LEVEQUE DEVANT LE CONSEIL D ÉTAT
Votre Grandeur ma gratitude pour l'honneur qu'EUe m'a fait, en pensant que je ne déserterais pas la cause de TEglise et de l'Episcopat dans une circonstance où cette sainte cause était en jeu. Je lai défendue sans succès. Mais si l'autorité du talent m'a manqué, au moins j'espère que ce n'est pas le courage et le dévouement.
« J'ose me recommander, Monseigneur, ma famille et moi, à vos prières, et je mets aux pieds de Votre Grandeur l'hommage de ma très profonde vénération. »
Durantcette grande semaine consacrée à célébrerles mystères de la Passion, l'Evêque avait assisté régulièrement aux offices de sa cathédrale, pendant que l'Empereur signait l'arrêt qui le frappait. Ce fut le 30 mars, samedi saint, que cette signature fut donnée. Singulière coïncidence qui plaçait en de tels jours et sous une telle plume le jugement de l'allusion au jugement de Piiate !
En ce même samedi saint, TEvêque de Poitiers, lui aussi, prenait la plume pour un Mandement à ses diocésains. Il le lut lui-même le lendemain à la messe de Pâques. Tel fut le premier mot qui sortit de ses lèvres : BenedictusDeuset Pater Domini Nostri Jesu Christi,'pater misericordiarum et Deiis omnis consolationis, qui consoîaturnos in omnibus tribidationibus nostris, etc. : « Béni soit Dieu et le Père de Notre- Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations... » Nulle récrimination, nulle doléance : l'action de grâces toute seule remplissait le discours.
Quel était ce sujet de joie et de reconnaissance? D'abord le même dont il est dit dans le livre des Actes que « les Apôtres s'en allaient devant le Conseil, tout joyeuxd'avoir été jugés dignes de souffrir un outrage pour le nom de Jésus ». Pu's les marques d'assen-
timent reçues de l'Episcopat. « Enfin, et par-dessustout, les paroles exquises qu'un messager sacré était venu lui apporter », de la part du Pape. Le Saint-Père lui adressait « de nouvelles félicitations pour la magnanimité et l'ardeur avec lesquelles il continuait de défendre la cause de l'Eglise et les droits du Saint-Siège. Il lui envoyait du fond du cœur sa bénédiction, et il le remerciait de tout ce qu'il entreprenait pour la défense de sa cause». Tels étaient les termes d'un billet de Mgr Fioramonti, accréditant ce message. L'Evêquele reçut le 24 mars, le dimanche des Palmes, comme l'appelle l'Eglise.
Le porteur de ce message était M. l'abbé Lelièvre, le prêtre bien connu qui consacre sa vie au service de la famille des Petites-Sœurs des Pauvres. L'Evêque, on s'en souvient, était chez ces saintes filles le jour où il avait reçu son assignation devant le Conseil d'Etat ; c'est de chez elles que partait aujourd'hui le messager chargé de lui apporter la bénédiction du Pape. Il dut y voir d'autant mieux le messager de Dieu.
Mais la grande et suprême joie de l'Evêque de Poitiers, le grand sujet de l'action de grâces de son mandement de Pâques, ce fut la lumineuse et courageuse parole que Pie IX venait de faire entendre dans son Allocution consistoriale du 18 mars : « Ce qui nous fait tressaillir aujourd'hui, disait l'Evêque, ce qui remue toutes les fibres de notre âme, c'est le langage plein de lumière, de courage et de pardon qui vient de retentir sur les lèvres inspirées du Vicaire de Jésus- Christ. L'homme seul n'eût pas trouvé ces accents ; on y reconnaît l'assistance manifeste de l'Esprit de vérité et d'amour. . . Pour tout dire, cela est manifestement de l'ordre surnaturel... Saint Augustin a dit quelque part que lessence du Ciel, le fond de la béatitude éternelle, c'est la joie de la vérité : r/audium de veriiate. L'AI-
locution pontificale nous a donné un avant-goût de cette joie ».
Qu'avait donc dit cette parole qu'il saluait comme inspirée ? « Elle avait rétabli les principes d ordre, d'autorité, de justice et de bonsens, qui jusqu'ici avaient constitué le droit commun des peuples civilisés. Elle avait proclamé les règles de moralité sociale et politique, qui arrachent le masque à certaines formules menteuses de liberté, de civilisation et de progrès, et renversé de leur piédestal certaines maximes qui prétendent trôner comme des principes et s'imposer au monde comme des conquêtes et des bienfaits. »
Et le pontife tant admiré. Pie IX, qu'avait-il fait, que faisait-il par cet acte ? « Au plus fort de l'orage, envers et contre tous, il savait dire à l'erreur : Tu es l'erreur ; à l'iniquité : Tu es l'iniquité ; à la trahison : Tu es la trahison ; à la spoliation : Tu es la spoliation : à la complicité : Tu es la complicité ; au mal : Tu es le mal. A ceux qui le pressaient de se réconcilier avec le monde moderne, le Pape avait répondu hautement et ouvertement qu'il n'y avait lieu de se réconcilier avec rien, ni avec personne. » C'était aux sociétés à se réconcilier avec l'Eglise et avec lui. Voilà la voix qu'attendaient les amis de la vérité : « Amici auscultant, factne audire vocem tuam. YiViQ venait de s'élever, lumineuse, mesurée, et tous les nobles coeurs tressaillaient à ces accents. »
Une telle Lettre épiscopale avait déjà transporté les esprits bien au delà et au-dessus des misérables affaires du Conseil d'Etat, quand arriva dans le même temps l'annonce publique et officielle de la condamnation du Mandement de Poitiers. L'Évêque se souvint d'une récente page de l'histoire de l'Eglise, et il lui emprunta cette réponse toute faite : « Je ne trouve pas, Monsieur le Ministre, d'autres sentiments dans mon cœnrque ceux qui furent exprimés à l'im de vos prédécesseurs par
S. Em. le Cardmal archevêque de Lyon, dans sa lettre du 11 mars 1845. Le vénérable prélat s exprimait ainsi : « J'ai reçu Tordonnance royale que Votre Excellence « a cru devoir m'envoyer. Je l'ai reçue dans un temps « de l'année où l'Eglise retrace à notre souvenir les « ap'pels comme d'abus qui frappèrent la doctrine du « Sauveur, et les sentences du Conseil d'Etat de l'é- « poque contre cette doctrine, etc. » En ce qui concerne les considérants du Décret impérial et les assertions émises dans le rapport de M. Suin, j'aurai l'honneur d'adresser mes observc^^tions plus détaillées à Votre Excellence, s'il y a lieu. »
Nous ne reprendrons pas la liste indéfinie des lettres qui apportèrent au noble condamné l'applaudissement de la France et des contrées voisines. Mais nous avons le devoir et le bonheur de citer cette lettre, ou plutôt ce billet, de l'évêque d'Orléans, daté du 4 avril : « Je m'abstiens, disait-il, de juger ce jugement. L'Eglise et l'histoire le jugeront. Vous avez, Monseigneur, vaillamment défendu l'Episcopat accusé et le Pape dénoncé. C'est bien le moins qu'au moment où Ton vous frappe, je me souvienne qu'à l'époque de mon procès vous m'avez tendu une main fraternelle. On m'a absous, on vous condamne. C'est une raison de plus pour moi de vous rendre le témoignage de sympathie que j'ai alors reçu de vous, et dont le souvenir restera à jamais gravé dans mon cœur. »