L'HOSTILITE DES POUVOIRS PUBLICS
VISITE PASTORALE ET OVATIONS. — LETTRE A M. ROULAND. — l'homélie de «r SAINT-PIERRE ET HÉRODE ». — DÉNONCIA- TION A PARIS ET A ROME. — MENACE D'UN DÉMEMBREMENT DU DIOCÈSE. — RÉPONSE DE ROME. ~ AFFAIRE GICQUEL. — • LE XIII* ANNIVERSAIRE. — HUMBLE PRIÈRE.
Ces mêmes journées de Pâques 1861 virent à Poitiers une démonstration qui était, elle aussi, malgré son caractère intime, une protestation.
Depuis sept mois, le regard, fatigué et dégoûté de tant d'abaissements et de défections, se tournait vers une figure qui du moins faisait honneur à son infortune par l'héroïsme de ses traits-; et cette figure héroïque était celle d'une femme. C'était la jeune reine deNaples, qu'on avait vue à Gaëte soutenir, auprès de son époux, le siège de cette place bombardée par Cialdiniet tristement abandonnée par l'escadre française. Jour et nuit sur le rempart, encourageant les assiégés, pansant les blessés, réparant la brèche, pointant ellemême le canon, la jeune reine avait allumé, pour sa cause et sa personne, un enthousiasme chevaleresque, qui n'avait été nulle part plus communicatif que dans la capitale royaliste du Poitou. Mais Gaëte avait dû
se rendre. Après une défense de quatre mois, ayant tiré 70,000 coups de canon, et vu la place criblée, les remparts effondrés, le roi et la reine avaient enfin capitulé, mais à de fières conditions ; et maintenant ils se retiraient avec les honneurs de la guerre, emportant l'inconsolable admiration de l'Europe et la dernière espérance du droit contre la force.
C'est dans ces sentiments que les dames de Poitiers résolurent d'envoyer à l'héroïne de Gaëte un hommage digne d'elle. Elles firent fabriquer un lys d'argent et d'or d'un travail achevé, et demandèrent à l'Evêque d'y déposer une relique de sainte Radegonde, reine de France. Le lundi de Pâques, l'expressif emblème fut béni solennellement par Mgr Pie dans sa chapelle domestique. Mais nul récit ne remplacerait le procè»verbal que nous en trouvons, au registre des Fonctions de rÉvêque, rédigé dans cette latinité élégante et pure que le français doit désespérer de traduire :
« Tout ce que des cœurs généreux entreprennent, à l'époque lamentable où nous sommes, pour payer à la vertu, au courage, à la piété un juste tribut de louanges et de reconnaissance, mérite d'être consacré par les prières de lEglise et d'être transmis par un monument écrit à la postérité. Tel fut le sentiment qui anima les nobles dames de notre province du Poitou, lorsque récemment elles ont considéré la singulière constance et vaillance qu'a déployées, pour la gloire immortelle de son sexe et de la royauté, et pour l'impérissable éclat de son propre nom, la jeune et magnanime reine desDeux-Siciles. Elles l'ont admirée, soit lorsque, demeurant héroïquement aux côtés de son royal époux, dans la place de Gaëte, pendant la durée d'un siège déloyal et perfide, elle a chaque jour supporté d'un cœur viril et invincible les fatigues et les périls de cette longue résistance, soit lorsque, portant elle-même aux malades et aux inforlunés habitants et
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soldats des secours compatissants, elle les servait de ses mains. En conséquence, ksdites dames de la noblesse poitevine et vendéenne ont jugé juste, sage et digne de notre province, d'offrir à une femme d'un si éminent mérite quelque gage de leur respect et de leur sympathique admiration.
« C'est pourquoi, ce P' avril, lundi de Pâques 1861, un lys d'argent et d'or travaillé avec un art exquis, nous ayant été présenté dans notre chapelle domestique, pour être offert àla jeune héroïne, nous Evêque, en présence des principales donatrices, Mesdames Sidonie de Biencourt, comtesse de Rohan-Chabot, Isabelle de Bastard d'Estang, comtesse des Cars, Marthe de Bonneval, vicomtesse de Beaurepaire , et quelques autres personnes considérables, nous avons béni solennellement ce lys, et, dans sa corolle principale, nous avons placé une parcelle du chef de notre sainte reine Radegonde, offerte par la Prieure et les filles de notre monastère de Sainte-Croix de Poitiers; et nous l'avons scellée et marquée de notre sceau. Nous avons ensuite déposé ce saint gage sur l'autel, où nous avons célébré à l'intention des époux royaux maintenant exilés, demandant ardemment à Dieu le triomphe de la justice et de la vérité, par l'intercession de la très puissante Reine dont nous occupons la demeure. »
Le soir du même jour, l'Évêque pontifiait dans l'église de Notre-Dame et présidait la procession de Notre-Dame des Clefs, au milieu d'une immense multitude de peuple empressée autour de son Pasteur persécuté. Elle voulait, par son affluence, lui offrir une compensation et un adoucissement à tant d'amertumes.
L'effet de son procès devant le Conseil d^Etat avait été de le rendre plus cher aux amis de l'Eglise, mais aussi de le faire haïr davantage de ses ennemis. A l'étranger, on se disputait pour lui ou contre lui. En
Angleterre, le Daily News le taxait d'ingratitude ; le 7'«?ies l'accusait d'insolence envers le pouvoir; le Morning Advertiser appelait le Mandement de Poitiers un impudent blasphème ; le Morning Herald se croyait ramené « aux ignobles controverses du clergé du moyen âge » ; et le Daily Télégraphe d'ordinaire hostile au gouvernement, prononçait cette fois contre l'Evêque français des imprécations que l'Agence Havas traduisait complaisamment à l'usage du continent. Les pauvres adeptes des Eglises nationales sont-ils capables de comprendre cette fière indépendance des consciences catholiques en face des pouvoirs humains ? Par contre, les évêques romains de la Grande-Bretagne . tendaient les deux mains par-dessus la Manche à leur frère de Poitiers. En Belgique, les évêques de Liège et de Gand l'appelaient à présider les fêtes du douzième jubilé séculaire de saint Amand d'Aquitaine, apôtre de la Flandre; ils s'adressaient à lui, disaient-ils, « comme étant le seul parmi les évêques français qui eût mérité de souffrir pour la défense du Pape». L'Université de Louvain, par l'organe de son recteur Mgr La Forest, le supphait de se prêter aux ovations que lui préparait une brillante jeunesse impatiente de l'acclamer. De Vienne et de la Hongrie, de pareilles invitations lui étaient transmises par Mgr Mislin. A Rome, Mgr le cardinal Villecourt lui écrivait simplement : « Cher Seigneur, nous vous aimons, parce que vous aimez l'Eglise, que vous la soutenez avec un immense talent, et que je suis intimement convaincu que vous rapportez à Dieu tout ce qu'il vous inspire de faire pour sa gloire » .
Pendant ce temps, l'Évêque était à parcourir son diocèse. Sa visite pastorale, continuée pendant les deux mois d'avril et de mai, fut une série ininterrompue de triomphes décernés au défenseur des droits de la Papauté. Aucune de ses fonctions ni prédications
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pastorales n'avait été suspendue par sa polémique avec les pouvoirs publics. Dans l'année 1860, il avait confirmé 1 1 ,586 de ses diocésains; il en confirma 1 1 ,848 en 1861. 11 avait encouragé, par une lettre publique adressée à Mgr de Ségur, l'apostolat généreux de l'association de Saint-François-de-Sales ; il avait bâti la chapelle des Petites-Soeurs des Pauvres, il avait évangélisé les Mères chrétiennes ; il avait encouragé les œuvres de charité de Saint- Vincent- de-Paul, il avait fortifié ses prêtres dans la grâce sacerdotale, en leur montrant tour à tour l'exemple de deux vétérans de son clergé, M. l'abbé de Moussac, vicaire général, fondateur du petit séminaire de Montmorillon, et M. de Rochemonteix, expiré le 10 juin. Faut-il s'étonner que prêtres et fidèles accourussent sur le passage d'un pasteur qui s'identifiait ainsi avec tous leurs besoins et leurs souvenirs,, comme avec tous ceux de l'Eglise et de la patrie ?
L'Evêque ne manquait guère d'adresser la parole à ces populations. Ayant consacré, le 5 juin, la petite église de Port-de-Piles, il se souvint que cette paroisse, « située sur les rives du fleuve qui sépare le territoire d'Hilaire de celui de son disciple Martin », avait été sa première station, à son entrée dans le diocèse de Poitiers . « Je viens réveiller ici un des grands souvenirs de ma vie, dit-il à la paroisse assemblée. C'est en ce lieu que j'ai foulé pour la première fois la terre à laquelle Dieu me destinait... Volontiers, comme le chef du peuple de Dieu arrivant aux confins de la Palestine, j'aurais pu envoyer d'ici des messagers pour savoir quel était ce pays : Considerate terram qualis est, et pojjulus qui hahitator est ejus. Mes Frères, à cette question le temps, l'observation^ l'expérience m'ont donné la réponse. Depuis douze ans j'ai exploré ce pays dans tous les sens, et je puis dire ce que disaient Caleb et Josué, en parlant
de la Palestine : Terra quam circuivimus valdè hona est : la terre que nous avons parcourue est bonne, elle est excellente. »
L'église était dédiée à Marie conçue sans péché ; et une inscription y rappelait la première arrivée de TEvêque. Ce rapprochement lui semblait de favorable augure. « Nos frontières, disait-il, étant ainsi confiées à Marie, elle y écrasera les serpents sous son pied et sous lapointe du bâton pastoral de son fils. Ah! que la Mère de Dieu qui a béni mon entrée, qui a béni mon séjour, bénisse ma présence prolongée dans le diocèse ! Qu'elle en bénisse mon départ, en bénissant ma sortie de cette vie ! Qu'elle nous bénisse tous et toujours, depuis maintenant jusqu'àla fin des siècles : Custodiat intrûitum et exitum, ex hoc nunc et usque in sœculum. »
C'est au sein de l'enthousiasme que soulevait partout cette paternelle manière de parler et de faire que rÉvêque, loreille tendue du côté de Paris, reçut Técho des discours que M. le président du Conseil d'Etat avait tenus au Sénat, le 31 mai et le 10 juin 1861 , sur ce qu'on appelait sa condamnation. Il ne leur laissa pas le temps d'égarer les esprits, et, le 12 juin, il écrivit à M. Rouland dans ces termes: « Monsieur le Ministre, dans les séances du 31 mai et du 10 juin, vous vous êtes exprimé, comme il vous a plu, sur mon Mandement du 22 février dernier. Votre Excellence pouvait se donner cette liberté, à la condition cependant d'être exact dans ses assertions. Cette exactitude a fait défaut sur plusieurs points ». L'Évêque relevait ces points. Surtout le ministre ayant osé déclarer que « l'arrêt intervenu à propos de ce célèbre et regrettable mandement avait été ratifié par la conscience de tous les honnêtes gens, par la conscience du pays », Mgr Pie, à ces mots, se redresse et lui répond : « Je vous aflSrme, Monsieur le Ministre, que les milliers de
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témoignages qui me sont parvenus, et dont plusieurs se renouvellent à chacune des insultes dont on veut bien me gratifier, émanent de fo7^t honnêtes gens^ d'hommes de conscience^ de citoyens français de tous les rangs, de tous les camps, qui se persuadent appartenir au pays, et pour qui je n'accepte pas l'ostracisme dont il a plu à Votre Excellence de les frapper. Elle n ignore pas qu'il m'est interdit de m'expliquer tout haut sur cet arrêt. Mais l'histoire le jugera^ et plusieurs autres actes, pièces en mains. »
Une autre et plus longue lettre suivit celle-là de près, et la compléta. L'Evêque avait précédemment promis à M. Rouland de s'expliquer avec lui sur le rapport de M. Suin au Conseil d'Etat. 11 voulait également faire bonne justice des considérants de sa condamnation, dont il trouvait le décret affiché à la porte de chaque église où il mettait le pied. Il le fit, le 16 juin. A ce décret il oppose d'abord l'immense plébiscite rendu en sa faveur dans sa visite du Bocage.
« Tandis, écrit-il, que plusieurs des autorités publiques, obéissant avec excès de zèle au mot d'ordre du pouvoir central, s'efforçaient par leurs exemples et leurs instructions de faire le vide autour du premier pasteur; au milieu d'une avalanche de commissaires et d'émissaires de la police galonnée et non galonnée, et sous les yeux des gendarmes assez généralement honteux d'un rôle qui ne va pas à leur caractère ; en dépit d'entraves, d'espionnages et de vexations de tout genre, on a vu partout le sentiment religieux et catholique faire éruption avec plus de chaleur et d'éclat que de coutume, les foules se précipiter avec plus d'empressement au-devant de celui que poursuivaient tant de mesquines colères, les témoignages de respect et d'attachement se multiplier en raison directe des obstacles et des tracasseries qui avaient la maladresse de se produire. »
Suivait la description de ces réceptions triomphales:
« longues avenues de verdure, escortes brillantes, cavalcades d'honneur, feux de joie, acclamations au Saint-Père, présentation des autorités, protestations de fidélité au Pape et à l'Évêque ». — « En vérité, disait celui-ci, je n'aurais pas cru, je l'avoue, qu'il y eût humainement tant de douceur attachée à l'accomplissement d'un acte de foi et de courage. »
La même lettre au ministre nous révèle un fait précieux. C'est le refus que Mgr Pie avait fait précédemment des offres impériales : « Par caractère, écrit-il, je serais porté autant que personne à rechercher ma tranquillité domestique, à éviter la lutte, à me parer du mérite de la tolérance et de la conciliation. Le savoir-faire ne me manquerait pas absolument pour calculer mes paroles et ma conduite, de manière à conserver des intelligences et à me ménager de bons voidoirs dans plusieurs camps, sans prévariquer formellement contre le devoir. 11 m'eût été possible d'atteindre certaines dignités brillantes et lucratives qui plus d'une fois déjà avaient été dévolues et devaient continuer de l'être à ceux dont je suis l'aîné dans l'épiscopat. Je serais ingrat, par exemple, si j'oubliais les avances que votre prédécesseur a été chargé de me faire par écrit, au nom de l'Empereur, l'importance qu'on voulait bien attacher à mes services, les dispositions qu'on m'a manifestées de vive voix et par entremise. Pour jouir de tous ces biens il fallait tout simplement calmer sa propre conscience, en s'alléguant à soi-même les obscurités de la question ; excuser par la pureté des intentions les vues et les actes qui se produisaient ; enfin donner à son abstention une apparence de raison et de probité fondée sur la difiicidté de former l'opinion publique en pareille matière... Mais cela eût été étouffer sous le calcul d'un silence ambitieux la conscience d'une dissimulation criminelle envers Dieu, et d'une tolérance
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injurieuse à la vérité. Je n'ai pu m'y résoudre : nec potuiper ferre.. ». C'était un texte de saint Hilaire, et il le développait.
Cette fierté lui donnait le droit de juger librement lerapport et le rapporteur. Mais là encore, élevant moins haut la plainte que la leçon, il s'attacha surtout à réfuter lessophismes, entre lesquels brillait la fastueuse maxime que « les princes ne relèvent que de Dieu et de leur épée». — « Hélas! disait l'Évêque, depuis soixante-dix ans le monde s'est demandé : Où est le Dieu des rois ? Uhi est Deus eorum ? Et il a pu se demander aussi : Ouest leur épée? Epée de l'ancienne monarchie, en 1793 ; épée du plus grand guerrier du monde, en 1814 et 1815; épée de la branche aînée en 1830 ; épée de la branche cadette en 1848 ; épée même de la république, en 1851 ? Pas un glaive n'a été assez fort pour résister à la justice du Dieu jaloux qui a incarné ses droits dans les droits de l'Eglise. On ne se découragera pas de tenter la même expérience, ni de raviver imperturbablement la formule officielle; on répétera encore que le prince ne relève que de Dieu et de son épée. Dieu et l'épée continueront à faire leurs éloquentes réponses, et l'Eglise continuera d'assister aux mêmes spectacles. On ne lassera ni sa patience, ni son courage. Elle est aussi résignée à voir jusqu'à la fin les tristes scandales des révoltes populaires, sociales, légales, impériales, qu'elle est assurée de traverser les vaines barrières qu'on lui oppose, et d'assister tôt ou tard au châtiment des rebelles qui les auront élevées. »
Le ministre avait proclamé que « le gouvernement de l'Empereur était un gouvernement honnête et chrè- ^ï'en». Soit : c'est le vœu de l'Evêque, qui s'empresse de lui apprendre la manière de l'être. «Le gouvernement sera honnête., en tenant la parole donnée à l'épiscopat aux premiers jours de la guerre d'Italie. Le gouverne-
ment sera chrétien en slnspirant des sentiments, des jugements et des enseignements de l'Eglise universelle, concernant lamoralitédes faits qui achèvent de s'accomplir : niles gouvernements ni les particuliers ne peuvent se dire chrétiens qu'à cette condition: Si autem Ecclesiarn non audierit, sit tihi sicut ethnicus. »
Par cette lettre à M. Rouland, l'Evêque eut le dernier mot dans cette longue affaire, de laquelle il disait encore, longtemps plus tard : «J écrirais aujourd'hui ce Mandement comme je le fis alors. Jamais de ma vie, je crois, je n'ai plus consulté Dieu que cette fois, ni suivi de plus près ma conscience ».
Sur ces entrefaites, la mort de M. de Cavour avait fait grand bruit dans le monde politique. On disait qu'il était mort entre les bras de l'Eglise, et les Italianistes en tiraient un argument en faveur de leur thèse sur l'indépendance respective de la question nationale et de la question religieuse dans les affaires de la péninsule. M. Rendu en écrivit dans ce sens à Poitiers : « Quel événement, Monseigneur ! Je n'ai point été surpris du contraste dont M. de Cavour a donné l'exemple : une mort très catholique et une persistance opiniâtre dans ses vues politiques. Il en sera ainsi de tous les Italiens marquants. Habitués, pendant tout le moyen âge, laïques et ecclésiastiques, aux excommunications politiques, ils sont absolument en dehors de notre point de vue sous le rapport des devoirs de l'homme civil à l'égard du pouvoir ecclésiastique. Et ce fait trop inaperçu est pourtant un élément considérable dans la question italienne et romaine. »
Un Evêque ne pouvait laisser passer une théorie qui, séparant l'homme civil de l'homme religieux, le citoyen du chrétien, affrancliissait le premier des devoirs imposés au second, et prononçait ainsi, dumoins dans le for intérieur, la séparation morale de l'Eglise et de l'Etat. Mgr Pie commença par réduire à sa valeur
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le fait qu'on lui alléguait : « Mes renseignements, écritil, me portent à croire que M. de Cavour est mort dans son excommunication, et qu'il n'y a eu de réconciliation ni avec le Pape, ni avec l'Eglise, c'est-à-dire qu'iln'yen a pas eu avec Jésus-Christ. Reste à savoir, en dehors delà question d'intelligence qui semble avoir été presque nulle chez lui au dernier jour, si la bonne foi du moribond a pu valider devant Dieu une absolution donnée et reçue à rencontre des principes qui régissent cette matière. Quant à ses qualités, je n'ai pu les apprécier que par ses discours et par ses actes; et j'avoue que je n'ai jamais pu, à aucun égard, le placer bien haut. Il a fallu une France aussi abaissée que la nôtre pour faire le succès qui est devenu le titre de M. de Cavour à la gloire.»
Cet abaissement de la France et de ses pouvoirs publics, l'Evêque en rougissait : « Si vous voyez comme nous certaines choses de près, vous diriez qu'il y a là un commencement de la justice de Dieu. C'est la dégradation avant l'exécution. On y reconnaît la Providence de celui qui effundit despeciionem super principes. »
Enfin, quant à -soir, avec M. Rendu, dans la mort de M. de Cavour le signal « du retour de l'Italie, et des catholiques avec elle, à son idée première de confédération, Mgr Pie s'y refuse formellement, et il répond : « Non, encore une fois, mon cher ami, la base manque à une Italie fédérée, parce que le mouvement qui s'accomplit est non seulement étranger, mais hostile à l'idée d'une Italie socialement chrétienne et cathohque » .
Cependant l'irritation croissante où l'on était contre ce fier défenseur de l'Eglise et de son droit, disposait ses ennemis à voir un crime de lèse-majesté dans chacun de ses discours. Le préfet bienveillant dont nous avons parlé avait été disgracié, et remplacé à Poitiers
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par un autre fort différent, et très au gré du pouvoir, auquel il aspirait à montrer son dévouement. Il crut en avoir trouvé une riche occasion dans un fait que Mgr Pie a raconté lui-même, en réponse aux poursuites dirigées contre lui dans cette affaire.
« Le dimanche 30 juin 1861, je célébrais pontificalement dans ma cathédrale la fête de saint Pierre, titulaire de cette église. Après léchant de l'Evangile, je montai en chaire, selon mon habitude, conformémentaux devoirs de ma charge.
« Dans la circonstance actuelle, le choix de mon sujet fut déterminé quelques heures seulement avant la cérémonie sacrée. Il me vint en effet subitement à l'esprit que, quelques années auparavant, en 1854, j'avais parlé sur le même sujet dans l'église paroissiale de Saint-Pierre de Bordeaux, qui célébrait ce j ourla sa fête patronale, et je mis la main sur l'instruction que j'avais alors tracée à la hâte, avec le secours de la Bible et le commentaire classique de Corneille-la- Pierre. A part la péroraison, qui concerna la quête qu'on allait faire à cet office pour le Denier de Saint-Pierre, mon homélie fut la reproduction à peu près littérale de mon allocution de Bordeaux.
« Du reste, à peine étais-je en chaire, qu'il m'avait été facile de constater combien j'avais eu raison de me précautionner contre tout entraînement de parole. C'était la première fois que j'officiais dans ma cathédrale depuis la déclaration d'abus prononcée contre moi. Un luxe de police avait été déployé, depuis ce temps, autour de ma résidence. Il avait transpiré que je préparais une protestation contre la sentence qui m'avait frappé. Quelques hommes toujours aux aguets se flattaient que je me donnerais le tort de porter mes récriminations dans la chaire, et ils auguraient que, cette fois, j'allais enfin devenir justiciable d'une juridiction qu'on avait regretté de voir remplacée par celle
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du Conseil d'Etat. Dans cette espérance, le ban et l'arrière-ban des surveillants attitrés de ma personne et de mon ministère avaient été convoqués pour épier mon discours. Le commissaire central siégeait au milieu de l'auditoire ; quelques-uns de ses affidês étaient répartis dans les nefs de l'église. M. le procureur impérial, suivi d'un assesseur singulièrement choisi, ne tarda pas à s'introdidre par une porte de service pratiquée au chevet de la basilique. Il est vrai que ces deux honorables personnages se trouvèrent embarrassés de leur entrée tardive qui attirait sur eux tous les regards, et que, arrivés après le commencement du discours, ils se retirèrent avant la fin.
« Ce n'est pas tout. Un fonctionnaire plus élevé ne fit point difiîculté d'intervenir en personne. Voici par quel procédé : Les préfets de la Vienne, depuis la Révolution, sont installés dans l'ancienne maison épiscopale. Les évêques de Poitiers, tant qu'ils y demeurèrent, n'eurent jamais d'accès direct, ni d'ouverture quelconque sur l'église cathédrale, attenante au palais. A la suite delà Révolution de 1830, un préfet témoigna le désir d'établir une tribune, en accolant un petit édifice à lune des fenêtres de l'église, afin de procurer à une vénérable mère chargée d'ans et d'infirmités la consolation d'assister de là aux offices. Or^ c'est précisément cette tribune, concédée par esprit de bienveillance et en vue de conserver des relations cordiales avec l'administrateur du département, qui avait été changée en un poste d'exploration. »
Mgr Pie suspend son récit à cet endroit et fort courtoisement il dit : « Le moment serait plus mal choisi que jamais pour réclamer le retrait de cette grâce bénévole ; et je puis donner à M. le préfet l'assurance que ce que je viens de dire n'a pas pour objet de le troubler dans la jouissance de cette faveur. » Il continue ensuite :
« Le 30 juin, au moment où je venais de m' asseoir dans la chaire, qui est en face de la tribune, les prêtres qui me faisaient cortège, virent comme moi la porte de lédicule s'entrouvrir. Deux personnes j pénétraient à petit bruit, et demeurèrent tapis derrière les amples vêtements dune dame pieusement assise sur le devant de la tribune. Le sermon fini, les mêmes personnages se retirèrent aussitôt, de sorte qu'ils n'ont même pas pris la peine de masquer leur rôle disgracieux sous l'apparence de l'accomplissement du devoir religieux de l'audition de la sainte Messe.
« L'assistance, tant laïque qu'ecclésiastique, avait été témoin de ce manège. Au sortir de l'église, chacun se demandait donc naturellement quel parti le mauvais vouloir de mes adversaires pourrait tirer de l'homélie pastorale? Evidemment, elle ne pouvait leur oifrir aucune prise, puisqu'elle n'avait consisté que dans la simple lecture et dans l'exposition sobre et concise du texte sacré. Au fait, plus d'un mois s'écoula sans qu'on entendît parler de rien. »
Il est vrai de dire cependant qu'un passage de l'homélie, parfaitement inoffensif, avait été saisi immédiatement et interprété malignement par certains esprits, qui, depuis la fameuse allusion à Pilate, s'ingéniaient à voir partout des allusions politiques. L'Évêque, s'attachant au commentaire des Actes et aux notes de son homélie de Bordeaux, avait donné, entre autres, cette explication : « Hérode qui employa sa puissance à maltraiter quelques membres de l'Eglise, n'était point le vieil Hérode, Hérode l'Ascalonite qui avait si cruellement ensanglanté le berceau du Sauveur. Ce n'était pas non plus Hérode- Antipas qui avait décollé Jean-Baptiste et insulté Jésus-Christ en le traitant comme un roi de théâtre. C'était un troisième Hérode, Hérode -Agrippa , fils d'Aristobule, et père d'un quatrième Hérode dont il
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est question au chapitre xxv' des Actes des Apôtres. » Puis rtiomélie se continuait, sans que personne pût y voir l'ombre d'une allusion à l'Empereur nulle part.
Mais l'Évêque avait parlé d'un troisième Hérode et l'EmpereurdesFrançaisportaitle nom de Napoléon III. Les ingénieux s'inquiétèrent peu de faire concorder le reste ; on avait la clef de tout : Hérode, c'était l'Empereur ; TEmpereur, c'était Hérode. Le soir même, on en parla jusque dans les salons de Mgr l'Evêque, qui s'étonna et s'indigna : « Monsieur, dit- il à un de ses meilleurs amis, vous avez bien raison de protester contre cette interprétation. Nulle n'était assurément plus loin de ma pensée ; à ce point qu'au cours mêjue de mon homélie, dès que j'eus prononcé le mot d'Hérode troisième, j'eus un instant de terreur : Pourvu, me dis-je, qu'on n'aille pas chercher là une malheureuse insinuation ! Ce n'est qu'alors que la coïncidence périlleuse des chiffres s'offrit à mon esprit. Mais il n'était plus temps. >>
M. Billault avouait plus tard, devant le Sénat, que « si, dans la chaire où se commentait cette page de l'histoire de l'Eglise, l'orateur se fût trouvé être un de ces prélats modérés, calmes, bienveillants, cherchant plutôt à éteindre qu'à exciter les passions
personne n'aurait été porté à entrevoir de coupables allusions ». Ce n'était donc pas le texte du discours, c'était Tesprit de l'orateur qui en déterminait préventivement le sens ; et Ion faisait à l'Évêque un procès de tendance.
Cependant, vers le 24 juillet, Mgr Pie, qui se trouvait alors auxEauxdeNéris, apprit, non sans surprise, par des lettres de son Conseil, qu'une enquête menaçante était ouverte à Poitiers sur le sujet de son homélie de Saint-Pierre. Deux membres du Chapitre et un certain nombre de laïques avaient été mandés devant le Juge d'instruction du tribunal civil pour dé-
poser concernant l'homélie épiscopale. Ils avaient attesté que ni la personne de l'empereur ni son gouvernement n'avaient figuré d'aucune façon dans l'exposition que l'Evêque avait faite de l'Epîtredu joiu-. Les deux chanoines s'étaient recriés contre le rôle indécent et humiliant auquel on les soumettait. Plusieurs fonctionnaires, quoique dépendants du pouvoir, se seraient exprimés avec un courage qui devait leur être funeste. Mais il fallait de l'éclat; et le gouvernement, peu satisfait de l'inoffensive déclaration d'abus par le Conseil d'État, aspirait à tirer de l'Evêque une meilleure vengeance, par des poursuites devant les tribunaux ordinaires et par des pénalités dont en se souviendrait. On parlait de la grande exaspération de Tempereur; on prononçait les mots de prison de ^'incennes et d'exil. La mère de l'Evêque en concevait bien quelque terreur. Mais elle s'était habituée à voir l'Evêque dans son fils ; et quand, à son retour des Eaux, elle s'entretint avec lui de ces bruits menaçants, elle prononça résolument ces paroles : « Mon fils, si vous croyez que c'est votre devoir de parler et d'écrire comme vous faites, eh bien ! faites votre devoir. Il en sera ce que Dieu voudra. » Et, comme on la plaignait aussi pour ellemême de ce qui pourrait arriver, elle répondit dignement : « Mais il faut bien acheter au prix de quelque peine le bonheur et l'honneur d'être la mère d'un tel fils ».
L'Empire mettait plus d'art et de dissimulation dans la poursuite de l'homme dont il voulait la ruine. C'est à Rome qu'il avait porté sa plainte contre lui. A la fin du mois de juillet, Y Indépendance belge informa le public que le premier secrétaire de l'ambassade de Rome, M. de Cadore, avait fait, au nom de son gouvernement, une déposition au Vatican contre l'Evêque deux fois coupable d'allusions injurieuses envers son souverain, et que le Saint-Père avait été prié instam-
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ment de modérer ce prélat, sous peine de le voir bientôt livré aux tribunaux. L'Evêque ne se doutait de rien, quand, le 20 juillet, le chargé d'afïair es de son diocèse à Rome, Mgr Estrade, lui fit savoir, en une ligne, qu'en effet le Pape avait reçu cette communication. La même lettre disait : « Sans me vanter d'être prophète, je puis vous assurer que les temps où Mgr Baillés a dû être sacrifié sont passés et trépassés, et qu'ils ne se représenteront plus. »
Mgr Pie, étonné mais non ému de cette nouvelle, dépêcha à Paris, le 21 août, son secrétaire général, qui s'assura auprès de la Nonciature que le récit de l'Indépendance belge n'était pas dénué de fondement. L'Evêque se mit aussitôt en devoir de renseigner directement le Pape, par une lettre datée du 25 août 1861.
Cette lettre, restée inédite, reproduisait d'abord, sous une forme plus brève, le récit cité plus haut, avec quelques détails nouveaux sur le fait des trois personnages de la tribune préfectorale. Elle nous apprend qu'à peine descendus de là, ils avaient rédigé à la hâte un rapport à M, le Ministre de l'Intérieur, et l'avaient expédié à Son Excellence, avec accompagnement de circonstances aggravantes.
A cet exposé des faits l'Évêque joignit l'envoi de son homélie de la Saint-Pierre, telle qu'il l'avait eue sous les yeux en parlant. « Or, je le demande, disait sa lettre, y a-t-il rien dans cette généalogie des Hérodes qui puisse justifier, auprès des esprits non prévenus, les applications ridicules qu'on a voulu supposer? Par quel acte de sa vie Napoléon P'" peut-il être comparé à Tassassin des saints Innocents ? En quoi Napoléon II, qui n'existe que comme chiffre dans la succession au trône impérial, ressemble-t-il au bourreau de saint Jean-Baptiste et à l'insulteur de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Enfin, s'il n'était pas
indécent d'aborder ici une discussion de détail, quel rapport d'Hérode- Agrippa à Napoléon III?»
Puis, ne perdant jamais de vue la défense de l'Eglise: « Ah! reprenait l'Evêque, si M. le Préfet et toute la phalange de mes dénonciateurs avaient écrit à leur ministre: L'Evêque a choisi son sujet d'instruction dans l'office du jour, de manière à faire comprendre que, dès l'origine, tousles efforts de l'impiété se sont conjurés contre l'Eglise et contre son Chef, mais que Dieu est venu miraculeusement en aide à l'Eglise et à saint Pierre, et qu'il a fait sentir à leurs adversaires la puissance de son bras ; alors la dénonciation serait restée dans le vrai. C'est là, je n'en disconviens pas, le sens obvie et la pensée générale de mon homélie, c'est sa conclusion et sa moralité utile dont il appartient à chacun de faire son profit. A l'heure où tant de passions sont soulevées contre le successeur de Pierre, à l'heure où l'un de ses plus redoutables ennemis, M. le comte de Cavoiu", venait d'être couché dans la tombe et cité au tribunal de Dieu, pour y rendre compte de ses œuvres, non, je ne me défends point d'avoir jugé opportunes la lecture et l'exposition du chapitre xii*" des Actes des Apôtres. Mais je renvoie aux serviteurs ininteUigents du pouvoir impérial la honte des gratuites et offensantes assimilations qu'ils ont inventées entre la personne d'Hérode et celle du chef du o-ouvernement français. »
On renonça aux poursuites. Mgr Pie regarda l'incident du 30 juin comme clos désormais. « Il manque trop de fondement pour qu"on ose l'exploiter », écrivait-il à un ami.
Mais un attentat plus grave se machinait contre lui. On lit dans la suite de cette lettre de l'Evêque au Souverain Pontife : « Je veux parler à Votre Sainteté de l'intention tout à coup manifestée de soustraire une moitié de mon diocèse à ma juridiction, par la création
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prompte et immédiate d'un évêché à Niort. Cette initiative du gouvernement, dans les conjonctures où elle se produit, a excité au sein du clergé et des meilleurs fidèles du département des Deux-Sèvres, comme de celui de la Vienne, une telle répugnance et des oppositions si solidement motivées, qu'il est de mon devoir de conjurer Votre Sainteté de vouloir bien ne rien préjuger sur cette question très grave et très complexe, avant que les observations et réclamations des parties intéressées ne soient parvenues sous ses yeux; et qu'Elle sache à quoi s'en tenir sur un projet dicté par des vues manifestement mauvaises et lié à toute une trame d'iniquités qui a remué le dégoût au fond de toutes les âmes.
« Les hommes du gouvernement font courir le bruit qu'il s'est assuré d'avance de l'assentiment du Saint- Siège; qu'en conséquence toute représentation du clergé et du peuple serait inutile; que toute hésitation et toute résistance de l'Évêque serait injurieuse à l'autorité pontificale, et viendrait, dans tous les cas, se briser contre l'exigence d'une diplomatie toute-puissante et d'une volonté absolue, Cette tactique ne nous émeut point ; car nous savons la sage lenteur que la Cour romaine apporte en pareil cas, et le soin qu'elle prend de connaître tout ce qui peut l'éclairer.
« Les mêmes hommes du gouvernement se targuent d'avance des votes faciles qu'ils obtiendront des diverses administrations civiles mises en demeure d'exprimer leur opinion. Mais Votre Sainteté n'ignore pas que les vœux émis par les Conseils officiels des départements et des arrondissements, placés sous la pression du Pouvoir, n'ont pas plus d'autorité que les votes de la majorité du Sénat ou du Corps législatif qui jettent l'injure au gouvernement pontifical, tandis que les suffrages des gens de bien, des bons prêtres et de tous lesbons fidèles pèsent d'un toutautre poids dans la
balance de l'opinion, comme dans celle de la raison et de la justice.
« Pardon, Très Saint-Père, d'une si longue lettre. Les douleurs de l'Eglise romaine, les dangers de la chrétienté entière, les tribulations personnelles de Votre Sainteté pénètrent et remplissent tellement mon âme qu'en véritéj'ai eu besoin de faire un effort considérable sur moi-même pour vous entretenir de choses relativement si secondaires. Si elles ne se rapportaient qu'à ma chétive personne, je ne voudrais pas qu'il leur fût donné un seul moment d'attention. Mais il est un côté par lequel elles touchent aux questions vitales du moment et aux intérêts religieux d'une des contrées les plus catholiques du monde. A ce point de vue, ma conscience et l'impulsion unanime de mon clergé me commandent impérieusement de faire valoir tous les motifs et tous les droits qui militent à cette heure pour le maintien de l'état actuel du diocèse de saint Hilaire. »
Il serait trop long de raconter la vive agitation produite dans le diocèse par la menace d'un démembrement qui eût soustrait à TEvêque la partie de son diocèse peut-être la plus dévouée et la plus fière de lui. Le 25 août, fête de saint Louis, le jour même où l'Evêque écrivait au Saint-Père, le Chapitre de la cathédrale et tout le clergé delà ville, s'étant présentés pour lui otfrir ses vœux de fête, avaient énergiquement protesté par l'organe du premier dignitaire ecclésiastique. Mgr Pie leur fit une admirable réponse. Il leur parla d'abord des manifestationsqui, depuis deux ans, étaient pourlui une grande consolation et une grandeforce. «Les ennemis de la sainte Eglise se trompent s'ils espèrent entamer et diviser le clergé poitevin : ils n'y réussiront pas. » Il ajouta ensuite : « Vous voulez bien me parler de mes épreuves personnelles. Il y aurait trop de fierté peut-être à vous dire que ces épreuves me
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sont douces, qu'elles me sont chères. Un Evêque qui ne boirait pas au calice de son Maître, ni à celui du Chef visible de l'Episcopat, pourrait se demander avec inquiétude s'il est vraiment le disciple de Jésus-Christ, s'il est le défenseur suffisamment courageux du Vicaire dé Jésus-Christ. En regardant derrière moi tout ce que Dieu j. avait mis, même au point de vue humain, de grâces et de faveurs, je me dis à moi-même que je ne fais que commencer d'être le disciple du Christ : Tune Christi incipio esse discipidus. »
11 associait son sort au sort du Pape lui-même. <^ Je ne m'effraie point en voyant mon Eglise menacée de la mutilation à l'heure où l'Eglise romaine subit le démembrement et la spoliation. Mais je sais que Dieu est plus fort que les hommes, je sais que notre Eglise a de puissants protecteurs dans le Ciel, et j'ai confiance que rien ne prévaudra contre les desseins célestes. »
C'étaient soixante-deux cantons du diocèse de Poitiers, parmi lesquels ceux des Deux-Sèvres entraient pour le plus grand nombre, qui avaient protesté contre le démembrement. Le Conseil général de ce dernier département, auquel le général Allard avait présenté ce projet, l'avait accueilli avec une froideur jnarquée. Dans le conseil des ministres, M. de Persigny avait en vain essayé de le faire prévaloir : sa voix était restée sans écho. — << Il fautpourtant diminuer la puissance de ce prélat! disait-il aux ministres, — C'est vrai, répondit l'un d'eux, mais ne voyez-vous pas qu'en diminuant le diocèse, vous grandirez l'Evêque? »
Enfin arriva la réponse du Pape, datée du 12 septembre. Elle était telle qu'on pouvait l'attendre d'un si sage pontife et d'un père si tendre. « Nous avons reçu, vénérable Frère, la lettre par laquelle vous nous avez exposé, dans un récit achevé, les faits qui ont suivi l'homélie prononcée par vous dans votre cathédrale, en la
fête du Prince des Apôtres. Ce nous a été une grande peine de savoir que certaines paroles de ce discours avaient été prises en mauvaise part et vous avaient attiré de graves vexations. Quant à ce qui concerne cette division de votre diocèse, dont nous entretient la même lettre, sachez qu'aucune requête ne nous a été présentée à cet égard. Bien que nous désirions que le nombre des diocèses s'augmente, pour qu'il soit mieux pourvu au bien spirituel des fidèles, nous voulons néanmoins vous donner l'assurance que ce changement ne sera jamais fait par nous, tant que vous, vénérable Frère, vous serez Evêque de ce diocèse. Continuez donc, comme maintenant, avec la même religion, la même piété et le même zèle, à défendre et protéger intrépidement la cause de l'Eglise catholique, particulièrement en cette époque de révolution et d'iniqmté, et à procurer avec la même sagesse le salut de votre troupeau. »
Quand, à la retraite ecclésiastique suivante, l'Evêque fit connaître aux prêtres des deux départements cette décision du Pape, des applaudissements éclatèrent de toutes parts. « Vos battements de mains me touchent, reprit l'Evêque. S'ils sont un témoignage d'affection pour moi, ils sont comme une amende honorable à Pie IX, que plusieurs d'entre vous avaient eu le tort de croire impuissant à résister à la pression de l'Etat. Vous aviez oublié. Messieurs, que l'Eglise est régie par des lois, que la Papauté n'a coutume de s'élever au-dessus des canons que dans les conjonctures extrêmes, enfin que notre glorieux Pontife Pie IX sait être le vengeur de la dignité et des droits de ses frères dans l'Episcopat, comme ceux-ci se glorifient d'être les défenseurs des droits du Siège apostolique. »
Qu'avait gagné le gouvernement à ces machinations? Nous l'apprenons de cette lettre de l'Evêque
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de Poitiers à Mgr de Moulins, le 21 septembre : « M. de Persigny a trouvé des résistances indomptables à son projet d'érection d'évéché à Niort. Tout le pays s'est soulevé contre. Ce que voyant et sachant, le pouvoir a reculé. Mais, pour masquer sa retraite, le ministère de l'Intérieur a envoyé aux journaux de province, y compris le journal de Poitiers, un entrefilet où il annonçait que j'étais présentement à Paris, et que mon voyage se rattachait à la question de l'évêché de Niort. Le commentaire de cette note, c'était que j'avais fait des avances et une espèce de soumission au gouvernement, pour échapper au démembrement de mon diocèse. Or le susdit ministère sait parfaitement que je n'ai figuré ni en personne, ni par procureur, à Paris, en aucune façon. Je n'ai dit ni écrit une syllable à ce sujet. En somme, ils auront fait là une fort triste campagne. »
Avait-on épuisé tous les genres de vexations contre Mgr Pie? Il ne manquait plus que de décharger sur lui l'arme du ridicule, et il s'en présenta une si belle occasion que ses ennemis purent se regarder comme servis à souhait.
On se souvient de l'éloge funèbre que Mgr Pie avait fait, un an auparavant, d'un certain Louis Gicquel, jeune zouave pontifical, qu'on avait cru mort à Ponte Corvo, et qu'on avait vu reparaître, mieux portant que jamais. On s'était beaucoup amusé, dans la presse césarienne, de la méprise de l'Evèque. Mais ce fut bien pis encore quand on apprit quel était ce prétendu héros. « L'enrôlé breton, racontait plus tard Mgr Pie, n'était doué ni de la franchise ni de la bravoure proverbiales de sa province. Les renseignements qu'on avait fournis pour son enrôlement procédaient de personnes abusées elles-mêmes. La cause pontificale ne s'accommodant point d'un pareil défenseur, Gicquel n'avait pas tardé à être licencié par ses
chefs militaires. De retour en France, il s'était livré au vagabondage, exploitant son titre de soldat du Pape et ses prétendus services, pour se faire attribuer des subsides extorqués à la bonne foi des catholiques de différentes villes. » La justice en fut saisie, et Gicquel, arrêté pour escroquerie, comparut, le 26 octobre 1861 , devant le tribunal correctionnel de Laval .
C'était une bonne fortune pour la justice de l'Empire de pouvoir frapper du même coup un soldat du Pape et l'Evêque dont on redoutait leplusla résistance: « Tout^ dans cette procédure, rapporte celui-ci, les enquêtes, le réquisitoire, les interrogatoires, tout l'appareil judiciaire reçut une mise en scène et prit une importance et une publicité inusitées. Le concours des plus hauts fonctionnaires du pays, la présence des correspondants et des sténographes des journaux les plus renommés, indiquaient une affaire qui allait être élevée à une hauteur exceptionnelle. » Ce fut bien en réalité le procès de l'Evêque qui se déroula dans celui de ce malheureux jeune homme, encore plus sot que pervers. L'interrogatoire se fit un malin plaisir d'opposer les délits, les aveux et les dénégations du prévenu aux paroles prononcées d ans l'ai locution épiscopale . « L'homme que je défère aujourd'hui à votre justice, disait le procureur impérial Crépon, est presque un homme illustre : un instant, la postérité avait commencé pour lui ! Un jour en elfet, on a célébré ses vertus dans le plus grand style. Pour reprendre les termes alors employés, on a révélé au monde la noblesse de ses pensées et la générosité de ses sentiments ; et, ce qui dit tout en un mot, on a prononcé Son ORAISON FUNÈBRE ! L'cscroqucrie à l'oraison funèbre était un genre inconnu jusqu'à nous, point du tout pratiqué; il était réservé à Gicquel de le créer. »
Le procureur impérial ne se refusa pas la satisfaction de lire à l'audience un long passage de l'éloge
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prononcé par l'Evêque. C'était chose absolument étrangère à l'affaire ; mais le prétoire était en liesse, et c'était un spectacle rareque celui d'un pontife illustre livré aux risées de la foule, par un moderne représentant de la justice française.
Loids Gicqiiel fut condamné à quinze mois de prison. Le lendemain on publiait dans tous les journaux du parti : Les intéressants débats de la g^^ande affaire Gicquel ; puis, en sous-titre, on lisait ce rapprochement piquant : Escroquerie d'un zouave pontifical. Oraison funèbre d'un héros de Castelfidardo.
L'Evêque n'était pas homme à rester sous ce coup. Il dédaigna de s'adresser aux cours judiciaires. Mais, dans le mois de décembre, les prêtres de la ville de Poitiers se trouvant réunis au grand séminaire, pour une conférence ecclésiastique, il s'expliqua devant eux. Les Pères de l'Eglise, dont il avait l'habitude, le servirent encore admirablement cette fois. Il raconta la méprise de saint Grégoire de Nazianze, au sujet bien autrement grave de la personne de Maxime le Cynique, que le saint Docteur avait accueilli triomphalement dans son Église et dont il avait prononcé l'éloge dans un discours public. La justification del'évêque de Constantinople se trouvait être, mot pour mot, celle de l'Evêque de Poitiers : il n'avait qu'à citer, et il ne cita jamais plus heureusement que ce jour-là. Et puis, ne rétractant rien de son panégyrique, si ce n'est le nom de celui qui en était indigne, il déclara que, « tout en rappelant sa parole de la fausse direction où elle s'était engagée, il la renvoyait à tant d'autres jeunes soldats de la même cause, généreuses victimes dont celui-ci avait tristement usurpé le mérite et l'éloge ». Enfin, prenant l'offensive contre ceux qui chaque jour faisaient publiquement le panégyrique des plus grands scélérats, et précisément en leur qualité descélérats : « Mes censeurs, mes insulteurs, ne sont -ce
pas les panégyristes du meurtrier Milano, les apologistes du vol et de l'assassinat, les prôneurs et les affirmateurs d'un droit nouveau qui consacre tous les attentats à la justice, sous le nom de faits accomplis ? »
Quant à ce qui regarde sa personne, Mgr Pie sent bien que, dans ces jours de crise, un Évêque doit s'attendre à des représailles. « L'important, dit-il avec sa grandeur d'âme accoutumée, c'est que la charité ne défaille pas dans nos cœurs : or, il n'y a pas dans le mien d'autre sentiment pour ceux qui se sont faits ainsi gratuitement mes adversaires. Il ne nous reste donc. Messieurs, qu'à prier Dieu et qu'à remplir notre devoir, jusqu'au jour des grandes et nécessaires solutions qui, en raffermissant l'assiette de l'Eglise et du monde, peuvent seules procurer la tranquillité des choses extérieures et l'apaisement des esprits. »
Voilà ce que l'Evêque était devant ses ennemis : l'homme du devoir, et l'intrépide défenseur du droit. Si l'on veut savoir maintenant ce qu'il était devant ses amis, qu'on relise l'homélie pleine d'humilité qu'il adressait à ses prêtres, pour le douzième anniversaire de son sacre, quelques jours après ce procès. Entendons-le s'exhorter à ranimer en lui, comme Timothée, la grâce qu'il avait reçue par l'imposition des mains: « Ce n'est pas tout, se dit-il, de combattre au dehors avec ardeur ; il y a une lutte intime à soutenir, une guerre contre soi-même, contre la mollesse, le relâchement. » Il s'applique donc humblement les paroles de l'Apocalypse à l'ange d'Ephèse : « J'ai contre toi que tu t'es relâché de ta première charité », et il demande à ses frères et ses fils dans le sacerdoce de prier pour lui, « afin que Jésus-Christ bénisse cette douzième année de son épiscopat qui restera, à divers titres, une des années importantes de son ministère ».
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Nous venons de voir la petite guerre ; nous allons voir la grande. Le Pouvoir la lui déclare du haut de la Tribune française. Il la mènera contre lui sur tous les terrains de sa juridiction, et jusque dans le fond des villages où il portera ses pas. Mgr Pie commençait à être, par cet autre grand côté, le successeur d'Hilaire, le proscrit de César.