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L'ŒUVRE DU RELEVEMENT RELIGIEUX

SYNODALE SUR LA CONSTITUTION DEl FILIUS. — LA SOUMISSION- DU PÈRE GRATRY. — REFUS DU SIÈGE DE TOURS. — L'aSSEM- BLÉE, ET SES LOIS SUR LES HOPITAUX ET l'eNSEIGNEMENT. — LE CONGRÈS DES CERCLES D'OUVRIERS. — LES CHANOINES RÉGULIERS DE NOTRE-DAME DE BEAUCHÊNE. — LES NOMINA- TIONS ÉPISCOPALES : MGR DE LA BOUILLERIE, MGR DE MENDE, MGR d'aNGOULÈME. — RETRAITE DE MGR GOUSSEAU A POI- TIERS. — LETTRE A M.THIERS. — MORT DE NAPOLÉON III.

Au lendemain de la guerre de 1870, une grande oeuvre, l'œuvre essentielle restait à accomplir, celle de la restauration religieuse, doctrinale, sociale, politique de la France. Les évêques, qui autrefois avaient fait ce pays comme les abeilles font la ruche, allaient-ils demeurer étrangers à cette entreprise ? C'était au contraire le premier objet de leur sollicitude, et ilnoussera permis d'en trouver le témoignage dans cette lettre qu'adressait à Mgr Pie, le 17 novembre 1870, Mgr Guibert, archevêque de Tours, où siégeait alors le gouvernement :

« Oui^ vous le dites bien, Monseigneur, il n'y arien à attendre des hommes ; mais nous pouvons espérer que, si Dieu efface, c'est pour écrire ensuite. Il ne reste plus debout aucun principe, même dans l'esprit des.

gouvernants. Ce n'est pas seulement le sens religieux qui est oblitéré, c'est le sens moral. Je ne crois pas qu'on ait jamais dit autant de vérités que j'en sème tous les jours autour de moi : on m'écoute avec déférence, mais on ne comprend pas. Nous chrétiens, nous formons une société, un peuple à part, qui n'est plus en communauté d'idées avec Timmense société qui nous entoure, qui se désagrège, ou plutôt qui est en pleine dissolution. Si un autre monde doit se former et continuer, il faudra nécessairement qu'il se reconstitue sur le principe catholique, qui est le seul fondement qui offre de la consistance : sinon c'est la fin de toute chose. »

L'Évêque de Poitiers voulut être, lui aussi, un des ouvriers de cette reconstitution. M. Jules Favre avait dit : « La France avait peut-être besoin de cette épreuve, elle en sortira transfigurée ». Et l'Evêque ajoutait dans une de ses notes : ^< Elle ne sera transfigurée que si elle change non seulement de forme et de figure extérieure, mais de pensée et de doctrine. Ayant été changée en suppôt de Satan, il faut qu'elle redevienne le soldat du Christ ».

La restauration religieuse devait commencer par l'union des esprits dans la vérité, moyennant la soumission au Concile. Mgr Pie le disait à son clergé : « Les bruyants et terribles événements de cette année 1871 ne doivent pas nous faire oublier l'événement pacifique et consolant qui a rendu pour jamais célèbre Tannée 1870; et la poussière soulevée par les batailles, non plus que la fumée à peine dissipée des combats et des incendies, ne doit pas nous empêcher de comtempler cette sainte et bienfaisante irradiation de la vérité que Dieu a fait jaillir de l'assemblée œcuménique ».

L'Evêque n'eut rien de plus pressé que de faire connaître à ses frères dans le sacerdoce la teneur et l'esprit de ces actes dogmatiques du Concile, dénaturés par

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les partis, et de les justifier en les expliquant. Plusieurs conférences de la retraite ecclésiastique du mois de juillet 1871 furent remplies par une Instruction synodale sur la première Constitution Dei Filius. A côté de la condamnation des doctrines philosophiques que nous avons nommées, il montrala condamnation du socialisme et du communisme comme doctrines sociales. «Nous ne pensions pas^, ajoute-t-il, qu'avant une année écoulée, nous dussions lire, transcrites en caractères de sang- et de feu, ces déductions que nous avions pacifiquement exposées dans nos Décrets ; ni que les événements dussent fournir au texte du Concile une démonstration si prochaine et un si effrayant commentaire. »

Cette Instruction théologique n'était pas faite pour la foule. Elle fut lue et méditée par les catholiques d'élite, les prêtres, les évêques. Leurs lettres arrivèrent de l'étranger comme de la France. Un de ceux qui avaient siégé près de Mgr Pie dans l'Assemblée conciliaire, l'archevêque de Turin, allait même jusqu'à lui dire : « La victoire que la cause de la religion a remportée dans ce Concile a été en partie l'effet de votre science, de votre zèle et de votre dévouement à la chaire de saint Pierre ^>.

Une autre sollicitude de l'Évêque, à cette époque, était de resserrer sa correspondance avec les évêques de la majorité, pour maintenir entre eux l'union d'où venait leur force. Quant aux autres, ils adhéraient, qui plus tôt, qui plus tard, au décret du Concile sur l'infaillibilité, par esprit de foi et par conscience du devoir, et aussi sous lïnûuence morale de leur clergé, très généralement infaillibiliste. Finalement tous se soumirent. Les terreurs dont tant de discours et de lettres avaient cherché à effrayer le Concile et Pie IX, sur les suites désastreuses de la définition, se trouvaient donc être vaines. Le lien qui désormais soudait l'Épiscopat au Saint-Siège avait été forgé de vérité

et d'amour, d'or et de diamant ; il était indissoluble. 11 venait d'être retrempé dans les larmes du Pape et le sang des martyrs ; et la guerre avait été, cette fois encore, le ministre de Dieu.

Mgr Pie avait soin de faire enregistrer par la Semaine liturgique de son diocèse les adhésions et soumissions que chacun des membres de la minorité adressait successivement au Souverain Pontife. C'était «a plus grande joie. Il y voyait le signal d'une paix doctrinale qui allait lui permettre de remettre au fourreau ce glaive de la parole dont il ne s'était servi qu'à regret contre des frères. On lit dans une de ses notes: « Nos devanciers ne nous ont point donné l'exemple de ces hostilités permanentes. Saint Hilaire disait qu'il y avait un égal danger à ne se taire jamais et à se taire toujours. A3'"ant remporté sur î'Arianisme des avantages décisifs, le saint Docteur laisse au temps et aux efforts des générations suivantes le soin d'en combattre et d'en effacer les restes longtemps persistants, et il administre son Église •dans une grande paix ».

Cette disposition, Mgr Pie la portait surtout envers les personnes. Sa réserve au sein des luttes du Concile l'avait préparé à être un pacificateur d'autant plus agréé, après la victoire. Un des opposants les plus persévérants en fit alors l'expérience : et c'est avec ^^^j^ bonheur que nous voyons ici l'Evêque de Poitiers tendre ilJIP'iine main secourable au bon Père Gratry. Api'ès la publication de ses lettres sur Honorius, sur les Décrétais, et autres armes légères dont il avait assailli l'infaillibilité, aveclingénuité de sa nature de philosophe et la vivacité de son cœur de poète, ce prêtre éminent était resté sous le coup de la définition, profondément atteint, et cherchantà secouer, en parcourant la France, la Belgique, la Suisse, le fer resté dans la blessure. L'Evêque de Poitiers le savait. Lui et M. l'abbé Gay

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aimaient cette âme candide qu'on avait égarée, et qui présentement était une âme souffrante. Le corps aussi souffrait : sa santé était atteinte irrémédiablement. Mgr Pie fut le visiter à Paris, dans la secrète pensée d'obtenir son acte de soumission à l'Église. Le Père Gratry était absent, mais il sut par d'autres « les gracieuses, cordiales et charitables paroles que l'Évêque avait prononcées sur son sujet » : ce sont ses expressions. Son cœur était gagné. « Je veux vous remercier tout de suite, répondit-il, et vous dire que vous connaissant, ainsi que toute l'histoire de vos bontés pour moi, je ne m'attendais pas à autre chose, Monseigneur. Oh ! bénie soit la charité et la bonté de cœur ! C'est là le but où j'aspire ; c'est dans cet amour divin, divin et humain, que j'espère vivre toujours en union avec vous, Monseigneur, et avec tous mes frères, et toutes les âmes, grandes et petites, de lÉglise notre mère. Veuillez, mon bien cher Seigneur, me donner votre bénédiction et prier pour moi. »

« L'histoire des bontés », dont parle l'infortuné Père remontait déjà loin. Dés l'année précédente, Mgr Pie, en quittant Paris pour se rendre au Concile, avait voulu que sa dernière visite fût pour le P. Gratry. 11 désirait alors l'éclairer et le pacifier, Maintenant il revenait à lui avec la même amitié, mais attendrie encore par la compassion. L'heure pressait de le sauver de son erreur et de sa peine, car un billet d'excuse annonçait à l'Evêque que, dans deux heures, il se mettait en route pour la Suisse. « Que Notre-Seigneur bénisse votre voyage, lui répondit Mgr Pie, et puisse-t-il diriger vos pas vers Poitiers, où nous serions si heureux, M. labbé Gay et moi, de vous posséder quelques jours. Vous ne croirez jamais assez à la profondeur de mes sentiments pour vous. »

C'était le 5 octobre qu'il lui faisait ces avances. Le 17 novembre, l'Évêque apprenait par M"^^ la duchesse

Pozzo di Borgo que l'état de la santé du cher malade avait empiré à ce point que sa vie était menacée. « La dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voira Paris, Monseigneur, lui écrivit-elle, vous avez eu la bonté de me demander de vous écrire si l'état du Révérend Père Gratry s'aggravait, votre intention étant de lui adresser quelques paroles qui pourraient lui faire du bien. ... Je crois que le moment est venu. . . . Si cette belle âme est destinée à paraître prochainement devant Dieu, ô Monseigneur, ne la laissez pas quitter ce monde sans la bénir, sans l'encourager ! Par la confiance que vous avez su inspirer au Père Gratry, vous connaissez mieux que tout autre les besoins de ce cœur si pur, si candide, en qui une erreur passagère n'a pas altéré le dévouement le plus absolu à Dieu et à l'Église... »

Le P. Gratry, lui aussi, se souvenait de l'Evêque. Il était à Montreux, dans le canton de Vaud. Très affaibli, il s'excusait de ne plus écrire qu'au crayon: «Je veux pourtant vous dire que je suis touché jusqu'au fond du cœur de votre douce charité à mon égard. Oui, je donnerais beaucoup pour pouvoir causer avec vous et avec M. l'abbé Gay, pendant trois jours, pendant huit jours, à fond, et comme nous le ferions, par exemple, en présence de saint Augustin ».

Le sujet de cet entretien, l'aimable prêtre le disait. C'était d'abord « la question présente » et la manière d'entendre l'infaillibilité. Puis c'était la métaphysique, son premier et dernier amour : « la métaphysique de la foi, la métaphysique et la science du surnaturel, de l'incarnation, de la transsubstantiation ». Il voyait là «des choses qui le faisaient tressaillir de joie », et il ajoutait : « Quoiqu'il en soit, Monseigneur, il est certain que la charité, c'est Dieu. Je prie Dieu de vous combler de ses bénédictions, et je vous demande de prier pour moi et de me bénir » .

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Si Dieu est la charité, il est aussi la vérité. L'Evêque se fit un devoir de le rappeler à son malade, mais avec quelle bonté! « Mon révérend et bien cher Père, je voudrais vous bien diie à quel point je suis occupé de vous, vous sachant souffrant et si éloigné, et comprenant que je ne puis espérer de si tôt encore votre venue ici et l'entretien que vous aimeriez à avoir avec M. Tabbé Gay et moi. A coup sûr, vous ne trouverez nulle part ni des esprits ni des cœurs qui vous appartiennent plus entièrement. »

Mgr Pie ne doute pas qu'il ne s'entende avec lui sur « la question présente » et sur toutes les autres, mais ce n'est pas de discuter qu'il s'agit entre eux : « C'est pourquoi, conclut-il, sans attendre cet entretien, permettez-moi de vous exposer notre vif désir, dans l'intérêt de votre tranquiUité intérieure et extérieure, présente et à venir. Je ne suis point votre Ordinaire ni votre supérieur : mon ouverture, provoquée parla vôtre surtout, est donc toute damitié et de dévouement.

« Ne voudrez- vous pas déclarer purement et simplement que vous adhérez d'esprit et de cœur aux décisions doctrinales du Concile du Vatican, dans le sens même où ces doctrines ont été définies par l'Eglise? et que vous regrettez, désavouez et rétractez tout ce qui dans vos écrits pourrait être en contradiction avec ces doctrines aujourd'hui définies'?

« Je n'ai pris conseil cjue de moi-même et de mes sentiments envers vous, mon cher Père, en vous écrivant ces lignes. Je suis à votre disposition pour tout ce en quoi je pourrais vous servir. S'il vous plaît me prendre pour intermédiaire, usez de moi dans toute la plénitude de votre bon plaisir.

« Avec mille vœ'Ux pour votre proiupte et pleine guérison, agréez, mon révérend Père, la nouvelle expression de mon religieux attachement en N.-S. Je

lui demande ses plus abondantes bénédictions pour le prêtre qui a tant travaillé à sa gloire. A vous de tout cœur. »

L'Evéque fut écouté. Peu de jours après, on lui apporta ces lignes du P. Gratrj : « Oui, je suis soumisà ce Concile, et j'admets l'infaillibilité au sens voulu par ce Concile. C'est ce que j'ai dit ici à tous les membres du clergé que j'ai vus. C'est ce que j'ai écrit à l'évêque de Fribourg, dans le diocèse duquel je me trouve. Jamais la moindre pensée ne m'est venue d'être en opposition avec l'Eglise, pas plus qu'avec Notre- Seigneur Jésus-Christ. »

Sa lettre disait encore: « L'expérience de la vie m'apprend de plus en plus avec quelle immense charité et quel respect profond il faut discuter entre catholiques. Si jamais je faisais encore de la polémique, je ne voudrais absolument plus m'écarter en rien de l'idéal que j'ai eu souvent. »

Cette lettre était adressée à M. l'abbé Méric, qui la communiqua immédiatement à Mgr Pie. Il avait hâte, disait-il, d'en faire part « à unévêque si zélé pour l'union des esprits dans la foi ». D'autre part, le cardinal Dechamps, archevêque de MaHnes, faisait savoir, le 12 décembre, à Mgr de Poitiers « qu'une dernière lettre du malade l'avait consolé de toutes celles que le Père lui avaitadresséespendant son exil à Bruxelles ». Lasoumission fut complète. Dès le 25 novembre, le Père Gratry avait écrit àlarchevêquede Paris « qu'il acceptait, comme tous ses frères dans le sacerdoce, les décrets du Concile, et qu'il effaçait tout ce qu'il avait pu écrire de contraire aux décrets, avant la décision » .L'infortuné Père allait mourir; mais il avait délivré son âme.

Ce fut une grande consolation pour Mgr de Poitiers. Le 14 janvier 1874, il put la partager avec Mgr Chigi, nonce apostoHque, qui vint présider, cette année, à Poitiers, la fête de saint Hilaire. L'Évêque parla en chaire

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des grandeurs de Pie IX : « Mes frères , j e ne suis et j e ne seraijamais un courtisan ; mais c'estjà peine sije devance le jugement de l'histoire, quand j'ose dire que Pie IX est la seule grandeur vivante de notre siècle, l'unique gloire de l'humanité contemporaine. »

Le jour de saint Hilaire était le dernier d\ine neuvaine de prières indiquées par l'É vêque, pour obtenir la cessation d'une épidémie de fièvre typhoïde qui avait ravagé particulièrement le collège des Jésuites et les pensionnats religieux de Poitiers. Tant que dura ce fléau, l'Evêque n'avait cessé deprodiguer aux familles ses consolations et ses exhortations. Il ne put s'en taire, dans cette fête patronale, et à la fin de son discours, il fit cette prière : « Que la bénédiction que le Père de la chrétienté nous envoie en ce jour adoucisse et console plus d'une douleur paternelle, plus d'une douleur maternelle. Qu'elle écarte désormais de nous tout nouveau sujet de tristesse et de deuil ; qu'elle fasse de cette solennité le point de départ d'un temps meilleur. Et s'il vous a plu, ô notre père Hilaire, d'appeler quelques-unes de nos vierges les plus pures, les plus distinguées, les plus accomplies, à partager prématurément avec votre fille, la bienheureuse Abra, la couronne resplendissante des épouses du Christ, nous aimons à nous souvenir aussi que jadis, sous les regards et aux applaudissements de toute la cité, vous rendîtes un enfant à sa mère en larmes. Nous avons la confiance que vous renouvellerez ce prodige, et que vous écarterez les appréhensions, les angoisses qui oppressent encore plus d'un cœur. »

C'était la seconde fois que Mgr Chigi venait à Poitiers. Il y était attiré par le besoin de conférer avec Mgr Pie du grand intérêt religieux de l'heure présente : les nominations épiscopales. Rétablir à cet égard les rapports de confiance qui doivent exister entre l'Etat et l'Eglise, en laissant à celle-ci la liberté

de ses choix : tel était un second et fécond élément de restauration de la France. Le g-ouvernement de Tours était entré de fait dans ces voies de sincérité, sous le ministère de M. Crémieux. « Oli ! écrivait le Nonce à Mgr Pie, le 1 0 février, si le pouvoir issu de la nouvelle Assemblée qui est près de se réunir voulait imiter l'exemple du Juif Crémieux, et se déclarer prête à accepter tout évêque que le Pape voudra nommer ! » De Rome un Cardinal écrivait à Mgr Pie dès le 22 janvier 1871 : « La libre élection des évêques est d'un intérêt suprême. Nous la devrons peut-être à cette effroyable crise. Il importe donc d'être prêt. Vous seriez bien inspiré, et c'est le désir du Saint- Père, de nous envoyer une liste de candidats solidement fournie, en mettant en tête quelques choix exceptionnels. Il faut que le Saint-Siège, s'il reprend sa liberté d'action, débute par des choix hors ligne. » L'Évêque donna sa liste, une première liste, où, sur huit noms proposés, nous en remarquons quatre qui furent en effet honorés de l'Episcopat. Il disait, dans cette note, que les préférences de Rome devaient « se porter vers les hommes d'un mérite supérieur, d'une sainteté éprouvée, d'une doctrine ptire, particulièrement sur ceux qui avaient été rejetés àcause de cela par l'administration impériale». Il demandait que la province eût une part à ces choix. « Depuis quinze ans, presque tous avaient été faits ou dictés par Paris. Dès là que l'initiative appartiendra désormais à la Cour romaine, il est temps de faire mieux. »

A cette époque, le meurtre de Mgr Darboy laissait vacant le siège métropolitain delà capitale. Il importait que son successeur fût un homme profondément attaché au Saint-Siège. Rome s'enpréocctipait. Un moment le bruit se répandit qtie M. Tliiers pensait à l'Évèque de Poitiers, pour lequel chacun savait son affectueuse estime. Mgr Pie ne fit que sourire des compliments

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prématurés que lui en adressa un prêtre de Paris. « Vous avez encore une candeur qui vous honore, lai ditil. Pour ma tranquillité, grâce à Dieu, je suis, plus encore que sous le régime napoléonien, un candidat impossible. » Il l'explique, puis il continue : Or, comme les années sont venues ajouter leur poids au poids des raisons provenant de mon inaptitude, j'aile bonheur de me sentir rivé à ce qui n'a cessé de faire l'objet de mes affections les plus vives, comme les plus raisonnées et les plus raisonnables. Ainsi que disait mon vieux maître de Chartres : « Monsieur, sachez que j'ai une ambition très prononcée, celle de rester ce que je suis. » Et comme personne ne me dispute cet avantage, je n ai point de mérite à cela. »

Lorsque Mgr Guibert fut promu à ce haut siège, Mgr Pie s'empressa den féliciter d'abord l'Eglise de Paris.Quant à l'archevêque lui-même, il ne le félicita que d'une seule chose : la chance du martyre que lui apportait sa résidence dans la capitale de l'émeute. Le nouvel élu y comptait : « Le martyre possible, répondit-il, on pourrait peut-être dire probable avec les cent mille communeux qui restent à Paris, ne saurait arrêter personne, moi moins qu'un autre ; car, à mon âge, on ne peut aspirer à un autre mérite. » Nous sera-t-il permis d'emprunter encore à une lettre suivante ces lignes si amicales pour l'Evêque de Poitiers : « Je profiterai de mon passage sur ce Siège de Paris pour resserrer les liens avec la sainte Eglise romaine. La peine de m' éloigner du tombeau de saint Martin est inexprimable; et, si vous me connaissez bien, vous croirez qu'un de mes plus vifs regrets sera aussi de m'éloigner de saint Hilaire et de son digne successeur. Vous viendrez me voir dans vos voyages à Paris, et vous m'apporterez force, consolation et lumière. »

Il s'agissait maintenant de la succession à l'archevê-

ché de Tours. Le Nonce informa Mgr Pie que M. Thiers pensait à lui : «Je l'aime beaucoup, avait-il dit, mais il est trop fougueux. Croyez-vous qu'il accepte? — Non probablement, avait répondu le Nonce ; mais c'est un témoignage d'estime et d'honneur que vous devez à son mérite. » Mgr Chigi avait bien jugé : Mgr Pie refusa ; il lui répondit le 9 août : « Il n'échappe point à Votre Excellence, Monseigneur, que mon désir et ma détermination personnelle de ne point quitter le siège de Poitiers ne pourraient être ébranlés par l'offre d'une translation à Tours. Qu'on ne m'allègue pas l'exemple du vénérable prélat qu'il s'agit de remplacer. Je comprends que la résistance de Mgr Guibert ait fléchi devant les instances parties de Versailles et de Rome. Aller à Paris, à l'heure présente, est un acte de dévouement et d'immolation : on entrevoit devant soi le bûcher ou l'échafaud. Et, déplus, il peut paraître que certains intérêts majeurs de l'Eglise sont là en jeu. Se sacrifier, en pareil cas, devient un devoir; reculer oj^iniâtrément pourrait être une lâcheté. Rien de semblable dans ce qui me concerne. Passer del'évêché de Poitiers à l'archevêché de Tours, c'est ce que la langue laïque appelle un avancement, c'està-dire, une augmentation de grade et de traitement. Si j'eusse été accessible à cette tentation, il y a quinze ans et plus que j'y aurais succombé. »

Mgr Pie faisait valoir, en vrai père, les avantages spirituels de Poitiers : « Et puis, le dirai-je? Quelque éminent que soit saint Martin, ce serait méconnaître saint Hilaire que de quitter son Eglise pour celle de son disciple. 11 n'y en a pas eu un exemple depuis quinze siècles.

« Ajoutez à cela les liens de tout genre, noués pendant un épiscopat de vingt-deux ans, des entreprises à achever, des œuvres à parfaire, des chances d'une succession inconnue à écarter, par-dessus tout

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les engagements contractés envers un clergé et un peuple qui m'ont été fidèles dans les jours les plus difficiles, et qui ont le droit d'attendre de moi une égale fidélité : Votre Excellence sentira qu'il y a là plus de raisons qu'il n'en faut pour que je me retranche derrière l'autorité et la protection des saints Canons qui interdisent, en règle générale, de quitter son Eglise pour une autre.

« A ce point de vue, non seulement ma conscience ne me permettrait pas, mais elle me commanderait de répondre : Uxorem duxi, habe nie excusatum. »

Une autre lettre disait : « Je compte, Monseigneur, sur votre amitié comme sur votre justice pour enrayer l'affaire, si elle paraissait devoir s'engager, et pour m'éviter l'ennui de résister à des désirs auxquels je ne pourrais me rendre. »

L'Evêque de Poitiers se rappelait que les grands évêques d'autrefois, comme les grands papes, avaient été tirés de l'ordre monastique ; et que c'était à cela, ainsi que Montalembert l'avait démontré, que l'Eglise avait dû ses plus beaux règnes et ses plus beaux siècles d'apostolat, de sainteté et de science. Mgr Pie se réjouit donc de voir l'Ordre bénédictin, qu'il aimait singulièrement, représenté comme autrefois dans l'épiscopat français, par la nomination du très révérend Père Dom Anselme Nouvel à 1 evêché de Quimper. Au contraire, levêque nommé, dans une lettre intime, lui confiait sa désolation « d'avoir à quitter le lieu de paix où il avait été si heureux », en s'écriant : « C'est un singulier phénomène de nos jours que celui d'un moine évêque ! » Mgr Pie lui fit, le 3 janvier 1872, cette belle et apostolique réponse : « Mon très révérend Père et Seigneur, Dieu vous a fait une grâce très grande en reprenant, par vous, possession de rOrdre monastique pour le recrutement de son épis copat en France. Ne doutez pas un seul moment que

telles aient été ses vues en vous faisant passer du grand -vicariat de Rennes par la Pierre-qui-Vire, pour aller àQnimper: ce qui n'est pas du tout le chemin direct, mais ce qui a été le chemin de la Providence. Votre ministère sera béni ; et votre costume noir, qui n'avait pas reparu chez nous depuis plus de cent ans sous les livrées de l'épiscopat, sera comme le signe sensible des grâces exceptionnelles attachées à votre bénédiction.

« Adieu, mon cher Père et Seigneur, je demanderai à saint Hilaire, et j'irai demander demain à saint Martin, dans le monastère d'où il a été violemment tiré comme vous pour être évêque, que ces deux grands saints vous investissent de leur double esprit épiscopal et monastique. »

Nous sommes donc dans l'année 1872. La france déclinait. Le pa ti catholique allait s'affaiblissant, dans 1 1 Chambre et ailleurs, par l'abdication qu'il avait faite de son autorité entre les mains de M. Thiers. Celui-ci l'exerçait dans cet esprit sceptique et indiffèrentiste qui avait déjà perdu tant de gouvernements, quoique sans hostilité marquée contre l'Église. Mais le conservatorisme était un faible rempart contre le radicalisme, qui de plus en plus poussait ses hommes et ses idées à l'assaut du pouvoir, pour la ruine de l'Eglise. La haina du sacerdoce allait devenir le mot d'ordre de cette campagne d'impiété. Mgr Pie en voyait le but. « C est Dieu qu'on visa en nous, sa foi, ses dogmes, sa lo', disait-il dans son Mandement pour le Carême de cette année, sur l'opposition faite au prêtre. On ne nous repousse pas comme hommes, on nous repousse comme prêtres et comme ministres de Dieu. » Et il disait qu'un peuple était bien gravement malade quand, dans sa frénésie, il repoussait ses médecins, en les injuriant.

Les mêmes idées de guérison et de relèvement na-

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tional inspirèrent le discours que Mgr Pie prononça, le dimanche 7 avril, dans la cathédrale de Tours, en l'honneur de la béatification de Jeanne- Marie de Maillé. C'était une sainte veuve du temps du roi Charles VI, qui, après la mort de son mari blessé à la bataille de Poitiers, avait édifié et étonné ce siècle malheureux et cette triste cour elle-même , par un héroïsme de charité, de sainteté et d'immolation dont Tours avait été le principal théâtre. Les fêtes célébrées dans cette ville furent splendides. Mgr Guibert, venu de Paris, y présida ; les évêques de Bourges, de Laval, du Mans, de Nantes, d'Angers et de Basilite in 'partibus avaient aussi répondu à l'invitation de Mgr Colet. Mgr Pie , ayant célébré la sainteté de Jeanne, la conjura de prier pour les pressants besoins de l'Église et de la France : Nunc ergo ora p7'o nobis^ quoniam mulier sancta es : c'était son texte, emprunté au livre de Judith. Il compara nos malheurs aux malheurs de la France du temps de Charles VI et des défaites de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt. Puis prenant, du haut de cette chaire, sa revanche des échecs subis par la cause de Rome, à la tribune française : « La France, déclara-t-il, la France, à l'heure présente, ne soufflée pas seulement de son mal intérieur, mais d'un autre mal plus grand encore dont elle a été la complice, et dont elle a été à tous égards la victime. Notre patrie n'est pas seulement démembrée, elle est décapitée. L'homme, a dit saint Paul, est la tête de la femme, et la tête de l'homme, c'est le Christ. Je dis pareillement : la France est la tête du monde chrétien, ce qui veut dire du monde entier ; mais la tête de la France, c'est le Christ et son représentant visible le Pontife romain. C'est pourquoi, en tombant du front de Pie IX, la couronne est tombée de notre propre front — »

S'adressant à la Bienheureuse : « Redites-nous, ô

Jeanne, la parole que vous avez dite jadis au prieur de la Chartreuse du Maine : Vous verrez la paix de l'Eglise. Demander, désirer la restauration temporelle de Rome, c'est demander du même coup la restauration de la patrie française ; car, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, la France appartient à cette constellation des peuples latins, à ce groupe et à ce système planétaire dont Rome est le soleil et le centre. Et tant que ce centre n'aura pas retrouvé son assiette, la France, troublée dans sa gravitation, égarée hors de son orbite, demeurera l'astre errant et incertain qui oscille dans l'espace. 11 en sera ainsi jusqu'au jour où le soleil, c'està-dire le Prince des apôtres, Soleid est apostolico, et la lune, c'est-à-dire la cour romaine, Lunâ ici est curiâ romanâ^ ne pouvant plus donner librement leur éclat, les étoiles les plus brillantes tomberont du ciel, et ce sera la fin. » C'est un auteur chartrain, Pierre de Celles, qui parle en ces termes.

On peut bien croire cependant que les hommes de foi et de bien qui siégeaient à l'Assemblée n'étaient pas sans faire effort pour relever le niveau moral et religieux de la France, en attendant qu'ils pussent faire davantage pour le Pape. Mais leurs moyens étaient faibles, et leur action amoindrie, sinon totalement neutralisée par des concessions ou des compromis jugés nécessaires avec des hommes et des idées qui les débordaient de toutes parts. C'était le sujet d'une très instructive correspondance de Mgr Pie avec un des hommes qu'il a le plus estimés et le plus aimés, M. Ernoul, qu'il avait vu grandir à Poitiers, et qui venait de conquérir une place distinguée au sein de cette assemblée, par une riche parole au service d'une grande conviction et d'un très beau caractère. Dans cette correspondance, profondément sympathique départ et d'autre, l'Évêque soutenait les principes, le député cherchait la pratique et l'application. Ils s'accordaient à la

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fin ; mais le résultat était petit et son bienfait durait peu, tant il avait fallu circonscrire le bien et ménager le mal qui gagnait chaque jour. M. Ernoul le sentait et s'en aflËLigeait, comme il l'écrivait fort spirituellement à l'Evêque de Poitiers : « Nous sommes sur un méchant radeau, et il y a des moments où je crois le sentir qui s'enfonce sous nos pieds. Quand on m'envoya ramer sur les galères de la nation, j'avais fait grande provision de résignation ; mais franchement elle s'épuise, et, à chaque coup de vent qui nous rejette en mer, je me désole un peu plus. »

Une loi discutée en juin 1872 donnait au prêtre catholique une place dans le Conseil d'administration des hospices. Mais, d'autre part, cette même loi, présentée par des catholiques, y plaçait à côté de lui le ministre protestant : ce fut le sujet des réclamations de l'Evêque de Poitiers au représentant de la Vienne. Mgr Pie avait raison de déclarer dans ses lettres que cette entrée officielle du Protestantisme dans nos hôpitaux fondés et soutenus par la charité catholique, accordée par une Chambre qui est assurément reKgieusedans sa majorité, n'était guère conforme aux principes de l'Eglise. Mais n'y avait-il pas là 'une de ces nécessités qu'il faut savoir subir, en vue du plus grand bien ? Quand l'Evêque accusait « ces pêle-mêle adultères introduits à plaisir et avec aggravation dans notre organisation sociale », ne courait-il pas le risque de quelque exagération, dans la forme du moins ? Lui-même s'en avise : « Pardonnez-moi, reprend-il, cet épanchement qui a coulé de ma plume, et où toutes les expressions ne se trouvent pas sans doute pesées comme il faudrait. Que Dieu vous assiste et qu'il nous protège tous contre nous-mêmes ! » M. Ernoul lui répondit « qu'il fallait bien se contenter de la loi la moins mauvaise, sans la croire parfaite ; qu'on avait eu assez de mal à faire pénétrer un élément religieux

quelconque dans les Commissions administratives ; et que si les pasteurs protestants y obtenaient une place exceptionnellement, c'était en vertu d'un principe général dont on ne devait pas se dessaisir v>. ^lais c'était précisément ce principe égalitaire qui offensait l'orthodoxie rigoureuse de Mgr Pie.

Au mois de juillet, une autre question plus grave que la première ramena les mêmes explications sur un objet différent : c'était de linstruction publique qu'il s'agissait cette fois. Du fond ténébreux des sociétés secrètes, un mot d'ordre était parti ; et partout, -en Prusse, en Autriche, en Bavière comme en France, en Belgique comme en Italie, en Amérique comme en Angleterre, on s''était mis à réclamer l'enseignement laïque, séculier, non confessionnel: autant d'expressions qui toutes signifiaient l'enseignement athée ou déiste. Un projet de loi dans ce sens était présenté par M. Jules Simon. M. Ernoul, avant de le combattre par la présentation dun contre-projet sagement libéral, demanda à Mgr Pie de l'assister de ses lumières : « J'aurais un grand désir de vous soumettre mes -idées , lui écrivit-il dès le 29 avril, et, dans une matière si importante, de rencontrer, sinon le bien absolu, du moins de réaliser tout le bien^ possible. » L'Evêque ne demanda rien de plus : « Si vous écartez le mal, et si vous obtenez une certaine mesure du bien, sans que les principes fondamentaux soient violés, vous aurez fait une œuvre que la constitution actuelle du pays ne permettait pas d'espérer. »

Nommé, au mois de juillet, rapporteur de la loi, -M. Ernoul en eût fait la meilleure loi sur Ten- -seignement que nous ayons eue dans ce siècle, s'il ne 5'était heurté à ce que lui-même appelait, « toutes les forces révolutionnaires concentrées sur ce champ de bataille ». Il demandait donc à rencontre « la concentration de toutes les forces catholiques ». Il consulta

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rÉvêque sur certains points délicats, relatifs à l'admission des membres des cultes dissidents dans les Conseils de l'enseignement à tous les degrés. Mgr Pie encore une fois affirma les principes ; hors de là, « la loi serait de celles que l'Eglise accepte, dont elle profite même, mais qu'elle n'acclame pas ». Son dernier mot était : « Mon cher ami, j'accorde que tout mandat politique, à Theure qu'il est, exige énormément de résignation et d'abnégation. Mais vous êtes heureusement de ceux qui ne se sont pas abusés sur la nature de la mission qu'ils acceptaient. Et , devant les hommes sensés comme devant Dieu, ce n'est pas un petit mérite de faire ce qui est possible, dans une situation où si peu de bien est possible. »

• Eclairer l'opinion publique par des mandements et l'enseignement de la chaire chrétienne ; inspirer les conseils publics par sa correspondance, c'était agir en évêque et apporter le plus puissant des concours à la restauration catholique de la France. On en demanda un autre à l'Evêque de Poitiers. M. Keller lui écrivait : « Le sort de la France dépend des solutions chrétiennes que vous incliquez depuis longtemps, mais dont les meilleurs mêmes ne veulent pas entendre parler. » Ce fut en conséquence de cette conviction que, dans le même mois de juillet 1872, le Morbihan lui olfrit une seconde fois la place laissée vacante à l'Assemblée par la démission du général Trochu. Mgr Pie refusa de nouveau. «Je suis très touché de votre lettre, répondit-il, le 10, au Comité de Vannes ; mais il ne peut entrer dans ma pensée d'accepter le mandat dont il s'agit. Mon immense diocèse m'impose des devoirs incompatibles avec ceux de député et de législateur. Et, en outre, j'avoue humblement n'avoir pas assez d'abnégation pour me résigner à faire partie de ce Parlement , lun des plus honnêtes, mais le plus impuissant qui ait figuré dans notre histoire. »

A la vue de cette impuissance, et sans récriminer, les catholiques virent bien qu'ils ne pouvaient plus compter que sur eux-mêmes et sur Dieu. Une noble inspiration naquit au cœur d'un homme que Mgr Pie devait beaucoup aimer. Un jeune officier de cavalerie, aide de camp du général de Ladmirault, gouverneur de Paris, M. le comte Albert de Mun, témoin del'efFroyable haine existante entre les riches et les pauvres, les patrons et les ouvriers, les propriétaires et les prolétaires, et épouvanté de l'explosion que cette haine venait de faire dans les horreurs de la Commune, avait conçu le généreux dessein de rapprocher toutes ces classes sur le terrain à la fois social et religieux, par la création de ce qui fut appelé les Cercles d'ouvriers. De même qu'il en était l'âme, il en était l'organe par sa grande parole. Déjà, l'année précédente, septembre 1871, le congrès de Nevers avait groupé les patronages et les Cercles autour d'un Bureau central établi à Paris, et les avait coaUsés,avec la dénomination d' Union des Associations catholiques ouvrières, sous la présidence de Mgr de Ségur et sous Timpulsion du soldat orateur que nous venons de nommer. En cette année 1872, le Congrès devait tenir sa réunion à Poitiers. Le nom de Mgr Pie n'avait pas été étranger à la préférence donnée à cette ville, car on savait que là on aurait, sur le fond de ces questions et de ces œuvres, une parole autorisée, la vraie parole de l'Eglise.

D'ailleurs Poitiers était déjà entré dans ce mouvement. Là le Congrès devait s'inaugurer par la bénédiction d'une nouvelle maison destinée au Patronage de cette ville et à un Cercle catholique, sous le nom collectif d'Œuvre de Notre-Dame des Dunes. Assise, comme l'indique ce nom, surleflancdes coteaux abrupts qui entourent Poitiers, en face de la cathédrale et de Sainte-Radegonde, embrassant du regard toute la ville dressée en amphithéâtre, avec ses monuments

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et ses églises, Notre-Dame des Dunes est là comme sur un trône d'où elle bénit ses enfants.

Ce fut le 25 août que se célébra cette fête. M. le comte de Mun parla éloquemment, et jeta dans cet auditoire le cri de la croisade, avec des accents enflammés par l'enthousiasme de la croix. Vint alors le tour de Mgr Pie. Il se défendit de faire des compliments, et avec quelle bonne grâce! «Grand Dieu! s'écria-t-il, nous avons bien autre chose à faire à cette heure. Je ne prononcerai même qu'avec beaucoup de timidité le mot de remerciement. Parmi les très honorables personnes qui nous entourent, il n'en est aucune qui n'aitla conscience de s'être grandie, honorée même, en venant entendre une telle parole et assister à une telle réunion. » L'Evêque complimenta et remercia seulement la classe ouvrière de Poitiers. « C'était, avouait-il, une faiblesse de son cœur pastoral pour cette population qui n'avait pas cédé aux suggestions du jour » ; pour cet te ville dont il disait : « La ville de Poitiers est la capitale religieuse d'un pays granitique. Les âmes sinon les pierres y sont de granit; elles ont été à l'épreuve des plus rudes attaques». « Ce matin, ajouta-t-il, M. le comte de Mun a été frappé à la vue de nos églises, de nos clochers, de nos établissements religieux, de nos nombreux sanctuaires, lien est un dans lequel il n'a pas encore pénétré, aveclequelil n'a pas fait connaissance, je veuxdire le sanctuaire domestique. Voilà le vrai sanctuaire qui peuple tous les autres et qui les sanctifie, en même temps qu'il est sanctifié par eux. »

Le Congrès s'ouvrit le lendemain par une messe célébrée dans la chapelle du Séminaire, par Mgr de Poitiers. Il y fit l'homélie devant une assemblée qui comptait quarante-trois représentants des évêques, et un grand nombre de magistrats, de militaires, de publicistes, d'économistes, et surtout d'hommes de bonnes Œuvres, venus de toute la France.

Le Congrès fut le plus magnifique comme le plus important de ceux qui se tinrent dans cette période de formation. On y résolut l'institution des Comités diocèsains\ on y organisa une Revue des associations catholiques ouvrières'^ on y proposaet provoqua la création, dans les grands séminaires, d'associations de prière et détude, pour traiter devant Dieu ces questions pratiques, et préparer ainsi aux villes et aux campagnes des directeurs d'œuvres.

Mgr Pie voulut, à la clôture des travaux, en dire son contentement et son espoir. Il insista pour que l' Union s'établît fortement dans la vérité comme dans la charité. Il rappela l'histoire des Juifs après la captivité, le second temple, le grand pontificat d'Onias, les combats des Machabées. C'était notre propre histoire après la Révolution. Enfin aux Machabées de notre âge il recommanda de ne pas pactiser, eux non plus, avec les ennemis de la Loi : Rogabat eos{Machabœus) ne hosUbus reconcUiareniur. La rédemption du peuple de Dieu était à ce prix.

Ce Congrès des Cercles d'ouvriers ne doit pas être séparé des paroles que, peu de mois après, l'Evêque adressait aux ouvriers de la fraîche vallée de la Gartempe,àMontmorillon, dont il était venu bénir l'usine et les fourneaux. Inspiré par l'Ecriture, il glorifia l'industrie de ces vaillants travailleurs, les mettant en garde contre l'agitation politique et les révolutions. Enfin il les félicita du voisinage de son petit séminaire de Montmorillon, où ils pourraient envoyer ceux de leurs enfants qui se sentiraient poussés vers de plus hautes destinées : « Mes Frères, c'est d'un atelier que le Grand-Prêtre, le suprême sacrificateur Jésus est passé au Cénacle et au Calvaire. Longtemps avant que les codes politiques eussent édicté l'admissibilité de tous les citoyens à toutes les charges de l'Etat, l'Eglise, qui, nonobstant le caractère essentiellement monarchique de

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sa Constitution divine, est néanmoins, dans* un sens très vrai, la plus haute, la plus pure, la plus libérale de toutes les démocraties, tint toujours ouverts à tous ses enfants les abords de la science sacrée ou même profane ; et elle ne ferma jamais à personne l'accès d'aucune de ses dignités. » Dans le rapprochement du laboratoire de la vallée et du séminaire de la colline, Mgr Pie saluait « la jonction salutaire de la matière et de l'esprit, des travaux du corps et de ceux de l'inteUigence, des intérêts du temps et de ceux de l'éternité ».

Il y avait une œuvre plus importante encore, pour la restauration de la France chrétienne, que l'association religieuse des classes ouvrières, c'était l'institution sacerdotale du clergé. Il fallait premièrement le prémunir contre le scandale que venait de donner, par son mariage et la Lettre sacrilège qui la proclamait, le moine malheureux dont il avait précédemment pleuré l'apostasie. Profitant de la retraite de 1872, l'Evêque, si compatissant naguère, se répandit cette fois en de brûlantes invectives, car le déserteur est devenu le séducteur de ses frères : *< Le malheureux ! s ecrie-t-il. Il avait eu l'insigne honneur d'occuper, pendant une longue série d'années, ce que lui-même appelle la glorieuse chaire de Notre Dame de Paris. Or, comme si ce n'était pas assez, pour cette glorieuse Eglise de Paris, d'avoir eu son archevêque assassiné par ses propres diocésains, voici que lui, l'orateur des Conférences de Notre-Dame ajoute un opprobre plus grand aux opprobres du passé. » L'Evêque flétrit ce que ce prêtre infidèle vient d'écrire contre le célibat ecclésiastique ; il fulmine les sentences de l'Eghse contre le parjure ; mais surtout il s'indigne contre le tentateur de ses frères : « Cette provocation, se demande-t-il, ne va-t-elle pas troubler des âmes plus faibles jusqu'ici que perverses? Qui me garantit qu'aucun de mes frères, au fond de sa

demeure solitaire, ne se trouvera pas surpris, dans une heure d'agitation orageuse, par cette tentation venue du dehors, et ne se laissera emporter à des écarts qui feraient le malheur et le désespoir du reste de sa vie ? J'entends Jésus-Christ me dire : Celui qui aura scandalisé un de ces petits qui croient en moi, mieux vaut pour lui qu'une meule lui soit attachée au cou et qu'il soit jeté au fond de la mer. Eh bien ! cela est accompli ! Ce prêtre, ce religieux, désormais rivé à une femme, il a la meule au cou, il est coulé à fond . Grand exemple et grande leçon ! Voilà, Messieurs, où conduit l'indiscipline de l'esprit au regard de l'Eglise. »

11 fallau en second lieu surélever le clergé dans la science de Dieu, par le progrès des étudies ecclésiastiques. On comii'iençait à espérer que la majorité catholique de l'Assemblée, quoique s'afFaiblissant et diminuant chaque jour, garderait encore assez d'autorité pour voter une loi sur l'Enseignement supérieur qui permît l'établissement de Facultés libres. L'Evêque se proposait d'en profiter pour l'avancement de la Théologie ; mais^ en attendant qu'il pût songer pratiquement à créer une Faculté, il commençait àen recruter les futurs ouvriers, comme il l'annonçait le 21 septembre à Mgr du Mans : « Voici que le R. P. Schrader, du Collège roînain, nous arrive, pour commencer, au grand Séminaire, un grand cours de théologie dogmatique. Ce cours ouvrira vers la mi-octobre Nous avons à lui donner pour auditeurs une quinzaine de bacheliers, ayant fait les trois années du cours élémentaire ; quelques jeunes prêtres de la ville suivront le même cours. C'est une prise de possession secrète de la future Faculté, comme vous voyez. » Elle ne devait pas tarder à s'étabhr au grand jour.

Ce qui amenait en France le savant professeur que nous venons de nommer, c'était la persécutiori que le

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gouvernement italien, maintenant maître de Rome, y faisait peser sur tous les Ordres religieux, et sur les Jésuites en particulier. Déjà, dans son Synode de 1872, TEvêque avait fait porter un Décret pour protester contre « le projet de suppression des Ordres religieux, et spécialement des généralats de ces Ordres, dans la ville de Rome ». Il fit mieux; il résolut d'enrichir son Eglise de ces épaves opimes, et de les faire entrer parmi les plus précieux matériaux de son édifice de restauration chrétienne. « Nous nous ferons honneur, avait-il déclaré dans le même Synode, de donner un asile à ceux que d'abominables lois forceraient de s'expatrier du sol italien. »

Les Chanoines réguliers de Latran furent les premiers à bénéficier de ces offres, par leur établissement à Notre-Dame de Beauchêne.

Dès 1866, se trouvant à Rome pour le centenaire du martyre de saint Pierre, Mgr Pie avait sollicité du Pape des faveurs spéciales en faveur de Beauchêne ■ quïl venait d'acquérir. Beauchêne, à une demi-lieue de Cerisay, dans les Deux-Sèvres, avait une très ancienne chapelle de pèlerinage, dont l'histoire remontait aux siècles des croisades. Bien des fois M"^^ la marquise de Larochejaquelein avait raconté à Mgr Pie en queUe dévotion était tenu ce sanctuaire, pendant l'héroïque et chrétienne résistance de la Vendée. « Désireuse de pourvoir à la conservation de ce lieu sacré, dont le domaine de Puyguyon échu aux Lescure l'avait mise en possession, la noble femme avait par testament chargé son petit-fils d'en remettre la propriété aux mains de l'Évéque de Poitiers. » Ainsi, l'édifice religieux, rendu à sa destination, avait bientôt retrouvé sa renommée d'autrefois. Le dimanche, 9 septembre 1866, Mgr Pie était allé y consacrer un autel, et y imploi-erla toute-puissante Mère de Dieu, « afin qu'elle fit éclater sa protection sur l'Eglise et sur le

Pontificat romain , alors à la veille dïine crise extrême » . Cet autel était dédié à Notre-Dame des Douleurs, vocable spécialement cheràTEvêque de Poitiers.

C'est là que, durant le Concile, Mgr de Poitiers avait plusieurs fois pressé les Chanoines réguliers de Saint-Jean de Latran de venir chercher asile contre la proscription dont ils étaient menacés. Dans cet espoir, il commença la construction d'une maison canoniale, à r usage de ces Pères ; la guerre épuisa les ressources et arrêta les travaux. Ils reprirent après la paix. En septembre 1872,rétablisS'^ment était prêt. Le saint lieu était restauré, embelli, orné de verrières, meublé d'autels sculptés. Les Chanoines réguUers y reprirent la place du dernier chapelain, tombé, en 93, sous les l3alles des Bleus. Pie IX avait dit à l'Évêque : « Que Dieu bénisse votre entreprise et qu'il fasse que ce petit troupeau devienne un grand bercail ! »

Donc, le 28 septembre, l'Evêque se rendit à Beauchène, avec le R. P. Santini, Prieur élu de la maison romaine de Saint-Pierre-ès-liens, et le P. Joseph Mariani, Prieur désigné de la fondation poitevine. Un acte fut dressé qui mettait les religieux en jouissance du sanctuaire et de ses dépendances. Le lendemain, Mgr Pie dit la Messe et prêcha. Il donna la bienvenue à ses auxiliaires ; il remercia les bienfaiteurs, et spécialement la famille de Larochejaquelein ; enfin, avec Yves de Chartres, il dit ses regrets de ne pouvoir partager la vie de ces hommes de Dieu, qui lui étaient donnés delà main du Pape lui-même. Ce serait pour lui un petit coin de l'Italie et de Rome que cette vallée de Beauchêne. On devine quelle peinture le pinceau de Mgr Pie sut placer dans ce cadre.

Parmi ces fils adoptifs se trouvait un jeune religieux dont le nom avait été un signe de contradiction pour la Papauté, dans l'univers entier. Le jeune PèreMortara, sous le nom de Pio, faisait partie de la colonie ita-

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lienne de Beauchêne. Pie IX, qui l'aimait, avait désiré qu'il s'éloignât de Rome, depuis roccupation de cette capitale par les révolutionnaires. Mgr Pie, héritier de cette affection, lui conféra, le 30 août, les deux derniers Ordres mineurs, et le lendemain l'Ordre sacré du sous-diaconat, dans la chapelle de Saint-Martin, en lui souhaitant de pouvoir, lui aussi, comme Martin, convertir sa famille à la religion de Jésus-Christ. L'Evêque l'avait adopté : « Croyez, mon cher Père, lui écrivait-t-il, que le bon Dieu m'a donné pour vous des sentiments qui me permettent de vous appeler aussi mon fils. » Nous trouvons, en effet, dans cette correspondance, des traits de délicatesse et des attentions de charité, qui sont bien celles d'un père. Un Bref de Pie IX à Mgr Pie, daté du 7 novembre, le remercia de l'accueil fait à tous les exilés, et à celui-là en particulier : «Nous sommes spécialement heureux, y est-il dit, de voir au nombre de ces religieux ce jeune homme que nous avons arraché du péril, au prix de tant de soins et de peines. Ces peines, nous nous en trouvons déjà récompensé, soit par son amour et sa piété filiale envers nous, soit par son progrès dans les sciences sacrées.... » C'était un lien de plus, et un hen de cœur, entre Mgr Pie et le Pape.

Nous avons déjà vu que le devoir de procurer des élections épiscopales selon le plus pur esprit ecclésiastique était mis par l'Evêque en première ligne des services à rendre à l'Eglise de France. L'appui qu'il prêta à la nomination de Mgr de la Bouillerie, évêque de Carcassonne, comme coadjuteur de l'archevêque de Bordeaux, le fit bientôt voir à l'œuvre,

Ce fut au mois de mai 1872 que son vénéré métropohtain lui donna communication d'une lettre qu'il adressait au Saint-Père, pour lui demander ce digne collaborateur et successeur futur. L'Archevêque ajoutait pour Mgr de Poitiers : « Cher Seigneur, le pre-

mier de mes bien-aimés collègues auxquels j'avais songé était votre personne dont les sentiments ont toujours été si parfaits pour moi. Vous aviez au-delà de tout ce qu'il fallait pour réparer mes défaillances et opérer un immense bien dans un archidiocèse où vous êtes si apprécié. Mais, d'une part, une résolution que je savais irrévocable de mourir au sein de votre famille diocésaine, d'autre part l'importance de votre siège et les soins à donner à une bonne mère qui ne vit que pour son admirable fils, m'auraient fait échouer dans mes propositions. J'ai reçu l'adhésion de Mgr de Carcassonne, et j'ai envoyé toutes les pièces au Nonce dont je n'ai pas encore la réponse. »

La réponse de TEvêque de Poiiiers est dictée par un grand cœur : « Mon profond attachement pour Votre Eminence, écrivit-il le 26^ ne m'avait point préparé à la pensée d'une pareille nécessité. Peu de diocèses ont été gouvernés et visités aussi activement que celui de Bordeaux pendant plus d'un tiers de siècle. Vous pouviez et deviez suffire longtemps à ses besoins. Si la vieillesse impose quelque relâche à quelques parties du ministère, d'autres avantages offrent une compensation, que l'Eglise, très sage appréciatrice des choses, considère comme préférable aux abdications anticipées ».

Il se hâtait d'ajouter ; « Votre conscience en a jugé autrement par une délicatesse qui ne m'étonne point. Pour ma part, je sais un gré infini au Père de notre grande et commune famille de n'avoir pas permis que, de votre vivant, un autre que vous vînt se placer entre lui et moi. Je m'honore, depuis vingt-trois ans, de vous devoir hommage et respect comme à mon supérieur immédiat, et vous me permettrez d'y joindre un dévouement et une afîection qui comptent parmi les meilleurs et les plus vifs sentiments de mon âme. Le temps, en faisant de moi l'aîné de vos comprovin-

l'œuvre du relèvement religieux. 471

ciaux, m'avait uni à votre personne par des liens qui me donnaient la première place auprès de vous. J'ose dire que mon coeur m'en rapprochait encore plus. Cette place, vous me la conserverez dans votre confiance , encore bien qu'un autre titre vienne vous associer désormais un second vous-même dont je ne

serai point jaloux. » ...

Le reste de la lettre disait: « J ignore si je suis destiné à vous survivre; mais je m'empresse de vous dire que l'homme de votre choix est lun des éveques auquel il me sera le plus facile de rendre dès à présent hommage, comme au chef futur de notre belle

province. . ,,,.

« Je suis touché et je vous remercie de la délicatesse qui vous a détourné de me faire à moi-même une ouverture à laquelle il ne m'eût pas été possible d'accéder, pour les raisons mêmes que vous exprimez. « Maintenant c'est aux anges de nos Eglises a conduire au terme voulu de Dieu cette délicate négociation. Usez même de moi pour aplamr les obstacles, s'il en surgitetquej'ypuisse quelque chose. >>

Il s'y employa beaucoup, soit auprès de M. ihiers, soit auprès de M. Jules Simon, auquel il écrivait encore le 4 décembre : « Etant données la largeur d'idées et limpartialité qui ont présidé jusquici aux choix de M. le Ministre, j'ose dire que le gouvernement et M. le Président de la République n'ont qu a ^a^ner, dans l'esprit de tout ce qu'il y a encore d'hommes religieux en France et ailleurs, à ce que des choix si satisfaisants ne tardent point a figurer -aux actes officiels. » Trois jours après M. Jules Simon mandait de sa propre mam à Mgr Pie que la nomination de Mgr de la Bouillerie venait d être signée, sur son instance pressante, et il se confondait en assurances de dévouement envers le Prélat dont le nom était plus haut que jamais.

472 lp: cardinal pie.

L'évêque de Carcassonne, tout en remerciant son collègue, se plaignait à lui de la charge dont on l'accablait : « Le moment où vont se briser les liens qui m'unissaient à mon diocèse, lui écrivait-il, est aussi pour moi celui d'un vrai brisement de cœur. 11 faut que je m"( nracine dans la pensée de Taccomplissement de la volonté de Dieu, et dans l'espoir de faire un peu de bien là où la Providence m'envoie. Votre si aimable et si puissante intervention n'a pas cessé d'être pour moi, en cette grave circonstance , une lumière et une force. Je sollicite encore l'une et l'autre, Monseigneur. »

Dans ce même temps, Mgr Cousseau donnait sa démission de son siège épiscopal, et s'en remettait à Mgr Pie du choix de son successeur. Huit mois de vie commune à Rome avaient resserré encore le lien de leur amitié ; mais l'heure de la retraite avait sonné pour lEvêque d'Angoulême. Un tremblement nerveux agitait tous ses membres : Tremens factus sum ego, disait-il déjà à son ami, durant leurs promenades dans la campagne romaine. Bientôt il lui fut impossible même d'écrire une lettre. « Jàm delihor^ écrit-il à son cher seigneur. Priez pour moi. Je suis partagé entre la terreur et l'admiration de ces justes jugements de Dieu, et je réclame sa miséricorde pour moi et les autres. »

Les lettres de Mgr Pie sont remplies de sa fraternelle et pieuse compassion envers ce frère de vingt années, que sa pieuse résignation lui rendait encore plus cher. Le 24 août 1872, le vénérable infirme annonça qu'il venait de prendre la grande détermination. « Mon cher Seigneur et ami, depuis notre dernière entrevue, mes infirmités se sont encore aggravées. C'est unepénitence bien faible pour mes péchés, mais bien forte pour ma faiblesse. Priez pour moi avec une nouvelle ferveur. J'ai profité d'un petit séjour de Mgr d'Alger à

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Angoulême et de son départ pour Rome pour écrire au Saint-Père et soumettre à l'agrément de Sa Sainteté mon projet de démission. Sitôt que j'aurai reçu un mot du Saint-Père, je recourrai de nouveau à votre bonne amitié pour assurer, de concert avec le Nonce, le choix d'un bon successeur. C'est auprès de vous que j'irai chercher l'humble domicile qui me servira de retraite pour mes derniers jours. Ce tombeau anticipé me fera moins de peur , rapproché de saint Hilaire et de la demeure de son cher successeur. »

L'ami lui ouvrit ses bras, et se mit à son service. Il se rendit à Paris pour demander au ministre de lui donner un canonicat de Saint-Denis. L'infirme était ému de cette active sollicitude. Devenu de plus en plus souffrant et impuissant, réduit à passer les nuits en promenades dans sa chambrr», il lui faisait écrire encore : « De toute ma littérature grecque, il ne me reste plus que le Kyrie eleison!... Priez Dieu que sa grâce me soutienne et me console! C'en est déjà une première garantie pour moi que la constance et la fidélité de votre amitié. J'en suis touché de reconnaissance plus que je ne saurais dire. » Mgr Pie répondait : « Cher ami, venez à nous. J'ai grand espoir que vous trouverez près de nous, avec le calme physique, des années qui nous seront précieuses à tous, et qui porteront leurs fruits pour vous devant Dieu. Je vous fais mes vœux les plus tendres. »

Mgr Cousseau fut donc nommé chanoine de Saint- Denis; et nous le verrons bientôt s'installer, à Poitiers, dans sa modeste maison de la rue du Gervis- Vert. Mgr Pie aurait voulu lui procurer un asile dans le grand Séminaire qu'il avait dirigé. Le malade préféra son étroite solitude. « J'y aurai plus d'espace quil ne m'en faut, fit-il savoir à son ami. Mais j'y serai près de vous, et j'attends de ce voisinage les consolations les plus précieuses. »

Presque dans le même temps, Mgr Foulqiiier, évêqiie de Mende, écrivait à Mgr Pie une lettre d'une pareille édification : « Mon état toujours souffrant, que j'ai exposé au Saint-Père, l'a décidé à condescendre à un désir inspiré par la crainte de gâter de plus en plus l'œuvre du bon Dieu, et de tenir dans ce cher diocèse la place d'un de ces jeunes évêques pleins de force et de vigueur, comme la Providence céleste, plus que les hommes, nous en donne en ce moment. Veuillez, Monseigneur, lui en demander un de ceux-là, et des meilleurs, pour le bien-aimé diocèse de Mende. »

Le remplacement de ces dignes évêques fut le sujet d'une correspondance confidentielle, très suivie, entre le Nonce et TEvêque de Poitiers. Les lettres fort nombreuses de Mgr Chigi, durant toutes ces années, sur les nominations à faire ou à ne pas faire, sont d'un très vif intérêt. Disons seulement qu'au mois de décembre, le Journal officiel publia la nomination de Mgr Sébaux à l'évêché d'Angoulême, de Mgr Saivet à levêché de Mende, de Mgr de la Bouillerie à la coadjutorerie de Bordeaux. C'étaient les trois candidats recommandés et appuyés par Mgr de Poitiers. Le vieil évêque de Mende le remercia d'avoir fait choix de « celui que la Providence avait destiné, dans son infinie bonté, à lui succéder à Mende, c'est-à-dire à réparer ses fautes et à combler les lacunes sans doute bien nombreuses de son épiscopat ». — « Nous en avons béni le Seigneur, ajoutait-il, et je ne puis que bien augurer de l'avenir d'un diocèse qui m'est si cher et qui est aussi, je crois, cher au Cœur de Jésus. Je le quitte à regret, mais pour son bien et parce que je l'aime, en le laissant en des mains plus dignes et plus sûres que les miennes. Je le recommande aux prières de Votre Grandeur. »

De telles dispositions de la part du pouvoir méritaient la reconnaissance d'un ami de l'Eglise.

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Mgr Pie avait combattu M. Jules Simon comme philosophe ; il le remercia, comme ministre, de ces actes de déférence envers le Souverain Pontife. « Vous mepermettrez, lui écrivait-il le 21 décembre, de vous féliciter et de vous remercier, pour ma part, des heureux choix qui viennent d'être insérés au Journal officiel. C'est une grâce de Dieu et c'est un titre à ses bénédictions, pour tout le cours de la vie, d'avoir été employé à servir, en matière si délicate, les intérêts sacrés de son Eglise. Les hommes sont aisément oublieux et même ingrats ; Dieu ne perd point la mémoire des actes profitables à la cause religieuse. Je n'omettrai point, quand il me sera possible d'aller à Paris, d'exprimer ces sentiments à M. le Président dela République. »

Un service d'un autre genre était demandé par Rome au gouvernement français. C'était une intervention diplomatique quelconque en faveur des Ordres religieux, spoliés ou expulsés delà ville sainte. A la suite de Pie IX, les évêques italiens avaient élevé contre ces violences une protestation que Mgr Pie proposait à l'imitation des évêques de France : « Leconcert dans lequel ils agissent nous servira d'exemple, et le jour où nous nous trouverions en présence des mêmes épreuves et des mêmes besoins, nous n'hésiterions pas à nous grouper autour de nos chefs des provinces ecclésiastiques, pour aviser en commun aux nécessités des temps, selon la recommandation du Pontife romain. »

En attendant, le 13 janvier 1873, il écrivit à M. Thiers une Lettre où il réclamait le maintien àRom.e des congrégations religieuses, comme une conséquence de la loi des garanties votée par l'Italie. Il allait plus loin, il disait qu'il n'y aurait de garanties sérieuses pour le Pape que dans la restauration de sa souveraineté temporelle. M. Thiers avait dit jadis: «Pour la papauté^

il n'y a d'indépendance que dans la souveraineté ». Mgr Pie le lui rappelait, en ajoutant : « J'aime à me souvenir que les précieuses relations qu'il m'a été donné de nouer avec M. le Président actuel de la République française datent de cette mémorable époque. J'ai donc la confiance que, ne pouvant remédier présentement à tout le mal qui a été fait, il s'emploiera énergiquement à obtenir le maintien des Ordres religieux et de leurs maisons généralices à Rome. Il voudra en particulier que le Général du Gesu et le Collège romain, qui sont essentiellement des maisons internationales, ne soient point détournées de leur fin. Je le demande pour ma part en qualité d Evêque français, ayant plus de vingt de mes prêtres dans la Compagnie de Jésus, et n'ayant jamais cessé, depuis plus de quinze ans, d'entretenir dans nos établissements français de Rome plusieurs élèves ecclésiastiques qui suivent les cours et prennent les grades du Collège romain. »

Le gouvernement de M. Tliiers n'en était pas encore à prendre en main la protection de la cause catholique et surtout monastique. Mgr Pie avait combattu pour l'honneur plus que pour la victoire : ce n'était guère de ce côté qu'il attendait le salut.

Une allocution du Pape aux Cardinaux, le 23 décembre 1872, sur le même sujet, fournit à l'Evêque de Poitiers un beau thème d'instruction pour son mandement du carême de 1873. 11 admirait dans Pie IX « l'homme qui disait chaque jour le mot de chaque chose, seule figure vraiment royale d'une époque où la majesté du trône n'aura guère été sauvegardée que par la grandeur d'âme et la noblesse des princes détrônés». Enfin, avec la Sagesse, comparant les justes aux impies un moment triomphants : « Ceux-ci, dit-il, finiront par tomber sans honneur, et leur chute sera suivie d'une mort qui les plongera en un oubli éternel : Et erunt post hœc decidentes sine hono-

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