CHAPITRE IV
LA POLITIQUE SACREE. — PROJET DE RESTAURATION MONAR- CHIQUE. — l'ÉVÈQUE a ROME. — PLAN U'UNE MONARCHIE CHRÉTIENNE. — LE POUVOIR FORT ET TEMPÉRÉ. — L'ÉGLISE ET L'ÉT.\T. — ROME EN PRIÈRE. — VISITE A FEBNEY, COR- RESPONDANCE ROYALE. — l'homélie DE PAQUES. — LE PÈLE- RINAGE N.^TIONAL DE CH.A.RTRES. — AVERTISSEMENTS ET PRIÈRES. — LE DRAPEAU. — LA SOLUTION ROYALE. — ESPÉRANCE ET PRIÈRE. — LE XXIV« ANNIVERSAIRE EPIS- GOPAL.
En commençant ce chapitre, nous devons prévenir le lecteur que nous changeons de terrain. Ce n'est plus de l'éternelle vérité qu'il s'agit, de la vérité religieuse, absolue, immuable, mais des vérités contingentes et relatives de la politique humaine, livrées, comme ce monde lui-même, à la dispute des hommes. Nous ne saurions donc confondre dans un intérêt égal, ni placer sur le même rang de nos convictions les choses qui regardent l'Eglise et celles qui regardent rj:^tat, particulièrement en ce siècle de crise et de transformations. Tandis que les premières sont du domaine de la foi, inviolable, sacré, les secondes sont du domaine plus libre de ces opinions auxquelles tout chrétien reste le maître de donner son assentiment ou de le refuser, en avant le
devoir toutefois de le subordonner aux lois de la justice et au suprême intérêt du salut temporel et spirituel des âmes et des sociétés.
C'est, comme nous l'avons vu et comme nous allons le voir, à ce point de vue que se plaça, dans ces questions complexes, l'homme de l'Eglise dont nous écrivons l'histoire. On lit dans une de ses notes : « Quel est donc le chauvinisme qui jamais pourrait m'obliger à faire des vœux pour une cause politique qui tournerait au désavantage de l'Eglise ? 0 Dieu, dirai-je avec saint Augustin, c'est vous qui êtes mon roi, mon parti, mon intérêt, mon honneur, mon fojer, ma patrie, ma vie : Tu es r ex meus, causa tnea^ y es mea^ honor meus, domus mea^ patria mea^ vita mea. » La politique de Mgr Pie ne fut jamais que de la politique sacrée.
Du sein des nuages amoncelés autour de l'Assemblée, l'aube de meilleurs jours commençait à blanchir l'horizon politique. Un mouvement royaliste se propageait dans les esprits, gagnant de proche en proche, surtout depuis le voyage de M. le Comte de Chambord à Anvers et les manifestes royaux qui Tavaient suivi. C'étaient, par-dessus tout, des manifestes chrétiens, et l'on savait que le prince qui les signait était, par son caractère, son passé, sa conduite, le plus sûr garant de leur sincérité. Aussi l'Evêque de Poitiers, et avec lui la plus grande partie des catholiques, entrevoyaient-ils dans le règne de ce fils de saint Louis, l'espérance d'une restauration du règne social de Jésus-Christ, autant du moins que le permettrait la malice des temps. Sa foi politique n'était donc ici que la conséquence de sa foi religieuse. Ainsi mit-il son zèle comme son patriotisme à servir la première dans Tintérêt de la seconde ; et en cela, comme en toute chose, Mgr Pie demeura Evêque, rien que cela, mais tout cela.
Déjà, vers la fin de décembre 1872, il ne dissimulait plus ce religieux espoir, dans ses discours publics aussi bien que dans ses lettres. Marie en était spécialement remerciée. L'homélie du jour de l'Immaculée Conception commentait cette antienne de l'office de la fête : « Votre immaculée Conception, Mère de Dieu, a annoncé la joie au monde entier ». L'Evêque lui demanda de compléter cette joie par l'assistance d'en haut dont on sentait l'approche : « Plus d'un symptôme, disait-il, annonce que la crise présente sera une crise de délivrance. L'heure del'Eghse est venue.... L'heure approche en laquelle Jésus- Christ rentrera non pas seulement dans les intelligences et les cœurs des hommes, mais dans les institutions, dans les sociétés, dans la vie publique des peuples. »
Ainsi écrivait-il encore, le 31 décembre, à une grande chrétienne, bien digne de le comprendre : « Ne désespérez de rien pour l'avenir prochain de notre pays. Nous renouvelons toutes les sottises qui se faisaient au XIV® siècle, à la veille du règne réparateur de Charles V. Dieu se montrera bientôt, et les instruments qu'il a préparés ne seront point inertes. Quelle grande voix que celle du Pape au raiheu de ses spoliateurs ! Le temps qui a un tel spectacle n'est pas maudit et délaissé de Dieu. »
Mais encore fallait-il que le pays légal correspondît à cette grâce qui lui semblait promise. Mgr Pie estimait que la première mission de l'Assemblée de 1871 , sinon son unique mission, était de rétablir la royauté traditionnelle. Elle havait été élue si spontanément par le pays, et élue en très grande majorité royahste, que pour cela. Il estimait en outre que ses autres institutions, si excellentes fussent-elles, ne devaient venir qu'après celle-là, et en s'appuyant sur elle, parce qu'elles ne pouvaient avoir de consistance et de durée que par là. « En toute société, répétait-il, il faut
commencer par constituer, avant d'org-aniser. » On l'avait fait au Concile, pourquoi ne le faisait-on pas à Bordeaux ou à Versailles? De là les désolations et les indignations que nous lui avons vues, quand, au lieu d'accomplir d'abord ce devoir fondamental, TAssemblée s'était mise à bâtir sur le sable des ouvrages d'un jour, que minaient les hommes de désordre et de destruciion auxquels sa faiblesse remettait le pouvoir.
La cause de cette conduite, selon Mgr Pie, c'était la méconnaissance « de ce que devait être le droit monarchique en lui-même dans un pays chrétien, et spécialement en France», comme il écrivait à sesamis. C'était la prédominance, dans un grand nombre d'esprits, des idées issues de la Révolution, et dont était comme pétri, ainsi qu'il s'exprimait, « ce collectif libéral qui s'appelle l'Assemblée, majorité souveraine qui, chose inouïe, a abdiqué aux mains d'un gouvernement pris dans la minorité. — Et dire, ajoute-t-il, que ces souverains ainsi détrônés ont la prétention de faire des conditions au Roi, pour l'admettre à l'honneur départager le rôle abaissé qu'ils se sont fait ! »
L'idée que Mgr Pie avait pratiquement conçue du pouvoir monarchique, à l'époque présente, nous le verrons plus loin. Disons seulement ici que, tout en voulant pour les peuples de sages libertés, inséparables d'un régime de monarchie chrétienne, il ne voyait d'état normal pour le gouvernement et de salut pour le pays que dans un pouvoir fort, qui sût gouverner en même temps que régner ; et, après les expériences de la Restauration, du régime de Juillet et de la fin de l'Empire, il était convaincu que livrer le pouvoir aux tluctuations du parleriientarisme, c'était le livrer tôt ou tard à la Révolution et à l'anarchie.
Cependant la mort de l'Empereur avait providentiellement aplani les voies à la royauté, en dégageant
le terrain des compétitions. L'effort des rojalistes tendit alors plus que jamais à amener la fusion des deux branches de la Maison de France, en provoquant une démarche de M. le Comte de Paris auprès de l'héritier légitime de la couronne. Elle était près de s'accomplir ; et, si des questions secondaires la tenaient encore en suspens, on aimait à savoir où prenait ses conseils et où cherchait son modèle le Prince catholique qui écrivait alors : « J'attends peu de l'habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. Lorsque l'épreuve devient trop amère, un regard sur le Vatican ranime le courage et fortifie l'espérance. C'est à l'école de l'auguste captif qu'on acquiert l'esprit de fermeté, de résignation et de paix ; et cette paix est assurée à quiconque prendra sa conscience pour guide et Pie IX poiu' modèle. »
En etfet, le Comte de Chambord avait envoyé à Rome son ami M. de Vanssaj, avec des instructions relatives à cette immense affaire. Il semblait donc que Rome tenait présentement le nceud des destinées de la France.
Mgr Pie le savait-il, et fut-ce un des motifs qui lui conseillèrent alors le voyage de la Ville sainte ? Rien ne nous le fait penser. Nous voyons seulement qu'il était impatient d'aller rendre ses devoirs au Pape, et au Pape prisonnier. Ainsi qu'il le rappelait ensuite, il s'était dit, comme Moïse en présence du buisson ardent : « J'irai et je verrai cette grande apparition : Vadaon et videbo vlsionem hanc magnam. Cette parole ne convenait elle pas au spectacle du Vatican investi des torches incendiaires de ses ennemis? Et n'y voyait-on pas le représentant de Jésus-Christ, comme autrefois le Seigneur sur le mont Horeb, siégeant majestueusement et rendant ses oracles, au centre du buisson qui brûle et ne se consume pas ? Eh bien ! voilà le prodige qu'il faut, quand on le peut, aller voir de scb yeux :
Vadam et videho visionem hanc mcignam^ queute non comhuratur ruhus. »
Le 7 février, Mgr Pie déposa son pieux adieu écrit aux pieds de Marie. 11 lui disait en latin : « Que ce voyage de Paris et de Rome, placé sous votre bénin patronage, ô bienheureuse Vierge immaculée et Mère de Dieu, tourne au bien de la religion et de ce diocèse, à mon profit spirituel et à celui des âmes qui me sont confiées. Je vous laisse avec assurance ma très chère mère et tous les intérêts dont j'ai la charge, à vous, Marie, à votre très chaste époux Joseph, aux Anges gardiens et à nos saints Patrons. C'est vous qu'après mon retour, j'irai remercier dans votre sanctuaire de Chartres » (I ). Puis l'Evêque se rendit à Notre Damela -GrandC;, pour y prendre congé de cette Mère du ciel. Sa mère de la terre était fort languissante alors, 11 lui promit de ne pas rester absent plus de six ou sept semaines, et de lui écrire fréquemment. Ce sont ces lettres fidèles qui nous permettent de le suivre pas à pas dans son itinéraire.
Il prit sa route par Paris, et se rendit à Versailles; il visita M. Thiers, le Nonce, les ministres, l'Archevêque, les hommes politiques, les chefs de congrégations, les écrivains de la grande presse. Puis, malgré un temps affreux, après s'être assuré que la voie de fer des Alpes n'était pas sous les neiges, il partit, le 14, en compagnie de M. l'abbj Sauvé qui allait prêcher le Carême à Saint-Louis-des-Français. 11 fut reçu fraternellement à Turin par l'archevêque, qui lui-même revenait de Rome ; il s'arrêta à Florence auprès des
(i) Parisiense ac Romanum iter, tua heaiguitate i^atrocinanti, o beata Virgo De'qjara iinniaculata, in honum religionis ac diœcest's istius, in sjjiritalem et animarum mihi creditarum profectum vergat ! Matreni mcam dilectissiinam cunctasque res mihi commi-^ius, Tibi, cantissimo tuo sponso Josepho^ Angelis tutelarihus sanctisque 2?at''onis lihenter derelinquo, Tibi post reditiau in I^.clesid Caruûteuoi gratias rcdditarus.
Pères rédacteurs de la Civillà caitolica., et arriva le 18 à Rome, où il descendit au Séminaire français : « Dès là que je ne prends pas un chez-moi, écrit-il, c'est le Séminaire français que jeconsidère comme ma demeure naturelle ».
Bientôt il se trouva comme enveloppé de visites : « L'agitation révolutionnaire de Rome, écrivit-il le 19, ne paraît pas au dehors. L'inquiétude qui est dans tous les esprits ne se porte pas vers des appréhensions prochaines ; on paraît croire que si lej sort de l'Espagne est réservé à l'Italie, ce n'est pas encore tout de suite. J'ai trouvé, du reste, les deux cardinaux de la secrétairerie d'Etat très au courant des moindres choses de France. Je suis allé hier faire ma prière à Saint- Pierre. On ne peut se persuader, en entrant dans cette basilique, que Rome doive rester aux mains des profanes et des intidèles. On a ici universellement le présage du salut, et le sentiment que le rôle de la France n'est pas fini. »
Une note nous a fait connaître la prière que, là, devant la Confession du Prince des apôtres, il fit pour le Pape prisonnier et opprim.é: « Ut mitigés ei à diebus tnalis, donec fodiatur 'peccatori fovea : Seigneur, adoucissez-lui son sort, mitigez pour lui le règne des jours mauvais, jusqu'à l'heure où la fosse se creusera pour le pécheur, jusqu'à ce que la justice procède au jugement, quoadiAsqiie jiistitia convertat se ad judicium. »
Le lendemain, 20 février, Mgr Pie était aux genoux de Pie IX. Le Pape l'attendait. « 11 a été, comme toujours, d'une grande bonté pour moi, écrivait-il à sa mère, et je l'ai trouvé, lui aussi, au courant de tout. Je compte faire demain ma tournée de cardinaux ; déjà j'ai vu ce soir le cardinal Vicaire, avec qui j'ai eu une longue conversation. » Ces audiences pontificales se multiplièrent depuis lors, sous toutes les
formes. Le Pape prenait TEvêque pour compagnon de sa promenade dans ses jardins, le faisait assister à sa Messe privée, et le recevait ensuite; il le surprenait dans les archives du Vatican, où il lui avait permis de puiser tous les documents, pour son travail sur le Concile; il lui prodiguait enfin toutesces marques de paternité auxquelles se fait reconnaître le Chef de la grande et universelle famille de Jésus -Christ.
Cependant Mgr Pie était à peine arrivé à Rome depuis quelques jours qu'il comprit à quelle fin plus particulière la Providence l'y avait amené, à son insu. M. de Vanssay, avec lequel il était depuis de longues années en amicale correspondance, y arriva dans le même temps, lui fit visite, et tout de suite se mit à l'entretenir intimement des grands intérêts qui l'y avaient conduit. Il était porteur d'une lettre du Comte de Chambord au Pape et de l'olFrande annuelle de dix mille francs en or que le prince faisait au Denier de Saint-Pierre. Désireux de consulter Pie IX et les plus sages prélats qui l'entouraient, sur les conditions présentes de la restauration monarchique en France, il estima que rien ne servait mieux ses desseins que la présence de Mgr Pié auprès du Souverain Pontife. « Le Pape, écrivait Mgr de Poitiers à sa mère, a reçu immédiatement le noble envoyé avec grande distinction, et il lui a parlé avec beaucoup de confiance. » La fusion était le sujet de tous les entretiens. M. de Vanssay communiqua à TEvêque la correspondance échangée siu* cette affaire avec d'illustres personnages, et il lui en laissa copie. Il lui fit connaître en outre l'impression qu'elle avait faite sur la cour de Rome. Le Pape, lui aussi, avait beaucoup parlé à Mgr Pie de l'auguste Prétendant, en ajoutant : « J'ai déjà répondu de ma main à la lettre de M. le Comte de Chambord ; c'est à vous-même que je ferai tenir cette réponse à Santa-Chiara, pour que
VOUS la remettiez à M. de Vanssaj. » « j'ai su ensuite par plusieurs cardinaux, raconte encore l'Evêque, que le Pape leur avait montré avec complaisance la lettre du Roi et sa propre réponse, ainsi que l'étiquette mise sur l'offrande : Au vénérable captif du Vatican J' obole dujjroscrit. »
Doublement désigné par la confiance du Pape et par celle du Prince pour devenir le confident de M. le comte de Vanssay, l'Evêque de Poitiers profita "de ses ouvertures pour lui exposer ses idées très mûries sur les conditions constitutives de la monarchie chrétienne. C'est sur ce dernier point que portait de préférence un entretien qu'il desirait faire tourner à l'avancement des affaires de Dieu et de la religion.
Aussi bien, d'ailleurs, ces graves questions ne le prenaient-elles pas à l'improviste, loin delà. Desnotesnombreuses écrites par lui vers cette époque nous donnent sa pensée générale sur les conditions d'un gouvernement selon son cœur d'Evêque,ou, mieux, selon le cœur de Dieu. Ce sont, le plus souvent, des commentaires de 1 Ecriture, à la manière de Bossuet dans son beau livre de la Politique sacrée. Là il considère le prince chrétien comme le lieutenant du Christ roi de France et des cieux. On y lit, par exemple: « In virtute tua, Deus, lœtabitur rex, et in salutari tuo exultabit vehementer. Le roi trouvant sa joie dans le libre déploiement de la force divine, dans le libre exercice des droits supérieurs de Dieu: le roi tressaillant avec ardeur ^uand l'œuvre du salut s'accomplit par le Christ dans ses Etats : c'est là le type de la vraie royauté, delà royauté chrétienne. Pour être délaissé", honni, rejeté, ce programme n'en reste pas moins le programme de tout pouvoir régulier au sein des nations catholiques. C'est la garantie de la durée des pouvoirs, c'est le gage de la longévité des princes comme tels. »
Une autre note disait : « Ce n'est pas au point de vue de l'intérêt que le prince chrétien doit se placer : l'intérêt est plein d'obscurité, en des temps comme ceux-ci surtout. Mais qu'il agisse en vue d'un devoir, qu'il agisse avec constance, avec force. S'il j a péril pour lui de succomber à la tâche et de périr à l'œuvre, tomber pour tomber, ne vaut-il pas mieux tomber martyr du devoir? C'est tomber alors comme l'arbre qui a donné son fruit, qui laisse sa graine, c'est-à-dire la semence de sa multiplication. »
Mais ce n'était pas de tomberqu'il s'agissait aujourd'hui; c'était de se relever, et de relever le trône de Dieu dans le royaume très chrétien. L'Evêque écrivait donc, en un autre endroit, ces paroles d'énergique et confiant espoir : « Non, jamais je n'accepterai pour la France la nécessité absolue et définitive de ce qu'on appelle l'hypothèse, en haine delà thèse chrétienne. J'estime trop mon pays, j'ai trop haute idée de sa prédestination divine, je connais trop sa facilité à revenir au bien après qu'il a servi le mal, pour déclarer qu'il est irrémédiablement assis dans le mensonge. Non, la France n'est point apostate à toujours. On ne parle ainsi qu'auprès d'un moribond désespéré, d'un criminel incorrigible ».
Or le temps était venu pour l'Evêque de Poitiers d'appliquer à notre pays toutes ces méditations de sa vie tout entière. M. de Vanssay, soit en son nom, soit au nom de son Prince, lui demanda de formuler, à l'usage du Roi son maître, les principales bases de la constitution monarchique delà France, telle qu'elle devrait être refaite, en établissant sommairement, par écrit, les principes généraux de la politique chrétienne. L'Evêque ne s'y refusa point. Le 5 mars, jour de quatre-temps, ayant dit la Messe à cette intention, il consacra cette journée et les journées suivantes à esquisser un programme delà royauté, telle
que l'Eglise la conçoit et telle que la comporte la France de nos jours. Nous n'avons que le premier jet et les linéaments principaux de ce travail ; mais ils suffisent à montrer en quelle sage mesure l'idéal et le possible, les principes et la pratique se combinent harmonieusement dans la pensée de l'homme de l'Eglise, appelé, durant une heure, au rôle de conseiller du trône et d'homme d'Etat.
L'Evêque repousse d'abord, au nom de l'Eglise et de l'histoire, toute idée d'absolutisme. Il le déclare donc préliminairement : « La royauté chrétienne, particulièrement la royauté française, n'a jamais été une royauté arbitraire ni même absolue. Elle avait un tempérament primitif dans l'existence des divers ordres du royaume, dans les assemblées provinciales, les Etats généraux, les Parlements, les libertés et coutumes locales, dans l'Eglise constituée, dans les lois, les institutions, et plus encore dans les moeurs chrétiennes. »
Voilà pour le passé ; il en est de même pour le présent. L'Evêque continue : « Après que la Révolution, qui voulait détruire le despotisme, eut brisé au contraire presque toutes les dignes du despotisme, la Maison de Bourbon rendue à la France a apporté avec elle une forme nouvelle de tempérament à l'exercice de l'autorité royale. Dans la monarchie ainsi reconstituée, le souverain exerce 1 autorité avec le concours de deux Chambres, dont l'une est nommée par lui dans des catégories déterminées, et dont l'autre est nommée par la nation selon le mode de suffrage réglé parla loi.
« Héritier de la monarchie traditionnelle, qui est une monarchie tempérée, le roi, en remontant sur le trône, reprend le droit monarchique avec la forme de tempérament existante. »
L'Evêque accepte donc le fait de la monarchie constitutionnelle, en écartant habilement des contestations
de mots oiseuses et irritantes. Il écrit : « C'est à la fois pour la nation et pour la royauté un bénéfice considérable de la situation présente qu'il n'y ait point lieu de parler ni de constitution octroyée au peuple par le souverain, ce qui offusque la génération contemporaine, ni de constitution rwipos^e au souverain par le peuple, ce qui est en réalité la substitution du régime populaire au régime monarchique. »
Aussi bien Mgr Pie veut-il que, avant tout, le Roi soit réintégré, pour qu'ensuite la Constitution puisse être décrétée de concert avec lui. Il écrit donc : « L'idée de faire décréter la constitution de la monarchie héréditaire et traditionnelle pendant que le représentant de cette monarchie est à l'écart, est une idée que le bon sens des républicains eux-mêmes vient de qualifier comme elle mérite de l'être. » L'Evêque compare ici cette manière de procédera celle du concile de Constance qui, réuni durant le grand schisme d'Occident pour la nomination d'un Pape certain, profite de la vacance de la papauté pour établir la loi constitutionnelle des rapports entre la papauté et l'Eglise. « Aussi la papauté n'ayant pas eu voix dans cette assemblée, pour revendiquer la plénitude de ses droits divinement monarchiques, il y fut facile de restreindre ces droits. De là quatre siècles de tiraillements : gallicanisme, jansénisme, fébronianisme, constitutionnalisme, libéralisme religieux, etc. Le règne de ces équivoques n'a cessé que par la Constitution vaticane qui affirme et définit la véritable constitution monarchique de l'Eglise. On a dit que cette définition était inopportune, et plusieurs de ceux qui ont dit cela sont depuis deux ans membres d'une assemblée française qui n'aboutit à rien, faute d'avoir fait sa véritable œuvre qui était de déclarer la constitution monarchique de la France. »
Après cette comparaison et cette digression de Ibomme de l'Eglise, l'homme d'Etat reprend : « La
loi pourvoit au contrôle de toutes les branches de l'administration publique ». Jl s'explique :« Ce n'est pas le monarque qui est contrôlé : le contrôle ne doit jamais tomber sur le pouvoir royal. Mais c'est le pouvoir royal lui-même qui , avec le concours des Chambres, institue les modes de contrôle des diverses administrations publiques. »
Et comme l'Evêque voulait que ce pouvoir royal fût un pouvoir respecté, il voulait et demandait que ce fût un pouvoir fort. C'est sa dernière note : « C'a été le mal du passé monarchique, depuis un siècle, que l'usage de la force fût considéré comme le monopole de l'usurpation. 11 a semblé que, quand on avait pour soi la force du droit, on n'avait pas le droit ou du moins le besoin de la force, qu'on ne devait user que de douceur, de moyens moraux de persuasion, etc.
« L'Ecriture ni la raison ne le veulent ainsi : Non enini sine causa gladium jportat. Loin de réprouver la force. Dieu Ta en grande estime, étant fort lui-même et la force venant de lui. » Mgr Pie, comme Bossuet, appuyait cette politique sur l'Ecriture sainte. Et comme Bossuet il disait: Gouvernez hardiment! « L'ordre, explique-t-il, c'est que la force soit au service du droit. La crainte actuelle des bourgeois conservateurs est que, puisqu'il faut se résigner à une royauté, la royauté bourbonnienne soit trop bénigne, trop timide, trop paternelle, et ne dompte pas les passions et les entreprises anti-sociales. De là les aspirations persistantes, chez ces soi-disant libéraux, au retour du césarisme napoléonien.
« 11 importe donc que, dans la déclaration ou proclamation royale qui interviendra, on affirme énergiquement le règne de la loi, l'emploi de la force au service de l'ordre et de la justice. Ce qu'il faut au monde, c'estle porte-glaive, le grand justicier, comme on disait de saint Louis. Cet homme si doux avait pour
parole familière cette recommandation : Bonne et raide justice. La parole, si peu justifiée ensuite, de Napoléon III a fait toute sa fortune : « Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. »
En dehors de ces notes qui, dans leur brièveté, font concevoir ce que devait être, et de droit et de fait, l'esprit et le caractère de la future restauration, quelques lignes de la main de l'Evêque semblent un fragment de projet de Déclaration ou de Constitution. Elles sont d'une grande importance, en ce qu'elles établissent la prérogative delà religion catholique, avec une simple reconnaissance de fait pour les autres cultes :
« La religion catholique, qui est pour les Français la religion de quatorze siècles dans le passé et de trente-cinq millions de citoyens sur trente-six dans le présent, est la religion du pays et de ses institutions.
« Les citoyens qui professent les autres cultes jouissent de toutes les garanties assurées par la loi. »
Au nom de religion d'Etat, qui effaroucherait, l'Evêque a substitué celui de « religion du pays et de ses institutions ». On ne l'établit pas, elle est. C'était l'application effective mais prudente de la thèse posée, soutenue, défendue dans les discours et dans les actes de Mgr Pie, durant sa vie entière.
Tout enfin devait se conclure par ces hgnes chrétiennes : « La tâche est difficile. Moyennant le concert loyal de la royauté et des représentants de la nation, elle ne sera pas au-dessus de nos forces.
« Dieu nous soit en aide, et son Christ qui aime les Francs ! »
Ainsi un pouvoir tempéré traditionnellement par de sages libertés, une représentation nationale sincère, un contrôle exercé parle pouvoir et les Chambres sur les administrations, un pouvoir juste et fort, la prérogative de la véritable Eglise sauvegardée par la reconnaissance de la religion catholique comme religion
<lupaysetde ses institutions, la liberté des citojens qui professent d'autres cultes assurée parla loi : il n'y avait rien là qui ne fût sagement conforme à l'honneur de Dieu, àla sécurit3 de la France, à la dignité du pouvoir, aux nécessités du temps et à la bonne constitution de la société. Nous verrons bientôt l'accueil qui fut fait à ces notes par un Prince si parfaitement capable de les comprendre.
Mgr Pie profita des dernières semaines de son séjour à Rome pour prier beaucoup à ces intentions. Il s'y sentait porté, comme il disait, par la religion de ce peuple qui répu.O'nait d'instinct à la Révolution. «Rome, écrivait-il, est dans ce moment sous l'intlaence d'un grand esprit de prière et de confiance en Dieu. » Un Triduum^ célébré en l'honneur des saints fondateurs des Ordres religieux frappés d'exclusion, avait amené une grande foule de fidèles à Saint-Pierre. « Tout le peuple romain était là, avec le sentiment qu'il s'agissait d'un des plus grands intérêts de l'Eglise et de la Cité. »
Le 9 mars, il reçut du Pape son audience d'adieu, qui dura une heure entière. « 11 i;n'a entretenu de beaucoup de choses, écrit TEvéque. Il aTesprit plus libre et plus tranquille qu'on ne le peut imaginer, et il ne s'abuse cependant sur rien. » Le dernier mot du Pape fut l'offrande de son portrait sur camée pour la vénérable mère de son cher Evêque ; et il la bénit, elle aussi, en même temps que son fils.
Mgr Pie ne quitta pas Rome sans un grand serrement de cœur, comme il l'écrivait ensuite : « Nulle part, dit-il, on ne trouve un air plus pur et plus doux à respirer. Parce que c'est le séjour delà vraie doctrine, c'est aussi celui de la vraie charité, qui se traduit par une bienveillance dont on se sent aussi honoré que touché. Je voudrais dire à chacun des dignitaires ecclésiastiques avec qui j'ai été en rapport ce que je con-
serve de gratitude et d'affection pour eux dans mon âme. »
Après un court séjour à Parme, l'Evêque vint à Turin, où il put, pendant quelques heures, s'entretenir avec le vaillant abbé Margotti. Il avait été, comme tout le monde d'alors, singulièrement saisi de la prédiction si précise et depuis si justifiée, que ce courageux publiciste avait faite delà chute de l'Empire, le 23 septembre 1866, lors du premier retrait de nos troupes de Rome. De là l'Evêque vint à Genève. Il y fut apporté par le même train qui amenait M. Hyacinthe Loyson et sa femme. On devine quelles réflexions lui inspire, dans ses lettres, la vue de ce pauvre prêtre, « autrefois accueilli et hébergé à Genève par Mgr Mermillod, venant aujourd'hui prêcher le schisme dans cette même cité, à la faveur des gens de police qui avaient conduit le pasteur légitime au delà de la frontière ! »
C'était à ce pasteur persécuté et proscrit, que l'ami allait porter ses consolations et ses admirations. Il partit donc pour Ferney immédiatement, et il y fut reçu dans les bras de l'exilé : « En arrivant à Ferney, j'ai trouvé l'évêque entouré des respects de tous. Les lettres de sympathie lui arrivent des sources les plus diverses. Les anciens élèves du collège de Fribourg, réunis à Lyon, lui envoyaient, ce jour-là même, une députation. Ma venue lui a fait grand plaisir, et à tous ceux qui l'entourent. »
Mgr Pie était là lorsque M. de Vanssay, qui l'y avait rejoint, lui remit une lettre du Prince, datée du 10 mars, et remplie de ses remerciements les plus affectueux : « Monsieur l'Evêque, je tiens à ne pas laisser repartir Vanssay, qui m'a fait connaître avec la plus scrupuleuse exactitude les moindres incidents de son séjour à Rome, sans vous remercier moi-même de tout ce que vous avez fait pour lui faciliter la mission dont je l'avais chargé. Vous ne vous êtes pas contenté de lui
préparer on ne peut mieux son terrain, vous avez bien voulu, malgré les sérieux travaux qui réclamaient tous vos instants, vous constituer son protecteur, son guide et son appui. C'est grâce à vos conseils qu'il a pu remplir à ma grande satisfaction, et dans la mesure que je désirais, toutes mes intentions. Je bénis Dieu d'avoir permis cette coïncidence vraiment providentielle de votre vojage à Rome avec le sien.
« Je ne puis aussi vous remercier assez de l'envoi de vos précieux documents. Il se peut que, dans un avenir très prochain, je sois obligé de rappeler quelles sont les véritables bases de la monarchie traditionnelle et chrétienne, et ces documents me seront alors d'un grand secours. »
La même lettre offrait les vœux sympathiques du Prince à Mgr Mermillod : « La proscription manquait à son apostolat, et la Révolution en Suisse ne pouvait se contenter du prisonnier de Chillon en 1847 ; il lui fallait encore l'exilé de Ferney en 1873. »
Le Prince finissait par une nouvelle assurance de « sa vive reconnaissance et de sa constante affection ».
Mgr Pie répondit. Le 8 mai, profitant du voyagea Froshdorf de trois de ses diocésains, il fit déposer aux pieds du Comte de Chambord « l'expression de la gratitude avec laquelle il avait reçu la lettre dont Son Altesse avait daigné l'honorer ». — « Je puis assurer à Monseigneur, disait cette page destinée à être mise sous ses yeux, que ses actes comme ses sentiments sont pleinement appréciés de tous ceux qui dirigent l'EgUse mère et maîtresse de toutes les autres, et que nul n'y désire des transactions qui pourraient hâter un retour, mais qui compromettraient infailliblement et promptement la stabilité du règne restauré. A ceux qui disent que Monseigneur ne semble pas désireux de revenir, je me permets de répondre qu'il
est surtout désireux de rester quand il sera venu, et que, loin de craindre de régner, il n'est au contraire aucunement disposé à ne régner pas.
« Que Dieu assiste Monseigneur au milieu des éventualités désormais très prochaines que. nous avons en perspective ! Après Pie IX, il n'y a personne pour qui je fasse plus de prières que pour lui. Pour ma part, j'ai confiance dans la grande manifestation religieuse qui va avoir lieu à Chartres. C'est le sanctuaire national de Notre-Dame par excellence. »
Rendu le 14marsà Paris, Mgr Pie fut, le 19, mandé par télégramme à Versailles auprès de M. Thiers qui le reçut à dîner et l'entretint de Rome. « Il a été fort obligeant, et, à travers une conversation enjouée, j'ai pu le mettre en regard de pensées sérieuses. L'entretien semblait s'articuler et se prolonger, quand il m'a fallu partir. Il m'a fort demandé, en me reconduisant aussi loin que possible, de ne point revenir à Paris sans le visiter. »
Les pensées sérieuses dont il vient d'être parlé étaient très souvent des pensées religieuses. M. Thiers était déiste ; il le professait franchement. A ce titre, il détestait tout ce qui ressemble à Tathéisme. Comme, dans un de ces entretiens, l'Evêque de Poitiers déplorait les folles erreurs qui nient l'existence de Dieu : « J'ai la main à l'oeuvre, dit Thiers, et je veux leur prouver qu ils n'ont pas le sens commun. J'écrirai un livre sur la divinité ; car voyez-vous. Monseigneur, il y a, sur ce sujet, un argument, victorieux, triomphant, qu'on ne fait pas assez valoir dans la théologie. Cet argument, ce n'est pas seulement que le monde existe, mais c'est que cela dure... J'en ferai le grand appui de ma thèse. Cette persistance des choses est un fait unique, lumineux, divin. » Mgr Pie ne put s'empêcher de sourire del'impression que faisaientleschoses qui durent sur un homme qui en avait tant renversées dans sa vie.
De Paris, l'Evêque voulut courir jusqu'à Chartres. Il y fut le 22. « J'avais une promesse à acquitter à Notre-Dame, j'ai été directement à son église de Sous-Terre. )^
Ce fut le soir du 24 mars, veille de la fête de l'Annonciation, que le pèlerin rentra à Poitiers, en commençant par sa visite à Notre-Dame-la-Grande. Le lendemain, il pontifiait au grand Séminaire au milieu de ses clercs. Mgr Cousseau avait attendu son retour pour s'installer à Poitiers. Le 6 avril, Mgr Pie fut chercher lui-même le « cher frère infirme», comme s'exprime son registre latin, et il le conduisit dans la modeste maison, où il ne cessa de l'entourer d'une respectueuse tendresse.
La fête de IViques était le jour auquel Mgr Pie avait réservé le tableau des religieuses impressions de son pèlerinage. Au sein dune foule immense qui remplissait la cathédrale, il monta en chaire. On venait de chanter, dans la Prose du jour: « Die nobis^Maria^ quid vidisti in via ? Dites-nous ce que vous avez vu dans votre voyage ? » C'était la question de tout ce peuple. Sa réponse fut celle de Madeleine aux apôlres : « J'ai vu le sépulcre d'un vivant, et dans ce sépulcre d'un vivant, j'ai auguré la gloire dïm ressuscitant : Sepulcruni Chrisli viventis, et r/loricun vidi resurgentis ». Avec ces deux paroles, l'homélie était faite. Rome, c'est en eiîét un sépulcre, depuis que, tombée sous le joug des profanes, elle est séparée du Pape qui est son âme. « Plus d'une fois, disait l'Evêque, dans mon récent séjour je me suis arrêté sur quelqu'une des hauteurs qui dominent la cité, et, sans être Jérémie, j'ai exhalé mon deuil en cette lamentation : Quomodo sedet sola civitasplena populo^ Comment estelle assise dans la solitude la ville du peuple choisi? » et le reste de la prophétie. Mais non : si c'est un sépulcre, c'est le sépulcre d'un vivant : sepulcrmii
viventis. Quelle vie dans Pie IX ! quelle voix, quels accents jaillissent du fond de cette sépulture! quelle jeunesse d'aigle ! quelle force de lion ! quel rayonnement de vie ! Sepulcrum viventis. Mais parce que ce sépulcre est celui du vivant, j'ai pu saluer la gloire du ressuscitant : Et gloriam vidi resurgentis. Il ne s'agit pas de relèvement pour le pouvoir spirituel, lequel comme l'âme est impérissable ; mais le pouvoir temporel lui-même se relèvera, le corps ressuscitera, parce que le peuple romain demande cette résurrection, par ses protestations, par ses supplications. » L'Evêque parle de souvenir ; tout cela, il Ta vu : Et gloriam vidi resurgentis.
Et la France, elle aussi, ne va-t-elle pas ressusciter? Quand? Comment et par qui ? Qui renversera la pierre du monument funèbre ? C'est le secret de Dieu. Mais l'Evêque tourne ses regards vers la monarchie chrétienne. Il la lui faut réelle, effective, puissante, et, dans le même discours, il combat « ces monarchistes qui repoussent le monarque, en excluant de sa part toute volonté sérieuse de gouverner, et qui tiennent volontiers sa personne à l'écart pour se substituer à lui. »
Cette homélie de Mgr Pie porta l'allégresse partout. Elle la porta particulièrement à Rome, d'où, le P"" mai, le Pape lui adressa un Bref de félicitation. Le Sénateur de Rome, premier magistrat civil de la cité, voulut le remercier aussi de « ce chef-d'œuvre de foi et de sublime espoir ».
Cependant un dénouement semblait se préparer à la crise politique que traversait la France. Le 24 mai, Mgr Pie apprenait par le télégraphe la démission de M. Thiers acceptée par la Chambre, et la nomination du maréchal Mac-Mahon, comme président de la République. Trois jours seulement après, 27 et 28 mai, le grand pèlerinage national de Chartres, que Mgr Pie
venait d'annoncer au Prince, amenait aux pieds de Notre-Dame plus de vingt mille pèlerins, à la tête desquels marchaient cent quarante députés de la Chambre, et cent cinquante officiers de tout grade. C'était bien la France catholique qui venait demander sa délivrance, dans le plus ancien sanctuaire de la monarchie. A Mgr de Poitiers était réservée la tâche de dire le vrai mot de la situation. Il parla donc en présence de quatorze évêques, entre lesquels oh remarquait Mgr Guibert, archevêque de Paris, l'archevêque de Bourges, l'évêquede Nevers, l'ancien évêque d'Autun, les évêques d'Orléans, du Mans, de Saint-Brieuc, de Goutances, d'Evreux, et plusieurs évêques missionnaires. Quant au sujet du discours, il s'imposait de lui-même. Ce qu'on venait demander dans ce pèlerinage national, c'était le salut national. Les pèlerins, encore tout émus de 1 événement du 24 mai, le considéraient déjà comme im premier exaucement de tant de prières portées à tous les sanctuaires. De quelle autre chose pouvait-on parler maintenant ^
« A quel état d'affaissement et d'impuissance la société publique a été réduite parmi nous? Quelle ressource nous demeure pour sortir de cet état ? » Telles furent les deux questions auxquelles répondit le discours. On remarqua beaucoup Tendroit où, après avoir montré comment s'égare toute nation pour laquelle Jésus-Christ n'est pas la voie, la vérité, la vie, l'orateur s'écriait : « 0 noble pays de France, du jour où tu as mis la main sur l'arche sainte des droits de Dieu, en lui opposant ta déclaration idolà trique des droits de l'homme, ta propre constitution a été brisée, ta constitution de quatorze siècles ; et voici que depuis quatre-vingts ans, tu ne sais plus affirmer ton autorité constituante que pour étaler aux yeux de l'univers ton impuissance à rien constituer. »
Un peu plus loin, il parlait de « ce grand peuple qui
ne parvient pas à se donner à lui-même un nom^ ce peuple posé en l'air et dans le vide, pareillement incapable de la forme républicaine qui lui promet la terreur et la mort, et de la forme monarchique qui lui demande l'obéissance et le respect ». Que d'ailleurs on n'accuse ni tel pouvoir ni tel autre : « Tant que les questions fondamentales ne seront pas tranchées, l'indulgence ou la compassion ne sont que justice envers ceux qui s'imposent des tâches également quoique diversement impossibles pour les uns comme pour les autres ». L'impossibilité tient à une seule cause: la ruine du principe chrétien de l'autorité : « Ce qui est manifeste, c'est que la politique sans Dieu et sans Jésus- Christ est à court d'expédients ; c'est qu'elle est à bout de voies, et qu'ayant perdu notre route, nous tournons dans un cercle et nous nous agitons dans une impasse : In circuitu ambulant^ effusa est contemptio sujper principes, et errare fecit eos in invio et non in via. »
La conclusion était qu il fallait recourir à Jésus par Marie. L'orateur paraphrasa la prière d'Esther: « Seigneur, notre unique roi, disait-elle (le descendant de David était alors en exil), venez à mon aide, dans mon isolement : Domine mi, qui Rex noster es solus., adjuva me solitariam ; car, en dehors de vous^ il n'est personne pour me secourir, cujus prceter te nullus est auxUiator alius ». « Tel est le cri de
Rome et de l'Eglise Tel est aussi le cri de la
France en détresse. Elle attend un chef, elle appelle un maître, elle n'en n'a pas aujourd'hui, et, sans alliance au dehors, sans cohésion et sans force à l'intérieur, elle n'a d'espoir que dans le Roi des Cieux, ce Roi Jésus auquel il a plu de se qualifier autrefois Roi de France. Qu'on ne cherche pas d'autre complot dans ces pèlerinages ; qu'on s'épargne les frais de la surveillance par rapport à ces milliers de doigts qui égrènent le
chapelet, à ces milliers de bouches qui chantent des cantiques. Je vous livre tout le mystère de la conspiration. »
Les comités catholiques, réunis à Paris en assemblée générale, venaient de déclarer, dans une belle adresse : « qu'ils adhéraient de cœur et d'âme aux décrets du Concile et au Syllahus^ comme à tous les autres enseignements émanés précédemment du Saint- Siège ». Mgr Pie n'oublie pas de les en féliciter : « Honneur à vous, laïques chrétiens et courageux de la capitale, qui n'avez pas craint de déclarer publiquement au Chef de l'Eglise que ces décisions seront désormais la règle de vos devoirs sociaux comme de vos devoirs privés. 0 Pontife de Rome, ô Vicaire de Jésus-Christ, heureux ceux d'entre ces hommes de foi, qui peuvent dire qu'ils n'ont point senti de trouble à vous suivre tout d'abord comme leur pasteur et leur guide : Et ego non suni turbatus, te jpnstorem sequens ! Heureux ceux qui peuvent prendre Dieu à témoin qu'ils n'ont point caressé l'esprit de leur temps, qu'ils n'ont point aimé ce que l'Ecriture appelle le jour de l'homme, jour faux et trompeur : Et diem hominis non desiderari, tu scisi Mais s'il est hon d'avoir toujours adhéré d'esprit et de cœur, de volonté et de fait, aux doctrines de la chaire de vérité, il est noble, il est salutaire de s'y rattacher plus fermement, de s'y coller plus étroitement quand on a subi l'épreuve de l'hésitation et du doute. » Il y avait des leçons pour tous ceux qui étaient là, dans ces dernières paroles.
On ne s'étonnera pas d'apprendre qu'une telleliberté de langage sur les choses présentes souleva dans la presse hostile une explosion de colère. Le journal Le Soir les déclara absolument intolérables, et appela sur l'orateur les coups de la justice. Mais l'opinion était faite, et on la trouve résumée dans cette
page d'une lettre signée d'un nom illustre: « Avant l'exécution des mesures de rigueur réclamées contre vous parZ/C Soir^ nous tenons à ne pas'arriver les derniers dans le concert de louanges et de remerciements qui s'élève en votre honneur. Il est bon, dans un tel siècle, d'assister à un spectacle comme celui de ces cent quarante députés allant faire une amende honorable publique à Notre-Dame de Chartres, et de voir l'Evéque qui a constamment tenu le plus haut le drapeau de l'Eglise et de la France, monter en chaire pour faire entendre d'un bout de la France à l'autre un langage si noble, si vrai et surtout si courageux. Soyez-en mille fois remercié, car vous remontez les courages par l'exemple du vôtre ».
Le 24 mai avait fait arriver au pouvoir des hommes de bien et de mérite, parmi lesquels quelques-uns comme M. Ernoul, ministre delà justice, dont nous savons les liens avec Mgr Pie. « Je ne vois que le bien public, écrivait-il à l'Evoque, et j'essaie autant qu'il est en moi de rendre inattaquable aux gens de bonne foi l'œuvre de réparation et de justice dont on m'a imposé le très lourd fardeau. J'ai grand besoin de vos prières et du souvenir de tous mes amis. » Les grandes difficultés procédaient de la nature même du système parlementaire, qui entravait chaque pas que le gouvernement tentait de faire dans les voies de la justice et de la réparation. C'est ce que Mgr Pie écrivait, le 18 mai, à M. de Vanssay : « M. Ernoul m'a expliqué toutes sortes de choses : c'est le cœur le plus droit, avec un esprit très pénétrant. Mais quelle machine gouvernementale et politique que celle dans l'emploi de laquelle il faut dépenser tant de mouvement et de peine pour aboutir à des résultats sans conséquence ! Décidément la science de ne rien faire ou de faire des riens demande trop d'esprit. Ximénès ou Richelieu n'en auraient pas eu assez
pour cette besogne. Le parlementarisme achève de donner sa mesure. L'art de gouverner a besoin d'être plus simple. »
En face de ces difficultés, le devoir du nouveau pouvoir, s'il voulait être digne et capable de rétablir la souveraineté cbrétienne, était d'abord de prendre garde de porter atteinte aux principes catholiques sur lesquels elle s'appuierait, et de ne pas méconnaître, dans ses actes publics , la divine prérogative de la véritable Eglise. L'Evêque se plaignit, par exemple, que la résolution officielle de demander des prières publiques prise sur la motion des croyants les plus irréprochables, eût placé sur un même rang l'Eglise catholique et les cultes dissidents. Il lui paraissait « suffire, disait -il, que ceux-ci fussent mis administrativement en mesure de s"y associer, chacun chez eux ». C'était surtout l'Assemblée qui était responsable ici. Il se désolait pareillement qu'on n'osât pas revendiquer l'observation du dimanche, sans élever une égale protestation en favem^ du Sabbat des Juifs et du vendredi des sectateurs de Mahomet. Ainsi en parlait-il à ses prêtres, durant la retraite de juillet 1873 : « Seigneur très saint , vous vous appelez le Dieu jaloux: Dominus zelotes Deus est œmulator \ ei votre force est au service de cette légitime jalousie : fortiset zelotes. Est-il donc étonnant que vous jetiez périodiquement à bas ces institutions qui affectent d'élever au même niveau que vous tout ce qui n'est pas vous? Votre débonnaireté peut supporter le mal pendant la durée temporaire des siècles ; mais elle ne tolère pas qu'il soit authentiquement assimilé au bien. » Il écrivait ailleurs : « L'Etat ignore l'Eglise, ont dit les politiques. Eh bien ! Dieu leur dit aussi : Nescio vos ! Et vous avez appris à connaître ce qu'il en coûte d'être ignoré de Dieu. Princijpes extiterunt^ et non cognovi ! »
A Côté et au-dessus de ces prièreâ officielles demandées à tous les cultes, l'Evêque plaçait la prière catholique privée ; et jamais il n'y porta une plus ardente insistance. Il nous faut courir rapidement sur les supplications, pèlerinages, neuvaines, qu'il provoqua dans cet été mémorable, durant lequel les destinées politiques de la France étaient tenues en suspens dans les conseils secrets de Versailles et de Froshdorf.
Le 28 juin, il écrit une Lettre pastorale pour donner rendez- vous à ses diocésains à Saint-Martin de Ligugé, en la fête de l'ordination de l'apôtre des Gaules. Le 17 juillet, il prescrit, pour le commencement d'août, une neuvaine de prières adressées à saint Pierre -ès- Liens ; et, en dépit de l'Italie qui prétend que le Pape est libre, il demande à ses prêtres de réciter chaque jour, à l'intention du captif du Vatican, les prières du missel romain pour un prisonnier : Pro consiituto in carcere vel in captivitate. Dans ce même mois, il organise le pèlerinage de six cents Poitevins à Paray-le-Monial. Le 21 septembre, il entraîne trente ou quarante mille pèlerins de la Vendée au couronnement de Notre-Dame-de-Pitié, à la Chapelle- Saint- Laurent. Pendant tout le mois, trois ou quatre cents prêtres s'y étaient succédé avec leurs paroisses. Le jour de la solennité, que présidaient deux archevêques et trois évoques, Mgr Pie parla des espérances de la France : « Au nom de ces couronnes que nous allons poser sur la tête de votre Fils crucifié et sur la vôtre, hâtez-vous, ô Notre-Dame-de-Pitié, de replacer au front de la France et à celui de l'Église et de son chef les diadèmes qu'on leur a ravis. » Il répétait, huit jours après, dans une fête pareille : « La délivrance ne viendra désormais que du Ciel, et le Ciel agira par la main puissante de la Libératrice des chrétiens » .
Il semblait que le Ciel cédait à tant de vœux : l'orage paraissait s'éloigner; le nuage se dissipait, l'arc-en-ciel
se montrait. Le 5 août, la visite de Mgr le Comte de Paris à l'héritier du trône avait consommé la fusion des branches aînée et cadette de la Maison de France. « Quel événement, Monseigneur, écrivait de Froshdorf M. le Comte de Vanssay à Mgr Pie, quel événement que celui dont toute l'Europe s'entretient en ce moment! Nous sommes entrés bien évidemment dans cette phase providentielle où le bon Dieu procède par des coups imprévus, inattendus, improbables, qui plongent dans le néant les pauvres petites combinaisons humaines, afin de mieux prouver que Tœuvre est tout entière de sa main. Vous aurez compris, à la lecture delà dépêche adressée à V Union, que tout s'était passé, pour le fond et la forme, dans les conditions de dignité, de sérieux et de cordialité qui donnent à cette réconciliation un caractère vraiment rassurant pour l'avenir. Je n'ai pas besoin d'ajouter que Mgr le Comte de Chamborda exigé non seulement une visite au Chef de la famille, mais une reconnaissance expresse du principe dont il est le représentant, excluant toute compétition sur le terrain monarchique. La condition a été acceptée, après mûre réflexion, et, dans les deux entrevues, le Comte de Paris a fait preuve, dans les moindres détails, d'un tact parfait... J'ai été letrèschétif intermédiaire désigné par la force des choses. Jugez, Monseigneur, si le cas était nouveau pour moi ! »
Mgr Pie comprit que c'était l'heure de faire violence au ciel. A sa voix, tout Poitiers se porta à la neuvaine de sainte Radegonde, reine de France. Il écrivait, le 13 août, à Mgr Fillion: « Notre tombeau est assiégé tous lesjours par des paroisses entières. Hier, deuxparoisses de la ville, Saint-Porchaire et Saint-Hilaire, sont venues le soir et rentrées aux flambeaux. 11 j avait plus do deux mille personnes, et, avec cela, une gravité, un recueillement, un esprit de prière qui sont les indices de quelque grande grâce. »
Mais bientôt de nouveaux obstacles avaient été placés sur l'avenue du trône, pour en barrer chemin à l'héritier légitime. La question du drapeau s'était dressée entre lui et une partie du pays. Le Comte de Chambord devait-il accepter le drapeau tricolore, ou ne pas se séparer du drapeau blanc de ses pères ? Ce drapeau royal n'était-il pas en même temps le drapeau national, celui de la France avant la Révolution, et le rappel de la royauté légitime n'entraînait-il pas le rappel du drapeau de la royauté légitime ? D'autre part, la repulsion que ce changement de drapeau soulevait dans l'opinion, dans l'opinion militaire surtout, ne créait-elle pas une impossibilité dont il fallait tenir compte ; et le grand bien qu'on attendait d'une restauration chrétienne ne valait-il pas qu'on Tachetât par une transaction; ou bien ce premier sacrifice n'en eût-il pas entraîné une longue suite d'autres, qui eussent finalement abouti à celui de la souveraineté elle-même ? Etait-ce là seulement un simple détail de pure forme, qui ne préjugeait en rien la question de constitution et d'esprit politique ; ou bien le drapeau tricolore tient-il de son histoire une signification si essentiellement révolutionnaire que, de fait comme de droit, il en porte les principes et les instincts dans ses plis ? Graves questions, encore une fois, qui partagèrent alors beaucoup d'excellents esprits, également mais diversement désireux du bien du pays et de la France. Nous n'avons pas à les résoudre, et il n'est pas facile d'estimer au juste la conduite qui fut tenue et celle qu'il fallait tenir dans cette affaire que la mort du chef de la Maison de France a fait passer du domaiue brûlant de la politique active dans celui plus calme de l'histoire rétrospective. C'est elle qui prononcera un jour, toutes pièces en main.
Quant à Mgr Pie, il avait sa pensée bien arrêtée à cet égard. On le savait ; mais comme on savait aussi son immense désir de voir l'avènement de la royauté
chrétienne, on lui demanda de se faire l'avocat de la cause du drapeau tricolore auprès du prince héritier. La personne qui lui adressait cette prière, avait reçu les confidences du maréchal Président de la République, dont elle produisait à l'appui une lettre où l'Evêque pouvait lire : « Faire accepter le drapeau blanc par un seul régiment de Tarmée française, c'est impossible, absolument impossible, aujourd'hui, demain, toujours » !
MgT Pie refusa de se charger de -cette mission. D'abord c'était le faire sortir de sou rôle d'Evêque, lui qui à tout prix ne voulaitpoint en être détourné. 11 répondit, le 30 août : « Je ne puis ni ne dois me faire l'intermédiaire de ce que vous me communiquez. Je ne me mêlerai jamais directement aux questions de ce genre, me contentant d'avoir mon sentiment comme particulier, et n'engageant jamais ma personne d'Evêque dans la politique active. »
C'était secondement le faire mentir à sa propre pensée. La môme lettre disait : « Le drapeau tricolore, en tant que drapeau simplement politique, est irrémédiablement révolutionnaire. 11 signifie la souveraineté populaire, ou il ne signifie rien. En tant que drapeau politique et militaire à la fois, il est essentiellement et logiquement napoléonien, et ce n'est qu'avec le régime dictatorial qu'il devient relativement et très précairement conservateur.
« Pour les princes de Bourbon, qu'ils soient aînés ou cadets, il produira de nouveau ce qu'il a fait en 1830 et ce qu'il n'a pu conjurer en 1848. Et, comme l'opposition est bien autrement développée qu'alors, le système de transaction et de faux équilibre parlementaire quil symbolise conduira le pouvoir à un renversement beaucoup plus précipité encore que par le passé.
« Pour ma part, j'estime que nul de nous n'a le droit d'exiger du Roi, si résigné qu'il puisse être à
tous les sacrifices pour nous sortir de Tabîme, qu'il se jette dans un courant où il a la certitude de se noyer avec nous. C'est trop demander au sauveteur qu'il veuille bien s'attacher au cou la pierre qui a entraîné les meilleurs nageurs au fond de l'eau.
(( Si Dieu veut sauver la France, il lui inspirera de meilleures dispositions. Sinon, elle périra victime de ses stupides antipathies. »
La Chambre allait décider. Par un vote émis, dans sa séance du 2 juillet, l'Assemblée s'était engagée à nommer, dans le mois qui suivrait sa rentrée, la commission chargée d'examiner un projet de lois constitutionnelles. Mgr Pie, le 15 octobre, demanda des prières pubhques dans tout son diocèse à cette intention. Une neuv aine devait être célébrée à partir du 1" novembre; un jeune était indiqué pour le vendredi 7 novembre, en esprit de pénitence et d expiation nationale. Dans sa lettre , l'Évêque déclare que l'heure^ est solennelle et pleine de périls. La persuasion universelle est que nous touchons à une solution qui peut décider du sort de la France, dans des sens très divers. Il faut donc que la nation prie. «.Optio vobis datur, ditil finalement, l'option va vous être donnée. Dieu, en offrant le salut aux peuples comme aux individus, n'enlève ni aux uns ni aux autres la fatale puissance de se prononcer pour leur ruine. Notre sort est entre nos mains: la France se relèvera chrétienne, ou elle ne se relèvera pas. »
Embarrassés et divisés par la question du drapeau, les divers groupes royalistes avaient cru sage de l'écarter ; et c'était sous cette réserve ou sur cette équivoque que s'était fait l'accord ou ce qu'on appelait de ce nom. Le 21 octobre, quarante-cinq voix de majorité étaient acquises à la monarchie. Le 27 octobre encore, du cabinet même de M. le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, une lettre de M. de Beauvoir man-
508 LE CARDINAL PIB.
daitàMgr Pie : «Monseigneur, Votre Grandeur peut s'imaginer avec quelle fièvre nous travaillons ici à la victoire, avec quelle indicible émotion nous nous sentons près du jour où la France, rendue au principe de l'hérédité et de la légitimité, sera sauvée, et où le Roi, entouré de sa belle famille, loyalement, cordialement vouée à son œuvre, rendra à la France sa place dans le monde. »
Cette heure ne devait pas venir. Le même jour, 27 octobre, paraissait la lettrede M. le Comte de Chambord à M. Chesnelong, affirmant sa résolution définitive de garder le drapeau blanc. C'était une pièce d'une magnanimité antique, où on lisait les déclarations suivantes : « Je dois toute la vérité à ce pays qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais... Nous avons avec lui une grande œuvre à accomplir. Je suis prêt, tout prêt à l'entreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir, dès ce moment. Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi..., et ne pas craindre d'employer la force au service de l'ordre et de la justice. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain. » Son dernier mot était : « La France ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs ; et lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la justice ne soit remis qu'entre des mains assez fermes pour le porter. »
Mgr Pie fut de ceux qui applaudirent à cet acte, dans lequel il retrouvait l'écho de ses pensées, presque de ses paroles. Il espérait que cette loyauté serait comprise en France ; et quand on lui disait que c'était au contraire le suicide de la royauté : « Mais quoi ! répondait-il, quelle estime faudra-t-il faire de notre ^ays et de notre temps si un acte qui grandit et l'homme et
la cause devient l'arrêt de mort de la cause et de rhomme ? » C'est une de ses notes d'alors. Dans ses lettres il expliquait que la question n'était pas entre un drapeau et un autre, mais entre une royauté et une autre, entre la royauté entière et forte et la royauté diminuée et impuissante ; entre la royauté maîtresse et souveraine, etla royauté sujette et asservie ; entre un pouvoir qui règne sans gouverner, et un pouvoir qui veut gouverner en régnant. A Mgr Mercurelli il écrivait, dans ces jours-là : « Si la Monarchie s'était faite dans les conditions arrangées par le libéralisme^, notre dernière ressource religieuse et nationale était perdue. Il est clair que le Roi n'aurait pas duré six mois, et n'aurait rien pu faire de bon pendant ce très court règne. Il avait contre lui, outre toutes les fractions de la gauche et du bonapartisme, la plus grande partie de la droite, embrigadée par les chefs dont il n'eût pas voulu pour ministres. Devant cette opposition, après deux ou trois combinaisons ministérielles renversées,il fallait se retirer, et cette fois c'était abdiquer. Au contraire, maintenir ses principes et attendre l'heure de Dieu, c'est se réserver pour un avenir qui ne peut être éloigné... »
Mgr Pie ne voulut donc ni cesser d'espérer, ni cesser de prier. Toutes ses homélies d'alors sont remplies de cet objet. Celle de la Toussaint est un appel suppliant ; elle se termine par ce cri : « Seigneur, Seigneur, tirez-nous de ce défilé, carie salut ne nous viendra pas du côté de ces hommes : Da nobis auxiliuyn de tribulatione , quia vana sahis hominis. Ayez pitié de Sion, levez-vous, il en est temps. Le mal ne comporte plus d'attente : un accès de plus, ce sont les transes de la mort, c'est le hoquet de l'agonie; c'est le dernier soupir. »
11 n'y avait plus qu'un miracle qui pût nous rendre le salut ; et les miracles de l'Evangile fournissaient à
l'Evêque une image de ceux qu'il demandait dans ces homélies d'alors, pour laguérisonde la France. Le 11, fête de saint Martin, c'est à Ihémorrhoïsse que la France est comparée. La France, c'est, hélas! cette femme qui, depuis tant d'années, perd son sang dans des révolutions et des guerres civiles ; qui a été ruinée par ces prétendus médecins qui aggravaient son mal au lieu de le guérir ; qui en est arrivée à l'anémie, à l'épuisement, faute d'un guérisseur sérieux. «Ah! si cette pauvre infirme voulait recourir à Jésus par un acte public, officiel î Si elle voulait proclamer les droits du Seigneur Jésus ! Si elle touchait seulement la frange du vêtement de Jésus, elle serait guérie. »
La France, c'était encore cette tille du prince de la synagogue que Jésus va ressusciter, à la prière de ce père qui est le Pape. Mais il y a autour d'elle des joueurs de flûte qui croient aux enchantements de leurs paroles harmonieuses, et des multitudes qui veulent du tapage et des émeutes: Tibicines et turbam tumultuantem. 11 faut écarter ces gens, recedite: à la porte ! A la porte ceux qui nous séduisent et se séduisent euxmêmes de leurs propres discours : ce concert de charlatans n'a jamais guéri personne. A la porte la foule des moqueurs qui se rit de Jésus et de nos espérances. iVcm estenim mortuapuella, sed dormit^ celle que vous dites morte vivra, elle n'est qu'endormie. La France porte en elle un principe de vie ; il ne faut, pour la relever, que la main du Seigneur. Seigneur, tendez la main à notre nation, et notre nation se relèvera ! »
Quinze jours après, 2b novembre, le mal et le malade sont représentés sous une nouvelle figure. Le malade, c'est ce lunatique de l'Evangile que son père amène à Jésus-Christ pour qu'il le guérisse; son mal, c'est le mal caduc. La société actuelle est atteinte de ce msl. Lunaticus est et malé patitur ; à tout propos elle tombe, et sœpè cadit in ignem et
crebf^ô in aquam ; et ces chutes ont pris un caractère de périodicité qui semble devenu la loi de l'histoire contemporaine. — Combien y a-t-il de temps que cela lui arrive, demande le Sauveur Jésus '? Réponse: Depuis son enfance: Etilleait'. ah /n/hw^m. Oui, c'est depuis son berceau, depuis ce 89 d'où elle date sa naissance, que la société moderne est constamment sous le coup de cette affection morbide. Mais voici qui en fait bien connaître le caractère. L'orateur a appris que, chez les anciens romains, le mal caduc s'appelait le mal des comices ou des assemblées, morbiis comitialis, parce que s'il arrivait que quelqu'un en fût atteint durantces réunions, il fallait les dissoudre et les ajourner sur-le-champ. Cette synonymie del'épilepsie et du mal parlementaire est un filon trop précieux pour que Mgr Pie manque de l'exploiter. Ce sont bien, de part et d'autre, les mêmes terribles effets, les convulsions, la rage, l'épuisement de la vie : et spumat, et stridet dentibus, et arescit. Que faut-il pour que le malade guérisse ? Il faut que ceux qui en ont la garde le conduisent à Jésus : « Amenez-lemoi ! »I1 faut croire d'abord et croire fortement: « Situ peux croire, tout est possible à celui qui croit. » Qu'il dise donc à Jésus : « Je crois ; Seigneur, venez en aide à l'incrédulité que je tiens d'un siècle d'ignorance et de révolution: Credo, Domine, adjuva incredulitatem m^am. Alors Jésus prendra la main du possédé ; il le soulèvera, il le fera marcher, et celui-ci sera guéri. C'est, mot pour mot, l'histoire de cet infortuné; ce sera, quand elle le voudra, l'histoire de la France moderne. On ne s'éionnera pas que cette homélie, reproduite par les journaux catholiques, ait soulevé les colères du National^àQS Débats Qi àe la République f?'ançaise, qui n'y virent qu'un chef-d'œuvre d'imprudence, de passion et de légèreté! L'Évêque de Poitiers en fut dédommagé par les félicitations et les remerciements du Pape, de la Cour de Rome, d'une grande partie de l'é-
piscopat français, des députés catholiques, des plus éminents Religieux, de M. le Comte de Chambord. M. Louis Veuillot ne faisait que traduire l'admiration publique, quand il écrivait à TÉvêque de Poitiers : « Monseigneur, tout le monde est ravi, et tout le monde fait des vœux pour que vous recommenciez. Le besoin des chefs-d'œuvre se fait sentir. On trouve, en vous lisant, qu'il n'y a que la politique divine qui ait figure humaine. »
Dans ces mêmes jours, 20 novembre, le Septennat était voté : « Quel bon peuple ! s'écrie l'Evêque. Quel bon peuple qui se sent mourir, qui agonise, et qui s'entend dire qu'il doit être content, puisque sa maladie durera désormais sept ans ! » Il disait de cette année 1874 : « Elle commence dans les brouillards. Il semble pourtant qu'avec un peu de bonne volonté le soleil les percerait. Mais ils ne veulent pas se laisser pénétrer de ses rayons ».
C'en était fait : ce soleil ne devait pas se lever sur nos têtes. Et cependant la foi de l'Evêque, comme celle du patriarche, s'acharnait à l'espérance, même contre l'espérance. Le jour de Noël, il s'enchanta lui-même et enchanta ses auditeurs de l'image idéale d'un roi sauveur de la patrie : « La France a eu son saint Louis , disait-il, l'Angleterre son saint Edouard , l'Allemagne son saint Henri; et combien d'autres, sous des traits mortels, faisaient revivre dans leur royale personne l'expression sensible de la royauté de Jésus-Christ ! Si tous n'y ont pas atteint, c'est là du moins pour tous l'idéal proposé. Et la meilleure espérance que nous puissions former pour le monde, n'estce pas l'avènement d'un de ces rois qui portent avec eux la paix, et dont le visage est appelé par les désirs, par les besoins, par les souffrances de toute la terre: Rex paciflcus cujus vulium desiderat universa terra ; d'un de ces rois pénétrés de Tesprit chrétien, que
n'éblouit point, que ne tente même point la splendeur du trône, l'éclat de la couronne; qui n'envisage le pouvoir que sous la forme du devoir et du sacrifice, à l'exemple de Celui qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et pour immoler sa vie au rachat de ses frères ! »
L'Evêque croyait donc qu'un tel roi pouvait être le nôtre. Une heure était venue, heure unique dans rhistoire contemporaine, où tout ce que nous avions désiré, tout ce que nous avions demandé au Ciel depuis quarante ans, tout ce que le Ciel nous avait préparé presque miraculeusement, tout ce qui semblait impossible allait devenir possible et nous être donné. Un prince éclairé, chevaleresque, bon, loyal, chrétien de principes et de conduite, vrai fils de l'Eglise plus qu'aucun de ses pères, nous revenait appelé par le vœu d'une nation éclairée par quarante ans de fautes et de malheurs. Que de gages de relèvement, si toutefois les gages humains ne trompent pas ! C'étaitla France régénérée, la tradition renouée, le droit rétabli, la stabilité affermie ; c'était enfin le règne de Dieu et de sa justice, et avec lui, par surcroît, l'honneur, la confiance, la prospérité et la paix. Il sembla que Dieu nous offrait tout cela : nous n'en avons pas voulu. 11 était trop tard peut-être ; nous n'en étions plus dignes ; la conscience publique était devenue trop faible et la révolution trop puissante ; et ceux-là non? crurent meilleurs qui de ce rare idéal voulurent faire une vivante et puissante réalité. Mais confessons que, s'il y eut de l'illusion dans cet espoir, il n'y en a guère de plus généreuse et de plus patriotique que celle-là. Et puis saluons ce passé qu'on ne reverra pas de sitôt. C'est tout un ordre d'idées que le Prince a emporté ce jour-là dans le silence, et plus tard dans la tombe. Cette tombe est celle d'une grande chose plus encore que celle d'un grand prince, cette date sépare deux mondes ; elle
comptera parmi les pins considérables de l'histoire. Mais encore souvenons-nous que Dieu, lui du moins, ne meurt pas. Or ce que Mgr Pie, du premier au dernier jour de son épiscopat, avait voulu servir , c'était « le parti de Dieu », ainsi qu'il le nommait. Celui là subsiste toujours ; et c'est toujours le premier devoir des catholiques d'en affirmer les principes et d'en chercher le triomphe, dans la mesure du possible, à travers la diversité des régimes qui se succèdent et des formes politiques de la société.
Faut-il maintenant dire un mot d'une étrange diversion opérée parle parti bonapartiste, prêtant à Mgr Pie des paroles qui signalaient le jeune prince impérial comme la suprême ressource de la France de l'avenir '? Une brochure politique de M. Léonce Dupont: Le quatrième Napoléon, un article du journal de V Ordre du 4 février 1874, avaient monté ce paradoxe, obstinément soutenu ensuite par un journal de Nantes, Y Union Bretonne, qui reçut de Mgr Pie la réponse suivante : « Je ne me défends pas d'avoir parlé avec modération de la personne et de la famille de l'Empereur, à l'heure même où ma conscience me poussait à combattre publiquement ses actes, et où son gouvernement me poursuivait à outrance. La loi évangélique dont nous sommes les ministres et les interprètes nous fait un devoir d'allier au courage de la résistance les habitudes du respect, et nous ne savons point ajouter nos coups à ceux que le malheur a frappés... Mais, quel que puisse être l'avenir réservé par nos incessantes révolutions à l'enfant qui eut Pie IX pour parrain, je suis de ceux qui ont suivi de trop près, jour par jour, la marche des choses, pour avoir jamais eu la pensée d'asseoir là-dessus une mission providentielle et un horoscope favorable. » Ces paroles tirent cesser toute cette petite tempête.
C'est parmi ces douloureux mécomptes de la poli-
tique que s'était aclievée, pour Mgr Pie, la XXÏV" année de son épiscopat. Il en fit le sujet de cette belle invocation, au jour de la célébration de cet anniversaire : « Assis, malgré mes démérites, et cela depuis bientôt un quart de siècle, sur un des sièges les plus illustres de la Gaule, ah! daigne le Seigneur m'y donner, m'y conserver toujours la pureté du cœur, ■et avant tout Tincorruptibilité de la foi figurée par la blancheur des vêtements sacrés que l'Apocalypse attribue aux vingt-quatre vieillards rangés autour de l'Agneau ! Que toujours je sois fidèle à incliner, que toujours je sois prêt, comme eux, à jeter ma couronne aux pieds de Celui qui est assis sur le trône descieux, et de son Vicaire douloureusement siégeant sur la Chaire apostolique ! »