‹ Histoire du Cardinal Pie, évêque de PoitiersChapitre 5 sur 45 · L'EVÊQUE DEVANT LE CONSEIL D'ETAT · texte numérisé non relu

L'EVÊQUE DEVANT LE CONSEIL D'ETAT

ORAISON FUNEBRE DE L EVEQUE DE PERIGUEUX. — MANDEMENT : « LAVE TES MAINS, PILATE ». — PROCÈS DEVANT LE CONSEIL d'état. — CONDAMNATION COMME D'aBUS. — l'aCTION DE GRACES DE PAQUES.

Dans cette rude campagne de l'Episcopat pour la défense de l'Eglise, il j avait des vétérans qui tombaient d'épuisement sur le champ de bataille. Le 22 décembre 1860, Mgr Pie avait reçu l'annonce de la mort, précieuse devant Dieu, de Mgr George Massonnais, évêquede Périgueux. C'était le doyen d'âge des évêques de la province. Breton de naissance et de cœur, élevé par les Jésuites au collège de Sainte-Anne d'Aurav, formé au sacerdoce par les prêtres de Saint- Sulpice, il était venu à Bordeaux travailler sous les jeux de son oncle, l'illustre cardinal de Cheverus, d'où il avait été porté, jeune encore, sur le siège de l'Eglise qu'il gouverna vingt ans. 11 était de ceux qui avaient tenu haut, dans leurs diocèses, le drapeau des saines doctrines, en face des pouvoirs ennemis. L'Evêque de Poitiers l'aimait. Il lui semblait, disait-il, que peu d'autres avaient mieux répondu à cette recommandation de saint Paul à Timothée: « Je vous

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commande devant Dieu qui donne la vie à toutes choses, et devant Jésus-Christ qui rendit à la vérité un si entier témoignage en présence de Ponce-Pilate, de garder la loi sans tache et sans reproche jusqu'à l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, alors qu'au temps marqué régnera ce Roi des rois toujours heureux et seul puissant. »

Le contre-coup des récentes douleurs de l'Eglise avait tué ce cœur fidèle. Mgr Pie le trouvait heureux d'une telle mort. Appelé, le 30 janvier, à faire son oraison funèbre dans la cathédrale de Périgueux, il se complut à célébrer, dans les combats d'un seul, les combats soutenus par tous les évêques de la même province pour les droits de l'Eglise romaine. « La sainte Eglise romaine! Ah! vous savez, Messieurs, combien il s j tenait uni par le fond de ses entrailles ! Le premier des évêques français, il avait reçu la bénédiction de Pie IX. J'ose dire que plus qu'aucun autre il a souffert des douleurs de l'Eglise. Depuis plusieurs mois, les larmes jaillissaient de ses yeux à tout instant. Ses allocutions au clergé, ses instructions au peuple n'avaient plus qu un seul objet. S'il ne craignait rien pour l'Eglise qu'il savait immortelle, il craignait tout pour la France, pour l'Europe, pour la société. A la veille de mourir, il poussait ce cri prophétique : « L'excommunication porte malheur ! » Et son mandement ajoutait : « Si les puissances de la terre, si les princes catholiques continuent à s'abstenir, spectateurs impassibles de si horribles infamies, le pourront-ils longtemps encore.... ? Et n auront-ils pas à se défendre eux-mêmes^ mais trop tard, contre l'incendie qui gagne, contre le flot qui monte et qui va tout engloutir? »

Lorsque, dans ce discours, l'Evêque de Poitiers parlait du témoignage épiscopal rendu devant Ponce- Pilate, il qualifiait ce personnage de « chef des pusil-

lanimes ». La même allusion, mais cette fois plus transparente, faite dans un autre discours, devait lui coûter cher.

Au commencement de février 1861, parut une brochure semi-officielle, signée cette fois enfin du nom de son auteur, M. Arthur delà Guéronnière, sous le titre de: La France, Rome et l'Italie. Al'entendre, Pie IX lui-même, par son aveuglement, et par sa résistance aux conseils de la France, était le premier coupable de la spoliation dont il était la victime. Le gouvernement français avait fait pour lui tout son devoir, et plus que son devoir; mais il ne pouvait pas l'impossible. Et quant à ceux qui protestaient contre cette politique nationale et chrétienne, ceux-là étaient les vrais ennemis du Saint-Siège et de la religion, en même temps que de la France.

C'était mettre le cynisme dans la cruauté. L'indignation éclata chez tous les honnêtes gens, mais nulle part plus vive que chez Mgr Pie qui, le 22 février, la versa ardente dans une Lettre pastorale qui allait devenir célèbre. L'Evêque connaissait M. de la Guéronnière, dont la famille habitait son diocèse et était en relations excellentes avec lui ; il déclara donc d'abord « qu'aucun sentiment d'hostilité ne l'animait contre la personne de l'écrivain ; même le Poitou avait de justes motifs d'honorer le nom porté par lui ». Mais il était Evêque ; on l'avait provoqué sur le terrain des choses ecclésiastiques : il avait le devoir de répondre, et il allait le faire.

Il le fit courageusement. « Le mystère d'iniquité se poursuit, nos très chers Frères, et il est à la veille de se consommer». Voilà ce que démontre le livre. Quant à l'auteur, ou à celui que l'auteur représente , c'est « un malheureux fils qui vient déclarer publiquement à son père qu'il est un enlêtèei un ing^^at^ et que, sans le respect inaltérable dont il est animé, il l'abandonnerait

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au triste sort qu'ont mérité son obstination et son aveuglement ».

Le Pape un entêté ! Le Pape un ingrat ! Il fait beau au gouvernement de la France de décocher contre Pie IX ces traits parricides, dont Mgr Pie fait contre l'Empire et l'Empereur des rétorsions vengeresses. Puis quelle arme de mauvaise guerre que la brochure politique inventée et employée par ces séducteurs des foules! L'Évêque la démonte pièce par pièce; il en montre le jeu, les perfidies, les surprises : c'est une de ses plus curieuses descriptions. Une image rend bien compte des eifets qu elle produit : c'est la méthode anesthésique appliquée au traitement de l'opinion publique. « Comme l'art moderne a trouvé le moyen de suspendre la sensibilité durant les instants les plus difficiles des opérations chirurgicales, de même, à l'aide de la brochure, moyennant l'inhalation artistement pratiquée de certaines vapeurs éthérées et stupéfiantes, on peut se rendre maître du cerveau d'une nation entière et parvenir à l'endormissement si complet de ses facultés qu'elle ne verra qu'images heureuses, que rêves dorés et pleins de charmes, tandis qu'on lui amputera sa religion, sa foi, son honneur, et qu'on la dépouillera de ses plus riches valeurs. »

Eh bien 1 cet appareil-là, cet instrument, cette arme, l'Eglise les répudie, ils ne sont pas à son usage. « Nous ne voulons pas de ces menteuses et dangereuses ressources, nous qu'on bâillonneindignement. Mais quand on nous a ainsi réduits au silence, à l'impuissance, quand nous n'avons plus que nos gémissements, qu'on ne vienne pas nous dire que nous sommes sans influence sur Topinion du pays. » Et ici l'Evêque, se redressant en face de cet étrange gentilhomme, qui vaut mieux que son livre : « Ah ! lui crie-t-il^ écrivain qui n'avez pas perdu la foi et qui n'êtes pas sans entrailles, n'insultez pas aux souffrances intimes de tant de milliers de

chrétiens, ne riez pas des tortures ineffables qu'ils endurent dans le sentiment de leur foi religieuse et de leur piété filiale. Non ; que leurs brisements de cœur, que le froissement de leurs consciences, que leur pain détrempé de pleurs et leur couche arrosée de larmes, que leurs gémissements du jour et leurs insomnies de la nuit, que l'oppression qui resserre et qui étouffe leurs âmes, non, que tout cela ne vous paraisse pas si peu de chose ! Dieu en juge autrement. Ce que les jeunes Macchabées disaient, en s'encourageant mutuellement avec leur mère, des millions de justes le disent à cette heure en union avec leur mère l'Eglise : « Comme c'est Dieu qui souffre en nous, il sera de « même consolé en nous, selon que Moïse l'a déclaré « dans son cantique : Et il sera consolé dans ses servi- « teurs : Et in servis suis consolabitur. »

Pie ÏX vengé, glorifié, faisait grande figure dans l'écrit de l'Evêque: « Quel spectacle que celui qui est offert parla Papauté, depuis deux ans! Ce prince dépossédé, il ne lui reste plus qu'un lambeau de territoire et il parle en maître du monde ; il est plus roi que ses vainqueurs, plus roi que ses gardiens. Qu'on parvienne à le bannir, il restera plus roi que ses remplaçants. Et si, à l'heure qu'il est, au sein de cette Europe où tant de monarchies ont été abaissées, les unes par des défaites cruelles, les autres par des exploits plus humiliants que des revers, si, dis-je, un héraut d'armes, planant au-dessus de tous ces trônes vacillants, venait à crier : Le roi! c'est vers le trône pontifical, quoique le plus chancelant de tous, que tous les regards se porteraient à l'instant. Sous la tiare de son courage, de ses vertus et de ses malheurs, Pie IX est le roi, je veux dire mieux, il est l'homme de ce siècle : JEcce homo! Toutes les autres majestés sont plus secondaires que jamais en regard de cette majesté suprême. »

De ces autres majestés, il en était plusieurs dont

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cette parole vengeresse faisait bonne justice. Parlant du roi de Piémont, il remerciait le Pape d'avoir refusé « de prendre pour son vicaire un prince deux ou trois fois excommunié, le contempteur de tous les droits de l'Eglise, le violateur de tous les principes de la morale politique, le complice et le continuateur des plus atroces forfaits de la Révolution, le brutal agresseur des faibles et le spoliateur de sa propre famille, l'instigateur et le bénéficiaire des usurpations les plus révoltantes ».

L'Empereur des Français eut son tour. Le coup qui l'atteignit lui fit une blessure profonde ; et son front en resta marqué d'un stigmate inelFaçable. Ayant décrit les manœuvres de la Révolution, l'Evêque se demandait si, «après tant de protestations de respect, on n'allait pas profiter du premier incident qui se présenterait, ou que l'on ferait naître, pour livrer Rome aux ambitions qui la convoitaient » '? C'est dans cette hypothèse qu'il ajoute tout de suite: « Mais ne seraitce pas, là, la reproduction d'une des particularités les plus odieuses de la passion du Sauveur? Entendons les évangélistes :

« Pilate voyant qu'il ne gagnait rien, mais qu'au contraire les exigences croissaient et devenaient plus impérieuses autour de lui, et comprenant qu'après avoir cédé jusqu'ici à toutes les volontés de la multitude, il allait être entraîné à un acte de suprême faiblesse, ordonna qu'on lui apportât de l'eau ; il se lava les mains et il dit : Je suis innocent du sang de ce juste. Cela fait, après avoir flagellé Jésus, il le livra aux juifs pour qu'ils le crucifiassent.

«Mais la postérité a- t-elle ratifié l'absolution que se donna Pilate, et le lavement de ses mains l'a-t-il innocenté devant les âges à venir ? Ecoutez.

« Depuis dix -huit siècles, il est un formulaire en douze articles que toutes les lèvres chrétiennes récitent chaqtiejour. Dans ce sommaire de notre foi figurent et

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le nom mille fois béni de la Femme qui a donné la naissance humaine au Fils de Dieu, et le nom mille fois exécrable de Thomme qui lui a donné la mort. Or cet homme ainsi marqué du stigmate déicide^ cet homme ainsi cloué au pilori de notre symbole, quel est-il donc? Cet homme, ce n'est ni Hérode, ni Caïphe^ ni Judas, ni aucun des bourreaux juifs ou romains. Cet homme, c'est Ponce-Pilate. Et cela est justice. Hérode, Caïphe, Judas et les autres ont eu leur part dans le crime, mais enfin rien n'eût abouti sansPilate. Pilate pouvait sauver le Christ, et sans Pilate on ne pouvait mettre le Christ à mort. Le signal ne pouvait venir que de lui : Nobis non licct inierficcre , disaient les Juifs.

« Lave tes mains, ô Pilate; déclare-toi innocent de la mort du Christ. Pour toute réponse nous dirons chaque jour, et la postérité la plus reculée dira encore : « Je crois en Jésus-Christ qui est né de la Vierge Marie, qui a enduré mort et passion sous Ponce-Pilate : Qui passus est sub Pontio Pilato. »

L'allusion était àjour. Elle l'était davantage encore dans le manuscrit et dans les premières épreuves imprimées que nous avons sous les yeux ; car, après avoir dit, comme nous venons de le lire, que le signal de la mort du Christ ne pouvait venir que de Pilate ; « Or Pilate, ajoutait-il, Pilate à qui sa conscience interdit de condamner Jésus, Pilate qui recourt à mille expédients pour soustraire Jésus aux fureurs de la sédition impie, Pilate que sa femme a détourné de se donner des torts envers ce juste, Pilate qui se lave les mains, qui se proclame pur et innocent, en définitive, c'est lui qui livre Jésus aux Juifs pour être crucifié : Jesum auiem flagellatum iradidit eis ni crucifigeretur. »

Le « Lave tes mains, Pilate », était la suite mieux amenée de ce passage complet, où l'on venait de rappeler, pourplusde transparence encore, le rôle d'inter-

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vention inquiète et suppliante que l'opinion prêtait aux religieuses alarmes de l'impératrice.

Aucune parole n'était encore intervenue dans ce conflit qui eût cette hardiesse d'un autre âge. « Ce que j'ai cru devoir faire, mon ami, je l'ai fait : qiiod facere dehuirnus feciinus ; le reste à la grâce de Dieu! » écrivit l'Evêque à M. l'abbé Gay, qui prêchait alors le carême à Nantes. Son ami l'encouragea: « Ce cri que vous avez poussé, la France catholique l'entendra, l'Eglise l'entendra, Pie IX l'entendra ; et quelle consolation il apportera à tant de cœurs navrés par les ignominies présentes ! Quel bien vous faites! quel soutien vous donnez aux bons, quelle fierté à ceux dont le monde chante déjà la défaite ; et quels stigmates de feu vous imprimez au front des ennemis de Jésus ! Votre Pilate est foudroyant parce qu'il est sublime. Si la brochure sonne le glas du pouvoir pontifical, je n'en sais rien ; mais ces quelques pages sonnent le glas du pouvoir impérial — »

La même lettre le félicitait de ce qu'il avait à souffrir pour l'Eglise. « Que de tempêtes s'amoncellent sur votre tête ! Mais vous êtes sous l'œil et dans le cœur de Celui à qui les vents et la mer obéissent. Majoie est que nul chrétien ne lira ceci sans vous aimer davantage et sans prier plus ardemment pour vous... Adieu, mon cher Seigneur ; permettez -moi de vous embrasser de loin. J'ai besoin de le faire, comme si je revoyais mon père revenir d'une très grande bataille. )»

C'est au sein de cette reconnaissance de tous les catholiques, que, le 28 février, on lut au MonitevA^ que le Mandement de l'Evêque de Poitiers était déféré au Conseil d'Etat.

Ce jour-là, Mgr Pie bénissait à Poitiers, dans le faubourg Saint-Jacques, la chapelle de l'asile nouvellement fondé des Petites-Sœurs des Pauvres. La coïncidence de ce ministère accompli dans la maison des

petits avec Fassignatioii à comparaître devant la première magistrature du pays lui parut un bon présage ; et, dans le discours qu'il lit en cette circonstance^l remercia le Seigneur de lui avoir ménagé cette

consolation. .

Les encouragements de ses frères lui en furent une autre « Tout l'épiscopat est attaqué en votre personne, lui écrivait Mgr de Nantes, et nous sommes tous debout avec vous. » Nîmes, Fréjus, Angoulême, Moidins, Saint-Claude, Le Puy, Quimper Aire Toulouse Blois, Tarbes, Mende, Chartres, Samt-tlour, Carcassonne, Tulle, Quimper, d'autres encore ku tendirent la main.

En Belgique, les deux évêques de Liège et de Crand appelaient Mgr Pie un confesseur de la foi, le conjurant de venir taire entendre sa parole dans leurs cathédrales Devienne en Autriche, Mgr Mislm l'acclamait, au nom des catholiques allemands, comme le vengeur de la cause du droit dans lEurope entière. ^

En France, l'Abbé de Solesmes, si fort incline autrefois vers l'Empire, écrivait maintenant :« Vous connaissez ma modération, maisje suis d'avis qu'aux maux extrêmes il faut les remèdes extrêmes ». Quant a M-r de Ségur, il n'en était plus à se déprendre de ce rèc^ime complice des spoliateurs, et sa lettre disait : « Très cher Seigneur, je joins mes hommages âmes prières devant le grand acte de courage qui vous attire le blâme de César. S'il faut rendre à Dieu ce qui est a Dieu, il est également juste de rendre à César ce qui est a César, c'est-à-dire la responsabilité des attentats sacrilè-es qui émeuvent l'Eglise et menacent le Saint- ^iè-e 11 est tout simple que vous soyez déféré à son Conseil d'Etat pour l'avoir accusé en face ; mais il est oncore plus simple que vous ayez rempli votre devoir dEvôque en l'accusant, puisqu'il est coupable. Vous savez combien je vous suis uni en toutes choses, dans

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l'amour sacré de Notre-Seigneur, de son Vicaire, de son Eglise ; cette union de respectueuse tendresse augmente à chaque pas que vous faites dans la voie de la vérité et de Thonnenr catholique. Permettez-moi donc, en vous félicitant de toute l'ardeur de ma foi, de vous embrasser de toute l'affection de mon cœur. »

Mais l'Evêque n'avait-il pas excédé dans son langage ? Il y avait, à cet égard, partage dans l'opinion. Mgr de Toulouse y regrettait « une forme un peu trop violente », dont il n'accusait que « l'indignation de ce grand cœur ». Mgr de Belleylui demandait dans l'intimité : « N'avez-vous pas, très cher collègue, à vous accuser, sur le cœur de vos amis, d'avoir été tropagressif? Il est vrai que vous avez pour patron saint Hilaire, et moi, qui ose à peine formuler une observation avec un si éminent collègue, j'ai choisi pour modèle et patron dès l'enfance saint François de Sales. »

Mgr Pie répondit : « Je me calomnierais moi-même, Monseigneur, et je manquerais aux hommes quej'estime le plus et aux autorités qui ont le plus de droit à mon respect, si je me confessais coii])Sihle d'agression envers la tyrannie sacrilège que j'ai combattue. La voix de ma conscience et les assentiments raisonnes et décisifs que mon acte reçoit chaque jour ne me laissent que la conviction et la satisfaction d'avoir accompli un devoir. » L'Evêque alléguait l'exemple des grands évêques du passé. Puis finalement il disait : « Que vous êtes heureux, Monseigneur, d'avoir choisi saint François de baies pour modèle et pour patron dès votre enfance ! J'ai une tendre prédilection pour ce Saint dont j'ai lu et dont je sais par cœur à peu près tous les écrits. Je serais bien désireux de connaître votre impression sur la conduite qu'il aurait tenue, sur celle qu'il aurait encouragé ses frères à tenir dans les conjonctures où nous sommes. Ce cœur si français et si savoisien, ce cœur surtout si cathoHque et si épiscopal

en même temps que si résolu et si chevaleresque, je me demande où se seraient arrêtées ses plaintes s'il avait vu les descendants de la famille auguste de ses maîtres accomplir, avec le concours de la France très chrétienne, la mine la plus radicale de la souveraineté ecclésiastique, la dispersion la plus irrémédiable des derniers débris de la république chrétienne, la révolution la plus infernale quise soit opérée sur notre globe, et l'unitication la plus favorable au succès des plans ourdis par les précurseurs et les pionniers de l'antechrist ! Certes, ce n"est pas le rôle que ce grand évêque, beaucoup plus homme d'Etat qu'on ne le croit communément, avait rêvé pour Henri IV et la maison de Savoie. Mais Tétude de la viedevotre Saint vous a révélé tout cela mieux qu'à moi : je m'en rapporte donc à votre appréciation sur ce point. »

Quant à Mgr de Toulouse, frappé lui-même, un an après, par le même pouvoir pour un semblable courage, il reçut alors de l'Evêque de Poitiers ce mot cordial et fraternel, qui répondait à tout : « Je veux être des premiers à vous exprimer tous mes sentiments au sujet des attaques aussi injustes que violentes dont vous êtes l'objet. J'ai du moins ce bonheur, moi, de pouvoir donner à votre conduite une adhésion sans réserve, et aux mesures prises contre votre Alanderaent une improbation absolue. »

Cependant les journaux officiels et officieux poussaient le Toile de la Passion contre l'oint du Seigneur traduit devant le Prétoire. Les valets, à lui aussi, lui crachaient au visage. Disons-le une fois pour toutes : dans le dossier de chacune des polémiques soutenues par Mgr Pie, il y a une liasse réservée à la catégorie des Anonymes et injures. C'est là que sont jetées toutes les grossièretés, énormités, insanités et même obscénités que lui adressaient par lettres les insulteurs de tout étage. Elles abondent ici. Mais^ par contre, son.

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évêché ne désemplissait plus. Les noms les plus lionorés s'inscrivaient à sa porte. Les lettres des personnages les plus autorisés dans la noblesse, la presse, le Parlement, l'Eglise, le cloître, l'administration, affluaient entre ses mains. Les hommes de Dieu le félici talent, avec une noble envie. Le Père Hermann, Carme déchaussé, lui écrivait d'Orléans où il prêchait le carême : \< Je ne vous envie qu une chose, c'est que le Seigneur Jésus vous fait l'honneur de permettre que vous souffriez pour son nom adorable. Je gémis de ne rien souffrir pour cette cause sacrée. » Et le saint M. Jules Richard : « Vous êtes bien heureux d'être élu le premier pour la persécution . Vous méritez cette distinction entre tous les illustres pasteurs des enfants de Dieu :

aussi nous vous aimons et nous vous admirons !

•J'ai le cœur tellement plein de votre Mandement, je souffre si grandement et je me réjouis si hautement en Dieu et en son Christ-Roi, qu'il nfest impossible d'en dire davantage. Je communie et vis dans la solitude. C'est un cri d'amour que je vous envoie en tombant à vos genoux, et baisant votre main qui consacre les prêtres. »

Le clergé s'était serré, compact et résolu, autour de son Evêque, dont il était fier. Un journal de Poitiers ayant osé écrire que le clergé rural n'entendait pas faire cause commune avec son chef, aussitôt des protestations signées dans chaque doyenné montrèrent ce qui en était. Une d'elles résumait leur pensée en disant : « Croyez-le bien. Monseigneur, tous vos prêtres sont avec vous, parce quils sont avec la vérité, avec le Souverain Pontife, avec Jésus-Christ ».

A Paris, M. Rendu, ne prenant conseil que de son amitié, tint à lui faire, le premier, ses offres de service : « Je serai heureux ethonoré que vous veuilliez bien vous rappeler qu'à toute heure vous avez ici un fils qui attend un signe de son père. C'est un besoin poiu^

moi de venir vous dire combien nos cœurs sont avec vous, en ce moment ; et je suis siu' d'entrer cette fois dans le plus intime de votre pensée en ajoutant que ma tendresse comprend tout ce qu'éprouve votre âme d'Evêque, quand vous vous voyez appelé à rendre témoignage de ce qui est pour vous la vérité dans son expression la plus haute. »

• La réponse de l'Evéque n'exprime qu'un sentiment: la satisfaction d'avoir fait son devoir. «Cette satisfaction, répond-il, ne se base pas sur les sympathies qui me sont exprimées de tous les points de la France. Je sais trop qu'à côté et surtout au-dessus des minorités sympathiques il y a les minorités égarées. Si l'acte que j'ai accompli était susceptible de popularité, le mal en vue duquel je l'ai accompli n'existerait pas. C'est par ce côté, et par ce côté seul, qu'il m'a fallu du courage. Quelque chose me dit cependant que, pour ma faible part, j'aurai contribué au réveil de l'esprit public. »

Une déclaration de principes politiques chrétiens termine cette lettre tranquille : « Croyez, mon bien cher ami, que, sans revoir Innocent 111 et son siècle, une dose très tempérée d'orthodoxie politique, assaisonnée de la tolérance la plus large et des franchises et libertés les plus vraies, peut encore faire vivre vos enfants et petits-enfants dans une France et une Europe très habitables. Le développement régulier du libérahsme révolutionnaire, au contraire, amène en ce moment une dissolution universelle. C'est là la gloire de la vérité chrétienne de ne pouvoir être négligée et méprisée, dans une seule de ses applications, sans livrer ce monde à des bouleversements irrémédiables. Je vous embrasse en Notre-Seigneur. »

La lettre de M. Rouland, en notifiant à l'Evéque « que son Mandement était déféré au Conseil d'Etat », l'invitait à prendre connaissance de l'acte d'accu-

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sation, et à présenter sa défense dans un Mémoire Justificatif. Mgr Pie entendait bien ne pas se justifier. Il présenterait simplement des Observations^ « pour avoir ainsi, dit-il, l'occasion et le moyen de rappeler plus d'une vérité et de rétablir plus d'un principe que l'on contestait ».

Il déclara d'abord que « l'appel comme d'abus étant basé sur les Articles organiques du 18 germinal anX, il tenait cet appendice au Concordat comme irrégulier, et faisait ses réserves sur la compétence du Conseil d'Etat, conformément aux doctrines professées par nos théologiens français les plus autorisés. C'est sous cette réserve capitale qu'il consentait à présenter au Ministre les explications demandées par lui. »

Il se portait ensuite à son tour accusateur contre le Ministère. Une circulaire de M. de Persigny, ministre de l'Intérieur, insérée au Moniteur, affichée à la porte -des églises et mairies de l'Empire, reproduite par les journaux, s'était permis de qualilîer durement et calomnieusement Pacte de l'Évêque de Poitiers, à l'heure même où le jugement en était encore pendant devant les tribunaux. « C'est là, disait Mgr Pie, un procédé violent et irrégulier, lequel constitue chez ce haut fonctionnaire un excès et abus de pouvoir autrement grave que celui qu'on me reproche à moimême. »

On ne se contentait pas de poursuivre l'auteur du Mandement ; on menaçait à Poitiers de poursuivre l'imprimeur. « Je n'ignore point que cette mesquine vexation procède d'une initiative toute locale, disait l'Evêque. Que certaines passions soient exaucées, et les choses n'en resteront pas là. » Mgr Pie demandait donc à être seul en cause : c'était le sinite illos abire du Seigneur.

Il réfuta ensuite le rapport point par point. « Il n'a

-pas manqué aux devoirs de l'êpiscopat , il n'a fait qu'obéir aux obligations impérieuses de sa conscience, en signalant les utopies perfides, les théories antireligieuses et antisociales exploitées par les brochures dont M. de la Guéronnière acceptait aujourd'hui la paternité. »

Il n'a pas voulu davantage troubler la paix du pays, ni « outrager le gouvernement dans la personne de son chef». Que si les vivacités de la réponse retombent sur le chef de l'Etat, la faute en est à M. de la Guéronnière lui-même, qui, conseiller d'Etat et directeur de la presse, na pas craint de se dire autorisé par sa position à publier un acte d'accusation contre le Pape et le clergé français. Le publiciste s' étant placé sur ces hauteurs souveraines, l'Evêque nécessairement était allé le chercher dans les mêmes régions, et s'il avait frappé haut, la responsabilité en retombe sur celui qui avait cherché jusque-là son refuge et son appui.

Quant au trait de la fin, à cette évocation du souvenir de Pilate, l'Evêque ne l'a pas faite pour dévouer le Souverain à toute l'âpreté des haines 7'eligieuses, comme s'exprime le rapport, mais bien pour l'avertir du rôle qui l'attend, s'il obéit aux injonctions de la Révolution. « Je sais, explique-t-il, qu'on a compté sur la longanimité de l'Empereur, et que lui seul peut arrêter le torrent révolutionnaire qui menace de tout envahir ; je crois que, si lEmpereur laisse faire, nous assisterons au renversement de la Papauté temporelle; je crois que, s'il le veut, il peut la sauver, et, avec elle, l'indépendance du pouvoir spirituel. Dans un moment aussi solennel, en évêque attaché fortement à l'Eglise, en citoyen dévoué à son pays, j'ai fait entendre un avertissement aussi grave que les circonstances elles-mêmes. J'ai prémuni, je n'ai pas insulté. Je n'ai pas fait le tableau de ce qui est, j'ai fait

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le tableau cle ce qui serait, si les conclusions que presque toute la presse nationale et étrangère prêtait à la brochure, mais que la brochure repoussait, finissaient par se réaliser. Si j'avais été dans les conseils de la couronne, j'aurais dit la même chose; et, en la disant, j'aurais cru faire acte de dévouement, plus qu'en encourageant des ménagements et des atermoiements au bout desquels je vois un abîme et une catastrophe. »

C'était donc , conclut-il, « un avertissement grave, solennel, énergique, en même temps qu'une suprême^ parole d'espérance » . La dernière phrase du Mandement détermine bien ce sens:. « De telles choses, y est-il dit, ne se renouvellent pas sur la terre, et sur ce point nous repoussons les conclusions qu'on a prêtées à la brochure » .

Restait, dans le rapport au Conseil d'Etat, la part des injures personnelles à l'Evêque: l'accusation de se servir d'armes à l'usage des lâches, « la dissimulation, les ambages du style, le guet-apens de l'insinuation ». Ce sont là des outrages qui tombent à ses pieds :. Mgr Pie ne les relève pas.

D'ailleurs un intérêt plus grave est en cause ici. M. le ministre ne s'est-il pas ingéré de dogmatiser contre l'ultramontanisme, l'accusant d'absorber l'EgUse entière dans le Pape, et cherchant à mettre en opposition l'ancien et le nouvel épiscopat français ? Sur ce terrain qui est le sien, le terrain de l'Eglise, le terrain de la doctrine. Mgr Pie change de rôle. Il quitte le banc de l'accusé pour monter au siège du juge. Le ministre a parlé de choses qu'il ignore : « Non, déclare l'Evêque, ni mes collègues ni moi ne différons de sentiments avec ceux de nos prédécesseurs que nous aimons préférablement à nommer nos pères. Nous avons sous les yeux les monuments qu'ils nous ont laissés de leur intrépidité sacerdotale;.

et S il nous arrive de nous comparer à eux, c'est pour reconnaître humblement la supériorité de leur caractère, de leur indépendance et de leur courage. Ah! que n'auraient-ils pas dit, que n auraient-ils pas fait, s'ils avaient vu ce que nous voyons, s'ils avaient redouté ce que nous redoutons! Quelles seraient la consternation, la stupeur de ces anciennes générations sacerdotales, si, reparaissant aujourd'hui parmi nous, elles voyaient des mains chrétiennes ébranler et renverser le dernier débris de cet édifice de la chrétienté européenne bâti par la main des siècles, le dernier rempart de lindépendance religieuse, le dernier asile et la dernière garantie de tous les principes qui font la vie des sociétés, la stabilité des institutions, la force des monarchies, l'honneur et la félicité des peuples ! Non, nos pères ne trouveraient point nos soupirs coupables, ni nos avertissements et nos cris d'alarmes factieux. »

Telles furent les Observations de l'Évêque de Poitiers. En somme, soutenaient- elles le ton de son Mandement? Avouaient-elles assez franchement que cette pièce visait l'Empereur plus que M. de la Guéronnière, et que le dernier trait en particulier était à son adresse? Oui, mais conditionnellement, répondirent ceux qui les lurent avec discernement. Le garde des sceaux déclara « la défense de l'Evêque très sage et très habile », se demandant même « comment le même homme avait écrit les Observations et le Mandement? »

Des amis de Paris, M. Anatole de Ségur, maître des requêtes au Conseil d'Etat, M. Anatole Lemercier, membre du Corps législatif, avaient engagé l'Evêque à confier sa défense à M. Léon Cornudet, dont on connaissait le dévouement à toutes les causes de l'Eglise. M. Cornudet accepta, mais en y mettant une condition bien belle et bien digne de lui : « C'est,

l'évêque devant le conseil d'état. 125.

écrivit-il, qu'on ne ferait pas de bruit de cette affaire autour de son nom, et qu'on ne lui en ferait pas un piédestal. Il emploierait sans jactance son modeste talent à défendre de son mieux la cause de l'Eg-lise et d'un courageux prélat. Il le ferait avec modération, mais sans faiblesse, accomplissant consciencieusement ce qu'il regardait comme un devoir sacré. Ce n'est pas que, lui aussi, tout en admirant le Mandement de Poitiers, n'en trouvât la finale un peu forte. Mais, qu'importe, ajoutait-il : c'est un devoir d'appuyer les défenseurs de l'Eglise auxquels de longues souffrances arrachent un cri de douleur, fût-il trop pénétrant. »

Le 26 mars, l'Evêque reçut avis du comte Anatole de Ségur que le lendemain, mercredi saint, laffaire serait jugée, de sorte que la sentence paraîtrait au Moniteur le jeudi ou le vendredi saint. « Je crois devoir en prévenir Votre Grandeur, ajoutait-il, afin qu'elle prie et fasse prier pour ceux qui auront l'honneur et le courage de défendre sa cause demain^ comme aussi pour ses adversaires dont beaucoup, j'en suis sûr, sont dans la bonne foi : nesciunt quid faciunt. »

M. Suin fut chargé du rapport sur l'affaire. Dès qu'il l'eut présenté au Conseil d'État, M. Anatole Lemercier en écrivit sa pensée à l'Evêque de Poitiers : « Je vous demande la permission de vous féliciter de la publication de cette pièce, lui dit-il. Il est impossible d'être plus maladroit, ni de mieux attaquer la cause qu'on veut défendre. L'éloquente péroraison de votre Mandement avait été lue par tous les catholiques ; elle va l'être aujourd'hui par le monde entier. Cette citation sur Pilate, et celle de la parole du divin Maître, si singulièrement placée à la fin de ce rapport, nesciunt quid faciunt, me semblent deux hommages involontaires rendus à la vérité par vos adversaires. Ils ont été dirigés, sans s'en douter, par un guide plus

puissant qu'eux : c'est le Saint-Esprit qui nous favorise d'une façon manifeste. »

L'audience du Conseil d'Etat, mercredi saint, 27 mars, fut mémorable. Une lettre de M. Anatole de Ség-ur nous apprend que M. Cornudet plaida noblement et courageusement. Il démontra que Mgr Pie avait été provoqué par les brochures politiques, et que les indignations dont on lui faisait reproche devaient retomber sur les provocateurs. M. delà Guéronniére s'était récrié alors ; M. Rouland avait adressé à l'avocat de l'Evêque quelques observations très vives et très amères; celui-ci y avait répondu dignement. On avait remarqué aussi l'attitude très noble de M. de Parie u, président du Conseil. M. Suin ayant conclu à l'abandon des poursuites jucUciaires, en se prévalant de cet abandon comme d'une indulgence, M. de Parieu réclama : « Ce n'est pas indulgence. Monsieur, c est justice ! » Il tint de plus à faire remarquer au Conseil que le rapport n'était que l'œuvre personnelle de M. le rapporteur, et non celui de la section, qui en dégageait sa solidarité. M. Conti et quelques autres conseillers, en petit nombre, votèrent contre l'abus. D'autres s'abstinrent ; deux ou trois n'étaient pas à l'audience. « Si les maîtres des requêtes et les auditeurs au Conseil avaient pu voter, écrivait le comte de Ségur, vous auriez eu trente voix pour vous. » La majorité déclara l'abus. « Evidemment, disait la même lettre, il y avait là bien des gens qui peuvent s'appliquer, eux aussi, le nesciuni qidd fachint , car j'en ai vu bravement voter contre vous, qui allaient faire ou venaient de faire leurs Pâques. »

L'avocat avait fait son œuvre, celle d'un homme de cœur ; il lacouronnadignementen remerciant lui-même son auguste client. « Monseigneur, lui écrivit-il le 2 avril , aujourd'hui que le Conseild'Etat a prononcé , j e n'ai plus de raison qui puisse m'empêcher de témoigner à

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