‹ Histoire du Cardinal Pie, évêque de PoitiersChapitre 22 sur 45 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LE SIEGE DE LYON. — REFUS D UN SIEGE AU SÉNAT. — LE DE- CHAINEMENT UNIVERSEL. — LA CHAMBRE DE 1876. — LA RÉPU- BLIQUE ET l'église. — M. LE COMTE DE MUN. — MENACE

d'une Église nationale. — les choix d evêques. — élection ET sacre de MGR ALBERT DE BRIEY. — LA POLITIQUE du CLERGÉ. — LE RECRUTEMENT DU CLERGÉ. — PÈLERINAGES A LOURDES ET A CHARTRES. — SAINT REMI DE REIMS ET LE PACTE NATIONAL DE LA FRANCE. — LA CROIX DE MIGNÉ.

Après la précieuse loi sur l'enseignement supérieur, la puissance législative ne tarda pas à tomber aux mains des ennemis de l'Eglise. C'est l'époque de la guerre ouverte à cequ'ils appellent le « cléricalisme ». Mgr Pie y oppose son action, sa prière et ses instructions. Telle est présentement l'œuvre de l'Evêque de Poitiers.

Pendant quelques mois, on crut, à cette époque, qu'il allait quitter cette ville pour monter sur le siège de Lyon, laissé vacant par la mort de Mgr Ginouilhac. Dès le 7 janvier 1876, le cardinal de Bordeaux prenait soin défaire sonder ses dispositions à cet égard, par son vicaire général, M. l'abbé Gervais, qui lui adressa ces lignes: « Peut-être aurais-je hésité à vous ouvrir mon coeur, si une autorité à laquelle je ne peux qu'o-

béir ne m'avait demandé de vous écrire. Dans deux lettres reçues hier, on dit à Son Eminence que Votre Grandeur a de grandes chances d'être désignée pour le siège de Lyon, et cette nouvelle lui a causé la joie la plus vive. Son diocèse natal lui est demeuré cher entre tous . Elle serait heureuse de le voir confié à votre direction. Volontiers même, elle ferait les démarches les plus actives dans ce sens, si elle avait la certitude de ne pas vous déplaire, malgré le chagrin que lui ferait éprouver votre éloignement delà province de Bordeaux. »

Le même ami disait combien il serait heureux, lui aussi, de le voir porter dans cette grande Eglise la pleine lumière des doctrines romaines : « Mais, d'autre part, je serais tenté de me demander, comme La Bruyère, à propos de Bossuet : Quel besoin a donc Tropliime d'être cardinal? Quel besoin a Hilaire de devenir Primat des Gaides ?

« Je vous supplie, Monseigneur, de me répondre un mot que je puisse mettre sous les yeux de Son Eminence. Je sais qu'elle attend votre lettre avec impatience. »

Il y avait donc là une affaire engagée et, paraît-il, imminente. La réponse ne se fit pas attendre, et, le surlendemain, le vicaire général pouvait mettre sous les yeux du cardinal Bonnet ces nobles et simples' paroles de Mgr Pie : « Monsieur l'abbé, vous savez tous les liens anciens et nouveaux qui m'enchaînent ici : mes goûts, mes affections, les devoirs nés de mes engagements et de mes entreprises, et, de plus, le poids prochain des années et la perspective d'une retraite et d'une période de recueillement nécessaire, après une carrière de travaux prématurément commencée.

<i Assurément, même en dehors d'un commandement absolu, le Chef de l'Eglise a une autorité toutepuissante pour disposer de moi, à rencontre de mes

inclinations et de mes volontés personnelles. Mais il n'a pas coutume d'user de ce pouvoir, et j'ai la confiance qu'il apprécierait l'ensemble des motifs qui me commandent la fidélité à une première épouse telle que l'Eglise de Poitiers.

« D'ailleurs le gouvernement n'est pas enclin vers moi : le Saint-Père en a la preuve.

« Je remercie donc Son Eminenco de cette ouverture, dont je comprends la pensée toute bienveillante et flatteuse pour moi. L'Eglise de Lyon est sa mère, et c'est m'honorer beaucoup que de songer à laconfier âmes soins. La Providence y pourvoira dans de meilleures conditions... »

A Rome aussi, le même nom avait été prononcé avec la même faveur ; et Mgr Czacki^ fort bien informé, lui adressait, le 6 janvier, cette expression de ses vœux : « Je serais bien heureux, si, après avoir tant fait pour saint Hilaire, la Providence vous transplantait vers la cité de saint Irénée. Ne vous fâchez pas contre ce désir: caries Saints n'ont pas l'habitude de se faire tort entre eux. »

La vérité est que le Pape, toujours dans la pensée d'honorer et de récompenserrEvêque de Poitiers, aspirait à le placer sur le haut siège auquel est presque toujours attachée la dignité cardinalice. Mais la seule pensée de cette translation émotionnait tellement Mgr Pie qu'il n'en pouvait parler sans quelque vivacité. « Moi quitter Poitiers ! j'aimerais mieux luourir! » disait-il un soir à M. l'abbé Gay, en le répétant à deux fois avec un accent qui partait du fond de ses entrailles. Mais parce que c'eût été pour lui un grand sacrifice, il ne voulut pas manquer de l'offrir à Dieu ; et c'est évidemment à ce fait que se rapporte cet acte d'oblation déposé par lui aux pieds de la sainte Vierge, le 14 février 1876 : « Une seule chose est nécessaire. Que votre Providence, ô ma Mère, dispose de moi en ceci pour

ce qui me doit conduire plus sûrement au salut éternel (1). »

Mgr Caverot, évêque de Saint-Dié, fut promu au siège de Lyon. Personne ne s'en réjouit davantage que Mgr Pie, qui d'ailleurs ne s'était jamais regardé comme le candidat du gouvernement : «J'ai eu l'appréhension d'être envoyé à Lyon, disait une de ses lettres. Mais les dispositions du pouvoir et des catholiques libéraux qui l'inspirent m'ont protégé contre ce malheur. La seule idée que le refus allait me devenir moralement impossible, s'ils allaient s'aviser d'avoir égard au désir du Saint-Père et aux instances de l'archevêque de Paris, tenait devant moi comme un

échafaud dressé. C'était une condamnation à mort

Mais il n'y avait guère possibilité à la chose. Etant donné l'esprit politique soit des masses, soit de l'administration , soit de la représentation de cette grande ville à la Chambre, un évêque à renommée militante aurait paru une provocation, et pouvait devenir un danger. Donc tout est pour le mieux. Le Saint-Père y a gagné d'avoir un homme de docCrine très sûre et trèscourageuse,ayant ditle Placet très résolument au Concile. »

Presque dans le même temps, fin de l'année 1875, un siège lui était offert au Sénat parla circonscription électorale de Niort. Nous trouvons dans ses papiers une lettre d'un des principaux personnages de cette ville, à la date du 24 novembre. Elle se termine ainsi : « En face de l'Eglise catholique , apostolique et romaine, dont vous êtes le docteur le plus autorisé, le plus dévoué, le plus puissant; en présence de l'Ecole libérale qui aura au Sénat ses représentants les plus accrédités, je demande à Dieu de laisser pénétrer dans

(1) Porro unum est necessarium. Tua, Mater, Providentia id disponat quod ad aeternam meam salutem maxime conducit. — 14 Febr. 1876.

la haute Assemblée un dépositaire de la saine doctrine et un éloquent défenseur de la vérité méconnue. 11 viendra des heures de trouble et de défaillance où les habiletés voudront encore prévaloir: ne faut- il pas qu'alors une voix s'élève pour jeter sur de telles confusions la lumière de la vérité et de la foi ? Et qui mieux que vous la ferait resplendir ? » La réponse de l'Evêque fut prompte et brève. On la trouve en substance dans ces lignes à la marge : « Comme aucun groupe tant soit peu nombreux n'accepterait mon programme, je me trouve dispensé d'exposer mes objections. »

Certes, moins que jamais c'était l'heure d'entrer dans la vie politique. Qu'y aurait pu faire Mgr Pie ? « Nous périssons bien plus par l'anarchie intellectuelle que par l'anarchie politique », avait dit M. Thiers ; et cette anarchie des esprits, un évêque dans sa chaire y pouvait remédier plus efficacement qu'un orateur de tribune ou un homme d'Etat.

Cependant Tébranlement était universel. La faible digue que le Septennat avait le devoir et le vouloir d'opposer au radicalisme ne retenait plus le torrent qui débordait de toutes parts. La Franc-Maçonnerie faisait cause commune avec l'Internationale pour enlacer de ses filets la France et les deux mondes ; et quand Mgr Pie , en lisant les journaux ou sa vaste correspondance, faisait chaque matin le tour de l'Eglise entière, quel spectacle de douleur !

A Rome, la force triomphante se raillait impunément de l'impuissance du droit. « Il n'est pas sûr, lui écrivait de là un membre du Sacré-Collège, que même sa prison reste encore à Pie IX pour célébrer son dernier Jubilé , comme saint Pierre dans la prison Mamertine. Le prisonnier importune, et le vieillard fatigue par sa longévité. Bismark n'y tient plus, et la Franc-Maçonnerie veut en finir Notre

gouvernement lui a tout sacrifié, à la moindre injonction: les pèlerinages, les processions, le Viatique porté aux mourants, les écoles, les hôpitaux, les églises. Le Vatican seul résiste. Aussi est-ce sur ce point que vont fondre désormais tous les coups. »

Dans 1 Eglise d'Allemagne, c'était un prisonnier et un proscrit de la Prusse, le cardinal Ledochowski, archevêque de Gnesen et de Posen, qui, de Rome où il venait de trouver un asile, mandait, le 30 mars, à Mgr de Poitiers : « Que de consolations votre lettre m'a apportées dans ma captivité ! Je veux vous en exprimer toute ma reconnaissance, et vous dire que ma pensée s'est bien souvent dirigée vers Poitiers, pendant les deux années que j'ai passées à Ostrow. Vous j verrez une preuve de la sincérité de l'amitié que je vous ai vouée. Eloigné parla violence, de mes diocèses, jai été accueilli avec une incomparable charité par Notre Très Saint-Père, et je tâche de puiser à l'ombre du Vatican de nouvelles forces pour les combats qu'il me faudra livrer encore. Oui, chez vous, comme ici, comme en Allemagne, comme presque partout ailleurs, on se précipite vers les plus graves événements, faute de briser avec la Révolution, avec laquelle au contraire on cherche des accommodements. 11 faudra de grands coups pour que cet état s'améliore. Prions et ne perdons pas confiance. »

En Amérique, l'illustre Garcia Moreno, l'unique chef d'Etat qui, en ce siècle, ait réalisé dans un coin du globe le règne social du Christ, venait de tomber magnanimement sous le poip-nard des sectaires, en prononçant cette grande parole : « Dieu ne meurt pas ! » L'Evêque voulut qu'un hommage public fût rendu à ce type de Président catholique ; et le jour de saint Hilaire, parlant de cette petite république chrétienne et de son îéros : « Là, dit-il, la parole de Jésus-Christ : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et les autres

choses vous seront ajoutées par surcroît, recevait de jour enjour son accomplissement. Il allait êtreacquis à l'histoire que les bénéfices de la doctrine et de la morale de l'Evangile sont indépendants de la forme des Etats chrétiennement constitués, et que la prospérité des anciennes républiques aristocratiques de Venise et de Gênes peut devenir celle des républiques démocratiques. Cette démonstration grandissait à vue d'œil. Mais la'Révolution, qui la voyait grandir, tenait en ses mains le poignard. Salut, ô Garcia Moreno ! salut aux rayons multiples de l'auréole qui ceint votre front ! Car si c'est l'auréole du martyre, c'est aussi celle de la doctrine, et de la doctrine la plus méconnue des gouvernements de notre âge, la doctrine de la politique chrétienne ! »

A l'heure où Mgr Pie prononçait ces paroles ou écrivait ces lettres, la France, elle aussi, se constituait en République, et son établissement définitif était voté, à la majorité d'une voix, par l'Assemblée. Une constitution républicaine, avec deux Chambres, avait été donnée au pays, à qui était conservé le suffrage universel. C'était en février 1875 que s'était opérée cette révolution. Au bout d'un an, les élections du 29 février 1876 renversaient la république libérale et conservatrice, pour porter à la Chambre la république révolutionnaire et anti-chrétienne. Telle était bien, en effet, l'assemblée dont M. Gambetta avait dit à Lille, avant les élections: « Il fautque l'Assemblée du 20 février se lève et dise àla France : Me voilà ! Je suis toujours la France du libre examen et de la libre-pensée ». Telle était celle dont il déclarait ensuite que le scrutin venait de lui donner pour premier devoir Ja tâche de « refouler l'esprit clérical en dedans » ; ce qui signifiait : chasser la religion des institutions et de la société. « Voilà donc, remarquait TEvèque de Poitiers, le legs qu'après cinq années de déchirements et de faiblesse, nous transmet une Assemblée

à laquelle le suffrage universel avait donné, dans les proportions de cinq sur sept,, une majorité conservatrice généralement réputée monarchique et chrétienne. » Evidemment la France marchait à d'autres destinées. Déjà dans un mandement de i872, l'Evêque avait fait justice de ce fantôme du cléricalisme dont les ennemis de l'Eglise voulaient effrayer les foules. Ce prêtre si terrible, il le montrait tel qu'il est, modeste, vivant de peu, n attendant rien du monde, ne demandant ni le recouvrement des biens nationaux, ni le rétablissement des dîmes, ni la participation quelconque aux fonctions civiles et aux affaires de sa commune, pas plus que son évêque à celles du département. Il le montrait l'homme de son temps autant qu'on peut l'être, et même « ne niant point que plus d'une aspiration vraie et généreuse se soit rencontrée dans l'effort tenté par nos pères, durant la dernière phase du siècle écoulé. » 11 montrait le besoin que l'Etat avait de cette Eglise, qui seule pouvait refaire la vraie constitution de la société. « Au fond de toutes les questions politiques des temps modernes, il y a, dit-il, la part àfairedela question théologique et religieuse. Nous n'avons le vrai mot de rien, parce que sur rien nous n'avons le mot d'en haut, et que nous tenons à distance ceux qui auraient lumière et grâce d'état pour nous le dire. » 11 rassurait d'ailleurs les pouvoirs publics sur les prétendus empiétements de l'Episcopat. Il répétait ce qu'il avait précédemment écrit : « Un évêque, en ce siècle , n'est jamais plus apte à rendre d'utiles services à la religion et à la société que quand il est seulement évêque : tout cela et rien que cela ». Mais c'est à cela même qu'on en veut aujourd'hui : on en veut à l'homme de Dieu, parce qu'on en veut à Dieu. « 0 prêtres, efforçons-nous donc , par l'ardeur de nos prières et par les prévenances de notre charité, de hâter l'heure de l'entente et

du rapprochement entre notre sacerdoce et cette société aux abois. » A ces avances, la société avait répondu au sacerdoce par le vote que nous venons de dire.

Ce passage d'un régime politique à un autre prescrivait une nouvelle ligne de conduite au clergé. Il la fallait connaître. Mgr Pie en fit le sujet spécial d'un entretien avec ses prêtres. Il ne fait pas difficulté de reconnaître ce qu'il nomme l'avènement légal de la République. « Ce régime, dit-il, existe régulièrement aujourd'hui, et nous devons régler notre conduite en conséquence. Ce que nous avons été au lendemain de 1830 et au lendemain de 1848, nous le serons encore. Sans abdiquer nos convictions personnelles, sur C3 qui serait le mieux adapté aux besoins, aux mœurs, à l'esprit, au tempérament delà France, nous reconnaissons que, les faits étant ce qu'ils sont, et le Parlement dé 1871 s'étant clos dans les conditions existantes, l'état de république s'impose présentement à nous, et nous impose des devoirs envers lui. Nous les accomplirons loyalement. »

L'accomplissement loyal de ce devoir, ill'explique. Il rappelle que l'Eglise a apporté à chacun des régimes antérieurs un concours moral qui aurait pu les faire vivre, s'ils l'eussent accepté. Elle fera de même pour celui-ci. Ailleurs il a déclaré que l'Eglise ne demande qu'à infuser sa sève à tous les bons gouvernements, quelle qu'en soit la forme. Voilà, réserve faite de son choix de citoyen français, sa politique rehgieuse : le royaume de Dieu par-dessus toute chose.

Une seconde question, corrélative à la première, est celle-ci : sil'Eghse est disposée à remplir ses devoirs envers le nouveau régime, le nouveau régime est-il disposé à remplir ses devoirs envers l'Eglise? Il doit constater ici que, àpart de rares exceptions, la tendance générale des hommes de ce parti les met en opposition avec le catholicisme et avec l'Eglise, sa doctrine, ses

œuvres d'apostolat et ses institutions d'enseignement. Malheureux et insensés qui donnent au nom de république une signification qui la déshonore, et en même temps lacondamne aux jeux de Dieu et des gens de bien ! Or que peut-on attendre de ces hommes politiques, irréligieux par système? se demande l'Evêque. Il répond : « Aucune des lois de détail portées par l'Assemblée précédente netrouvera grâce devant celle-ci; et, parce que laprécédente n'avait pas su constituer avant d'organiser, elle sera condamnée à voir s'opérer la désorganisation de son fragile ouvrage. La liberté obtenue pour l'enseignement supérieur, tente dressée à la hâte à la dernière heure, sur le bord du cratère près de faire éruption, sera la première emportée par Touragan, qui déjà l'ébranlé dans les conditions les plus indispensables de son existence. Puis ce sera le tour de la loi de l'enseignement secondaire et de l'enseignement primaire, qui déjà est le point de mire de l'ennemi. » On sait si Mgr Pie prophétisa en ce jour.

Mais, au moins, danscette nouvelle Assemblée politique, pour qiu l'Eglise est l'ennemie, n'y aura-t-il pas une voix qui proclamera, devant elle et devant le pays, les droits de Dieu et de l'Eglise, sincèrement et noblement, sans déguisement, ni faiblesse? On se souvient des encouragements, conseils et espérances que Mgr Pie adressait à M. le comte de Mun, pour qu'il fût bien le soldat de la vérité tout entière et de la vérité toute seule. Or aujourd'hui le capitaine avait quitté lepée, et, tout en continuant de servir la charité par sa grande œuvre des associationsouvrières, il avait résolu de servir la vérité par la parole, en entrant dans ce Parlement où il serait avant tout l'homme du parti de Dieu, tout cela et rien que cela. Dès le 9 février, le candidat de Pontivy avait écrit à Mgr l'Evêque de Poitiers que tel était en effet le programme qui lui promettait le suffrage de ses électeurs. « Me voilà

au cœur de la lutte, Monseigneur, mais fier de la soutenir, au nom de notre grande cause, et avec ce titre de candidat catholique, qui à lui seul est une révolution. Je ne sais ce que Dieu décidera; mais j'ai bonne confiance. La simple affirmation de la foi trouve d'admirables échos dans ces cœurs primitifs. Si je suis élu, ma première pensée sera d'aller chercher vos conseils et votre direction, dont j'aurai plus besoin que jamais. »

Elle ne devait pas lui manquer. Ce fut comme catholique que l'élu de Pontivy se présenta à la Chambre; ce fut comme catholique que la Chambre le repoussa ; ce fut comme catholique qu'il expliqua et défendit son élection devant elle, le 24 mars, en arborant franchement le drapeau des principes de lapoli tique chrétienne. MgT Pie l'applaudit. « Je n hésite pas le moins du monde à dire que vous avez été aussi heureux pour le fond que pour la forme, lui écrivit -il le 5 avril. Vous n'auriez rien gagné et vous auriez tout perdu si vous aviez plaidé les circonstances atténuantes. La presse a été unanime à rendre hommage à la modération et à la modestie de votre langage et de votre caractère. Votre argumentation n'avait rien d'agressif et se contenait dans les limites delà juste défense. Le succès a été tel que tous les amis de la cause et de votre personne le pouvaient désirer. »

Ce fut pour M, de Mun un effrayant honneur que, s'étant présenté comme l'élu des catholiques, le catholicisme lui-même tut mis en cause à son occasion. Le même rapporteur, M. Guichard, qui avait conclu à l'invalidation de son élection, présenta aussitôt, au nom de la même commission, un second rapport pour demander en somme l'assujettissement de l'Eglise à l'Etat. Déjà M. le comte de Mun signalait à lEvêque de Poitiers différentes fractions du parti républicain, qui ne différaient entre elles que par leur degré d'hostilité au clergé : « L'une, l'école des modérés, demande la sépa-

ration de l'Eglise et de l'Etat, et la liberté pour tous ; l'autre, celle' des Jacobins, l'École autoritaire ayant M. Gambetta à sa tête, rêve je ne sais quelle Église nationale, indépendante de Rome et asservie au pouvoir civil. » Le progrès, plus tard, devait consister dans l'avènement d'une troisième école, l'école radicale, avant juré l'abolition et l'extermination de toute religion quelconque. « Si excessif que tout cela puisse paraître, écrivait M. de Mun à l'Evêque de Poitiers, il est certain que ces préoccupations sont à l'ordre du jour, que là est la tendance véritable et le caractère particulier de cette Assemblée, et que, du premier coup, la question religieuse a pris le dessus sur toutes les questions politiques »

C'est sur l'attitude à prendre par les catholiques, dans ces débats d'ordre supérieur, que Mgr de Poitiers était consulté : « Quel langage devront-ils tenir ? Jusqu'à quelles limites devront-ils pousser l'affirmation de leurs principes ? Tels sont les divers points sur lesquels je viens, Monseigneur, implorer votre direction... Ces grandes questions ont été soulevées plus tôt que je ne l'aurais cru : je suis épouvanté d'avoir été l'occasion d'un pareil excès ; et je demande à Dieu, par-dessus tout, la grâce de le servir comme il veut être servi. »

La règle donnée par Mgr Pie était celle-ci, d'une de ses notes : « Montalembert a dit : Catholique et libéral, je veux défendre la religion, mais par les seuls moyens que comportent l'esprit moderne et la liberté de tous. — Et nous, nous devons dire: Nous défendrons la religion par les moyens que comportent des lois et des institutions franchement chrétiennes, sagement appropriées aux exigences des feits modernes. » L'Evêque de Poitiers écrit donc à sonjetme ami : « Vous êtes de ceux qui ne portent point la responsabiUté des causes, et qui, placés en face des elïets,

auront le mérite de défendre ce qui pourra être défendu: je veux dire défendre les principes à l'heure même où l'écrasante majorité du nombre nous enlève l'espoir des résultats... Vous n'avez rien à regretter de ce que vous avez dit, Monsieur, et il ny a place qu'à beaucoup de remerciements à la divine bonté. » L'invalidation de l'élu de la Bretagne, à la suite de l'enquête la plus déterminément hostile et mensongère, ne découragea pas l'espoir de Mgr Pie : « J'espère, lui écrivit-il, que votre invalidation va providentiellement vous créer un peu de temps pour l'étude, laquelle, fortifiée par la prière, sera votre force à rencontre d'ignorants et de présomptueux adversaires. »

Ces études profitèrent. Quand, le 3 juin, le comte de Mun reparut à la tribune, toujours réélu par l'opiniâtre Bretagne, ce fat pour y proclamer, dans la question de l'enseignement, ce qu'il nommait « le droit de Dieu », le droit de Dieu créateur et maître du monde, qui est la raison d'être et la garantie de tous les autres droits. « Et c'est de ce droit;, dit-il, que l'Eglise établie par Dieu pour être l'interprète de la vérité tient sa mission d'enseignement. De sorte que la liberté d'enseignement, qui, pour les cathohques, n'est qu'une transaction avec la législation moderne, est aussi et en même temps pour eux un droit qui découle de la liberté même de leur conscience. »

Ils étaient donc enfin portés à la tribune ces principes catholiques du droit social de l'Eglise, depuis si longtemps proclamés dans la chaire par l'Évêque de Poitiers! La joie quil en ressent éclate dans cette lettre, du 5 : « Je ne puis tarder, cher Monsieur le comte, de vous féliciter et de vous remercier : avoir parlé des droits de Dieu, souverain maître, c'est avoir posé le texte dont tous vos discours subséquents feront l'application au détail des choses.

Avoir inauguré ce langage devant l'ennemi est un premier triomphe. Avoir donnô la note vraie à une majorité damis est un mérite plus grand encore. La défunte Assemblée, qui a tant de griefs à sa charge, est surtout coupable de n'avoir jamais affirmé ni le droit monarchique, ni le droit social, naturel et chrétien. Vous avez ouvert le feu, la bataille se continuera; et on ne se battra plus dans le vide.

« Tous les journaux, sans distinction de couleur, célèbrent votre succès de parole. Dieu soit béni, il en tirera sa gloire ! »

M. de Mun avait parlé, dans ses lettres à Mgr Pie, d'un projet jacobin « d'Eglise nationale, séparée de Rome, et tout entière dans la main du pouvoir civil ». On avait en effet entendu M. Gambetta accuser « les empiétements de cet esprit particulier qui inspire un parti dont le centre est à Rome ». On l'avait entendu invoquer etprovoquer, en séance du 25 mars, «ce clergé national qui regrette que les lois faites par les monarchies précédentes pour se protéger contre les usurpations du Vatican, soient tombées en désuétude et ne rencontrent pas de défenseurs àla Chambre ». Inciter ainsi le clergé à former en France une Eglise indépendante, c'était se tromper de temps, car rien n'est plus impossible qu'un schisme parmi nous, grâce à la prédominance de ces doctrines romaines, qui, depuis cinquante ans, ont, pour ainsi dire, soudé les Eglises particulières à l'Eglise centrale par ces liens de soumission et d'inviolable dévouement que le dernier Concile a rendus plus serrés et plus indissolubles que jamais. Toutefois Mgr Pie s'effrayait de voir la disposition où était le gouvernement de se faire du Concordat, et en particulier de la présentation des candidats à l'épiscopat, un moyen de domination, sur le clergé et sur le Saint-Siège. Dès avant le Concile, l'Evêque avait placé cette question capitale au nombre

de celles dont rassemblée œcuménique devait avoir à se préoccuper. Il y revint, au mois de juillet 1874, dans un entretien très solide avec ses prêtres : « C'a été, leur dit-il, un problème dont la solution est cherchée depuis longtemps par les gouvernements de pouvoir éluder Tautorité apostolique, et d'arriver par des moyens indirects et détournés à se passer de l'institution papale ». Il citait le premier Empire. Il citait aussi des paroles de M. Tliiers, dites à l'Assemblée de 1871, par lesquelles il élevait, au nom du gouvernement, la prétention non seulement de présenter, mais de nommer, ou mieux encore de faire èyèqxxe le prêtre qu'ensuite il désigne à la snnple approbation du Saint-Siège. A ces tendances plus accentuées que jamais, Mgr Pie oppose la nécessité pressante de n'accepter pour l'épiscopat que des candidats très attachés aux doctrines romaines. Or le Concile du Vatican, en révélant les pensées qui étaient dans le cœur de plusieurs, a marqué d'un signe ceux qu'on doit préférer ou qu'on doit rejeter. Toutefois il établit une juste différence entre « ceux dont la soumission ne laisse rien à désirer depuis les définitions solennelles du Concile, et ceux dont la théologie reste encore, en matière si importante entachée de vices graves » . Ce sont les termes d une lettre au Nonce apostolique.

Nous n'avons pas à parler des nominations auxquelles TEvêque de Poitiers ne contribua que secrètement ou indirectement. Mais du moins il en est une qui appartient à son histoire, car elle fut toute de lui, et ce fut le diocèse de Poitiers qui la fournit.

La translation de Mgr Caverot sur le siège primatial de Lyon avait laissé vacant l'évêché de Saint-Dié. Mgr Pie proposa pour ce siège son vicaire général, M. Albert de Briey. Autrefois gouverneur du roi des Belges, M. de Briey avait fait ensuite de solides études au CollègeRomain. Il était maintenantsupérieur général

des Filles de la Croix. Déjà, au mois de décembre 1874, Mgr Pie l'avait proposé à M. de Ciimont, alors ministre des cultes, pour l'évêché de Luçon : « M. l'abbé Albert de Briey ne peut pas n'être pas évêque », écrivait le prélat. Quatorze mois après, février 1876, il le proposa pour Soissons, de concert avec Mgr Langénieux, archevêque de Reims. Il faut lire la lettre par laquelle, le T''' avril, il lui notifie sa nomination prochaine, pour comprendre de quelle manière l'homme de l'Eglise entend le devoir de la servir en cette circonstance. « Monsieur labbé, après une série de négociations dans l'issue desquelles il faut reconnaître visiblement la main de Dieu et la volonté d'en haut, votre nomination au siège vacant de Soissons est résolue. M. Dufaure a dit à Mgr de Reims que la signature allait y être immédiatement apposée.

« Les instructions qui me viennent de la Nonciature, de Tarchevêché de Paris et du Vatican, ne me permettent pas de vous laisser ignorer que des nominations, pour le moins contestables et regrettables, ayant été péniblement écartées, vous encourriez une grave responsabilité et déconcerteriez toutes les vues du Saint-Siège, si vous n'acceptiez pas le fardeau qui vous est si providentiellement dévolu.

« On n'ignore pas que votre modestie peut se retrancher avec quelque fondement derrière la délicatesse de votre santé ; mais le Saint-Père a eu à combattre la même raison chez la plupart des évêques qui ont le plus honoré et le mieux servi l'Eglise depuis le commencement de son Pontificat. Et il est d'expérience que Dieu, qid impose la charge, accorde surnaturellement la force. »

Après quelques informations particulières sur le diocèse de Soissons, Mgr Pie en terminant laisse parler son cœur de père : « Ai-je à vous dire, Monsieur labbé,

combien j'ai besoin de me désintéresser, tant pour moimême que pour mes chères Filles de la Croix, quand je vous tiens ce langage ? J'ailaconscieiïce de n'avoir pesé nullement sur les gouvernants, à qui j'ai seulement présenté votre nom, avec un autre, lorsque j'ai été consulté, il y a quelques années. C'est par vous que le sacrifice commence. L'honneur de notre corps, le bien de l'Eglise et des âmes, plusieurs indices non douteux du vouloir divin, imposent silence à mon cœur. »

Comme il l'avait prévu, Mgr Pie échoua devant l'invincible modestie du candidat, qui, après quelques jours d'hésitation, puis de soumission , lui envoya, le 30 mai , son désistement. C'est alors que Mgr de Poitiers le proposa pour Saint-Dié , plus en rapport avec ses forces, mieux placé à la portée des Ardennes où sa famille avait conservé un si grand nom chrétien.

Le gouvernement demandait du candidat de Poitiers des garanties de fidélité aux institutions nationales. L'Evêque se porta sa caution, mais avec quelle dignité et quelle indépendance ! « La vérité , écrivit-il, est que , comme nous tous, au milieu de ces vicissitudes sociales qu'il nous est impossible de conjurer , M. l'abbé de Briey n'a et n'aura jamais d'autre pensée que celle de sanctifier les âmes, et de rappeler les principes de l'éternelle vérité qui sont la vie des peuples et l'appui nécessaire de tous les pouvoirs, quelle qu'en soit la forme. »

Mgr de Briey fut accepté, et il se courba sous le faix. Le 15 août, Mgr Pie annonça à ses prêtres, par une Lettre circulaire, qu'un des leurs allait être évoque, selon qu'il avait été promis à l'Eglise de Poitiers, dès le temps que saint Martin était à Ligugé : Pluresque ex his postea episcopos vidimus ». Il était en droit d'ajouter : « La voix seule de la religion et de la conscience s'est fait entendre ici : et il n'a fallu rien

moins que notre autorité sacrée pour forcer dans ses derniers retranchements la modestie la plus vraie et la plus touchante . »

Le 24 du même mois, l'Evêque de Poitiers sacra son nouveau collègue, dans la cathédrale dont il était chanoine. Prenant ensuite la parole, il lui demanda de bénir son père, le vénérable comte 'de Briey, âgé de quatre-vingts ans, qui, comme Jacob devant Joseph, venait s'incliner devant la bénédiction de son fils, et adorer le bâton de sa dignité sacrée : adoî^avit fastigium virgœ ejus. Il lui demanda de bénir sa noble famille, Poitiers , les Filles de la Croix, enfin celui-là aussi qui venait de consacrer ses mains pour cette bénédiction. Il admira les liens de prédestination qui rattachaient la famille de Briey à cette terre de Lorraine qui allait le reprendre. Il remonta jusqu'à cet Albert de Briey qui, avec Jean de Thionville son frère, et Richer de Briey, évêque de Verdun , avaient été les confidents ou les auxiliaires de la Comtesse Mathilde, dans la guerre défensive de la Papauté contre l'Empire. « Or, avoir servi les desseins, partagé les travaux, assuré les fondations, exécuté les volontés de la plus grande âme féminine qui se soit mise au service de l'Eglise romaine, c'est le principe d'une illustration qui n'en connaît point de supérieure, parce qu'elle a été conquise sous le drapeau d'une cause immortelle. »

Après le soin de ne présenter et de ne faire élire que des évêques fortement attachés d'esprit et de cœur au Saint-Siège, un autre soin parallèle occupait Mgr Pie. C'était celui de préserver ses prêtres des séductions ou des entraînements que le courant de l'opinion pourrait leur faire subir vers un ordre politique qui les attirait à lui pour les éloigner de l'Eglise et de son Chef. Sans doute l'Évêque était de ceux qui, au-dessus de tous les partis, plaçaient « le parti de Dieu ». Mais c'était justement le contraire du

parti de Dieu que le parti qui s'abritait sous le nom de la République; faisant pratiquement signitier à ce nom, inoffensif en lui-même, le gouvernement de la haine et de l'hostilité à Dieu et à l'Eglise. Mgr Pie profita de la réunion annuelle du 25 novembre pour donner à son clergé des instructions tout actuelles sur ce pressant péril: « Oui, Messieurs, disait TÉvêque, malgré les efforts que notre sacerdoce ne cessera de faire jusqu'à la dernière heure du monde pour ramener à Dieu et à la vérité tous les errants, il reste ici-bas une race qui se fait gloire de servir une cause opposée à notre cause. Or ce monde hostile à Dieu et à l'Église, il a trop souvent, hélas ! même pour les membres de la sainte tribu, une puissance d'attraction et de séduction : attraction de popularité, de faveur, d'éloges, auxquels on n'est pas toujours indifférent ; séduction de principes, de théories, de maximes qui ne laissent pas d'avoir des aspects éblouissants et spécieux. Disons-le : le grand triomphe qu'ambitionne ce monde, c'est de tirer à lui quelqu'un de nous ou des nôtres, et, ne pouvant pas le tirer et le posséder tout entier, de le tenir du moins, s'il le peut, par un cheveu de sa tête ou par un fil de son vêtement. » De récentes professions de foi, chantées et applaudies par les mille organes de la presse mécréante, ne témoignaient que trop de la joie de ce triomphe. L'Evêque ne veut pas qu'on l'en croie solidaire : « Non, ni nos frères, ni nous, ne serons jamais complices de ceux dont la cause est justement l'opposé de la notre : Jiidica me^ Deus, et discerne causam meam de gente non sanctâ ! »

En somme,c'est à l'Eglise que l'Evêque s en rapporte, et continuant de commenter, pour ses prêtres, le psaume qu'ils récitent au pied de l'autel : « Envoyez-nous votre lumière et votre vérité : Emitte lucem tuam et veritatem iuam ! Seigneur, c'est à votre Église et à son Chef su-

prême que vous avez confié le privilège de l'inerrence. C'est du haut des saintes montagnes où se lève le Soleil qui envoie vos clartés que je veux et que je dois vous chercher et vous adorer, en identifiant mon esprit avec l'esprit de l'Église qui est le vôtre. Si, malgré mon néant, je suis quelque chose aux yeux de mes frères, ce n'est qu'autant que, par votre Église, je suis en communion parfaite avec votre lumière. »

Dans la même homélie, l'Evêque confesse qu'il est triste de la tristesse des temps. « Seigneur, mon Dieu, les jours sont mauvais, l'avenir est menaçant, mais votre autel me reste, votre autel où je tiendrai chaque jour entre mes mains la harpe pour chanter vos louanges. Quare trisiis es, anima mea ? 0 mon âme, pourquoi serais-tu triste?... » Et il jetait en Dieu toute son espérance.

Toute la législature de 1876 n'avait été qu'une campagne violente ou perfide contre la sainte Eglise : « Nous avons appris, et nous savons, à n'en pouvoir douter, qu'un nouveau catholicisme est né », disait ironiquement le 3 juin, à la Chambre, M. Jules Ferry, et il réclamait la laïcisation absolue et à tout prix, comme étant « l'œuvre principale, la grande passion, le grand service de la Révolution française ». On avait vu successivement, dans cette année néfaste, la mutilation de la loi de 1875 sur la liberté de renseignement supérieui', la suppression du crédit de l'aumônerie militaire, la proposition de l'amnistie des insurgés delà Commune, la proposition du retrait de l'ambassadeur français près du Saint-Siège ; les honneurs militaires décernés aux enterrements civils. On ne devait pas s'en tenir là : M. Paul Bert préparait l'exclusion des évêques, des prêtres et des Religieux du Conseil supérieur de l'Instruction publique; et déjà M. Clemenceau annonçait à Montmartre, le 30 octobre, qu'il allait demander la séparation de l'Eghse et

de TEtat, en proposant la suppression du budget des cultes.

On en voulait au clergé : Mgr Pie écrivit en faveur du clergé. Et comme on rêvait de l'amoindrir, en l'oppriinant, il écrivit un mandement en faveur de son recrutement plus nombreux et plus fort, particulièrement dans la classe bourgeoise. Cette instruction pastorale, un peu postérieure, mais qui ne se sépare pas des précédentes, a pour titre: Un devoir urgent de la génération actuelle envers le sacerdoce. « Mes Frères, l'ennemi le crie sur tous les tons : ce qu'il poursuit de sa haine, c'est le clergé : c'est le prêtre. Guerre au prêtre, guerre au clergé, tel est le mot d'ordre sur toute la ligne. Sous le coup de ces excitations, la foule le lapidera, le fusillera dans ses jours de fureur. Mais ce qui va plus sûrement au but, on l'étouiFerapeuàpeu dans des étreintes légales. » L'Evêque savait ce qu'il disait. On parlait déjà dès lors de la réduction du nombre des petits séminaires, de la limitation du nombre de leurs élèves, de la suppression des bourses des grands séminaires, de la désaffectation de leurs bâtiments, du service militaire obligatoire pour les clercs. « En atten^lant, dit-il, le sacerdoce atteint par ses ennemis dans l'exercice de ses droits est menacé par ses amis dans son existence même. Les séminaires se dégarnissent. C'est le symptôme le plus grave de la, situation. « La première cause en est que les classes qui s'intitulent volontiers classes dirigeantes ont répudié pour leur compte l'honneur du ministère ecclésiastique. La seconde cause de cet appauvrissement de la tribu sacerdotale, c'est le mélange des enfants qui ont cette sainte vocation avec les autres enfants, dans les collèges mixtes. L^ troisième cause, enfin, c'est la mollesse du foyer domestique qui permet bien aujeune homme d'être chrétien, mais qui s'effraie de le voir prêtre. L'Evêque sait bien qu'à cette heure l'Eglise n'a

rien à offrir aux aspirants du. sanciuaire, hormis le dédain, la vexation, la faim peut-être et la mort. Mais le sacerdoce ne porte-t-il pas sa récompense, son prix, sa dignité en lui-même? N'est-il pas le plus haut degré de l'échelle de l'humanité : positi in fiuperlativo gradu hominum? Et puis, il faut souffrir et se sacrifier. C'est à la générosité chrétienne que l'Evêque fait appel, dans son adjuration à cette classe aisée dont les fils ne font rien: « 0 nos jeunes amis, en vous voyant dans ces cercles, dans ces réunions, sur ces places publiques, combien nous nous sentons portés à vous demander, avec le Père de famille de l'Evangile : Pourquoi stationnez-vous là debout tout le jour dans l'inaction ? Et si vous alliez nous répondre : C'est que jusqu'ici personne n'est venu nous enrôler; comme nous serions tentés de vous dire: « Venez do c, vous aussi, dans notre vigne. Et quel riche denier vous y recevriez pour salaire ! Venez dans quelque presbytère de ville ou de campagne où vous feriez tant de bien. Quelle reconnaissance viendrait applaudir à de pareils dévouements ! C'est à ce prix que le rapprochement social passerait de la théorie à la pratique, et que les classes prépondérantes renoueraient leur alliance avec le Ciel, en même temps qu'avec les parties souffrantes du pays. »

Dans l'intervalle de cette défense pastorale de l'Eglise, la prière faisait son œuvre de supplication et d'expiation. Lourdes, Chartres, Reims, Migné avaient entendu successivement les vœux et la parole de l'Evêque de Poitiers. Lourdes fut le plus éclatant de ces pèlerinages. « Le surnaturel jaillit là comme de source, disait-il précédemment, il éclate et bouillonne à toute heure. » Or les merveilles qui s'y opèrent sont-elles un signe du saluL ? Sera-ce le salut de la nation, sera-ce le salut des individus? Quand est-ce que Lieu nous le donnera ? Par qui et de quelle sorte ?

Nid nele sait, excepté Lui. Mais il est bien remarquable que les années dans lesquelles son Eglise traverse la plus terrible des crises soient aussi celle oui] fait éclater ces prodiges de puissance et de bonté. Ce fut pour dire ces choses que Mgr Pie accepta déparier au couronnement de Notre-Dame de Lourdes, 3 juillet 1876. Jamais fête semblable n'avait été vue, môme dans ce lieu qui en voit de si grandes. Mgr Meglia, nonce apostolique, y représentait le Pape. Le cardinal archevêque de Paris avait consacré la veille la nouvelle basilique. C'étaient en tout trente-quatre archevêques et évêques, qui s'étaient rendus là, dont quelques-uns des États-L^nis, du Mexique, du Brésil et de l'Afrique. Mgr Pie estimait à environ trois mille prêti'es et cent mille fidèles la foule accourue alors à ce sanctuau'e.

Il célébra, dans la langue de David, le détournement du cours du torrent, et les transformations opérées dans la montagne : « Qu'as-tu donc, ô Gave, que tu t'es enfui et que tu as reculé là-bas »? 11 célébra le jaillissement soudain de la fontaine sous la main de Celui « qui change la pierre en courant limpide et la roche en source d'eau vive ». C'est devant la face de Dieu que la terre s'est émue : A facic Domini mota est terra. Le discouis s'applique à montrer la persistance de cette action de Dieu, manifestée dans l'Église par cette cojitinuité de miracles qui convertissent en guérissant. Mais la France, « cette fille d'Abraham que Satan tient garrottée, dit-il avec l'Evangile, ne va-tellepas avoir, elle aussi, sa délivrance V C'est le dernier vœu de l'Evoque. Puis il déclare avoir peine à s'arracher de ces lieux où il aimerait à fixer sa tente, à côté des siens : « Quand on acommencé de gravir cette montagne, on se croit aux trois quarts de la route du paradis ; et comme là-haut, où il 3' aura de grandes foules, les corps spiritualisés ne se causeront pas de gêne et d'embarras mutuel, il semble qu'ici on ne se touche que par les

côtés de lame, et que l'entassement de la multitude j apporte seulement, comme dans la Jérusalem céleste, la joie de la participation de tous à la félicité de chacun : Cujus participaiio ejus inidipsum.

Les trente-quatre Evoques qui étaient là ne voulurent pas se séparer sans envoyer au Pape une Adresse collective, dans laquelle on remarqua le passage où, rappelant l'Encyclique et le 5î/?^«6iis, ils le remerciaient « d'avoir, par sa parole infaillible, écrasé les erreurs contemporaines, et proclamé la charte immortelle qui demeurera désormais l'inviolable monument de Tunion des peuples avec Dieu ».

Pie IX lut, lui aussi, le discours de l'Evêque de Poitiers, et il voulut y répondre. Le 27 juillet, un Bref apporta à Mgr Pie le témoignage qu'il avait bien mérité de la saine doctrine, de l'Eglise et de Marie. Le Pape se déclarait non seulement satisfait pleinement, mais charmé. « Le savoir, la gravité, la clarté qui sont habituels à l'Evêque, la doctrine^ l'adresse, l'éloquence, le naturel qui lui sont propres », sont célébrés dans cette lettre avec admiration. Enfin Pie IX veut que « ce discours soit propagé par les mille voix de la publicité et arrive à une foule innombrable de lecteurs ».

Quelques semaines après Lourdes, c'est à Chartres, aux pieds de Notre-Dame, que, le 12 et le 13 septembre, nous trouvons Mgr Pie : son cœur était toujours là. Il y venait pour célébrer, avec de nombreux évêques, le millénaire du jour où Charles le Chauve fit don à la basilique de Chartres, en 876, de la précieuse tunique de la Mère de Dieu. Il y venait surtout pour implorer la guérison de sa mère très gravement souffrante ; elle l'avait député à ce pèlerinage quelle avait fait tant de fois : « J'en suis revenu tout embaumé, écrivait-il ensuite à l'Evêque de Chartres. Ce ne pouvait être ni plus solennel ni plus consolant. »

Un autre grand sanctuaire historique de la France attendait sa présence, et de plus sa parole. L'année précédente, Mgr Langénieux, archevêque de Reims, ayant pontifié dans la cathédrale de Poitiers le jour de la solennité de saint Hilaire, avait obtenu de Mgr Pie qu'il viendrait, en cette année 1876 , se faire entendre à Reims , pour la fête de saint Rémi. Saint Rémi, après saint Louis et après Jeanne d'Arc, c'était la France gallo-franque, après la France des croisades et la France de la chevalerie, que Mgr Pie allait avoir à célébrer. C'était la France reportée à son berceau catholique , et rappelée à la Charte de son institution première. Quel sujet en un tel temps, alors que tout se précipitait à l'extrémité contraire !

Le jour de la fête, P'" octobre , la cathédrale de Reims était remplie. Le lieu lui-même avait son éloquence : « Notre acte de naissance et les véritables titres de notre noblesse sont ici », dit l'Evêque en commençant. Il s'estimait heureux que le pèlerinage se fût dirigé cette fois vers cette basilique toujours embaumée des parfums qu'y ont respires les premiers Francs, en ce jour mémorable où, dit la légende, ils se croyaient transportés parmi les odeurs du Paradis.

Lorsque l'Evêque eut raconté ce jour de Noël 496, où une grande nation, une autre tribu de Juda commença dans le monde, il expliqua comment cette nation franque fut dès lors marquée d'un triple cachet: l'inaltérable fidélité à l'orthodoxie, l'indissoluble alliance du sacerdoce et des pouvoirs publics, le zèle d« l'apostolat et du protectorat cathohque dans le monde. Il déclara que la France étant née à cette vie devait vivre de cette vie ; qu elle avait le devoir de faire régner la vérité, et toute la vérité ; qu elle ne trouverait sa grandeur, sa gloire, son salut que dans son union avec le Pape et l'Église ; qu'il fallait, pour le moins, respecter le Concordat ; qu'on avait le devoir de se con-

former au Syllabus ; que de la part des gouvernants c'était mal raisonner que de craindre, comme Clovis l'objectait à Rémi, de n'être [vis suivi par le peuple dans des voies résolument chrétiennes. « Mais osez donc, s'écrie l'Évêque, vous qui présidez, en quelque mesure que ce soit, aux destinées de la France ; osez donc et ne craignez rien de l'opinion du vrai peuple. Il est prêt à vous suivre. La religion du Christ est depuis quatorze siècles et elle restera la religion nationale. Elle vous crie, comme la foule des Francs criaità Clovis : Nous renonçons à des dieux mortels, et nous sommes prêts à suivre le Dieu immortel que prêche Rémi. »

Mgr Langénieux remercia, par leitre, l'orateur, « qui avait passé à Reims en faisant le bien et en illuminant les âmes » . — « Il m'est doux, ajouta-t-il, de penser que mon ministère peut s'appuver sur votre fraternelle affection ; et je regarde comme une des joies de ma vie et une des forces de mon épiscopat l'étroite union qui me rattache à vous, par les liens d'une respectueuse amitié. » C'était, comme autrefois, Tembrassement d'Hilaire et de Martinien de Reims, ainsi que venait de raconter l'Evêque de Poitiers.

Disons encore que, le 17 décembre, Mgr Pie fut célébrer au pied de la Croix de Migné le cinquantième anniversaire de son apparition. Il s'y rendait chaque année le IIP dimanche de l'Avent. Cette année, il y déploya une pompe plus solennelle. Soixante vieillards, témoins de l'apparition de 1826, occupèrent une place distinguée à la cérémonie, etreçurent de l'Evêque une médaille commémorative, avec d'aimables paroles de féhcitation. L'Evêque expliqua pourquoi Dieu avait fait ce miracle, pourquoi à cette époque, et pourquoi en ce lieu. Il espéra que le Labarum justifierait pour nous sa triomphante inscription, comme pour Constantin.

Mais encore eùt-il fallu qu'à l'exeuiple de Constantin, le nouveau pouv\-ir chrétien, s'il voulait tenter un coup contre les ennemis de Dieu, eût osé arborer hautement le Labarum. Nous verrons ce qu'il en fut, et ce que l'Evêque en pensa. Mais, avant ces événements, de grands sacrifices lui auront été demandés ; et nous entrons, avec l'année 1877, dans une funèbre période qui s'ouvre pour lui parla mort de sa mère et se ferme par celle de Pie IX. C'est entre ces tombeaux que se placent les faits racontés au chapitre suivant.

CHAriTRE VIII.

MORT DE LA MÈRE DE l'ÉVÈQL'E. — DOULEURS ET CONSOLATIONS. — VOYAGE A ROME ET ADIEUX A PIE IX. — LE SEIZE MAI. — MORT DE MGR SAIVET, DE MGR DE LaDOUE^ DE M. LE COMTE DE MONTI. — CHOIX ET SACRE DE MGR GAY, AUXILIAIRE DE POI- TIERS. — MORT DE PIE IX. — SON GRAND PONTIFICAT. — L'ÉLECTION DE S. S. LÉON XIII. — ESPÉRANCES DE L'ÉGLISE. — MORT ET OBSÈQUES DE MGR DUPANLOUP. — DÉPART POUR ROME.

La mère de lÉvèque de Poitiers était octogénaire. 11 y avait vingt-sept ans qu'arrivée dans cette ville, elle vivait avec son fils, habitant près de lui le palais épiscopal, présidant à sa maison, entourée d'honneur par tout ce qui l'approchait, occupant, après l'Evêque, la première place chez lui ; apportant dans le gouvernement d'une grande maison ecclésiastique, les délicatesses de Tesprit delà femme avec la force du caractère de l'homme, fœmineœ cogitationi ^nasculinum anirnum inserens, comme il est dit de la mère des Alachabées ; très seco arable aux pauvres, très appréciée des riches et des classes supérieures à cause de son bon sens exquis et de sa raison pratique ; peu cultivée sans doute, mais ayant su s'élever au-dessus d'ellemême, et, sans nulle prétention, s'étant mise au niveau

de sa nouvelle situation par sa vive intelligence ; enfin restée simple et bonne en devenant grande : telle était, pour ainsi dire, la reine-mère de ce palais où son fils trouvait en elle, en de graves circonstances, un conseil autant qu'une force et une consolation. En retour, l'Evêque l'entourait d'une confiance, d'une vénération et d'une tendresse croissantes. 11 n'avait pas de plus grande affection en ce monde, et même, à dire vrai, il n'avait d'affection familière que celle-là. C'était justice, d'ailleurs, et ceux-là seuls comprendront ce culte de piété filiale reconnaissante, qui ont vu leur mère gagner le pain de leurs enfants à la sueur de son front. Puis, quelque chose de sacré rehaussait cette affection et sanctifiait ce lien. Mgr Pie se sentait aimé en évèque comme en fils. N'est-ce pas la mère de saint François de Sales qui disait de lui : « Celui-là est à la fois mon enfant et mon père » ? C'est la parole que durent se rappeler fréquemment les témoins des rapports à la fois graves et doux, religieux et affectueux de Mgr l'Evêque de Poitiers et de sa digne mère.

Une des dernières fois où elle avait pu faire les honneurs de la table épiscopale, avait été au jour du sacre de Mgr TEvêque de Saint-Dié, comme le rappelait un vénérable vieillard, M. le comte de Briey, assis près d'elle à cette table : « Nos âges se touchaient, ajoute-t-il,etj'aime à prendre rang après elle pour me rappeler ce qui sans doute doit bientôt m'advenir. Heureux si ma vie a quelque chose de la sienne, et sije ne suis pas trop indigne d'aller la rejoindre dans la félicité! Je ne puis désirer mieux, tous mes voeux ne dépassent pas cet avenir. Plaise à Dieu que je ne l'attende pas longtemps ! »

Elle-même, depuis longtemps, se préparait à mourir. Elle avait dépassé l'âge dont l'Écriture a dit qu'il n'y a plus au delà que labeur et douleur. Bientôt elle ne fit plus que trahier dans la débilité et l'infirmité. Un

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regard sur le crucifix ou sur la Mère des douleurs en était l'allégement et la consolation. « J'ai mérité tout cela pour mes péchés, disait-elle, tandis que Jésus- Christ était rinnocence même et sa mère était la Vierge sans tache. » Elle disposait son fils au sacrifice prochain de la séparation : « Me voici octogénaire. Ce sont les privilégiés qui atteignent cet âge, et ma complexion n'eût jamais permis d'espérer que j'y arriverais. Il m'a été accordé de remphr ma mission au delà de mes espérances et de mes vœux. Dieu soit béni! » La pensée que l'état grave de sa santé retenait son fils auprès d'elle^ malgré tant d'obligations, lui était un remords. « Votre diocèse, lui disait-elle, a des exigences auxquelles vous ne pouvez plus différer de satisfaire. Depuis quelques moisje vous tiens attaché près de mon lit. Dieu m'avait donné à vous pour être un secours, et je deviens un obstacle : prenez courage et laissez-moi m'en aller. »

Elle Tavait ainsi poussé à se rendre au couronnement de Notre-Dame de Lourdes, au millénaire de Chartres, à la solennité de saint Rémi de Reims, en demandant à son fils de faire ces pèlerinages afin d'obtenir son rétablissement ou son salut. Mgr Pie priait et faisait prier. On trouve, au pied de sa statue domestique de Marie, cette supplique à la date du 26 novembre : « Très sainte Mère, j'ai eu recours à vous dans tous les jours pénibles de ma vie. Assistez-moi en assistant ma mère terrestre, mère si tendre et à qui je dois tout, dans le cruel passage que vous seule et votre saint Epoux pouvez adoucir pour elle et pour moi. Je la remets et me remets entre vos mains. Votre indigne fils : Louis-Edouard. »

Il y avait déjà longtemps que M""' Pie était privée de lajoiede participer aux offices publics. Elle entendit, tant qu'elle le put, la sainte messe dans la chapelle domestique réparée, ornée et entretenue par ses

soins. Quand bientôt elle fut retenue sur son lit de souffrance, l'Evêque ou, à son défaut, quelqu'un des prêtres de la maison, célébrait chaque jour dans la pièce attenante à la sienne, et fréquemment elle y recevait la sainte communion. « En vérité, disait-elle, yat-il au monde une reine qui ait comme moi sa chapelle et ses chapelains? Ne suis-je point coupable de si mal profiter de tant de grâces ? »

Au mois de décembre, l'état parut complètement désespéré. Le 4 de ce mois, l'Evêque écrivait à Paris : « Votre lettre m'a trouvé toujours bien inquiet de ma mère. Elle souffi^e beaucoup ; la faiblesse augmente ; à côté de quelques symptômes favorables, s'en manifestent d'autres inquiétants. Elle est habituellement pleine de courage ; mais quand, après les espoirs de mieux, elle retombe dans ses grandes souffrances, elle trouve que c'est « bien long de mourir » ! Quelle douleur de voir ainsi jour par jour la vie s'en aller de celle de qui on Ta reçue ! Mais l'âme demeure si saine, si forte, que la maison seule est en ruine et l'hôte de la maison garde toute sa vigueur spirituelle. »

Lejour deNoël, TÉvêque célébra près d'elle lamesse de minuit et la messe de Taurore. Quelques jours après, 1 ^'" janrier 1 87 7 , il écrivait encore , à la même personne : «Plus le bon Dieu me conserve cette chère mère tout entière, quant aux côtés de Tintelligence et du cœur, plus l'idée de la perdre est accablante. Je saurai m'incliner devant la volonté de notre Père céleste, et je n'aurai qu'à rendre de grandes actions de grâces pour la faveur, qui m'aura été faite de vivre si longtemps en cette société. Mais cela n'empêche pas de sentir terriblement une pareille séparation, quand on y est condamné.

« Heureusement la séparation ne sera pas longue. Je suis sexagénaire, et lejour où ce malheur arrivera, il me vieillira encore beaucoup. »

La malade avait demandé les derniers sacrements. Le 21 janvier, elle reçut le divin Viatique des mains de son cher Evêque, puis l'Extrème-Onction des mains de M. le curé de la cathédrale. Une lettre de Mgr Pie à la noble Religieuse Augustine dont il dirigeait l'âme depuis sa première enfance, nous dispense de tout autre récit. « Ma mère, lui écrit-il, a voulu recevoir l'Extrême-Onction, samedi dernier, craignant de ne pas avoir plus tard toute sa lucidité desprit et toute son énergie de foi comme à présent. Je ne puis vous dire combien elle avait de force et de dignité pendant qu'on lui administrait ce sacrement. Elle s'était fait faire sa toilette de son mieux ; mais celle qui la parait à nos yeux était celle dont parle l'Écriture : foriiindo et décor indumentum ejus ; elle avait vraiment une parure de force et de grâce, et, selon la fin du même verset, elle se montrait souriante à la mort : et ridehit in die novissimo. Très émue de mon émotion, elle savait mieux se contenir que moi, m'envoyant de temps en temps des regards si doux, si encourageants, et prenant attention à chaciui de ceux qui entouraient son lit. Depuis ce temps, elle est d'un calme et d'une résignation admirables. Je lui fais de petites lectures plusieurs fois le jour. Une de ses dévotions est d'invoquer les saintes âmes qu'elle a connues ici-bas, et de qui elle a reçu des marques de bonté. C'est ainsi quelle croit voir souvent notre bon curé de la cathédrale de Chartres et votre chère grand'mère (la baronne de Coussay ), qui se disposent à l'accueillir avec leur visage souriant d'autrefois. Elle se réclame aussi du Père de Pontlevoy qui faisait de longues causeries avec elle, et qu'elle vénère comme un saint, ainsi que le Père Schrader. Bien entendu, elle n'oublie point les vivants, et le dernier voyage de votre excellente mère ici est un de ses plus doux souvenirs. »

C est encore à ce tendre fils, si grand dans sa douleur, de nous redire les dernières heures de cette mère digne de lui : « Est-ce que je verrai le jour de la Purification de la Sainte Vierge ? » me demandât-elle en regardant brûler le cierge que j'avais reçu autrefois à Rome des mains du Saint-Père, en cette solennité. Je le lui fis espérer. Ce fut précisément en ce jour qu'avec la dernière communion elle reçut la Bénédiction de Pie IX, obtenue et envoyée par notre cher évèque deSaint-Dié, présent dans la Ville sainte. La veille, elle avait demandé et reçu déjà, après la communion, l'indulgence de la bonne mort — Elle ne détachait plus son esprit de la pensée de l'éternité. » « Je pars sans trop de crainte, me dit -elle d'abord. Mais pourtant, ajouta-t-elle bientôt, je vois mes péchés qui se posent comme une montagne entre le Ciel et moi... Ah ! qu'on se sent petit, quand on va paraître devant la majesté de Dieu !... Que va me dire le Seigneur de tous ces excès de soins dont je suis l'objet ! ... Privée démon fils, j'aurais demandé à mourir dans une maison de pauvres — »

Mgr Pie nomme les prêtres qui se succédaient auprès d'elle pour lui suggérer des aspirations et des invocations qu'elle répétait avec ferveur : Mgr de Ségur qui accourut le 3 février, M. l'abbé Gay à qui elle dit cette parole qui devait s'accomplir : « Vous ne quitterez point monfils, n'est-ce pas"? »Dans la journée du 5, fête de sainte Agathe, elle témoigna de sa voix la plus aflkble sa gratitude envers deux ou trois personnes de haut rang admises auprès d'elle. Après quoi, se tournant vers ceux de la maison : « Maintenant, ditelle, plus rien que Dieu ; qu'on ne me parle que du bon Dieu ». A deux heures de l'après-midi, le pouls sembla s'arrêter. « Les yeux de la mourante se portèrent vers mon portrait, comme pour m' appeler. J'accourus, je reçus un dernier baiser ; et, pendant que nous récitions

les prières de la recommandation de l'âme, le dernier souffle de la vie cessa, sans hoquet, sans convulsion, et je fermai de mes mains les yeux qui venaient de s'éteindre. »

L'Evêqiie rappelle ensuite sa douleur d'abord sans larmes, la grâce de force et de calme qu'il reçut du Ciel, le saint sacrifice célébré par lui, le saint office récité pendant troisjours auprès du corps de la défunte qui semblait respirer et sourire encore, la foule des visiteurs ; les obsèques vraiment triomphales, l'éloge unanime de la femme forte sur toutes les lèvres, l'inhumation dans le cimetière des Religieuses des Filles de la Croix, à la Puve, dans le lieu qu'ellemême avait choisi la première fois quelle avait visité cette maison bénie , vingt-cinq ans auparavant. « Elle estimait qu'il ferait bon de dormir là, en compagnie de tant de centaines d'épouses du Dieu crucifié, et de s'y réveiller avec elles pour aller audevant du Christ dans la gloire. »

La preniière annonce que l'Évêque fit au couvent des Oiseaux, à Paris, delà mort de sa mère, fut mêlée d'action de grâces : « Mes consolations dépassent ma douleur, qui est bien grande ».

Ce sentiment éclate surtout dans le billet déposé aux pieds de Marie, à la date des 5 et 8 février : «Merci à votre divin Fils, merci à vous et à votre saint et chaste Epoux, de toutes les Lénédictions, les grâces et les faveurs répandues sur les clernieis temps et les derniersj(ars de ma bien-aimée et ii-ès digne mère. Merci de tant de prières, de suffrages, de sacrifices, de justes éloges qui se multiplient autour de sa chère dépouille 1 Ah ! que son entrée définitive dans la lumière, la félicité et la gloire ne soit point différée ! Vierge St^dnte, ma mère du Ciel, présentez à votre divin Fils la mère terrestre que je perds : Meque eani in œternœ charitatis gaudio fac r/iàere\ »

Pour se rendre compte de ce que furent ces éloges de la mère, ces consolations du fils, il faudrait pouvoir citer les milliers de lettres qu'il reçut de tous les peints delà France, de l'Europe et des deux mondes. Il les collectionna comme un suprt''me hommage à cette chère mémoire. On ne prend nulle part mieux l'idée de l'étendue «les relations et de lacorrespondance de Mgr Pie. Nulle part aussi on ne voit mieux jusque dans quelles régions supérieures, souveraines même, ce grand serviteur de l'Eglise et de la France trouvait des sympathies et des admirations. On ne s'étonnera point que presque tout 1 épiscopat l'ait entouré de ses fraternelles condoléances ; mais on admirera que le chef de la Maison de France lui ait écrit de sa main, à l'occasion de cette mort de Fhumble veuve du pauvre cordonnier de Pontgouin :

« Goiitz, le 15 février 1877. Monsieur l'Evêque, vous venez de perdre la meilleure des mères. Dieu ne pouvait vous demander un plus grand sacrifice, et je sais trop la place que cette mère vénérée, si digne de vos respects et de votre tendresse filiale, tenait à votre foyer, pour ne pas comprendre l'amertume de votre douleur. Aussi n'ai je voulu confier à personne le soin de vous dire avec quelle tristesse j'ai reçu la nouvelle du vide immense que la mort avait fait autour de vous. Je n'ignore pas tout ce que l'âme dunEvêque renferme de courage, de force et de résignation chrétienne ; mais des liens comme ceux-là ne pe: uvent se briser sans condamner ceux qui survivent aux cruelles épreuves de la plus douloureuse desséparations. Vous avez compté, dans votre afiliction, sur la sympathie de l'exilé ; je vous en remercie, et je voudrais espérer que ma piière ait auprès de Dieu l'efficai'ité que vous lui attribuez. »

Après lui avoir dit la part que M'"^ la comtesse de Chambord, elle aussi, prenait à ce malheur : « Sa pre-

mière pensée, ajoutait le prince, a été de faire célébrer une messe, dans l'humble chapelle de notre résidence actuelle, à l'intention de celle que vous pleurez, en demandant au ciel de vous conserver encore de longues années sur le siège de saint Hilaire, afin de continuer à lutter comme lui pour l'intégrité de la vérité et le triomphe de toutes les bonnes causes. »

Une telle lettre eût conquis l'Evêque, s'il avait eu besoin de rêtre. La réponse qu'il y fit complète, par quelques détails , le récit de cette mort : « Monseigneur, vous avez trouvé dans votre âme royale des paroles de consolation pour un de vos serviteurs qui n'aurait point osé les espérer, et vous avez pris le chemin le plus direct vers son cœur, en lui laissant connaître que vous saviez quelque chose des qualités de celle qu il pleure, • et dont l'absence sera le deuil de toute sa vie. Ma plume est impuissante à vous dire la gratitude que je ressens.

« Jusqu'à l'heure où sa dépouille mortelle a été soustraite à mes regards, cette mère vénérée a porté à son cou le riche camée dont Pie IX lui avait fait l'envoi en souvenir de la part prise par son fi^ls aux travaux du Concile du Vatican, et elle a tenu dans ses mains la croix de nacre que le royal pèlerin de Jérusalem avait daigné lui adresser par M. le duc des Cars. Trop humble de son vivant pour se croire digne et pour se glorifier de si hauts présents, il était juste qu'elle en fût parée, ici-bas, à l'heure où elle allait recevoir les récompenses d'en haut.

« Escortée des bénédictions des pauvres, des sympathies et des respects de tous, elle a eu cette faveur que le Vicaire de Jésus-Christ, de la prison du Vatican, que les enfants de saint Louis, de leur exil et près des tombes de Goritz, ont bien voulu implorer pour elle la vertu du sang rédempteur, et combler ainsi tous les motifs et les sujets d'espérance que laisse après elle

une vie entière d'abnégation, de charité et de dévouement. »

Plus haut encore que les princes de la terre, il y a le Roi du ciel ; c'est dans son cœur que Mgr Pie jeta sa douleur et son espoir. « Pendant tout le cours de cette année, à partlesjours où il devait samesse àson troupeau, il ne cessa d'attribuer à 1 ame de sa mère l'intention principale du sacrifice quotidien. 11 l'invoquait parfois. Il lui demandait de se rendre présente à tous ses travaux et ses besoins, comme elle le lui avait promis. 11 demandait que chacun des instants de sa carrière finissante fût un pas vers Dieu, vers Marie et vers elle. »

Il n'avait pas pleuré tout de suite sous le coup de cette mort ; mais depuis lors ses larmes ne cessèrent plus de couler. Il disait dans ses lettres : « J'ai le cœur plus plein que jamais de ma pauvre mère, et cette présence contmuelle de sa pensée m'est à la fois une douceur et une jouissance. » 11 se disait vieilli par cette privation de celle dont il était l'enfant : « Voici qu'il se fait tard pour moi et que le jour est à son déclin. Tout fils se croit jeune aussi longtemps qu'il voit sa mère à ses côtés ; du moment où il l'a perdue, la vieillesse commence et se précipite. »

Toutes ses lettres d'alors sont pleines de ses regrets. « La première visite qu'il nous fit, après cette mort, au couvent des Oiseaux, raconte une Religieuse, fut particulièrement émouvante. Lorsque je le vis, il resta comme sans parole, et ses larmes coulaient en telle abondance qu'il était obligé de se couvrir le visage. Il n'eut pas la force, ce jour-là, de voir la communauté réunie. A quatre heures ses larmes redoublèrent, et il nous dit : « Ah! c'est l'heure où, à Paris, je rentrais chaque jour pour lui écrire ! »

Parmi les souvenirs auxquels se mêlait celui de sa mère, il ne pouvait oublier Chartres. Il fit savoir bien-

VIE CAKD. PIE. — T. 11. 39

tôt à Mgr l'évêqiie qu'il avait hâte de se rendre à Notre-Dame du Pilier, afin « de se jeter aux pieds de la Mère qui lui restait et de lui otfrir le legs de celle qu'il avait perdue ». C'était le camée que lui avait remis pour elle le Saint-Père, le ISjuillet 1870, ainsi qu'elle-même l'avait écrit dans son testament : « Je donne à Notre-Dame de Chartres le camée que j'ai reçu du Pape ». Elle avait plus dune fois, disait la même lettre, exprimé le désir que cet objet précieux tut attaché à la sainte châsse de la tunique de Notre-Dame, gage de la reconnaissance qu'elle gardait des grâces obtenues de la Vierge de Chartres pour son fils et pour elle... Elle a bien voulu me laisser à moi un chapelet magnifique que le Saint-Père lui avait envoyé, quelques années auparavant, à la suite des rigueurs de l'Empire contre moi : je l'ai retiré de ses mains à Iheure où il a fallti la dérober définitivement à nos regards, et je le léguerai moi-même à Notre- Dame de Chartres après ma mort. »

II restait à remercier collectivement ce peuple de Poitiers et du diocèse entier qui, dans cette douleur de son premier pasteur, avait fait éclater l'unanimité d'une affection qui avait resserré encore les liens entre son Eglise et lui. Ce fut le sujet de la première page de son Mandement du Carême 1877. « Nous savions bien, écrivit-il , que vous êtes un peuple auquel on ne donne pas son cœur et sa vie, sans rencontrer en lui une correspondance de sentiments. Prêtres et laïques, riches et pauvres, hommes de toutes les nuances , recevez ici l'expression de notre attendrissement et de notre gratitude. Rien ne pouvait nous émouvoir davantage. En accomplissant, dans des conjonctures parfois difiîciles, les devoirs multiples d'un épiscopat déjà si prolongé et marqué par tant de vicissitudes des choses publiques, nous n avions rien ambitionné au milieu de vous, sinon

d'y être toujours reconnu et accepté comme le pasteur de tous. Merci de nous avoir permis de croire , une fois déplus, qu'il en est vraiment ainsi; car nous nous tenons assuré qu'étant tous venus vers Je fils , vous n'hésiterez jamais à venir pareillement vers l'Evêque. »

A tant d'hommages du dehors rendus à sa mère vénérée, Mgr Pie se sentit porté à joindre discrètement le sien. Il le fît l'année suivante, le 8 février, au premier anniversaire de la sépulture, dans un entretien intime avec les Religieuses de la Puye où il était venu prier et pleurer sur la tombe maternelle, selon la parole qu'il prit pour texte : Vadit ad monumenium , ut ploret ihi. « Ce que Madeleine a fait pour un frère, ce que Jésus a fait pour un ami, disait-il aux Religieuses , la doctrine évangélique ne saurciit interdire de le faire pour une mère. » Ce discours qui, d'abord distribué à des intimes, n'était point destiné à la publicité, est la source principale où nous avons puisé le récit que nous venons de faire. On n'en saurait lire de plus épiscopal et de plus filial à la fois. C'est Grégoire de Nazianze célébrant sa mère Nonna; c'est Augustin pleurant sur sa mère Monique. « vSeulement, disait Mgr Pie, l'avouerai -je ? Beaucoup moins résigné qu'Augustin, qui pleura tout au plus l'espace d'une heure^ moi je n'ai point encore cessé de pleurer, et je sens que la fontaine de mes larmes est loin d'être tarie. »

Elle ne se tarit point jusqu'à son dernier jour. Dans une telle doideur et une telle solitude, il n'y avait plus en ce monde qu'un lieu et qu'un homme qui pussent fournir à l'Evêque une consolation : c'était Rome et le Pape. Le 28 avril, une Lettre de Mgr Pie à ses prêtres leur annonça son intention de se rendre aux pieds de Pie IX : « Nous ne trouverons que là, leur disait-il, les consolations dont notre âme a besoin.

C'est par cette paternité, la plus haute et la plus sacrée des paternités du temps, quels Seigneur Jésus veut nous faire sentir et goûter la vérité de la parole dite aux apôtres : Je ne vous laisserai pas orphe> lins. »

L'Eglise allait célébrer les noces d'or de l'épiscopat de Pie IX. Il y avait cinquante ans que, le 3 juin 1827, il avait été consacré évêque dans la basilique de Saint-Pierre-ès-liens ; et Algr Pie trouvait « impossible que l'Eglise de saint HUaire ne figurât pas parmi tant d'autres Eglises de l'univers, pour aller porter à l'Evèque des évêques ses vœux pour le prolongement d'une vie qui semble plus nécessaire à mesure qu'elle s'avance davantage vers son terme ». Il s'agenouilla d'abord, comme toujours, aux pieds de Marie, et Y déposa cette prière, en français cette fois : « Ma très sainte Mère du Ciel, veillez par vos yeux, et par ceux de ma mère bien-aimée de la terre que vous avez appelée à vous, veillez sur votre commun fils, pendant ce voyage ad limina AjDOstoloriwî, entrepris dans des jours difficiles! Ramenez-moi meilleur au milieu de mon troupeau, et que ce voyage tourne à ma sanctification personnelle et à celle de mon peuple, qui est le vôtre ! »

11 partit le 28 avril pour Paris, où rien ne put le distraire de sa douleur. On le trouva fatigué : la mort de sa mère, avait achevé de briser sa santé aussi bien que son bonheur. Il le sentait, et on lit dans une de ses lettres d'alors à une Religieuse : « Ma pauvre Fille, scias ie morientern ducere vitam o'portere. Cette vie mourante, elle est la vie des disciples de notre Seigneur. Je sens qu'après de longues années, dans lesquelles il y a eu beaucoup d'action, le bon Dieu m'a introduit dans celles oii la soutï'rance doit prévaloir, et me préparer à la fin. Le bon Dieu m'avait épargné les souflrances physiques depuis mou épiscopat.

C'est trop commode de travailler pour lui sans être sur la croix de son Fils. Lage et les incommodités sont en train de se faire sentir. Plaise à la bonté divine que je sache en profiter. J'en ai besoin, et cependant, avec tout ce quej'ai à faire pour le prochain, je demande et j'en fais demander leloignement ou Tajournement. »

Les visites qu il fit aux principaux personnages politiques, le maréchal Mac-Mahon, le général Ducrot, le ministre Waddington, M. Thiers, M. le duc de Nemours, M. le comte de Mun, ne le rassurèrent guère sur l'avenir du pays. Une allocution prononcée, le 12 mars, parle Souverain Pontife, sur sa captivité du Vatican, avait mis en émoi le pays catholique. Despétitions étaient adressées aux Chambres. Mgr Pie n'en attendait pas grande efficacité : « Non, disait-il, n'espérons rien, mais seulement compatissons aux pouvoirs humains qui, malgré des intentions placées au-dessus de tout soupçon, n'auront pu servir les intérêts éternels delà vérité. » 11 ajoutait : « Nos pétitions ne seront pas sans résultat dès lors que nous les aurons placées sous le regard de Dieu, comme l'Apôtre le prescrit : Petitiones vestrce innoiescant apud Deum. » Avec le Pape, il demanda qu'on affirmât le droit, qu'on maintînt la vérité, mais sans s'aventurer dans une campagne qui ne pourrait présentement aboutir qu'à une défaite. Tel est le conseil qu'il adressait à M. le comte de Mun, qui en effet fit entendre ces affirmations, plus magnifiquement et plus chrétiennement que jamais. C'est aiorsque M. Gambetta poussa son fameux crideguerre:« Le cléricalisme, voilà l'ennemi !» Le 4 mai, un ordre du jour écarta simplement la motion des catholiques. Il n'y avait plus rien à attendre de là.

Le 5, Mgr Pie alla saluer, à Chartres, celle que l'Eglise appelle le Secours des Chrétiens. Le 11, il arrivait à Rome pour trois semaines. Mgr Mermillod

était avec lui. Aucune lettre ne nous met au courant de ses démarches ; seulement un entretien postérieur avec ses prêtres nous donne l'impression qu'il reçut de cette Ville livrée de plus en plus aux mains de la Révolution. Il décrit les monastères envahis et confisqués, les asiles de la science sacrée sécularisés; les édifices religieux changés en casernes ; le Vatican demeuré l'unique pierre d'aimant qui puisse attirer les cœurs, et là les Evêques de la cathohcité, hier divisés d'opinion, aujourd'hui unanimes à reconnaître le caractère providentiel des définitions du Concile; les Evêques d'Allemagne persécutés par la Prusse et réfugiés à Rome, et en particulier le cardinal Ledochowski, heureux de retrouver dans Mgr Pie son compagnon d'armes de la Commission dogmatique: « Avec quelle grâce il voulait bien nous dire que la lecture de nos modestes écrits avait été la meilleure distraction de sa douloureuse captivité ! »

Mgr Pie prêcha, le P'" juin, dans la basilique de Saint-Pierre ès-Liens, là même où, un demi-siècle auparavant, Jean Mastaï avait reçu le sacre épiscopal. Son discours s'inspira d'une prière du vieux roi David victime de l'usurpation de son fils Absalon, préparée par la perfidie du ministre Achitopel. L'allusion était transparente. Toutefois il se défend de faire le procès de la France, et aussi le procès d'un gouvernement qui n'est plus. Seulement, au-dessus de cette grande ruine d'hommes et de choses, son admiration place le Pape magnanime qui, ignorant Tart de feindre et les finesses de la diplomatie, qiionidm non cognovi lUteraiuram, s'est réfugié dans les seules puissances du Seigneur, iniroiho inpotentias Domini ; et qui continuera à en publier les merveilles jusqu'à la vieillesse la plus avancée : nsqiie ad senectam et senium pronuntiaho mirahilla tua.

Cependant Mgr Pie ne pouvait plus se le dissimider :

le vaillant Pape dont il vantait les énergies morales, l'aménité, les mots charmants, penchait visiblement vers sa fin. En vrai fils, il lui avait apporté, pour le ranimor, une certaine eau-de-vie de Cognac qui datait de Tannée même du sacre épiscopal de Jean Mastaî comme évoque dlmola. Le Pape s'en priva par charité pour les malheureux, à qui il fit porter le précieux élixir le lendemain même.

C'est à Rojne que l'Evêque de Poitiers apprit le coup d'Etat du 16 Mai. Il en jugea comme il en avait préjugé précédemment, et il annonça aux Romains le résultat qu'il avait prédit, avant son départ, à ses amis de France. « Nous ne nous piquons point d'être homme politique. Mais nous en savons assez pour pouvoir dire qu'un coup d'Etat ne se fait point contre quelqu'un ou quelque chose mais pour quelque chose incarné dans quelqu'un . » Le Pape s'entietint plusieurs fois avec l'Evêque des affaires de notre pays et de 1 état des esprits. 11 n'échappa pas à Mgr Pie que le Saint-Père avait le plus grand désir de l'honorer de la pourpre ; mais le gouvernement subordonnait cette promotion à une autre que Pie IX déclarait présentement ne pouvoir accepter, à cause de la signification qui y serait attachée. L'Evêque quitta le Pape avec une émotion plus vive que jamais ; quelque chose lui disait que c'était l'adieu suprême : il ne devait plus le revoir.

Rentré souffrant à Poitiers, le 14 juin, Mgr Pie convoqua ses prêtres à la retraite. Il j donna le spectacle d'un admirable courage. Malgré sa complète impuissance à marcher, il voulut assister aiix principaux exercices. Il s'y faisait transporter dans un petit chariot où il se tenait couché, les deux jambes emmaillottées dans une couverture : « Voyez, écrivait-il de là à une Religieuse, à quel état d'humiliation le bon Dieu m'a réduit ! Me voici traîné, comme un pauvre enfant

Cl 6 LE CARDINAL PIE.

infirme, à la face de tout mon clergé.» Et ailleurs : « Priez pour m'obtenir la patience sur cette croix ; adorons les mystères de la volonté d'en haut. »

C'est dans cette position, trop réelle image de celle de la France, qu'il instruisit son clergé des devoirs de l'heure présente. Il leur redit ce qu'il pensait du coup d'Etat, et il leur déconseilla toute action militante dans une campagne électorale, où ceux même qui l'avaient entreprise n'aimeraient pas à les voir paraître : « Tandis que nos adversaires disent : le cléricalisme c'est l'enmi ; les conservateurs estiment que le cléricalisme c'est l'embarras, c'est le danger, c'est l'obstacle. On se fera peur de notre concours avoué. On se gardera de nous demander des prières et on nous conjurera de nous effacer absolument. » Une circulaire du ministre des cultes demandant aux évêques de faire et de faire faire « le silence le plus absolu sur les élections » justifia bientôt ces prévisions et ces craintes : « Que Dieu assiste ces hommes, s'écriait Mgr Pie, qu'il les éclaire, qu'il les bénisse! et qu'il les préserve de nous donner une fois de plus le spectacle des impuissances du libr-ralisme ! »

Quant à lui, de plus en plus attaché au seul pouvoir terrestre qui ne change pas, il solennisa son retour à Poitiers, enfaisantdresser dans sa cathédrale, dédiée au Prince des Apôtres, une statue de saint Pierre sur le modèle et dans les proportions de celle de Saint- Pierre de Rome. Il lannonça à ses prêtres : «Réjouissez-vous avec moi de l'accroissementde la dévotion à saint Pierre qui se produit chez les bons fidèles de la ville épiscopale, par suite de l'érection dans notre église cathédrale d'une image du Prince des apôtres, à l'instar de celle qui est si vénérée dans la basilique vaticane. L'exemple viendra de nous ; et nous serons les premiers à donner le signal des pratiques de piété pour lesquelles ont été obtenues les mêmes indulgences qu'on gagne en baisant les pieds de la statue de Rome. »

On lui souhaitci sa fête le 25 août, jour de saint Louis. 11 demanda plutôt des prières que des hommages. Il écrivait le même jour : « J'ai grand besoin du secours d'en haut. Encore que mon inflammation de la jambe soit tombée, il reste une disposition à l'enflure qui exige de moi des précautions peu conciliables avec tous mes devoirs. Enonce que Dieu veut, nous le devons vouloir, avec lui et comme lui. » Et aussitôt après, se souvenant de sa mère : « Eh ! oui, les fêtes deviennent des deuils en l'absence des êtres qui en faisaient la joie. Qu'il fera bon d'être là-haut! Et s'il était possible d'oublier les devoirs à remplir ici-bas, comme on s'accommoderait de pouvoir être tout à l'oraison et à la préparation pour le grand voyage ! »

Tout le rappelait à ces pensées. Les deuils se multiplaient autour de lui. L'évêque de Perpignan, Mgr Saivet, un de ses fils dans le sacerdoce et dansl'épiscopat, venait d'expirer au commencement de juillet. Un autre, l'évêque deNevers, Mgr de Ladoue, son ancien condisciple et son fidèle ami, avait été frappé à la fin du même mois, au moment oii TEvêquede Poitiers allait se rendre auprès de lui. « Mgr de Ladoue a été pour moi un ami constant, depuis notre séminaire. Cette mort me fait grande peine. Le bon Dieu le prend au jour desapréconisation épiscopale, il yaquatre ans. Ainsi nous nous en allons les uns après les autres. »

Le 13 août, M. le comte Edouard de Monti deRezé, un des familiers de Mgr le comte de Chambord, passait à Poitiers, quand il fut frappé d'une attaque d'apoplexie et n'eut que le temps de recevoir les dernier s sacrements. L'Evêque fit déposer le corps dans sa chapelle domestique, où il célébra pour lui le divin sacrifice ; puis, avant de lui faire de solennelles obsèques à la cathédrale, il adressa à l'assistance quelques paroles et la louange de sa fidélité royaliste et chré-

618 LE CARDIÎsAL PIE.

tienne. Le noble comte était giorifîé de s'être fait, pendant quarante années, le serviteur chevaleresque d'une infortune royale, sur la terre étrangère. Et qui custos est Domini sui glorificahitur . C'était le texte de ce petit discours. Il ajouta ces souhaits : « Puissionsnous porter quelque soulagement sous le toit de l'exil, en nous faisant ici l'interprète de tous les sentiments qu'on y éprouve, et de tous les témoignages qu'on voudrait pouvoir en donner. » Et comme le comte de Monti avait été frappé au jour même de la fête de sainte Radegonde, elle aussi apparaissait à la fin de l'allocution pour lui dire avec l'Évangile : « Courage, serviteur bon et fidèle de notre Maison, qui est toujours la Maison de France. Après avoir gardé pendant toute ta vie ton maître de la terre, entre dans la joie de ton Maître qui est dans les cieux. » Ces paroles furent publiées. Mgr Pie le voulut ainsi pour les nobles raisons que disait une de ses lettres : « Monsieur le comte de Chambord avait besoin d'être consolé et fortifié. Et, outre cela, en face des éventualités qui nous attendent, il n'était pas mauvais de rappeler qu'il existe toujours une Maison de France, dont la royauté héréditaire nous apporterait le salut le jour où nous le voudrions. » Si tout s'assombrissait pour Mgr Pie du côté de la terre, tout s'illuminait à ses yeux du côté du ciel. Dans ces mômes semaines, une Lettreà ses prêtres leur annonçait que saint François de Sales était honoré, par décret pontifical, du titre de Docteur de l'Eglise. Il y avait lui-même travaillé dans un mémoire sous le iiivQ à' Observations, dont la conclusion disait : « Le plus grand des docteurs est celui à qui le plus grand nombre d'âmes est en mesure de dire : Notas mihi fecisti vias vitœ . A ce iitve saint François de Sales

apparaît au premier rang Tous nous formons sa

postérité intellectuelle. » Qui pouvait mieux y prétendre que Mgr Pie ?

La même Lettre apporta au clergé du diocèse la bienheureuse annonce de l'introduction de la cause de canonisation du Serviteur de Dieu André-Hubert Fournet, fondateur des Filles de la Croix. Elevant devant ses prêtres l'exemple de ce saint prêtre, Mgr Pie leur dit : « Daigne le Seigneur susciter et maintenir toujours au milieude]nous la pleine vigueur de mortification chrétienne, de sainteté sacerdotale et zèle apostolique dont sa miséricorde a placé sous nos jeux un si frappant modèle ! »

Cette fréquentation des habitants^des cieux l'animait de plus en plus à aller les rejoindre. On lit dans une lettre du 31 août :« N'est-ce pas que ceux qu'on est tenté d'appeler les heureux de la terre sont à même de sentir, autant et parfois plus que les autres, qu'il n'y a de bonheur ici- bas qu'à remplir les devoirs qui préparent et assurent le bonheur d'en haut ? »

Par contre, il avait de moins en moins confiance dans la politique terrestre. Il adressa, le 14 septembre, de religieuses paroles au Maréchal Président, qui parcourait les provinces de l'Ouest en vue des élections. Puis, quand ces élections furent ce qu'il avait prévu, il écrivit, le 24 octobre, dans une lettre particuhère, que Dieu n'abandonnerait pas les siens' dans ce chaos: « La bonté divine éclatera au milieu des œuvres de sajustice. Soyons confiants, tout en nous tenant prêts à l'approche de l'orage. »

Est-ce dans cette même vue de l'éternité prochaine que Mgr Pie fit imprimer alors une édition complète de ses œuvres ? Le VHP volume en fut publié avec un épilogue et une table générale. L épilogue, dû à la plume si parfaitement littéraire du P. Longhaj^e, de la Compagnie de Jésus, déroulait, dans sa majestueuse unité, le tableau de ces vingt-cinq ans d'épiscopat consacrés à prêcher, défendre, promouvoir le règne de Jésus-Christ : Oportet illum regnare. La table

analytique était due aux Pères Bénédictins de Ligugé; c'est la clef de tout l'édifice.

Le Souverain Pontife voulut y mettre le couronnement, par un Bref du 12 novembre où était glorifiée l'excellence de cet imposant monument de la science ecclésiastique. Le Pape disait de l'Evêque qu'il était bien l'ouvrier sans reproche, prohabilem et inconfusihilem operarium, dont saint Paul^a parlé, prêchant dignement Jésus-Christ, gardant la science de Dieu, sachant faire la distinction entre le saint et le profane, et ne craignant pas de dénoncer au peuple ses crimes et à Israël ses péchés. 11 disait de ses écrits: « Dans ces discours, mandements, sermons, entretiens et allocutions, constamment appuyé sur l'autorité des saints Livres et les écrits des saints Pères, non seulement vous avez toujours enseigné la saine doctrine, mais, avec votre talent et l'éloquence qui vous distingue, Kvousavez touché avec tant de finesse et de sûreté les points qu'il était nécessaire ou opportun d'éclairer, selon le besoin de chaque jour, que, pour juger sainement les questions et savoir y adapter sa conduite, il suffisait de vous avoir lu. » Pie IX exprimait le vœu que ce grand ouvrage fût répandu parmi tout le peuple chrétien. Ce Bref était un adieu : Le Pape y avait comme consigné sa volonté dernière et déposé sa bénédiction dans un testament.

Cependant l'heure était venue pour Mgr Pie de réjouir l'Eglise, de servir son diocèse et d'honorer son amitié, par ime promotion qu'il appelait de ses vœux. Dès le mois de février 1871, écrivant à Rome, il avait mis en avant pour un Evêché le nom de M. l'abbé Gay, en motivant ses préférencespar des qualifications que nous devons omettre, mais que chacun peut suppléer. Au mois de juillet de la même année, répondant aux questions du ministre des cultes, il proposa le même nom, avant tous les autres, comme oc-

cupant parmi le clergé contemporain un rang qui le désignait à cette élévation. 11 ût penser à lui pour le siège de Tours. En 1874, même proposition fut faite pour le siège de Luçon, que venait de quitter Mgr Colet. A la date du 12 novembre, Mgr Pie déposait ce vœu aux pieds de sa statue de Marie. « Puisse la volonté de votre divin Fils s'accomplir sur cet autre Thomas qui a si bien écrit de Lui ! » M. l'abbé Gay, qu'on sonda sur ce projet, s'en montra très effrayé : il répondit, le 23 novembre, par une lettre suppliante qui se termine ainsi: «Ne m'obligez pas, cher Seigneur, à refuser une chose qui vous ferait plaisir, sauf à vous inspirer ensuite des regrets, sinon des remords. »

Cependant la grande faveur qui accueillait chacun des écrits de M. l'abbé Gay le portait comme de droit à l'épiscopat. En 1877, ses Conférences aux mères chrétiennes vinrent ajouter à ses titres. Maintenant Mgr Pie, mieux instruit de ses goûts, avait renoncé à le charger d'un évêché. Mais se voyant luimême très souffrant, impuissant à visiter par lui seul son diocèse, il résolut de se l'adjoindre en quahté devèque auxiliaire. 11 s'en ouvrit à lui, à l'issue de la retraite, le 16juilletl877, fête de Notre-Dame du Carmel. A demi étendu près dîme grande fenêtre de son cabinet de travail, ses jambes malades couvertes et enveloppées, il lui parla avec une douce bonté et forte au^-orité de ses désirs à son égard. « 11 renonçait, puisqu'il le fallait, à lui procurer un siège ; mais comme ami, comme supérieur, comme père, il croyait de sa conscience de le pousser à accepter l'épiscopat Une quitterait pas Poitiers, mais, dans la mesure de ses forces, il prêterait à l'Ordinaire, vieillissant et affaibli, une assistance à laquelle il attachait un très grand prix. L'Evêque finit en disant que ce serait réjouir son âme, consoler son cœur, soulager son ministère, et

qu'il considérait cette œuvre comme une des dernières et des meilleures de son épiscopat. » M. l'abbé Gay, ayant écouté ces ouvertures avec recueillement, répondit qu'il eût préféré demeurer dans la condition où il avait vécu depuis trente-trois ans de sacerdoce. Mais maintenant ne voyant plus dans la grâce insigne de l'épiscopat, sans un évêché, que la plénitude du sacerdoce, Tonction d'une grâce supérieure et la conformité éminente avec le pontife Jésus, il ne pourrait plus dire autre chose cjue Fiat.

Mgr Pie s'adressa au Pape sans retard. Au reçu de la réponse affirmative de Pie IX, le 7 septembre, il s'agenouilla aux pieds de la sainte Vierge, et il y déposa ce billet adressé à Elle et à son Fils : « Seigneur Jésus, qid donc, en ce siècle, a mieux et plus parlé de vous que celui dont je vous confie aujourd'hui, par les mains de votre divine Mère, la destinée finale dans l'ordre du [sacerdoce éternel ? Que la sainteté par laquelle il honorera cette dignité suprême devienne, devant vous, une amende honorable pour toutes mes négligences et mes tiédeurs. » Le gouvernement fit bientôt savoir son agrément, par une lettre obligeante de M. Brunet, alors ministre des cultes. Il se disait « empressé à donner les mains à toute chose de nature à grandir la situation d'un ecclésiastique vraiment émiuent, et que son Evêque honore de son amitié ».

Mgr Pie annonça ces résultats à M. Gay, par une lettre qui fut reçue, le 15 septembre, le jour même de la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Elle était écrite dans des termes tout pénétrés de l'esprit de Jésus-Christ: « Maintenant, bien cher ami, laissezmoi vous dire que je sens une des plus douces joies intérieures de ma vie, à la pensée que vous allez être investi du suprême caractère de l'ordre sacerdotal, et que votre existence demeurant unie à la mienne,

LES DEUX GRANDS DEUILS. 6 iS

VOUS serez auprès de Dieu et du Pontife souverain son divin Fils, mon amende honorable et mon expiation vivante, pour tout ce qui en moi reste notoirement au-dessous de ce que le divin caractère voudrait de moi. Plus ardent à servir le Seigneur par toutes les énergies de vos facultés intérieures, plus privilégié par l'exemption des affaires absorbantes qui m'incombent, vous me serez un aide, vous me serez surtout un suppléant et un rédempteur.

« Offrez à Madame votre Sœur mes félicitations; vous n'en voudriez pas pour vous. Elle les acceptera, en continuant plus que jamais de trouver bon que son frère soit le mien, et que nous soyons à nous deux père et pasteur d'une même famille et d'un même bercail. Je vous bénis, en attendant votre bénédiction. »

Ce fut le jour de sainte Catherine, anniversaire du sacre de l'Évêque de Poitiers, qui fut choisi pour le sacre de son auxiliaire. Le titre d'évêque d'Anthédon correspondait à un autre désir de M. Gaj, celui d'être le titulaire d'une Eglise de Palestine. Le jour du sacre, Mgr Pie prononça un discours plein de doctrine, de souvenirs sacrés, de délicate bonté et de simple humilité : « Comme il est, disait-il, dans la tradition des choses divines que le plus grand serve le plus petit, je n'aurai point à m'étonner ni à nVexcuser du rang que vous tiendrez près de moi. » Il rappela aussi que sa mère mourante avait exprimé le vœu que les deux amis ne fussent pas séparés. Il témoigna que cette nomination était le meilleur don qu'il avait reçu de Pie IX, et il se félicita de voir leur sacre à tous deux placé par sa date sous le patronage de la même Sainte, « cette Catherine qui, ayant été célèbre elle-même par sa doctrine, est devenue la protectrice des doctes et des sages chrétiens ».

Cette promotion désirée arrivait bien à temps ; car, au lendemain du jour où il s'assurait cet appui, Mgr Pie

perdait, le 27 décembre, dans M. l'abbé Samoyaut, vieillard nonagénaire, le bras droit de l'administration du diocèse de Poitiers depuis 1832. Quand TEvêque le visitait au cours de sa maladie, on voyait le digne prêtre s'attendrir et lui prendre les deux mains, qu'il baisait et couvrait de ses larmes. Ce vieillard l'avait honoré, il honora ce vieillard. La lettre qu'il adressa ce jour même à son clergé est l'hommage d'un lîls autant que la plainte d'un père.

Précédemment un autre de ses prêtres, le Père Sylvain Rigaud, oblat de Saint-Hilaire, missionnaire zélé, historiographe de plusieurs saints personnages, et prêtre d'une charité apostolique, avait reçu un pareil hommage de sonEvêque. AvecTApôtre, Mgr Pie l'appelait Sijlvanum fratremfidelem, et il se disait porté à 1 invoquer comme un homme d'une rare perfection.

Cependant l'heure approchait du grand deuil de l'Evêque, du grand deuil de l'Eglise et de l'univers entier. Pie IX allait mourir. Lp. 2 décembre, Mgr Pie écrivait à son vénéré métropolitain: « Je reçois une lettre d'avant-hier, 30 novembre, qui témoigne de l'inquiétude de l'entourage du Saint-Père. 11 est trop vrai que ses forces l'abandonnent de jour en jour. 11 peut durer ainsi en s' affaiblissant ; mais la période des appréhensions légitimes est ouverte désormais. » Pie IX lui-même sentait ses forces trahir son ardeur. Ildisait dans son Allocution du 28 décembre : « Suppliez la divine clémence de nous départir, malgré la faiblesse du corps , la force de l'âme nécessaire pour soutenir vaillamment le feu du combat. »

L'Evêque demanda des prières publiques pour obtenir que ce Père « ne fût pas prochainement ravi à l'admiration et à l'affection de ses enfants, et que Dieu épargnât à l'Eglise et au monde cet immense malheur». Mais son heure avait sonné. Pie IX mourut le 7 février 1878. Mgr Pie était à la Puye, où il celé-

brait le service anniversaire de la mort de sa mère, quand il apprit cette nouvelle de la mort de ce Père, ainsi qu'il s'exprime lui-même dans l'Acte de cette journée doublement funèbre.

Dès que, de retour à Poitiers, il put réunir ses prêtres, Mgr Pie leiu* dit quel père, en effet, ce Pape avait été pour Poitiers et pour lui. « Si le nom de Pie IX, disait-il, est destiné à traverser les siècles, escorté de ladmiration de ceux qui contempleront de loin cette grande et prodigieuse personnalité, le sentiment qu'il laisse dans nos âmes, à nous qui avons eu le bonheur de le connaître et d'être connu de lui, sera, jusqu'au dernier jour de notre vie, un sentiment d'inexprimable tendresse et gratitude filiale. » L'Evêque énuméra les bienfaits personnels qu'il avait reçus de ses mains, et en particulier la récente préconisation de son Auxiliaire. Cela le faisait se souvenir du vieillard Jacob entrecroisant ses bras pour appuyer ses mains mystérieusement bénissantes sur les deux têtes d'Ephraïm et de Manassé : « Les annales de TEglise de Poitiers n'aimeront-elles pas à se représenter Pie IX dans une attitude analogue, à l'heure où les approches de la mort le retenaient déjà sur son lit de souffrance? 0 Père, votre image reste gravée en traits ineffaçables dans le plus intime de mon cœur ; et votre nom, que le canon de la Messe a placé sur mes lèvres pendant près d'un tiers de siècle, s'y retrouvera toujours le premier chaque matin, au Mémento de ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi et qui dorment du sommeil de paix. »

La mort de Pie IX fut pleurée de tous. A ceux qui se désolaient de l'état douloureux dans lequel il laissait l'Eglise, Mgr Pie répondit bientôt par une homélie qui remit dans sa vraie lumière la grandeur surnaturelle de ce long pontificat. Il y en a aujourd'hui qui demandent encore au Seigneur : « 0 Maître,

OÙ est-il donc ce royaume de Dieu que vous vouliez rétablir? » Ce royaume de Dieu que tous ses disciples appellent, il est en partie intérieur et dans les âmes, regnum Dei inirà vos est, et en partie extérieur dans l'Eglise et la société. Or, le royaume intérieur de Jésus-Christ a grandi depuis un demisiècle : une plus grande vie de doctrine^ une plus grande vie de piété, une plus grande vie de charité s'est manifestéedans le monde, sous l'action de Pie IX. Même accroissement, et jjIus visible encore, dans le ro3'"aume extérieur de Jésus-Christ, qui est l'Eglise : cohésion plus compacte de toutes les parties de l'édifice, non pas seulement en fait, mais encore en principe ; constitution divine de l'Eglise placée en dehors et au-dessus de toute contestation ; union plus étroite des membres à la tête, et des troupeaux aux pasteurs; activité généreuse qui suffit à remplacer par des œuvres nouvelles toutes celles que nos adversaires arrachent de nos mains, préparant ainsi un régime d'indépendance qui sera peut-être le régime de l'avenir. Qu'y manque-t-il ? Beaucoup de choses sans doute, et l'on peut encore demander à Jésus-Christ: Seigneur, ce royaume extérieur du nouvel Israël, cet édifice de l'Europe chrétienne dont vous étiez la clef de voûte, cette France catholique, ce monde latin et •occidental qui fut le boulevard de la civilisation, puisqu'il fut le boulevard principal du christianisme, le jour ne viendra-t-il point où il reprendra son rang, -où il recouvrera son ascendant tel que l'ont connu et -admiré les siècles passés ? Domine^ si in tempore hoc restitues regnum Israël ? Je l'ignore : il ne nous appartient pas, répond Jésus, de connaître les temps et "lies moments que le Père a déterminés dans sa sagesse comme dans sa puissance. Mais ce que je puis dire ^'avance, mes Frères, c'est que l'Eglise, au milieu de :ses plus cruelles adversités, avait préparé les éléments

de ce règne; que, battue en brèche par toutes les puissances de la terre, elle s'occupait, jusque sous leurs coups, à tracer pour elles le programme du salut de l'avenir ; et qu'à sa lumière, qui n'est autre que la lumière de Jésus-Christ, les nations sont appelées à marcher, si elles veulent vivre : Et in lumineejusgentes amhulahunt. »

Ces paroles étaient une réponse indirecte mais lumineuse aux allégations d une brochure : La Crise de l'Eglise^ qu'une main inconnue avait adressé*^ à chacun des membres du Sacré-Collège, dès l'ouverture du conclave. L'auteur n'avait pas signé ; l'éditeur avait été pris eu Belgique. Puis, à peine paru, l'ouvrage avait été aussitôt retiré delà publicité. Mais l'Evêque de Poitiers avait eu le temps de le lire. 111e dénonça à ses prêtres, en termes énergiques ; et il laissa entrevoir qu'une condamnation officielle était imminente. Quelque temps après, l'écrit fut frappé par la sacrée Congrégation de l'Index.

Le choix qui fut fait du nouveau Souverain Pontife était prévu et désiré par Mgr Pie : « Je n'ai pas eu l'ombre d'un doute que la majorité ne portât son vote sur le cardinal Pecci. Le conclave aurait pu trauier en longueur et multiplier les ballottages; le Sacré-Collège s'est beaucoup honoré en finissant dès le matin du second jour. Et tout cela s'est accompli providentiellement, dans un moment de préoccupations pubhques qui n'ont pas laissé aux adversaires le temps et la liberté d'intervenir en quoi que ce soit. Voilà la main de Dieu sur son Eglise : Et ecce vobiscum siim omnibus diebusl »

L'élection de Léon XllI fut annoncée par un mandement de lEvêque de Poitiers, qui le transmit dans la grande formule du Conc'ave lui-même : « Habemus Papam, Nous avons un Pape, etc. » Dans cette seule parole : Habemus Papam, Mgr Pie montra le signe

de la divine vitalité de l'Eglise. « Un Pape, c'est à-dire un père : un Pape, c'est-à-dire un docteur infaillible ; et si des besoins se présentent, si des équivoques s'accréditent vis-à-vis desquelles les définitions déjà acquises et l'enseignement ordinaire du magistère paraissent ne pas suffire, le Pape, qui est la règle vivante de la foi, parlera du haut de sa Chaire, et la cause sera finie ; la docilité de notre esprit égalera la tendresse filiale de notre cœur : Papani habemus. » Toute cette acclamation est conçue en termes presque prophétiques.

Mgr Pie parlait ensuite de la personne vénérée du nouveau Vicaire de Jésus Christ : « Pour nous, à qui il avait été donné de comprendre, par quelques particularités des travaux conciliaires du Vatican, à quel point le cardinal évêque de Pérouse avait à cœur l'intégrité virginale de la foi, et qui n'avons point ignoré les motifs de la confiance de Pie IX envers celui qu'il appelait près de lui dans ses derniers jours, pour remplir les hautes fonctions de Camerlingue de la sainte Église romaine. Dieu nous est témoin que l'élection du 20 février est venue justifier nos présages ou plutôt nos assurances. » Finalement, il disait avec saint Bernard commentant le saint Cantique : « Sortez, filles de Sion, et voyez le Pontife roi avec le diadème dont sa mère l'Eglise l'a couronné au jour de ses noces : couronne d'épines et de sang , diadème d'angoisse et de souffrance, mais couronne royale pourtant, puisque c'est l'image de celle du divin Crucifié. »

Le nouveau Pape avait demandé plusieurs fois: « L'Evêque de Poitiers ne viendra-t-il pas prochainement à Rome? » Mgr Pie le sut; et il se disposa à faire ce pèlerinage, dès qu il lui serait possible de se procurer « cette jouissance », ainsi qu'il l'appelait. Il commença d'abord par présider la retraite des prêtres de son diocèse. Il leur parla magnifiquement du nouveau

Père que le Saint-Esprit leur avait donné; et il leur prêcha la docilité à son magistère suprême , quelle que fût la direction que leur imprimerait son gouvernement. Enfin il les pressa fortement de se sanctifier, en se tenant bien unis à Dieu, s'ils ne voulaient pas être engloutis vivants par leurs ennemis, comme s'exprime l'Ecriture : Nisi quia Dofninus erat in nobis... cum exsurgerent Jiomines in nos, forte vivos déglutissent nos.... «Donc, confiance en Dieu qui est notre secours ; en Dieu qui a fait le ciel où il nous appelle ; en Dieu qui a fait la terre et qui n'en cédera point le domaine définitif aux méchants: Adjutoriu^n nostrum in nomine Domini, qui fecil cœlum et terrant. »

Il leur annonça ensuite son prochain départ : « Il me tarde, vous le comprenez, d'aller en mon nom et au vôtre me prosterner aux pieds de Léon XIII... Des désirs, plusieurs fois exprimés, et qui ont pris le caractère d'un commandement, ne me permettraient pas de tarder davantage. Le Saint-Père veut bien se souvenir des rapports que le cardinal Pecci a eus avec le membre de la commission deFide pendant les travaux du Concile du Vatican Vous m'accompagnerez en esprit dans ce voyage, Messieurs, et, pour ma part, je vous tiendrai tous unis à moi, tandis que je me placerai sous la main bénissante de Léon XIII.... »

Au mois de septembre, nous trouvons TE vêque installant à Notre-Dame de Beauchêne le Révérendissime Père Alphonse Lalli, en qualité d'Abbé. Le prieuré avait été érigé en abbaye , dès 1873. Quelque temps après , le 2 octobre , c'est à Saint-Maixent qu'il se rend pour y fêter le XIIP anniversaire du martyre de saint Léger, qui, avant d'être fait évêque d'Autun, avait été Abbé du monastère de ce lieu. Il cita les fières paroles que saint Léger avait répondues au

tout-puissant Ebroïn , et il ajouta : « Les Evêques français n'ont point désappris, et ils ne désapprendront jamais à parler de cette sorte ».

Le II octobre, on annonça la mort inopinée de Mgr Dupanloup. Si Mgr Pie avait cru de son devoir de combattre les idées de son illustre et zélé collègue sur plusieurs points importants, il n'avait jamais cessé de rendre hommage à sa vaillante conduite contre les ennemis de l'Eglise. Il demeura jusqu'au bout fidèle à cette ligne de conduite épiscopale et chrétienne. Dès qu'il sut ce malheur, il fit insérer dans sa Semaine Liturgique une note qui disait : « Cette mort portera le deuil dans tous les cœurs vraiment catholiques et français. Ceux-là mêmes, et nous sommes du nombre, qui ne partageaient pas toutes les opinions de l'éminent prélat, regretteront sa perte, et rendront hommage à sa mémoire, pour les luttes qu'il a si vaillamment soutenues en faveur de l'Eglise et de la Religion, pour la cause de l'enseignement et les droits des pères de famille. » Ce n'était pas assez ; il estima que sa place était auprès de son cercueil. Le 23 octobre, il accourut de Paris, où il était alors, pour assister aux obsèques de son frère jumeau dans l'épiscopat. Ce n'est qu'après avoir rempli ce devoir tout entier qu'il repartit pour Paris, d'où il se disposait à prendre le chemin de Rome.

Il avait quitté Poitiers le 18 octobre, en laissant aux pieds de Marie cette supphque latine en faveur d'un voyage que son état de souffrance lui rendait fort pénible : « Humble et tendre requête à vous^ ô bienheureuse Marie immaculée, pour le difficile voyage que je confie à vous, ma mère, à votre époux Joseph et à mes anges gardiens. »

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