‹ Histoire du Cardinal Pie, évêque de PoitiersChapitre 20 sur 45 · ÉGLISES ET CHAPELLES NOUVELLES. — LES PÈLERINAGES · texte numérisé non relu

ÉGLISES ET CHAPELLES NOUVELLES. — LES PÈLERINAGES

— MAU:X DE L'ÉGLISE UNIVERSELLE. — MORT ET ÉLOGE DE MGR FILLION. — LE JUBILÉ ÉPISCOPAL. — MORT ET ÉLOGE DE DOM GUÉRANGER. — JUBILÉ DE l'aNNÉE SAINTE. — LE SE- COND CONGRÈS DES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES. — MORT DE MGR COUSSEAU.

Mgr Pie allait avoir soixante ans. Jamais son intelligence n'avait été plus jouissante ; mais sa santé déclinait. 11 n'avait rien perdu de la noblesse de sa taille et de la majesté de toute sa personne ; et l'on retrouvait toujours malgré un peu d'embonpoint, la distinction de ses manières aristocratiques et la finesse des traits de sa physionomie, particulièrement sa bouche et de ses yeux, petits et vifs, où étincelaient la pensée et le feu des sentiments intérieurs. Il était revenu du Concile, victorieux et triomphant du seul triomphe de Dieu, mais atteint plus que jamais dans les sources de la vie; l'organisme s'affaissait, et il sentait dans ses jambes s'aggraver le poids qui déjà l'entraînait à pas lents vers son éternité. On s'en apercevait à la peine

qu'il éprouvait à demeurer long-temps debout, ou à marcher doucement, comme dans les longs défilés des confirmations; et il avouait parfois que, dans ces visites pastorales, la fonction qui le charmait le plus était aussi celle qui le fatiguait davantage, la bénédiction distribuée aux enfants sur le parcours des processions et des cortèges religieux. Sa parole eu chaire avait l'autorité croissante qu'elle tenait de son fonds même et de son éloquente beauté ; mais la diction était devenue traînante, parfois même hésitante, jusqu'au jour où l'en fît apercevoir la personne qui avait le droit de lui tout dire : sa mère vénérée et toujours écoutée. Mais, par contre, l'entretien familier ou la causerie intime le retrouvait toujours le même : vif, animé, plein d'à-propos, de bonne grâce et de saillies spirituelles, desquelles certaine pointe de malice n'était pas absente. C'était un charme que sa conversation, et il n'y avait guère de plus vif plaisir d'esprit que celui de l'entendre, lorsque, dans un salon ou dans un cercle distingué, à demi appuyé ou adossé à quelque meuble, tenant habituellement et familièrement sa croix pastorale dans sa main, il disait à chacun la parole particulière, ou bien traitait quelque sujet de politique contemporaine, avec un abandon plein de liberté comme de dignité, qui laissait place également aux plus aimables propos et aux plus grandes pensées.

Tandis que la vie corporelle penchait vers son déclin, la vie spirituelle grandissait sensiblement dans cette âme éminemment ecclésiastique. Elle s'était mise à l'école d'un maître moderne de spiritualité, pour lequel Mgr Pie professait un goût particulier : le Père Faber, de l'Oratoire de Londres. Non seulement, il en faisait sa lecture régulière, mais il en prenait par écrit des extraits dont le choix fait assez voir la nature de ses prédilections. On ne sera pas étonné d'y voir figurer,

en première ligne, des sujets de méditations sur l'amour de TEgiise, la confiance dans TEglise, la conduite envers lEglise, la prière pour l'Eglise et les chefs de l'Eglise. Mais il choisit aussi, il explique et il s'applique des maximes personnellement pratiques sur la vocation sacerdotale, l'humilité, la vie en Dieu, la vie retirée, la vie pacifiée, dont il dit: « Les saints ne sont pas une classe de gens fort affairés. Leur vie n'est pas surchargée, mais elle est transfigurée ». Il demande donc à Jésus-Christ de transfigurer la sienne. Il lui demande ensuite de la soutenir, de l'étajer, de la porter par sa grâce, car son âme, elle aussi, s'alourdissait, disait-il : et, avec son pieux auteur, il compare le fil de son existence morale à ce fil métallique des lignes télégraphiques qui fléchit toujours d'un support à un autre, et qui ne manquerait pas d'être entraîné par son propre poids, si les supports n'étaient multipliés et rapprochés tout le long du chemin.

Telle nous venons de voir la personne de Mgr Pie, partagée et oscillante entre la santé et la défaillance, entre la joie et la douleur ; tels nous apparaissent les événements de sa vie, au cours de ces années qui penchent vers la vieillesse. Elles ont encore des jours heureux ; mais les jours tristes y dominent. L'Eglise est en proie, l'Evêque souffre comme elle et pour elle, dans son cœur et dans son corps. C'est toute l'histoire de ces années 1874 et 1875, au centre desquelles se place le XXV^ anniversaire de son sacre épiscopal, un sommet duquel ensuite il n'y a plus qu'à descendre, si toutefois c'est descendre que de s'en aller à Dieu.

Cependant de grandes dignités lui étaient dès lors annoncées. Dès le mois de janvier 1873, un cardinal français avait dit en présence du Pape : « Rien ne ferait plus d'honneur à Pie IX que d'ouvrir le Sacré Collège à un autre Pie, l'évêque de Poitiers ». Le Pape avait souri, puis était devenu pensif : cette pro-

motion qu'il désirait ne dépendait pas de Rome seule. A la fin de la même année, 12 décembre, on informa TEvèque que le Saint-Père venait de mettre en avant, pour les quatre chapeaux de la couronne alors disponibles, quatre noms, parmi lesquels le sien en première ligne, en exprimant le désir que « la France ne présentât que des candidats de cette nuance ». Il ne fut pas agréé par le ministère d'alors. Rome s'en montra mécontente ; et le nonce, Mgr Chigi, en fit savoir à Mgr Pie sa désolation : « J'ai fait et j'ai dit tout ce qui était possible pour obtenir que votre nom, si cher et si vénéré par tous les bons, fût choisi de préférence. Mais onjie m'a pas écouté. J'ai la confiance que, plus tard, de meilleurs juges du vrai mérite viendront réparer la faute que l'on commet en ce moment ». Quelque chose de ces négociations transpira dans le public, car Mgr Pie en reçut les compliments anticipés de plusieurs évêques, entre autres de Mgr Delamare, archevêque d'Auch, quil remercia de ces bonnes et fraternelles paroles : « Par la grâce de Dieu, je sais trop le peu d'importance qu'aurait ma personnalité, pour attacher du prix à ce qui n'en a point dans l'intérêt sérieux de l'Eglise. C'est donc moi qui révérerai en vous un archevêque de la sainte Eglise, heureux de me dire votre humble et petit frère ».

Cette lettre disait que le Pape et lui s'attendaient bien à « l'accueil qui serait fait aux désirs du Saint- Siège par le catholicisme libéral aux affaires, car il n'était pas entrain de mériter ses bonnes grâces». Et, de vrai, il faut avouer qu'il ne faisait rien pour cela. En cesmêmesjours du commencement de Tannée 1873, le ISjanvier, solennitéde saint Hilaire, dans sa cathédrale; puis le 27 janvier, dans leglise du Jésus, pour la Béatification du bienheureux Pierre Lefèvre, il rappelle à ce pouvoir, qui est et qui veut être un pouvoir chrétien, qu'il s'égare en se faisant peur de l'Eglise

520 La CARDINAL PIE.

et de ses principes sociaux ; que de cette diminution du sentiment de la vérité procède une faiblesse d'action qui perdra tout^ et que rien ne sera sauvé, pas même l'honneur national déjà gravement atteint. 11 en attestait les humiliations que nous faisait subir la diplomatie des puissances étrangères : « Il en coûte cher aux nations de ne pas fléchir le genou devant le nom et la royauté de Jésus-Christ. Ce sont alors d'autres génuflexions qu'il faut faire. La langue qui refuse de confesser la puissance du Roi Jésus, à quels silences humiliants n'est-elle pas condamnée ! Et nunc non possumiisaperire os. » On se souvient de ce qu'étaient alors en effet les abaissements de la politique française, que le simple stationnement d'un de nos navires, rOrénoque, à Cività Vecchia, et les mandements des évêques sur la question romaine forçaient à courber la tête sous les injonctions de la Prusse, alliée àl'ltalie. Mgr Pie s'appuyait beaucoup en tout cela sur Mgr Chigi, nonce apostolique, dont il était l'ami. Ce prélat fut rappelé à Rome, où l'attendait la pourpre. Ce fut, pour Mgr Pie, l'entrée dans la voie funèbre et royale des sacrifices et des séparations, où il ne s'arrête plus. Une grande affection, fondée sur le dévouement commun au service de lEglise romaine, les unissaitl'un à l'autre. Ce dévouement, ils l'employaient de concert à procurer les meilleures nominations épiscopales qu'ils pouvaient ; et ils en faisaient le sujet le plus ordinaire d'une correspondance très suivie, très cordiale, mais toute confidentielle. « 'Vous savez assez, Monseigneur, lui écrivait le Nonce, si je vous vénère, et quelle respectueuse affection je vous porte, pour être persuadé que tout ce qui me vient de vous est reçu par moi avec bonheur et que j'en fais le plus grand cas. » Il savait que l'Evêque de Poitiers n'aimait que la pure vérité et ceux qui la défendent. Quand, après douze ans de séjour, le Nonce repartit pour Rome, empêché de se

rendre à Poitiers, comme il lavait espéré, il pressa Mgr Pie de venir du moins recevoir son adieu à Paris : « Venez le plus tôt possible : tout le monde vous désire ici. Je veux du moins vous voir et vous répéter de vive voix combien je vous vénère et vous estime, combien je vous suis dévoué, et quel regret j'éprouve de me séparer de vous. »

L'Evêque de Poitiers, désenchanté du dehors, se consacra d'autant plus à l'œuvre du dedans, le dévouement à son peuple et le ministère pastoral, en le prenant par le côté qui alors l'attirait davantage : la vie de prière, source de la vie de la grâce, et particulièrement l'entretien de la vie religieuse dans le cloître : « Les patriarches, disait-il, faisaient leur premier soin de creuser des puits pour désaltérer leurs troupeaux. Les pasteurs ont pour premier devoir d'ouvrir des sources profondes de vie spirituelle pour leurs brebis qui sont les âmes. »

Nous arons vu dans quel honneur il tenait l'Ordre du Carmel. En 1873, un ébranlement s'était produit dans ses maisons, en France, à la suite d'écrits inconsidérés, et inspirés par plus de zèle que de circonspection. On venait, après trois sièclesde sainteté, de soumission au Saint-Siège , d'approbation constante donnée par Rome aux règles, aux livres et aux pratiques des Carmélites de France, déclarer que cette branche du grand arbre monastique n'était pas solidement greifée siu" le tronc planté par sainte Thérèse ; que le pieux cardinal de Bérulle avait fait une scission, bien près d'être un schisme ; que l'esprit de la Mère Séraphique n'animait plus cette portion de sa famille ; que ces Religieuses de France avaient perdu le droit de s'appeler ses vraies filles, et qu'elles n'avaient plus qu à quitter leurs présentes constitutions, leurs livres liturgiques et toute leur observance, pour prendre les constitutions, la liturgie et l'observance de l'Institut primitif de saint

Elie. Les monastères français avaient été troublés par ces prétentions qui cliercliaient un appui ju^^que dans le Saint-Siège. Mgr Pie y vit un péril pour le maintien de la paix des cloîtres : « 11 faut là écrivait-il, une paix plus stable et plus profonde : autrement cette grande arme des contemplatives, qui est l'oraison, s'émousse : leur action s'en trouve affaiblie , et , par suite, leur œuvre restreinte et compromise. » S 'étant renseigné d'abord auprès des Carmes et du Saint-Siège lui-même, Mgr Pie avait écrit , le 28 juillet 1873, une Lettre pastorale aux deux monastères de Poitiers et de Niort, destinée à leur apporter la lumière et la paix. Il repoussait les ingérences novatrices des réformateurs sans mandat et sans autorité ; il réfutait leurs allégations ; il réprouvait leurs publications. Défense était faite aux deux maisons du diocèse de lire ou de retenir ces écrits fâcheux. L'Évêque disait à la fin : « Demeurez donc en paix, nos très chères filles. Sous la garantie du Siège apostolique, sous la protection et la conduite d3 vos évoques, continuez d'être ferventes dans votre saint état. Lisez la vie et les oeuvres de votre incomparable Mère : c'est là que vous trouverez son esprit.... » Cet esprit de sainte Thérèse, il endoiuiaitlescaractères. Puis lapaix,quiavaitété son premier mot, était aussile dernier : « Pour vous, mes filles, appliquez-vous à ne blesser personne. Quoiqu'il en puisse être de celles de vos maisons qui, avec l'assentiment de leurs évêques, s'uniraient à la Congrégation italienne, nous voulons que, restant ce que vous êtes, vous ne le cédiez à aucune en sentiments de confiance, de charité, de déférence fraternelle et filiale envers les dignes Religieux dont vous êtes les sœurs, et avec lesquels vous ne formez, sous les yeux de Dieu et de vos saints fondateurs et réformateurs , qu'une même et unique famille. »

Cette parole fut entendue, et si aujourd'hui ces

germes de sécession sont presque disparus, c'est, en grande partie, à l'intervention lumineuse et vigoureuse de l'Evêque de Poitiers que le Carmel le doit.

Des conférences étaient prêchées à ces deux monastères par M. l'abbé Gay qui en était supérieur. L'Evêque de Poitiers, qui appréciait leur beauté, pressa son^ami de les publier. En 1874, elles parurent sous le titre de Traités sur La vie et les vertus chrétiennes^ considérées dans V état religieux. Nous n'avons pas à apprécier ce grand ouvrage d'ascétisme, dont l'apparition fut saluée de l'admiration et de la reconnaissance de tous les catholiques. Nous devons dire cependant que l'Evêque de Poitiers, qui l'avait provoqué, ne cessa de le soutenir de son encouragement, avant de l'honorer de son applaudissement public. Lui seul sut ce que ce travail coûta au pieux écrivain qui, arrêté par la maladie, entravé par d'autres soins, s'attachait à cette œuvre comme à une tâche qu'il tenait de sa vocation propre. « J'ai un sentiment très profond, écrivait M. Gay à peine convalescent, que, si je puis de quelque manière servir notre sainte Mère l'Eglise et les âmes, c'est surtout en écrivant. A mon humble rang, je dirai volontiers avec le comte de Maistre: « Dieu m'a fait pour penser et non pas pour agir ». Mais je dois désormais compter avec l'intîrmité. Ma vie est à son automne ; et Dieu sait ce que sera pour moi cette saison. Les cloches d'alarme, qui déjà deux fois ont retenti à mon oreille, m'avertissent que le temps est court, et qu'il le faut bien employer. J'ai hâte de récolter et de serrer ma moisson, parce que je crois que ces livres, pour lesquels Dieu m'a tant aidé, renferment, à cause de cette aide divine, une substance qui pourra nourrir bien des âmes affamées. » Mgr. Pie, lui aussi, le pensait. Il s'était fait remettre les principaux traités, et il s'en délectait et s'en édifiait. 11 disait seulement: « Cher

ami, c est bien beau, mais c'est trop beau. Quand on écrit de pareilles pages, il ne faut pas s'attendre à beaucoup de lecteurs ». La lettre d'approbation, qu'il donna au mois de juillet, est discrète et très ménagère de louange : cela tenait à la très haute idée qu'il avait de ce que l'approbation motivée d'un évêque est aux yeux de TEglise. Et puis son vicaire général le touchait de si près ! « Le plus bel éloge, écrivit-il, d'un enseignement si relevé et si parfait^ c'est qu'il ait su se créer un auditoire capable de l'entendre et de le goûter. Et, parce que, selon la mémorable maxime de sainte Thérèse, « à mesure que Notre- Seigneur a « tant d'ennemis et si peu d'amis, notre tâche est de « veiller à ce que ce peu d'amis qu'il a soient bons », j'acquitte la dette de ma charge pastorale, en vous remerciant de tout le bien fait à des âmes qui me sont chères. » 11 souhaitait que ce bien s'étendît à tous ceux qui cherchent la vérité et la perfection, non seulement dans le cloître et le sanctuaire, mais encore dans le siècle.

On sait la réponse du public : personne ne s'en montra plus heureux que l'Evêque. Il y voyait un symptôme de l'état religieux des esprits en France, et le signe d'un progrès du royaume de Dieu.

Comme toujours, en même temps que l'impiété faisait son œuvre de destruction en France, l'Eglise faisait son oeuvre d'édification : c'était à chacune gbn rôle. Elle reconstruisait ses temples, en élevant les âmes. Les monastères se remplissent, les vocations se multiplient ; les chapelles monastiques sont devenues trop petites. Au cœur même de la guerre, les Filles de la Croix avaient commencé la reconstruction de leur église, à la maison-mère de la Puye, comme les juifs de Jérusalem avaient fait pour leur temple après la captivité : in angustia tempofum, selon que disait l'Evèque. Le 29 mars 1874, Mgr Pie alla la

consacrer sous le vocable de Marie au pied de la Croix . Dans l'allocution qu'il fit, on remarqua ces mots: « Puisse l'éditice subsister jusqu'aujouroù des milliers et des milliers de Filles de la Croix, dont la dépouille aura reposé à l'ombre de ses murailles, sortiront de leurs tombes, pour aller, avec leurs dernières survivantes, au-devant du Christ qui apparaîtra avec sa croix dans les cieux ! ...» A cette époque, l'Evêque pouvait-il savoir quelle tombe, chère entre toutes, il allait bientôt confier à ce religieux asile?

On construisait de même partout, dans le Poitou et la Vendée; et les églises recommençaient à sortir de terre, comme en sortaient les semences dans les champs foulés naguère par le pied des armées. Douze nouvelles églises avaient été consacrées depuis 1870, neuf paroisses rétablies, plusieurs autres érigées. La ville de Niort, déjà enrichie de l'église de Saint-Hilaire, voyait enfin s'ouvrir, leSseptembre 1874, l'église gothique de Saint- André, que l'Evêque consacra et où il prêcha en présence du cardinal de Bordeaux, de trois évêques et deux abbés. 11 proposa, le même jour, la construction, à Niort, d'une troisième église, sous le vocable de Saint- Etienne du Port, dans un quartier relié récemment au centre par des ponts et de nouvelles voies de communication. « Ainsi, disait-il, nous anssi, nous jetterons les piles du pont qui relie lésâmes, à travers le fleuve du temps, aux rivages de la patrie éternelle. »

A Poitiers, la cathédrale, restaurée et embellie, avait été, au mois de juin 1873, affiliée à Saint-Pierre de Rome, avec participation aux avantages spirituels de la Basilique vaticane. « Moyennant cette agrégation, disait Mgr Pie dans une Lettre aux fidèles, la fille mitre en partage de la plupart des biens de sa mère... C'est un anneau de plus qui nous relie àlEghse de laquelle toutes les autres Eglises ont reçu leur commencement. » Mgr Pie déclarait que, « s'il s'était manifesté

quelque redoublement de piété à Poitiers, on le devait attribuer, pour une part, àla visite que les fervents chrétiens faisaient des sept autels delà cathédrale, au premier jeudi de chaque mois, depuis que cette dévotion était dotée des privilèges attachés à la visite des sept Basiliques de Rome ».

Plus près de lui, dans son propre palais, Mgr Pie, un peu plus tard;, restaure et consacre la chapelle domestique, dédiée à saint Martin. C'était le 28 septembre 1874, vingt-cinquième anniversaire de sa préconisation par Pie IX alors exilé, ensuite rappelé et aujourd'hui prisonnier. A ce souvenir, TEvêque s'attriste, puis il se console dans le bonheur déposséder sous son toit le Consolateur divin : « Nous-mêmes qui venons d'être réintégré dans ce sanctuaire et cette demeure, combien de temps les révolutions incessantes de notre pays nous permettront- elles den jouir? C'est à travers ces vicissitudes que notre vie s'écoule, la joie succédant aux pleurs et les pleurs à la joie. Mais pleurer au pied du Tabernacle, mouiller de ses larmes le marchepied de l'autel eucharistique ; verser ses douleurs et ses angoisses dans le sein du divin Consolateur, c'est goûter déjà la joie dans la tristesse. Apporter aux pieds du bon Pasteur Jésus les préoccupations, les sollicitudes, les tourments de notre ministère pastoral, c'est y trouver la lumière, l'inspiration, la force, en attendant que, la figure de ce monde s'étant évanouie, nous soyons transportés au sein des tabernacles éternels. »

Cette cité sainte de Poitiers, ressuscitée par lui avec tous ses souvenirs, Mgr Pie était fier d'en faire les honneurs et de la produire aux yeux de l'esprit. Dès cette époque Poitiers voyait chaque année, dans la belle saison, des caravanes de plusieurs centaines de pèlerins stationner dans ses murs, en se rendant à Lourdes. Le 17 août 1874, il charma et édifia les pèlerins de Paris en

leur faisant parcourir avec lui, du haut de la chaire, tous les lieux consacrés par l'histoire de cette ville. Il rapprocha ensuite sainte Radegonde de Poitiers d'une autre sainte mérovingienne, Geneviève de Paris. Puis il poussa à la prière ces foules qui, elles aussi, voyant l'abomination delà désolation commencer à s'installer sur la terre, se réfugiaient vers les montagnes , comme avait dit le Sauveur : Tune fugiant ad montes. « Allez, montez, acheminez-vous vers ces sources merveilleuses, dans l'espoir que la même vertu qui guérit les infirmités des particuliers, guérira aussi les maux de la société, rendra le mouvement à cette nation paralytique, et remettra sur pied ce peuple impotent et si digne de pitié. » Les pèlerins de Paris avaient fait à Poitiers la fondation d'une lampe qui devait brûler à perpétuité devant le tombeau de la sainte Reine. Mgr Pie, dans son discours, les en félicitait, « bien persuadé, disait-il, qu'ils laisseraient là aussi quelque chosedelaUqueurde piété qui était dans leurs âmes ».

L'Evèque ne quittait guère Poitiers. Lorsque, au mois de novembre 1874, M. le comte de Mun, « se tournant vers lui, disait-il, comme vers le plus puissant docteur de l'Eglise de France, le supplia de faire retentir, au milieu de la capitale si coupable et si peu repentante, les grands accents dont l'Eglise de Poitiers gardait le privilège », sa réponse fut que « pour soutenir les fermes doctrines de l'orthodoxie dans les matières sociales, qui sont sujettes à controverse, il faut être chez soi, dans l'indiscutable exercice de son autorité enseignante, et non trop près de l'oreille d'un gouvernement ombrageux qui s'en prendrait peut-être à un autre qu'à lui ».

Mais de Poitiers où il reste, l'Evêque a le regard ouvert sur l'Eglise entière. Elle souffrait la tribulation. Un vaste réseau de conspiration impie l'enveloppait d'un bout du monde à l'autre. Mgr Pie se rend bien

528 LE CARDINAL PIB.

compte de la main cachée qui en a ourdi les fils : le monde est partout aux sociétés secrètes, et les sociétés secrètes sont au naturalisme et au libéralisme. Ils ne le savent pasassez, les catholiques sincères qui, dit-il avec l'Ecriture, ont mangé de cet œuf des idées modernes. Pourtant c'est de cela que meurent les chefs de la société ; c'est de cet œuf venimeux qu'est sorti le serpent prêt aies dévorer: Qui comederit de ovis eorum morietur^et quod confotumest erumpet in regulum.

Et, de vrai, le règne du mal était partout triomphant. En France, le pouvoir glissait des mains honnêtes mais impuissantes et désarmées qui en avaient reçu le dépôt, dans les mains violentes du radicalisme oppresseur. C'était l'époque des concessions désastreuses du Septennat, et Mgr Pie n'y voyait que l'entraînement trop logique du pouvoir sur la pente fatale où de funestes doctrines l'avaient placé. En Allemagne, lesloisdeMai mettaient l'Eglise catholique en état de siège; et des lettres de Mgr Mislin à Mgr Pie lui dénonçaient les menaces et déjà les premières violences du Kulturkampf. En Italie, le nom de Garibaldi sortait de l'urne du scrutin, en face du Vatican où Pie IX était captif. En Suisse, une constitution civile duclergé dépossédait les évêques et les prêtres de leurs églises, procédait à l'élection des curés, intronisait les impurs et les apostats. Mgr Lâchât, évêque de Baie, était venu récemment déposer ses douleurs dans le cœur de Mgr Pie. En Orient, Mgr Hassoun, patriarche des Arméniens, dépossédé par les schismatiques et exilé par le siiltan, réclamait de Mgr de Poitiers l'appui de son crédit auprès de cette France toujours si secourable et qu'il croyait encore puissante. L'Evêque eut le regret de lui répondre que rien de solide et d'efficace ne sepouvait attendre de notre nation, tant quelle ne se serait pas rassise à l'ombre d'un sceptre sincèrement chrétien.

Du Nouveau-Monde enfin, du Brésil, un des frères

de Mgr Pie au Concile, un de ses hôtes de Poitiers, le vaillant Mgr Macedo, évêque de Para, jeté en prison à Buenos- Ayres, pour sa noble résistance à la francmaçonnerie, lui envoyait, avec son portrait, le tableau des périls de cette Eglise brésilienne pour laquelle le prisonnier s'offrait en sacrifice. Le réponse de Mgr Pie est du 1 y octobre 1874: « Monseigneur, quoi qu'en puissent dire vos perfides adversaires, la religieuse admiration et la fraternelle sj^mpathie de l'épiscopat du monde entier vous sont acquises. Nous plaignons vos persécuteurs. Dieu rendra à chacun selon la mesure de sa participation au mal. Mais à vous, vénéré Seigneur, et à votre digne concwpiivus in Christo^ le vénérable évêque de Pernambuco, appartiennent devant Dieu et devant les hommes, en ce monde et en l'autre, les palmes glorieuses du courage, delà foi, de la patience, enfin les récompenses dues à l'amour de la vérité et de la justice poussé jusqu'au mépris de la vie présente. »

L'effet de toutes ces afflictions de l'Eglise et de ces humiliations de la patrie terrestre était de tourner de plus en plus le cœur de Mgr Pie vers Jésus-Christ et le ciel. Dans l'homélie de la Toussaint 1874, déversant tout son cœur dans celui de ses fidèles, il leur dit ce qu'il pensait de ce pauvre monde et de l'autre. « Ah ! mes frères, s'écriait-il à la fin de son discours, les choses de ce monde sont-elles donc si attrayantes que nous puissions y chercher notre bonheur ; et la patrie terrestre nous offre-t-elle tant de sécurité, que nous n'ayons point le souci de la patrie éternelle V Le monde présent, tel surtout qu'il est devenu depuis qu'il a rompu et divorcé avec Dieu, vaut-il donc la peine que nous nous arrêtions aux misérables petits incidents de ce qu'on appelait autrefois la vie publique et de ce qui a pu passionner d'autres générations ? Seigneur, mon Dieu, n'est-ce point pour nous détacher,

pour nous dégoûter de la terre que vous avez permis qu elle devînt le sujet et le théâtre de l'humiliation et de la honte ? »

Puis d'un coup d'aile, remontant vers une meilleure patrie : « Chrétiens, chrétiens, consolons- nous : les titres de notre noblesse divine ne seront point lacérés avec ceux de notre dignité nationale ; les fondements de notre espérance et de notre gloire sont placés trop haut pour être atteints par les plus grands coupables, j'aime mieux dire par les ambitieux et les téméraires, par les ignorants et les incapables qui ont tout réduit ici-bas à Timpuissance et au déshonneur. Les yeux levés en haut, c'est à peine si nous nous apercevons de tout ce qui croule et s'effondre autour de nous. Planant dans des régions mille fois supérieures à toutes les bassesses et les pauvretés humaines, nous prêtons l'oreille à Jésus qui nous appelle en disant à son Père : Moi en eux, et eux en moi ! afin qu'ils soient consommés dans la même unité avec nous, et que le monde sache que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé moi-même, dès la constitution du monde. »

Aussi bien, à cette époque, Mgr Pie voyait-ii partir pour cette autre patrie ces bien-aimés du Père, qui pour lui étaient aussi les plus aimés des frères. Quand il prononçait ces chrétiennes paroles de dédain et d'crpoir, il ny avait que quelques mois que la mort lui avait enlevé un de ses plus chers amis dans la personne de Mgr Charles Fillion, évêque du Mans.

Mgr Fillion était mort le 30 juillet 1874. Il y avait peu de personnes à qui TÉvèque de Poitiers fût plus complètement sj'mpathique d'esprit et de cœur : «Nous sommes tous d'accord ici pour vous chérir respectueusement, comn:e l'un de nos plus dévoués amis», lui écrivait-il un jour. Dès qu'il avait su sa maladie, il l'avait visité à plusieurs reprises, avec une extrême tendresse.

« La pensée du cher malade ne me quitte point, écrivait-il à AI. Fillion, son frère ; je parle de lui à Notre-Seigneur et à ses saints à toute heure du jour, demandant toutes les grâces d'une sainte fin, si la volonté d'en haut exige le sacrifice, mais voulant garder l'espérance jusqu'au bout. » La même lettre disait : « Monseigneur votre frère est pour moi l'ami le plus intime que je me connaisse dans l'épiscopat. Je lui rends toute la vivacité d'affection qu'il a bien voulu toujours me témoigner. L'épreuve qu'il subit est pour moi, elle est aussi pour ma mère qui connaît l'affection de votre frère pour moi, l'objet d'une profonde douleur. » Quand arriva la nouvelle de cette sainte mort, Mgr Pie pleura. Il déclare dans ses lettres que « sa pensée ni sa prière ne se séparaient point de cette maison funèbre. Il ne pensait pas^ disait-il encore, que personne eût senti plus fortement que lui le coup dont il avait plu à Dieu de frapper tant de coeurs ».

Le 27 août, il prononça son Oraison funèbre dans la cathédrale du Mans. Il loua son triple ministère d'enseignement, de bon exemple et de direction des âmes. Il parla des grandes institutions monastiques de son diocèse, de Solesmes,de Sainte-Cécile et des Bénédictins; il parla du collège de Sainte- Croix où il avait appelé les Jésuites ; il s'étendit sur le Concile du Vatican et les décrets auxquels l'évêque du Mans avait pris sa grande part. Puis, après le docteur, ce fut le tour de l'ami de se faire entendre. Il pleura comme David avait pleuré sur Jonathas : « Doleo super te^ frater mi Jonatha. Ainsi débutait, dit-il, ily asix siècles, le panégyriste du saint évêque et docteur Bonaventure, dans un discours souvent interrompu par les larmes de l'orateur et par celles de l'assistance. Pardonnez, mes Frères, si je n'ai pu vaincre toute mon émotion. Votre évêque m'aima, etje l'aimai comme un frère ; le pacte de David et de Jonathas ne fut pas plus étroit

que celui qui vint unir nos cœurs à un âge où les liens n'ont plus coutume de se nouer si fortement. »

C'est au milieu de tous ces labeurs et de ces douleurs que se leva le jour d'une grande solennité de la carrière épiscopale de Mgr Pie. Le 25 novembre 1874 amena le XX V^ anniversaire de son sacre. On s'était beaucoup réjoui de célébrer les noces d'argent de rÉvêque avec son Eglise. Mais était-ce bien le moment d'une telle démonstration ? Mgr Pie s'en défendit. « L'heure actuelle, écrivit-il par avance à ses prêtres, n est pointa la joie et auxfètes. Les deuils delà religion et de lapatrie,les humiliations du présentées incertitudes etles menaces de l'avenir ne laissent point de place àla manifestation de sentiments qui doivent plus que jamais se renfermer dans l'enceinte domestique. »

Il ne put empêcher toutefois que des félicitations lui vinssent de toute l'Eglise, et du Pape lui-même. Mais celles-là seules lui plaisaient qui se tournaient en vœux pour sa sanctification. Telle fut celle-ci dé Mgr de Ségur : « Se renoncer si bien soi-même et laisser si bien Jésus vivre en soi que l'on ne soit plus soi-même, mais Lui, par l'innocence et la sainteté de la vie, par la pureté de la lumière, par la bonté, par la fermeté, par la perfection de l'amour et du sacritice : voilà tout le programme de la vie épiscopale, sacerdotale et chrétienne. Permettez-moi, cher Seigneur, de vous l'envoyer dans un humble souvenir qui rappellera quelquefois à vos prières un pauvre homme qui bénit la divine Providence de lui avoir ménagé une petite place dans votre cœur, et qui, baisant en esprit vos mains consacrées, vous demande la meilleure de vos bénédictions. »

Le vingt-cinquième anniversaire fut célébré au Séminaire, solennellement, mais en famille , par les prêtres et les clercs, qui reçurent ensuite leur Evêque dans un repas de fête. Sa parole, à la chapelle, fut toute d'humilité et do cordialité. Les compliments le laissèi\ nt

froid. « L'Evêque, disait-il dans son homélie, a mieux à faire que d'imiter ces monarques idolâtres, idolâtres surtout d'eux-mêmes, dont la distraction favorite était d'entendre le récit de leurs propres faits et gestes, et de faire lire, jusque dans leurs insomnies^ les annales des temps écoulés de leur règne. » Pour lui, comme pour TApôtre, il s'agissait « d'oublier ce qui est par derrière, pour s'étendre vers les choses qui s'offraient devant lui». Il fit mention, dans sa prière, de sa vénérable mère, qui venait ce matin-là de présenter le pain bénit aux noces d'argent de son fils . Il rappela le vieillard qui l'avaitconsacré, Mgr de Montais, etle Pape bien-aimé qui l'avait préconisé. Il s'adressa à Marie, qui avait présidé à sa consécration dans son église de Chartres. « Maintenant, ô Mère, ne m'abandonnez pas dans le temps delà vieillesse et de l'âge avancé: Et usqueïn senectam et in senium ne derelinquas me. Gouvernez vous-même cette Eglise que mes mains bientôt affaibhes ne sauraient plus régir. Bénissez ce clergé et ce peuple que vous m'avez donnés et qui me multiplient depuis quelques jours les témoignages de leur docilité et de leur amour. Gardez-moi longtemps celle qui, pour moi, porte et partage avec vous le nom et la fonction de mère. Enfin, si les vaillants pontifes dont l'imposition des mains m'a engendré au sacerdoce suprême sont entrés depuis longtemps déjà dans la voie de toute chair, merci, ô Marie, merci ô Jésus, Prince des pasteurs, de ce que, par un phénomène inouï durant dix-huit siècles, le même Pontife romain qui me faisait évêque, il y a vingt-cinq ans, a pu bénir aujourd'hui le vingt-cinquième anniversaire de ma consécration. Elles seront le plus riche ornement de la fête, ces félicitations paternelles et spontanées de Pie IX, qu'une attention délicate me fit parvenir hier au soir; et sa bénédiction de Vicaire de Jésus-Christ, d'Évêque des évêques, venue ad cautelam sur l'aile des éclairs, dans la crainte

que les chars conduits par le feu ne fussent pas assez rapides, sa bénédiction deux fois envoyée sera pour vous et pour moi le complément des grâces de cette journée.»

L'Evêque donna à son peuple cette bénédiction papale que Rome lui envoyait et qu'il avait méritée. Quand, du haut de ces vingt-cinq ans, il regardait la route qu'il avait parcourue, c'était bien la grande ligne qu'il s'était tracée dès le premier pas dans la carrière. On réédita, à cette occasion, dans les feuilles religieuses de Poitiers, le Mandement de sa prise de possession en 1849. Il y avait annoncé qu'il serait du parti de Dieu, et qu'étant riiomme de Dieu, il serait Ihomme de tous. Il se rendit le témoignage qu'il avait été fidèle à son programme : « Il ne tiendra pas àmoi^ disait-il, en ce vingt-cinquième anniversaire, qu'au frontispice de ma maison d'Evêque on puisse graver l'inscription que j'y voulus inaugurer dès le premier jour : El in tempore iracundiœ factiis est 7^econciliatio ».

Un présent de fête était annoncé au clergé. C'était le code complet des Statuts diocésains, résumant les décrets des synodes annuels, et sanctionnés par l'expérience d un épiscopat déjà long. L'homme de la tradition se révélait au soin qu'il avait pris d'en faire remonter les prescriptions principales aux siècles les plus reculés de l'Eglise de Poitiers. En offrant ce recueil à ses prêtres, il leur disait, avec un de ses prédécesseurs du xv*' siècle, Geoffroy de Saint-Belin : « Il m'estoit impossible de recevoir, en cette arrièresaison de ma charge et inclination de mon âge, plus de bonheur que de voir votre compagnie réduite à un plus grand désir que jamais de liorir et fructifier en l'effet de l'observance de vostre état » .

Mais il n'y avait plus de fête pour Mgr Pie qui ne fût aussitôt suivie de quelque deuil nouveau, dans ces

terribles années de douleurs privées comme de décadences publiques. C'était l'automne de la vie, comme il le disait, avec ses rares beaux jours et ses fréquents frimas. Dom Guéranger allait mourir. Mgr Pie était allé le visiter récemment. Il avait admiré sa récente fondation des Bénédictines de Sainte-Cécile, à laquelle il portait le plus religieux intérêt, Cette reconstitution des moniales d'autrefois, selon le type canonique et traditionnel , entrait entièrement dans l'esprit de l'homme de l'Eglise. Mais il accusait cette nouvelle entreprise de prendre sur la santé de son vénérable ami : « Votre maison de Sainte-Cécile vous excède, disait-il. Cette Sainte estelle si pressée de vous avoir chez elle ? Vous qui l'avez fait vivre, elle vous fera mourir. » Le vaillant Père le rassurait. Il lui écrivait encore, le 21 janvier 1875, « qu'il avait une soif immense de se rendre à Ligugé, d'aller le voir à Poitiers, et qu'il n'attendait pour cela que le retour du printemps ». Dix jours après cette lettre, 31 janvier, le Père Abbé expirait. « Il n'attendait pas la mort aussi soudaine, raconte Mgr Pie ; mais quand il la vit devant lui, il jeta en Dieu toutes ses sollicitudes et n'eut qu'une pensée, celle de l'action de grâces : Mon âme, secria-t-il, bénissez le Seigneur, et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom : Benedic, anima mea, Domino, et omnia quœ intra me sunt, nomini sancto ejus ! Puis d'une voix mourante, il commanda à ses frères de chanter avec lui le TeDeum. C'est bien le chant qui convenait près de la couche d'un tel mourant. j>

L'amitié pleine d'admiration de Mgr Pie pour le grand Bénédictin datait, nous le savons, dès avant les jours de son épiscopat. Elle s'alimentait des mêmes affections et des mêmes convictions. Elle s'était fortifiée dans les mêmes combats soutenus pour la même

cause : la cause de l'Eglise romaine, leur unique affaire et leur passion commuae. Ils ne différaient que dans la manière de la servir : l'un y déployait une plus vaste science de son histoire et de ses lois ; l'autre y apportait une plus fine et plus habile connaissance des hommes. L'un avait plus d'érudition, l'autre phis d'éloquence. Le caractère de l'un le poussait, en toute campagne, à marcher en avant et à présenter la bataille; le caractère de l'autre lui conseillait d'attendre et de manoeuvrer pour en assurer le succès. 11 y avait plus d'initiative et d'ardeur guerrière dans le premier : il y avait dans le second davantage de ce que les Latins appelaient vis imper aioria^ mélangede sagesse, de force et de grandeur. L'un était un chevalier ; l'autre était un général. Mais tous deux marchaient de front vers les mêmes ennemis, au service de Rome, à qui, depuis vingt-cinq ans, ils avaioit assuré de magnifiques conquêtes.

Une des dernières paroles du Religieux mourant avait été pour son ami. Il avait dit, entre autres choses : v^ Si, après ma mort, vous ne pouvez vous dispenser de faire parler de moi, invitez l'Évêque de Poitiers : vous serez sûrs que lui du moins ne fera pas de bévues ». 11 entendait parla lesidées f\iusses et lesjugements mal formés. L'Évêque accepta défaire son oraison funèbre.

Ce fut le 4 mars, à la célébration du service funèbre, dans Saint-Pierre de Solesmes, que fut prononcé l'éloge du plus grand moine que l'Eglise de France posséda de nos jours. L'archevêque de Tours, les évêques du Mans, de Nantes, de Vannes, d'Angers, de Perga, coadjuteur de Bordeaux, les abbés de Saint- Michel de Frigolet et de la Trappe du Port-du-Salut, étaient au pied de la chaire, avec une multitude de prêtres et de laïques, parmi lesquels on remarqua le préfet du département. C'était vraiment le deuil de toute l'Ecrlise de France.

Dom Guéranger avait été l'homme suscité de Dieu, et pour la restauration de TOrdre monastique au dedans, et pour les travaux réparateurs de l'Eglise de France au dehors. Ce double ouvrage se déroula tout le long du discours, avec une majesté de parole et une plénitude de doctrine qui n'ont leur pareil que dans lantiquité ecclésiastique. Dora Guéranger, c'est le moine, c'est-à-dire le type éminent de la vie évangéhque régularisée parles lois de l'Eglise. Dom Guéranger, c'est l'Abbé, c'est-à-dire le père des moines. Mais, de plus, Dom Guéranger c'est le docteur qui a fait resplendir la lumière pour tous ceux qui sont de la maison de Dieu. Le rétablissement maintenant presque universel de la liturgie romaine; la lutte savante contre le naturalisme ; le secours de paroles et d'écrits prêté aux grands actes du Pontificat de Pie IX et au Concile du Vatican : que de rayons à cette couronne doctorale !

En somme, et c'est pour lui la gloire supérieure qui consacre les autres, Dom Guéranger fut l'homme de l'Eglise : de là cette sûreté de doctrine qui a permis de dire au docte évêque de Tulle que Solesmes est « le lieu irrépréhensible : locus irrejjrehensihilis ». Or ce lieu fut un foyer pour toute l'Eglise de France : un foyer de lumière pour tant d'esprits qui sont venus y allumer le flambeau de leur science, pour tant d'âmes qui sont venues y raviver la flamme de leur piété ; un foyer de charité pour les habitants et les familles de la contrée, un foyer de grâce pour les pèlerins et les pécheurs, un foyer d'amitié pour tant de coeurs qui sont venus s'y réchauffer et s'y ranimer, « 0 Père, ils sont heureux ceux qui vous ont vu et connu de près, et qui ont eu l'honneur de votre amitié : Beaii sunt qui te viderunt et in amicitia tua décora ti sunt ! »

L'oraison funèbre de l'abbé de Solesmes, aussitôt

publiée, prit la place quelle gardera parmi Jes monuments de la meilleure éloquence ecclésiastique. On écrivait de Rome à Mgr Pie : « Quels merveilleux textes d'Ecriture vous savez trouver ! 11 faut qu il y ait pour vous une germination de la Bible, au jour, à l'heure, au coup de soleil qui vous convient ».

Pie IX, en apprenant la mort de l'Abbé de Solesmes, s'était montré très affligé. « Je perds un ami dévoué, et TEglise un grand serviteur », avait-il dit. Mais le plus magnifique hommage du Saint-Père fut un Bref, à la date du 29 mars, féhcitant l'Évêque de Poitiers de ce chef-d'œuvre de doctrine, d'éloquence et de courage : « Nous avons la confiance que votre travail ne sera pas inutile, y est-il dit. En payant au défunt les louanges qu'il a méritées pour avoir fait bonne guerre aux erreurs modernes, vous avez ajouté un nouveau et vigoureux coup à ceux que leur portent déjà vos remarquables Lettres pastorales. » Pie IX voulut faire davantage : un acte pontifical, en forme de Bref, adressé à tout l'univers catholique, le 19 mars 1875, rappela les services signalés que l'Abbé de Solesmes avait rendus au Siège apostolique et à l'Eglise, et proclama les faveurs dont, par reconnaissance pour cet éminent Religieux, le Saint- Siège enrichissait les Abbés de Solesmes et l'Ordre Bénédictin de la Congrégation de France.

L'Evêque de Poitiers voulut, lui aussi, servir la famille religieuse dont il avait aimé le père. 11 la savait chargée d'une dette pesante, et il n'avait pas tenu à son amitié secourable quelle n'en fût libérée. Le 18 mai, il réunit à Paris, dans le salon de M""^ la vicomtesse des Cars, l'élite des dames catholiques, pour intéresser leur charité en faveur de Solesmes. C'était '250,000 francs qu'il fallait trouver. Mais, en demandant des secours, l'Evêque, avant tout, demanda des respects pour cet Ordre illustre qu'un chrétien ne de-

vait assister qu'en l'honorant, pour s'honorer lui-même ; la race de saint Benoît pouvait aller de pair avec les plus grandes races de France et d'ailleiu-s : « Vous aiderez dans la personne de ces Religieux, Mesdames, une famille noble, réduite à la gêne pour quelques années, à laquelle on est heureux de rendre service, mais en respectant jusqu'aux susceptibilités de sa délicatesse. »

Cette fière manière de demander, très spirituelle aussi, très fine, très persuasive dans sa simplicité, n'était pas faite pour déplaire. On donna par cinq, six et dix mille francs. L'Evêque revint à la charge, plusieurs années de suite, chez M™^ la comtesse de Nicolaï, chez M"'*^ la duchesse de Luynes. Enfin, à quelque temps de là, l'abbaye Im annonçait qu'elle saurait désormais se suaire à elle-même. Elle n'avait plus qu'à le bénir comme un bienfaiteur insigne.

Cependant le Jubilé du quart de siècle était ramené par l'année 1875, et le Pape l'avait publié le 24 décembre précédent. Le grand désir de Mgr Pie avait été que le Saint-Père lui rendît cette fois sa solennité et ses conditions antiques, en attachant la grande indulgence de l'année sainte au pèlerinage du seuil des apôtres, et en attirant ainsi à Rome toutes les parties de la chrétienté. Il en avait écrit, le 3 mai 1874, une lettre motivée, sous forme de Mémoire, au Pape quil'avait lue et méditée : « Pie IX peut-il achever son règne, et un tel règne, sans avoir publié l'année sainte ? L'état du monde est tel que c'est le cas de tout tenter, de tout oser. Ce coup de la trompette apostolique éveillera et relèvera les esprits. Pas le moindre doute qu'au milieu de la stupeur et des appréhensions universelles, la grandeur de cet acte pontifical ne produise un effet immense, et qu'un élan considérable ne soit pas donné à tous les fidèles. Ils remporteront de Rome un

sentiment plus vif de la situation faite au Pape dans sa ville sécularisée ; et, par sa hardiesse même, ce coup seracapable de ramener pour le Pontife-Roi des chances favorables. Mais surtout, au point de vue spirituel, combien notre siècle, si cruellement travaillé et quia déjà perdu les Jubilés du siècle naissant et du demisiècle , n'aurait-il pas besoin de cette grâce ainsi achetée, pour corriger ses voies durant sa dernière période : pour obtenir le pardon de tant de fautes qu'il a commises, laguérison de tant de maux qu ilaenfantés, et dont les conséquences terribles sont arrivées à leur extrême limite ! »

Mais, d'autre part, l'Evèque ne se dissimulait pas les objections et les difficultés, tirées principalement de la politique , vu 1 état présent de Rome et de la Papauté. Pie IX avait dû en tenir compte, à regret, et le pèlerinage ad liraina ne fut pas prescrit comme condition de Tlndulgence jubilaire, tout en restant dans l'esprit et dans le vœu de l'Eglise.

Mgr Pie l'expliqua dans son Mandement pour le Carême de 1875, puis il disposa tout pour cette nouvelle et grande campagne apostolique. Il mit sur pied, à cet effet, toutes ses troupes régulières ; et, comme dans la Chambre française on commençait à calomnier les Religieux pour se donner le droit de les disperser bientôt, le mandement de Mgr Pie prit à cœur de les défendre et de les honorer. On y lisait ces lignes : « Combien nous nous félicitons davoir multiplié sur notre territoire les milices religieuses de qui vous attendez aide et secours ! Voici déjà que les portes de leurs monastères et de leurs maisons sont assiégées de demandes : moines de Saint-Benoît et chanoines réguliers de saint Augustin, Frères- Prêcheurs de saint Dominique, membres de la Compagnie de Jésus, missionnaires de Saint-Laurent et de Mouilieron, famille diocésaine des Oblats de

Saint-Hilaire : voici que les engagements pris pour le courant de l'année ont bientôt absorbé le personnel de tous ces instituts. Il en est à peu près de même des enfants de saint François et de ceux de saint Alphonse de Liguori qui nous ont apporté leur participation. Vous devez donc, pasteurs, suppléer au nombre en associant vos efforts. Allons, allons, pêcheurs timides, avancez en pleine mer et lâchez vos filets. Depuis longtemps, dites-vous, vous avez travaillé dans la nuit, sans rien prendre. Ayez foi dans la parole que je vous adresse au nom du Maître : l'heure n'est pas éloignée où vous serez dans l'admiration de votre capture. »

Mais encore à quoi bon '? Etait-ce bien l'heure d'entreprendre cette campagne, quand le salut public semblait désespéré "? « 0 vous qui désespérez des choses humaines , mon frère, répond Mgr Pie, s'il ne vous est pas donné de sauver votre pays, sauvez au moins votre âme : si vous n'avez plus foi à aucun lendemain en ce monde, assurez sans retard le lendemain immortel. Les nations périront, votre âme est impérissable ; la patrie terrestre finira, la patrie d'en haut ne connaît pas de fin. Mais que dis-je Y Revenir à la religion qui sauve '^^s âmes, c'est revenir aux doctrines qui sauvent les peuples ; et les intérêts du temps ne sont jamais mieux protégés que par ce qui sauvegarde ceux de réternitê. »

Le 28 mars, l'Evêque ouvrit les exercices du Jubilé dans sa cathédrale par une homélie toute d'exhortation. Puis, on le voit toute l'année qui va, de ville en ville, confirmant, prêchant, consacrant ou bénissant des églises nouvelles, inaugurant ou clôturant les stations jubilaires, allumant ou rallumant partout l'amour de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il recommençait alors la visite complète de son vaste diocèse pour la cinquième fois !

Le 6 juin, jour du Sacré-Cœur, Mgr Pie dédia à Notre-Dame de la Paix l'église des Pères de l'Adoration perpétuelle ou Picpuciens, dont l'Institut, originaire de Poitiers, datait des jours les plus sanglants de la Terreur. L'Évêque, considérant devant lui les Religieux revêtus du manteau rouge qui est leur habit de chœur : « Mes Pères, leur dit-il, cette église est la quatre-vingt-treizième qu'il m'est donné de consacrer. Partout ailleurs, j'aurais passé sous silence ce chififre sinistre et marqué par tant de souvenirs néfastes. Dans cette enceinte sacrée, c'est un souvenir sacré : c'est le millésime de votre naissance. Le manteau de flammes sous lequel je vous vois agenouillés devant l'Hostie du tabernacle, m'apparaît comme teint et fumant du plus pur sang de la France. J'y reconnais l'emblème des ardeurs qui embrasaient ici tant d'âmes ferventes et généreuses, en face des crimes qui épouvantaient le monde ; et je demande à Celui dont vous avez le droit de dire, plus que personne, qu'il est pour vous un époux de sang: sponsus sanguinum tu mihi es, de tenir toujours vos cœurs collés à son cœur et au cœur de sa divine Mère, dans cet acte de perpétuelle réparation et de vivante amende honorable qui sont le caractère propre et la fin de votre Institut. »

Le Sacré-Cœur eut les honneurs de cette année jubilaire. Nous avons vu partir de Poitiers le mouvement qui consacrait la France au Cœur de Jésus. Le Pape venait d'ordonner que, le 21 juin, on lui consacrât l'Eglise universelle. L'Evêque choisit, pour cette solennité, l'église de la résidence de la Compagnie de Jésus. C'était justice, et, en effet, il rappela, dans le discours, qu'un Jésuite, le Père Claude de la Colombière, avait été le principal instigateur de l'institution de la fête du Sacré-Cœur. «C'est là une gloire qu'il vous faut payer, ajouta-t-il,et qu'il faut se consoler d'avoir à payer

chèrement. Aussi, à l'heure où le monde entier retentit de cantiques et d'hommages au Sacré-Cœur, est-il naturel que l'enfer se venge en aboyant et faisant aboyer aux Jésuites. Les deux phénomènes sont corrélatifs, et l'un explique l'autre. » C'était en effet le moment des diatribes menteuses de AI. Paul Bert et de ses complices contre la Compagnie de Jésus, L'Evêque ne les épargna pas : « Tandis que tous les folliculaires et la plupart des orateurs politiques des deux Chambres n'ont cessé de vomir, en ces derniers jours, les outrages et les menaces à l'adresse des Jésuites, suspects de savoir trop bien tirer parti de la liberté d'enseignement, il nous était doux de nous unir à eux, dans cette Eglise de leur Société, pour nous reporter par la pensée vers cette humble cité de Paray, devenue, avec Montmartre, le lieu le plus cher à leur souvenir. »

Enfin tout ce travail de zèle se couronna par le second Congrès des associations ouvrières. M. de Mun venait d'écrire à l'Evêque de Poitiers : « Monseigneur, notre œuvre, soutenue depuis trois ans par les constantes bénédictions de la divine Providence, a presque justifié, par ses progrès, les brillantes destinées que vous lui promettiez, à son berceau, dans l'assemblée tenue en 1872, sous votre présidence. Elle est aujourd'hui pleine de vie, de force et d'espérance; et ses quatre-vingts comités, qui ont fondé jusqu'ici plus de cent cercles d'ouvriers, sont un témoignage deseffbrts entrepris par ses serviteurs. Nous voudrions, Monseigneur, qu'une consécration éclatante, donnée à notre œuvre, vînt retremper nos forces, et qu'elle fût l'occasion d'une affirmation solennelle des principes catholiques sur lesquels nous voulons établir la régénération sociale. » Cette affirmation, Af. de Mun avait désiré d'abord qu'elle se fît entendre à Paris; sur le refus de Mgr Pie, le Congrès se réunit une seconde fois à Poitiers.

Ce fut du 18 au 20 août 1875, queut lieu cette assemblée. L'Evèque louvrit, la présida, y parla et en fut l'àme. Il lui trouva des ancêtres dans l'Eglise du cénacle et dans celle des catacombes; il lui trouva son code, son programme, son histoire dans une épître de saint Paul, dont il iît le commentaire. Il loua délicatement et magnifiquement « celui dont le zèle est ardent comme la flamme de ses yeux, dont la parole est aiguisée comme le glaive suspendu à ses lianes, soldat de l'armée du Christ et de l'armée des Francs, orateur d'une croisade nouvelle, qui soulève des multitudes de travailleurs jusque sur les hauteurs de l'esprit de foi et de sacrifice ». En rappelant que M. de Mun descendait du trop célèbre Helvétius,il le « félicita de venir corriger ce passé avec un surcroit de talent et d'éclat d'où jaillissait une riche source de mérites et de grâces pour lui et pour ceux qui naissaient de lui », M. de ]Mun venait d'avoir un fils, dans ces mêmes jours.

On s'était attendu à ce que Mgr Pie formulerait de fortes affirmations doctrinales. Il le fit. Elles se résument dans ce dernier mot^ qui fut la réponse d'adieu à Mgr Cartuyvels, vice-recteur de l'Université de Louvain : « L'objectif de l'homme d'Etat chrétien doit être de respecter l'intégrité des principes, là même où ils ont cessé momentanément d'être applicables ; et, à travers les compromis ou les moyens termes rendus parfois nécessaires, de nehvrer jamais le plus petit atome de la vérité catholique ».

Mgr Pie n'avait plus besoin de s'attacher M. le comte de Mun ; mais il avait le devoir de l attacher de plus en plus à la vérité pleine, à la vérité pure, pour qu'elle portât tout le fruit que Jésus- Christ et l'Eglise pouvaient espérer de lui. Ce fut le sujet d'une lettre un peu postérieure, personnelle il est vrai, mais qu'on ne saurait omettre ici, tant elle

appartient à l'âme et conséquemment à l'histoire de M^r Pie. Qu'on en juge d'ailleurs : « Monsieur le Comte, on n'est apôtre qu'à la condition de travailler à être saint ; et la première condition de la sainteté, c'est l'orthodoxie. La plus généreuse ardeur n'jsaurait suppléer. Nous ne pouvons rien sans la grâce, et l'on n'amènera point la grâce à divorcer avec la doctrine. Chez le serviteur de Dieu et de la cause divine, Terreur, même inconsciente et qui ne constitue pas le péché formel, est encore un très grave obstacle à la fécondité de la parole et de l'action.

« On est puissant pour le bien, quand, après avoir écarté cette première cause de stérilité, aujourd'hui trop générale, on se donne tout entier à l'œuvre de sa sanctification personnelle, en vue de contribuer ensuite à celle des autres, selon que Notre-Seigneur nous en a tracé la règle : Pro eis ego sanctifico mei'psum, ut sint et ipsi sanctiflcati in veritate.

« C'est là. Monsieur, l'esprit général et la note dominante de vos discours, particulièrement du discours capital que je viens de lire. Avancez hardiment dans cette voie : Dieu est avec vous.

« Quelle sera la mesure du succès ? Je l'ignore, parce que j'ignore dans quelle proportion la génération présente s'est trouvée digne des miséricordes d'en haut. Si le salut social peut naître de quelque part, ce sera en partie de là.

« Permettez-moi de féliciter votre pieuse compagne de tout ce que Dieu lui a accordé à elle-même, en faisant de vous un de ses meilleurs ouvriers de l'heure présente. Elle a appris des siens, et vous savez vons-même. Monsieur, combien sont anciens et combien me sont chers les liens de respect et d'affection qui m'attachent à votre commune famille. Le temps et vos œuvres n'ont pu que les resserrer davantage. » Cette famille était celle de M. le comte d'Andlau, beau-père de M. de

Mian,. et propriétaire du château de Vauré, si clier à la jeunesse de Mgr Pie.

De la réponse de M. de Mun nous ne dirons quun mot : il remercia celui qu'il choisissait dorénavant pour conseil et pour guide, dans le service de la vérité comme de la charité, et il le priait de toujours lui en montrer le chemin.

En quel honneur Mgr Pie tenait ces serviteurs de rÉglise dans le siècle, on le reconnut encore dans les pages qu'il consacra, vers cette même époque, à l'éloge d'un catholique éminent, M. le comte Edmond Lafond, président de rœuvre du Denier de Saint- Pierre, à Paris,, un des hommes qui étaient le plus en sympatliie d'idées et de sentiments avec lui. Esprit à la fois poétique, mystique et pratique, M. le comte Lafond avait fait de bons livres et écrit de beaux vers ; mais il avait surtout fait de bonnes et grandes œuvres. Il avait mérité de Pie IX cet encouragement et ce remerciement: « Je bénis tout ce que vous avez fait, tout ce que vous faites et tout ce que vous ferez pour moi » . Personne n'eut jamais plus que lui ce que l'on a appeléla religion du Pape et de la Papauté ; Amor mihi Roma, Roma milil aw?or, était devenu sa devise. Il avaitinscrit dans ses armes : « Tout pour le Siège de Pierre » ; les grandeurs de Rome avaient étésajoie, comme ses souffrances avaient été sa douleur. Magnifique et modeste, il avait appris de saint Vincent de Paul à couvrir le feu de ses charités sous la cendre de l'humilité. C'était un chrétien au cœur antique et à Timagination moderne, rêvant du moyen âge et compatissant à son siècle, d'un commerce à la fois édifiant et charmant, enthousiaste de Dieu, de son Christ et de son Eucharistie. 11 venait de communier à Lourdes, et de passer par Poitiers pour y saluer son grand et cher Évêque, quand, à peine rentré à Paris, il s'était endormi dans le baiser du Seigneur, au mois de juillet 1875. Mgr Pie

se rendit à ses obsèques. Il voulait écrire sa vie. Du moins il se prépara à prononcer son éloge, pour consoler les siens de cette grande perte ; mais il avouait, dans ses lettres, ne pas savoir s'en consoler lui-même. Il écrivait de cette année 1875 : « Elle nous impose bien des pertes cruelles. Nous vieillissons, et nos amis prennent le chemin où nous devons les suivre. Puissions-nous y marcher d'un pas aussi sûr et aussi généreux ! »

Le Jubilé de l'Année sainte, prorogé jusqu'à la suivante, pour le diocèse de Poitiers, sur la demande de son évêque, l'avait comblé de consolations spirituelles : « Ah ! mes frères bien-aimés, disait-il à ses prêtres en les félicitant, ce n'est pas seulement au ciel et parmi les anges, c'est aussi sur la terre que la résipiscence d'un pécheur fait éclater la joie et naître des transports qui, de vos cœurs de pasteurs, passent dans le cœur de l'Evêque pasteur de tous. »

Mais il était écrit que Mgr Pie devait désormais payer tous ses bonheurs. Et bientôt s'exécuta, pour la troisième fois, cette loi du sacrifice qui plus que jamais était devenue celle de sa vie. Au mois d'octobre, Mgr Cousseau lui fut enlevé.

Depuis qu'il était à Poitiers, Mgr Cousseau était devenu pour l'Evêque l'objet dune douce et compatissante fraternité. Mgr Pie le visitait dans son humble retraite, lui amenait des hôtes de distinction, le ranimait, l'égayait de son entretien si fin et si vif, et ne manquait pas d'associer son nom au sien propre dans les lettres qu'il adressait aux personnages ecclésiastiques, aux évêques et au Pape. « C'est justice, disait-il, d'aimer ce cher vieillard, lui qui eut, toute sa vie, le culte des vieillards. » Il écrivait encore : « Son corps n'est plus qu'une ruine ; mais sur cette ruine, l'âme est debout, avec sa vaste science et touter, ses vertus sacerdotales. »

Mais l'heure dernière allait sonner. Une aggravation subite s'étant déclarée le 7 de ce mois, le pieux malade voulut recevoir les derniers sacrements de l'Eglise. Le 8, son ami alla lui porter la bénédiction du Pape. Il s'édifiait de l'immolation de ce pontife, s'ofFrant comme victime au Dieu qui fut Tun et l'autre pour nous. Il écrivait ensuite à ses prêtres : « Depuis l'Extrême- Onction reçue, nous n'avons pas vu sa paix troublée un seul instant, et nous n'avons pas surpris un autre sentiment que celui d'une entière et filiale confiance. » Mgr Pie avait écrit à l'évêché d'Angoulême pour qu'on fit prier. « Une des meilleures joies du malade, durant ce long combat entre la vie et la mort, fut la lettre touchante adressée par son pieux successeur au clergé et aux fidèles de son ancien diocèse, pour recommander à leurs prières celui qu'ils avaient si longtemps vénéré et aimé comme leur père. »

Le 1 1 , Mgr Pie remercia le Pape au nom de son ami : « Après avoir reçu la bénédiction venue de Ptome par le télégraphe, le vénérable mourant m'a donné la mission de remercier Votre Sainteté, et de lui réitérer, avec l'expression respectueuse de son filial amour, celle de l'iaelïable consolation qu'il éprouvait d'être arrivé au Conc'le du Vatican avec les sentiments qui devaient y prévaloir. Son éducation première l'avait incliné vers d'autres tendances, et il a bien voulu me dire, au moment de paraître devant Dieu : « J'avais eu des doutes et des ténèbres dans l'esprit « concernant l'autorité doctrinale du Pontife romain, « en tant que base définitive de l'acte de foi anté- « rieurement à tout assentiment de l'Eglise. Je vous « dois le bienfait de ma conversion achevée sur ce « point, plusieurs années avant que j'aie été appelé à « concourir à sa définition. C'est mon meilleur passe- « port devant le Juge qui m'attend et dont le Pape est « le vicaire. » Je lui ai répondu qu'on lui ferait fête

là-haut en lui rappelant le mot qu'il avait prononcé et qui a tant retenti ici-bas : Quod inopportunum dixerimt, fecerunt Mecessaruw2. Son esprit ferme jusqu'à la fin n'a point cessé de se porter vers les grands intérêts qrn se personnifient dans Votre Sainteté, et, jusqu'au dernier soufile, que les médecins attendent d'heure en heure, il offre ses souffrances pour obtenir l'allégement des maux de Rome et de l'Eglise. »

Le 13, dans l'après-midi, Mgr Pie était à genoux auprès du lit de l'agonisant, faisant les prières de la recommandation de l'âme, auxquelles répondaient la sœur du moribond, Provinciale des Sœurs de la Sagesse, son confesseur Mgr Gay, et son chapelain. Il avait à peine achevé les trois dernières oraisons, quand le pieux évêque rendit l'âme à deux heures passées. Mgr Pie psalmodia les prières du Rituel , et ne quitta sa dépouille qu'après avoir encore prié sur lui. « Ces derniers jours, disait-il, nous ont donné ce spectacle que tous les siècles ont vu, mais qu'on ne se lasse jamais d'admirer, le spectacle de la mort du juste. Suarès disait : Je ne savais pas qu'il était si doux de mourir. En voyant le pieux prélat s'approcher de son éternité à travers tant de souffrances, on ne pouvait pas dire que mourir fût bien doux ; mais on pensait intérieurement que, pour les vrais enfants de Dieu, c'est une chose bien simple. »

Mgr Pie adressa immédiatement à ses prêtres une relation de ses derniers moments, en demandant un service funèbre dans chacun des doyennés du diocèse de Poitiers. Une lettre à M. Veuillot, écrite le même jour, ajoute ce complément : « Le cœur de Mgr Cousseau sera porté à Angoulême, et son corps à Saint- Jouinde-Châtillon, son lieu natal. 11 y reposera sous le patronage de ce Jouin (Jovinus)qui devait être le sujet d'un livre dont nous avons ensemble dégusté quelques épisodes.

« Puisse ce vénérable ami nous prêter aide de làhaut, après nous avoir tant édifiés ici-bas! Vous savez tout ce qu'il était pour moi, et tout ce que je me suis efforcé toujours d'être pour lui. J'ai besoin de penser qu'il n'est point perdu, mais au contraire acquis plus que jamais pour nous. »

« La dernière joie de Mgr l'ancien évêque d'Angoulême en ce monde, écrivait Mgr Pie au Souverain Pontife, a été l'annonce de l'érection canonique de la Faculté de théologie de Poitiers, à laquelle luimême avait beaucoup travaillé. »

Le Bref qui Térigeait ainsi canoniquement était arrivé le 5 du même mois. Cette institution, les négociations qui la préparèrent et l'établissement quisenfit, ftirent la principale affaire de cette année 1875. Elle occupe trop de place dans la vie de Mgr Pie, pour ne pas remplir un chapitre entier de son histoire.

Page 1