant : Me voici. Seigneur, votre martyr! Je présenterai ma palme à Notre-Dame, et je lui dirai : Salut, Marie, ô Maîtresse, ô Reine, salut ! Et je prendrai rang sous la bannière des tués pour le nom de Jésus, et j'entonnerai l'Hosanna éternel. Amen ! »
Quand la nouvelle certaine de son glorieux supplice arriva en France, avec ces lettres d'adieux, en décembre 1861, onze mois après sa mort, l'enthousiasme fut grand parmi les catholiques, qui le firent éclaterjusque dans les discours du Congrès de Malines. Ce n'était pas assez pour Mgr Pie. 11 avait connu et aimé ce jeune prêtre d'un grand esprit et d'un grand cœur, il l'avait ordonné, il avait béni sa vocation, il l'avait suivi du regard dans ses combats. 11 rappelait le jour où il avait dû faire aux missions étrangères le sacrifice de « cette perle de son noviciat ecclésiastique ». Il ajoutait: « Mais comment comprimer ces nobles élans? D'ailleurs, nous avions le pressentiment quece jeune homme serait grand devant le Seigneur, et nous le considérions déjà avec respect, tandis qu'a-
genoLiillé humblement à nos pieds, il recevait nos derniers conseils et nos dernières bénédictions. ^'olontiers nous eussions auguré tout haut qu'un jour la gerbe de ce généreux moissonneur se lèverait et se tiendrait debout, riche de ses épis dor et de pourpre, tandis que les nôtres, plus humbles et plus vulgaires, viendraient se ranger autour d'elle et se prosterner en sa présence. Enfant, est-ce que moi, qui suis ton père, et ceux-ci qui sont tes frères aînés, nous nous courberons un jour devant toi sur la terre en signe d'honneur et de vénération "? Nuni ego et ficaires tui adorahimuste super terram? »
L'Évêque voulut que, le 2 février 1862, fête de la Purification de Marie, et premier anniversaire du martyre de Théophane, une solennité fût présidée par lui à Saint-Loup-sur-Thouet, dans sa paroisse natale. Rien n'y revêtait le deuil, rien n'y sentait la mort : c'était la fête de l'espérance et de la vie. La maison paternelle était ornée de fleurs, les frères et sœur du martyr prirent place à un festin où l'Évêque s'assit au milieu de ses prêtres, dans une salle ornée de guirlandes, k. rés-hse, la Messe était aux couleurs de la Sainte Vierge ; et, (juand Mgr Pie monta en chaire, ce fut pour entonner le cantique des vainqueurs.
« En ce premier anniversaire de son immolation, disait l'Evêque, nous avons éprouvé le besoin de venir ici, entre ce baptistère et ce tabernacle, entonner l'hymne d'action de grâces que chantent au Roi de l'immense majesté le collège glorieux des apôtres et la blanche armée des martyrs... Ne pouvant plus voir ici-bas le visage de celui que j'appelai mon fils, et que le décret des préséances éteinelles a installé pour jamais au-dessus du chœur des pontifes, mon amour et ma piété ont voulu du moins retrouver sur ce sol la trace de ses pas, dans cette église le parfum
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de sa prière, sur le visage de ses proclies quelque ressouvenance de ses traits. » Et l'Évêque appliquait au soldat de Jésus Christ ce que l'on disait, à Nazareth, de Jésus-Christ lui-même : « N'est-ce pas là le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et lanière? »
La parole de Mgr Pie débordait de poésie quand elle montrait le jeune pâtre vendéen gardant sa chèvre sur les coteaux de Bel- Air, et déjà rêvant à ces palmes du martyre que le Vénérable Cornaj venait de cueillir au Tonkin : « 0 coteaux bienheureux qui dominez la vallée du Thouet, ô sentiers bénis de la montagne, le long desquels cheminait le petit pâtre de neuf ans, portant déjà devant Dieu l'auréole du martyre, parce que son jeune coeur en contenait le vœu, ah ! désormais vos fleurs seront plus belles, votre verdure plus douce, vos eaux plus limpides, votre aspect plus riant. A vos brises du printemps se mêleront des senteurs plus exquises, je veux dire les parfums des bons désirs, les émanations de la sainteté, les célestes odeurs de la grâce divine. » Ainsi toujours la nature se surnaturalisait sur les lèvres et sous la plume de l'Evêque de Poitiers.
Mgr Pie exhorta finalement l'assemblée à se mettre en procession, avec les cierges allumés, au chant du. Nuncdimitiis^ selon le rit de ce jour, et à bénir Dieu de ce qu'il avait préparé, dans le jeune Théophane, si digne de ce nom, un flambeau pour l'illumination des gentils et pour la gloire de son peuple d'Israël: Lumen ad revelaiionem gentium et glotHam plebis tuœ Israël.
Le procès-verbal de cette fête, écrit en latin par Mgr Pie avec une magnificence vraiment magistrale, se termine par ces mots : « Le sermon étant fini, quatre-vingt-six prêtres, entourant l'autel, leurs
VIE CARD. PIE. — T. II. Jg
cierges à la main, entonnèrent dîme voix pleine d'allégresse le psaume Laudate Dominum omnes génies, terminé par la Collecte delà messe Pro i^ropagaiione fidei ; après quoi on chanta le Te Deum. Puisse notre sainte Mère l'Egiise ne pas tarder à nous permettre de décernera son apôtre un culte plus solennel! En attendant, le souvenir de cette très douce fête ne sortira pas de l'âme des trois mille personnes qui y assistaient. »
Nous A'enons de voir Mgr Pie en présence de toute la hiérarchie des chrétiens ses fils et ses filles, les grands et les petits, les pères et les mères, les jeunes gens et les enfants, les paysans et les nobles, les pécheurs et les pécheresses, les pauvres "et les infirmes ; puis les épouses de Jésus-Christ, et enfin ses ministres, les missionnaires et les martyrs. Il faut, pour achever, le mettre en présence des pasteurs ses frères ; et, dans l'éloge de l'un d'eux, montrer de quel honneur il entourait la tête des pontifes blanchis au service de l'Église.
Rien n'égale, à cet égard, l'homélie qu'il prononça le 8 novembre 1865, en la solennité du cinquantième anniversaire de T ordination sacerdotale de Mgr Angebault, évêque d'Angers. 11 n'y avait pas de prévenances que ce vénérable septuagénaire neût, depuis quinze ans, pour le jeune collègue qu'il aimait comme un fils. Malade, il lui écrivait de son lit, en 1864 : « Vous êtes jeune et frais, vous, cher et bon Seigneur. Je ne m'en plains pas :
A plaider contre le printemps L'h\'ver perdrait avec dépens.
« Oui, soyez longtemps fort pour soutenir le bon combat. Quant à moi, je ne puis plus que lancer le teluyn imbelle sine ictu. Mais je sais bien que mon cœur sera toujours le même, et rempli pour vous du plus respectueux et affectueux dévouement. »