CHAPITRE XI
LES DOMINICAINS A POITIERS. — LE CONCILE DE POITIERS. — LES THÉOLOGIENS GONSULTEURS FRANÇAIS. — INDIGTION DU CONCILE GÉNÉRAL. — MARIE ET LES CONCILES. — W" CEN- TENAIRE DE SAINT-HILAIRE. — RESTITUTION DE l'aNGIEN ÉVÊCHÉ DE POITIERS. — SILENCE DE l'ÉVÊQUE AVANT LE CONCILE. — LA PRIÈRE. — RÉPONSE A MG« MARET. — l'IN- FILLIBILITÉ. — l'agitation. — ADIEUX AU CLERGÉ DE POITIERS. — VOYAGE ET ADIEUX A PONTGOUIN, NOTRE-DAME DE CHARTRES ET SAINT-CHERON. — LE DÉPART.
L'année 1868 s'oiivin, pour Mgr Pie, par un établissement monastique préparé depuis longtemps. Dès 1857, il avait prêté son appui à la fondation que le R. P. Jandel, Maître général de l'Ordre de Saint- Dominique, avait faite à Lj'on d'un couvent qui, indépendant de la Province de France restaurée en 1850 par le Père Lacordaire,voulait rendre aux observances et doctrines dominicaines leur plein épanouissement. 11 nous serait difficile d'apprécier cette sécession dans son caractère et ses résultats ; et il nous suffit de dire que, grâce en grande partie à Tintervention de Mgr de Poitiers et du cardinal de Donald, Je Saint-Siège se prononça en faveur de l'autonomie de la maison de Lyon, sous la juridiction immédiate du
Général, jusqu'au jour où de nouveaux couvents sortis de celui-là permirent de former, en France, une seconde Province, sous le nom de Province d'Occitaniede Tlmmaculée Conception.
En même temps quïl aidait à cet établissement du couvent de Lyon, Mgr Pie demanda gracieusement au Provincial de vouloir bien reconnaître qu'il croyait avoir acquis le droit de recevoir dans sa ville épiscopale la première colonie qui sortirait de là.
En 1867, un prêtre distingué de son diocèse, tertiaire de Saint-Dominique, M. l'abbé de Melblanc, lui ayant remis une somme de vingt mille francs destinée à la fondation dominicaine, l'Evêque estima que Iheure était venue d'accomplir cette œuvre. Se rendant à Rome, au printemps de cette année, il passa par Carpentras, pour y voir le Provincial, conféra avec lui et convint que la fondation aurait lieu dès le commencement de l'année suivante. Trois religieux la préparèrent par une grande mission prêchée, durant TAvent, dans la cathédrale de Poitiers. « Les iîls de saint Dominique, disait ensuite l'Evêque, ont dignement soldé la dette de leur rentrée parmi nous ; ils ont annoncé la vérité ; ils ont vengé la morale, ils ont enseigné le devoir avec une liberté tout apostolique ; et la charité brûlante qui s'alliait sur leurs lèvres à la pureté de la doctrine, le dévouement infatigable avec lequel ils se dépensaient au service de tous, la vie dure et mortifiée dont ils ont fourni l'exemple et donné le spectacle, au milieu de leurs rudes travaux, leur ont conquis universellement le respect, la confiance et l'atïéction. »
Quelque temps après, 10 janvier, le couvent des Frères-Prêcheurs fut établi canoniquement dans cette ville, après une interruption de plus de soixante-dix ans. Une ancienne abbaye bénédictine, fondée au ix" siècle, sous le vocable de Saint-Cyprien, et sanctifiée
par la vie du Bienheureux Bernard de Tiron,quien fut abbé, n'avait guère laissé, à Poitiers, que son nom et quelques ruines. C'est l'emplacement que Mgr Pie, fidèle à rendre à l'Eglise tout ce qui lui avait précédemment appartenu, choisit pour les constructions de la maison, qu'il assista largement de ses deniers. Il en écrivait plus tard : « Nous remercions Dieu, qui dans sa miséricorde nous a dotés de ce couvent. Il édifie notre ville par l'austère régularité qu'on y garde et les vertus qu'on y pratique, et il est, pour tout notre diocèse, une source d'où la parole évangélique ne cesse de couler. »
Deux jours après cette installation religieuse, la ville de Poitiers recevait tous les évèques de la province d'Aquitaine pour un concile qui devait servir de préparation au concile général de l'année suivante.
Le zèle pour ces saintes assemblées s'était beaucoup refroidi parmi l'épiscopat, nonobstant les lettres pressantes de Mgr de Poitiers à plusieurs archevêques, notamment à S. E. le cardinal Gousset. Mgr de Bordeaux était resté, depuis 1859, sous l'impression pénible de la dissidence amenée dans le concile d' Agen par les opinions de NN. SS. LandriotetDelamarre. Mais l'un et l'autre de ces prélats ayant cessé d'appartenir à l'Aquitaine, pour monter sur les deux sièges métropolitains de Reims et d'Auch, Mgr Pie insista auprès de Mgr Donnet pour la reprise de ces assemblées. La ville de Poitiers avait été désignée d'avance par le concile précédent. D'ailleurs le lieu, comme la date, de cette réunion était déterminé par une circonstance solennelle : celle duxv^ centenaire de la mort de saint Hilaire, qui tombait au mois de janvier 1868. On ne pouvait lui otïrir une fête plus digne de lui.
Cependant il importait qu'on ne vît pas dans cette assemblée un tribunal destiné à préjuger des questions réservées aux prochaines assises de la cour plénière.
Mgr Pie demanda donc qu'on ne fît pas de bruit autour d'elle. Il écrivit à un des rédacteurs de r Univers : « Notre concile de Poitiers ne fera quelque petite chose qu'à la condition que nous échapperons d'ici là à la publicité. Du côté du pouvoir et de ses affidés, on nous épie et on nous prête des intentions impossibles. Auriez-voiis la bonté de demander aux bureaux de Y Univers et du Monde ({w'ow ne parle point du prochain concile de Poitiers ? Déjà un correspondant a écrit quelques lignes à ce sujet, et annonce que nous nous proposions de revenir sur l'Enc^'clique ! Priez qu'on se taise désormais. Nous avons plus d'un motif de demander ce silence. »
Le concile s'ouvrit, le dimanche 12 janvier, dans la cathédrale par un discours de l'archevêque, en présence du clergé et d'une affluence extraordinaire de fidèles (1). Au fond du sanctuaire on avait dressé la statue de saint Hilaire, aux pieds de laquelle étaient exposées sesrehques. C'était lui qui présidait invisiblement.
L'Évêque disait plus tard : «Notre vieille cathédrale, avec sa parure d'oritlamraes, d'inscriptions et de lumières, offrait une image splendide de l'Eglise triomphante. Ce cortège de pontifes, précédé de tous les rangs de la milice ecclésiastique séculière et régulière ; l'autel du sacrifice entouré des vieillards que l'Apocaljpse nous représente portant des couronnes d'or sur leurs têtes; les pasteurs des peuples s'avançant vers le tabernacle pour recevoir des mains du primat le Pain de vie ; les docteurs de la foi levant leurs mains sur les saints Evangiles ; chacun des évêques, tant ceux
(1) Les Pères du concile étaient : S. Era. le cardinal Donnât, Mgr Pie, évêque de Poitiers ; Cousseau, d'Angoulême ; Colet, de Luçon ; Dabert, de Périgueux ; Thomas, de la Rochelle ; les délégués des évêques de la Guadeloupe et de l'Ile-Bourbon ; les Sièges d'Agen et de la ^Martinique étaient vacants.
du continent que ceux d'outre -mer, répondant: Me voici, «cZsMm; voilà, mes Frères, une pâle esquisse de ce que vous avez vu et de ce dont vos enfants transmettront le récit aux générations à venir. »
Les séances particulières se tenaient au grand séminaire, ainsi que l'Évêque en rappelait de même le souvenir à ses prêtres : « Cette maison avec ses cloîtres, ses grandes salles, sa chapelle de fondation royale, ses cellules, ses vastes corridors, cette maison que nous aimons, elle a pris à nos yeux une splendeur nouvelle depuis qu'elle a été l'asile de cette réunion provinciale des évêques et du clergé de nos dix diocèses et de nos colonies. Dieu prolongerait notre vie durant un siècle que, jusqu'à la fin, l'image de ce concile de Poitiers nous reviendrait àl'esprit, et surtout au cœur, chaque fois que nous mettrons le pied dans cette demeure. Tous ceux qui ont participé à cette assemblée peuvent vous le dire : la parole de Jésus- Christ, ibi sum in medio eorum^ était devenue sensible ; Notre- Seigneur était là . »
On ne s'étonnera pas que le premier décret porté par le concile ait été sur saint Hilaire, évêque de Poitiers et doctem^ de l'Eglise. On en fit la promulgation dans l'antique église élevée sur son tombeau. Le décret, tout entier delà main de Mgr Pie, demandait que les traces du saint Docteur fussent partout recherchées et honorées dans le pays ; que ses écrits fussent étudiés ; que sa basilique fût restaurée ; que son pèlerinage fût fréquenté ; surtout que sa doctrine fût observée et son courage imité. Le volume de ses œuvres avait été déposé sur un trône, avec le livre de lEvangile, pour recevoir le serment des Pères. Par tout cela on sentait que ce concile allait être, entre tous les autres, le concile d'Hilaire.
Mgr Pie présida, là encore, l'importante congrégation de la Foi et de la Doctrine. Pour se rendre compte de
la part qu'il prit à ces travaux, il suffit de connaître le titre des chapitres qui y furent traités : Du Siège apostolique elDu Souverain Pontife^ ses prérogatives et l'obéissance qui lui est due ; Du pouvoir civil du Pape^ sa. raison d'être et son droit; Du mariage religieux et de son obligation pour les contractants; De la béatification des saints de V Aquitaine, particulièrement des Vénérables Grignon de Montfort et Jeanne de Lestonac; De l'Ecriture sainte eiàù son étude dans les séminaires; De la théologie^ du droit canonique^ de l'histoire ecclésiastique, de la philosophie, et en particulier des deux systèmes extrêmes à\i rationalisme et du traditionalisme \ Des études littéraires et de la formation des clercs ; Du culte de saint Joseph, patron de la sainte Église. L'intérêt de ces questions dépassait visiblement les limites d'une province. C'est ainsi qu'on porta une condamnation motivée et explicite de la doctrine, alors fort retentissante, de La morale indépendante. Un travail très complet sur ce sujet fut inséré dans les Actes, où Rome le remarqua et lui donna des éloges.
Le métropolitain avait pensé saisir le concile de Poitiers d'une affaire dont lui et quelques hommes de zèle, ]e P. Ventura, le comte Tullio Dandolo, et M. Roselly de Lorgues avaient pris ardemment l'initiative. C'était l'instruction du procès de canonisation de Christophe Colomb. Mgr Pie se crut obligé de confesser au vénérable archevêque qu'il ne croyait pas au succès final de cette démarche ; mais il l'encouragea à adresser au Pape la lettre qu'il avait rédigée à cet eflet : « Elle serait d'abord par elle-même un monument en faveur du grand homme; et, de plus, elle serait une pièce à invoquer plus tard, s'il plaisait à Dieu de donner suite, par quelques grâces extraordinaires, à la pensée et au vœu dont vous ftîtes l'interprète. » Le concile de Poitiers n'émit point de vœu à cet égard.
A l'horizon de ce concile on voyait poindre Taurore deceluiduVatican.L'Evêque disait ensuite: « N'avionsnoiis pas alors, Nos vénérables Frères dans l'épiscopat, le sentiment que nous préludions, par les joies et par les fruits de ce synode plus restreint, aux allégresses et aux utilités plus larges, plus abondantes du Synode universel sur lequel la chrétienté fonde de si grandes espérances '? » 11 écrivait ailleurs : « Nous avons pu nous éclairer mutuellement et nous concerter, dansnos séances épiscopales plus intimes, sur diverses questions susceptibles d'être traitées par le prochain Concile œcuménique, auquel notre réunion provinciale aura servi pour nous de prélude ».
La clôture en fut des plus solennelles. Outre les évoques de la province de Bordeaux, quelques autres vénérables prélats y assistèrent: Mgr Guibert, archevêque de Tours; Mgr Aman ton, de 1 Ordre de Saint-Dominique, vicaire apostolique de la Mésopotamie ; Mgr Angebault, évêque d'Angers; Mgr Fillion, évoque du Mans; Mgr Fruchaud, évêque de Limoges.
Un des témoins de cette grande fête, lesaintM. Jules Richard, en écrivait, dans ses notes : « Quelle puissance dans l'Eglise ! quelle vivacité dans la foi ! quelle soif de la vérité dans les âmes!... » Quelques mois après, 1 1 juillet 1 868, l'homme de Dieu expirait, en proférant ces paroles : « Le beau jour que celui de la mort, avec la sainte hostie sur les lèvres !» Les derniers mots qu'il écrivit sur son journal sont ceux-ci : « 0 mon Dieu, mon cœur esta Rome, avec votre Christ perpétuel ». Il était bien le disciple de Mgr Pie. Il lui avait écrit, quelque temps auparavant : « Monseigneur, je suis une brebis de vos pâturages; j'aime votre pouvoir si doux, je cherche votre regard, et tout douloureux des coups portés à l'Eglise notre mère, je m'appuie sur votre bras, et, unissant ma pensée à la vôtre, mon pauvre cœur à votre grand cœur, je donne tout ce que
j'ai de volonté et de vie à cette sainte Eglise si menacée et si glorieuse. Au milieu de ses angoisses, je remercie tout haut notre Dieu de m'avoir fait vivre en ces temps de confusion, parce que toutes les fêtes de mon âme, toutes les joies de mes lèvres sont de confesser ma foi. »
Cependant, déjà^ sur le seuil du Concile général, se produisait dans les esprits une agitation qui n'était pas sans inquiéter les amis de lEgiise. Quelques-uns, tels que Mgr Mermillod, eussent souhaité qu'une entente se fît préalablement, pour la paix générale, entre les notables de chaque opinion, soit évêques, soit publicistes ; et l'on prononçait les noms de Mgr de Poitiers et de Mgr d'Orléans à côté de ceux de ^'etiillot et de Montalembert. « C'est un souhait concevable, écrivait de Paris M. l'abbé Gaj à Mgr Pie, le 29 janvier 1868, et je ne pense pas qu'il n'y ait un cœur aimantJésus-Christoùce désir n'existe. Mais que faire pour que ce soit autre chosequ'un désir? — Lecésarisrae, qui à tant d'égards est en train de tomber en ruines, mais qui s'affirme et qui travaille de plus en plus, ne nuit en rien au développement du parti catholique libéral. L'Encyclique et le S^//a6ws sont passés au rang des mythes pour une quantité de chrétiens. L'obstacle à l'union ne viendra pas de notre côté. Mais où s'unir et comment s'unir, sinon dans les principes et en se rapprochant du centre ? Et que peuvent faire ceux qui ont la grâce d'y avoir établi leur demeure, sinon de tendre la main aux autres, leur disant comme la Sagesse : Venite ad avcem ; ou comme notre bon Maître : Volo ut ubi sum ego. et vos siti.s^ »
Celui qui, dans ces lignes, établissait si bien l'état de la question et l'état des esprits en France, fut, peu après, appelé à les étudier à Rome. A cette époque, l'Evèque travaillait à faire nommer, comme consulteiu"s, dans les commissions préparatoires du Concile,
des théologiens d'une doctrine sûre. M. Ga}" était indiqué ; et le 5 décembre 1867, une lettre du Nonce à Mgr l'Évêque de Poitiers lui apporta officiellement sa désignation dans les termes suivants : « Votre Grandeur n'ignore pas qu'on a institué à Rome des congrégations particulières, dans le but de faire étudier et préparer les matières à soumettre aux délibérations du futur Concile. Or, ayant jugé d'en choisir les consulteurs non seulement parmi les Romains, mais aussi parmi les autres nations, le Saint- Père a daigné appeler à cette charge importante et si honorable de consnlteur, M, l'abbé Gay, chanoine de la cathédrale de Poitiers. »
Ces commissions préparatoires devant donner le premier branle à la marche du Concile, il importait que cette direction lui fût imprimée dans les meilleures voies. C'est dans cette pensée que TEvêque de Poitiers avait appuyé le choix de deux autres théologiens : M. l'abbé Jacquenet, curé de Saint-Jacques de Reims, aujourd'hui évêque d'Amiens, honoré de la confiance du cardinal Gousset; M. l'abbé Chesnel, du diocèse de Quimper, qui plus tard écrivit un très excellent ouvrage sur \e^ Droits de Dieu, Mgr Pie obtint aussi ducardinal Caterini l'appel de M . l'abbé Sauvé , du diocèse de Laval; Mgr de Moulins obtint un peu plus tard celui de M, l'abbé Gibert, son vicaire général; et enfin l'année suivante arriva M. l'abbé Freppel, qu'il suffitdenommer.
Mais n'allait-on pas s'effrayer, d'un autre côté, de voir tant de consulteurs français tirés des mêmes rangs ? Mgr Pie, toujours si circonspect, voulut prévenir l'objection en proposant un nom qui, par son appartenance, ne pouvait être suspect de partialité. « Il y aurait, écrivit-il au Nonce, intérêt majeur à ce qu'on ajoutât à cette liste M. Le Hir, professeur d'hébreu et d'Écriture sainte à Saint-Sulpice, l'un des
hébraïsants et des exégèles les plus distingués, dont les sentiments sont pleinement romains, et dont le nom et la qualité, en commandant le respect et la sympathie des corps savants aussi bien que des hommes d'Eglise, placerait la liste totale en dehors des contradictions qu'elle subira sans cela. C'est ce que souhaite très vivement l'auteur de cette note, assuré d'être l'interprète des dispositions générales des esprits. »
Cette note était destinée soit au cardinal Antonelli, soit au cardinal Caterini. Une lettre personnelle au Nonce y était jointe : « L'adjonction de ce nom, disait Mgr Pie, relève de plusieurs degrés l'excellence des choix déjà faits. Ni le clergé de Paris, ni la masse des évêques sortis de Saint-Sulpice, n'auront plus matière à récrimination fondée. »
Cette nomination eut lieu ; mais elle arriva trop tard. Un post-scriptum ultérieur porte au dos de cette note : « Le Nonce m'a dit qu'il avait reçu de Rome la nomination officielle de M. Le Hir à la charge de consulteur du Concile : mais le jour où Son Excellence a porté cette nouvelle à Saint-Sulpice, M. Le Hir était sur son lit de mort. »
M. l'abbé Gay partit pour Rome le 25 février 1868, chargé de porter au Pape une partie des décrets du concile de Poitiers, avec une lettre de Mgr Pie où l'on remarque ces lignes : « J'ai la confiance que ces actes seront accueillis avec satisfaction. M. labbé Gay pourra dire de vive voix à Votre Sainteté combien ce concile a été remarquable et consolant par l'esprit qui animait tous ses membres envers le Saint-Siège, dont les décisions et les directions forment tout le fond et inspirent toute la rédaction de nos chapitres doctrinaux et disciplinaires. »
De ce centre des choses ecclésiastiques, le consulteur ne cessera plus de tenir Mgr Pie au courant du
mouvement des esprits et des affaires, relativement à ce Concile devenu déjà l'objet de vives contestations. Mais ni l'un ni l'autre ne s'effraient de « l'inévitable humain qui se mêle aux plus grandes œuvres de Dieu, dont la condition est d'être entravées et de réussir par les obstacles, afin qu'aucune chair ne se puisse glorifier, mais que la gloire soit à Dieu seul ».
M. Gay, qui parle ainsi, racontait encore, d'après le cardinal de Reisach, que le Pape avait déclaré, devant le Sacré-Collège, qu'il se sentait poussé, io mi sento spinto, à convoquer ce grand Synode, et qu'il voyait là l'expresse volonté de Dieu. «Le fait, disait lalettre, est que, quand on voit comment les choses marchent ici, comment le Pape est entouré, et le spécieux des raisons qu'on a pu et dû faire valoir, il faut convenir que, si le Pape n'avait reçu à ce sujet quelque impidsion particulière et supérieure, il aurait reculé. » Cette considération de la volonté de Dieu dominant celle des hommes et les menant à ses fins , malgré leurs oppositions, est le point de vue supérieur de toute cette correspondance.
M. l'abbé Gay fut nommé de la commission préparatoire des travaux concernant la théologie dogmatique. Elle avait dans son sein des hommes éminents, tels que le professeur Pecci, le Père Ferrari, desFrères- Prêcheurs, etles Pères Perrone,Schrader etFrauzehn, de la Compagnie rie Jésus, sous la présidence du cardinal Biho. Le Syllahus entrait pour une grande part dans son programme. C'était sur toutes ces questions que M. l'abbé Gay demandait à son Évêque « le plus de renfort possible », comme il s'exprimait.
Mgr Pie avait compté qu'un autre de ses amis, le Père AbbédeSolesmes, l'assisterait au Concile, où il viendrait siéger en saqualité d'Abbé. Une décision contraire avait été prise, le 24mai,parlescommissions, lesquelles avaient statué que seuls les supérieurs généraux
des Ordres religieux et ceux qu'on appelle « les Abbés de juridiction » y seraient admis. De Rome on s'en plaignit à lEvêque de Poitiers. « N'est-ce pas, lui demandait-on, un triomphe pour les gallicans que de voir l'Abbé de Solesmes conlîné dans son monastère, lui qui pourrait et devrait intervenir en tant de questions capitales ? Oublie-t-on tout ce que les Abbés ont fait pour le Saint-Siège, et surtout dans les conciles œcuméniques, où plus d'une fois ils ont représenté le Vicaire de Jésus-Christ ? » La conclusion de cette lettre était une prière à l'Evêque de Poitiers d'intervenir auprès du Saint-Père : « Venantd'un Evêque aussi justementconsidéré, votre instance peut faire reprendre la question dans la Congrégation directive, et aider même le Saint-Père à revenir, proprio motu^ sur cette décision. »
La réponse de l'Evêque fut une lettre magistrale, adressée par lui, le 24 juin, au cardinal Antonelli. Mgr Pie faisait valoir ce qu'il croyait le droit canonique, ce qui du moins semblait la tradition des conciles, en montrant combien Userait désastreux pour l'Ordre monastique et affligeant pour ses amis, qu'une jurisprudence contraire fût introduite et consacrée par l'initiative du Saint-Siège lui-même, dont les moines n'avaient cessé d'être les protégés comme les défenseurs. 11 terminait en demandant que sa lettre fût mise aux pieds de Sa Sainteté.
Pie IX s'émut de cette plainte, et demanda que la question fût examinée de nouveau. Cet examen n'amena que la confirmation des résolutions précédentes, sauf quelques exceptions, dont le docte Abbé de Solesmes ne devait pas avoir à bénéficier. Mgr Pie n'avait .^ gagné à son intervention que l'honneur considérable
d'avoir plaidé une grande cause, et d'y avoir déployé, avec une calme éloquence, une étonnante connaissance de cette partie du droit ecclésiastique.
Son intervention eut plus d'efficacité dans une autre affaire. Un livre avait été publié à Rome deux ans auparavant, par le vénérable M. Faillon, prêtre de Saint- Sulpice et procureur général de cetteCompagnie, sousjle titre de Vie intérieure de la Sainte Vierge, extraite des manuscrits de M. Olier. Outrel' approbation du cardinal Villecourt et de Mgr Baillés, ancien évêque de Luçon et consulteur de l'Index, l'ouvrage avait reçu celle de plus de quarante archevêques ou évêques français. Il n'en fut pas moins déféré à Y Index par la diligence de M. labbé Chaillot. Mgr Pie s'en émut. A ses yeux, ce qu'on avait cherché dans ce procès, c'était l'amoindrissement de l'autorité théologique de Saint- Sulpice. Or, enfant de Saint-Sulpice, admirateur d'Oh'er, ami de M. Faillon et, par-dessus tout , fils dévoué de Marie , Mgr Pie se trouvait engagé d'avance, par toutes ses relations, ses affections et ses convictions, à la défense de cette Vie. Kouvrage était dédié à Notre-Dame de Chartres ; c'était près d'elle que l'auteur en avait conçu la pensée en 1829 ; c'était à ses pieds qu'il en avait déposé l'hommage, en 1864. Il était donc naturel qu'il en remît la défense à ce fils dévoué de la Vierge chartraine, et il écrivit à lEvêque de Poitiers que » Notre-Dame le constituait l'avocat de sa royale cause, et le secrétaire intime de ses commandements ».
Le livre fut examiné à Rome. Un théologien des Frères-Prêcheurs y nota dix-sept propositions répréhensibles. Mgr Pie les excusa sans prétendre les justifier. Ses lettres sur ce sujet révèlent une vraie intelligence des mystiques, de leur langage, du sens qu'il convient de lui attribuer, et de la cause historique de certaines locutions, soit outrées, soit impropres, qui demandent à être » xpliquées avec bon vouloir.
Il ajoutait modestement : « D'ailleurs, je suis très faillible -, et si l'autorité du Saint-Siège voyait des
erreurs censurables là où je ne vois que des mots à corriger, je m'inclinerais humblement devant de plus sages que moi. »
Il encouragea beaucoup M. l'abbé Gay, qui avait été nommé défenseur de ce livre ; il lui écrivait : « Je ne puis penser, sans indignation, que l'Index a épargné M. Cousin et qu'il va condamner M. Olier, le vénérable fondateur de Saint-Sulpice. Va-t-il falloir retourner le vers de Virgile, et dire de la Rome pontificale que sa coutume est de parcere superbis et debeUare subjectos ? » Le mémoire du rapporteur, fort de tousces arguments, fit reculer le mouvement qui poussait à la condamnation. Pie IX en fut soulagé ; sachant que plusieurs des consulteurs d'abord défavorables, tels que le P. Perrone, avaient changé d'avis, il dit en souriant au prélat de service : « La Madone a fait un miracle de premier ordre : elle a converti un théologien ! » Une commission particulière^ sous la présidence du cardinal Monaco de la Valette, formula les corrections à faire à ce livre. Ce fut M. Icard qui, à la mort de M. Faillon, survenue peu après, fut chargé de l'amender ad mentem Sanctœ Sedis. Il le fit avec un excès de conscience qui lui enleva beaucoup de sa physionomie propre; heureux toutefois de lui procurer à ce prix le sauf-conduit qui devait le faire arriver aux mains des vrais fidèles.
A la fin -de juin 1868, Pie IX pu blia l' Indiction officielle du Concile général pour le 8 décembre de l'année suivante, fête de l'Immaculée Conception de Marie. Le jour de la solennité de saint Pierre, dimanche 5 juillet, l'Evêque monta dans la chaire de sa cathédrale, et, avant la lecture de la Bulle pontificale, il prononça les paroles solennelles suivantes : « Le dernier Concile œcuménique a été clos au mois de décembre 1563. Il y a donc plus de trois siècles qiie le monde n'avait joui du grand spectacle qui va
être donné à la terre. Ce sera notre devoir de prier beaucoup, afin que ce Concile se célèbre en effet à l'époque marquée, et porte tous les fruits qii on en doit attendre. Dès aujourd'hui nous devons rendre grâces à Dieu, car la seule Indiction du Concile est déjà un grand bien. Les événements peuvent le retarder, rien ne l'empêchera :1e Concile est indiqué, le Concile aura lieu. »
Parmi les circonstances qui pouvaient y faire obstacle, se trouvait l'état présent des affaires de l'Europe. Le ciel politique était à la tempête, et tandis que l'édifice spirituel de l'Eglise s'apprêtait à recevoir son splendide couronnement, de sourds craquements se faisaient entendre dans l'édifice de TEtat. Le 23juin, à la suite d'un entretien particulier avec M. Thiers, Mgr Pie écrivait à un de ses amis : « L'automne se passera-t-il sans guerre et sans agitation ? Partout on touche aux dernières limites de la durée des choses. M. Thiers me disait que la guerre ne pouvant, pas plus que la paix, nous replacer au niveau d'où nous sommes descendus, elle serait simplement un fléau de plus. Seulement il est vrai que les affaires de l'Eglise ne peuvent se remettre que par celles de la France : c'est notre meilleure chance. »
Un entretien de l'Evêque avec ses prêtres, durant la retraite pastorale de 1868, leur fit toucher du doigt cet état social et ses causes. Il leur montra « la Russie menaçant l'Empire ottoman et les saints Lieux ; l'Angleterre convoitant l'Egypte et le canal de Suez ; la Prusse s'agrandissant à la faveur de notre funeste abandon de l'Autriche, et s assurant en Europe, avec le sceptre impérial, une prépondérance qui n'avait, depuislongtemps, appartenu qu'à nous ; la France menacée de descendre au rang de puissance secondaire ; toutes les nations mises sur un pied de guerre formidable ; tous les intérêts compromis par une crise
financière voisine de la catastrophe ; puis les passions frémissantes des plèbes des grandes villes, les théories de partage et de nivellement prêtes à passer dans les faits ; les menaces renaissantes contre la religion, la propriété, la famille ; en un mot, l'anarchie, la ruine, le pillage, qui s'avancent à vue d'œil fOus le couvert des fausses libertés dont la revendication insolente et roctroiement impolitique sont le prélude de la fin — Voilà, Messieurs, disait l'Evêque, le tableau \rai de la situation. »
C'était en 1868 que Mgr Pie écrivait ces lignes, lesquelles, deux ansaprès, devenaient, mot pour mot, une page de notre histoire. Ce qu'il appelle lui-même, avec saintGrégoire, «le boticlier de la prescience », fut toujours une des armes de ce soldat de Dieu.
11 n'était donc pas de ceiLx qui regardaient l'avènement de l'Empire libéral comme le salut de la France. C'était, à ses yeux, un expédient suprême, nécessité par de grandes fiiutes, suggéré par de grandes craintes, imposé parla pression de la démagogie, et p.ésageant cettefindontilétait le prélude. « Oùestdonc le remède? demande-t-il le même jour. Sans doute, il est dans le retour delà jiolitique française à sa mission de protectrice des intérêts de l'Église et de la Papauté ; mais, n'en douiez }ias, Messieurs, le signe le plus expressif des miséricordes prochaines de Dieu sur Rome, la France et le monde, c'est ce Concile qu'un orateur de la Chambre (M. Eniile Ollivier^ qualifiait hier : « l'événemeuL le plus considérable depuis la Révolution françai>e. » Anendons-nous, Messieurs, à de grandes manifestations de la puissance divine. »
La conclusion était la parole de Moïse disant au peuple et aux prêtres : « Sancliiiez-vous, car le Seigneur vaopérer parmi vousde grandes choses »; et, l'entendant parler avec cette auiorité, prêtres et peuple s'habituaient à reiïarder le ^'aîicancomn;e un nouveau
Sinaï, elle Concile comme la Pentecôte du xix'^ siècle.
En même temps, lui-même priait et se sanctifiait en vue de cet événement. Il se recommandait aux saintes âmes de la terre. « Priez souvent pour moi, écrit-il à une Religieuse; je veux toujours devenir meilleur, moi qui, au milieu de mille travaux entrepris pour sa gloire, demeure infiniment si au-dessous de ce que je fais. » Il se recommandait aux âmes saintes du ciel. Parlant de la mort d'une éminente Religieuse Augustine, la Mère Jérôme, il écrit : «Elle voit de là-haut, parmi les triomphes de l'Église du ciel, les choses qui se préparent pour l'Église militante ; et l'ardeurde ses désirs, la ferveur de ses intercessions contribuera plus encore que n'auraient fait ici-bas ses vœux et ses prières, au succès de ce Concile qui était devenu pour elle une ])ensée de tous les instants. »
Surtout il recommandait ce grand intérêt de l'Église à la Mère de Dieu. Marie, reine du Cénacle, et présidente du premier Concile oecuménique, devint l'objet de ses dévotions et de ses prédications. Il on fit le sujet dune homélie, en la fête de l'Immaculée Conception. «Ce qui s'est passé là, au concile de Jérusalem, disait-iJ, s'est renouvelé, depais dix siècles, à chaque fois que l'Église est rentrée au cénacle... Toujours, a!i-dessus des apôtres, s'est élevée 1 incomparable figure de la Mère de Jésus. Et parce que le premier de tous les conciles a été honoré de sa présence, elle n'a été absente d'aucun des conciles qui ont suivi... Ce serait une étu le longue et intéressante que celle qu'on intitulerait : «Les conciles et Marie ». Mais nul autre concile peut-être ne méritera d'être appelé le Concile de Marie, à meilleur litre que celui qui se prépare en ce moment, et qui va s'inaugurer dans la fête même de son Immaculée Conception. Que d'ici à ce grnnd jour, la chrétienté tout entière, par l'unanimité et la persévérance de ses prières, offre l'image d'un nouveau cénr.cle.
Marie justifiait bien la confiance de son serviteur; elle venait de lui donner un gage depuis longtemps demandé. On se souvient que, dans les commencements de son épiscopat, Mgr Pie, visitant le bourg de Courlaj, chef-lieu des dissidents de la Petite-Eglise, avait promis à la sainte Vierge de lui ériger un autel en ce lieu, le jour où la plus grande partie des schismadques aurait disparu de cette contrée. Or, le 23 septembre 1868, Mgr Pie écrivait sur le registre de ses Actes: « Il a été écrit dans le psaume : Faites des vœux et rendez vos vœux au Seigneur . En l'année de N . -S . 1 853, jour de la fête de l'Immaculée Conception, célébrant une solennité expiatoire dans l'église paroissiale de Saint-Remy deCourlav, nous avons fait publiquement le vœu d'ériger k Marie un autel en cette église, le jour où la majeure partie des habitants serait revenue du schisme des anticoncordataires à Tunité de TEghse. Or, ayant appris que depuis quelque temps le nombre des catholiques l'emporte sur celui des dissidents, Nous, Évêque de Poitiers, aujourd'hui 23 septembre 1868, avons dédié et consacré un autel de pierre portant une statue de Marie, ofiert par nous à cette paroisse, et nous y avons fait au peuple une courte allocution. » L'allocution parla de l'autorité de Pierre, à laquelle il pressa tous ses enfants d'obéir ; et comme on célébrait en cette même journée les premières vêpres de la fête de Notre-Dame de la Merci, ce lui fut le sujet d'une ardente prière à Celle qui rachète et délivre les esprits captifs de l'erreur et de l'illusion.
Il y avait d'ailleurs, en cette année de grâce 1868, un grand élan religieux dans l'Eglise de Poitiers. L'Evêque avait demandé et obtenu du Pape qu'à l'occasion du XY" centenaire de la bienheureuse mort de saint Hilaire, un jubilé fût accordé à toutes les églises du diocèse placées sous son vocable. Soixante paroisses bénéficièrent de ces grâces insignes, à la
suite des exercices d'une mission fructueuse. L'Evêque disait à ses prêtres : « Les récits des merveilles opérées par le jubilé général du demi-siècle ne l'emportent point sur ceux qui nous sont parvenus dans cette année de bénédiction. »
Mgr Pie en faisait principalement honneur à la prédication de ses Oblats de Saint-Hilaire, qu'il venait de faire élever au rang de troupes régulières, en obtenant l'approbation canonique de leur Institut par l'Eglise romaine.
L'Institut des Oblats, déjà loué et encouragé trois fois par la Congrégation des évoques et réguliers, obitint par son Evêque deux décrets qui se complétèrent l'un l'autre. Le premier était de l'année 1867 ; le second, plus conforme aux vues de la compagnie, était du mois d'août 1868. L'Evêque en fit l'objet d'une communication à son clergé, par lettre du 81 janvier 1869 : « Désormais donc, Messieurs et chers coopérateurs, l'oeuvre des Oblats de Saint-Hilaire de Poitiers est inscrite parmi celles que l'Eglise romaine a non seulement louées mais approuvées. Voilà ce que nous aimons à considérer comme un des fruits de ce quinzième centenaire, et comme une récompense accordée par le saint Docteur aux hommages dont nous nous sommes appliqués à entourer son nom pendant cette année séculaire. »
Au nombre de ces hommages, il faut placer la construction ou la réparation des églises du diocèse qui l'avaient pour patron. Le 2 juin 1868, Mgr Pie avait consacré à Niort une église de Saint-Hilaire nouvellement élevée dans le quartier de la Brèche, sur la demande que lui-même en avait faite au maire, en 1851, et avec le concours généreux de la ville et du département. « J'éprouve, leur dit-il, un bonheur particulier à dédier ce sanctuaire à la mémoire de notre saint Evêque et Docteur Hilaire, en cette mémo-
rable année du XV*' anniversaire sûeiilaire de son glorieux trépas. » Dans cette solennité, à laquelle assistaient les évêques d'An.^-oulême et de Luçon, avec l'Abbé de Ligugé, on avait remaiv[iié la présence du préfet, du général et de tous les fonctionnaires publics. La barrière de l'interdiction commençait à s'abaisser entre les corps officiels et l'Evêque de Poitiers, qui n avait acheté par aucune complaisance ce désarmement.
Hilaire semblait revivre et se lever partout, sur les pas et à la voix de son successeur. Une paroisse du Poitou, nommée Faye-l'Abbesse, possédait un morceau de porphyre ayant servi de pierre d'autel au pontife du iv' siècle. Faye-l'Abbesse était le but d'un grand pèlerinage. Mgr Pie s'y était rendu le 13 septembre 1868, et sa présence et son discours avaient imprimé l'élan à la reconstruction de l'église de ce lieu, bientôt rendue digne de ses grands souvenirs.
Surtout, il attacha un prix particulier à la restauration de Saint-Hilaire-entre-les-églises, sanctuaire historique placé, comme celui de Saint-Martin, entrela cathédrale et son baptistère. « Le centenaire qui s'achève, écrivait Mgr Pie, ne pouvait pas ne pas voir cette restauration conduite à son terme. Au premier janvier de cette année, nous avons eu la joie d'ouvrir le jubilé dans cette gracieuse petite église, et nous l'avons clos le 20 du même mois par la consécration de ce même temple sous linvocation de saint Hilaire. » Elle fut donnée aux Oblats de Poitiers, qui la desservirent.
Saint Hilaire, à qui TÉvêque travaillait à rendre ses habitations, lui devait bien de lui rendre à lui-môme la sienne. C'est à Hilaire, en effet, que Mgr Pie se crut redevable de la reprise de possession de l'ancien palais de ses prédécesseurs, à la fin de Tannée 1868. Il y avait dix-huit ans qu'il habitait l'antique et étroite maison de l'abbesie de Sainte-
Croix, tandis que près de là, sur le flanc méridional de la cathédrale, s'élevait, grand et commode, l'ancien évêché devenu la préfecture. Cependant le Conseil général ayant décidé de construire ailleurs l'hôtel préfectoral, y mit cette condition, que la préfecture actuelle serait rendue à sa destination d'autrefois. Mgr Pie en reçut l'offre avec reconnaissance. Il disait à ses prêtres : « Il nous est saUUaireà nous-même, qui voulons marcher sur les traces de nos ancêtres spirituels, de les avoir en quelque sorte sous les yeux, par la vue quotidienne des murailles qu'ils ont élevées, du sol qu'ils ont foulé, des parvis qui furent témoins de leurs travaux, de leurs prières, de leurs soupirs, de toutes leurs œuvres de foi, de charité et de piété. » Il se plaisait à voir dans cette restitution un des fruits légitimes du jubilé poitevin, célébré cette même année, car n'est-il pas écrit : « Les habitations sacerdotales qui n'auront pas été recouvrées jusque-là devront retourner à leurs maîtres dans rannéejubilairo : ^■Edes leaiiarum, si anteà non redempt fueriniœ, in jubilœo rêver tentur ad domitios»'^ Ces délicates et saisissantes assimilations avaient une valeur pres'jue prophétique aux yeux de Mgr Pie.
Le travail d'appropriation et de translation que nécessita cette mesure fut ennobli, lui aussi, par des vues supérieures, celles de la charité. Une lettre de rÉvèque disait : « La somme qui est affectée à mon changement de demeure est un vrai bénéfice moral pour moi, à l'heure où tant d'ouvriers sont sans ouvrage et sans pain. Ma mère excelle à dépister parmi eux tous ceux qui soutfrent, et à nouer à cette occasion des rapports qui tournent à leur soulagement. » A cette chère mère encore il renvoyait l'honneur de l'aménagement de sa demeure : « Tout était à refaire dans cet édifice où ses hôtes successifs avaient plutôt campé que séjourné. Si aux soins de Tarchitecte ne
s'était ajoutée l'étonnante activité de ce savoir-faire féminin, eût-on jamais obtenu cet ensemble si satisfaisant, qui permet à la maison épiscopale de suffire à tous les services intérieurs, en même temps qu aux convenances des habitudes les plus hospitalières? » L'habitation de l'Evéque semblait grandir, à cette époque, comme sa situation et son autorité dans TEglise de France.
Ce fut le 25 novembre, fête de sainte Catherine et dix-neuvième anniversaire de son sacre, que Mgr Pie lit la i)énédiction de sa nouvelle demeure. Avant d'abord chanté les Vêpres et le Salut à la Cathédrale, il se renditde là processionnellement, avec son séminaire et le clergé de la ville, à l'évêché restauré. En mettant le pied sur le seuil, il entonna lui-même le Salve Regina, pour saluer premièrement, ainsi qu'il convenait, la vraie maîtresse de ce palais. Le peuple fidèle y répondit, en acclamant successivement Marie et son Evêque. Les ouvriers allumèrent des pièces d'artifice . La dernière parole de Mgr Pie à ses prêtres fut gracieusement paternelle: « Messieurs, je vous remercie d'être venus ici chez moi pour la première fois; je vous invite à y revenir le plus souvent possible; et lorsque vous y viendrez, vous n'oublierez pas que vous êtes chez vous. »
La religion, elle aussi, avait trouvé son compte à cette translation : l'ancienne maison épiscopale passa en la possession des Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph, vouées à la prière et aux soins des malades. « Elles sont ainsi devenues, disait TEvêque, habitantes de la partie des bâtiments où Radegonde, unissant excellemment les soins de Marthe à ceux de Marie, savait entremêler aux exercices du culte divin, la pratique de l'hospitalité la plus large et la plus royale. »
On s'étonnaitcependant que, tout entier à ces travaux
diocésains, Mgr Pie se tût, quand, en France, en Allemagne, en Belgique, partout, on parlait, on écrivait, sur le futur concile, pour ou contre. De Rome, des lettres l'informaient des menées des partis pour obtenir, sinon le silence, du moins une sourdine sur les questions urgentes. Et puis on ajoutait : « Nonobstant cette face humaine de notre chère et divine Eglise, on doit à Dieu d'espérer , n'est-ce pas, mon cher Seigneur? La première phase des choses de ce monde est aux habiles, la seconde est aux sages, la troisième et la dernière est aux saints. Il y a sans doute, à l'heure présente, assez de saints dans l'Eglise de Dieu pour obtenir ce grand Concile, qu'attendent les âmes et dont le monde a besoin. »
Voilà pourquoi on demandait qu'au-dessus de ces voix de dispute, Mgr Pie élevât sa voix si écoutée, une voix de doctrine sereine : « Une publication de vous sur le Concile serait non seulement un bien de tactique, c'est-à-dire secondaire, mais encore un bien général substantiel, à cause de la plénitude de vérité que Dieu a coutume de vous faire mettre dans les sujets que vous traitez. Je sais les raisons de votre silence, et je les comprends; mais tous ne les savent pas, et plusieurs s'en étonnent, surtout en face de certaines activités que toute occasion trouve prêtes. »
Mgr Pie travaillait, étudiait, se préparait, promettait parfois d'écrire ou de parler; puis, en définitive, il se taisait; son grand sens, respectueux des choses de l'Eglise, lui défendait d'élever la voix, quand l'Eglise allait élever solennellement la sienne. Ainsi s'en expliquait-il avec le comte de TEstoile : « Le Concile est tellement la grande affaire désormais qu'il faut, je crois, laisser déraisonner les gens, et ne pas leur parler d'avance , par-dessus la tête du Concile. Il serait fâcheux qu'on pût dire que les particuliers avaient à l'avance engagé le Concile. »
Une homélie prononcée le 13 avril, à Bordeaux, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'ordination sacerdotale de Pie IX et du cardinal Donnet ; une Lettre pastorale du 24 mai, demandant des prières pour la future assemblée, ne touchèrent point aux questions qui V seraient portées . Cette dernière Lettre se contentait de quelques vues générales sur la Constitution monarchique de l'Eglise. « Aller au delà nous semblerait aujourd'hui messéant », ajoutait le Mandement.
Même disposition de réserve et de ménagement envers ceux de ses collègues qui, sur toutes ces questions, pensaient et agissaient alors autrement que lui. Dans le courant d'avril, MgrDupanloup ayant convoqué pour la célébration de la fête annuelle de Jeanne d'Arc, 8 mai 1868, tous les évéques dont les sièges se rattachaient à des souvenirs de la vie de Théroïne, Mgr Pie accepta cette invitation, «particulièrement heureux, répondit-il, de participer à une fête qui le reportait à d'anciens et bien doux souvenirs ». Ne voyait- il pas aussi quelque utilité, pour la cause qu'il servait, à ne pas être aV)sent de cette considérable réunion d'évêques, en de telles conjonctures ? Nous ne saurions le dire. 11 s'v rendit donc ; et l'on remarqua qu'il fut, à l'Evêché d'Orléans, l'objet des attentions les plus particulières.
11 y avait, dans toute cette conduite, un ensemble de circonspection, de sagesse et de respect, dont il avait le devoir de rendre raison publiquement. Il le fit dans un Mandement à ses diocésains ordonnant des prières pour le futur Concile. « Pour nous, dit-il, dès la première ouverture qui nous a été faite du i>rojet d'assembler le Concile, notre résolution a été prise d'éviter de traiter désormais en notre nom les questions capitales quis'imposentcomme d'elles-mêmes à cette sainte assemblée. Il nous a paru que le respect diî à nos vénérables collègues dans l'épiscopat, aussi bien que ce-
lui que nous nous devons à nous-même, nous commandait cette réserve. Nous ne devions ni prévenir le jugement des autres, ni formuler d'avance notrejugement personnel, disposé que nous sommes d'ailleurs à faire notre profit de l'échange des pensées, du fruit des discussions, et surtout à obéir aux lumières et aux mouvements de l'Esprit-Saint, dont l'assistance ne nous fera pas défaut au temps voulu. »
Telle fut aussi la réponse qu'il fit, peu de temps après, àMgrMarguerye, évèque d'Autun. Ceprélatlui demandait de porter à Rome la plainte de certains évêques, qui, trompés par les clameurs de la presse libérale, s'imaginaient que les commissions préparatoires du Concile en préjugeaient les décidions, et que les Pères assemblés n'auraient plus qu'à les accepter toutes faites. L'Evêque expliqua comment il n'en était rien, et comment les commissions ne faisaient qu'étudier ce que d'autres décideraient. Quant à intervenir, il s'en défend et répond : « J'ai plus d'une raison de ne prendre aucune initiative dans les affaires du Concile. J'y porterai mon humble participation, et tâcherai de n'être dupe d'aucune coterie... »
La presse s'était donc emparée de toutes ces questions, et elle les discutait avec une passion ardente, dans des sens divers. La pensée de Mgr Pie était que l'Eglise devait ne pas prendre à son compte ces disputes entre journalistes, pourvu qu'il n'y eût pas excès, et que la liberté fût égale de part et d'autre : « Autre est l'attitude des jurisconsultes et des avocats, autre celle des juges appelés à siéger sur le tribunal et à prononcer la sentence », répétait-il comme autrefois. C'était à son clergé, dans la retraite de l'année 1868, qu'il parlait de cette sorte : « Que les écrivains particuliers, expliquait-il, sous leur responsabilité personnelle, forment des présomptions et engagent des discussions à cet égard, l'Eglise, qui est très libérale dans ses procédés,
et qui laissera pleine carrière à l'expression de toutes les pensées et de tous les sentiments, pendant la durée des sessions conciliaires, ne s'alarme et ne s'offense point de ces débats publics, contenus dans de justes limites : à la condition pourtant que le faux libéralisme, comme il est arrivé déjà, ne prétendra pas au monopole de la liberté, et que, selon ses habitudes d'absolutisme pratique, il n'invoquera pas la répression, et ne criera pas au scandale, à cause de la liberté laissée à ses contradicteurs. »
Tout cet entretien de la retraite de juillet 1869 met dans une belle lumière les pensées de l'Evêque sur les rapports possibles de l'Eglise et de l'Etat dans le futur Concile. Il déclare qu'il sait gré au gouvernement de ne vouloir pas intervenir dans nos affaires intérieures. Il acclame les paroles généreuses que M. Emile Ollivier a prononcées à la Chambre, sur ce sujet, le 9 avril. Si le gouvernement doit se faire représenter au Concile, Mgr Pie préfère une représentation ouverte et ostensible à une représentation par des agents secrets de la puissance laïque pris dans le sein de l'Eglise : « Une puissance sincère, comme l'Eglise, n'a qu'à gagner à être vue de près. Ce qu'il y a de mieux pour elle, c'est de se montrer telle qu'elle est, d'une part avec ses principes arrêtés et avec les raisons divines sur lesquelles se fondent ces principes ; de l'autre, avec ses ménagements, ses tempéraments, et cette modération de langage et de procédés qui a presque toujours conquis le cœur de ceux avec lesquels elle a eu à traiter. »
Dans les rapports avec le dehors, l'Evêque avoue craindre moins, pour le prochain concile, « les difficultés qui viendront du camp de l'autorité, que celles qui viendront du camp de la Uberté». Il dénonce la conjonction qui s'est faite des deux camps : d'un côté les anciens et hautains contempteurs de l'étabhsse-
ment politique actuel nég-ociant avec les hommes du pouvoir et le souverain lui-même ; de l'autre les hommes du pouvoir acceptant volontiers l'aide de ces opposants devenus des auxiliaires pour enrayer ensemble le mouvement de l'ultramontanisme, ainsi qu'ils s'expriment.
Mais l'Evêque se rassure sur le résultat définitif, en pensant à celui du concile de Trente, si attristant et si orageux dans son histoire, si édifiant et si calme dans ses décrets. « Heureux donc, s'écrie- t-il, ceux qui, durant ces solennelles assises, ont su se tenir au cœur et au centre même des questions ! Heureux ceux qui ne se sont pas laissé emporter et distraire au soufile des passions et des diversions qui ne portaient que l'agitation et le trouble ! C'est cette grâce, Messieurs, que je vous supplie de demander pour moi... Daigne le Seigneur vous accorder à vous et à moi la grâce, comme disait saint Vincent de Paul, de n'avoir jamais été que du parti de la vérité, avant comme après les décisions de l'Eglise. »
L'Evêque parla aussi des affaires du pays, si cher au clergé français. « J'ai dit. Messieurs, que nous sommes à la veille de grandes choses dans l'Eglise ; vraisemblablement nous touchons à de grandes crises dans la société. » 11 leur remit sous les yeux les causes doctrinales de cette crise imminente. « L'ébranlement est commencé, il ne s'arrêtera pas ; nous verrons des jours mauvais. » Il parlait même de pétrole, et d'explosion, et d'incendie, tirant de là une image sinistre, à l'usage de ceux qu'illusionnait encore une quiétude béate. Toute cette page prophétique semble écrite à la lueur des feux de la Commune. "
Toutefois ce régime près de tomber, l'Evêque défend à ses prêtres d'en faire fi, comme il s'exprime. Il veut qu'on lui sache gré « des dix-huit ans de prospérité matérielle et d'ordre apparent qu'il a donnés à la
France ». Ces paroles de Mgr Pie étaient le cri de sa compassion sur une grande chose qui s'effondre, mais c'était aussi l'expression de sa loyauté envers une puissance qui avait cessé d'être en hostilité avec lui. Au premier janvier 1869, 1 Evêque avait vu presque tous les fonctionnaires venir le visiter, en lui disant qu'ils étaient heureux d'en avoir enfin reçu la permission. « C'était plus d'humilité que je ne leur en voulais voir », disait-il dans une lettre. Depuis lors il ne s'était pas départi de cette ligne indépendante mais pacifique; et quand, au mois de mai, un article fort amer du jomiml La France^ attribuéà son directeur M. Arthur de la Guéronnière, était venu l'accuser d'appuj-er la candidature de M. Thiers à Poitiers, par esprit d'opposition au régime impérial, il avait protesté dans une lettre adressée à M. Hamille, du ministère des cultes, en concluant par ces mots : « Si. comme homme d'Eglise, je me suis montré, à certains jours, le contradicteur des actes du pouvoir que je jugeais nuisibles à la religion et à la France, je n'ai jamais été et je ne serai jamais l'honane de parti conspirant contre Texistence du pouvoir, et contre les principes en dehors desquels tout pouvoir est impossible ». Toute cette lettre e^t d'un grand ton, et dun accent fier et haut. « La délojaut!', dit-il en terminant, est un vice dont j'ai à cœur de n'être pas soupçonné. »
Cependant l' Evêque continuait de prier et de f\ùre prier, toujours à l'intention de la grande assemblée : « Ma pensée ne peut fio détourner de ce Concile, disait-il à ses prêtres, ni pendant mes prières, ni pendant mes travaux. J aurai à j représenter une Eglise qui est illustre, entre beaucoup d'autres, par ses luttes pour le maintien de la doctrine et le triomphe de la vérité. Messieurs, je compte sur vous, sur vos prières, sur votre dévouement à l'Eglise, sur vos intercessions auprès du divin Pasteur. »
C'est le cri de toutes ses lettres d'alors. Il écrit, le 26 août, à une Religieuse : « Je n'ai jamais eu plus besoin de secours et de prières devant Dieu que cette année. Ce Concile est toujours en face de moi; et si petite que soit l'action de chacun, c'est déjà une très grande chose que d'y participer un peu. »
Un discours prononcé, le 8 septembre, à ïssoudun, pour le couronnement de Notre-Dame du Sacré-Coeur, en présence de douze évêques, ne fut qu'une longue prière à Celle qu'il appelait le vivant Ostensoi?^ de Jésus : EtJesum benediclum f)'iictum ventris tui nobis ostcnde. Mais là encore, parlant devant plusieurs évêques, il ne voulut pas même que le nom du Concile fût prononcé par lui. Ce silence était une force.
11 lui fallut le rompre cependant sur un point dont la discussion soulevait des tempêtes. L'infaillibilité doctrinale du Pape était un des objets portés au programme de celte assemblée plénière. Mgr Pie savait par sa correspondance que la commission de théologie dogmatique était tout entière d'accord « sur la doctrine elle-même, sur sa définibilitô actuelle et sur l'opportunité d'une définition, tout en jugeant nécessaire que la proposition n'en partît pas de son sein, mais fût réservée exclusivement à 1 initiative des évêques». En effet, l'heure était venue de cette définition, explique M. Amédée de Margerie dans sabelle étude sur le cardinal Pie : <^ Depuis la révolution, l'éducation catholique de la France s'était refaite dans le sens de l'unité romaine. Le livre profond et puissant de Joseph de Maistre avait exercé une grande action posthume ; l'esprit séparatiste et galUcan avait été regardé de près et jugé enlui-même et dansses funestes conséquences. L'unité s'était r esserrée ; la croyance pratique à l'infaillibilité pontificale était devenue générale, et cette croyance était devenue certitude réfléchie chez un nombie croissant de prêtres et de fidèles. Mais com-
ment ne pas sentir que cette certitude personnelle n'était pas à l'abri des défaillances, que cette croyance garderait toujours quelque chose de flottant jusqu'au jour où elle deviendrait foi divine ; enfin que l'esprit séparatiste pouvait renaître à toute heure et porter quelque atteinte imprévue à cet esprit d'unité dont on recueillait déjà les bienfaits? Puisque la vérité de cette doctrine apparaissait dans une clarté grandissante et désormais pleine; puisque la Papauté avait toujours, en fait, décidé souverainement les questions doctrinales ; puisque son privilège d'inerrance se lisait tout au long dans l'Evangile; puisque le grand courant de la tradition théologique était dans ce sens ; puisqu'enfin les gouvernements révolutionnaires laissaient voir à tout moment le dessein ou le désir d'élever des barrières schismatiques entre les Eglises de leurs royaumes ou de leurs républiques et le centre de l'Eglise, n'y avaitil pas là tout ce qu'il faut de lumière pour proclamer la doctrine, et tout ce qu'il faut de péril pour en rendre la proclamation opportune ? »
Cependant, à peine l'idée de cette définition étaitelle entrée dans le domaine public, par un article célèbre de la Civiltà ca^^o/^ca, qu'elle y avait soulevé des tempêtes du côté où l'on s'y attendait le moins. C'était de ce côté, en effet, que cette croyance avait trouvé naguère ses disciples les plus convaincus et ses plus ardents apôtres. C'était M. de Montalerabert, qui avait signé, comme rédacteur de \ Avenir , la plus pleine et la plus méditée des professions de foi infaillibilistes, renouvelée dans son livre des Intérêts catholiques au XI X"^ siècle. C'était Mgr Dupanloup, qui, après avoir soutenu autrefois une thèse de doctorat à Rome en faveur de cette doctrine, venait de la reconnaître plus explicitement encore, dans son livre de la Souveraineté pontificale , où il appelle le Pape <<' la religion vivante, le juge en dernier ressort des questions
de foi et de morale, la puissance surnaturelle personnifiée, le Pontife investi du droit de définir la doctrine, etc. » C'était le P. Gratr}^ qui, en 1853, disait, dans une note de son beau traité de la Connaissance de Dieu : « Presque tous les catholiques croient, et tous admettent en pratique que le Souverain Pontife jugeant ex cathedra en matière de foi et de mœurs est infaillible ». C'était strictement vrai.
Commentdonc ce mouvement avait il-été arrêté chez un certain nombre de croyants, et remplacé par une réaction en sens contraire"? Comment l'infaillibilité pontificale était-elle devenue tout à coup une pierre d'achoppement pour ces mêmes catholiques qui, depuis trente ans et plus, avaient été les tenants et les propagateurs de toutes les doctrines romaines, et de cette doctrine en particulier"? Qu'était-il donc survenu pour modifier ainsi ou leur croyance oti leur conduite sur ce point ? Il était survenu que le Pape infaillible avait publié^ en 1864, l'Encyclique et le Syllahus. Le même écrivain en déduit en substance ces explications : L'acte pontifical avait beau n'être pas une définition formelle ex cathedra ; on avait eu beau chercher à l'édulcorer par des commentaires : entre le texte précis de ce document et la direction générale des idées qui leur restaient chères, les catholiques libéraux ne réussissaient pas à mettre laccord, car on ne réussit pas à l'impossible. Qui donc alors se trompait"? Aucun d'eux n'eiit osé dire que c'était le Pape; mais aucun d'eux non plus n'était tenté aujourd'hui de fortifier encore, en la proclamant infaillible, une autorité qui contrariait leurs vues et qu'ils trouvaient peu consciente des principes et des besoins des sociétés modernes. « De là, chez ce groupe de catholiques, une crainte et un désir : la crainte que le Concile ne définît l'infaillibilité pontificale conime article de foi ; le désir que le Concile, ou ne s occupât point
VIE DU CAKD. riE. — T. II. 22
des questions que Pie IX avait traitées en 1864, ou ne les abordât que pour leur chercher une solution plus conforme aux principes du monde contemporain. » J'ajouterai une autre raison, et celle-là étrangère à l'esprit de parti, toute digne d'égards, et prépondérante dans la pensée d'un grand nombre. C'était d'abord la crainte d aggraver par une nouvelle définition dogmatique le joug de la foi, déjà trop lourd pour plusieurs, et d'éloigner ainsi à jamais de l'Eglise soit les dissidents, soit les incroyants. Mais cette crainte avaitelle empêché ces mêmes catholiques d'acclamer le dogme de rimmaculée Conception de Marie ? Et le mouvement religieux avait-il été ralenti pour cela ? La lumière ne pèse pas, et les esprits qui l'aiment et l'appellent la désirent complète. C'était aussi la crainte d'indisposer les gouvernements, déjà mis en défiance par le Syllabus, et de nuire ainsi aux intérêts de l'Eglise et de la Papauté. Maisces intérêts temporels, si graves fussent-ils, pouvaient-ils prévaloir sur ceux de la vérité? Dieu d'ailleurs ne pouvait-il pasinchner les puissances au respect et à la paix, comme il commençait à le faire ? Enfin le Pape, le premier intéressé dans ces choses, n'en était-il pas aussi, avec l'Eglise assemblée, le premier et meilleur juge ^ La confiance en lui, surtout la confiance en Dieu, devait avoir raison de ces difficultés.
Cependant plus l'opposition était sincère chez le très grand nombre, plus elle était ardente à s'attacher atout ce qui pouvait la servir ou la justifier. Dans ces derniers mois de 1869, les écrits polémiques s'entrechoquent de toutes parts. C'est l'époque de la Lettre des laïques de Coblentz à l'Evêque de Trêves. C'est l'époque de l'assemblée des évêques d'Allemagne à Fulda, et de leur Instruction collective, en somme favorable au P ape et au Concile. C'est l'époque des pamphlets de Dœllinger et de son écrit schismatique des Considérations. C'est l'époque de la tentative du
prince de Hohenlohe , ministre du roi de Bavière, pour coaliser tous les Etats chrétiens contre la tenue du Concile. C'est Tépoque de la mystérieuse apparition d'un Mémoire adressé, on ne sait d'où, à tous les évêques de France, d'Angleterre, d'Allemagne, contre les propositions de la future assemblée. C'est enfin, en France, Fépoque de la publication du livre gallican de Mgr Maret.
Au mois de septembre 1869, Mgr Maret, évêque de Sura in partihus et doyen de la Sorbonne, publia deux volumes inspirés par Tespritdes moins bons temps de la célèbre Ecole. Sous le titre Du Concile général et de la Paix religieuse, le prélat représentait la Constitution de l'Eglise comme mêlée d'aristocratie, et l'infaillibilité du Pape comme subordonnée à l'assentiment des évêques. 11 traitait d'absolutisme Tomnipotence que créerait au Souverain Pontife la définition de l'infaillibilité séparée, et il en redoutait les excès et les abus, comme s'ils étaient possibles de la part d'un pouvoir assisté de l'Esprit-Saint. Il demandait finalement, comme contrepoids, la participation ordinaire des évêques au gouvernement général de l'Eglise, par l'institution de la décennalité des conciles œcuméniques. On fit grand bruit de cet écrit. Il appartenait à la science ecclésiastique de dom Guéranger de le réfuter, comme il le fit dans sa Monarchie 2^ontificale. Il devenait du devoir de Mgr Pie de ne pas laisser s'égarer la croyance de son clergé ; et le Pasteur éleva la voix sur le fond delà question, pour la première fois.
Le 29 septembre 1869, vingtième anniversaire de son élection à répiscopat,rE\'êquede Poitiers réunissait autour de lui tous les prêtres de cette ville. A cette occasion, il parla de la subordination de l'évêque envers le Saint-Siège, et il montra enmême temps comment cette dépendance se concilie fort bien avec le pouvoir de
juger des choses delà foi. Il expliqua en quoi tout évêque est magistrat;, oportet episco2')U')njudicare, et en quoi aussi il doit être serviteur et soumis au magistère infaillible du Pape, servum Dei oportet esse docibilem. Alors, s'élevant contre la prétendue nécessité de subordonner les décisions doctrinales des papes à l'assentiment au moins silencieux de l'Episcopat, il émitpour son compte cette belle profession de foi: «Non, jamais je ne ferai ni à la promesse de Jésus-Christ, ni àfassistance de l'Esprit-Saint, ni à ma raison, ni à mon bon sens, cet outrage de croireque, quand vos lèvres, ô Pierre, rendent un oracle doctrinal, c'est de mon silence et du silence de mes frères que cet oracle va recevoir une valeur d'infaillibilité qu'il ne tiendrait pas de la promesse et de l'assistance divine! » Toutefois, en même temps qu'il professait ainsi la doctrine de l'infaillibilité séparée, l'Evêque déclarait que, fidèle à ses habitudes de réserve, « il n'entendait provoquer ni préjuger en nulle façon une définition concihaire dont l'opportunité d'abord, et ensmte la forme, doivent être entièrement réservées au jugement de la grande assemblée synodale et à la volonté suprême de l'Esprit-Saint En matière si grave, rien ne doit être fait que sous le souffle d'en haut».
Enfin donc, pour un instant, PEvêque de Poitiers était sorti de son silence. Le Nonce l'en bénit. « Moi et tout ce qu'il y a de vrais et bons catholiques, lui écrit-il le 6 octobre, attendions avec impatience qu'une voix qui fît autorité se levât contre le docteur sorboniste et son ouvrage Je comptais sur Votre Grandeur. Merci, Monseigneur, et que le bon Pieu récompense, avec des grâces toutes particidières et des lumières encore plus extraordinaires, votre zèle épiscopal et votre glorieux apostolat dans ce siècle. Ce qui serait à désirer, c'est que beaucoup d'évêques vous suivissent sur cette brèche que vous leur avez ouverte.
Vous avez fait un grand bien , et cela restera. » Nous croyons pouvoir citer pareillement ces lignes de Mgr Guibert, arclievêque de Tours : « J'ai lu votre allocution : j'en suis pleinement satisfait. Votre discussion est sérieuse, solide et de bon goût. Vous avez su, en défendant la vérité, observer les égards qu'on se doit entre évêques, et qu'on doit toujours apporter dans les controverses graves comme celle dont ils'agit. J'avais prédit à Mgr Maret, par l'entremise d'un de ses amis, ce qui lui arrive en ce moment, qu'il ne gagnerait pas un seul partisan à ses doctrines dans le clergé, et que son livre lui causerait beaucoup de désagréments... »
Mgr Maret était un homme de piété, de charité, de zèle. Forcé de le combattre, Mgr Pie s'honora en l'honorant lui-même. 11 lui adressa copie de son entretien ecclésiastique, en lui exphquant qu'il lui était douloureux de le rendre public : il s'en fût abstenu, si le savant auteur avait réservé son écrit aux seuls Pères du Concile, ainsi qu'il convenait, au lieu de s'adresser lui-même à tout le monde. D'ailleurs il ose croire que le « vénérable prélat ne doutera pas plus de la sincérité de sesintentions que lui-même ne met en doute sabonne foi et la sincérité de ses vues ». Une réponse de Mgr Maret obtint facilement place dânslâ Semaine liturgique du. diocèse de Poitiers. « Il est de règle, dit Mgr Pie, dans toute polémique loyale, que la défense puisse se présenter là où l'attaque s'est produite. » Enfin, l'auteur ayant plus tard retiré son ouvrage, dès qu'il le vit prohibé à la frontière romaine, Mgr Pie lui en fit, en présence de ses prêtres, une félicitation aussi publique que l'avait été sa réprobation. Il loua sa « soumission très entière, très honorable, très circonstanciée. — Nous n'avions jamais douté qu'il n'en fût ainsi, ajoutaitil ; etnous vous avionsannoncé à l'avance le dénouement prévu, lejour même où nous remplissions le devoir pénible de vous dénoncer cet écrit. De grand cœur nous
offrons aujourd'hui au vénérable doyen de la Sorbonne le témoignage de l'estime qui s'attache à une rétractation aussi méritoire que courageuse. »
Le livre de Mgr Maret n'en avait pas moins fait avancer d'un pas, sans qu'il l'eût voulu, la question delà définition que redoutait son parti. « L'évêque de Sura, écrivait Mgr Pie le 19 septembre à Mgr Cousseau, dessert la cause qu'il entreprend de soutenir. L'opportunité d'une définition de l'infaillibilité pontificale pouvait être contestable et très contestée. Mais, en attaquant le fond même de la doctrine, il pousse une majorité peut-être considérable à trouver aujourd'hui qu'il j a une véritable opportunité à ne pas paraître abandonner une doctrine que la presque unanimité des Eglises et des Ecoles tient pour certaine et définissable. »
Cependant, en contraste avec cette humble et fihale soumission, un grand scandale venait d'éclater dans l'Eglise de France. Le P. Hyacinthe Loyson avait consommé son apostasie , et déclaré publiquement « qu'il rompait , disait-il , avec le parti dominant à Rome, avec les doctrines qui se nomment romaines sans être chrétiennes, avec son ordre monastique, pour en appeler (comme les réformateurs d'une autre époque) au tribunal de Jésus-Christ ».
Au bruit de cette révolte, Mgr Pie s'affligea plus qu'il ne s étonna : il y voyait le fruit le plus avancé, il est vrai, mais enfin le fruit naturel du libéralisme, porté à des extrêmes avec lesquels les hommes de foi et les hommes de bien repoussèrent justement toute solidarité. D'autre part, ce n'était pas un évêque, et un tel évêque, qui eût pu triompher de la chute d'un prêtre ; et, dans ce même entretien du 29 septembre, on l'entendit pousser, devant son clergé, des cris de compassion et de miséricorde sur le malheur de cette âme : « Ce n'est plus le temps des paroles et des
avertissements, disait-il avec saint Paul, c'est maintenant le temps des larmes: Multi sunt qiws sœpè dicebam vobis , nunc autem et f.ens dico. » Le malheureux moine, à la fin de sa lettre publique, en ayant appelé au tribunal de Jésus-Christ : « Moi aussi, ô Jésus, reprenait l'Evêque, moi aussi, ému jusqu'au fond des entrailles, j'en appelle à votre tribunal, mais à votre tribunal de grâce : Adtuum^ Domine Jesu, Unhunal appeîlo. C'est bien vous, ô Jésus, qui avez dit, par votre prophète, que celui qui aura annoncé votre parole et converti le pécheur aura sauvé son âme. Seigneur, celui sur lequel nous pleurons a ramené plus d'un pécheur, confirmé plus d'un juste: j'en appelleà votre sentence de miséricorde ! »
A ce spectacle, l'Évêque s'eflfraie. 11 a des tremblements de mère pour ceux qui, sans être tombés au fond de ce précipice, en côtoyaient les bords. Il tremble pour ses jeunes prêtres, pour ses jeunes étudiants de Poitiers et d'ailleurs. Ne vont-ils pas être séduits ? <;< N'est-ce pas là le signal d'une grande défection chez les maîtres et les adeptes d'un faux christianisme ? — Oh ! non, s'écrie-t-il, aucun de ceux qui, par leurs travaux, parleurs discours, par leurs écrits, ont dissipé tant d'erreurs, réfuté tant de mensonges, n'aura le malheur de se perdre lui-même eu refusant à l'Eglise l'humble et filiale et complète soumission de son esprit... 0 vous qui, à l'heure où je parle, seriez vacillants dans vos pensées et dans vos résohuions, vous qui avez plus d'une fois éclairé vos frères, entendez la voix qui part de mon cœur, et soyez fidèles jusqu'à la fin dans la confession de la vérité. Par-dessus tout, que la jeunesse chrétienne et lettrée de nos cités obéisse avec amour à la direction paternelle du Chef de l'Eglise, et qu'elle n'oublie jamais à quelles conditions elle pourra servir utilement les intérêts de l'Eglise et de la société- »
Après ces avertissements adressés à ses prêtres, Mgr Pie, s 'éloignant de la mêlée générale, rentra dans le silence dont il s'était fait une loi, et il attendit en paix la parole de l'Eglise.
Il l'attendit dans la méditation des mj^stères delà Rédemption. Le 10 octobre, il célébra, par une Lettre pastorale, le xiii® anniversaire séculaire du jour où un fragment insigne de la croix de Notre-Seigneur, donné par Justin le Jeune, empereur de Constantinople, à sainte Radegonde et à son monastère de Poitiers, avait été reçu dans cette ville, au chant du Yexilla régis composé par Fortunat pour cette circonstance. Une indulgence plénière avait été accordée par le Souverain Pontife à ceux qui communieraient et qui visiteraient la nouvelle églis3 du monastère dans l'espace d'un mois.
Cette église, lEvêque lavait bâtie avec les dons des lîdèles. 11 la consacra solennellement, le 9 octobre. « 11 nous a été bien doux, mes très chers Frères, disait-il en ce jour, de procurer à ce dépôt sacré de la vraie Croix un temple plus digne que n'était la très pauvre chapelle qui l'avait abritée depuis la Révolution. En pensant que saint Louis, pour loger la Couronne d'épines du Sauveur.fit bâtir exprès la Sainte-Chapelle du Palais, vrai chef-d'œuvre de l'architecture chrétienne, nous pourrions regretter de n'avoir pas eu à dépenser, pour riionneui' de notre relique, autant de richesse et de magnificence. Toutefois nous sommes plus heureux, à un point de vue supérieur. La sainte Couronne est encore exilée de son temple, quoiqu'il soit splendidement restauré. La demeure que nous avons préparée à la Croix est modeste, mais la Croix y reposera dans ton reliquaire primitif; et Dieu qui sait apprécier l'humble présent du pauvre comme l'offrande magnifique du riche , aura égard à notre bonne volonté. »
f RÉPARATION DU CONCILE GÉNÉRAL. 345
Ayant pris ainsi successivement congé des Saints et Saintes de son Eglise, le 24 octobre, Mgr Pie prit congé du clergé de sa ville. Le registre latin de ses fonctions épiscopales en parle dans ces termes : « En ce même jour, fête de l'Archange Raphaël, après être allé saluer le préfet du département, avant notre départ, puis de là être venu prier la bienheureuse Marie dans son église de Notre-Damela-Grande, nous sommes rentré dans notre demeure épiscopale. Là, nos vénérables frères du Chapitre de la cathédrale venant à notre rencontre, nous ont accompagné à la cathédrale de Saint-Pierre, où ayant reçu la bénédiction du Saint-Sacrement, nous avons chanté les prières pour Tltinéraire d'un prélat, avec tout le clergé de la cité et une grande foule de peuple. Rentré à notre demeure, accompagné de nos prêtres, nous avons reçu les souhaits du Chapitre et du clergé, et nous leur avons adressé une courte allocution; après quoi tous se sont retirés, en faisant des voeux pour notre heureux retour. »
La courte allocution adressée par l'Évêque au clergé de sa ville était un commentaire de quelques versets de ce cantique Benedictus, que les prières de l'Itinéraire venaient de mettre sur ses lèvres. «Il était bien, luimême, ce pauvre et humble enfant élevé par l'Eglise au rang des prophètes du Très-Haut : Et tu, jmer^ propheta Altissimi vocaheris. Il partait pour Rome afin d'y préparer les voies du Dieu de vérité : p7^œihis ante faciem Dei par are vias ejus. Il se rendait à ce Concile destiné à donner la science du salut au peuple de Jésus-Christ : ad dandam scientiam salutis plehi ejus. 11 allait voir selever cet Orient destiné à illuminer les ténèbres, non seulement de nos ennemis, mais de ceux de nos amis qui créaient à l'Église des embarras tristement redoutables. »
Ces paroles et les suivantes visaient le récent ma ni-
feste du Corres'pondant, publié le 10 octobre au nom de la Rédaction. C'était un article très travaillé, très éloquent, contenant de belles pages sur l'inviolable unité et l'immortelle jeunesse de TEgiise catholique : protestant, dans les termes les plus explicites, de sa soumission et de sa foi absolue à tout ce que déciderait le Concile ; s'aventurant peu sur le terrain de l'infaillibilité, signalant seulement les difficultés de la définition ; mais saluant, comme l'aurore d'une ère nouvelle qui serait l'ère des conciles, la réunion du grand Parlement de l'Eglise ; déclarant que, « du moment où les conciles auraient été une fois possibles, ils seraient toujours nécessaires » ; mais surtout annonçant avec une assurance presque impérative que la question des rapports de l'Eglise avec le monde moderne seraient réglés dans le sens des principes libéraux ; que « tous les évêques devraient déclarer que le règne du privilège a péri pour l'Eglise, et que le droit commun est la seule défense qu'elle puisse désormais invoquer » ; c'est-à-dire que les principes condamnés dans le Syllabus étaient définitivement et universellement maîtres de la société. Telle était cette pièce fameuse. Les prétentions en déplurent à l'Evêque de Poitiers qui, dans le même discours, les releva de cette sorte : « Et que ces hommes ne se targuent pas, dans leur toge académique, d'être exclusivement les hommes de la civilisation : l'Éghse n'a pas cédé si absolument à leurs aéropages le privilège de comprendre et de sentir. Non, ainsi que le disait déjà un de nos devanciers aux beaux esprits de la prétendue Réforme, nous ne portons pas des cœurs si obtus, et le soleil de la civihsation n'a pas détourné à ce point ses rayons de nos yeux : Non obtiisa adeô pectora gestamus Catholici, necsolcivilitatis tampi^ocul aversus à nobis radios suos elongavit. »
« Si l'Église est une mère, disait encore l'Evêque rap-
pelant une des plus belles paroles de M. de Montalembert, cette mère serait-elle aujourd'hui condamnée à subir,de]apartde ses fils les plus distingués, une contradiction dont la courtoisie déguiserait mal l'amertume? Mais le Concile va s'ouvrir. 11 faut qu'alors toutes les équivoques soient levées, il faut que les ténèbres et les ombres soient écartées, pour que nous marchions ensuite d'un pas commim dans les voies de la paix : Illuminare his qui in tenehris et in umhra mortis sedent , ad dirigendos ^ledes nostros in viam pacis. »
Vinrent les paroles de l'adieu : « Nous vous quittons, Messieurs, et Dieu sait avec quel déchirement de cœur! » L'émotion de lÉvêque le disait plus que sa parole. Quand il en vint à rappeler que le livre de Mgr l'évêque de Sura demandait, comme loi constitutionnelle de TEglise, la réunion des conciles œcuméniques tous les dix ans: « En vérité, ajouta-t-il en étoutfant ses larmes, il faut être évêque in partibus infidelium pour imaginer que notre sainte Eghse imposera tous les dix ans à chaque pasteur et à son troupeau un sacrifice pareil à celui qui nous est demandé aujourd'hui! »
Il lui restait encore une fonction à remphr. Le 26, il voulut bénir, dans les jardins de l'Evêché, une croix commémorative, sur les fondements de l'autel de l'ancienne basilique abbatiale de Sainte-Croix. Une inscription, composée par Mgr Cousseau, rappela que Mgr Pie l'avait inaugurée le jour même de son départ pour le Concile du Vatican. La face opposée de ce Calvaire disait que là, pour la première fois, le chœur des vierges de sainte Radegonde avait chanté l'hymne de saint Fortunat : Vexilla régis prodeuni. Mgr Pie appelait cet hymne son chant du départ pour le combat auquel l'Eglise le conviait.
A la même date, 2Q octobre, son registre ajoute ces
lignes: « Cela fait, ayant embrassé notre mère, nous sommes parti de la ville pour nous rendre à Rome. Le même jour, nous sommes arrivé auprès de notre vénérable frère l'évêque du Mans, et du Révérendissime Abbé de Solesmes, qui nous attendait chez ce pontife. »
Une autre et plus grande Mère reçut ladieu de l'Evêque. Après la mort de Mgr Pie, on a trouvé, sous le socle de la statue de Marie placée sur son bureau, et devant laquelle il avait coutume de travailler, un véritable trésor de confidences intimes à cette Mère du Ciel. C'étaient de petits billets, soit en latin, soit en français, dans lesquels ce fils aimant lui recommandait, à chaque départ, son voyage, son absence, son troupeau, les âmes chères, ses amis et ses oeuvres. Or, le premier de ces billets dont cette histoire amènera la série sous nos yeux, porte la date du 26 octobre 1869.11 est écrit en latin: « Vierge très sainte et immaculée, je vous confie avec un abandon filial tout ce voyage et tout ce que j'y ferai. Je vous recommande ma mère, à vous et à saint Joseph, votre très chaste et très vigilant époux. A vous aussi je remets entre les mains l'affaire de Sainte- Croix, une âme qui vous est connue, enfin tous ceux dontj'aila charge. -|- Louis-EDOUARD,évêque indigne. Poitiers, 26 octobre 1869 (1) ».
L'Evêque voulut prendre sa route par tous les lieux qui l'avaient vu enfant, adolescent et jeune prêtre, comme pour leur demander un souvenir fortifiant et une bénédiction, à cette heure la plus importante de sa vie. Le 28, il arrivait sur sa paroisse natale de Pontgouin. Il y bénissait le château de Vaux, nouvellement
(1) Tibi, Imrnaculata et sanctissima Virgo, totum hoc iter, totum hoc opus tiliali tiducia committo ; matrem meam tibi commendans, item ac castissimo ac iirovidissimo tuo sponso saucto Joseph. Rem autem sanct?e Crucis animamque tibi notam, denique cunctos mihi creditos relinquo. — Fictavii, 26 cet. 1869. f L. E. Episcop. indignus.
reconstruit par le marquis d'Aligre, et il j célébrait la messe sur l'autel qu'il venait d'j consacrer en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie. De gracieuses paroles sur son enfance passée le long de ces vallons, ces prairies et ces bois, se mêlèrent dans son discours aux graves commentaires de la parole de Dieu.
Le village de Pontgouin l'attendait avec allégresse. Il y fut reçu le dimanche, 31 octobre, par toute la paroisse, dans cette église de Saint-Lubin, témoin pour lui de si grandes choses. Il s'agenouilla devant les fonts de son baptême, il j pria devant l'autel de Notre- Dame du Rosaire. Le lendemain, fête de la Toussaint, il célébra pontificalement, et adressa à ses chers compatriotes, en présence de ses nombreux parents, une allocution d'un sentiment profondément chrétien, où il rappelait tout ce qu'il avait aimé et ce qui seul mérite de l'être. Bien des choses avaient changé de face depuis son jeune âge : « Mais ce qui ne passe point, mes Frères, c'est ce que, dans cette église, vous et moi avons appris à croire, à respecter et à observer. Aussi, tandis que le Ilot des révolutions emporte toutle reste, la Croix reste debout : Staidnix dimivolvitu?^ orbis. Ah ! pu!sse-t-elle demeurer toujours debout dans notre cœur ! S'attacher atout le reste, c'est s'attacher à ce qui périt; s'attachera Dieu, c'est s'attacher à ce qui fait le soutien de cette vie et le bonheur de l'autre. »
Enlîn, le 2 novembre, Mgr Pie était aux pieds de Nctre-Dame de Chartres. Il célébra, ce jour-là et le jour suivant, le saint Sacrifice à l'autel de la Vierge de Sous-Terre. La soirée du lendemain fut donnée à Saint- Cheron, dont Mgr l'évêque de Chartres consacra la chapelle. L'Evêque de Poitiers prononça l'éloge de ce saint Patron, dans un discours où les récits de l'histoire chartraine s'unissaient au souvenir des jours heureux que Marie lui avait accordés sur cette riante colline. Il disait en finissant : « Cette halte sur la montagne
sacrée de Saint-Cheron se mêlera, dans mon esprit et dans mon cœur, à l'ineffaçable mémoire de la recommandation que je suis venu faire à Notre-Dame de Chartres, de ma personne, de mon voyage et de mes travaux, au moment où je m'achemine vers le Concile du Vatican. »
Le 8 novembre, Mgr Pie quittait Paris et prenait la ligne du Mont-Cenis^, pour se rendre à ce grand but, investi de l'autorité qu'il tenait de son silence comme de sa parole, précédé par le renom de vingt années de luttes pour les doctrines romaines, préparé à ce Concile plénier par la célébration de cinq conciles provinciaux, enfin placé sous les auspices de Celle dont il venait d'embrasser les autels, et entraînant pour ainsi dire sur ses pas, au Vatican, tous ces saints et saintes de son diocèse et de sa ville natale, qui, depuis saint Hilaire jusqu'à sainte Radegonde, depuis saint Lubin jusqu'à saint Cheron, avaient été conviés à lui faire cortège.