CHAPITRE IX
LE GOUVERNEMENT DE LÉON XIII. — MGR PIE A ROME. — LA PRÉSENTATION AU CARDINAL.iT. — SILEMGE ET PRUUENGH. — PRISE DE l'habit DU TIERS-ORDRE FRANCISCAIN. — PRO- MOTION CARDINALICE. — FÉLICITATIONS. — REMISE DE LA BARETTE PAR LE PRÉSIDENT. — LETTRE DE M. LE COMTE DE CHAMBORD. — OVATfONS A POITIERS ET A NIORT.
La plus grande des consolations de l'Evêque de Poitiers, après la mort de Pie IX, avait été de voir l'entrée en carrière de son successeur. On lui écrivait, le 21 avril 1878, de la cour pontificale : « Le libéralisme s'est plu à peindre le nouveau Pape à sa manière. Mais sa signature apposée à la Note célèbre adressée par le Conclave aux ministres des puissances, son Allocution au consistoire et surtout sa dernière encyclique doivent avoir ouvert les yeux à tout le monde. »
Mgr Pie en témoigna sa joie et sa confiance, dans une belle et longue lettre au cardinal Chigi, où l'on remarque ces lignes : « Les quelques actes publics déjà accomplis s'imissent à tout le passé du Saint- Père pour montrer en lui un homme de doctrine et de caractère. Qu'il attende les opportunités , qu'il écoute
et qu'il examine, qu'il veuille apprécier par lui-même les hommes et les choses, qu'il se donne le temps de démêler les nuances des esprits : il est tout à fait dans l'ordre qu'il en soit ainsi, et que son jugement ne se forme point d'après des excitations venant de ci ou de là... Mais finalement, dans cet état de choses , il n'est point douteux que le Saint- Père, avec son coup d'oeil pénétrant, ne soit amené à comprendre la nécessité d'une attitude nette et affirmative, quand les occasions s'en présenteront. »
La retraite ecclésiastique du mois de juillet 1878 permit à Mgr Pie d'exprimer plus amplement sa pensée à ses prêtres, sur ce qu'il nomme avec l'Apôtre la variété des formes de la sagesse divine, multiformis sapientia Dei, apparaissant dans la diversité de ceux qui en sont pour nous les dispensateurs. « Pour qui connaît l'histoire de l'Eghse et l'histoire de la Papauté, leur expliqua-t-il, une chose était d'avance hors de doute : le Pape, quel qu'il fût, qui succéderait à Pie IX, pourrait ditférer de lui, ou plutôt il en différerait inévitablement, quant à ce qui constitue le caractère et la physionomie propre à chaque homme. Mais il n'en différerait aucunement, non seulement quant à l'affirmation des doctrines et à la condamnation des erreurs, mais encore quant à la revendication des droits même temporels du Pontificat romain, et quant à la ligne de conduite soit envers les gouvernements, soit envers les particuliers: » Il expliquait, au même lieu, que « cette diversité des physionomies n'était que l'expression des aspects différents sous lesquels peut être reproduit le prototype divin , et dont les contrastes révèlent chez les saints l'harmonie du monde de la grâce, fondée sur la variété, comme celle du monde de la nature. »
Mgr Pie savait en outre quels sentiments particuliers
de bienveillance le Souverain Pontife avait exprimés à son égard. Même déjà Léon XIII avait parlé de son désir de le faire entrer dans le Sacré-Collège. Ce fut donc rempli d'une confiance filiale que l'Evêque se dirigea vers la ville des Papes, où il arriva, pour la septième fois, le 28 octobre 1878, en la fête des apôtres saint Simon et saint Jude.
Il alla tout de suite s'agenouiller à la Confession de Saint-Pierre, puis au tombeau de Pie IX. « Notre première visite, dit-il, fut pour ces deux tombeaux, qui marquent les deux extrémités de la plus sainte et de la plus auguste des dynasties : tombeaux devenus presque inséparables pour la piété des pèlerins. Mais, que parlé -je de tombeaux? Pierre est toujours vivant ; et Pie IX à peine endormi revivait déjà dans son successeur. Gloire à vous, Seigneur, qui êtes un roi d'éternelle gloire : Laus tibi, Domine, Rex œternœ gloriœ ! »
Ce fut le 30 octobre, de six heures et demie à huit heures du soir, que Mgr Pie se trouva devant Léon XIII pour la première fois. « J'ai constaté avec un vif plaisir l'excellente impression que le Saint-Père a eue de votre première audience », lui mandait, quelques jours après, Mgr Czacki. Quant à celle que l'Evêque de Poitiers en avait rapportée lui-même, il la disait à ses prêtres. C'était d'abord la consolation d'avoir pu entretenir « cette autorité, la plus haute du monde, et qui pourtant se montre si affable, si accessible, si condescendante ». Puis : « Quel soulagement, dit-il, de pouvoir se retirer de l'audience pontificale avec des doutes dissipés, des obscurités éclaircies, des projets approuvés et encouragés ! Merci, mon Dieu, d'avoir ouvert à vos serviteurs cette abondante source de lumière et de force ! »
Il est manifeste qu'en effet TEvêque de Poitiers reçut de ce voyage à Rome des lumières très parti-
culières sur la manière d'entendre les besoins présents de l'Eglise et de les servir conformément à l'esprit de son Chef. Il avait compris dès lors ce que Sa Sainteté Léon XIII devait écrire plus tard : « Ce qu'il fautretenir,c'estque,danslegouvernementderEglise, sauf les devoirs essentiels imposés à tous les Pontifes par leur charge apostolique, chacun d'eux peut adopter l'attitude qu'il juge la meilleure, selon les temps et les autres circonstances. De cela il est le seul juge, attendu qu'il a pour cela non seulement des lumières spéciales, mais encore la connaissance des conditions et des besoins de toute la catholicité auxquels il convient que condescende sa prévoyance apostolique. Il a le souci du bien universel de l'Eglise, auquel est subordonné le bien particulier ; el tous les autres qui sont soumis à cet ordre doivent seconder l'action du directeur suprême et servir au but qu'il veut atteindre. »
Mgr Pie, à son retour, s'en expliqua lui-même très clairement dans ce sens ; et Ion n'a pas suffisamment remarqué, à ce point de vue, une page de l'homélie qu'il fit à son clergé, le 25 novembre 1878. Cet entretien, qui fut imprimée, résume, pour qui sait bien le lire, le programme du nouveau Pontificat. C'est aussi la ligne de conduite que sur ses traces l'Evêque se propose de suivre désormais. C'est le trait de lumière qui éclaire les dernières années de sa vie.
Il a donc constaté dans Léon XIII deux choses qui concourent au même but : « Il suffit, dit-il, de le voir et de l'entendre pour sentira quel point il a faim et soif de la gloire de Dieu et de l'honrteur de son Eglise » : c'est la première remarque. « Puis à quel point, surtout, il est désireux de voir son Pontificat profiter au bien des âmes et au salut des sociétés » : c'est la seconde chose. « Et quand, par un geste qui lui est familier, ses bras s'ouvrent et s'étendent au cours de
la conversation, c'est comme pour montrer aux égarés et aux prodigues le sein qui leur est ouvert et qui ne cesse de les appeler. »
Entre « la gloire de Dieu et Thonneur de l'Eglise » d'une part, et le « bien des âmes et le salut des sociétés », d'autre part, Léon Xllï cherche des moyensaujourd'hui acceptables de conciliation. Mgr Pie l'explique.
Il le déclare premièrement : il le sait, il l'a vu. Le nouveau Pape ne transigera sur aucun des principes établis et promulgués par son prédécesseur. « N'ayez garde de croire, dit l'Evêque de Poitiers, que, dans son ardeur de sauver les peuples et de sauver les âmes, il se départe jamais d'aucun des principes de son glorieux devancier. Léon XIII serait le premier à signaler, sinon comme des ennemis déguisés, du moins comme des apologistes compromettants, ceux qui se feraient un système d'opposer ses actes aux actes de Pie IX. Rien, absolument rien, ne donne le moindre fondement à ces dires, qui ne tendent à rien moins qu'à ralentir les grands courants, qu'à refroidir, s'il était possible, les grands élans du zèle et de la générosité catholique. »
Mais, les principes étant saufs, sur quel terrain s'opérera la réconciliation ? Quelle sera la différence possible entre les deux pontificats ? L'Evêque l'explique dans quelques phrases dont chaque mot a sa portée. « C'est, dit-il, le propre d'un nouveau Pontificat, comme d'un changement de règne quelconque, d'apporter des facilités et d'offrir des ouvertures nouvelles pour des négociations quelque temps suspendues ou abandonnées sous le régime précédent. La marche du temps ayant mûri les questions, les maux inséparables de toute opposition à l'Eglise s'étant manifestés et aggravés, et, d'autre part, les froissements antérieurs de personne à personne ayant
cessé, la diplomatie vaincue a pu renouer avec succès des relations dont l'interruption avait été nécessaire. »
Mgr Pie croit donc que c'est l'heure de négocier : on le fait avec l'Allemagne, on le fera avec la France. Il cite l'exemple de Louis XIV accordant aux successeurs du vénérable Innocent XI ce qu'il avait obstinément refusé à ce Pontife, au grand risque d'un schisme. Il cite Pie IX lui-même cherchant, aux débuts de son règne, à conjurer l'explosion des passions du moment. Il pourrait citer, dit-il, des documents attestant en effet que Pie IX avait préparé et ouvert la voie à des modifications pratiques, pour le jour où elles seraient réclamées parle changementdes circonstances.
Mais, encore une fois, si les circonstances, les personnes, les besoins, les dispositions qui changent commandent de changer pareillement de conduite, les principes ne changent pas. Ce fut le premier et c'est le dernier mot de l'Evêque. « Rome ne rompt jamais, ditil, avec les principes ni avec la tradition ; et ce n'est pas sous un Pape aussi nourri de la doctrine que l'est Léon XIII qu'on pourrait redouter aucune faiblesse ni aucun amoindrissement. Qu'on ne se défie donc daucune des inspirations de sa charité, qui sera invariablement dictée et réglée parla vérité. »
Mgr Pie a écrit et imprimé des pages plus brillantes que celles-là, mais aucune, je pense, qui soit plus lumineuse. Dès le premier jour, et six ansàl'avance, il a vu et marqué ce que nous voyons se déployer aujourd'hui fidèlement sous nos yeux.
Bien des questions s'agitèrent dans les conversations qu'il eut alors, à Rome, avec les cardinaux et les membres les plus marquants de la cour romaine. Mais ayant été traitées confidentiellement , sub secreio pontificio, comme le rappellentles lettres de Mgr Czacki, elles ont laissé peu de traces dans cette correspon-
dance. On voit seulement qu'elles avaient trait aux graves affaires de l'Eglise et de la Papauté avec le gouvernement français. Les élections épiscopales y eurent aussi leur place. L'élévation de Mgr Pie au Cardinalat entra- t-elle également dans ces entretiens? Rien n'en a transpiré sous la plume de celui qui se faisait un devoir premier de la discrétion, particulièrement quand il s'agissait de lui.
Le 10 novembre, FEvêque repartait de Rome; et, après un séjour de 24 heures à Lyon, où l'avait retenu l'hospitalité de Mgr Caverot, il arrivait à Paris. Le 19, il rendait compte à Mgr Czacki dîme visite faite le même jour au ministre des cultes. « Abordant en face et à brûle -pourpoint ma question personnelle, le ministre m'a dit aussitôt qu'il venait de s'occuper de moi ; qu'il eût voulu m'obtenir le chapeau, qu'il y rencontre des difficultés ; que le Maréchal a pris des engagements d'un autre côté ; que d'ailleurs plusieurs autres chapeaux pouvant être prochainement à la disposition de la France, il plaiderait ma cause s'il était encore au pouvoir, etc. — Je lui ai répondu que je n'avais aucune prétention personnelle, et que je ne me pardonnerais pas d'avoir fait quoi quece soit qui eût provoqué la communication qu'il venait de me faire ; que je n'ignorais pas les désirs plus d'une fois exprimés par Pie IX, ni la présentation que le gouvernement lui avait ultérieurement faite de mon nom en société d'un autre ; mais que cela n'avait fait naître en moi ni un désir ni un espoir qui pût se sentir froissé ; que je souhaitais tous les honneurs possibles à mes collègues et n'en ambitionnais point pour moi... »
En somme, cette ouverture avait plutôt blessé la délicatesse de l'Evêque. Sa dignité répugnait à voir le pouvoir séculier marchander ainsi des places aux chefs de l'Eglise, etdes places qui en définitive n'étaient pas de son domaine. Sa lettre se termine ainsi : « Met-
tez- moi, je VOUS prie, aux pieds du Très-Saint-Père ; j'ai quitté Rome sous l'impression du plus grand espoir pour l'avenir de ce Pontificat providentiel que les événements ne feront que grandir. »
Le 21, Mgr Pie était rentré à Poitiers, en commençant par sa visite à l'église Notre-Dame. Le 25, jour du xxix^ anniversaire de son sacre, il rendait compte au clergé de la ville de son voyage à Rome et des sentiments qu'il avait conçus de son nouveau Pontife. « Nuriiquid non Pater anus omni um nostrum ? N'y a-t-il pas un père qui est le père de nous tous ? » se demandait- il avec le prophète Malachie. Sa conclusion fut qu'il ne fallait pas abandonner ce Père dans ses besoins pressants. Le denier de Saint-Pierre sera donc plus abondant, plus généreux que jamais. Au tribut de l'or et à celui de la prière les fidèles joindront le tribut de l'obéissance ; et les séminaristes, en particulier, seront pressés de suivre l'enseignement scolastique de saint Thomas d'Aquin, cher à ce nouveau Pontife, et déjà instamment recommandé par le concile de Poitiers dès 1868.
Cette trentième année de son épiscopat, qu'il inaugurait en ce jour, inspira à Mgr Pie ces résolutions et ces remerciements : « Soutenu par les conseils, réconforté par les bénédictions du suprême Pasteur, je reprendrai ma tâche avec plus de coui'age et de confiance. Tous, tant que vous êtes, les anciens d'abord et les premiers du sanctuaire, et vous aussi, mes jeunes fils en Jésus-Christ, accordez-moi le suffrage de vos prières, afin que, marchant à votre tête d'un pas ferme et d'un cœur vaillant, j'accomplisse enfin le précepte du prince des Apôtres qui veut que les évêques deviennent le modèle et la forme du troupeau : Forma facti gregis ex anirao. Amen ! »
Cependant l'heure approchait où Rome allait pouvoir revêtir de la pourpre celui qui avait été le plus cons-
tant défenseur de sa doctrine et de ses droits. Toute la négociation relative à cette promotion, entre le Vatican et le gouvernement français, se résume dans ces lignes d'une lettre de Mgr Pie,adressée,le 7 février 1879, à M. le marquis de La Rochejaquelein : « Le gouvernement n'a fait que donner son assentiment officiel à la proposition spontanée du Pape. S. S. Léon XIII savait qu'on avait déjà fait pour l'Évêque de Poitiers une proposition précédente, mais subordonnée alors à la nomination simultanée d'un autre prélat, aujourd'hui décédé (Mgr l'évêque d'Orléans). Informé ensuite que le maréchal Mac-Mahon proposait, pour le sixième chapeau vacant par la mort de l'archevêque de Rennes, un candidat qui n'était point l'Évêque de Poitiers... le Pape a fait savoir qu'il prêterait l'oreille aux propositions du gouvernement pour le sixième chapeau, après que le gouvernement aurait répondu à la proposition qu'il allait faire lui-même. Il donna donc à connaître qu'il était disposé à accorder à la France un septième chapeau dont TEvêque de Poitiers serait le titulaire.
« Partie par déférence pour l'initiative personnelle de Léon XIII, partie par déférence pour les réclamations des diverses chancelleries concernant la composition trop italienne du Sacré-Collège, la proposition du Pape fut acceptée, à la date du 13 décembre ; et le Saint- Père en fut instruit aussitôt par dépêche officielle.
« Malgré les événements survenus, le Saint-Siège m'a informé, à la date du 3 de ce mois, de la demande officielle du gouvernement, se réservant de me faire connaître la date du consistoire dès qu'elle sera réglée.
C'était donc bien le candidat de Rome qui prévalait ici. Mgr Langénieux , archevêque de Reims, qui avait suivi de près ces négociations , en portait témoignage, le 25 décembre , par cette lettre de Paris à Mgr Pie, pour l'en féliciter : « La pourpre
romaine va, sous peu de jours, récompenser dans votre personne chère et vénérée, la science sacrée, l'éloquence et les longs services rendus à la religion et à la patrie. Je sais, de source certaine, que le gouvernement a eu la sagesse d'accepter sans condition la proposition faite par le Saint-Siège de donner à la France un septième titre Cardinalice, à la condition que l'Evêque de Poitiers en serait le titulaire. Ainsi Léon XIII, aux premiers jours de son Pontificat, remporte une victoire que notre bien-aimé Pie IX avait vainement poursuivie. Tout sera grand, tout sera glorieux et consolant pour votre âme épiscopale dans cette promotion. »
Ce fut le 29 janvier que le cardinal Nina, secrétaire d'Etat, notifia officiellement à Mgr de Poitiers que « l'entente s étant faite avec le gouvernement français, le Saint-Père avait résolu d'élever Sa Seigneurie Illustrissime et Révérendissime à la dignité cardinalice ». Mgr Pie remercia moins de l'honneur que de la source d'où il découlait pour lui. « Le prix principal de cette distinction provient, à mes yeux, de l'initiative personnelle du Vicaire de Jésus-Christ. Je tâcherai de justifier, par un redoublement de zèle pour les intérêts de l'Eglise et le service du Saint-Siège, la confiance dont Sa Sainteté daigne ainsi m'honorer. »
Cette annonce arriva à l'Evêque de Poitiers dans le moment même de la crise qui provoquait la démission du Maréchal Mac-Mahon, pour amener la république anticléricale de M. Gambettaetde ses amis. Le nouveau pouvoir allait-il confirmer le choix qui était fait de l'Evêque désigné? Du moins importait-il qu'on ne donnât pas à cette nomination une signification qui pût porter ombrage au gouvernement. Tel est l'objet d'une lettre très prudente, très sage, écrite le 8 février 1879par MgrCzacki. S'étant félicité d'abord d'une promotion à laquelle « il attribuait une importance
immense, et qui réalisait le rêve de sa vie », il se hâtait de faire ces recommandations : « Mais je voudrais que nos amis n'en parlassent que le moins possible, surtout sans évoquer le souvenir des morts, sans avoir l'air de triompher de quiconque et do quoi que ce soit. Autrement nous rendrions très difficile la situation du gouvernement, et il y aurait en ce moment ingratitude à lui créer des embarras. Il faudrait que les nôtres ne répondissent pas même aux provocations de nos adversaires, et n'en parlassent généralement qu'au seul point de vue des mérites épiscopaux des candidats, sans évoquer les questions de doctrine et les divisions déplorables. Faites, cher Monseigneur, tout votre possible pour qu'il en soit ainsi : autrement la situation pourrait présenter de grands périls, au point de vue des récriminations et revendications de toutes sortes. »
Une voie de réserve et de ménagement était donc sagement prescrite à Mgr Pie. 11 se tut si complètement qu'on s'étonne qu'un événement tel que son cardinalat n'ait presque pas laissé de trace dans sa correspondance. Nous ny trouvons qu'une lettre courte et confidentielle, adressée, le 8 février, à son vénérable métropolitain. Elle se termine en ces termes : « Ni à Votre Eminence, ni à son très vénéré et aimé Coadjuteur, je n'ai besoin de dire que je suis et serai toujours le plus humble et le plus soumis des suffragants. »
C'était vrai. On remarquait qu'à mesure que Mgr Pie montait en dignité , il chérissait davantage Thumilité évangélique. Il désira d'en prendre les livrées et d'en faire authentiquement profession. C'était le 30 mars de cette année 1879, dimanche de la Passion, au moment où il venait de recevoir l'annonce maintenant assurée de sa promotion à la pourpre romaine. Se trouvant à Montmorillon où un Père Capucin, le Père
VIE GARD. PIE. — T. II. 'i'I
Raphaël, provincial de Bordeaux, prêchait les exercices d'une retraite préparatoire à l'ordination, iU'entretint du désir qu'il avait de revêtir, en qualité de tertiaire, l'habit de saint François. 11 lui demanda donc le matin, avant l'heure de sa Messe : « Mon Père, pouvez-vous me recevoir aujourd'hui du Tiers-Ordre»? — « Oui, Monseigneur, et quand Votre Grandeur le voudra. » Il avait jeûné lavant-veille à cette intention. Il se confessa au Religieux, après quoi eut lieu la cérémonie de la vèture, à l'occasion de laquelle l'Evêqueprit le nom de François, qui d'ailleurs était déjà un de ses noms de baptême. Il demanda aussitôt à faire sa profession, et toujours agenouillé sur son prie-Dieu, revêtu de l'habit gris de l'Ordre séraphique, et ceint delà corde franciscaine, il lut en latin la formule consacrée, en répondant à toutes les prières liturgiques. Puis, une fois engagé, se relevant tout joyeux, il embrassa le Père le remerciant de Tavoir admis dans une famille monastique qui a compté tant de saints : « Ce me sera, ajouta-t-il, un lien nouveau qui m'unira avec le Pape Léon XIII, qui porte, lui aussi, la corde de saint François ».
Cependant^ la joie était grande parmi les amis de l'Évêque et de l'Eglise. Le cardinal Chigi, un des premiers, avait écrit à son ancien ami, dès le 17 février -. « Une telle promotion honore le Saint-Siège, la France et le Saint-Père qui a su récompenser le vrai mérite, et réussi à triompher des obstacles qui s'y opposaient. Celaest si vrai, que je me suis permis d'en féliciter Sa Sainteté, en lui faisant connaître que, à mon avis, la promotion de Mgr l'Évêque de Poitiersau cardinalat devait être dès à présent regardée comme une des gloires de son Pontificat. Etj'ai été heureux de comprendre que Notre Saint-Père ne l'envisageait pas différemment. Que le bon Dieu soit béni ! Il était bien temps que la France reçût un cardinal qui par son autorité et
ses vertus sût exercer sur elle et sur son Église une salutaire influence, et, à roccasion, lui faire entendre des paroles de vérité ».
Il faut aussi entendre la voix des amis de Dieu saluant, dans cette promotion, le triomphe de sa sainte cause : « Eminence très chère, écrivait le 13 mai Mgr de Ségur, enfin voilà réalisée Tattente de tous les cœurs vraiment catholiques de notre France ! Comme ce 12 mai s est fait attendre! Uni à tous ceux qui vous aiment, en particulier à votre pauvre mère, je salue avec une joie toute catholique votre Cardinalat, et vous le souhaite aussi fécond que votre épiscopat. Votre Eminence commence aujourd'hui un second bail contresigné par saint Pierre, lequel, vous prenant par la main, vous répète la parole qu'il dit un jour à M. de Bérulle ravi en esprit dans l'éghse de Saint-Pierre in Montorio : Je veux que vous soyez de mon Eglise ; lui annonçant ainsi mystérieusement sa prochaine élévation à la pourpre romaine.
« Depuis longtemps déjà, cher Seigneur, vous aviez l'âme, le caractère et les grandes allures cardinalices ; désormais vous en avez la forme et l'habit. Ce qui me touche bien profondément, c'est que la grâce de Notre- Seigneurvous ait incliné à revêtir l'humble pourpre de la pauvreté de saint François, au moment où saint Pierre vous exaltait à la face de l'Eglise et du monde, en vous revêtant de sa pourpre sacrée. Je bénis l'un et Tautre de ces bons saints et leur demande pour notre nouveau Cardinal de Poitiers la grâce d'une grandeur très humble et d'une humilité très grande. »
Ces félicitations, l'Evêque ne pouvait guère plus les goûter pour lui-même, depuis qu'il n'avait plus à ses côtés sa mère pour les partager. Ses amis lui écrivaient ; « La joie serait sans mélange si votre mère était ici. C'est elle qui là-haut vous a obtenu le chapeau avant la couronne ».
Mgr Pie fut préconisé en Consistoire du 12 mai. La nouvelle en fut portée à Mgr d'Anthédon par cette dépêche latine: Hodic, plaudente o?^be catJwUco, Emineniissiiiius Pictaviensis Eplscopus sanctœ Romance Ecclesiœ Cardinalis o-jeaius est : Aujourd'hui, aux applaudissements du monde catholique, Son Eminence TEvêque de Poitiers a été créé cardinal de la sainte Eglise romaine. »
Le même jour, à quatre heures du soir, tout leclergé de la ville se réunit à l'évêché. Le doyen du Chapitre complimenta le Cardinal, au nom de l'Eglise de Poitiers qui avait déjà donné sept princes au Sacré- Collège. La réponse de Mgr Pie laissa voir ce qu'il avait jusqu'ici caché dans le fond de son cœur: « Vos paroles sont bien faites pour accroître mon émotion et mon embarras, dit-il au vénérable Doyen. Autant la dignité qui m'est dévolue aujourd'hui est élevée, autant elle est gratuite : rien de ce que je suis devant Dieu ne justifiant l'hcnneur qui m'est fait devant les hommes. Pour que cette dignité rencontre ici sa raison d'être, il faut la supposer décernée, non pointa mon humble personne, mais à l'Eglise dont je suis le pasteur depuis tant d'années déjà. Quand ma pensée remonte le cours des âges, en particulier l'histoire des trois siècles écoulés depuis que l'éclat de la pourpre romaine n'avait honoré le siège de Poitiers, je trouve des évèques tels queles Pérusse des Cars, les Geoffroy de Sain t- Belin, les Chàteignier de la Rocheposay, les La Poyse deVertrieu,lesBeaupoilde Saint-Aulaire, les de Bouille et plusieurs autres, auxquels de longs travaux et de longs mérites personnels, sans parler de 1 illustration de leur race, semblaient réserver la distinction qui m'échoit aujourd'hui. Ainsi voyons-nous s'accomplir la parole de Jésus-Christ: Aliits est qui seminat, et alius est qui meiit, d'autres avaient semé et c'est un autre qui moissonne. Le seul côté par lequel je puisse
me flatter de la ressemblance avec ceux dont je viens de prononcer le nom, est l'affection et la fidélité persévérante au service de cette noble Eglise de Poitiers ».
L'Evêque rappelait qu'il y avait, ce jour-là même, trente ans, que, le samedi \2 mai 1849, le vénérable évêque de Chartres lui avait appris la proposition qu'il avait faite de lui pour le siège de Poitiers . « Voilà donc trente ans qu'à pareil jour s'est opérée la première approche de ma personne vers vous. Que vaudront, hélas ! ces trente années pesées dans la balance de la justice divine ? Je n'y pense qu'avec effroi. Ce que je sais bien, c'est que tous mes manquements ne doivent être imputés qu'à moi; car le concours ne m'a jamais fait défaut de votre part, delà part de mes coopérateurs, de mes conseillers qui ne sont plus et auxquels je garde une fidèle gratitude, de la part de ceux qui leur survivent et qui marchent sur leurs traces.»
Après avoir loué le Chapitre et le clergé de la ville, l'Evêque leur demanda de l'aider de leurs prières, de leurs lumières et de leurs encouragements, à répondre aux vues de Léon XIII et aux prévisions de Pie IX par un dévouement plus entier et plus actif que jamais àl'Eglise, au Saint-Siège, enmême temps qu'àcecher diocèse auquel il appartiendrait jusqu'à son dernier soupir : Prœdiximus enim quod in cordibus nostris estis ad commoriendam et ad convivendum.
L'émotion qui de l'Evêque passa à l'assistance lui permit à peine de terminer ces paroles. Mgr Pie dut sortir aussitôt pour laisser un libre cours à ses larmes.
Ce fut luie autre grande journée que celle oii, le 15 mai, la calotte rouge lui fut remise, par-devantles autorités de la ville, parle messager du Pape. Cet officier était le comte Soderini, garde noble de Sa Sainteté, dont le choix avait été une gracieuseté à l'adresse
personnelle de Mgr Pie, qui estimait et aimait le jeune comte et sa famille. L'Evêque, dans sa réponse, le lui redit avec sa bonne grâce ordinaire. Il rappela la longue série des Prieurs de justice et gonfaloniers de Florence qui avaient illustré le nom des Soderini. Il lui parla de sa mère, heureuse, dans son veuvage, de voir refleurir en son fils la piété de cette Bienheureuse Jeanne Scderini, placée sur les autels par le pape Léon XII. Il lui demanda de reporter à Léon XIII ce qu'il avait vu à Poitiers : toutes les ])remières magistratures , tous les dépositaires de l'autorité publique , venant acclamer la personne auguste du Souverain Pontife dans celle de l'humble Evêque dont tout le mérite, depuis trente ans, était d'avoir travaillé au soutien et à la défense du pontificat romain. Toute cette solennité, soit celle de l'évêché, soit celle de l'église, fut d'une allégresse égale à sa grandeur.
Le lendemain 16, vint le tour du clergé réuni dans le grand Séminaire, au nombre de trois cents prêtres. Mgr d'Anthêdon se fit leur interprète auprès de l'Eminence à laquelle il disait : « Le pape Paul II a dit que pour le commun des affaires le Souverain Pontife peut, en rigueur, se contenter d'unelumière humaine; que pour le choix des évêquesil a besoin d'une lumière angélique; mais que pour l'élection des Cardinaux il ne lui faut rien moins que la lumière divine . C'est dans cette lumière-Ià que Pie IX avait vu votre nom écrit. Monseigneur, et que Léon XIII a eu le bonheur de le placer parmi les princes de l'Eglise. » Il lui disait encore: « Si, comme on peut le craindre, l'extraordinaire malice des temps où nous vivons vous force à engager ou du moins à soutenir encore des combats pour Dieu, nous le supplions que, par l'abondance et l'efficace de son onction, il vous fasse tout ensemble jouir saintement de vos douleurs et vaincre dans tous
VOS combats ». Le nom de Marie, reine, guide et patronne de toute cette existence, était rappelé dans ce discours, qui se terminait par l'offrande, au nom de tout le clergé, d'une précieuse Cappa, dont le symbolisme était plein do signitication.
Le Cardinal se défendit le mieux qu'il put : c'était de plus en plus la disposition de son cœur. « Je sais, répondit-il à cette manifestation, tout ce qu'il faut rabattre des éloges que je viens d'entendre. Dieu me fait cette grâce de n'avoir jamais reconnu plus clairement que depuis quelques mois les lacunes, les vides, les indigences qui sont au fond de mon âme. Loin d'être exposé à l'éblouissement, je suis bien plus porté à la confusion, à la honte, en comparant ce que je suis avec ce que les hommes disent de moi. C'est avec sincérité, il me semble, que je puis dire avec le Psalmiste : « Seigneur, mon cœur n'a point été exalté, « et je ne me suis point complu dans des senti- « ments exagérés de moi-même ». L'âge auquel je suis parvenu devrait suffire à me préserver de toute illusion pareille et les temps malheureux danslesquels nous vivons semblent assez m'interdire de me féliciter moi-même et de me laisser féliciter par les autres de l'élévation dont je suis l'objet. Mais, plus que tout cela, la conscience de mes misères me commande l'humilité. Si, en face de ces honneurs, je n'avais pas des sentiments humbles et rabaissés, et si je laissais aller mon âme à la vaine satisfaction, si non humi'iter sentiebam^ sed exaltavi animam meam, ce serait une faiblesse si impardonnable aux jeux de Dieu que mon âme mériterait d'être réduite à l'état de faiblesse de l'enfant qui est sevré du lait de sa mère, cette mère l'Eglise, de laquelle je ne recevrais plus la substance : Sicut ablactatus est a maire sua, ita relributio fit in animam meam. »
Une autre cérémonie, toute civile celle-là^, appela
le nouveau Cardinalà Paris pour y recevoir la barrette des mains du chef de TEtat. Depuis le 33 janvier 1879^ M. Jules Grévy avait remplacé le maréchal Mac- Mahon à la présidence de la République, et c'était à lui qu incombait la fonction de décorer de cet insigne les deux Cardinaux français créés par Léon XIII, Mgr Desprez, archevêque de Toulouse, et Mgr Pie. Le 26mai, les deux Éminences, montant dans les voitures de la Présidence escortées par un piquet de cavalerie, se rendirent de l'humble demeure que Mgr de Poitiers occupait à Paris chez les Filles de la Croix, rue de Sèvres, au palais de TElysée où, assistés par les deux ablégats du Saint-Siège, ils furent reçus par le Président et deux de ses ministres MM. Waddington et Lepère. Le discours de Mgr Pie fut digne de son grand caractère et de toute sa vie. 11 prononça d'abord un mot d'hommage à la France, qui venait de servir les intérêts catholiques en Orient. Il salua ensuite la pérennit*^de l'alliance traditionnelle de la France et de l'Eghse, laquelle aujourd'hui se resserrait par un lien de plus. Puis il déclara fortement sa résolution d'employer les derniers restes de sa vie, les dernières ardeurs de son ame, à inculquera ses contemporains la sentence apostolique dont les trente années de son enseignement pastoral n'avaient été que le commentaire, à savoir que « personne ne peut poser un autre fondement en dehors du Christ Jésus », et, que, pour les peuples modernes comme pour les sociétés antiques, « il n'y a point sous le ciel d'autre nom donné aux hommes dans lequel ils puissent être sauvés, si ce n'est le nom de Jésus-Christ ». C'était toujours la thèse de Mgr Pie : la royauté de Jésus-Christ, proclamée aujourd'hui en face de ce pouvoir anti-chrétien, qui voulait encore moins de cette ro^^auté que de toute autre.
M. Grévy répondit aux deux Cardinaux qu'ils n'in-
voqiiaient pas en vain l'autorité constitutionnelle du Président de la République, en faveur des droits de l'Eglise : « Elle ne leur fera pas défaut ; ne craignez rien pour eux ; ils ne courront aucun péril... » On sait ce qui en fut.
L'Evêque de Poitiers s'y méprit moins que personne. Soumis à ce nouveau pouvoir, c'était d'un autre cependant qu'il attendait la restauration de la France. Aussi, dès le 13 mai, le lendemain même de sa solennelle préconisation, s'était-il hâté de la faire connaître à Frohsdorf, par le billet suivant : « Informé de sa promotion à la dignité cardinalice, l'Évêque de Poitiers éprouve le besoin d'offrir avant tout ses hommages à Monseigneur et à Madame, qui l'ont honoré tant de fois des témoignages de leur bonté. Et il s'empresse de réitérer l'expression du respect avec lequel il sera toujours leur très humble, très obéissant et très fidèle serviteur. »
M. le comte de Vanssay était prié de faire parvenir ces lignes : «Je pense que vous n'y contredirez pas, disait l'Évêque, et que vous suppléerez sans peine à tout ce qui est renfermé sous des syllabes forcément laconiques. »
La réponse du Prince est royale. Nous ne pensons pas que jamais Mgr le comte de Chambord ait rien écrit de plus grand ni de plus digne d'un roi très chrétien. On la dirait écrite dans le palais de Versailles et datée du dix-septième siècle: « Frohsdorf, le 21 mai 1879. Monsieur le Cardinal, si dans ma longue vie d'exil un de mes regrets les plus amers a été de ne pouvoir faire usage de cette insigne prérogative de la souveraineté royale qui m'eût permis de pourvoir, en accord toujours parfait avec le Saint-Siège, aux vacances épiscopales et aux grandes fonctions ecclésiastiques, j'éprouve aujourd'hui, en recevant la lettre de Votre Eminence, un vif sentiment de joie et de véritable consolation.
J'ai bien saisi la délicatesse de votre attention, et j'en sens tout le prix, ^''ous avez tenu à ce que je fusse le premier ofSciellement informé de votre élévation au Cardinalat, comme pour m'associer plus directement à un acte dont je me réjouis tant et dont il m'eût été si doux de prendre l'initiative. Par la fermeté de son attitude et l'habileté de ses négociations, Léon XIII, plus heureux que son immortel prédécesseur, a pu obtenir d'un gouvernement révolutionnaire ce que Pie IX avait si ardemment souhaité, et tous les vrais catholiques avec lui. Gloire à Dieu, qui, dans le gouvernement de son Eglise, se joue à ce point des prévisions humaines et révèle sa Providence par des coups presque toujours inattendus. C'est du plus profond de mon âme que je remercie « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les Empires », d'avoir permis qu'à l'heure même de la nouvelle persécution suscitée contre l'Eglise de France, la pourpre romaine soit le partage d'un de ses plus dignes évéques, de celui qui tient le plus haut et le plus ferme en face de la révolution et du libéralisme contemporain le drapeau immaculé de la doctrine catholique, de celui qui a livré tant de signalés combats pour cette intégrité de la vérité qui brille, depuis trente ans, dans la chaire de Poitiers, comme au temps de saint Hilaire ; de celui qui a parlé, comme on ne l'a jam.ais fait en aucune langue, de Benoit Labre, de Jeanne d'Arc et de saint Louis ; et pourquoi ne l'ajouterais-je pas ici? de l'Évèque qui n'a jamais refusé son adhésion spontanée et totale à la revendication de mes droits et aux conseils que je donnais à mes amis.
« Ma femme désire, Monsieur le Cardinal, que je vous dise quelle a été sa joie en apprenant cette bonne nouvelle. Et c'est dans un commun sentiment de confiance et de gratitude que nous vous renouvelons l'expression sincère de nos vœux, et que nous vous deman-
dons plus instamment que jamais le secours de vos prières. Henri. »
Cette réponse, rapprochée de celle de M. Grévy aux deux nouveaux cardinaux , suffit à mettre les deux Frances en présence l'une de l'autre.
C "était le 25 mai, en la fête de saint Grégoire Vil, que Mgr Pie avait prêté le serment cardinalice entre les mains de S. E. le Cardinal de Paris. C'était pendant le Mois de Marie qu'avaient eu lieu cette promotion et ces solennités. Ces dates significatives pour l'Evêque de Poitiers ne passent pas sans une mention spéciale dans son Registre.
Reconnaissant envers Marie, il se souvint du sanctuaire où, dans sa jeunesse cléricale, il avait reçu tant de grâces par la Mère de Dieu, et il s'achemina vers le séminaire d'Issy. Il voulait y prier dans la chapelle de Lorette , et revoir comme Cardinal la maison, la cellule, les jardins qui l'avaient vu pauvre séminariste. C'était une manière de se rappeler l'humilité de ses commencements. Il visita tous ces lieux marqués par tant de grâces. M. l'abbé Icard, supérieur général de Saint- Sulpice, lui écrivit le lendemain: « La visite que Votre Eminence a faite à Issy lui a été sans doute inspirée par sa dévotion à Notre-Dame de Lorette ; mais elle a été aussi une preuve nouvelle du souvenir affectueux qu elle daigne conserver du séminaire où s'est formée sa vie cléricale, et j'en ai été profondément touché, quoique je n'en fusse nullement surpris. »
La rentrée du Cardinal à Poitiers, le 2 juin, lundi de la Pentecôte, fut une marche triomphale. Le clergé, les troupes, les magistrats, toute la ville, tout le diocèse, semblaient s'être donné rendez-vous pour lui faire cortège. On se reportait à la première entrée du jeune Evêque dans cette ville, trente ans auparavant. Comme alors, ce fut Notre-Dame-la-
Grande qui reçut sa première visite. « Notre-Dame des Clefs, lui dit M. le Curé dans son compliment, est désignée d'avance pour être votre Eglise cardinalice à Poitiers , comme Notre -Dame-de-la -Victoire est votre église cardinalice à Rome. » Mgr Pie monta dans la chaire de sa Cathédrale. « A mon sens, vos amis, ù Dieu, ont été par trop honorés, dit-il avec le Psaume: leur puissance a été grandie avec' excès: Mihi auieiii nimis Iionoraii sunt amici Lui, Deus ; nimis confortatus est iirincipaius eorum. C'était le cri de David qui, de berger devenu roi, s'étonnait, s'effrayait des distances parcourues depuis que, s'étant offert aux coups d'un terrible adversaire du peuple de Dieu, il avait été mis par là sur le chemin de la gloire. » L'Évêque se demandait ensuite: « Prendre en main la défense de la doctrine de Jésus-Christ, et se vouer à la cause de l'Eglise et de son Chef, est-ce un mérite proportionné à cet excès d'honneur ? >^ Sa reconnaissance allait de Pie IX à Léon XIII, qui s'était fait représenter dans ces solennités par un ablégat , Mgr English , prélat de sa maison. Quant au gouvernement, le nouveau Cardinal se contenta d'espérer qu'il agirait désormais d'une manière plus rassurante, et qu'il donnerait à nos intérêts religieux de meilleurs gages de salut : Confidimus autem de vobis raeliora et viciniora saluti. Mais lorsque ensuite il en venait à la ville, au diocèse, à ces fêtes, à cette affluence, à ces dons, à ces surprises délicates, alors son cœur éclatait en remerciements et en bénédictions sans réserve. Il finissait par affirmer de nouveau son dessein arrêté de ne jamais quitter sa chère et unique épouse, jusqu'au jour où le Seigneur, qui avait naguère béni son entrée dans ce diocèse, bénirait aussi sa sortie définitive vers l'éternité, Les femmes du peuple voulurent aussi s'associer à -ces manifestations, et ce ne fut pas une des moindres
joies du cardinal Pie que la députation qu'il reçut, le IGjuin, des soixante marchandes, bouchères et maraîchères du marché Notre-Dame. Accueilles paternellement dans le grand salon de réception du palais épiscopal, elles lui présentèrent leurs félicitations, en très excellents termes, et une enfant lui offrit un magnifique bouquet, avec de gracieuses paroles. Comment la présence de sa mère lui manquait dans cet instant ! Le cardinal le leur dit avec ém.otion, les remercia, les bénit chacune à son tour, et leur remit comme souvenir son portrait photographié.
Quelques jours après, 14 juin, Niort recevait, elle aussi, son Evêque sous la pourpre pour la première fois. Par une inspiration de foi et de charité où l'àme du pasteur se faisait reconnaître, Son Eminence avait désiré être reçue d'abord dans le grand Hôpital de la ville. Là, le vice-président du Conseil d'administration, M. le docteur Bazire, le remercia, au nom de tous les administrateurs, « d'avoir daigné choisir cet asile de toutes les souffrances et de tous les dévoûments pour répandre sur le sol Niortais ses premières bénédictions ». — « Mais, lui répondit l'Evêque, n'est-ce pas là principalement la place du ministre de Celui qui fut, sur la Icrre, le médecin et le protecteur des pauvres et des orphelins? » Un orphelin vint à son tour lui expliquer le bonheur qu'avaient aujourd'hui les pauvres de le posséder : « L'Evangile a dit : Beaii 2:)auperes. Rien ne peut nous rendre plus heureux, Monseigneur, et nous rapprocher davantage de Dieu, de Jésus-Christ et de son Vicaire que d'être, comme aujourd'hui, près de vous, à vos pieds, attendant votre bénédiction ». L'Evêque releva l'enfant, et frappé de sa vive et pure physionomie , il laissa sa main posée quelque temps sur sa tête : il y cherchait , disaitil, la place de la tonsure, en lui souhaitant la grâce auguste du sacerdoce. Vint ensuite le président de la
Conférence de Saint- Vincent-de-Paul : celte fête devait être tout entière celle de la charité. Enfin, quand il eut béni les malades et les vieillards, le Cardinal, remettant une belle somme aux mains de la Supérieure des Religieuses hospitalières, lui demanda d'organiser une fête et un banquet pour ces chers pauvres de Dieu qui, régalés par lui, prieraient de meilleur cœur pour lui.
La fête de Niort fut exclusivement religieuse. Une interprétation restrictive des règlements n'avait pas accordé l'escorte militaire au nouveau Cardinal, pour son entrée dans cette seconde ville de son diocèse. Déjà même, à Poitiers, il avait dû intervenir pour que la musique militaire n'infligeât pas la Marseillaise à cette fête pacifique. Mais le Prince de l'Eglise avait de quoi se consoler, et il tint à le dire en chaire immédiatement : « Mes Frères, si certaines dispositions réglementaires sont susceptiVjles d'interprétations nouvelles, ni vos esprits ni vos cœurs ne se prêtent à ces variations. Disons-le : cette fête toute spontanée y aura gagné d'avoir un caractère plus affectueux encore et plus populaire. Vos rangs pressés, vos visages sympathiques, vos fronts pieusement inclinés, vos enfants présentés à nos mains bénissantes, vos maisons pavoisées, vos rues couvertes de fleurs, et tapissées de saints emblèmes, ont été pour nous la plus douce et la plus flatteuse des escortes. Rien ne manque à la fête qui a de pareils ornements. Nous acceptons les autres avec gratitude, quand le surcroît nous en est offert ; nous ne le réclamons jamais. »
C'est de Niort que le Cardinal répondit le 14 juin au Chapitre de Chartres qui lui avait adressé ses plus sympathiques félicitations : « Daignez prier pour que votre humble compatriote ne se montre pas trop indigne d'une élévation qui impose tant de devoirs — Je suis demeuré et je demeurerai toujours Chartrain
de cœur, et rien ne m'est plus doux que les sentiments qu'on veut bien me garder sur ce sol héni de Notre-Dame de Chartres, notre commune et tendre Mère ».
Des mêmes lieux, un vieillard qui avait pleuré de bonheur à l'annonce de Télévalion de son ancien élève était près d'expirer. Sur son lit de souffrance, M. l'abbé Sureau, curé d'Epernon, dont le presbj^tère avait si paternellement abrité Edouard Pie, en 1828 et dans les vacances suivantes, lui faisait demander une dernière bénédiction, en ajoutant qu'aujourd'hui il pouvait fermer les jeux,' puisqu'il venait de voir son fils revêtu de la gloire qu'il lui avait prophétisée.
Maintenant il faudrait plusieurs volumes pour contenir les lettres sans nombre de cardinaux, d'évêques, de princes et de rois, de chefs d'Ordre, de prêtres, de familles amies, d'hommes éminents en tout genre, qui arrivèrent à Poitiers, non seulement delà région et de toute la France, mais de l'Europe et de l'univers entier. C'était un événement véritablement catholique que cette promotion. On en relevait la haute signification: « Votre nom est tout un programme, Monseigneur, et il faudrait plaindre ceux qui ne le comprendraient pas. » On y voyait un signe de ralliement. « Plus que jamais, les catholiques de France ont besoin d'être dirigés et fortifiés, lui écrivait le comte de Mun; et il semble que l'éclat nouveau répandu sur votre nom par le choix du Souverain Pontife leur désigne celui qui doit être leur docteur et leur guide. » On y reconnaissait la glorification de la science sacrée : « Sa Sainteté choisit la science, en France, en Allemagne, en Angleterre, écrivait le cardinal Dechamps ; c'est une création à part tout à fait consolante que celle de ces nouveaux collègues. » On y saluait l'avènement d'un secours providentiel, à l'heure des nouveaux assauts livrés chez nous à l'Eglise : « Tous les cardinaux
français, lui écrivait Mgr rarchevêqîie de Paris, sont presque à bout d'Age, et dans peu de tempsla lutte qu'il faudra soutenir aurait été privée de ses chefs naturels. Vous êtes jeune encore, et je prie Dieu avec confiance qu'il vous garde longtemps. Je n'ose pas espérer que vous verrez la fin de nos troubles et la paix enfin rendue à l'Eglise ; mais vous serez là pour soutenir nos bons catholiques, qui sont vraiment admirables parleur zèle et leur dévouement. »
Hélas ! le temps était ce qui devait manquer le plus à cette nouvelle carrière. Déjà, dès les premiers pas, elle touchait à son terme; et les derniers services que le Cardinal de Poitiers s'apprête à rendre à l'Eglise ne précèdent que de peu de mois l'heure delà récompense. Quelques-uns disaient, un peu pompeusement, que cette pourpre était celle d'un soleil couchant.