CHAPITRE II
LES DÉSASTRES ET LES PRIÈRES. — LES RLESSES A POITIERS. — CHARITÉ DE L'ÉVÊQUE. — CHUTE DE L'EMPIRE. — CONSOLA- TIONS AUX FAMILLES. — REFUS DU MANDAT LÉGISLATIF. — IN- VASION DE ROME. — SUSPENSION DU CONCILE. - LES VOLON- TAIRES DE l'ouest A POITIERS. — ENVOI DE SECOURS A l'aR- MÉE. — MANDEMENT SUR LE RELÈVEMENT. — LE VOEU NATIO- NAL AU SACRÉ COEUR.— LA COMMUNE. — PÉTITIONS POUR LE PAPE-ROI. — RETRAITE SPIRITUELLE. — M. THIERS ET ZACHÉE. — ELOGE FUNÈBRE DES HÉROS DE LOIGNY.
Poitiers et son Evêque avaient d'abord à payer leur dette à saint Hilaire : il avait bien mérité de son Eglise au Concile. La souscription pour l'achèvement de sa basilique ayant été complétée par la subvention obtenue del'EmpereurJes travaux avaient commencé, et, le 5 avril, les vicaires généraux de Poitiers bénissaient la première pierre par un beau jour de soleil. Les médailles commémoratives placées dans la pierre bénite rappelaient que cette solennité se célébrait au mois cinquième du Concile, en l'absence de l'Evêque alors à Rome. C'était trois jours avant le mémorable discours prononcé par Mgr Pie sur la première constitution dogmatique Dei Filius.
Mais ce n'était plus de bâtir, c'était de prier et de
combattre qu'il s'agissait alors. La France était en armes. L'Empereur, au moment de quitter Paris pour se mettre à la tête de l'armée, avait appelé sur lui et sur elle « la protection de Celui qui tient dans ses mains le sort des batailles et la destinée des peuples ». L'Evêque s'empressa de demander des prières publiques. Il ne se faisait pas illusion : la lutte allait être terrible et le choc meurtrier ; il faut expier, se sanctifier et prier ; confiants en Celui qui peut « instruire le bras de la France pour le combat et former ses mains à la guerre », disait-il avec l'Ecriture. Finalement, il faisait des vœux pour que « sa belle patrie ne vît point passer à d'autres l'ascendant qui s'est attaché durant tant de siècles au nom glorieux delà France ».
Cette Lettre pastorale est du 28 juillet. Le 7 août, Mgr Pie, alors à La Puye, apprit nos premiers désastres et la mise de Paris en état de siège. Le surlendemain il était à Poitiers. Lui aussi voulait être « au centre de la position ».
La neuvaine annuelle pour la fête de sainte Radegonde fut toute remplie par les prières faites à cette intention. Jadis Radegonde avait été une des victimes de la guerre, en son pays de Thuringe : une guerre avait fait tomber le trône de ses pères. Devenue Religieuse, elle était intervenue plus d'une fois dans l'intérêt de la paix et du salut public : semper depace sollicita^ de salute patriœ curiosa. L'Evêque,dansune Lettre à ses diocésains^ l'invoque à tous ces titres : « 0 Radegonde, vous qui portiez dans vos veines le sang des Francs et des Germains, vous qui, appartenant à l'une et à l'autre de ces races, étiez animée d'un sentiment d'amour envers tous les rois, quia cunctos reges diligebat, envoyez-leur des pensées d'apaisement, afin que la patrie ne périsse pas. » Quand Mgr de Poitiers prononçait cette homélie, dimanche 14 août, dans l'église de Sainte-Radegonde, toute la ville consternée était
à ses pieds, et rarement la vieille église avait vu couler tant de larmes.
Mais, à cette heure déjà, l'Evêque était dans l'action. Dès le 28 juillet, à la suite de son premier Mandement sur la guerre, il avait prescrit une quête dans toutes les églises de son diocèse, à l'intention des blessés de l'armée. Vers le 10 août, il se mettait en relation avec le Comité catholique de secours à Paris. Son ami Mgr de Ségur en était le président. Peu de jours après, il organisait à Poitiers un comité local, composé de dames chargées de recevoir et d'expédier les offrandes de toute nature destinées aux blessés. Il mettait en même temps les bâtiments et le mobilier du grand et du petit séminaire à la disposition du ministre de la guerre, pour y recevoir les blessés de l'armée du Rhin. Un des intrépides et malheureux héros de Reischoffen, M. le capitaine Tite de Mascureau, ayant succombé dans cette charge gigantesque, Mgr Pie avait voulu que son service funèbre, célébré à Poitiers, le 17 août, fût une manifestation patriotique et chrétienne. Lui-même y fit l'absoute; l'assistance fut immense : c'était un deuil public. Le 20 août, il fit savoir au gouvernement que « tous les prêtres valides de son diocèse s'offraient à leur Évèque, en qualité d'aumôniers, pour aller distribuer les secoiu"s spirituels aux soldats sur le champ de bataille, et que tous ses séminaristes sollicitaient d'être employés, soit dans les établissements diocésains, soit dans les ambulances et hôpitaux. Au premier signal, ajoutait le Pasteur, les uns et les autres se mettront en marche ». Il correspondit, à cet effet, avec M. Keller, qui dirigeait Toeuvre à Paris.
Cependant les premiers blessés arrivaient à Poitiers. C'était jour de bataille pour la charité, comme s'exprimait Fénelon. Le dimanche 21 , Mgr Pie se rendit à THôtel-Dieu, où pendant près de trois heures
il visita un par un les infortunés blessés ou malades. Il allait de lit en lit, distribuant à chacun des paroles à la fois religieuses et affectueuses, qui les ranimaient et les consolaient. En même temps il leur lit remettre des secours en argent. Le même jour, cent bouteilles de bon vin, envoyées par les soins de sa mère, vinrent compléter la joie et le bienfait de sa présence. Ces charitables visites se renouvelèrent fréquemment.
Entre tant de malheureux dont il prit un soin paternel, il faut mentionner deux enfants de troupe qui devinrent alors les habitués de l'Evêché. 11 en coûta plus tard au cœur de l'Evêque d'avoir à se séparer de ces protégés, comme il récrivait à un de ses amis de Bordeaux : « Je vous recommande un petit malade que, depuis trois ou quatre mois, nous faisions venir, avec un autre, à TEvêché, pour ravitailler leur pauvre petit estomac. Ils ont été envoyés plus loin, pour faire place aux blessés et aux malades qui nous encombrent. Or,run d'eux est à Bordeaux : c'est un petit pulmonique naïf et intéressant. Vous trouverez cijointe une lettre de lui. Il faut lui procurer ce qu'il demande et au delà, et le recommander à la supérieure de l'ambulance. Merci de ce que vous ferez pour ce pauvre enfant du bon Dieu. »
Jamais, plus que dans ces jours d'alarme et de malheur, Mgr Pie ne s'était montré le père de sou peuple : mais sa sollicitude ne s'arrêtait pas à son diocèse. Il pressait, par exemple, tel monastère de Paris de venir se réfugier dans ses couvents de Poitiers. « Que vos chères Mères comptent sur moi pour tout ce qui serait en mon pouvoir », leur écrivait-il. Ajouterai-je que, dans ce même mois, il ordonnait des prêtres, donnait l'habit à de saintes lilles, recevait les vœux de généreuses novices, leur ouvrait la Visitation ouïe Carmel, et leur prêchait les Instructions de saint Ambroise aux vierges, comme ce grand docteur faisait
dans sa ville de Milan, durant l'invasion des Goths?
Bientôt arriva la lugubre journée de Sedan, et la proclamation de la République à Paris. L'Evêque ne s'en émut ni ne s'en étonna. A cette date, il écrivit seulement ces quelques lignes dans le registre latin de ses Actes : « En ce jour du 4 septembre, nous est parvenue la nouvelle de la capitulation de l'armée française près de Sedan, et de la captivité de l'empereur Napo- ]éonIII,le P'"etle2decemois. Acette même date du 4, la République a été proclamée parles députés de Paris, et notifiée à nos provinces. C'est pourquoi, dans les prières publiques de l'office de ce dimanche, XIIP après la Pentecôte, l'invocation pour l'Empereur a été chantée pour la dernière fois. Justa suntjudicia tua, Domine: vos jugements sont justes, ô Seigneur! »
Le point de vue divin des choses était donc ici, comme partout, celui auquel s'était placé l'homme de Dieu. Ses notes en font foi. Penché sur le livre d'Isaïe, il j lisait prophétisé ce qu'il voyait, hélas ! s'accomplir sous ses yeux. Il écrivait, par exemple : « Principes tui infidèles^ socii furum : Tes princes ont été infidèles à leur mission ; ils ont été les associés, les complices, les auxiliaires des voleurs ; Dieu les a réprouvés ! » C'était désigner les spoliateurs du Saint-Siège, et leurs complices. Il écrit ailleurs : « Vceimpio in malum ! Retributio enim nianuum ejus fiet ei : Malheur à l'impie ! C'est justement que l'œuvre de ses mains se retournera contre lui. » Et encore : « Quia aies ultionis Domini, annus retrihutionis judicii Sion : Voilà le jour de la vengeance du Seigneur, voilà Tannée du jugement de Sion ! »
Puis viennent les cris de détresse : « Cito anticipent nos misericordiœ tuœ, quia pauperes facti sumus nimis : Devancez pour nous. Seigneur, le temps de la miséricorde 5 car voici que nous sommes réduits àl'ex-
trémité ! » Après la douleur de nos désastres, c'est la honte de nos déroutes. Il s'écrie avec Josué : « Mi Domine Deus, quid dicam videns Israël hostihus suis terga vertentem ? Seigneur mon Dieu, que puis-je dire en voyant des Français qui tournent le dos à Tennemi ? Notre dernière ressource, c'était l'honneur militaire : qu'est-il donc devenu ? Les Chananéens l'apprendront, puis tons les habitants de la terre, et ils seront d'accord pour nous mépriser et pour effacer notre nom. Mais le nom chrétien est solidaire du nôtre ; et que deviendra votre grand nom, ô mon Dieu, si le nôtre est détruit : Et quid fades magno nomini tuo f »
L'Allemand c'est le fléau [flagellum, le fouet) que nos péchés ont mis entre les mains de Dieu. L'Evêque l'écrit, et il note ces lignes d'une lettre du roi Guillaume à la reine Augusta : « Je m'incline devant Dieu qui seul nous a élus pour exécuter ce qui vient d'être fait, et nous a choisis comme instruments de sa volonté. Ce n'est qu'ainsi que je puis comprendre cette œuvre, pour rendre grâces humblement à Dieu qui nous a conduits. »
Quant aux raisons humaines de notre effondrement, L'Evêque les donnait, peu après, dans ces lignes d'une lettre adressée à un noble Anglais, lord Stanlej, qu'il avaitbeaucoup vu et apprécié à Rome : « Rien de ce qui arrive n'étonne ceux qui ont pu voir de près l'état des choses. Dépourvue d'institutions sociales, la France ne peut tenir contre le moindre choc des révolutions. Tout échec militaire ou poh tique y devient le signal d"un renversement du pouvoir. Personne n'a mieux signalé que vos écrivains anglais ce vice interne de notre pays qui, en 1789, a cru copier le vôtre, et qui en a pris le contre-pied sur plusieurs points essentiels ».
Cependant les blessés de Sedan affluaient à Poitiers,
OÙ toute la ville se porta pour les recevoir. L'Evêque eu fit loger, nourrir et coucher quatre cents dans son grand séminaire. Le samedi 10, dès leur arrivée, lui-même vint les visiter avec une affabilité véritablement paternelle, leur faisant distribuer en sa présence le linge le plus indispeasable. Cinq cents chemises, fournies en grandepartie parle clergé, furent procurées à ces malheureux exténués et déguenillés. Le dimanche, on dit pour eux une messe particulière, durant laquelle il les fit prier et chanter pour le succès de nos armes. Quelques-uns réconfortés purent ainsi rejoindre leurs dépôts respectifs. Mais quel spectacle et quelle leçon !
Il faudrait maintenant entendre les réponses de Mgr Pie aux cris de tant de mères, de pères désolés, qui ne veulent pas être consolés parce que leurs fils ne sont plus. Mais, hélas ! c'est par centaines que ces lettres déchirantes sont adressées à TEvêque, qui les marque du signe de son admiration. Et comment n'eiitil pas admiré, par exemple, des lettres comme celle-ci ? C'est une sœur qui pleure un frère tué àWissembourg : « J'ai perdu mon orgueil, mon espérance, mon bonheur. Mais si cette noble victime aide à la victoire par l'offrande de son sang, et nous par le sacrifice de notre unique joie, je mets cette consolation au-dessus du bonheur qui m'est enlevé, et je ne suis pas trop gêné» reuse à ce prix... Toutefois je demande encore à Dieu qu'on se soit trompé et que mon frère vive. Oh ! Monseigneur, demandez-le avec moi ! Mais si Dieu veut qu'il soit enseveli dans sa jeune gloire, je me soumets et je réclame encore vos prières pour que mon père et ma mère aient la force de survivre à ce fils de vingt cinq ans, qui leur avait été donné dans un jour de grande miséricorde, et pour que d'autres braves qui nous représentent sur ce champ d'honneur et de massacre soient épargnés et sauvés. Puissent tant de lar-
mes et de sang- purifier le sol et garder la France ! » Le noble jeune homme qui méritait d'avoir une telle sœur était l'héroïque comte Antoine de Levezou de Vezins, petit-fils, par sa mère, du maréchal Oudinot, duc de Reggio, et par son père du vénérable Mgr Levezou de Vezins, évêque d'Agen. On a écrit sa vie et sa mort.
A la lettre de la mère, non moins belle quecelle-là, l'Evêque de Poitiers fit cette réponse digne de Tune et de l'autre : « Votre fils, Madame, était de la race des Machabées : vous devez le regretter, le pleurer, mais comment le plaindre? Ou bien ces combats meurtriers seront suivis d'une paix glorieuse et chrétienne, et alors quelle gloire devant Dieu et devant les hommes d'avoir acheté au prix de son sang un pareil triomphe ! Ou bien notre infortunée France est condamnée à rester longtemps meurtrie des coups qu'elle reçoit à cette heure, et alors c'estlecas de dire avec les héros de la Judée : A quoi bon vivre encore ? Il est meilleur de mourir que de voir les maux de notre
nation et la destruction de tout ce qui est sacré
C'est dans ces sentiments que vous porterez votre rude et terrible épreuve, sans que la force de votre courage
diminue en rien la tendresse de votre cœur Votre
Antoine n'a rien perdu de sa distinction et de ses hautes qualités, en prenant possession d'une vie et d'une patrie meilleures. Vivez par la pensée avec lui, assurée de son bonheur, en ne doutant pas un seul instant que tout ce qu'il eût pu mériter de gloire ici-bas ne lui soit acquis dans le ciel. »
Cette patrie française, qui portait encore de tels enfants, il fallait la refaire. Le scrutin allait s'ouvrir, le 2 octobre, pour l'élection d'une nouvelle Chambre. Le 23 septembre-, Mgr Pie reçut de Vannes une lettre du Comité électoral du Morbihan le pressant de se laisser porter sur la liste catholique et royaliste qu'on lui
adressait [\]. En même temps, un délégué du Comité était expédié à Poitiers pour sonder l'Evêque et le déterminer. D'autre part, une lettre du 24, signée d'un nom ami, joignait ses instances à cette proposition : « Monseigneur, je suis fier de mon Morbihan. Combien je voudrais que tous nos département comprissent le choix de leurs représentants comme le nôtre!... Vous acceptez, n'est-ce pas, Monseigneur, le poste d'honneur, de confiance que notre Bretagne vous offre ? Oh ! quelle gloire pour Votre Grandeur, à peine reposée de sa campagne pour l'Infaillibilité, d'être appelée à soutenir près des uns, à rappeler aux autres, que le Droit est l'unique source de prospérité, de stabilité, et que le représentant de ce droit est l'intelligence, la loyauté, la gloire chrétienne et morale de de France ! »
Mgr Pie refusa. Le mot nègatwement placé par lui au haut de la lettre du Comité, nous l'apprend suffisamment ; mais nous ne savons rien de plus. Ce mot révèle en outre, par sa brièveté même, le peu d'impression que l'offre du mandat législatif et la perspective d'une carrière parlementaire firent sur un esprit déterminé par avance à n'être que l'Evêque du dedans. Homme de l'Eghse, il n'avait pas besoin, estimait-il, pour dire la vérité aux gouvernements et aux peuples, d'une autre tribune que sa chaire, car c'était encore là que sa parole se faisait entendre de plus haut et pouvait porter plus loin.
On put en juger bientôt par l'effet d'une homélie qu'il prononça, dans sa cathédrale, à la clôture d'une neuvaine au Sacré-Cœur. On l'avait pressé, par des lettres venues de divers côtés, de prendre l'initiative
(1) Cette liste comprenait, par ordre, les noms suivants : général Trochu, Mgrl'Évêque de Poitiers, M. Alfred de Falloux, M. de la Monneraye, M. Vincent de Kerdrel, M. Frédéric de Pioger, M. de Savignhac, M. de Kéridec , M. l'abbé Jaffra3%
d'une consécration de la France pénitente au Cœur de Jésus-Christ. « Vous êtes notre plus grande voix, lui écrivait-on, et celle qui peut être entendue de toutcequi estchrétien. » Le dimanche, 16 octobre, étant monté en chaire, il rappela d'abord qu'à Poitiers la prière publique et populaire avait été comme en permanence depuis deux mois. Fallait-il se lasser, et faire la loi à Dieu, en lui posant un insolent ultimatum^ comme avait fait jadis Béthulie assiégée ■? C'était sans interruption qu'on devait lancer vers le ciel les flèches de la prière : toile sagittas^ non pas une fois, ni deux, mais sept fois et toujours^ jusqu'à ce que l'ennemi ait été jeté dehors: Si percussisses septies, percussisses Syriam usque ad consumptionem. La France consacrée au Sacré Cœur de Jésus par le roi martyr ; Poitiers consacré au Sacré Cœur de Jésus, sur la requête de ses autorités civiles , dès l'année 1815 ; le diocèse consacré au Sacré Cœur de Jésus, dans le Concile de Bordeaux, en 1850 : autant de précédents, autant de motifs réitérés de jeter dans ce Cœur nos remords avec nos espérances : Redite pjrœvaricatores ad Cor. « Chacun de vous, ajouta-t-il, va donc consacrer sa personne et sa famille. Moi, pasteur de tous, je vais vous consacrer tous au Cœur de l'Evêque de nos âmes. Ce n'est pas assez. Nous sommes les citoyens de la France ; la France a commis un crime, qui est un crime public, national, social : faisons donc au Cœur de Jésus une consécration qui soit une réparation nationale, publique ; et faisons-le régner dans cette terre de France, qui ne serait plus la France le jour où elle ne serait .plus la nation chrétienne. » La formule latine de consécration, déterminée jadis par le Concile de Poitiers, fut prononcée parl'Évêque, d'une voix où avait passé l'émotion des calamités de la patrie.
L'Eglise, elle aussi, souffrait. Les Piémontais venaient d'entrer à Rome, le 20 septembre, par la Porta
Pia, après un combat soutenu plus pour l'honneur et le droit que pour la victoire, par une poignée d'héroïques jeunes zouaves pontificaux, contre une armée italienne de 70,000 hommes. « A l'heure présente, disait l'homélie du Prélat, l'Eglise aussi porte une des plus cruelles et des plus délicates épreuves qui puissent lui être infligées, par un attentat sacrilège où la lâcheté, la violence et l'hypocrisie se donnent la main... Son Chef est dépossédé de la souveraineté humaine, qui est le seul gage régulier et suffisant de son indépendance religieuse. » Voilà le crime national dont l'Evêque vient de parler ; nous y avions trempé : il appelait vengeance ou expiation .
Complétant sa pensée, Mgr Pie écrivait alors à lord Stanley: « La question d'Allemagne, qui est le principe de cette guerre, est née de la question d'Italie, et la guerre d'Italie a été la plus grande faute politique, comme le plus grand crime religieux de la France napoléonienne. La seule excuse posthume de Napoléon m, si c'en est une, c'est qu'il a pour remplaçants au pouvoir ceux qui ont seuls applaudi et poussé à cette entreprise impie et désorganisatrice, et qui, ayant été les complices de cet acte, demeurent responsables de la désorganisation qui devait en sortir ».
Dans un tel état de choses, il ne fallait plus espérer de pouvoir reprendre de sitôt le Concile du Vatican. Une Bulle du 20 octobre en ayant annoncé la suspension, Mgr Pie la communiqua à ses diocésains. « Cette grave mesure, disait-il, est la conséquence inévitable du forfait impie qui vient d'être consommé. Dès là que la royauté du Pontife romain ne s'exerce plus sur la ville de Rome, Rome est le lieu du monde où les évêques auraient le plus de répugnance à s'assembler. Il ne sied point aux fils de demander asile et protection aux spoHateurs de leur père. Les garanties qu'on leur offre sont pour eux une moquerie et un
surcroît d'outrage. Les chefs spirituels de l'Eglise, c'est-à-dire les gardiens de tous les principes qui sont le fondement de l'ordre et du droit, entendent ne rien demander et ne rien devoir au sceptre odieux d'un pouvoir usurpateur et parricide. C'est bien assez de ceux des nôtres que la nécessité enchaîne sous cette domination sacrilège. »
Une autre raison, et celle-là toute providentielle, motivait à ses yeux cette suspension : c'est qu'elle laissait aux esprits, agités plus que de droit par les premières discussions et définitions conciliaires, le temps de se rasseoir et de se pacifier, et ainsi de se mieux disposer à ce qui restait à faire. Une lettre à lord Stanley l'avait laissé pressentir : ■:< Le bouleversement de riieure actuelle a une autre raison d'être, lui disait l'Evêque de Poitiers. Après que la triste opposition dont nous avons été témoins a failli faire avorter la première partie de notre œuvre, c'est-à-dire la déclaration delà Constitution intime de l'Eglise telle que Dieu la faite, il devenait évident que nous n'aborderions la seconde partie, c'est-à-dire les devoirs des sociétés humaines envers l'Eglise, et le droit de Dieu sur ces sociétés, qu'autant que quelques grands éclats de tonnerre seraient venus préparer les esprits à nous écouter. Ce quil faudra de temps pour arriver à ce résultat, je n'ose le prévoir. »
Les mêmes pensées se retrouvent dans ces paroles nerveuses de ce Alandement d'octobre, sur le même sujet : « Dieu est le principe de toute cohésion, comme l'Eglise rappelle : lîerum Deus tenax vigor. En lui et en son Fils est la consistance universelle des choses : Omnia in ipso constant. Hors de lui tout devient impuissance et confusion, et à la loi d'attraction qui unissait succède la loi contraire qui désagrège. Quand l'expérience qui s'en fait aujourd hui à nos dépens aura fait passer ces principes essentiels dans le domaine des faits, le
Concile pourra ouvrir sa seconde période et appin-er alors ses définitions sur l'observation ».
Tout était'donc consommé. Cette Rome que Mgr Pie défendait depuis dix ans, elle était aujourd'hui envahie, usurpée, violée, Mais écoutons-le lui-même : « La voilà donc parvenue à son exécution totale, cette entreprise satanique dont vous avez suivi avec nous toutes les phases, les temps d'arrêt, les reprises, et enfin la consommation dernière! Le Ministre coupable (M. le comte de Cavour), qui a entraîné son maître et son pays dans cette voie, a été depuis longtemps appelé à en rendre compte au tribunal de Dieu. Le monarque français dont le dernier acte de puissance fut un ordre qu'aucune nécessité ne réclamait (le retrait de nos troupes à Rome), vient lui-même de descendre pour toujours de son trône et de devenir le prisonnier de son vainqueur. » Mgr Pie ne veut pas toutefois que ces paroles soient une insulte à une majesté déchue. Mais, pour l'instruction de la terre, il veut qu'on reconnaisse dans ces infortunes royales la puissance inéluctable des foudres de TEgiise. Il est dit, au livre des Machabées, à propos des envahisseurs de Tancienne Cité sainte, « qu'une telle impiété tourne toujours à mal, et ne demeure point impunie ». L'Evêque rappelle cette sentence aux princes du Piémont, qu'au surplus il renvoie au livre de Lactance sur la mort des persécuteurs.
Ayant ainsi averti et menacé les criminels, il condamne le crime. C'est le juge qui parle, et voici l'arrêt qu'il prononce : « Dans cette iniquité, nous dénonçons les crimes accumulés d'irréligion, d'usurpation, de parricide, de violation de la parole donnée, d'attentat contre la chrétienté entière. Et, au nom de tous les droits outragés, de tous les principes méconnus, de tous les intérêts lésés, nous protestons devant Dieu et devant les hommes.... Nous en appelons au tribunal de
la souveraine justice de Dieu, nous en appelons au tribunal de tous les peuples ; nous en appelons au tribunal de la France chrétienne. La France! Pie IX l'a bénie. Seul Pie IX prend sa défense au jour de ses malheurs. Un jour elle s'en souviendra. Courage ! si Rome est la Jérusalem des temps chrétiens^ ses pontifes ont déclaré plus d'une fois que la France était leur tribu de Juda. »
Une pareille parole était un glaive. Ceux-là surtout purent s'en convaincre qui entendirent l'Evêque lire lui-même son Mandement, dans sa cathédrale, à la Messe solennelle de la Toussaint. L'autorité eut rarement un accent plus imposant et plus terrifiant. Rome applaudit à ces grands coups, et Pie IX lui en fit savoir sa consolation. « Ah ! du moins, disait-il, je ne pourrai pas m'écrier avec le prophète : Il ne s'est pas trouvé un homme pour venir à mon secours. »
C'est bien à de telles époques que l'idée de Dieu seul se dégage du sein delà contingence manifeste de toute grandeur terrestre. Telle est la leçon que l'Evêque en recueillait pour lui-même, et qu'il en faisait tirer à une Religieuse à qui il écrivait : « Ma chère Mère et Fille, la cure spirituelle n'avance pas chez ceux qui sont au timon des affaires, soit hommes du pouvoir, soit hommes de l'avenir. Dieu n'est mis par personne à sa place. Hélas ! nous apprendrons à nos dépens qu'on ne se passe pas impunément de l'Etre nécessaire ». Alors venait cette belle considération : « Ma chère Fille, c'est le devoir des âmes qui se sont données à Dieu de l'honorer dans cet attribut d'Etre nécessaire. Le monde lui pardonnes on existence, pourvu qu'il veuille bien laisser son œuvre se passerde lui. Et ce monde n'est pas seulement le monde impie, mais un certain monde politique chrétien. Pour nous, appliquons-nous à mieux dire, à mieux sentir, à mieux accentuer que jamais les trois premières demandes de notre P«^er. Et tant que le
monde présent durera, ne prenons point notre parti de confiner le règne de Dieu au Ciel, ou même à l'intérieur des âmes : sicut in Cœlo et in Terra ! Le détrônement terrestre de Dieu est un crime : ne nous y résignons jamais. Et comme le détrônement de son représentant visible s'y lie étroitement, prions sans cesse pour que la grande iniquité consommée à Rome ait une fin. Puis, comme la délivrance de Rome ne peut venir que par la France, mettons plus que jamais notre patriotisme national, mais mettons surtout toute l'ardeur de notre amour de Dieu et de son Eglise, à travailler au relèvement de la France par nos prières et nos souffrances ».
Son patriotisme, à lui, était devenu militant. M. le colonel de Charette ayant obtenu du gouvernement de la Défense nationale de former, avec ses anciens zouaves pontificaux et lesjeunes Français enrôlés sous ses ordres, un corps auxiliaire, sous la dénomination de Légion des Volontaires de V Ouest, Mgr Pie mit au service du recrutement et de l'entretien de cette troupe d'élite l'activité de son zèle etlautorité d'un nom qui était une puissance dans toute cette contrée. Son Evêché devint le bureau du Comité, dont les prêtres de sa maison étaient les présidents et les agents très actifs. Dès le 31 octobre, il signait le premier appel d'hommes et d'argent fait aux catholiques de la région, recommandant cette œuvre au clergé et aux fidèles. Un mois ne devait pas s'écouler avant que le dépôt des volontaires de Charette, d'abordétabli à Tours, ne fut transféré à Poitiers, vrai centre de ses enrôlements. A Rome, ces jeunes gens l'avaient appelé l'Evêque des Zouaves: il fit honneur à ce nom. Il mit sa ville épiscopaleet son palais à leur disposition. Il les soutint de sa merveilleuse parole ; il les aida de sa bourse. C'est M. de Charette qui parle ainsi; et la lettre suivante du colonel à l'Evêque, écrite cette année-là, montre
la communauté d'idées et de sentiments qui les unissait : « Monseigneur, s'il est encore une espérance dans le triste temps où nous vivons, c'est bien celle de nous voir groupés autour des personnes qui ont toujours représenté et qui représentent pour nous le droit, la justice, la force. Vous avez été, Monseigneur, le représentant de ces trois idées, et vous nous avez de tout temps défendus, encouragés et consolés. Veuillez donc me permettre d'otfrir à Votre Grandeur, au nom du régiment, nos vœux de huone feste, selon l'usage romain. J'ai toujours la même foi ardente en l'avenir et en Dieu. Je crois et dans sa miséricorde et dans la mission qu'il a confiée à la France. »
Cependant la guerre continuait ses fureurs. Le flot sanglant des blessés, descendant des bords du Rhin et des bords de la Loire, inondait la ville et le diocèse de Poitiers. Tout ce que TEvêque pouvait mettre à leur disposition, séminaires, collèges, maisons religieuses et ecclésiastiques, il l'ouvrait, l'appropriait à ce service hospitalier. Il écrivait ensuite : « Nous n'avons garde de nous plaindre de cette atfectation nouvelle de nos édifices sacrés. Par nos otïres spontanées, nous sommes allés au-devant de ces nécessités. Notre sacerdoceesthabitué de longue main à s'oublier lui-même en face des périls publics. Tous les genres de dévouement lui sont familiers, et ce serait méconnaître son histoire et ses traditions que de venir lui donner des leçons hautaines de patriotisme ». En soignant les blessés, il priait pour les morts. Le 9 novembre, un service funèbre solennel fut célébré pour le salut de nos soldats tués à l'ennemi. C'était audernier jour d'une neuvaine de prières en l'honneur de tous les Saints, pour la délivrance de la France .
Le 25 novembre, XXP anniversaire de son sacre, l'Evêque réunit ses prêtres, non plus dans le grand
séminaire, affecté au service des troupes, mais dans le petit sanctuaire de Saint-Hilaire-entre-les-Eglises, et là il leur donna, selon sa coutume, la philosophie ou mieux la théologie des événements présents. 11 ouvrit leS|Livres saints : ils avaient fait jadis la consolation des Machabées au sein d'une patrie en deuil ; c'était la sienne aujourd'hui: Solatio habentes sanctos Libros. Cétait aussi son instruction. Il y trouvait la raison humaine de nos défaites : « Nous n'avions pas, comme le roidont parle l'Evangile, examiné en repos si nous étions en forces contre une nation pour qui le militarismeest devenu le dernier motde la civilisation». Il en donnait la raison divine : toujours le crime national, l'infidélité de la France à sa mission de protectrice delà Papauté. Il en montrait les conséquences : l'exaltation de la Prusse et la prépondérance de cette maison de Brandebourg établie en Europe contre le droit public de la société chrétienne, et malgré les réclamations du pape Clément XI, dont Mgr Pie cite à ce sujet les lettres étonnantes par leurs prévoyantes illuminations. « Les voilà bien, ces vieux papes, ces voyants et veillants du nouvel Israël » disait-il ; tout cet endroit
est très beau. La conclusion, c'est qu'il faut d'abord faire notre paix avec le Roi Jésus, dont nous avons trahi et délaissé TEpouse. Saint Grégoire nous apprend à négocier cette paix, en députant vers le Très-Haut nos larmes et nos bonnes œuvres : Mittamus ad hanc legationem lacrymasnostras^ mittamus misericordiœ opéra. Une belle prière termine : « Daignez, Seigneur Jésus, opérer la délivrance non seulement des corps, mais des âmes. Daignez alléger, daignez briser les liens qui retiennent sur un sol étranger et lointain un si grand nombre de nos concitoyens et de nos amis. Que les époux soient bientôt rendus aux épouses, les frères aux sœurs, les pères aux enfants ! Et qu après tant d'événements majeurs^qui auront marqué le cours
trop mémorable de cette année solennelle, le signal consacré des vingt et un coups de la cloche, comme du canon, annonçant la victoire d'abord, la paix ensuite, vienne promptement retentir à nos oreilles, et porter le soulagement et lajoie dans tous les cœurs ! »
Le Pape venait de parler, dans son Encyclique Respicientes : c'était une voix de prison demandant justice contre son geôlier et son spoliateur. L'Evêque de Poitiers traduisit, le 4 décembre, cette protestation dans une Lettre pastorale contre le forfait que le Piémont ne fait qu'aggraver encore, en voulant le justifier. «11 est, dit-il, des crimes dont la pudeur devrait au moins interdire d'essayer l'apologie. Le livre des Proverbes l'a déclaré : « Celui qui dépouille son père et sa mère et qui dit que cela n est pas un péché, celui-là peut marcher de pair avec l'assassin: Qui suhtrahit aliquid à j)CLtre suo et maire suâ^ et dicit hoc non essejjeccaium, 'particeps Jiomicidœ est. »
Le clergé et les fidèles s'associèrent à leur Évêque. Une adresse collective fut envoyée au Saint-Père, en même temps que ce Mandement duquel elle disait : « Les pensées et les sentiments du Pasteur ont exprimé les pensées et les sentiments du troupeau ; jamais il n'a été plus vrai que le successeur et les enfants d'Hilairen'ont qu'un même cœur et un même esprit. » Pie IX les en remercia ; il leur dit les sentiments de son affection pour eux, et ceux de sa compassion pour les maux de la France.
Ainsi Rome et la France se partageaient les regards de ce cœur désolé, mais non découragé. N'espérant plus qu'en Dieu, il supputait uniquement les chances du salut d'après les forces surnaturelles de la prière. 11 établit parallèlement le compte des reconstructeurs de la société et celui de ses démolisseurs : unus œdificans et unus destruens. Ce parallèle l'épouvante. 11 met en balance l'armée de la prière etcelle
du blasphème. Laquelle sera écoutée par le Seigneur ? Unus or ans et unus maledicens? Cujus vocem exaudiet Dominus? Qui prévaudra de la lumière ou des ténèbres ? Mgr Pie veut croire au jour. C'était le 8 décembre qu'il parlait ainsi. Il salue donc dans Marie l'étoile d'un matin qui tarde trop à luire. Mais le Fils exaucera la mère : Exaudiet iitique Matrem Films, et le Père exaucera le FUs, et exaudiet Filiura Pater. » Une compte plus que sur cela.
On se figure aisément le prodigieux effet que devait produire cette parole d'exhortation et de consolation, d'espérance et de terreur, de confiance et de crainte, de patriotisme et de religion, tombant, en de tels jours, sur ces prêtres et ce peuple dont elle relevait les courages, en dirigeant leurs regards de la terre vers le Ciel. On se rappelait les Pèjes de l'Eglise ranimant le courage des peuples, entre les Barbares qui viennent et l'Empire qui croule.
Le jour de Noël, l'Évêquede Poitiers monta encore en chaire. « 0 dix-neuvième siècle, où sont tes idoles dans lesquelles tu avais mis ta confiance ? Où sont les dieux que tu t'es faits à toi-même : Ubi sunt du tui quos fecisti tihi ? C'est le cas, c'est le moment : qu'ils se lèvent et qu'ils te délivrent dans le jour de l'aftliction : Sur gant et libèrent te in die afjîictionis ! » Mais non, c'est en Jésus seul qu'il faut que l'on espère: « 0 Jésus, daignez faire de nous tous ces hommes de bonne volonté pour qui vous avez apporté aujourd'hui la paix sur la terre : la paix du Ciel, gage et prélude de la paix d'ici-bas, de telle sorte que nous puissions dire enfin à la France si cruellement mutilée qu'il lui est né aujourd'hui un Sauveur qui est le Christ Notre- Seigneur : quia natus est hodie Salvator, qui est Chrisius Dominus.
Dans l'intervalle de ces discours, la bataille de Loigny avait rempli les catholiques de désolation et
d'admiration. Les Volontaires de l'Ouest en avaient été les premiers héros. Deux amisethôtes del'Evêque de Poitiers, le général deSonis et le colonel de Charette, en avaient été les chefs. Ils étaient dignes l'un de l'autre ; et l'un avait dit à l'autre, dans une lettre écrite le 18 novembre : « Je veux saluer votre belle et héroïque troupe dans son admirable chef, et vous dire que je vénère tout ce que vous vénérez, que j'aime tout ce que vous aimez. Dans ces tristes temps, c'est une consolation de mourir au milieu de braves gens comme vous, et de se dire que Dieu n'abandonne pas la France, puisqu'elle a encore des enfants fidèles. Adieu, mon Colonel. Je mets ma main dans la vôtre, et vous convie à partager ensemble prières et sacrifices. »
Mais depuis cette belle lettre, M. deSonis était tombé sur le champ de Loigny, la jambe fracassée. On l'avait amputé; et c'est là, du presbytère de ce pauvre village, « de cette couche où étendu, sans mouvement depuis six semaines, il lui était permis rie méditer, disait-il, à travers ses souffrances, sur les miséricordes de Dieu à son égard », qu'il écrivait à TEvêque, « son Seigneur et Père », une de ces lettres qu'on voudrait avoir licence de citer et qui repartent aux plus beaux jours de la chevalerie chrétienne.
De tels exemples animaient l'Evêque de Poitiers sur un autre champ debataille : celui de la charité. Des lettres circulaires courtes et multipliées en dirigeaient et en pressaient l'action dans le diocèse. Le 5 décembre, il pousse de nouveaux cris de détresse. Il fait froid, les soldats n'ont pas d'habits d'hiver, ils sont blessés, malades : « il faut du Hnge, des vêtements chauds, des remèdes, du vin, des aliments. Il faut donner vite : bis dat qui cita dat ; la faim et le froid n'attendent pas. Déjà les ambulances de Châteaudun et d'Orléans ont envoyé à Poitiers leurs
plus vifs remerciements. Le diocèse a lui-même de plus nombreux indigents, par suite du départ de ceux qui les soutenaient : il faut du pain pour tous. Les Religieuses des divers établissements paroissiaux reçoivent de lui l'ordre de se faire momentanément sœurs de charité dans les bourgs et villages, fût-ce même au détriment des exercices de l'école : il faut aller au plus pressé, et la charité est plus grande que tout. »
Le 14 décembre, autre Lettre. Le théâtre de la guerre s'est rapproché de Poitiers. Orléans a été repris, l'armée allemande déborde sur le Mans ; des blessés, manquant de tout, affluent sur le diocèse. Nuit et jour, les prêtres, les séminaristes sont dans les hôpitaux et les ambulances ; des personnes charitables se joignent aux Religieuses pour soigner les malades. Une première somme vient d'être envoyée pour nos prisonniers d'Allemagne, Le Mans, Blois, Tours, Chartres reçoivent des subsides ; le village de Pontgouin en particulier n'est pas oublié. L'Évêque à la fin voit s'épuiser, non pas certes la charité, mais les ressources de ses deux départements. Lui-même n'a plus rien, et il en fait confidence à Mgr Cousseau. Alors, ne pouvant plus répondre aux solhcitations, il met à contribution ses amis des deux mondes. Il fait appel à la Belgique, à l'Angleterre, à la Suisse. 11 profite de ses anciennes relations avec le Canada pour intéresser à cette infortune l'Evêque de Montréal qui l'assiste généreusement, en lui adressant ses vœux pour que « la mère patrie reprenne bientôt son rang parmi les grandes nations, afin que, par elle, le Souverain Pontife soit délivré ».
Le 3 janvier, nouvelle Lettre, nouvelle prière de l'Evêque à son peuple : « Au sein de tant de tribulations, l'espérance n'a point failli dans nos cœurs. La fête de saint Hilaire est proche. Saint Hilaire a été en plus d'une rencontre le défenseur delà patrie. Voici
l'heure d'implorer son suffrage et celui de saint Martin. Hilaire et Martin sont pour Poitiers ce que Pierre et Paul sont pour Rome. Prier, c'est la première chose; donner, c'est la seconde : donner pour les blessés, lesmalades, les captifs; donner individuellement, donner collectivement ; donner malgré les rumeurs insenséeset malveillantes de ceux qui diffament les intentions et le patriotisme du clergé, des familles nobles et des grands propriétaires. Arrière donc les semeurs de division et les agents de discorde ! N'ayons tous qu'un esprit et qu'un cœur pour servir notre malheureux pays. »
Enfin, le 14 janvier, fête du saint Docteur, l'Evêque parle et prie encore, car le mal grandit et le temps presse : Tempus 'miser en di ^ quia venit iempusl Jamais la sainte parole n'avait coulé à flots plus pressés de ses lèvres : « Plenus sum sermonihus^ écrivait-il, le 12 janvier, à Mgr Fillion, évêquedu Mans. Tant de paroles rentrées, durant les deux ou trois dernières années où il n'y avait plus rien d'efficace à dire ou à faire pour les hommes, voudraient sortir maintenant que Dieu s'est mis à l'œuvre ».
On venait donc d'entrer dans la terrible année 1871. Mgr Pie l'avait commencée aux pieds de Marie sa Mère ; il avait déposé, le P"" janvier, sous les pieds de sa Madone domestique, une prière ardente, pour l'Eglise, la France, son diocèse, sa famille, son âme. Dans les mêmes jours, ime grande pensée illumina cette âme. Si la France consacrée au Sacré Cœur de Jésus faisait le vœu de lui élever un monument national en expiation et réparation de ses crimes ? S'il j avait quelque part, sur un point illustre et béni du territoire, à Montmartre, par exemple, un sanctuaire qui portât très haut aux regards du pays cette expression de son repentir et de son espérance ? Un jour de ce mois de janvier 1871, au plus fort de la guerre.
M. Legentil était auprès de Mgr de Poitiers. Dom Guéranger était présent. Assis près du foyer, parlant des malheurs du temps et en cherc'iaat le remède, on se communiqua la pensée de cette œuvre, on s'enflamma de son désir, on en régla les conditions, l'Evèque y vit une inspiration du ciel. « Cette œuvre nationale^, c'est vous qui le premier l'avez bénie, Monseigneur, écrivait, cinq ans plus tard, M.Rohault de Fleury. Elle a grandi depuis lejour où M. Legentil, mon beau- frère, obtint votre approbation. C'est un jour mille fois mémorable. Cette œuvre est donc bien la vôtre, car sans votre bénédiction nous ne laurions pas entreprise. >> L'Evêque confessa qu'en effet cette pensée lavait trouvé plein d'ardeur, et que dès lors il avait appelé lejour où un grand archevêque viendrait lui imprimer, par toute la France^ un élan qui ne s'arrêtât plus.
La nouvelle année ne se levait heureuse ni pour le troupeau ni pour le pasteur. « Notre ville est encombrée de malades et de blessés, écrivait-il le 16 janvier. M. de Charette a passé la semaine chez moi ; il vient de partir pour Rennes où il va recueillir et reformer la légion si éprouvée à Patay et au Mans. Dites aux chères Sœurs de la Croix que leurs compagnes font ici merveilles dans nos hôpitaux et ambulances. » Lejour du départ de Charette, à la tête de son deuxième bataillon de volontaires, Mgr Pie tint k honneur de l'accompagner à la gare, où il l'embrassa et bénit ces braves enfants, aux acclamations de la foule accourue sur leurs pas.
Les visites de l'Evêque aux blessés étaient fréquentes. On lit dans plusieurs de ses notes d'alors : « Visites aux ambulances, dans l'après-midi. — Organisation des ambulances et licenciement des maisons d'éducation. — Visite aux ambulances Saint-Simon et Sainte-Catherine, etc. » Une de ces ambulances avait été établie
dans son propre palais, dès le 14 décembre. En outre, sa table s'ouvrait à de nombreux officiers qui s'y succédèrent pendant toute l'année. L'Evêque les recevait avec une dignité simple et généreuse, comme il eût fait en de meilleurs jours. « Ce que fut la demeure épiscopale de Poitiers pendant ces mois de déroute, écrivait-il plus tard, il faudrait un volume pour le dire. L'invasion s'arrêta à nos frontières : c'était donc vers nous que Ion se repliait. Quel encombrement de malades et de blessés ! Quelle affluence d emigrants et de réfugiés ! Un instant la Cour suprême siégea dans nos murs. Plus tard, les zouaves pontificaux, sous le nom de Volontaires de TOuest, séjournèrent dans cette sympathique cité. L'évêché fut naturellement la résidence de leur noble chef, mal remis encore de ses blessures de Loigny. Lingerie, vestiaire, pharmacie, la mère de l'Evêque présidaà toutavec cette entente, cette force d'initiative et d'organisation qui lui appartenaient. Et pendant ce temps, table toujours ouverte, où se rencontraient les magistrats et fonctionnaires étrangers avec ceux de la cité ; où les officiers supérieurs de l'armée régulière fraternisaient avec ceux de la troupe auxiliaire, relations profitables aux uns et aux autres, et dont on a gardé des deux parts fidèle et reconnaissante mémoire. »
Cependant Paris venait de se rendre. Qui donc eût été capable d'égaler les lamentations à cette immense douleur ? On attendait la parole la plus autorisée qui fût alors dans l'Eglise de France. Algr de Ségur écrivait, le 31 janvier, à l'Évêque de Poitiers : « Mon Seigneur très cher, au milieu de l'espèce de désespoir où la capitulation de Paris, peut-être nécessaire mais certainement déshonorante, plonge la France, il nous faut absolument et promptement une parole magistrale, claire, brève, pleine de cœur, de foi et de vrai patriotisme, qui puisse se répéter partout; sans
quoi, quantité d'âmes faibles, demi bonnes, vont tomber dans une sorte de désespoir, perdre la foi eu la prière, et cesser de s'adresser au Sacré Cœur et à la Sainte Vierge. Au nom de milliers et de milliers d'âmes, mettez-vous, de grâce, en prière et au travail. Il faut que ce soit vous et non pas un autre. Donnez-nous cela très promptement, ce sera un baume sur des blessures saignantes. Quelle catastrophe ! quel anéantissement de l'antique gloire de la France ! Je le sais, c'est la France révolutionnaire, antichrétienne et anticatholique, la France antifrançaise que Dieu frappe ainsi. Mais croyez-vous que la vraie France, la France catholique et monarchique pourra s'en relever '? »
Le Mandement du Carême de 1871 fut cette parole magistrale qui était demandée et attendue de partout. L'Evêque ne parle plus de victoire aujourd'hui, il appelle la paix ; mais en même temps il prêche le relèvement. Il en cite des exemples : le relèvement de la France par Duguesclin sous Charles le Sage, après le désastre de Poitiers ; le relèvement de la France par Jeanne d'Arc, sous Charles le Victorieux ; le relèvement de la France par le bras de Marie, Mère de Jésus, le Roi des cieux et de la France. Aujourd'hui ce sera le relèvement de la France par la fidélité à l'Eglise et à la Papauté, et par la soumission à ce magistère suprême envers lequel la France « s'était donné tant de licences, dans la première moitié de cette terrible année ». Or ce relèvement, pour les individus c'est la conversion ; pour la nation, c'est le retour aux principes d'un gouvernement chrétien. Une Assemblée législative vient d'être élue. « Plaise à Dieu, dit l'Evêque, de protéger cette réunion contre toute défaillance ! Car, nous ne saurions l'oublier, si l'armée française, depuis un siècle, a subi trois ou quatre échecs, la représentation nationale en a subi bien d'autres ; et l'esprit militaire est moins compromis chez nous que
l'esprit parlementaire et politique. » Mgr Pie n'ignore pas que TAssemblée veut constituer « un grand parti libéral » duquel le pays devra attendre le salut. L'Evêque en doute et se demande : « Que va-t-il sortir de là ? Seront-ce de mauvais expédients du quart d'heure, des évolutions dans la révolution , des phases nouvelles dans le désordre religieux et moral, que quelque courte durée d'ordre matériel fait envisager, à leurs commencements, commeune èrede restauration sociale"? — Ehbien! dit-il, en faisant une allusion visible au président de l'Assemblée, cela peut tenter les hommes qui ont encore devant eux quelques années d'existence, durant lesquelles ils veulent être ou redevenir quelque chose ; cela ne satisfait ni les droits de Dieu ni les intérêts des peuples, et ces hommes ne sont pas de la race de ceux qui sauveront Israël ». Le seul pouvoir réparateur sera le pouvoir chrétien. « Qui dit pouvoir chrétien dit pouvoir tempéré par la religion et par les lois, parlesinstitutionset par les mœurs. La forme peut ditférer, mais l'essentiel estque Dieu règne, et qu'on sache que le Très-Haut doit dominer par-dessus la royauté des hommes : Et scias quod dominelur Excelsus super regnuin hominum. »
Cette Lettre pastorale de Mgr Pie fit sensation dans le monde qui pense et dans le monde qui croit. M. Adolphe Baudon, Président général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, demanda qu'une distribution spéciale en fût faite aux députés modérés. « De même, Monseigneur, il est un certain nombre de catholiques, pour lesquels les instructions contenues dans votre Mandement seraient spécialement nécessaires, et j'ose vous adresser la demande de le leur faire parvenir. »
Le vénérable Président général demanda la même diffusion pour un autre Mandement sur le culte de saint Joseph, déclaré par Pie IX protecteur de toute
l'Eglise. Mgr Pie y disait : « Celui qui fut chargé de subvenir à tous les besoins du berceau de l'Eglise dans la maison de Nazareth, est demeuré l'intendant même temporel de la grande famille chrétienne ...Oi', comme s'exprime le Décret pontifical, la maison du Christ aujourd'hui, c'est éminemment la résidence de son représentant ici-bas. Espérons donc que le céleste Patron de l'Eglise universelle, acclamé et honoré par un surcroît de confiance et de vénération, procurera la délivrance de Rome et delà France. »
Les grands maux de la France ne devaient trouver de terme ou, pour mieux dire, de trêve, que dans la dure et onéreuse paix que l'on sait. Le 28 février, Mgr Pie avait reçu à Poitiers M. Thiers qui se rendait à Bordeaux pour y faire ratifier le traité qu'il venait de conclure à Versailles, au palais de nos rois devenu le quartier général de l'empereur Guillaume. L'Evêque lui fit visiter sa cathédrale, Sainte-Radegonde et Notre-Dame, dans ses courts instants d'arrêt, qui sufiSrent toutefois pour lui recommander les intérêts de l'Eglise.
Le 18 mars, parut une Lettre pastorale sur ce traité de paix, sujet de tant de larmes. Le cœur de l'Evêque ne voulut pas dévorer en secret la honte des procédés dont il savait que la Prusse venait d'user envers nos plénipotentiaires. Ces vainqueurs étaient bien les fils de ces durs hommes d'armes dont Froissart écrivait, à la suite de son récit de la journée de Poitiers, ces lignes que Mgr Pie ne leiu* épargne pas : \< La coutume des Allemands ni leur courtoisie n'est point telle que celle des autres chrétiens, car ils n'ont ni pitié ni mercy de nuls gentils liomii.es, s'ils échéent entre leurs mains prisonniers ; mais les rançonnent de toute leur finance et autrement, et les mettent en fers et en plus étroites prisonsqu'ilspeuvent pour extordreplusgrand rançon. » Mais qu'est-ce qu'une plaie d'argent auprès delà muti-
lation territoriale ? « 0 nos frères de l'Alsace et de la' Lorraine, jamais, non, jamais nous n'oublierons les accents désespérésde vos adieux, et nous nous refusons aies accepter comme des adieux éternels. Vos cris de douleur nous ont émus jusqu'au fond des entrailles. » Ces mots rappelaient la séance déchirante dans laquelle des députés de l'Alsace-Lorraine avaient dû descendre de leur siège et quitter l'Assemblée où ils devenaient étrangers, parmi les cris et les larmes de leurs collègues, qui tous levés les acclamaient, en leur tendant les bras-
Hélas! nous subissions la peine du talion. « En faisant l'unité monarchique de l'Italie, nous avions préparé l'unité allemande, écrivait l'Evêque. Notre contribution à l'unité de l'Italie nous avait valu les deux petites provinces de Nice et de la Savoie ; et voici que l'unification de l'Allemagne nous coûte les deux grandes provinces de l'Alsace et de la Lorraine. La main du comte de Bismark s'est chargée de reprendre, et par delà, le don du comte de Cavour. Que dire à cela, • sinon que Dieu est juste, et que ses jugements se justifient eux-mêmes les uns par les autres ? Mais patience. Les heureux d aujourd'hui auront leur tour : l'unification des méchants, dit l'Ecriture, c'est un amas d'étoupes dont la destinée est d'être consumées par le feu: Stuppa collecta congregatio peccantium^ et consummatio illorum flamma ignis. »
Après le sang on eut le feu. Mgr Pie avait prévu les fureurs de la Commune. 11 disait dans ses lettres : « L'armistice ou la paix seront le signal d'une levée de boucliers à l'intérieur : la guerre civile n'est comprimée que par la présence de l'étranger ». On était en Carême ; l'Évêque priait et faisait prier. Il se rendait dans les églises ; il visitait les couvents, il consacrait des vierges. Il fit, le jour de Pâques, une homélie toute maternelle dans sa cathédrale; puis il partit en
tournée de confirmatioEL dans sa chère Vendée. C'est là que, le 28 mai, le surprit un télégramme lui annonçant l'assassinat des otages et la conflagration des monuments de Paris. « Le plus affligeant, lui écrivait-on, c'est l'aveuglement des hommes qui, après s'être emparés de Paris par la force, ne trouvent rien de mieux, pour guérir cette ville infortunée, que de mettre à sa tête des Ferry et des Carnot. Quels hommes pour rétablir l'ordre et guérir la société ! » L'Évêque était alors à Bonneuil-Matours. Il leva les mains au Ciel, et tout aussitôt, faisant agenouiller le clergé et les fidèles, il récita les prières liturgiques de l'absoute et le Deproficndis, d'une voix tremblante de douleur et d'épouvante.
De retour à Poitiers, il écrivit un Mandement sur cette Jérusalem qui tue ses prêtres et ses prophètes. « La Providence a pourvu à ce que, dans de si grands sacrifices de la patrie, le pontife même ne manquât point. » C'était une parole de saint Eucher. Cette image d'un grand sacrifice dont le pontife est la victime, et où se rangent autour de lui, comme ministres et compagnons de son immolation, des prêtres et des lévites, de tout ordre, de tout âge, de tout degré hiérarchique, remplit ce tableau funèbre et le transfigure. « 0 Paris^ s'écrie l'Evêque, quittez votre vêtement de deuil et d'humiliation. De ce débordement de mal, de ce déluge de mort, une odeur de suavité est montée vers le ciel, et Dieu ne répandra plus sa malédiction. » Ce sacrifice, c'était le sacrifice de Noé après le déluge : notre terre allait recommencer une nouvelle vie ; et au-dessus des scènes sanglantes de la Roquette et de la rue Haxo, on voyait luire l'arc-en-ciel messager de meilleurs jours. Mgr Darboy n'était pas, ne pouvait pas être glorifié dans tous ses actes ; mais la faulx sanglante de la mort avait tout émondé. Si qtiid fuerat emendandum^ purgavit
Pater falce 'passionis. Il louait volontiers en lui une condescendance qui aurait dû lui valoir un tout autre traitement. « Quand Baudry, évèque de Laon, fut massacré par les citoyens de cette ville, au cri de : la Commune! ia Commune! l'explication de ce crime se trouvait dans la résistance qu'avait opposée ce prélat aux prétentions des hommes de la cité. Mais ici au contraire le pontife n avait eu que des paroles de modération et de ménagement pour ces esprits emportés, faisant la part de l'égarement, de l'ignorance, même de la bonne foi, avec l'indulgence d'un père qui s'attendrit sur des enfants dont le plus grand nombre compte plus de malheureux encore que de coupables. »
Le Pape pleura nos malheurs. On l'entendait répéter : « Pauvre France! Pauvres enfants! » II se plaignait que sa vieillesse eût été réservée à connaître tant de maux. En effet, le 16 juin de cette année 1871, les vingt-cinq années du pontificat de Pierre étaient dépassées, pour la première fois. « Pourquoi ce privilège? se demande Mgr Pie, dans la Lettre pastorale écrite à cette occasion. Hœc autcm qiiid? se sont demandé pareillement les ennemis de la Papauté ; et ils ont regardé avec stupéfaction cet homme qui ne meurt point : Discipulus ille non morilur. Les fidèles enfants de Dieu, au contraire, ont béni le Ciel de ce que Jean Mastaï semble avoir hérité de la promesse faite au disciple bien-aimé dont il porte le nom. Sic eum volo manere donec veniam^ quid ad ie'l » Et finalement TÉvêque demandait que le vénérable Pontife fût conservé à l'Église, jusqu'au jour où il verrait le salut de Rome et de la France : « Longiludine dierum repleho eum^ et ostendam illi salutare meumy>.
Mgr Pie ne voyait plus que cette grandeur en ce monde : Pie IX debout sur nos ruines ! Un jour, 26 juin, solennité du Sacré-Cœur, il glorifie en lui « le
Pasteur selon le cœur de Dieu, qui nourrit son troupeau de science et de doctrine », comme s'exprime le prophète. Un autre jour, 2 juillet, il retrouve en lui les traits du patriarche Joseph, le sauveur de son peuple, que Lieu, comme Pharaon, a établi sur sa maison, qui traverse tous les âges sur son char triomphal, qui, malgré la jalousie de ses frères les rois, ne cesse de grandir et d'étendre sa puissance : « Filius accrescens Joseph ». 11 faut lire toute cette splendide assimilation : il n'en est guère de plus heureuse, même chez Mgr Pie.
Mais le temps n'était-il pas venu de porter secours à ce Pape dépossédé et prisonnier ? La nouvelle Assemblée ne comptait-elle pas assez de catholiques poiu" cela? Des évêquesy avaient pensé, et ils sollicitaient du Parlement maintenant établi à Versailles une intervention de la France en faveur de Pie IX. Certes, rÉvêquede Poitiers le désirait plus que personne. Mais était-ce bien l'heure? Son bon sens s'en expliquaavec l'Archevêque de Bordeaux, dans cette lettre qui nous semble être celle d'un homme d'État comme d'un homme d'Église. « Croyez-le bien, Monseigneur, le gouvernement n'est aucunement disposé à intervenir. Voulût-il le faire diplomatiquement, il se trouve trop isolé des autres Cabinets pour n'être pas impuissant. Enfin, une grande nation comme la France ne peut agir diplomatiquement qu'avec la résolution, au moment opportun, d'intervenir militairement. Sans cela, elle fera pom^ la Papauté ce qu'elle a fait pour la Pologne : elle s'en mêlera assez pour déterminer le bourreau à en finir avec sa victime ; et elle regardera tranquillement la victime, objet de ses réclamations et de ses sympathies, se débattre avec le meurtrier intempestivement surexcité. On ne peut donc demander publiquement l'intervention énergique de la diplomatie, qu'en présupposant subsidiairement l'intervention
militaire. Or, l'état des choses et l'état des esprits sont tels en ce moment qu'il est de la plus haute imprudence, et que c'est aller au-devant de la plus dangereuse et de la plus fatale impopularité, de dire ou d'insinuer quoi que ce soit qui semble une provocation à la guerre. C'est avec cet épouvantail qu'on nous a aliéné les populations d' une façon eiïray ante, depuis deux mois, et que les passions anti-cléricales ont été développées au delà de ce qu'on peut dire, même dans les campagnes religieuses. »
Cet avis de Mgr Pie était cependant, disait-il, subordonné à celui de ses collègues vénérés, et surtout au désir de Rome. C'est pourquoi Rome ayant fait connaître, par le Nonce, qu'elle demandait du moins une déclaration en faveur de son droit, Mgr Pie se mit à la disposition de son métropolitain, qui lui soumit son projet de Lettre à l'Assemblée, avec tout pouvoir de le modifier. « Vous connaissez, disait-il, ma confiance en vos lumières, comme je connais vos tendresses à mon endroit. » Pétitions et adresses eurent le sort prévu par l'Evêque, et l'interpellation obtint le résultat arrangé entre les partis. La veille même du jour où devait avoir lieu la discussion sur l'envoi d'un ambassadeur français auprès de l'envahisseur de la ViUe sainte, M. Thiers nommait cet ambassadeur, et annulait d'avance la décision du Parlement.
Le 19juillet, la retraite ecclésiastique avait replacé Mgr Pie au milieu de ses prêtres. Il y avait deux ans qu'il ne les avait réunis, « deux ans qui à divers, égards, avaient été deux siècles ». Le Concile ! la guerre ! la révolution ! Quels événements ! Il leur parla de l'Assemblée, de ses bonnes intentions et de son impuissance. Elle est impuissante, parce qu'elle n'a pas d'hommes ; et elle n'a pas d'hommes parce que chez elle la première vérité, celle qui commande de mettre Dieu à la tête de l'œuvre, est renversée à terre
et mise sous les pieds : Etvidit quia nonestvir^ quia corruit in plateâ veritas. »
Un autre jour, 13 août, prêchant à Sainte-Radegonde, l'Evêque comparait la France conservatrice à un homme en léthargie, qui, les oreilles et les yeux ouverts, assisterait aux apprêts de son enterrement, sans pouvoir remuer ni s'aider de ses membres. « Ah ! s'écriait-il plus loin, nous saurons maintenant ce qu'elles valent, ces formules dont nos oreilles ont été assourdies depuis six mois : le pays rentré en possession de lui-même, le pays reprenant la direction de ses destinées, le gouvernement du pays par le pays, le salut du pays par le pays : formules qui n'ont que le choix d'être insensées ou d'être sacrilèges. » Et Mgr Pie affirmait, montrait, que • « sans Dieu, sans Christ, sans Eglise, toutes les formes de gouvernement sont également mauvaises, également impuissantes; mais que les pires de toutes sont celles qui, en mettant la souveraineté dans le nombre, touchent de plus près à l'anarchie ». On lisait dans une de ses lettres : « Après nous être tant plaints, et avec raison, du régime qu'on appelait personnel, nous savons et nous verrons ce que c'est que Y impersonnel et le collectif. Même de nouvelles crises, — et nous les aurons, — n'amèneront point les esprits et les choses au point désirable. Il y faut ce tour de main de Dieu qui fait les restaurations, comme certains autres tours de main font les révolutions : Hœc mutatio dexterœ Excelsi. »
Une autre de ses tristesses était de voir l'ingratitude des fonctionnaires de l'Empire qui, après avoir rendu à César plus qu'ils ne devaient à César, ne rendaient rien à Dieu de ce qu'ils devaient à Dieu. Lorsque, le jour de l'Assomption, il remarqua à la Messe l'absence presque générale de ces hommes en place, hier si assidus à la cérémonie religieuse de la fête
de l'Empereur, il ne put s'empêcher de le faire remarquer: « La vaste nef du temple est déserte, dit-il ; les adorateurs du succès n'ont jjIus rien à faire devant les autels ; et si nous prétons l'oreille aux bruits du dehors, c'est tout autre chose que des louanges et des flatteries qui part de leurs rangs. Nous, nous ne serons pas de ceux qui se respectent assez peu pour insulter aux tombés. Leurs noms que nous taisions au temps de leur prospérité, nous les prononcerions, s'il le fallait, pour demander aux hommes respect et silence envers l'infortune, à Dieu pardon et consolation pour le malheur et Texil. »
Les grandes douleurs publiques avaient allumé danl'âme de Mgr Pie un ardent désir de sa propre sanctis fication. C'est Teifet ordinaire de ces catastrophes de détacher de ce monde et de porter à Dieu. 11 résolut d'aller faire une retraite spirituelle sur la tombe des Religieux martyrs de la Commune. Etant de retour d'une fructueuse tournée pastorale dans l'archiprêtré de Loudun, il pré; ara son départ, le 21 septembre, par une visite à une sainte Religieuse mourante, la Mère Xavérine de Maistre, j'rieure des Carmélites, qui se consumait dans le Seigneur. 11 recommanda à ses prières et aux mérites de ses soulï'rances la retraite qu'il allait faire, son âme, son diocèse, les affaires de l'Eglise et de la France. Le jour de son départ, 30 septembre, il prit congé de Marie, en déposant sous le socle de sa statue uneprière où il lui disait en latin : « Je vous confie ce voyage, ma très pieuse Mère, afin qu'il profite à mon salut, au bien de l'Eglise et à la gloire de Dieu, moyennant votre secours et votre bénédiction, et l'assistance de votre très chaste et très saint époux Joseph, ainsi que celle de mon Ange gardien. » Le soir du même jour, il était à Paris.
Là, parmi les ruines et les cendres amoncelées par la Comm.une, auprès du corps de ceux qui en avaient
été les victimes, Mgr Pie fit sa préparation à la mort. « Que mes derniers moments ressemblent aux leurs, écrivit-il dans ses notes, fiant novissima mea eorimi similia. » Une ligne de lui nous apprend qu'il médita particulièrement sur le sacrifice : le sacrifice de la croix, le sacrifice de la messe, le sacrifice de sa vie. Il fit une confession générale de ses fautes, célébra à l'autel de la chapelle parée de fleurs où reposaient les reliques des Religieux tués en haine du saint nom de Jésus. Enfin il recueillit, pour sa méditation et sa consolation, quelques-unes de leurs paroles, que nous trouvons en effet écrites de sa main. Ce sont cellesci du Père Clerc : « J'entrevois un rayon de lumière, et j'espère de meilleurs temps pour notre malheureuse patrie. » Puis ces autres semblables du Père Olivaint : « Il faut à notre France ce qu'il fallut au monde, le rachat par le sang, non pas le sang des coupables qui se perd dans le sol et reste infécond et muet, mais celui des justes qui crie au Ciel, conjurant la justice et invoquant la miséricorde. » Enfin ce sont ces lignes pareillement radieuses du Père Caubert : « Je ne doute pas, je suis sûr, je crois fermement quelaFrance sortira de là régénérée, plus chrétienne, et conséquemmentplus forte qu'elle n a jamais été. »I1 écrivit à la suite ; « Dieu n'aurait-il permis Timmolation de tant de victimes pures et généreuses que pour laisser notre nation finir dans la pourriture : « Quœ ulilitas in sanguine meOjdum descendu in corrwptionèni? » Ensuite, viennentde gravespensées, et celles-là toutes personnelles, sur la nécessité d'agir sans délai, avant les surprises de la mort ; sur le devoir de donner à chacune de nos actions toute sa perfection : In omnibus operibus iuis prœcellensesto ; enfin sur l'obligation de vivre chaque jour comme s'il devait être le dernier. Mgr Pie entrait dans la dernière période décennale de son existence : on eût dit quil en avait un secret avertissement.
Cette retraite lui mit au cœur une pensée de zèle. N'y avait-il pas à tenter quelque démarche auprès de M. Thiers,pourle salutde cethomme, et, s'il se pouvait, pour le salut de l'Etat dont il était le chef "? N'était-ce pas la meilleure manière de répondre à ses habituelles prévenances ? Il le visita à Versailles, et il dîna chez lui. Ils s'entretinrent ensuite intimement et gravement. « L'Evêque ne cessait de s intéresser à cette âme, nous écrit Mgr Gay. 11 ne se méprenait pas sur ses défauts et ses erreurs. 11 le jugeait avec ce coup d'œil pénétrant, stli' et juste, qui était un des plus beaux dons de son esprit. Mais tandis que je l'ai toujours vu désespérer de la conversion de Guizot, en qui il trouvait à bon droit l'orgueil et l'obstination du sectaire, il se flattait qu'une goutte du sang de Jésus-Christ, comme ildisait, pourrait à la fin pénétrer dansTâmede Thiers, qui avait à ses yeux l'avantage considérable de n'être point hérétique, et qui semblait plus vain encore qu'orgueilleux. Je lui ai parfois entendu dire, exprimant des craintes qui, malgré tout, se mêlaient souvent à ses espoirs : « Je ne puis pas consacrer une église sans penser à ce pauvre M. Thiers. L'évangile de Zachée, <iu'on lit dans cette fonction, est justement son histoire et le fait paraître devant moi. Zachée voulait voir Jésus- Christ. C'était un homme considérable que ce prophète; tout le monde parlait et s'occupait de Lui ; il préoccupaitTopinion publique ; enfin, pour tout esprit curieux des'instruire etde juger les hommes et les choses de son temps^ ce Jésus était une question et à tout le moins un sujet d'étude intéressant. 11 voulait donc le voir ; mais ne voit pas Jésus qui veut. Zachée se heurtait à deux obstacles ; il était trop petit : statura pusillus erai; et puis, entre lui et le Maître, il y avait la foule : non 'poterat prœ iurba. Voilà tout ce pauvre Thiers: L'élévation lui manque, et le public le gêne. Zachée se tira d'aifaiie en montant sur un sycomore. Hé-
las ! les commentateurs disent que le sycomore est le symbole de l'humilité ou du détachement des richesses.... Le pauvre M. Thiers en viendra-t-il jamais là ? Jusqu'ici rien n'en paraît. Et quel passé pour espérer un pareil avenir ! Cependant Dieu est bien bon, et il y a une grande vertu dans le sang rédempteur. »
De Paris, Mgr Pie reprit sa route par Chartres, où, le 19, il disait sa messe à Notre-Dame de Sous-Terre; et de là repartait immédiatement pour le Mans et Poitiers. Il n'avait voulu que saluer, après sa retraite, la gardienne de ses grâces et de ses résolutions. Ce fut elle aussi qui eut sa première visite, à sa rentrée à Poitiers, où, selon sa coutume, il se rendit de la gare à Notre-Dame-la-Grande.
A la Toussaint, il prêcha sur la miséricorde et les miséricordieux. Il implora la grâce de Dieu, au nom de des saints martyrs qu'il venait de visiter : « Vous nous délivrerez, mon Dieu, à cause de vos serviteurs les soldats de Rome et les soldats de la France, qui ont jonché de leurs cadavres le sol de notre double patrie spirituelle et temporelle. Vous nous délivrerez à cause de vos prêtres martyrs, dont Timmolation sanglante a purifié les murailles de l'immonde Babylone ; vous nous délivrerez, à cause de vos saints d'ici-bas qui crient vers vous, et dont la voix se joint aujourd'hui à celle de vos saints du Ciel, pour vous conjurer d'ajouter à votre gloire et à votre bonheur la gloire et le bonheur de nous pardonner. »
Enfin, le 25 novembre, il profita du XXIIP anniversaire de son Sacre, pour honorer la conduite tenue par le clergé de France pendant la guerre, et celui de son diocèse en particuher. « Nous avons, dit-il à ses prêtres, la confiance de dire que nulle part le clergé n'a fait défaut au poste du devoir, du dévouement et de l'honneur. Avant et après l'action, dans les marches
et les campements, dans la caserne et dans l'ambulance, au chevet des mourants et sur la terre de captivité, partout on a vu notre sacerdoce paver sa dette d'abnégation, de sollicitude, de charité, de courage. Sous la pluie des projectiles enflammés le soldat a plus d'une fois appris du prêtre et du religieux à mépriser la vie et à braver la mort. Et si quelques-uns de nos élèves du sanctuaire, qui n'avaient pas encore contracté les engagements sacrés, obéissant à l'ardeur du patriotisme, ont échangé momentanément l'habit ecclésiastique contre l'uniforme militaire, les ordres du jour sont là pour attester qu'on les a vus constamment parmi les plus disciplinés et les plus intrépides, jamais parmi les fuyards et les débandés. Enfin, au milieu des horreurs de la guerre civile, nous avons fourni plus qtie des héros ; nous avons eu nos martyrs, martyrs de la religion en même temps que de la charité, qui ont marchéjoyeusementati supplice, et qui ontoifert volontairement leur vie pour le bon Dieu et pour le salut de la France. Jésus-Christ n'a pas demandé à la vertu de l'homme de s'élever plus haut : majorem charitatem non habet. »
Cette charité du martyre» l'Église de Poitiers, elle aussi, l'avait connue. Un Oblat de Saint-Hilaire, le P. Eugène Lioton, était mort en soignant les soldats malades du typhus et de la variole, à lâge de vingt-huit ans, le 22 janvier l871.L'Evêque fit sommairement son éloge funèbre. «Je m'incline avec gratitude devant la main du Seigneur qui a pris sa victime parmi ces Oblats de Saint-Hilaire. Et pourtant, quand je songe aux premiers gages que nous avait donnés, aux espérances que nous faisait concevoir cette parole déjà respectée à 1 égal de celle des ouvriers vieillis dans l'apostolat, et cette impression de sainteté comme de modestie et de bienveillance qui touchait et gagnait les âmes, je sens renaître toute la vivacité de
mes regrets. Je confesserai ma faiblesse et je ne la nierai point. Votre nom, ô mon fils, qui sera bientôt écrit en tète dunécrologe trop prolixe de cette malheureuse année, votre nom ne tombera pas une seule fois sous mes yeux sans que mes entrailles paternelles ne soient profondément émues. »
Le second hommage de Mgr Pie était dû à une autre milice. Le colonel de Charette voulait consacrer le champ de bataille où il avait vu tomber glorieusement ses zouaves, entre Patay et Loigny, en y relevant l'église de ce dernier village et en la consacrant au Sacré Cœur de Jésus. Il demanda à Mgr Pie d"y apporter sa parole, à la suite d'un service anniversaire célébré pour ces héros chrétiens. « Monseigneur, lui écrivit-il le 6 novembre, vous nous avez toujours témoigné une telle bienveillance, depuis notre formation jusqu'à notre licenciement, que le régiment des zouaves ' pontificaux est un peu votre œuvre, car sans votre précieux concours nous n'aurions certainement pas pu traverser les crises que nous avons subies, tant à Rome qu'en France. Beaucoup de vos enfants sont morts en défendant leur pays. Je viens donc, au nom du régiment, au nom de ces victimes pures, au nom dun ami commun, le général de Sonis, vous demander de vouloir bien mettre le comble à vos bontés pour nous, en venant à Loigny, le 2 décembre, prononcer l'oraison funèbre de tous nos pauvres amis tombés sur ce coin de terre de France qui vous a vu naître. » Loigny est une paroisse du diocèse de Chartres-.
Comment Mgr Pie n'eût -il pas accepté"? Il n'avait que peudejours devant lui ; il s'entoura de renseignements, il demanda des notes. Le général de Sonis lui en donna de précieuses, dans lesquelles il mettait en lumière le nom de tous ces braves, hormis celui du plus brave, pour lequel sa modestie demandait le silence.
Le 2 décembre, jour de ce discours, fut une grande journée pour Mgr Pie. 11 ne s'attacha pas à refaire le récit de l'héroïque combat ; il lui suffisait qu'il en donnât le caractère. Journée de Loign}^, journée de bravoure, de foi et de sacrifice : ainsi lui apparaît-elle. Ces hommes étaient des héros, et ils ont sauvé l'honneur militaire de la France; ces héros étaient des chrétiens et ils ont écrit de leur sang un acte de foi qui glorifiait l'antique religion de la France ; ces chrétiens étaient des victimes qui s'étaient volontairement offertes en sacrifice pour le salut de la France. Ainsi conçu, ce discours était moins une oraison funèbre qu'un hymne d'espérance : « Contemplez-le, disait-il, contemplez-le ce champ de bataille où gisent épars sous la neige tant de tués et de blessés! En voyant la froide nuit étendre ses premiers voiles sur ce sombre plateau, et le couvrir de son manteau de glace : Ah ! bienheureux, se dit-on, ceux qui tombent ainsi sous les phs de la bannière du Cœur de Jésus! ils iront comme Jean, le disciple aimé, reposer sur le Cœur du divin Maître qu'ils ont reçu. » Mgr Pie se penchait, lui aussi, sur la poitrine de ces jeunes victimes expirantes, et il y surprenait s'échappant de leurs lèvres des actes de dévouement et d acceptation capables de sauver la France.
Tout parlait dans cet anniversaire et dans cette assemblée : cette église tendue de deuil, ce lustre composé d'armures diverses ramassées sur le champ de bataille ; ces maisons, ces murs de clôture, où les brèches des boulets étaient à peine refermées; ce petit Bois-Bourgeon, encore haché par les balles; ces croix funèbres, éparses dans la plaine revêtue d'une couche de neige, et marquant l'endroit où étaient tombés les plus illustres; puis, çà et là, errant par groupes ou isolés, des soldats de cette journée avec leur général, des pères, des mères, des frères et des sœurs vêtus de
noir et se faisant redire sur les lieux les derniers moments de leurs proches. Ceux qui ont vu ce spectacle ne l'oublieront jamais.
Mais il fallait dresserlàunmonument religieux digne de ces souvenirs. « Il faut, disaitTEvêque, que ce temple renouvelé et transfiguré devienne Ihistorien vivant de tout ce qui doit être transmis aux siècles futurs. Il faut que le Cœur de Jésus couvre encore ici de son amour ceux qui sont morts sous son regard. Et pas une mère, pas une épouse, pas une sœur ne viendront prier ici, que, les yeux attachés sur Timage qui resplendira au fond du sanctuaire, elles ne disent : 0 Cœur miséricordieux de Jésus, sauvez l'Eglise, sauvez la France; et donnez à mon frère, peut-être même donnez à mon père qui repose sous ces dalles ou dans ces plaines, donnez-lui le repos éternel: Pie Jesu Domine^ dona eis requiem senipiternam. »
Cette prière, Mgr Pie eut à la faire bientôt sur un de ses plus chers etdeses constants amis. Son discours avait dit d'un de ces héros de Patay, M. Julien de l'Estoile : « Souffrez ici qu'une vieille et constante amitié nouée dans ce pays de Chartres s'attendrisse sur une maison qui tint à la fois l'épée et la plume auprès de Henri III et de Henri IV, et qui, sur sept fils, le dernier n'ayant pas l'âge, en comptait six au service de la France, quand l'avant-dernier reçut à Lumeau, près d'ici, le coup mortel». Le père ne devait survivre que peu de jours à ce cher fils, et, le 12 décembre, l'Evêque écrivait àMgr Cousseau: « Je recois une des plus douloureuses nouvelles: celle de la mort de M. de l'Estoile qui a succombé ce matin. Il m'avait encore écrit de sa main, le 4 décembre, au reçu d'une lettre d'un de ses fils qui lui rendait compte de mon discours de Loigny. C'est un des plus vrais chrétiens que j'aie connus sur la terre, et je perds en lui un ami comme on n'en trouve point dans le siècle. »
Cette année terrible s'acheva pour l'Evêque de Poitiers au pied de la crèche de Noël. Là, devant le Dieu fait homme, il demanda à Dieu de nous envoyer des hommes, et d'éloigner du pays le malheur dont le menaçait l'athéisme légal de l'instruction laïque et oblig-atoire. Ce fut la conclusion de son homéhe: « La France répète à tout propos ce que disait cet impotent, ce paralytique, placé à côté de la piscine curative sans pouvoir en ressentir l'effet salutaire : hominem
non habeo, je n'ai pas d'homme Je le crois bien :
il n'y a pas d'hommes là où il n'y a pas de caractères ; il n'y a pas de caractères là où il n'y a pas de principes ; il n'y a pas de principes là où il n'y a pas de foi religieuse, et par conséquent pas de foi sociale. Faites ce que vous voudrez : vous n'aurez des hommes que par Dieu. Et si vous étiez assez malheureux pour aller chercher le remède à l'appauvrissement moral et intellectuel du pays dans un enseignement qui serait rendu obhgatoire et qui ne serait pas rendu chrétien ; si, pour refaire une génération d'hommes, vous alliez inventer des écoles d'où personne ne devrait être absent, si ce n'est Dieu : cet outrage à la liberté humaine comme à la raison et à la rehgion, serait le coup de grâce et l'arrêt de mort. Des mains sacrilèges et parricides auraient écrit sur la pierre sépulcrale de notre pays : Finis Galliœ. »