CHAPITRE l
MGR PIE A UOME. — IL EST ELU MEMBRE DE LA. COMMISSION DE LA FOI. — SERMON SUR SAINT HILAIRE ET LE CONCILE. — RAP- PORT SUR LE SCHEMA DE FIDE. — MANDEMENT POUR LE CA- RÊME. — LE POSTULATUM POUR LE SCHEMA DE l'iNFAILLIBI- LITÉ. — ATTITUDE RÉSERVÉE DE L'ÉVÊQUE. — SON RAPPORT SUR CE SCHEMA. — SA FATIGUE. — VOTATION DU SCHEMA. — SESSION SOLENNELLE ET DÉFINITION. — RETOUR ET ÎÉCEP- TION A POITIERS. — l'oeuvre DE LA PROVIDENCE.
L'historien du Concile, Mgr Cecconi, archevêque de Florence, raconte que Pie IX avait coutume d'j distinguer trois périodes successives : la période antérieure, la période conciliaire, la période finale. Il disait que la première avait été celle du diable, la seconde celle des hommes, la troisième celle de Dieu, Cette action de Dieu menant les hommes à l'accomplissement de ses desseins, à travers l'agitation et malgré la résistance de leurs passions aveugles, est ce qui frappe davantage dans cette phase solennelle de l'histoire de Mgr Pie. Lui-même en avait la vue surna-
tu relie très vive ; et c'est pourquoi, s'isolant autant qu'il pouvait de la lutte des partis, nous le voyons se tenir dans la disposition d'être de plus en plus l'homme de Dieu et de l'Eglise, par-dessus toutes choses.
Après Chartres et Pontgouin, Mgr Pie se rendit directement à Chambéry et à Aix-les-Bains, où M. Gay l'attendait pour passer le Mont-Cenis. « Que le bon Dieu vous garde ! écrivit-il à sa mère, à l'heure du départ. Que notre bonne Mère ]Marie nous accorde de nous revoir le plus tôt possible, après que l'œuvre nécessaire du Concile sera faite ! »
Mgr Pie avait pensé à emmener cette vénérable mère avec lui; il n'y renonça qu'avec peine et à l'extrémité, en lui promettant de lui écrire très assidûment . «J'ai grande confiance, lui disait-il dans sa première lettre, quejourpar jour j'aurai à vous donner comme aujourd'hui de bonnes nouvelles, et qu'il n'en viendra que de semblables de Poitiers. »
Mgr d'Angoulême allait être son compagnon de voyage et de séjour . « 11 sera dans le même hôtel que moi, et il acceptera d'être mon commensal, écrit encore l'Evcque. C'est pour moi un ami intime, et nous marcherons parfaitement d'accord. »
Arrivé à Rome, le 12, avec ses compagnons, l'Evêque se rendit le même jour à Saint-Pierre, où il pria très religieusement devant la Confession. Jamais encore il n'était venu dans la ville des Papes pour y faire davantage les affaires de Pierre. Le soir même il sollicitait l'audience de Pie IX, qui le reçut le 18. Le Pape commença par le féliciter de ses Mandements, de sa conduite et de son silence discret: c'était bien ainsi que l'Eglise voulait être servie. « Ce Concile se tiendra, dit le Saint-Père, Dieu le veut, dussions-nous sortir de l'Europe, — dussions- nous, s'il le faut, nous transférer à Pékin », ajouta-t-il en riant.
Déjà un grand nombre d'évêques étaient arrivés à Rome, lorsque dans ces mêmes jours on apprit que venaient de paraître, les 11 et 19 novembre, deux écrits polémiques de Mgr d'Orléans: ses Observations sur l'infaillibilité, et son Avertissement à M. Louis Veuillot. Mgr Pie s'en montra impressionné douloureusement, mais il ne crut pas pour cela devoir sortir de la réserve quil s'était prescrite. Ayant jeté, en quelques mots, sa pensée sur ces deux publications, dans une note et dans une lettre confidentielle à sa mère, il ajouta gravement : « Nous sommes, malgré tout cela, résolu au silence. Le Concile y gagnera ».
Ce que le Concile devait y gagner en effet, c'était de se trouver saisi impérieusement de cette question capitale, comme le concluait une lettre de l'Abbé de Solesmes à son ami de Poitiers : « De tout cela Dieu tire sa gloire; et, s'il manquait quelque chose pour avertir que le moment est arrivé de définir l'infaillibilité du Pape, on est à même de voir que rien n'est plus urgent aujourd'hui. — Quelle belle doctrine que celle de Mgr Manning sur cette question ! D'heure en heure, la lumière s'accroît, et vous êtes heureux, mon cher Seigneur, d'être là pour proclamer la grîinde vérité qui donne son complément dernier à la doctrine catholique De Ecclesià. »
Mgr Pie, estimant que la meilleure défense de cette doctrine était une exposition dogmatique et historique de la tradition de l'Eglise à cet égard, demanda à son ami d'entreprendre ce travail. 11 l'avait d'abord pressé de se rendre près de lui, à Rome, pour l'assister de ses lumières : « Qui de nous ne serait inconsolable de penser qu'un mot désirable fût omis, qu'un mot regrettable fût accepté, par suite d'une absence ou d'une abstention?... » Puis, la santé du Père Abbé s'opposant à son départ, Mgr Pie lui demanda de se mettre à écrire. Dom Guéranger s'y disposait : « Dans mon
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coin, répondit-il, je fais ma petite œuvre, comme je la fis pour l'Immaculée Conception. J aurai fini en ce mois, et je vous l'enverrai. Ainsi je vous suivrai de loin, comme saint Pierre suivait son Maître, et je m'unirai à vos grands travaux; et, tout en luttant contre rii3'^dropisie, je tâcherai de lutter aussi contre d'autres » .
Cette « petite œuvre», comme il la nomme, n'était rien moins que le grand travail de la Monarchie i:)ontificale^ sous sa première forme.
Mgr Pie, plein de la grandeur toute surnaturelle de ce qui se préparait, donna beaucoup à la prière dans ces premières semaines. Il ny eut presque pas de jour où, malgré Taccablement des visites et des affaires, il ne serenditenpèlerin, soitaux grandes basiliques, soit aux sanctuaires les plus renommés. Des visites au chevet d'une chrétienne expirante. M'»'' de Maistre, fille du général de La Moricière, lui apportèrent un autre genre d'édification. Dans l'intervalle, il rédigeait sa quatrième Relation latine sur son diocèse, et il la remit, le 7 décembre, entre les mains du Cardinal Préfet de la Sacrée Congrégation du Concile.
Ce fut le lendemain, 8 décembre 18(39, fête de l'Immaculée Conception de Marie, que l'ouverture du Concile général du Vatican se fit solennellement dans la basilique de Saint-Pierre. Le procès-verbal de Mgr Pie, au registre de ses Actes épiscopaux, compte sept cents Pères présents à cette assemblée, et même près de huit cents, si on y comprend les chefs d'Ordres non mitres. Il ne décrit pas autrement cette auguste réunion, parce que cela est au-dessus de toute description.
Mgr Pie venait d'écrire à son ami de Solesmes : « Le rôle de chacun ici sera fort modeste ». Il devait en être autrement du sien. Déjà l'accueil que lui avaient fait lesEvêques soit de l'Orient, soit de l'Occident, avait pu lui montrer en quelle considération il était dans l'Edite. Il en eut bientôt un éclatant témoignage. Le 14
décembre, la seconde Congrégation générale s'étanl réunie pour rélectionde vingt-quatre Pèresqui devaient composer la Commission de la Doctrine et de la Foi, Mgr de Poitiers fut nommé le second! Il avait obtenu 470 voix sur 700 votants. Le seul éveque français appelé dans cette Commission, avec Mgr Pie, était Mgr Régnier, archevêque de Cambrai, très romain ainsi que lui, et très uni à lui depuis les premières années de son épiscopat. « Ma chère Mère, écrivit-il le lendemain à Poitiers, les journaux vous apprendront que le suffrage des Pères du Concile m'a fait arriver dans la commission de la Doctrnne et de la Foi., et que j'occupe le numéro 2 de la liste. Le numéro 1 est à l'archevêque de Saragosse, en Espagne. Ce sera une obligation de plus au travail. » Ainsi considérait-il le labeur plus que l'honneur de cette distinction. On ne devait pas tarder à s'en apercevoir.
Le choix des évêques de cette Commission, et spécialement le choix de l'Evêque de Poitiers, 'avait une très haute signification : il donnait déjà le sens de la direction qu'allaient prendre les choses. « C'est un grand triomphe pour l'Eglise », lui écrivait-onde la maison même du Pape. « C'est bien le Saint-Esprit qui a marqué les siens » , lui disait une lettre du Cardinal Donnet encore retenu à Bordeaux. La réponse de Mgr Pie à M. l'abbé Gervais, vicaire général de cette métropole, met en lumière sa pensée sur la portée de ces débuts : « Toutes choses vont aussi bien qu'il est permis de l'espérer, mieux que je n'aurais auguré il y a deux mois. Les élections des commissaires se font dans le meilleur esprit. La liste des élus pour la commission de discipline n'a pas été moins significative. » Et il ajoutait : « Toutes ces élections sont regardées comme la clef musicale du Concile : elles indiquent quelle en sera la note dominante
Quant aux difficultés de détail, il faut y être résigné d'avance. »
D'ailleurs cette première victoire des doctrines qu'il représentait le trouva calme, mesuré et condescendant^ comme à l'ordinaire. La même lettre disait : « Il ne serait pas sans avantage que quelques théologiens de l'autre nuance, tels que Mgr de Grenoble, eussent été nommés dans les premières commissions. Mais il a été impossible de faire adopter cette transaction aux étrangers. » Quant à lui-même^ c'était beaucoup à cet esprit conciliant qu'il attribuait l'honneur qu'on venait de lui déférer ; «Beaucoup d'anti-opportunistes ont cependant voté pour moi, continue-t-il en cette lettre. Ils me disent que je m'étais toujours exprimé avec modération sur ce sujet, et ils reconnaissent volontiers qu'ils ne doivent aucune gratitude à ceux par la faute ou l'exagération desquels ce qui pouvait paraître inopportun a été rendu inévitable. »
Puis, comme conclusion : « Le Concile sera ce que j'ai prévu et ce que je n'ai cessé de dire. Il ne justifiera ni les présages pessimistes des uns, ni les espoirs enthousiastes des autres. Mais il fera pourtant une œuvre très sérieuse, et qui, utile dès le présent, portera ses fruits bien plus sensibles au bout de quelques années. »
L'heure était donc venue pour l'action de Mgr Pie d'avoir sa régulière manifestation. On lui écrivait de Paris: « Il est évident maintenant que Notre-Seigneur vous réserve un grand rôle dans le Concile. Vous allez enfin sortir de l'éclipsé ou de la pénombre où vous vous êtes tenu. Si vous êtes fidèle à l'Esprit-Saint, l'Eglise des Gaules aura encore à ouvrir ses bras pour embrasser le nouvel Hilaire retournant des combats du Seigneur. »
C'était bien, enefiet, saint Hilaire, sa doctrine, son esprit, sa conduite, que son successeur désirait faire
revivre au Concile. 11 s'y présentaitau titre de son représentant, et comme à l'ombre de son nom. Il eut bientôt l'occasion de le faire paraître Le 14 janvier, une do ses lettres disait : « Ma bien chère Mère, j'ai été quelques jours sans vous écrire: j'étais tout à mon sermon. Je descends de chaire où j'ai parlé cinq quarts d'heure. Tous nos messieurs disent que l'impression a été très satisfaisante, et que les choses dites ont été très utiles et salutaires. >/
Or voici ce qu'avait été ce sermon mémorable. Chaque année, dans leglise de Saint-André délia Valle^ il est d'usage que, durant l'Octave de l'Epiphanie, des discours soient successivement donnés dans les principales langues du monde, pour rappeler la vocation de toutes les nations à la foi de Jésus-Christ, en la personne des mages. Le sermon demandé àl'Evêque de Poitiers avait été placé exprès au 14 janvier, fête de saint Hilaire. Il prêcha donc sur saint Hilaire ; ou plutôt ce fut saint Hilaire lui-même qui prêcha, car l'Evêque ne fit que reproduire et commenter les paroles du Docteur dont il suivait le texte déployé devant lui : « Ainsi, disait-il, parmi les hommages que ces journées apportent aux pieds de l'Enfant-Dieu, en souvenir de ceux que lui offrirent les mages, ce qu'on m'a demandé de placer sous vos yeux, c'est le tribut royal offert à Jôsus-Christ par un de ses plus illustres serviteurs, par un de ses plus vaillants champions de TOccident. »
Dans ce discours, l'Evêque, sans quitter saint Hilaire, était constamment en plein Concile du Vatican. 11 était en plein Concile quand il s'élevait avec Hilaire contre ceux qui, faisant fléchir quelque chose de la doctrine dans l'intérêt de la paix, se mettent en péril de compromettre l'unité pour arriver à l'union. « Le nom de la paix est beau, disait-il avec son maître, etl'estime de l'unité est une admirable chose. Mais qui
niera que, pour l'Église, il n'y a pas d'autre unité et d'autre paix que l'unité et la paix dans la vérité en Jésus- Christ ? »
Il était en plein Concile quand, répondant à ceux qui demandaient pourquoi de nouvelles déclarations, de nouvelles définitions, il disait avec Hilaire que les contradicteurs les rendaient nécessaires, et que la négation appelait l'affirm: tion, comme la nuit appelle le jour. «Eh ! mes Frères, est-ce à notre siècle qu'il convient denier que la définition d'une vérité soit une victoire pour l'homme, un triomphe pour l'humanité ?... Croyez-moi : l'esprit humain n'a ni intérêt ni avantage à se mouvoir sans cesse entre le vrai et le faux, à passer alternativement des zones obscures aux zones lumineuses. Le grand jour, le plein midi de la science ne vaut-il pas mieux"? Un ciel composé de nébuleuses est-il donc préférable à un firmament semé de soleils ? Je le répète, chaque fois qu'une doctrine est placée par sa définition hors du tâtonnement, hors des chances incertaines du doute, extra duhitationis alearn^ c'est une conquête, c'est un bienfait dont la terre doit se réjouir. »
Il était en plein Concile, et au cœur même de la question vitale de ce Concile, quandavec Hilaire il établissait que « le Saint-Siège romain est l'unique siège de la vraie foi, le seul voulu do Dieu : Verœ fidei una sedes est, quœ Deo sit placlta. C'est à ce point, dit le saint Docteur, quen dehors de cette foi et de cette autorité il n'y a plus d'Église, il n'y a plus de Christ ». L'Évêque développait cette doctrine hilarienne ; et la future définition du magistère infaillible du Pape recevait, par ses lèvres, \eplcicet d'un Père du iv*^ siècle.
Tout d'ailleiu"s est respect, dignité, charité dans ce discours où, s'adressant aux nobles et brillants esprits qu'il regrette de ne pouvoir suivre dans toutes leurs pensées, il les rappelle en ces termes à ce qu'ils furent
naguère et à ce qu'ils devraient redevenir encore : « Vous surtout, mes Frères bien-aitnés, à qui l'Église a voué toute sa gratitude et toute sa prédilection, vous qui l'avez servie avec zèle, avec éclat, avec générosité, dans les jours mauvais et difficiles, ah ! ne soyez pas jaloux envers vos fils et vos arrière-neveux d'un avantage qu'ils auront sur vous et qui vous aura manqué. Je n'ose espérer qu'ils soient doués de toutes les facultés, de toutes les qualités de l'esprit et du cœur que. nous avons admirées et que nous admirons en vous. Dieu n'a pas pris rengagement d'accorder à chaque génération des hommes aussi distingués, aussi éminents que ceux qui ont été mêlés aux affaires humaines, depuis un demi-siècle. Mais quel a été le fruit de leur vie brisée, annihilée avantle temps, et qui pouvait, qui devait être si féconde encore? N'est-ilpas permis de leur dire avec Aggée, ou plutôt avec le Seigneur : Seminastis mulium, et non panem intulistis, depuis le commencement de ce siècle, vous avez semé beaucoup, et vous n'avez pas récolté. Jamais mouvement plus vaste n'a abouti à si petit et i>i douteux résultat. La raison en est que deux ^u trois fausses lueurs ont égaré les hommes et troublé la vue même des sages. Non, n'en soyez pas jaloux, mais plutôt bénissez le Seigneur : car avec deux ou trois principes définis, vos enfants seront plus puissants pour le bien que vous ne l'avez été. C'est là le service qu'il faut demander et obtenir de l'Eglise. »
Mais voicique le monde objecte que lui, homme de l'Eglise, n'est point Ihomme de son temps, et qu'il n'en peutavoir l'inteUigence complète. L'Evêquen accepte ce reproche ni pour l'Eglise, ni pour son siècle qu'il venge en l'instruisant : « Je pense mieux de mon siècle, et, sans vouloir jamais me ranger parmi ses fiatteurs, je déclare qu'on le méconnaît. Notre siècle est fatigué d'expédients, fatigué de transactions et de compromis.
On a essayé de tout : l'heure ne serait-elle pas venue d'essayer de la vérité ?.,. »
Ce discours fut un événement, comme on l'écrivait de la Cour pontificale elle-même. Il fut particulièrement apprécié par la gravité et la solidité romaines ; et nous avons des lettres de cardinaux qui demandent à lire léloquent Cento Hilarianus^ comme rappelle I'uq d'eux. En somme^ c'était une sorte d'avant-propos du Concile ; l'Évêque venait d'en marquer le but, l'esprit et le bienfait ; et ce langage, qui préparait l'adhésion des fidèles, était le seul langage que, sur le seuil de l'assemblée de l'Eglise enseignante, il convenait de tenir à l'Eglise enseignée.
Nous n'omettrons pas de dire que M. le Comte de Chambord saisit cette occasion de « féliciter, comme il s'exprime, le prélat éminent qui défendait avec tant de zèle et de talent les véritables doctrines de l'Eglise, attaquées de nos jours ». Le prince ajoutait : « Combien j'aurais voulu entendre de votre bouche ce beau discours que j'ai lu avec une profonde émotion! Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis, par la pensée et par le cœur, dans la Ville éternelle, en ce moment surtout oùl'Eglise catholique tout entière y est réunie sous la direction de son vénérable Chef. Dans ces temps de trouble et d'erreurs, je sens redoubler encore, s'il est possible, mon inviolable attachement au successeur de saint Pierre. » Cette lettre est du 15 mars.
Enfin, de Poitiers, son clergé lui en adressa un remerciement collectif, extrait tout entier, comme le discourslui-même, des écrits de saint Hilaire. L'Evêque remercia sesprêtres de leur lettre, mais enleur défendant de la pubher. « L'exemple donné, dit-il, par quelques clergés diocésains de publier en ce moment des adresses laudatives à leurs évêques, devient pour celui de Poitiers une raison décisive de ne pas livrer à la publicité les sentiments qu'il a bien voulu m 'ex-
primer. Destinée à moi seul, cette pièce n'en aura que plus de prix âmes yeux. » Sa règle, ici encore, était une règle de réserve et d'ordre hiérarchique. Il ajoutait en conséquence : « Persévérons, Messieurs, dans notre humble docilité, et préparons -nous à recevoir pieusement et amoureusement, et quant à la substance et quant à la forme, les oracles qui seront rendus par r Esprit-Saint. Ce sera l'occupation et aussi la joie et la force de tout le reste de notre vie sacerdotale d'avoir à méditer, à commenter, à mettre en pratique les décrets de cette sainte assemblée. »
Cependant, tandis qu'il faisait le silence au dehors, l'Evêque de Poitiers apportait à la Commission de la Doctrine et de la Foi l'activité d'un concours dont on connut bientôt le prix. La première chose qu'il proposa fut de diviser le travail, par la création d'une souscommission chargée de préparer les travaux soumis ensuite aux vingt-quatre. Dans cette sous-commission entrèrent NN. SS. Decharaps, archevêque de Malines, Pie de Poitiers, et Conrad Martin, de Paderborn, mort depuis glorieusement confesseur de la foi Ce dernier avait pris pour son théologien le P. Kleutgen, de la Société de Jésus, que nous voyons alors en correspondance suivie avec Mgr Pie, et qui, en effet, porta le plus grand poids de ce travail de préparation.
Quant à Mgr de Poitiers, secondé par M. l'abbéGay, il s'était mis à l'œuvre avec une ardeur d'intelligence et de dévouement, de laquelle nous avons un magni-' fique témoignage dans une lettre latine qui lui fut écrite par le cardinal Pecci, évêque de Pérouse, aujourd'hui glorieusement assis sur le Siège de Pierre. L'éminent pontife lui demandait d'introduire dans un schéma^ ou projet en discussion, la condamnation de TOntologisme , dont il dénonçait l'erreur et le péril. Il ajoutait ensuite: « Je suis on ne peut plus heureux, Monseigneur, de vous voir à la tête d'un travail
auquel est particulièrement attachée la dignité du Concile du Vatican, et qui ne demande rien moins qu une sagesse aussi mûre que la vôtre. Les graves questions que vous avez à traiter, avec les Pères désignés, touchent au fond même de la science de la philosophie et de la théologie ».
En conséquence, le Cardinal, qui avait de larges vues sur l'œuvre à accomplir par une assemblée de l'Eglise universelle, demandait que les questions qu'elle auraità résoudre fussent coordonnées et présentées dans leur ordre logique, pour former ensuite un corps de doctrine complet. « C'est ainsi, disait-il, que les sages l'attendent et que l'exige l'honneur du Concile du Vatican, justement considéré comme la réunion des esprits les plus distingués du monde catholique. » La lettre se terminait par ces salutations : « Mais je cède trop au charme de votre aménité et de votre particulière bienveillance, Monseigneur, et je ne sais pas mettre un terme à un entretien que j'ai déjà prolongé outre mesure, je le crains. Excusez-moi, s'il vous plaît, et veuillez considérer tout ce qui vient de moi comme un témoignage de mon parfait dévouement ».
Rien n'était plus conforme aux vues de Mgr Pie que cette ordonnance synthétique des questions conciliaires. Lui-même avait conçu l'œuvre qui sortirait de là comme un magnifique ensemble de définitions et de déclarations, embrassant successivement tous les points contestés et controversés de la doctrine chrétienne. Cet ordre amenait premièrement une série de réponses sur Dieu, la raison et révélation. Mgr Pie se trouvait là en face de l'ennemi qu'il n'avait pas •cessé de combattre depuis vingt ans : le naturalisme dans la variété de ses formes. Il ne faut donc pas s'étonner de la fermeté de son coup d'œil et de la sûreté de ses coups.
Ceux qui attendaient beaucoup de lui ne furent point
trompés. Le chapitre IV du Schéma sur « la Foi et la Raison » lui fut particulièrement redevable. Ce fut lui qui, le 8 avril, le présenta corrigé à la Congrégation des vingt-quatre , ainsi qu'il Tannonçait le même soir à sa mère : « J'ai été ce matin le rapporteur, pour un des chapitres, à la Congrégation générale. On veut bien me dire que j'ai été entendu avec sympathie par tout le monde. J'ai été court et clair. Les évêques à peu près de toutes les nuances m'ont complimenté. Ma chère Mère, c'est la fête delà Compassion de la sainte Vierge, et je l'ai remerciée de ce que ma première intervention publique au Concile était placée sous ses auspices. »
A quelques jours de là, il fut chargé par toute la Commission de la Foi de présenter son rapport à la Congrégation générale des Pères. « C'était un grand honneur et la marque d'une très particulière confiance, écrit son théologien. 11 s'y mit avec zèle, et s'en acquitta si parfaitement, à la satisfaction de tous, que cela lui valut un vrai triomphe. 11 avait si bien dit, avec tant de lucidité et de force, tout en ménageant les personnes, eten tenant compte des susceptibilités, que tout le monde en fut dans l'admiration ; les esprits semblaient un instant réunis ; les opposants eux-mêmes étaient charmés. Les cinq Cardinaux présidents vinrent, le jour même, lui apporter chez lui leurs félicitations. Pie IX en eut beaucoup de joie; bref, ce fut une des meilleures journées du Concile. »
Nous avons sous les yeux l'un et l'autre rapport de Mgr Pie : le premier, fort court, explique les amendements de la sous-commission; le second, plus étendu, présente le travail de la Commission entière, réduit à neuf chapitres, et mis dansl'ordre harmonieux demandé par le cardinal Pecci. Quant à l'Ontologisme, « les Pères ont répondu qu'avant tout ils étaient prêts à exécuter les ordres du sacré Concile, dont ils se re-
gardent comme les humbles serviteurs, les interprètes et les ouvriers obéissants. Cependant ils ont ajouté que le Concile universel devant insérer, dans ses chapitres et ses canons, uniquement ce qu'il faut déclarer comme étant de foi, et ce qu'il faut condamner comme contraire à la foi, ils n'avaient pas cru devoir y introduire cet objet. Mais, d'autre part, comme leur silence pourrait porter quelque préjudice à la salutaire autorité par laquelle le Siège apostolique écarte et retranche les erreurs naissantes que lui dénoncent les Ordinaires, le Concile œcuménique, dans un grave avertissement mis à la suite de ses chapitres et de ses canons, ne laisse ignorer à personne que tout ce qui a été décrété parle Saint-Siège, sur le sujet de pareilles controverses doctrinales et opinions perverses, doit être soigneusement et religieusement observé. En conséquence, les Pères delà Commission ont cru devoir s'en tenir au texte du Schéma^ en soumettant le tout au jugement des très Eminents et très Révérends Pères ».
Les dernières paroles étaient : « La voici donc à vos pieds, cette Constitution dogmatique, le premier fruit de notre terre, gage et prémices d'une plus abondante moisson. Elle est tout entière votre œuvre, Pères vénérés, non l'œuvre de quelques-uns, ni l'œuvre d'un grand nombre, mais l'œuvre de tous. C'est pourquoi elle ne porte ni le nom d'aucune personne, ni la marque d'aucun esprit, ni le sceau d'aucune école particulière. C'est de l'esprit de l'Eglise tout entière, c'est-à-dire de la sainte Eglise catholique romaine qu'elle s'est inspirée; c'est de sa doctrine qu'elle s'est éclairée; c'est sous son autorité qu'elle s'est produite. Donc à Celui-là seul il faut en attribuer l'honneur, qui seul, avec le Père et le Fils, possède un nom glorieux dans tous les siècles. »
« Tel est , vénérables Pères , ce précieux métal
éprouvé par le feu , dégagé de tout mélange terrestre, épuré sept fois et même plus que sept fois. Maintenant, quand il plaira à notre Chef à tous, le Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la terre, Notre très Saint-Père Pie IX, alors tous, tant que nous sommes, proclamant ces oracles, dunmêmecœur, d'une même voix, et avec le même droit, nous dirons ensemble: Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous. »
Combien de telles pages perdent à être traduites ! Celui-là seul le sait qui est condamné à leur infliger cette offense.
C'est le 1 2 avril, mardi de la semaine des Rameaux, que Mgr Pie lut publiquement ce grave et habile rapport. « Ma chère Mère, écrivit-il, j'ai pris la parole une seconde fois mardi, et avec la même approbation de l'assistance que le vendredi précédent, quoique la question soulevât des difficultés. Nos travaux aboutiront ; mais ce sei-atrès long, et nous ne ferons qu'une partie de ce qui a été annoncé. L'avenir est entre les mains de Dieu. Priez-le bien pour moi. »
Douze jours après, 24 avril, dimanche de Quasimodo, la Constitution dogmatique Dei Filins était votée en session solennelle, à Saint-Pierre, par tous les Pères du Concile. Ce fut une première joie pour l'Évêque de Poitiers, qui se contenta d'en écrire ces deux lignes à sa mère : « Nous avons eu dimanche une très belle session publique, et le sufli^age universel des Pères pour notre première Constitution : cela est de bon augure ».
Cette Constitution est en effet très belle, très ample, très élevée, d'une large structure, et d'une conception forte. M. de Rossi disait d'elle à Mgr de Poitiers : « Le Concile, n'eût-ilfait que cela, seraitdéjàun grand Concile. » Après être remonté au premier article du. Credo^ je crois en Dieu, et avoir affirmé le Dieu personnel, le Dieu créateur, le Dieu providence et révélateur, contre
les négations de l'atliéisme du panthéisme et du déisme, le Concile établit une lumineuse doctrine sur les rapports de la raison et de la foi. La foi diffère de la raison par son origine et son objet : mais elle ne lui est pas contraire ; et l'une et l'autre se prêtent un mutuel secours. Bien loin donc de s'opposer à la culture des sciences, l'Église les encourage et les propage, car les sciences bieu dirigées conduisent à Dieu. Elle laisse à chacune d'elles ses principes et sa méthode^ respectant leur liberté, veillant seulement à ce qu'elles ne dépassent pas leurs limites respectives pour envahir et troubler le domaine de la foi. •« Ce sont là des paroles, écrit Mgr Pie, qu'aucun Concile précédent n'avait encore articulées d'une façon si formelle. » L'Évêque faisait particulièrement honneur de la netteté de ces définitions à l'enseignement donné au Collège Romain, lequel avait jeté une grande lumière dans les Commissions : <^ L'Allemagne ellemême, disait-il, si féconde en erreurs, y a fourni de puissants et solides défenseurs de la vérité. » Le P. Kleutgen, le P. Franzelin, et il faut ajouter aussi le P. Schrader,ne pouvaient être ni plus clairement désignés, ni plus dignement remerciés. L'Evêque reconnaissait « un grand progrès accompli dans la théologie, laquelle forcée de se prendre corps à corps avec les négations des derniers siècles, avait su donner à ses traités une pln'sionomie entièrement nouvelle. La parole de saint Grégoire le Grand se vérifiait: Urgente ètenimmundi fine, suj^etma scieniia pi^oficit, et largiuscum tempore excrescit : A mesure que la fin du monde avance, la science d'en haut progresse et grandit avec le temps ». C'est à ses prêtres que plus tard Mgr Pie rendait ainsi compte de ce premier acte conciliaire, et il ajoutait : « Contre l'attente de nos adversaires, cette Constitution fut adoptée par un vote unanime. 11 est vrai, les discussionsavaientété longues, quelqtiefois ardentes, disons
même passionnées. L'opposition qui allait se dessiner d'une façon plus tranchée, pendant la seconde période, s'était produite dès le commencement par des attaques contre le Schéma. Ces attaques avaient retenti dans le inonde entier, par la coupable indiscrétion qui livrait chaque jour aux correspondants et afRdés de la presse les détails intimes de nos sessions, souvent travestis et défigurés. » Rien n'était plus opposé à l'esprit et à la condiiite de l'Évèque de Poitiers que cette manière d'agir, qu'il juge sévèrement. Le 14 janvier, un Moniium des cardinaux présidents rappela en termes fort graves l'obligation de garder strictement le secret sur tout ce qui se passait dans l'enceinte conciliaire.
Mgr Pie, très en dehors de ces agitations, usait ses forces dans des travaux qui le consolaient de leur obscurité par leur utilité : « C'est un labeur obscur et sans retentissement, écrivait-il à sa mère, mais le seul, après tout, qui aille au fait et au but. Priez Dieu pour que ma santé se soutienne. » Cette santé se sentait atteinte. « Jesuccombeàla fatiguedeslongues réunions, écrivait-il encore, et à la lenteur de la marche deschoses, à cause des interminables discours qu'il faut entendre, et enfin à Taccableraent du travail qu'il faut faire dans le peu de moments libres dont on dispose. »
Pour se rendre bien compte de cet accablement, il faut que l'on ajoute à ce travail des commissions, les visites, les réceptions, les lettres, les réunions privées, et tout cet assiègement continuel des évêques et ecclésiastiques des deux mondes, qui voulaient voir cet Evêque d'une si haute autorité et entretenir cet homme de tant d'aménité. Les plus grands personnages recherchaient cet honneur. Le roi et la reine de Naples, les princes et les princesses de Parme, rappelaient à leurs fêtes et à leurs réunions de famille. Mais nulle faveur n'avait autant de prix à ses yeux que celle
que lui marquait le Souverain Pontife. Il était familièrement admis auprès de lui. Un jour de printemps que Mgr Pie était à se promener avecl'évéque d' Angoulême, à une demi-lieue de Rome, le Pape, venant à passer et les ayant aperçus, descendit de voiture, et se plaçant au milieu d'eux, il se mit à marcher et à converser fort gaiement dans leur compagnie, jusqu'aux portes de la Ville. C'étaient deux fils pour lui. Il les combla de félicitations et de bénédictions.
Le meilleur repos de l'Evêque était la visite de quelque sanctuaire, la promenade vers quelque ruine ou quelque villa romaine, la conversation avec quelques évoques d'Orient ou d'Occident, la réception de quelque personnage distingué, très au courant des choses de l'époque présente. Il était surtout fidèle à la visite des malades. 11 voyait assidûment l'évêque de Nîmes, Mgr Plantier, qui était retenu au Séminaire français par une grave et longue maladie, et que Pie IX luimême daigna venir consoler . L'évêque de Nîmes disait: « S'il m'était permis d'être jaloux, j'envierais à l'Evêque de Poitiers l'Jionneur que Dieu lui fait d'éclairer tant d'esprits et de préparer si efficacement le triomphe de l'infaillibilité ».
Cependant, si désireux qu'il fût de se renfermer dans l'intérieur ducénacle, et de s'abstraire de l'intempérante excitation du dehors, l'Evêque ne le pouvait plus. Ce qu'on n'avait jamais vu, ce quon n'avait pu voir pour aucun des conciles généraux précédents, c'était cette puissance moderne de la presse, s'emparant du Concile, de son programme, de ses travaux, pour porter au dehors, devant l'opinion publique, les questions qui ne relevaient que de l'Eglise assemblée. L'inf^.illibilité pontiticale était devenue l'alTaire universelle. Les journaux, les réunions, les salons, les écoles, tout était entré en fermentation, depuis qu'on y avait versé ce brûlant sujet de controverse. D'un bout à l'autre de la
catholicité, et même par delà, ces discussions iliéologiqiies soulevaient des tempêtes qu'on n'eût pas attendues d'un siècle de si peu de foi. En Allemagne, le D''Doellinger, un érudit fourvoyé, se précipitait dans les voies d'erreur et de perdition, où le P. Hyacinthe avait fait une si lourde chute. En France, des hommes de talent, qui, grâce à Dieu, étaient en même temps des hommes de vertu et de foi, ne donnaient pas lieu de craindre de semblables écarts ; mais leur ardente prévention s'armait contre la même doctrine de tous les traits émoussés que leur conscience devait avoir à retirer un jour. Après les Lettres et les écrits que nous avons nommés^ étaient venues les vives brochures du P. Gratry, esprit élevé et aimable, cœur sympathique et tendre, imagination poétique, intelligence passionnée de métaphysique rêveuse, qui s'était, contre nature, engagé sur un terrain où de savants critiques comme Dom Guéranger, des théologiens comme Mgr Dechamps, des philosophes éloquents comme AI. Amédée de Marge:ie, le surprenaient dans des méprises aussi profondes qu'honnêtes. Mgr Pie le plaignait, en le désapprouvant, etil fut un des premiers à lui tendre plus tard une main secourable, ainsi que nous le verrons. Un autre et plus grand homme, M. de Montalembert, s'était levé, comme il disait, de son grabat de malade, pour écrire des lignes irritées que, plus tard, s'il eût vécu, ce catholique fidèle eût effacées de ses larmes. Lorsque, dans un moment d'oubli et de souffrance, parlant de celui qu'il avait tant aimé, le lils des croisés laissa échapper de sa plume ce déplorable mot « didole du Vatican » dont tous ses amis ont gémi, Mgr Pie en ressentit le contre-coup dans son cœur, etil se récria : « Non, non, il n'y a pas d'idole en Israël : Non est idolum in Jacob, necsirav.lacrum in Israël! y. Ce cri se retrouve dans ses notes, avec commentaire.
Parmi les opposants, les uns moins nombreux combattaient la doctrine même de l'infaillibilité : c'étaient les anti-infaillibilistes, comme on les appelait. Les autres s'opposaient seulement à sa définition comme étant inopportune, et on les nommait inopportunistes. La discussion, salutaire si elle eût été calme, dégénérait souvent en collision, par suite de réchauffement presque inséparable des grandes assemblées. Les journaux, de part et d'autre très animés sur ce point, cherchaient à faire la lumière, mais en attisant le feu. Le trouble était partout. 11 régnait en particulier dans l'Eglise de Poitiers. De l'Evêché et d'ailleurs, on se plaignait à Mgr Pie des « ravages exercés depuis quelques mois par toutes ces publications, particulièrement au sein delà magistrature, dont leurs arguments caressaient les préjugés traditionnellement gallicans, et fournissaient d'avance des armes contre la soumission aux définitions du Concile ». L'Evêque était très ému. On l'entendait parler avec irritation « de ces brandons, comme il disait, jetés dans son diocèse, à l'heure où il le quittait, alors qti'il n'était plus là pour éteindre l'incendie ». Lui-même, d'ailleurs, recevait de ses diocésains des lettres pleines d'objections contre ces doctrines romaines dont il avait,, depuis vingt ans, nourri son cher troupeau. Son inquiétude était grande. Il était temps qu'il parlât.
11 ne parla pas au public ; il ne fit pas de brochure ni d'écrit polémique; il s'adressa au peuple dont il avait la charge. Ce fut le sujet de son Mandement pour le Carême de 1870. A dire vrai, il y mit l'accent d'une douleiu' à travers laquelle on sent frémir le vent des colères d'alors. 11 est sévère envers les hommes : « ces docteurs d'une certaine marque, qui, substituant leur esprit personnel et l'esprit de leur temps à l'esprit de l'Eglise, se font trop facilement leurs propres maîtres à eux-mêmes ». 11 est plus sévère
encore envers l'erreur et le mal, et il a le droit de l'être. « Un poison s'était glissé insensiblement dans les veines de la société chrétienne. Il allait, sans qu'on le vît, infecter tout le corps ; mais le Concile est venu qui, amenant l'éruption du virus au dehors, provoque et commence ainsi la cure de la maladie dont il est le remède. » Ainsi parle-t-il du gallicanisme renaissant. Puis il s'adresse aux fidèles : Qu'ils ne s'ingèrent pas dans les affaires de l'Eglise, ses enseignements, ses définitions. Faire ainsi, c'est commettre le péché d'Oza, qui, voyant quelques-uns des bœufs regimber et faire pencher l'Arche, étendit la main pour la soutenir. << En vain, disait-il spirituellement, paralt-il que ceux qui conduisent le char font quelques faux pas, quelques mouvements fâcheux, et que par suite l'Arche est inclinée et menace de tomber à terre. Soyez sans inquiétude. Si quelques-uns des bœufs s'écartent et regimbent, il y en a d'autres, et plus nombreux, pour raffermir et redresser la marche : tous les coursiers du char sacré ne broncheront pas à la fois. D'ailleurs il y a un conducteur suprême qui est assisté d'en haut : celui-là n'est point sujet à faillir, il aura raison de ces soubresauts et de ces écarts. »
Que demande donc l'Evêque V Confiance dans ce conducteur, confiance dans le Concile. « L'Eglise est assemblée, et cela doit suffire. Elle est réunie dans toutes les conditions du Concile le plus vrai, lepUis général, le plus libre, le plus éclairé. » Mais en même temps défiance. « Défiance de la critique vaine qui, également contredite par la raison et l'histoire, dissémine les objections cent fois résolues au scinde nos troupeaux, en l'absence de leurs premiers pasteurs.» Défiance des « esprits entreprenants et passionnés qui rêvent d'endoctriner l'Eglise », etc. Toute cette Instruction est d'une véhémente énergie, trop véhémente parfois, mais c'est celle de la lionne qui défend ses petits.
A Rome, on le comprit ainsi, et une des lettres du pasteur mentionne « les compliments qu'il recevait autour de lui pour les utiles leçons contenues dans son Mandement ».
Aussi bien l'opposition devenait très vive en France, sm'tout depuis que le Schéma De Ecclesiâ, à peine rédigé, avait été communiqué, par indiscrétion, à la Gazette d'Augshourg^ d'où il avait passé dans toute la presse européenne. La politique impériale prêtait à ce parti un appui diplomatique qui n'était plus dissimulé, depuis la dépêche de M. le ministre Daru au cardinal Antonelli, le 20 février, suivie de son Mémorandum au Saint-Siège et aux puissances étrangères. Peu après, 13 mars, on appritqueM. deMontalembert venait d'expirer, tout rempli jusqu'à ses derniers instants de la pensée de ce Concile, auquel d'ailleurs, dans ses entretiens intimes, il avait promis de se soumettre, quelles qu'en fussent les décisions. U Univers^ oubliant les dissidences récentes, parut encadré de noir le lendemain. On 3^ lisait : « M. de Montalembert a été, de tous les laïques de ce temps, celui qui a rendu à l'Eglise les services les plus grands et les plus dévoués ». Quelques années auparavant, lorsque Lacordaire mourut, Mgr Pie, séparé de lui par tout un ordre d'idées , s'était hâté d'écrire aux Dominicains de Sorrèze des paroles semblables : « Je joins mes prières à celles qui sont faites pour ce grand religieux, par tous les vrais chrétiens. 11 n'en est aucun qui ne se sente débiteur envers l'orateur éminent qui a profondément agi sur la génération présente, et si puissamment contribué au réveil religieux dans les âmes. » Mgr Pie aime l'équité comme il aime la vérité ; elles sont au-dessus de tout.
Cependant le Schéma De Fide était encore en discussion, que déjà Ton se demandait quel autre sujet serait abordé immédiatement. Ou plutôt il y en avait
un qui s'imposait comme de force, dans Tintérèt de la paix ; car il s était tellement emparé des esprits, qu'il leur devenait impossible de s'occuper d'autre chose, tant que cette grave alfaire restait en suspens et pesait sur l'assemblée, comme un nuage chargé d'orage. Donc le 24 avril , le jour même où un Placet unanime était donné à la Constitution Dei Filius, plusieurs évêques, au nom de la majorité, présentèrent au Pape un Postulalum pour l'introduction la plus prompte de la question de rinfaillibilité du Pontife romain.
Mgr Pie n'était pas du nombre de ces évêques postulateurs. 11 en donna plus tard la raison à ses prêtres dans ce grave langage : « Sans doutO;, explique-t-il, cette question de l'infaillibihté doctrinale du Pape est en elle-même une question de la plus haute importance. Agitée dans les temps de confusion et de trouble, mal posée et mal jugée dans les sessions pseudo-conciliaires de Constance et de Bâle, elle avait été rétablie dans les vrais termes de la croyance traditionnelle par le Concile oecuménique de Florence et par le cinquième Concile œcuménique de Latran. Mais ]a subtilité de la chicane avait donné, après coup, chez les Occidentaux plus encore que chez les Grecs, des interprétations diverses du texte de Florence; et plusieurs nations catholiques affectaient de ne prendre en aucune considération le cinquième Concile de Latran. Le Concile de Trente, assemblé pour condamner les erreurs de Luther et de Calvin, et pour ramener dans les voies de l'unité, s'il était possible, le mouvement hérétique qui entraînait l'Europe, jugea utile d'écarter les controverses susceptibles de diviser les catholiques — Tout Concile n'est pas appelé àdirimer toute controverse et à définir toute doctrine. Cependant aussi, il peut arriver que les inconvénients nés de l'ajournement et de l'omission commandent impé-
rieusement d'en finir avec une équivoque jusque-là plus ou moins tolérée. 11 en a été ainsi. Le mauvais levain gallican avait continué de fermenter dans quelques parties de l'Eglise. Le feu, à demi caché sous la cendre, fit successivement irruption par le Jansénisme, le Fébronianisme, le Richérisme, par la déclaration des quatre Articles de 1682, par les arrêts des parlements et les usurpations du régalisme, par le Synode de Pistoie ; par la constitution civile du clergé, par la petite Eglise anticoncordataire, enfin, sousnos yeux, parla déplorable coalition des césariens et des libéraux catholiques. Conçoit-on qu'un mal qui renaît ainsi, durant trois siècles, sous tant de formes ditférentes, et qui produit sur divers points du monde chrétien des symptômes si graves de résistance et de rébellion, puisse trouver l'Eglise indifférente, le jour où il lui est donné de s'assembler conciliairement ? Dans ces conditions, il était comme impossible au Concile universel qui se tiendrait, de passer à côté delà question. »
Mais, d'autre part, cette question devenue inévitable n'avait pas encore logiquement son tour, dans l'ordre des matières qui constituaient le programme. Nous avons vu que Mgr Pie, d'accord en cela avec le cardinal Pecci, concevait l'enseignement du Concile comme un exposé théologique complet, embrassant et éclairant tous les points niés ou controversés de la doctrine chrétienne, La Constitution Dei Filius répondait pleinement, à titre de fondement et d'introduction, au plan général del'Evêque : c'était, suivant sa belle expression, un temple, mais c'était aussi un portique. Restait à discuter la seconde partie du Schéma de Fide, déjà élaborée par la commission, déjà rédigée presque en entier, et très prochainement en état d'être soumise aux délibérations conciliaires. Cette partie contenait l'exposé de la doctrine catholique sur la très sainte Trinité, sur
la grâce, surlachute du premier homme, sur la réparation parle Verbe incarné, et complétait ainsi la grande synthèse dogmatique. Viendrait ensuite le chapitre sur l'Eglise et le Pontife suprême, et ce serait alors le moment d'aborder la question de l'infaillibilité, question capitale, il est vrai, que Mgr Pie était loin de vouloir ajourner indéfiniment et finalement supprimer, comme la minorité; mais qu'il voulait à son rang, pour qu'elle en empruntât plus de lumière et de force. Telle fut la raison pour laquelle il ne crut pas devoir s'associer d'abord à l'initiative de la majorité. Il sentait, comme elle, toute la nécessité de traiter cette question ; mais son urgence ne s'était pas imposée encore à son esprit.
Enfin une autre cause pour laquelle il s'était abstenu de signer le Postulatum, était celle-ci, toute personnelle : « Jecrus, dit-il, que la place dont m'avaient gratifié les suffrages de l'Episcopat, dans la Commission de la Foi,, me conseillait cette réserve, attendu que j'étais susceptible d'être appelé à intervenir personnellement dans l'introduction officielle de la cause, ce qui arriva en effet. J'étais d'ailleurs en pleine communion de pensées et de sentiments avec les principaux auteurs de la démarche. On ne peut pas être tant soit peu familier avec les écrits de saint Hilaire et douter de la nécessité d'une définition dogmatique, en pareille circonstance. »
De cette abstention il résulta pourMgr Pie, pendant quelque temps, une situation à part entre les zelanti dont il avait les pensées, mais non les impatiences, et les opposants, habitués à trouver en lui un plus ardent adversaire. On s'étonnait surtout qu'il nefitpartie d'aucun groupe militant, et qu'accessible à tous, il eût coutume de voir plusieurs esprits de nuances diverses, étudiant chacun d'eux, évitant de les choquer par des partis -pris absolus et des volontés préconçues, mais se tenant toutefois et tout de suite très ferme au regard des évêques qui s'étaient faits les chefs de
l'opposition. Son entourage et ses amis auraient souhaité qu'il prît la tête de la majorité ; mais il se défendait de toute ingérence personnelle comme d'une méconnaissance de l'esprit de l'Eglise. «11 détestait l'intrigue, lisons-nous dans un journal manuscrit du Concile. D'ailleurs, avec son grand air et sa majesté incomparable, il était plutôt timide et craignait de prendre l'initiative. Quelques-uns de ses amis ayant dit un jour, devant lui, qu'il était temps qu'il se remuât, à l'exemple de tant d'autres, il répondit que le mieux était d'aller droitement et que le Saint-Esprit ferait le reste. » — « On lui eût voulu plus dechaleur, nous raconte pareillement Mgr Gay, et je m'entendis plus d'une fois adresser sur ce sujet des questions pleines de défiance, lesquelles m'étaient pénibles, encore que j'eusse la réponse prête et péremptoire. Peut-être aussi y avait-il dans cette attitude d'isolement un effet du caractère assez indépendant de Mgr Pie, qui avait ses vues à lui et suivait sa conscience, sans qu'on pût espérer de faire de lui, dans un Concile, ni un capitaine ni un simple soldat. »
Cependant la lumière sur l'urgence d'aborder l'infaillibilité ne tarda pas à se faire chez lui, comme chez les autres. Pouvait-on, sans péril, laisser une telle question dans l'état de trouble où l'avaientmise ces ardentes polémiques? Le silence du Concile n'aurait il pas semblé inévitablement, quoique à tort sans doute, une approbation donnée aux arguments inopportunistes, dont plusieurs atteignaient en plein la doctrine ellemême ? Enfin les efforts même que l'on tentait pour écarter comme inopportune une définition importune n'étaient-ils pas le signe manifeste d'une opportunité qu'il fallait saisir ?
L'ami et le compagnon de Mgr Pie, l'évêque d'Angoulême (d'autres disent Mgr Sergent, évêque de Quimper), prononça la parole célèbre : Quod inoppor-
tunum dixerunt^ necessarium feceimnt.Mgr Pie jvit la formule du devoir de Fheure présente. Il fallait marcher: il marcha, mais à son rang hiérarchique, sans se mettre ou se laisser mettre à la tête de la colonne,
« Avant tout, Messieurs, expliquait-il ensuite à ses prêtres, il est hors de doute que la définition de l'infaillibilité est entièrement due à ses adversaires. Le Tout-Puissant, qui a la science de lavenir, fit servir à ses desseins, cette fois comme presque toujours, les obstacles suscités par les préjugés et les passions des hommes — »
Ces obstacles et beaucoup d'autres, Mgr Pie était préparé à les rencontrer : ses lectures l'en avaient prévenu à l'avance. Il était, par exemple, extrêmement frappé de ce qu'avait prédit le Vénérable Holzhauser, dans son commentaire sur l'Apocalypse, à savoir que ce Concile serait remarquable par de « grandes oppositions sacerdotales ». L'Ecriture sainte et l'histoire de l'Eglise primitive lui en fournissaient d'autre part un présage et une image. Use rappelait le premier de tous les Conciles, le Concile de Jérusalem, lequel s'était tenu à la suite et à cause de violentes oppositions : Factaergo seditione non minima, convenerunt Apostoli et senior es vider e de ve^^bo hoc Enfin il trouvait, dans une lettre fort intéressante de saint Alexandre, évêque d'Alexandrie, une piquante peinture des agitations du Concile du Vatican dans les agitations du Concile de Nicée. « Finalement, Messieurs, disait-il à ses prêtres, nous avons fait comme les apôtres et les anciens : nous avons voulu voir ce qu'il y avaitdans ce mot d'infaillibilité qui retentissait de toutes parts : Convenerunt videre de verbo hoc. »
Ce qui préoccupait la plupart des membres de la minorité était l'elfet que l'introduction d'une pareille question allait produire sur l'opinion, en particulier sur les dissidents et sur les gouvernements. Mgr d'Or-
lêans voulut courir au-devant de ce qu'il croyait un péril, et, le 26 avril, il en écrivit au Pape une lettre fort émue, où, lui ouvrant son coeur, ainsi qu'il s'exprime, il lui montrait « cette question mettant l'Europe en feu, et ce feu pouvant devenir un incendie, si, par une précipitation violente, on semblait, au prix de tout, vouloir emporter comme d'assaut une telle affaire ». La réponse ou Bref du Pape, à la date du 2 mai, est fort belle, fort paternelle, pleine d'autorité et surtout de bonté, mêlant une juste reconnaissance du mérite et des services à de sages avertissements et à de graves leçons. Mais, toute personnelle à Mgr Dupanloup,elle s'abstient de dire un mot de l'affaire elle-même, sur laquelle le Concile garde sa liberté. Elle se contente de demander la modération et le calme dans l'action, fondés sur « la certitude que, dans un Concile œcuménique, le Saint-Esprit dirige les affaires, éclaire les esprits et incline toujours les volontés, de telle sorte que rien ne puisse y être statué ou défini qui ne soit certain et révélé, et qui ne tourne au bien de l'Eglise». Mgr d'Orléans, dans une lettre d'ailleurs remplie de sa douleur et de son dévouement, répondit que, « ne sachant pas encore ce que définitivement l'Esprit de Dieu inspirerait au Saint-Père et au Concile, il ne pouvait que persévérer simplement dans ce qu'il croyait être le vrai bien de l'Eglise ». Avec lui, le 8 mai, soixante-sept évêques signaient une protestation contre cette interversion dans la marche des travaux. Mais, d'autre part, l'immense majorité des évêques adhérait au Postulatum, qui ne cessait de gagner du terrain chaque jour. « Après plusieurs mois de réflexion et de patience, écrit Mgr Pie, cinq cents évêques demandèrent qu'on ne différât pas davantage de prendre un parti désormais commandé par l'état des esprits. »
C'était la vérité , qui demandait à éclater, parce
qu'elle était la vérité , la tradition antique , la croyance générale , le grand besoin du temps présent et la grande force de l'avenir; parce qu'elle était l'affermissement de l'autorité spirituelle dans une époque qui n'en a plus d'autre et le but auquel tendait tout le mouvement des doctrines romaines, au xix^ siècle ; parce qu elle était le couronnement doctrinal de l'édifice de l'Eglise, et qu'avant d'organiser toute assemblée doit d'abord commencer par constituer ; parce qu'elle était provoquée par les oppositions et les agitations soulevées autour d'elle, et qu'elle était le seul remède au doute et au trouble qui s'étaienl faits dans les esprits, en dehors du Concile; parce qu'elle seule aussi pouvait mettre fin à l'esprit d'antagonisme, à l'état de suspicion et au malaise général qui y régnaient, en dedans; parce qu'il était l'heure d'en finir, avant une dispersion que l'on prévoyait prochaine ; enfin, pour une autre cause qui était encore inconnue aux hommes : parce que cette dispersion serait un ajournement prolongé, indéfini, de la reprise des sessions ; parce que des événements majeurs se préparaient qui y mettraient obstacle; parce que Dieu savait tout cela, et qu'il disposait tout selon cette prescience divine. Pour toutes ces causes, et d'autres encore que l'avenir révélera, la vérité eut son jour, et, le 9 mai 1871, le Schéma sm* l'infaillibilité était distribué.
Mais qui l'introduirait et le présenterait à l'Assemblée? Qui aui'ait assez de force pour braver, s'il le fallait, les contradictions qu'il susciterait; ou qui aurait assez de prudence et de prévenance pour les écarter? Dès ce même jour, 9 mai, Mgr Pie écrivait a sa mère que, la veille, on l'avait chargé de faire le rapport pour l'introduction de ce nouveau sujet de délibération. C'était un acte de sagesse, de la part des vingt-quatre, d'avoir choisi pour cette tâche un
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infailli biliste qui n'avait pas signé le Posdilatum, et qui ne s'était fait sa conviction à cet égard que par réflexion. Cette situation n'avait pas peu contribué à désigner l'Evêque aux suffrages de la Commission de la Foi. L'on était d'ailleurs assuré que la sympathie que s'attachait à la discrétion de sa parole et à la bonne grâce de sa personne rejaillirait sur le mandat dont il était chargé.
Cette nouvelle apporta une grande joie, en France, aux amis de Mgr Pie. Mgr de Ségur, qui revenait de Lourdes, lui en écrivit des lignes animées de sa plus ardente piété envers Marie et l'Eglise. «Pie IXavaitdit à Marie : « Vous êtes Immaculée » . Marie allait répondre au Pape: «Vous êtes infaillible ». — Cette lettre ajoutait : « Je ne vous dis rien, cher Monseigneur, des grandes joies qu'éprouvent les amis de l'Eglise de la place que vous occupez au Concile, de la force qui vous est donnée [)Our travailler et pour réussir. Excepté à Paris et dans quelques grands centres de soi-disant civilisation, le clergé est tout au Pape et au Concile... »
Mgr Pie avait passé la soirée du 4 en entretien avec le Pape, dans les jardins du Vatican ; les jours suivants, il vit beaucoup le P.Franzehn, le P. Schrader, MgrGiacobini, employant le reste de ces journées à travailler et à prier. Le matin du 13 mai, il présenta son rapport en Congrégation générale. Son discours dura une heure. On n'était pas habitué à entendre les évêques français s'exprimer avec cette netteté et cette distinction, dans la langue de l'Eglise. Tout de suite l'Evêque de Poitiers s'empara de l'attention, qui lui demeura fidèle. C'était pourtant un discours fort difficile et sur un sujet scabreux. Mais il avait compris quelle délicatesse exigeait le respect d'un auditoire si partagé, et où le moindre froissement pouvait produire une si vive irritation ou occasionner de si profondes blessures. Il prépara les esprits, en s'excusant
d'abord d'avoir à présenter un Schéma hors cadre. Telle n'avait pas été originairement le plan de la Commission dont il était Forgane ; c'était la volonté de la catholicité tout entière qui avait comme poussé ce projet à l'ordre du jour. « Quel est le roj'aume, demandait-il, quel est 1 Etat qui, voyant une question, non seulement occuper, mais passionner et mettre en feu l'opinion publique tout entière, ne la porte aussitôt à l'ordre du jour de l'Assemblée ou du Sénat de ses législateurs ? Qu'il me soit doncpermis de vousle dire à tous, Révérendissimes Pères, sans offense pour personne, sans aucune pensée de récrimination contre les uns ou contre les autres : ce qu'il y a de plus désirable aujourd'hui et dorénavant, c'est que tous nous fassions effort pour scruter la doctrine, résoudre tous les doutes,et remédier aux maux présents. Puisse la divine lumière, qui, selon la promesse de Jésus-Christ, ne cesse de résider en nous, reluire si bien dans nos discours qu'elle dissipe tous les nuages et apaise toutes les tempêtes, afin de produire la paix dans l'unité et l'unité dans la vérité ! Ce sera le fruit de notre concert, de notre tranquille sagesse et de l'union de nos forces. » Cela dit, l'Évêque exposa et expliqua, l'un après l'autre, les quatre chapitres concernant le pouvoir pontifical: son origine, sa perpétuité, son objet et son étendue. Parmi les autorités qu'il cite, il prend soin d'insister sur les témoignages des Docteurs français, depuis saint Bernard jusqu'à Bossuet. Quand tout est ainsi préparé et éclairé, il aborde le chapitre IV^ sur l'infaillibilité, qui, placé ainsi à la siute des autres, n'en apparaît plus que comme le corollaire logique et obligé. Et en etïét, le juge suprême et universel institué par Dieu peut- il être faillible ? Mgr Pie le nie au nom de tous les siècles dont il apporte le témoignage. Enfin le caractère de l'infaillibilité, son objet, ses conditions, sont déterminés très exactement dans
le lumineux rapport, qui se termine ainsi : « Telles sont, nos Révérendissimes Pères, les choses qui vont être soumises à vos plus graves délibérations. Sans doute le Schéma qui vous est proposé n'est pas arrivé à sa perfection : c'est pourquoi la Commission que vous en avez chargée n'a pas déplus grand désir que de voir le travail qu'elle n'a fait qu'ébaucher, perfectionné par vos soins. Ainsi sera-t-il tellement marqué de votre empreinte, qu'après l'oeuvre achevée, chacun, considérant la Constitution qui en sera sortie, ne pourra s'empêcher d'y reconnaître son propre ouvrage ».
Les dernières paroles expliquaient la doctrine de l'union du Pape avec l'Eglise par une comparaison empruntée au pape saint Léon. L'Evêque la présentai t^ non comme un argument, mais comme une figure d'une grandeur originale. « Avant de descendre de cet ambon, qu'on me permette une prière. Trop de fois , dans ces derniers temps, on nous a reproché de vouloir faire je ne sais quelle infaillibilité sèpat^èe, qui ne serait autre chose que la séparation de la tête de l'Eglise d'avec le tronc qui la porte. Je viens, au nom de notre dignité commune, vous conjurer, mes Pères, qu'on ne parle plus ainsi. Loin de nous cette gratuite, fantastique et injurieuse image d'une tête séparée de son corps ! Cette décollation de Pierre n'est pas plus conforme à la doctrine ecclésiastique qu'à l'histoire de sa vie. Ce n'est pas de ce supplice que mourut Pierre, lui qui, dans tous les siècles, devait être la tête de l'Eglise du Dieu vivant. Non, Pères Révérendissimes, on ne trouvera pas de séparation dans celui qui un jour, àla fin des temps, se lèvera de cette catacombe vaticane, où, comme dit notre Hilaire, « il est couché et porte la construction de toute l'Eglise », et, soulevant tous les membres du corps mystique du Christ attachés à son cou puissant et nerveux, montera les incorporer à leur
tête divine, en les faisant entrer dans l'éternité. » Le même soir, 13 mai, l'Evêqiie n'avait que la force de jeter à la poste ces quelques lignes pour Poitiers : « Ma chère Mère, j'ai parlé pendant une heure cinq minutes, et je rentre bien soulagé et très disposé à dormir, ce que je n'ai pas fait cette nuit. On me dit que l'assistance a été pleinement satisfaite, et bon nombre d'évêques m'en font parvenir le témoignage. Je vous embrasse mille fois. »
L'Evêque ne dit pas assez le contentementgénéral, et Mgr Mermillod en rend mieux Timpression dans ces hgnes adressées, ce même jour, au rapporteur : «Vous avez donné au Saint-Père, pour son jour de naissance, un magnifique témoignage de dévouement éclairé et puissant. Vous avez soulagé les cœurs, vous avez mis en lumière la révélation et la vie de l'Eglise ; en quelques inots vous avez dissipé les brouillards gallicano-tudesques. Merci ! A^ous avez écrit une belle et grande page du Concile. Votre parole a été à la hauteur du grand sujet qui en était le thème, à la hauteur du lieu. C'était un accent de saint Hilaire qui devait retentir près de la chaire de saint Pierre. Merci! Permettez que l'humble successeur de saint François de Sales, que vous aimez un peu, vous répète ces mots de l'évêque de Genève à son ami l'évêque de Saluées: Tu sal et luxes. »
Les cinq cardinaux présidents du Concile, la majorité des Pères, la plus grande partie de la prélature romaine et des théologiens vinrent, dans l'après-midi, apporter à l'orateur leurs félicitations. « Mais l'œuvre n'est que commencée, écrivait celui-ci; elle demande encore bien du travail. Priez donc, ma chère Mère, et faites prier pour moi. »
Le lendemain, 14 mai, Mgr Pie se promenait, avec l'évêque d'Angoulême et le cardinal Pitra, sur la route deTorre diQuinto, quand, près de Ponte Mullc,
il rencontra Pie IX qui descendit à pied et lui fit ses chaleureuses félicitations pour le rapport de la veille. « Je suis bien content. Allons! Dieu vous bénisse! Vous avez bien écrit de moi: Benè scripsisti de me»^ ajouta-t-il, par allusion à la parole de Notre-Seigneur à saint Thomas d'Aquin.
Cette journée et ce rapport du 13 mai furent décisifs. « Je puis le dire avec vérité, écrit Mgr Pie, et avec l'assentiment même des adversaires: à partir de ce moment la question fut engap'ée sérieusement »
Il se proposait plus tard d'en écrire l'histoire sous forme de vSynodale. Toutes les pièces et documents lui furent communiqués ou expédiés de Rome. Il voulait, nous apprend-il, jeter un coup d'œil sur les quatorze séances que l'on consacra à cette discussion, « parce qu'elles étaient capables de verser un commencement de lumière sur le texte et l'esprit de la Constitution Pasior œternus ». La mort l'empêcha d'achever ce grand travail à peine commencé.
A défaut de cette lumière, nous en sommes rédtiits aux rapides billets expédiés à sa mère. Il s'y plaignait des fatigues que lui causait la prolixité intentionnelle des orateurs conciliaires. Cent seize s'étaient inscrits pour porter la parole sur le chapitre IV ; cinquante-six furent entendus. « Je ne pourrai m abstenir d'aucune des réunions, obligé que je suis d'entendre tous les orateurs, pour répondre avec connaissance de cause, dans un nouveau rapport dont je suis chargé. Demandez donc qu'on prie pour moi, afin que je suffise à toute cette fatigue et ce travail. »
Mais il n'y put suffire. Les chaleurs étaient devenues accablantes : on était au mois de juin. Il n'avait plus une heure libre. « Les congrégations générales ayant lieu chaque matin, nous avons ensuite congrégation partictilière, pour discuter les amendements proposés et pour préparer la rédaction définitive des
chapitres. » Le 12 juin, il annonça qu'il avait dû renoncer à faire et présenter le rapport demandé sur le troisième chapitre. « Je sens tout à fait le besoin de repos, et je songe à aller passer trois ou quatre jours à Monte Porcio, où nous avons des Fillesde-la-Croix. Retrempé dans ce bon air des montagnes, je reviendrai plus aisément acheverce qui me reste à faire. »
A cette même date, en effet, il fut passer quatre jours soit à Albano, soit dans les environs, en compagnie de Mgr de Blois et de Mgr de Chartres. Aucun lieu ne lui apportait plus de délassement que ces hauteurs historiques de la campagne romaine. Cette route vingt fois séculaire de Rome à Albano, ces cultures de blés et de vignes entrecoupées de tombeaux et d'aqueducs ; Albano, Larricia et la villa Chigi ; le pèlerinage de Galloro, la course à Gensano et la contemplation du gracieux lac Nemi, la promenade ombragée d' Albano à Castel Gandolfo, la villa des Papes ; puis le vaste lac dans sa coupe de collines onduleuses, sur lesquelles s'étendait jadis Albe la Longue; au-dessous la Voie Appienne ; au loin les coupoles de Rome. A ce spectacle, Mgr Pie aimait à répéter la parole du Psalmiste : « Deus habitavit in exceho : Dieu habite sur ces cimes. »
Mais il en fallait descendre ; le travail l'attendait plus pressant au retour. « Nous ne voyons point encore jour à la fin de nos affaires. Tout le monde se plaint des longueurs et parle longuement. 11 faut encore quelques jours pour qu'on coupe court à ces flots d'éloquence, devenus très fastidieux par une chaleur de juin et bientôt de juillet. »
Mais là n'était pas le sujet de sa plus grande fatigue. ^Ce qu'il ne dit pas à sa mère, ce que voyait son entourage, c'est la souffrance que lui apportait la mêlée ardente des partis. « Les brochures se succé-
daient contre la définition. Ce qui se passe au Concile; Le cas de conscience ; U unanimité morale ; La derniéreheuredu Concile, livraient en proie au public ce qui devait être réservé aux grandes assises de l'Eglise. A rintérieur, les séances n'étaient pas moins agitées. Mgr Pie en sortait souvent attristé, plus d'une fois excédé, mais jamais découragé. Profitant de son influence, il se faisait remettre après coup les discours prononcés et sténographiés, surtout ceux des adversaires, et il y prenait des notes pour diriger en conséquence ses paroles et ses actes.
Quelque trace de ses sentiments se laisse apercevoir dans les réflexions déposées dans ces notes, toutes générales qu'elles sont. Il se commandait à lui-même de n'envisager ces grandes affaires qu'à la lumière de Dieu : « On est étonné, remarque-t il, de voir combien même des hommes d'Eglise jugent exclusivement les choses au point de vue humain. » Puis cette réponse à ceux qui se disent, les hommes pratiques, et se rient des hommes de principes : « Mais qu'y a-t-il de plus pratique que lesprincipes ? N'est-ce pas la vérité qui est la vie des peuples? Et quels remèdes pratiques accepteront de nos mains ceux qui n'acceptent pas d'abord les enseignements d'où découlent toutes nos conclusions morales et pratiques ? » Encore cette réplique à l'adresse de ceux qui, dans le Concile, tiennent peu de compte du sentiment des pauvres évêques missionnaires. « Pauvres gens, en effet, qui se laissent seulement régir par la lumière d'en haut, parles vues de la foi, par la conduite de l'Esprit-Saint ! Simples missionnaires espagnols, italiens, qui ne connaissent pas leur siècle, qui n'ont pas l'expérience des assemblées parlementaires, et qui croient qu'avec la prière et l'étude, et moyennant l'assistance de Notre-Seigneur, on peut se passer des conseils de la politique ! » Enfin cette
riposte à ceux qui disaient : A quoi bon ces grandes constructions sur un sol oà tout croule '? Que n'attend-on d'autres temps ? « Je crois, répondait l'Évêque, entendre les contemporains de Noé lui crier, à la veille du déluge, qu'il sera temps de construire l'arche après le déluge fini. »
Le grand conseiller de l'Evêque était le Saint-Esprit dans l'Ecriture sainte. Il transcrivait ses paroles, il prenait ses leçons. Il l'entendait lui dire que, s'il ne fallait pas se poser en sage devant le roi, à plus forte raison devant le Pape et l'Eglise : Et penès regem noli velle videri sapiens. Il l'entendait l'avertir qu'il ne fallait pas contredire la parole de vérité : Ne contradicas verho veritatis. Il l'écoutait lui prêcher l'opportunité de la définition de la doctrine révélée : Ne retineas verhum in tempore salutis. Combien d'autres oracles encore il commente dans ses notes ! Cette attention fidèle à la voix de l'Esprit-Saint entrait, pour une grande part, dans la religion et la conduite de l'Evêque de Poitiers.
Une pareille assistance d'en haut lui continua la force de lutter jusqu'à la fin. Pour rien au monde il n'eût voulu quitter le champ du combat, avant d'avoir pour sa part assuré la victoire : « Courage, ma bonne chère Mère, écrivait-il à Poitiers, les jours vont s'écouler vite d'ici à notre départ. Priez pour que je suffise à ma tâche, et que la santé réponde au travail. Le bon Dieu a été bon pour nous jusqu'à ce jour. La protection de la sainte Vierge et de sainte Radegonde nous sera continuée jusqu'au bout de cette grande mission, qui se trouvera avoir été une des affaires principales de machétive vie. »
Plus l'absence se prolongeait, plus sa tendresse redoublait envers cette digne mère, dont les lettres, bien informes pourtant, étaient reçues avec une pieuse vénération. «Bien chère Mère, je reçois les lettres de vos
petits -enfants, où j'ai été si heureux de trouver et de baiser votre chère écriture. Ecrivez-moi donc toujours quelques mots. Le terme de notre éloignement approche peu à peu. Il ne faut plus se trop désoler. »
Le 9 juin, il peut répondre : « Oui, certainement, ma chère Mère, nous aurons la consolation de nous revoir bientôt. Et moi aussi je compte les jours désormais, tout en remerciant le bon Dieu de nous avoir protégés jusqu'à cette heure. 11 nous continuera cette protection. »
Le 4 juillet, Mgr Pie annonçait à sa mère une bonne nouvelle : « Ce matin même, la discussion du IV® chapitre a été close par la renonciation de presque tous les orateurs à prendre la parole ». Quatorze l'avaient fait déjà le 2 juillet; quarante-deux autres le firent cejour-là. Après trente-quatre congrégations tenues sur le même sujet, la discussion était close.
« Or, Messieurs, expliquait Mgr Pie à ses prêtres, dans sa Synodale laissée inachevée, que se passait-il donc dans la soirée même de ce lundi 4 juillet? On a beaucoup et justement fait remarquer les circonstances providentielles qui s'attachent à la promulgation de ce décret, publié le 18 juillet, c'est-à-dire la veille même de la déclaration officielle de la guerre. Mais voici ■ quelque chose de bien plus frappant.
« Dans l'après-midi du 4 juillet, un télégramme était expédié de Paris à un membre du Concile, et on y disait: Tenez bon quelques jours, la Providence vous envoie un secours inespéré. Ce secours inespéréj c'était la guerre déjà reconnue inévitable dans les régions officielles, et dont le prochain éclat allait nécessiter la dispersion des évêques, et renvoyer à une époque indéterminée la définition dont on voulait à tout prix l'ajournement. Il était trop lard : les orateurs avaient renoncé à la parole le matin ; la discus ■ sion était close. »
lien était temps pour Mgr Pie. Une souffrance à la jambe droite, dont il avait été long-temps éprouvé, et qu'il croyait guérie définitivement, était revenue plus douloureuse, avec enflure et inflammation des veines. C'étaient les premières atteintes de la maladie dont il devait mourir, plusieurs années après, et qui s'était aggravée sur ce champ de bataille, au service de l'Eglise. Il était condamné, par ordre des médecins, à marcher le moins possible, et surtout à éviter de se tenir debout. La chaleur, compliquée d'un excès de travail, l'avait anéanti. Mais déjà les évêques commençaient à s'éloigner. Le 7 juillet, Mgr Pie annonçait avec tristesse que plusieurs des chefs de la minorité avaient cru pouvoir quitter Rome et le Concile, depuis la session delà veille. Ce lui fut un grand sujet d'étonnement et depeine.
Le 13, le Concile vota sur l'ensemble du Schéma. Le suffrage nominal des 601 votants donna à l'infaillibilité 451 placet, 88 non lolacet, 62 placet juxta modum, c'est-à-dire sous condition. Quelques-uns de ces votes conditionnels demandaient qu'on mît plus de force et de clarté dans la définition. On s'occupa d'y faire droit. « Ainsi, continue lerécit del'Evêque, les derniers jours nécessaires pour arrivera une votation définitive et à la promulgation solennelle du Décret ne furent pas perdus, ni pour l'opposition ni pour la majorité. D'abord l'opposition, peu satisfaite du projet de définition, tenta un effort désespéré auprès du Pape en personne, lui demandant ou d'ajourner le décret, et de se couvrir ainsi de gloire aux yeux de la postérité, ou au moins d'introduire quelques modifications à la faveur desquelles la minorité se joindrait à la majorité. » La principale de ces modifications consistait à faire insérer que, pour être infaillible, le Pape devait s'appuyer sur les témoignages des Eglises : innixus testimoniis Ecclesiarum. Une démarche en ce sens
avait été en effet tentée par quelques prélats auprès du Souverain Pontife ; puis une lettre très pressante lui avait été écrite, à la date du 16 juillet, par un des chefs les plus marquants de la minorité. Moyennant l'introduction de ces trois « simples mots», cette lettre ouvrait au Pape la perspective certaine « d'accorder les esprits, d'amener Tunanimité si désirable dans les décrets conciliaires, enfin d'éloigner tout à coup de l'Eglise, à la dernière heure, des maux qui paraissaient aussi imminents que redoutables ».
Le Concile, qui voulait la paix, la voulait dans la vérité. Appuyer le privilège de l'inerrance pontificale sur le témoignage des Eglises, c'était le subordonner à l'assentiment des évêques, c'était maintenir quelque chose du gallicanisme, c'était déplacer le fondement de l'infaillibilité, et, par des sous-entendus et des restrictions, créer des malentendus et perpétuer le trouble et la confusion. S'il fallait changer quelque chose à la définition, ce devait être au contraire pour j mettre plus de lumière.
« La majorité accentua donc davantage le sens des phrases contredites, raconte Mgr Pie ; et, en face de ces menaces du dedans et du dehors, l'Eglise affirma quand même sa constitution. Au canon IV® on ajouta que le Pape avait, non pas seulement la plus grande part, potiores partes^ mais la plénitude entière de la puissance suprême. De même la définition du IV® chapitre se compléta par ces mots : « De la sorte les défini- « tions du Pontife romain sont irréformables par elles- « mêmes, et nonpaspar le consentement de V Eglise ». L'Evéque concluait : « Désormais il est de foi qu'il n'y a qu'une seule souveraine puissance dans l'Église, et que cette souveraineté réside tout entière dans le Vicaire de Jésus-Christ. Désormais il est de foi qu'il y a une infaillibilité unique dans l'Eglise, et que si elle réside dans l'épiscopat, uni à sou Chef, elle réside au
même titre dans le Chef de l'épiscopat, toutes les fois qu'il prononce une sentence dans des conditions déterminées, sentence qui alors a toute sa vertu indépendante du consentement de l'Eglise. »
Le 18 juillet 1870, Tinfaillibilitédu Pape ainsi entendue et précisée fut solennellement proclamée à Saint- Pierre, parl'unanimité des Pères présents, moins deux, dont un alla déposer son acte de foi aux pieds du Saint- Père le même soir, et l'autre le lendemain matin. La plupart des opposants s'étaient abstenus de la séance. Mais Dieu avait fait son œuvre de sagesse et de force. « J'étais là, nous écrit Mgr Gay, compagnon de son évêque, et je n'ai vu de ma vie un spectacle aussi saintement émouvant. L'effroyable orage, qui grondait pendant que Pie IX parlait, donnait au trône d'où il prononçait la définition l'apparence du Sinaï. En dehors de l'enceinte réservée au Concile, la foule y répondait par des acclamations enthousiastes, qui durèrent plus d'un quart d'heure et qui parfois couvraient la voix du tonnerre. »
«Le 19, commençait la guerre franco -allemande. Dès cette heure les évoques de France et d'Allemagne ne pouvaient plus siéger côte à côte dans le Concile. Le 20 septembre, les Piémontais faisaient dans Rome leur entrée triomphalement sacrilège ; le Pape prisonnier ne pouvait donc plus offrira ses frères l'hospitalité de sa capitale ; et le Concile, forcément interrompu, voyait la reprise de ses travaux indéfiniment ajournée. Que serait-il advenu si cette crise formidable eût trouvé la question de l'infaillibilité pontificale dans l'état où l'avaient mise d'ardentes polémiques réveillées par la levée d'armes du vieux gallicanisme, plus audacieux alors qu'il ne l'avait été depuis 1 682 ? Que serait-il advenu du terrain reconquis par l'esprit d'unité depuis un demi-siècle ; de l'œuvre de Pie IX, et on me permettra d'ajouter de l'œuvre de Mgr Pie?
Mais, maintenant, la barrière avait été placée, le rempart élevé. Les orages pouvaient venir. Dieu avait mis en sûreté l'unité de son Eglise, et il avait dit aux peuples ballottés par la Révolution que là où le- Vicaire de Jésus-Christ allume le phare de la doctrine, là est le port et le salut (1). »
Mgr Pie, attentif à toutes les circonstances, remarquait que l'heure à laquelle finissait la dernière session du Concile était celle où commençait liturgiquement la fête de saint Vincent de Paul. « C'est sous les auspices d'un Saint français que ce grand acte s'accomplit, écrivait-il. La vérité a commencé l'œuvre ; la charité l'achèvera. »
En ce même jour de la fête de cet homme de Dieu, 19 juillet, Mgr Pie fut reçu en audience de congé aux pieds de Sa Sainteté. L'entretien fut tout entier à l'action de grâces des grandes choses que Dieu venait d opérer dans son Église. Pie IX avait sur sa table une lettre encore ouverte, qu'il lui donna à lire. Cette lettre, dont la copie lui fut délivrée plus tard à titre de document pour sa Lettre synodale, était de Mgr l'évèque d'Orléans, à la date du 17. Mgr Dupanloup, fidèle jusqu'au bout à ses convictions, suggérait au Saint-Père, pour la séance du 18, une déclaration dans laquelle, « ayant d'abord remercié le Concile de son suffrage imposant en faveur de l'infaillibilité, il estimait meilleur, vu les circonstances, par prudence et modération apostolique, de surseoir présentement à la confirmation du vote conciliaire. — Par ce coup de sagesse, ajoutait la lettre, le Saint-Père préviendrait d'une manière simple et inattendue, à la dernière heure, des maux incalculables et trop certains, étonnerait le monde, y exciterait une reconnaissance et une admiration universelles, en même temps que la doc-
(1) M. Araédée de Margerie, Le Cardinal Pie. Revue trimestrielle du 15 avril 1 81.
trine de l'infaillibilité aurait fait un pas immense et acquis une force nouvelle par le vote affirmatif et public de près de cinq cents évêques ».
Mgr Dupanloup avait écrit précédemment au Pape, que « l'Esprit de Dieu, qui seul connaît ses heures, ne se déclare quelquefois qu'au dernier moment ». On était à ce dernier moment, après lequell'homme de foi comprit, plus tard, qu'il n'y avait plus qu'à se soumettre, et il se soumit.
Mgr Pie raconte qu'en arrivant à la gare, le soir de cette audience, il y trouva Mgr de Mérodedontil était l'ami. Leur liaison était de vieille date. Lorsque ce prélat avait été appelé à l'honneur de l'épiscopat, il avait demandé à l'Évêque de Poitiers d'être l'an des deux assistants du cardinal consécrateur, avec Mgr Berardi, alors archevêque de Nicée in jpartihus : ce qui avait fait dire agréablement à Pie IX : « Entre Nicée et Poitiers, on ne peut pas manquer d'être orthodoxe ». Très orthodoxe, en effet, et très dévoué d'esprit et surtout de cœur au Souverain Pontife à qui il avait tout donné, Mgr de Mérode n'en avait pas moins puisé dans le milieu libéral où il avait vécu, des doctrines qui l'avaient jeté, lui le fils chéri de Pie IX, dans les rangs de la minorité. Il avait déposé un vote négatif. Mgr Pie avait gardé vis-à-vis de lui tous les droits comme toutes les tendresses de l'amitié. « Plus d'une fois, raconte-t-il, il m'avait fait génère usement le sacrifice de ses tendances personnelles ; et je n'oublierai de ma vie le soir de ce 19 juillet 1870, où, après avoir salué, très laconiquement, quoi qu'on en ait dit, quelques membres éminents de l'assemblée conciliaire qui l'avaient entraîné à leur suite, il monta dans le wagon que j'occupais, et pria mes compagnons de voyage de l'y laisser seul avec moi. L'entretien se prolongea jusqu'au signal du départ, que l'encombrement des voyageurs retarda beaucoup. La première
loi de Tamitié est la discrétion ; mais d'autres que moi ont vu couler ses larmes, et l'on sait combien sa soumission aux définitions de l'Eglise a été prompte et sincère. »
Cependant Mgr de Poitiers était en route pour la France. Le 22, il était à Lyon, d'où il écrivait à sa mère: «Nous arrivons lentement, les trains étant retardés par les encombrements militaires. Il me tarde bien de vous embrasser, ma chère Mère ! Quelle séparation que ces neuf grands mois ! 11 n'y en aura pas désormais d'aussi longue, et lés événements, hélas ! peuvent retarder toute nouvelle convocation. »
L'arrivée de Mgr Pie à Poitiers fut précédée de quelques jours seulement par un Bref de Pie IX, daté du 11 juillet et qui lui était adressé. C'était la réponse du Souverain Pontife aux nombreuses adresses qui avaient été envo^^ées à Sa Sainteté par le clergé de Poitiers et présentées par son évêque. Le Pape lui disait : «Vos écrits, Vénérable Frère, les actes de votre épiscopat, et le zèle avec lequel vous vous êtes employé aux travaux et à l'avancement du Concile œcuménique, nous ont montré jusqu'à l'évidence vos sentiments, vos dispositions à l'égard du Saint-Siège, et la saine doctrine dont vous avez coutume de nourrir votre peuple. C'est pourquoi nous n'avons été aucunement étonné que le clergé formé par vous, et le peuple élevé par ce clergé, aient eu à cœur de Nous adresser deslettres si nombreuses et si pleines d'affection, pour attester non seulement leuramour respectueux envers Nous, mais encore leur ardent désir de voir les prérogatives divinement accordées au Chef suprême de TE gliseplus explicitement déclarées par ce saint Concile, et proposées à la foi des fidèles, sous la sanction de cette autorité qui ne laisse aucune place à la discussion ni au doute.
« Ces témoignages d'une si parfaite piété nous ont été d'autant plus agréables qu'ils nous ont été présen-
tés par vos mains, afin qu'ils nous fussent une preuve manifeste que les pensées et les sentiments de chacun pour cette Chaire de Pierre sont vos pensées et vos sentiments... »
C'était donc bien l'Eglise de Poitiers tout entière qui avait été témoin dans le Concile, en la personne de son pontife, son mandataire fidèle.
Le 24, Mgr Pie rentrait à Poitiers. On lui fit une ovation, comme il convenait après une belle campagne. Dès sa descente du chemin de fer, une foule de prêtres et de fidèles étaient venus s'agenouiller à ses pieds et lui baiser les mains. De la gare à Notre- Dame, un grand nombre de voitures firent escorte à la sienne. C'est là, à Notre-Dame, dans la demeure de Marie, que le Père avait donné rendez- vous à ses enfants ; c'est de là qu'il était parti, c'est là qu'il voulait rentrer, dans la maison de sa Mère. La place qui entoure l'église était pavoisée, ornée de verdure et de fleurs, remplie de monde ; le Chapitre, plusieurs centaines de prêtres étaient là. On le reçut aux cris de « Vive Monseigneur ! » Il entra, on entonna l'Antienne Sacerdos et Poniifex, puis le Salve Regina. Arrivé aux marches de l'autel, il s'agenouilla et priale Seigneur et Marie ; puis le cortège se mit en marche processionnellement, jusqu'à la cathédrale.
Les rues, le parvis surtout, ne pouvaient contenir la foule quis'}^ pressait. La cathédrale était parée jusqu'au sommet de ses tours ; son enceinte décorée aux armes de Pie IX et de Mgr Pie. L'Évêque entra dans la n^f^ pria encore, monta en chaire, et répondit au compliment de M. l'abbé Samoyault, vicaire général. « Mes très chers Frères, vous m'aviez accompagné de vos vœux et des témoignages de votre aôection, à l'heure du départ. Après neuf longs mois écoulés, je vous retrouve animés des mêmes dispositions, et vous avez voulu fêter mon retour par des manifestations que
semblaient devoir arrêter les difficultés et les tristesses du moment... Comme nous le demandions ici même, en partant, l'ange du Seigneur nous a accompagné : Angélus Rai:>haël nos comitetur in via \ mais nous n'avons point la consolation de pouvoir dire, comme nous le souhaitions alors, que nous rapportons avec nous la paix, le bonheur et la joie : ut cum pace et salute et gaudio 7'evertamur ad propria. » Il s'arrêta ici très ému, puis il reprit : « A cause de tant de maux et de tant d'appréhensions causées par l'approche de la guerre, il tardait à votre père d'être au milieu de sa famille. Nous voici donc, par la grâce de Dieu ; nous voici près de vous, prêt à partager toutes vos tristesses et désireux de les adoucir. »
L'Evêque ne disait qu'un mot du Concile du Vatican : « Dans la part que nous y avons prise, nous n'avons été que l'interprète de vos sentiments. Les archives de notre Eglise conserveront avec un soin jaloux le témoignage apostolique qui constate l'identité de votre foi et de la nôtre. » 11 déclara fermement que les définitions du Concile avaient dès lors leur caractereobligatoire.il ajouta: « Dès à présent aussi les fruits de cette première période du Concile sont trop précieux, les biens qui en naîtront seront trop considérables et trop abondants pour qu'il ne nous soit pas commandé d'entonner déjà et de chanter, du plus profond de notre cœur, le cantique de l'action de grâces : Te Deum laudamus^ Te Dominum confitetnur. »
Après le Te Deum, la bénédiction papale et le Salut, l'Evêque fut reconduit au palais épiscopal pavoisé et enguirlandé. Au centre de la cour, une pyramide portait une statue de saint Pierre, avec cette inscription empruntée à saint Jérôme : « Ecclesia Pictavoriim Hilarium de prœlio revertentem amplexa est : L'Eglise de Poitiers reçoit dans ses bras
Hilaire revenant du combat ». Une illumination resplendissante acheva la fête, enveloppant la cathédrale, la place, 1 evêché et les jardins.
Cette fête retentit au loin. Entre tant d'échos qui en revinrent de partout à l'Évêque de Poitiers, nous citerons seulement ces lignes d'une lettre de son saint ami, Mgr de Ségur : « Vivat! Alléluia/ Benedictiis qui venit in nomine Domini ! En ce beau jour de votre retour du Concile et de votre rentrée triomphante à Poitiers, je veux absolument joindre de loin mon petit Vivat à tous ces cris de joie, de reconnaissance, d'amour, d'admiration qui sortent de tous les cœurs. Quelle merveille de grandeur et de doctrine que cette Constitution conciliaire sur la Papauté ! Je ne me rappelle pas avoir lu rien de si grandiose, de si puissant, de si catholique, dans les annales de l'Eglise. Que c'est beau et bon d'être catholique ! . . . Adieu, bénissez-moi et daignez me conserver toujours une place dans votre cœur, ainsi qu'au Nohis quoque peccatorihus de la Messe. Je présente mes meilleurs hommages à Madame votre mère, qui doit être aussi aère de vous que si elle était la définition en personne, ou même l'Infaillibilité. Je suis tout à nous. »
Maintenant c'était à la Providence de faire le reste. C'était à elle de pacifier les esprits et de rasséréner les cœurs, par quelque secret de sa sagesse, ou quelque coup de sa puissance. C'était à elle de prévenir, à sa manière divine, les divisions, les schismes et les apostasies dont on avait jeté l'épouvante dans le monde; à elle enfin dejustitier ainsi la filiale confiance des uns et de dissiper les alarmes des autres. Elle saura bien le faire, fallût-il détourner ces menaces de dissidence par des diversions terribles et des événements immenses; fallût-il armer les unes contre les autres les nations hier les plus agitées par ces
débats, jeter les trônes à terre, et renverser la politique sur les champs de bataille.
Aussi bien, c est d autre chose qu'il s'agit désormais; et, pour tous les partis, il n'y a plus qu'un devoir commun où ils vont se réunir : celui de panser les plaies de la patrie temporelle, et de laisser tranquillement la patrie spirituelle en possession de cette vérité qu'ils viendront reconnaître les uns après les autres, car c'est « la vérité du Seigneur, et elle est éternelle ».