CHAPITRE YI
LA CONFÉRENCE DE LUSICtNAN. — DÉFENSE DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL. — RÉPONSE A M. BILLAULT. — PERSÉCUTION ADMINISTRATIVE. — L'aSSEMBLÉE DES ÉVÉQUES A ROME. — CORRESPONDANCE ROMAINE. — LES LXI PRO- POSITIONS. — OVATIONS FAITES A L'ÉVÊQUE ; LES PROCÈS AUX CURÉS. — LETTRE A M. DE PERSIGNY. — LES RELIQUES DE CHARROUX. — FORCE ET SALUT DANS L'ÉGLISE SEULE.
La coalition de l'impiété césarienne et révolutionnaire s'était attaquée à la vérité, par la fausse philosophie ; puis à Tautorité, par la guerre à l'Église et à la Papauté. Il ne lui restait plus qu'à s'armer contre la charité elle-même, par des entreprises contre la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
Ce fut encore sur le diocèse de Poitiers que s'engagea cette nouvelle lutte, avant que le combat ne devînt général. « On dirait, remarquait l'Evêque, que l'irréligion ne sait pas entrer en campagne sans prendre notre territoire pour champ de manœuvres; et qu'il en est de l'Eglise de Poitiers comme de l'ancienne Cité sainte, hors de laquelle il ne se pouvait pas qu'un prophète pérît : Quia non capit prophctam perire extra Jérusalem. »
Il ajoutait : « Le fait est [que l'iiiofFensive réunion des membres de quelques Conférences rurales dans les murs de Lusignan, par les proportions et le caractère qu'on a inventé de lui attribuer, est devenue, aux yeux de la France et de l'étranger, la cause déterminante de la grande mesure prise par M. de Persigny contre les associations religieuses et charitables. »
Une assemblée générale tenue à Angoulême par le Conseil central de la Société de Saint- Vincent-de-Paul de Poitiers, avait jugé utile qu'une réunion régionale des Conférences rurales se fit à Lusignan, chef-lieu d'un canton de la Vienne. Elle eut lieu le 22 septembre 1861, et trente-deux Conférences, représentées par cent cinquante membres dont les neuf dixièmes étaient des laboureurs et des paysans, se trouvèrent rassemblées dans la belle et vaste église de cette petite ville. Mgr Cousseau, évoque d' Angoulême, pour qui Lusignan était une seconde patrie, avait présidé cette réunion et prononcé en chaire quelques paroles dont le sujet était fourni par la fête du jour, celle de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Dans ces paroles toutes religieuses et absohiment pacifiques, on crut entendre un cri de guerre. La Patrie prit l'alarme. Le Siècle sonna le tocsin. D'après ce dernier, cette réunion n'était que le Conseil de guerre d'une « Vendée renaissante ». Légitimistes et ultramontains s'y étaient donné la main ; et une nouvelle conspiration de ligueurs menaçait la France moderne d'une autre Saint-Barthélémy. Le zélé M. Jules Richard y avait fait un rapport sur l'œuvre de Saint-François-Régis : c'était une attaque au mariage civil. Dans VO Salutaris de lorgue on avait cru reconnaître « les refrains héroïques des guerres de la Révolution appliqués aux bataillons des milices cléricales ». La France était en péril. « Jamais, remarquait Mgr Pie, depuis les rois de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie, le nom de
la petite ville de Liisignan n'a fait autant de bruit dans le monde. Un journal, qui a prétention d'être sérieux, ne disait-il pas que l'attention de Paris et des provinces était partagée entre la rencontre des souverains à Compiègne et la réunion de Lusignan ! »
Deux lettres de M. Jarlit, curé de cette paroisse, au Siècle et à la Patrie, puis une lettre de Mgr l'évêque d'Angoulême, avaient rétabli l'inolFensive vérité. Mais on s'en souciait peu. Aussi bien ce n'était plus des conférences de Lusignan qu'il s'agissait désormais ; c'était de la Société de Saint-Vincent-de-Paul tout entière ; et le coup dont on la menaçait allait frapper d'abord rÉvêque de Poitiers. Il avait eu beau demeurer étranger à cette réunion, où il n'était ni présent, ni représenté. Lusignan n'était-il pas une ville de son diocèse? Il était donc responsable. « Ainsi, écrivait M. le curé de Lusignan, la campagne engagée contre Mgr Pie ne peut avoir de répit. 11 est nécessaire de tenir le public en haleine. On le suivra pour le calomnier partout où il ira ; et où il n'ira point, comme à Lusignan, on le trouvera encore. Que le temps suffise à peine à tous les devoirs de sa charge épiscopale, qu'il parcoure fréquemment les diverses contrées de son diocèse pour visiter les paroisses, prêcher la parole de Dieu, administrer le sacrement de confirmation, consacrer les églises ; que, dans ses habitudes de bienveillance et de simplicité, il se rende accessible à tous et tienne en tout temps sa maison ouverte à la plus large hospitalité : cela n'empêche pas de signaler comme un sombre conspirateur cet Évéque... qui, écriton, semble se complaire dans la vanité du martyre ! »
On le montrait « donnant son nom comme un signe de ralliement à tous ceux qui s'inspirent de leur hostilité contre nos institutions nationales, et prêchant des croisades qui n'entraînent pas les peuples ». On le
décrétait de proscription. On lisait dans la Patrie : « Si un Évêque avait pris autrefois une attiUido semblable, la royauté de Louis XIV l'aurait fliit reconduire à la frontière ; le premier Empire l'aurait fc\it enfermer dans une forteresse ; la monarchie processive de 1814 à 1848 l'aurait déféré àlajustice des tribunaux; le second Empire ne s'irrite pas de telles manifestations: il les déplore, mais les dklaigne. .^>
Mgr Pie se taisait. Une s'agissait encore que de sa propre personne, et ces cris de haro sur les associations et réunions de charité n'étaient que les clameurs d une meute de journalistes. Mais ils avaient le mot d'ordre. Le 16 octobre, parut une circulaire de M. le duc de Persigny à tous les préfets sur la Société de Saint-Vincent-de-Paul. De sa propre autorité, il soumettait les conseils ou comités provinciaux, le conseil central et les conférences locales à l'autorisation du gouvernement. Par une assimilation cruelle et sacrilège, il mettait cette Société, ainsi que celles de Saint- François-Régis et de Saint-François-de-Sales, sur la même ligne que la franc-maçonnerie ; avec cette différence qu'on faisait honneur à celle-ci d'un «sentiment de patriotisme qui n'a jamais fait défaut aux grandes circonstances », tandis que celles-là étaient sournoisement accusées de « servir d'instruments à une pensée étrangère à la bienfaisance, et de former une sorte d'association occulte, étendant ses ramifications au delà des frontières de la France, et prélevant un budget dont l'emploi restait inconnu», etc.
C'était pour les évêques le moment d'élever la voix. Mgr Plantier le fit le premier avec une énergie qui lui valut l'honneur d'une remontrance du ministre. L'Evêque de Poitiers parut alors. Le 1 1 novembre, il adressa auméme ministre, M. Rouland, ime letire d'une rare vigueur : « L'acte administratif de M. de Persigny, lui déclare-t-il, constitue à mes yeux l'une des
plus cruelles défaites de la liberté civile et religieuse en France, et l'un des plus marquants triomphes de la Révolution sur le grand parti de l'ordre. Je ne puis donc, Monsieur le Ministre, en aucune façon me ranger au jugement que vous avez prononcé dans le Moniteur d'hier contre l'écrit de Mgr l'Evêque de Nîmes, qui restera l'un des plus beaux monuments de notre histoire religieuse contemporaine. . . Votre Excellence ne se consolera pas, pour la dignité du gouvernement impérial, dont elle est un des appuis et une des lumières, que le plus violent et le plusimpie des organes de la E-évolution, \e Siècle, puisse s'écrier triomphalement ce soir, après avoir cité chacune des expressions de votre réprimande : « Nous n'avions pas dit autre chose ! » C'est malheureusement vrai : il avait dit tout cela ! En vérité, Monsieur le Ministre , je ne connais rien de plus elfrayant que cette entente, au moins apparente, du gouvernement et de la Révolution... Jamais, même dans les jours les plus troublés, aucun pouvoir constitué n'avaitdélivré un semblable certificat à la franc-maçonnerie. Puissé-jeme tromper dans mes appréhensions ! Puissent ceux qui me paraissent s'être faits les esclaves de la Révolution, n'en pas être désormais les agents, et n'en pas devenir ensuite les victimes ! »
C'était là un langage trop élevé pour qu'on le comprît, trop vrai pour qu'on le contredit, trop accusateur pour qu'on le pardonnât. Il était plus facile de s'en prendre à son auteur ; et Mgr Pie fut dénoncé à Rome par la diplomatie, puis à la France entière, du haut de la tribune, par la voix éloquente du Ministre commissaire du gouvernement.
Le lendemain de l'ouverture de la session législative de 1862, 29 janvier, le Livre jaune ayant été déposé sur le bureau des Chambres, on remarqua, parmi les dépêches relatives aux affaires d'Italie, une pièce qui
attira particulièrement l'attention. C'était une lettre de M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères, à M. le marquis de Cadore, notre chargé d'affaires à Rome, dans laquelle le ministre, ayant loué d'abord la sagesse de la cour de Rome et ses bonnes dispositions envers l'Empire et l'Empereur, se plaignait ensuite d'être loin de trouver les mêmes dispositions dans certains évêques français, et, en particulier, dans l'Evêque de Poitiers : « N'avons-nous pas, disait-on, le droit de nous étonner de voir ce prélat, évoquant les souvenirs de la persécution du Prince des apôtres sous le troisième Hérode, aller chercher jusque dans le secours matériel que nous prêtons au Saint-Père un texte d'accusation contre Sa Majesté? Mais nous en appelons au Pape lui-même : est-ce que le vénérable successeur de saint Pierre se croit captif à l'ombre de notre drapeau, et pense-t-il qu'en montant la garde aux portes de sa capitale, ce- soit sa liberté qu'oppriment les soldats de Napoléon III ?
« Des attaques aussi injustes, des excitations aussi passionnées, parties de la bouche d\ui évêque, sont d'une nature trop sérieuse pour qu'il ne soit pas du devoir du gouvernement de Sa Majesté, dans le double intérêt de sa dignité et de la paix publique dont il est responsable, d'aviser au moyen d'y mettre un terme. Pour ce qui me concerne, je considère comme un de mes devoirs les plus impérieux de vous inviter à vous en exphquer franchement, en demandant au Cardinal secrétaire d'Etat si l'Empereur, auxyeuxdu Pape, est considéré comme un persécuteur ou comme un protecteur du Saint-Siège.
« Vous voudrez bien. Monsieur, entretenir le Secrétaire d'Etat dans le sens des observations que je viens, de vous indiquer, et vous lui laisserez copie de cette dépêche. >>
Cette dépêche avait été réfutée par avance. Pie IX
était instruit ; l'Evêque voulut que le ministre le fût pareillement. Il lui écrivit, le 4 février, une lettre dont la modération contraste avec le ton irrité de cette pièce. Il ne reçut pas de réponse. Alors, le 20 février^ le cardinal Matthieu, archevêque de Besançon, en fit, au Sénat, le sujet de l'interpellation suivante : « Je voudrais bien savoir quelles sont les données positives^ graves, que le gouvernement a eues pour émettre une accusation semblable, et pour avoir été amené à la rendre publique par la publication des pièces diplomatiques. »
Le gouvernement se tut encore. Ce fut seulement huit jours après, 28 février, que M. Billault monta à la tribune ; et là, s'autorisant du rapport « des plus hautes autorités administratives et judiciaires de Poitiers », il refit à sa façon ce qu'il appelait « l'apologue de l'homélie de Saint-Pierre ».
Lorsque, sur ce thème de fantaisie, l'orateur, fort des marques d'assentiment de ses affidés, se fut Uvré aux plus riches variations de son art contre « la personne hostile, le caractère provocateur, les agressions déjà connues et condamnées, les doctrines exagérées, les négligences dédaigneuses » de l'Évêque de Poitiers à l'égard du pouvoir; puis contre « l'attitude d'une trop grande partie de l'Episcopat », Mgr de Besançon monta pour lui répondre. Il rétablit les faits, produisit le texte du discours, en raconta l'origine, en démontra la parfaite innocuité. Enfin, à son tour, il se plaignit duprocédé sommaire qui dénonçait diplomatiquement et traduisait politiquement, devant les Chambres et l'opinion, un Evêque non averti, non appelé à se justifier, et cependant si capable et si en mesure de le faire.
L'Evêque le fit, le 4 avril, dans une lettre dont nous avons déjà cité quelques fragments. S'adressant à M. Billault, il lui disait courtoisement : « Vous êtes assez riche de succès oratoires pour ne point faire cas
de ceux qui pourraient être obtenus au prix de la vérité involontairement méconnue et sacrifiée ; et la cause officielle que vous défendez, avec un talent et une habileté incontestables, n'est point une de ces causes vulgaires pour lesquelles tout argument et tout expédient peuvent être de mise. Vous ne vous offenserez donc pas que je me permette d'examiner vos accusations et vos preuves. »
Mgr Pie ne tarde pas à élever le débat. M. Billault ayant déclaré que le « gouvernement était de taille à défendre toute atteinte portée à la couronne impériale » , l'Evêque s'empare de ces mots. Le Saint-Père, lui aussi, porte une couronne. Jusqu'ici, à chaque fois qu'on a voulu y toucher, la France est intervenue, et ne l'a pas souffert. [« Eh bien! reprend l'Evêque, dites nettement que la France actuelle ne le souffrira pas encore , et tout sera fini. Dites que la souveraineté temporelle du Chef vénérable de l'Eglise est intimement liée à l'éclat du catholicisme, comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. Dites que le prince qui, après les mauvais jours de 1848, a ramené le Saint-Père au Vatican, veut que le Chef de l'Eglise soit maintenu dans tous ses droits de souverain temporel. Dites que ces paroles sont sacrées, qu'elles sont et qu'elles doivent être des vérités, et que celui qui les a proférées n'entend pas qu'on s'abrite derrière les victoires de la France pour leur donner un démenti. Le jour où vous serez autorisé à parler ainsi. Monsieur le Ministre, sera un jour de triomphe sans pareil pour votre éloquence ; votre discours sera suivi dune triple salve d'applaudissements qui, cette fois, de l'enceinte du Sénat et du Corps législatif, se répétera au dehors, et fera le tour de la France et le tour du monde. »
L'homme de l'autorité était rentré dans son rôle et dans son ministère. L'accusé devenait juge. De plus,
il était prophète, quand il donnait au pouvoir cet avertissement :
« Mais si les principes au nom desquels la puissance temporelle du Chef de l'Eghse est attaquée en ce moment viennent à prévaloir, bientôt des tempêtes se déchaîneront, auxquelles nulle puissance humaine ne pourrait sans forfanterie déclarer qu'elle est de taille à résister. Oui, Monsieur le Ministre, que le Piémont achève son œuvre, et la couronne que vous jurez de défendre énergiquement contre ceux qui violeraient le moindre de ses privilèges, aura perdu, comme toutes les autres couronnes terrestres, sa dernière force et son dernier prestige. La Révolution aura vaincu, dans son meilleur retranchement et dans son plus ferme rempart, le principe de la royauté et de la souveraineté. La couronne, là où le nom en subsistera, pourra représenter encore la force ; elle ne représentera plus le droit. »
M. Billault répondit, le 21 avril, par un accusé de réception où il disait : « Vous ne vous étonnerez pas si j'ajoute qu'il y a dans cette lettre beaucoup de choses sur lesquelles je ne saurais tomber d'accord avec Votre Grandeur. Je n'ai pas l'espérance qu'une controverse épistolaire puisse faire cesser ce dissentiment. Permettez-moi donc de me borner à faire des vœux bien sincères pour que tous, tant que nous sommes en France, catholiques et citoyens, nous sachions remplir également, sans sacrifier l'un à Tautre, notre double devoir envers le Saint-Père et envers l'Empereur. »
En face de cet avocat officiel de TEmpire, Mgr Pie souhaitait de voir se lever un « avocat expérimenté de la cause adverse ». Cétaient les termes d'une de ses lettres à un ami. Cet avocat de la cause catholique qu'il appelait de ses vœux, Mgr Pie le vit se lever, dans M. Emile Keller qui, le 11 mars, venait de se révéler par sa courageuse réponse au prince Napoléon,
« Non, Messieurs, avait-il dit, la France n'est pas révolutionnaire; car la Révolution est la négation du catholicisme et de la liberté. Qu'ils sortent de la foule ou qu'ils soient assis sur les marches d'un trône, arrière, arrière tous ceux qui voudraient entraîner le gouvernement de la France et nous ramener au Bas- Empire ! » Mgr Pie félicita chaleureusement l'orateur. Il le remercia surtout d'être resté franchement catholique de principes, « et d'avoir su éviter à cet égard la réticence et la concession, sans cependant formuler encore un dogmatisme que l'auditoire de la Chambre et du pays n'eût pas présentement compris ». — « La défense, lui disait-il, a fait par vous, dans cette séance, un pas pour le moins aussi considérable que celui qu'on se flattait d'avoir obtenu, depuis un an, en sens inverse. » C'était le progrès véritable, aux yeux de Mgr Pie. Il en rendait grâces à Dieu; et, avec son aménité habituelle, il terminait en disant : « Je bénis DieUj Monsieur, qui vous a visiblement assisté, et qui, au moment où il venait d'enlever à votre affection votre mère selon la nature, vous a fait prendre une place d'honneur parmi les défenseurs de notre Mère qui ne meurt pas, la sainte Eglise, Épouse du Christ. »
Cependant la situation déjà faite à l'Évêque, après son mandement sur Pilate, s'était singulièrement aggravée encore après son homélie sur Hérode. Un des plus habiles passages de sa lettre à M. Billault est celui où, transportant la scène à quatorze siècles plus haut, il fait comparaître avec lui, devant le prétoire, la majestueuse figure de saint Jean Chrysostome, prévenu des mêmes délits. « Il est heureux, dit l'Evêque, que mon obscurité personnelle mette mes adversaires à l'abri de toute célébrité historique. Autrement ils risqueraient d'être associés, dans nos annales rehgieuses^ à ces agents de TEmpire de
lljzance qui accusaient Chrjsostome d'avoir prononcé le nom de Jézabel à l'adresse de limpératrice Eudoxie, et qui faisaient circuler une homélie apocryphe à laquelle ils avaient donné pour texte : Ecce ilerùm furit Herodias, Voici Hérodias une seconde fois en fureur. — Misérables inventions d'une Ijasse servihté, dont la politique eut le tort de s'émouvoir, et qui aboutirent à un édit impérial d'Arcadius, et aune lettre circulaire de son maître des offices Anthémius, portant interdit aux officiers du palais et de la milice de se mêler aux conventicules scandaleux, c'està-dire aux assemblées religieuses que présidait le pontife, sous peine de perdre charges et biens. »
Cet épisode du Bas-Empire était, sous d'autres noms, celui quïin autre Empire venait de renouveler, en le faisant suivre des mêmes rigueurs. Ainsi « tous les fonctionnaires de toutes les administrations, écrit Mgr Pie, tant civiles que judiciaires, depuis le grade le plus élevé jusqu'au plus infime, avaient leçu de leurs chefs respectifs la défense formelle d'avoir aucun rapport, même de politesse, avec leurÉvêque». C'était devenir suspect et courir risque d'être inquiété sur sa position que de louer ce prélat, et même d'oser assister aux offices où il présidait. Par contre, le Préfet de la Vienne était glorifié en plein Parlement, par M. Baroche, ministre de l'Intérieur, comme un « administrateur des plus sages et des plus distingués ». Le Journal de la Vienne, tout entier au service de la Préfecture contre TEvêché, avait toutes les bonnes grâces administratives, tandis que le Courrier de la Vienne^ le journal indépendant, était à chaque instant sous le coup dellnterdit. Disons enfin, pour que rien ne manque à l'odieux de ces faits, que l'instrument employé à cette triste besogne de publicité était ce même personnage que Mgr Pie, en 1852, avait visité dans son exil de Saint-Sébastien et arraché à la proscription.
Enfin, non content d'intimider, on frappait. Plusieurs hommes en place ayant osé déposer conformément à leur conscience et à la vérité, dans l'enquête relative à l'homélie de Saint- Pierre, avaient reçu leur changement ou leur révocation. C'était une terreur universelle parmi eux. La maison épiscopale était surveillée sans relâche, et nul n'y pouvait entrer sans que son nom fût noté et aussitôt dénoncé, avec commentaire. La correspondance de l'Evêque n'osait plus se fier à la discrétion postale, et il lui fallait recourir à des voies détournées pour recevoir ses lettres ou pour les expédier. 11 était enfermé dans un cercle de fer. La guerre était flagrante, l'irritation était au comble. Dans tous les cercles, on ne parlait plus d'autre chose ; et ]^ protestation s'etForçant de s'élever àla hauteur croissante de la persécution, le même nom faisait éclater partout les mêmes orages, dès que les partis" se trouvaient en présence l'un de l'autre.
Tout cet effort de haine échouait devant une forteresse jusqu'ici inexpugnable: c'était lunanimité du clergé poitevin serré autour de son Evêque. Le lendemain même de la publication de la dépêche Thouvenel, les prêtres avaient écrit cette adresse à leur chef : « Pour nous, Monseigneur, qui savons avec quel courage, avec quelle vigueur, mais en même temps avec quel respect des droits de tous, vous n'avez cessé de combattre pour l'Eglise de Jésus-Christ et pour son Vicaire, nous avons souffert avec vous en silence. Admirant la tranquillité et la sérénité dont vous jouissez au milieu de tant d'attaques, nous nous sommes efforcés d'imiter votre calme et votre patience. Mais aujourd'hui, en présence du retentissement et de limmense • publicité donnés à une incrimination si gratuite, nous ne pouvons plus nous taire, et nous croyons de notre devoir d'y opposer cette protestation. Des injustices de cette nature, Monseigneur, ne feront que resserrer
les liens déjà forts qui nous unissent à votre personne et à votre enseignement. »
C'était à désespérer d'entamer une masse aussi compacte que celle-là. Cependant, quelques semaines après, à la fin de février, l'ennemi crut y avoir pratiqué une brèche. Un prêtre mécontent essaya de tirer parti de ces hostilités, enpubliant, dans le journal delà Préfecture, une lettre de plaintes contre l'administration ecclésiatique. C'était un pauvre vieillard, tristement influencé, et l'on ne sentait que trop la main qui le poussait. Une note communiquée par les vicaires généraux fit justice de son autorité et de ses allégations. Une lettre collective d|j clergé de la ville les frappa d'une réprobation énergique. Mais le scandale était donné : le Constitutionnel en délecta ses lecteurs ; d'autres journaux firent de même. Toute arme était bonne contre un ennemi redouté, et on l'agréait de toute main.
Mgr Pie contemplait ce soulèvement des passions avec la tristesse tranquille dont témoignent ces lignes de la lettre déjà citée : « Dans chacune de ces circonstances, je me suis montré, Monsieur le Ministre, plus occupé d'éteindre que d'exciter les passions. Connaissant les mesures prescrites par l'autorité supérieure, j'ai supplié de s'abstenir de tout rapport avec moi les personnes que je savais tentées d'y contrevenir. Sensible aux marques de sympathie, aux témoignages de confiance etd'afiection que cet état de choses m'attire journellement, si j'éprouve une impression pénible, c'est beaucoup moins pour moi que pour l'honneur du gouvernement et pour la dignité de ceux qui le servent. Aussi ma pensée n est-elle point de blâmer la mesure ni de m'en plaindre. A ne considérer que ma personne, je m'en féliciterais plutôt, à certains égards. »
Tout en tenant tête à l'orage, l'Évêque cependant
souffrait dans le fond de son cœur. Une s'en plaignait pas aux hommes, mais il en parlait à Dieu ; et, à la fin de ses lettres on trouve, par exemple, des lignes comme celles-ci : « Voici Pâques ! Je ne connais plus de consolation, pour moi et ceux que j'aime, que dans la fréquentation de ce festin pascal. Cet Alléluia est la seule joie qui nous reste ».
La plus vive de ses souffrances était de voir ses amis frappés àcause de lui. M. Gay avait été précédemment invité par MgrLevel, curé deSaint-Louis-des-Français, àprêcherlecarêmeàRome,dans cette église qui, comme on sait, dépend de notre gouvernement. Mais, au dernier moment, lorsque le prédicateur attendait à Paris le moment de se mettre en route^ un télégramme lui arriva contremandant son départ. M. delà Vallette, ambassadeur à Rome, « n'acceptait point, disait-il, qu'un vicaii^e général deTEvêque qui avait osé insulter l'Empereur montât dans la chaire de Saint-Louis-des-Français». On eut beau essayer de lui faire comprendre que le prédicateur désigné était l'homme le plus étranger à la politique militante, et qu'en particulier il l'était absolument à l'affaire du Mandement de Poitiers. Le nouveau nonce, Mgr Chigi, lui représenta vainement quelle singulière ingérence c'était que l'intervention d'un ambassadeur laïque dans le choix des prédicateurs de Carême. « Que voulez- vous ? répondit M. de la Vallette, le nom de l'Évêque de Poitiers sonne si mal aux oreilles, et M. l'abbé Gay lui touche de si près ! Ce droit du gouvernement est peut-être ridicule, mais c'est un droit, j'en use. » 11 fallut se soumettre .
L'Évêque de Poitiers s'en montra beaucoup plus centriste que son ami, et tout de suite sa délicatesse chercha quelque moyen de l'en dédommager. L'année était solennelle. Une grande réunion d'évêques était convoquée à Rome de tout l'univers catholique, à
roccasion de la prochaine canonisation des martyrs japonais, mais, en réalité, pour y porter à Pie IX lappui de leur sympathique unanimité. On attendait du Pape, en cette circonstance, une très décisive déclaration de principes. Mgr Pie y était appelé personnellement par le désir du Saint-Père, parles instances du Nonce, celles des cardinaux, celles de ses collègues. Mais quitter Poitiers, à cette heure qui était celle d'une bataille engagée contre lui, n'était-ce pas déserter le poste, et faire le jeu de l'ennemi? Il offrit à M. Gay d'aller à Rome à sa place, en le donnant pour guide à l'évêque de T aile, MgrBertaud, un de ses meilleurs amis, qui, après vingt ans d'épiscopat, se décidait enfin à accomplir ce pèlerinage pour la première fois. « Vous connaissez Rome, lui dit-il, il ne sera pas inutile que vous expliquiez Rome à l'évêque de Tulle, et l'évêque de Tulle à Rome. » Puis, il lui insinua que, le chargeant de le représenter, comme membre de son Chapitre, etlui confiant à ce titre sa seconde Relation au Pape, il regardait comme une dette de se charger des frais de voyage et de séjour. Cette offre cachait l'intention d'indemniser le prédicateur évincé de Saint- Louis du sacrifice et de l'affront que lui avait valu l'infortune d'être son vicaire général. C'était bien là le cœur de Mgr Pie.
Il ne dissimula pas toutefois à M. Gay qu'il lui eu coûtait de laisser s'éloigner un ami dont « la présence lui aurait été un adoucissement, dans un moment de peine ». — « Je vous remercie, répondit M. l'abbé Gay encore à Paris, d'avoir compris que vous être agréable et bon à quelque chose m'était beaucoup plus doux que d'aller à Rome, même en de si solennelles circonstances. La meilleure de mes joies serait de voir la délivrance des soucis où vous êtes. Mais Dieu soit béni de tout ! Souffrir pour Notre-Seigneur, c'est mieux le servir encore que de travailler pour sa
cause, même alors qu'on y travaille comme vous. »
Le délégué partit, emportant pour Pie IX une belle lettre latine datée du 13 mai. L'Évéque j disait son regret de ne pouvoir aller lui-même visiter et consoler Pie TX dans ses malheurs, l'écouter, l'admirer, déposer ses humbles et pieux baisers sur ses pieds et ses mains. Ces regrets lui seraient d'ailleurs exposés en détail, et tousses sentiments fidèlement présentés par le Vicaire général, duquel il disait la parole de l'Âpôtre : « Daignez le recevoir comme le fils de mon cœur, et chargez-le avec confiance de tout ce que vous voudrez me mander à moi-même ».
Pie IX ne mit point de retard à répondre à son cher Fils ; et, le 9juin, dans la semaine même de la première audience accordée à M. Gay, un Bref était expédié à l'Évêque de Poitiers dont il excusait l'absence, et dont il bénissait les travaux et les souffrances pour le service de l'Eglise.
Ce fut pour Rome une déception de ne pas voir cet homme illustre. On le cherchait, son nom était sur les lèvres de tous, amis et ennemis. « Dans le défilé des évêques français, je ne vois point Mgr Pie, écrivait, le 30 mai, la correspondance du Temps. Est-ce qu'il ne serait pas de la fête ? Les patriotes romains lui en veulent spécialement. »
L'Evêque était à Rome autant qu'il pouvait l'être. Il y était par l'amitié, avec l'Évêque de Tulle, duquel il écrivait: « Vous savez à quel point j'ai le cœur engagé dans tout ce qui se rapporte à ce bien-aimé Frère. Il amasse à Rome un immense trésor dont nous profiterons ». Il était encore à Rome par l'intérêt qu'il prenait aux manifestations doctrinales qui s'y produisaient. Le P*" juin, M. l'abbé Gay lui apprit que le Saint- Père avait fait rédiger soixante et une propositions qui formulaient à peu près toutes les erreurs modernes . Il les avait fait ensuite examiner et noter
par des théologiens romains ; après quoi elles avaient été communiquées par écrit à tous les évêques présents, parle cardinal Caterini, préfet de la Congrégation du Concile. Les évêques, tivant trois mois, devaient donner leur avis sur ces propositions, sur l'opportunité de leur condamnation, enfin sur les additions que l'on pourrait y faire. M. Tabbé Gay en écrivit ces lignes à l'Évêque de Poitiers : « C'est une immense grâce que Dieu va faire là aux âmes par la sainte Eglise, et l'on ne saurait assez le bénir de donner ainsi le secours, et un tel secours, au temps opportun. Je compte voir le cardinal Caterini, et lui demander de me confier pour vous ces précieuses pages. »
C'était, encore une fois, le Syllabus qui s'élaborait et qui déjà apparaissait sous une première forme. On s'aperçut aussitôt que «l'affaire néanmoins n'irait pas toute seule ». Dès le lendemain on apprenait que « plusieurs évêques s'alarmaient de cette qualification si précise infligée à des doctrines qui, disaient-ils, sont professées par presque tous les pouvoirs publics contemporains ». Mgr d'Orléans, préoccupé de l'effet qu'aurait un acte si hardi sur les esprits de son siècle, préparait sur ce sujet des observations à soumettre au Pape parTintermédiairedu cardinal Antonelli. D'autres évêques, d'accord sur l'excellence du fond, attendaient qu'une Encyclique en reliât les diverses parties par un exposé d'ensemble. On les assura que ce désir aurait sa satisfaction.
L'Encyclique annoncée fut préparée de loin par une Allocution pontificale, adressée, le 9juin, aux trois cent quarante évêques venus de toute la chrétienté, et de laquelle on écrivait à Mgr Pie : « Les erreurs du naturalisme social et philosophique y sont exposées et frappées. Le Pape a parlé en docteur de l'Eglise. C'est d'ailleurs une prise de possession de son infaillibilité personnelle, car il déclare profiter de cette nombreuse réu-
nion d'évêques pour prononcer que toutes les doctrines perverses qu'il a énumérées sont de tout point contraires à la foi et à la raison ; et, comme telles, il les condamne, sans dire un mot de consultation préalable ou d' adhésion subséquente.,. Vous serez très consolé de ceci, car il est sûr qu'en étudiant cette pièce, on peut en tirer pour les peuples des enseignements fort nets et très opportuns. Vous y trouverez aisément la matière d'une très belle Instruction synodale. »
Tel était bien eneffetle projet de Mgr Pie. « Je m'expliquerai, répondit-il, sur cette déclaration de principes; mais j'aime mieux n'avoir à m' expliquer que de loin, et ne pas subir en face les dires des opposants, dires qui sont, à mes yeux, une démonstration absolue de la nécessité de la chose. » Sa modération habituelle ajoutait tout de suite : «Sans doute il faut de la mesure dans l'expression; il faut généraliser assez la chose pour ne pas rendre les situations impossibles aux hommes publics de bonne volonté. Mais si les vrais principes ne sont pas établis, si les thèses qui méritent la censure sont, non seulement impunies, mais encouragées comme des vérités de circonstance et de nécessité, la logique du naturalisme révolutionnaire emportera la forteresse un de ces matins. »
Enfin il écrit le lendemain : « Qu'il est heureux que le Pape ait tranché, de sa souveraine autorité, les points principaux de la question soumise aux évêques, par son i^rojet de propositions. Oui, vraiment, je ferai de cela une synodale. J'en dirai les principales choses durant la retraite, et je rédigerai ensuite. Ce sera le moyen de faire la lumière dans l'esprit de bien du monde. »
L'Adresse des évêques, en réponse à l'allocution du Saint-Père, avait tenu l'Évêque de Poitiers également très attentif. L'histoire de sa rédaction, pleine de péripéties, lui avait relevé la disposition diverse des esprits, et montré le conflit d'action et d'influence qui
devait plus tard se reproduire plus ardent dans une plus grande assemblée. Sa correspondance sur le sujet de cette réponse est pleine de sag-es observations que terminent ces mots : « Que n'avait-on là. dans cette commission, le cardinal Corsi ou le cardinal Pecci! »
En somme, Mgr Pie bénissait la Providence qui l'avait laissé en France, loin du tumulte des camps, ainsi qu'il l'écrivait à ses amis de Rome : « Je suis heureux que le Pape dise que j'ai bien fait de rester. Je crois que j'ai obéi à un vouloir divin, en n'allant pas à Rome. J'avais parfaitement le sentiment de la situation que vous m'exprimez. Je comprenais qu'en face du débordement du torrent libéral, les impatients de l'autre plage voudraient me prendre pour barrage. » Or, l'Évêque expliquait qu'à Rome toute individualité doit disparaître devant une grande, une unique personnalité; et il se refusait au rôle de chef de parti, là où il ne peut y avoir d'autre chef que le Pape.
S'il fallait se résigner à ne pas voir l'Evêque «de Poitiers à Rome, on ne se résignait point en France à ne pas l'entendre. « Pends-toi, brave Grillon : on a vaincu à Rome, et tu n'y étais pas, lui écrivait, le 2 juillet, Mgr de Ségur. Ferez- vous quelque mandement ou instruction ecclésiastique à ce sujet? J'aurais bien d'autres choses à vous dire; mais je n'ai que le temps daimer le bon Dieu, au milieu de ce tourbillon parisien... »
L'Evêque de Poitiers avait parlé, en effet. Il avait parlé une première fois dans sa cathédrale, le jour de la Pentecôte, sur la solennité célébrée à Rome ce même jour. «En ce moment, avait-il dit, les yeux de la chrétienté sont attachés sur Rome. Heureux ceux qui ont pu s'y rendre ! Glorifier les martyrs du Japon, les crucifiés de Nangazaki, oui; mais se presser autour du successeur de Celui qui est mort, lui aussi, sur une
croix, et qui a laissé après lui la croix en permanence sur la colline qu'habitent ses héritiers , quelle faveur et quelle gloire! »
L'Evêque avait ensuite paraphrasé le Psaume Exurgat Deus, et nulle analyse ne vaudrait celle qu'il eu donne lui-même, dans une lettre : « Quel spectacle que celui de l'Europe en ce moment ! Garibaldi dans son île me semblait, au cours de mon homélie delà Pentecôte, cette bête-féroce qui a les pieds dans les roseaux et que le Psalmiste demande ù Dieu de museler : Increpa feras arundinis. Et toute la faction mazzinienne n'estelle pas cette banJe de taureaux déchaînés, qui a beau jeu au milieu des représentants avachis de nos populations : congregatio taurorum in vaccis popidprum! Et ce sont ces gens-là qui ont entrepris de se substituer à tout ce qu'il y a de plus pur et de plus éprouve au creuset divin : ut exclitdant eos qui prohati sunt auro et argenio! Tout ce Psaume est délicieux à lire en ce moment. Le Si dormiatis inter medios cleros, dùm'discernit cœlestisreges super eam, me charmait, à l'heure où je le commentais. Ce déploiement d'or et d'argent sur les ailes des colombes, c'est-à-dire siu* les vêtements sacrés des pontifes du Dieu vivant, à l'heure des plus grands périls de l'Eglise, cette sécurité fondée sur ce que le Roi d'en haut fait le discernement des rois d'ici-bas^ et se prononce pour Elle, etc.. Vous comprenez tout ce qu'on peut tirer de ce commentaire ! »
L'Évêque avait encore parlé une seconde fois, lors de la retraite de ses prêtres, dans le mois de juillet, et toujours sur le sujet de « la grande page que Dieu venait d'écrire dans les fastes de l'Eglise », comme il s'exprimait. Il n'avait pas vu personnellement ces fêtes, ni pris part à cette assemblée; mais Pie IX avait dit de lui que « si son corps était en France, son cœur était à Rome »;et en conséquence il lui avait envoyé la grande
médaille d'argent qui devait être distribuée, comme jetou de présence, aux seuls membres de l'Episcopat venusàcetteréunion. Mgr Pie avouait en sentir très vivement le prix.
Cependant la Révolution italienne, après un arrêt de deuxmois, durant rassemblée des évêques à Rome, reprenait aujourd'hui sa marche accélérée. Une lettre de TEmpereur des Français, écrite, le 20 mai, à M. Thouvenel, préparait l'abandon de Rome par les troupes françaises; un mouvement de Garibaldi, dans la Sicile et la Calabre, tendait à l'occupation plus ou moins prochaine de la Ville des papes par les mazziniens. Pendant que les Tuileries hésitaient à seconder une levée de boucliers, qui allait au renversement de toutes les monarchies, Mgr Pie, penché sur l'évangile du dimanche duquel il datait sa lettre, IX^ après la Pentecôte, 10 août 1862, le commentait ainsi à l'Abbé de Solesmes : « Il y a eu hier conseil des ministres et des membres du Conseil privé, sous la présidence du chef. On pourrait encore sauver la France en sauvant l'Eglise : les occasions de résipiscence et de réparation sont offertes à ces hommes jusqu'à la fin : q^uoniam si cognovisses et tu in liàc die tvà quœ ad pacem tibi. . .! Jamais cet évangile n'a été récité en conjoncture plus opportune. C'est un grand mystère de salut, Hélas ! nonobstant ce quart d'heure d'intelligence, où les yeux semblent s'ouvrir du moins devant le danger, je crains que cet évangile ne soit trop vraijusqu'àla fin, et qu'il faille dire encore : nimc auteni abscondita sunt ah oculis tiiis. On ne fera rien d'assez décisif pour abattre les méchants et pour reprendre position comme il faudrait. Ah ! comme il faut qu'à cette heure « les « oreilles de la miséricorde s'ouvrent largement pour « qu'elles prévalent sur nos iniquités » . C'était l'oraison de l'office de ce jour.
Mgr Pie ne se confiait donc plus aux princes; mais
il regardait faire Dieu, dont il admirait le doigt posé sur cette pyramide de la Papauté. « Quel miracle, écrivait-il, le 3 septembre, quel miracle que la permanence de la Papauté temporelle au milieu de ces convulsions ! Comme il est clair que ce n'est point facile d'enlever cette pierre angulaire du monde européen 1 Comme il devient de plus en plus évident qu'elle ne pourra être arrachée que dans une nuit de tempête, et qu elle sera forcément replacée après l'orage! Mais l'orage viendra ; je ne puis me persuader le contraire. Rome et l'Italie ont besoin de constater une fois de plus ce qu'elles sont sans le Pape. »
Et puis il s'adressait à la Mère de Dieu. Le 12 septembre, il s'en fut à un de ses sanctuaires , à Notre-Dame du Chêne-Rond, dans la paroisse Vendéenne du Puy-Saint-Bonnet, pour y consacrer une chapelle à Marie. Cette chapelle s'élève sur un monticule d'où le regard peut compter jusqu'à.cinquante clochers des paroisses du Bocage. L'Evêque parla de ces hauteurs, et ce nom de Notre-Dame- du-Chêne lui rappelant le chêne de Béthel où Rebecca avait inhumé sa nourrice et qu'elle avait nommé pour cela « le chêne des pleurs », il dépeignit le deuil de l'Eglise persécutée et haïe des méchants: «Ah! dit-il, si nous considérons le monde à cette heure, le deuil et les larmes ne seraient que trop de saison. On nous dit, ô Vierge sainte, que sur cette montagne des Alpes où vous apparûtes à de jeunes bergers, vos joues parurent ruisselantes de pleurs. Et aujourd'hui, en regard de tous les malheurs, de tous les périls, de toutes les appréhensions de l'Eglise, vous pourriez en effet nous dire, comme cette femme de l'ancien Israël: « Pourquoi m'appelez-vous Noémi, ce qui veut dire belle et heureuse ? non, ne m'appelez plus ainsi; mais appelez-moi Mara^ parce que le Tout- Puissant m'a remplie d'amertume ».
L'Evèque iDorla les mêmes pensées et des prières semblables, quelques jours après, 12 octobre, à la consécration de lautel principal de sa cathédrale, dédiée à lapôtre saint Pierre. Après avoir expliqué, d'après un vitrail de la baie absidiale, le crucifiement du Prince des apôtres, il terminait ainsi : « Au bas de cette splendide image, on voit avec attendrissement un prince et une princesse, dans leur costume royal, ayant derrière eux une foule de fidèles, présentant le diadème, et ajustant, pour ainsi dire, la tiare à cette tête sanglante et renversée: expression magnifique des destinées de cette Papauté, qui, à l'heure même où elle était sur le chevalet dans la personne de Pierre, voyait déjà s'avancer vers elle le bandeau destiné à son front.
« Ah ! mes frères, le crucifiement de Pierre n'estil pas redevenu pour nous un fait contemporain? Que le dernier signal soit donné, et les sbires se mettront à l'œuvre... Pour nous, ô Seigneur Jésus, ô Christ Roi, notre choix est fait. Toujours nous serons du côté de ces preux illustres, de ces chrétiens pieux qui supportent de leurs mains la couronne de votre ^'icaire terrestre , et qui, aidés de votre secours divin, la maintiennent sur son chef, à Theure où la loi commune de la gravitation l'aurait fait tomber à terre. »
La cathédrale où l'Evêque tenait ce discours, était elle-même un témoin de l'hostilité gouvernementale. L'Etat avait suspendu l'allocation promise pour la restauration du portail occidental ; et l'Evêque disait en cette même journée : « Si des travaux, dont nous n'avions pas pris l'initiative, demeurent interrompus depuis bientôt dix ans, si la principale entrée du temple semble condamnée à demeurer inaccessible, nous n'avons point à porter la responsabilité de cet état de choses. Pour nous y résigner, nous nous sou-
viendrions, au besoin, que, dans le cœur de l'Evêquo, l'amour des murailles doit céder devant d'autres amours, et que l'Eglise de Dieu ne consiste pas tout entière dans les toits et dans les édifices. Nous ne mériterons point le blâme que saint Hilaire a adressé à quelques-uns de ses contemporains: Malè enim vos pariêium amor cejjit; malè Ecclesiam Dei in iectis œdificiisque veneramini; malè suh his pacis nomrn ingeriiis. »
L'Evêque pouvait donc écrire à un de ses amis : « Priez pour moi qui ressemble à un homme qui est toujours au lendemain et toujours à la veille de quelque bataille. » En effet, il y avait peu de jours qui ne lui apportassent quelque nouvelle vexation du gouvernement. Partout où le conduisait sa visite pastorale, ordre était donné aux autorités d'éviter sa rencontre ; et quand on avait ainsi consigné quelques fonctionnaires malheureux de leur rôle, on chantait, dans les journaux, que les populations s'éloignaient du rebelle. Niort, par exemple, avait eu beau l'entourer des démonstrations les plu s enthousiastes , on n'en lisait pas moins, le lendemain, dans lo Journal de la Vienne, (i\\xe « la cérémonie s'étaitpassée dans l'isolement, la ville ayant voulu infliger àl'Évêqueunejuste leçon ». ACharroux, une foule immense s'étant portée à une fête présidée par l'Évêque, le parquet dépité avait ouvert une enquête à propos d'arcs de triomphe ornés séditieusement de lys de jardins et de drapeaux fleurdelisés, sans vouloir se souvenir que, trois ans auparavant, toutes les autorités administratives, judiciaires, municipales, avaient participé à des fêtes pareilles, parées des mêmes emblèmes. Enfin, lorsqu'en septembre et octobre l'Évêque reparut dans les Deux-Sèvres, il y trouva les voies gardées par la police. Des ordres préfectoraux enjoignaient à chaque maire « d'interdire dans sa commune toute démons
tration sur les pas de l'Evêque, en dehors des lieux consacrés au culte, avec injonction de publier cet arrêté immédiatement dans la forme indiquée, puis d'informer la préfecture de son exécution ». Un peu après, arrivaient de pareilles instructions aux juges de paix, de la part du procureur impérial. C'est entre ces feux croisés d'interdictions que l'Evêque devait passer parmi des populations qu'on voulait terrifier et rendre silencieuses.
Ecoutons-le lui-même nous peindre cet état de siège : « Chaque matin, M. le commissaire central de la ville de Niort, avec un de ses assesseurs, arrivait, avant rÉvêque, dans la paroisse visitée. Le brigadier de gendarmerie avec un ou deux de ses hommes l'avait précédé. Comme la journée épiscopale comprenait ordinairement deux stations, ces mêmes agents de la surveillance publique avaient une seconde vacation dans l'après-midi. Le soir, ils rentraient, les uns à Niort, les autres au chef-lieu de la brigade pour y faire leurs rapports ; puis le lendemain ramenait pour eux la même tâche laborieuse. »
L'Evêque aurait voulu leur épargner cette peine, en arrêtant lui-même toute démonstration. Il avait fait savoir qu'il descendrait habituellement soit à l'église, soit au presbytère, ordinairement contigu à l'église,, afin d'éviter tout cortège; mais le sentiment public faisait irruption par-dessus ces défenses. « Nulle manifestation ne pouvant se produire sans l'autorisation, expresse et écrite du maire », le maire autorisait. S'il en était autrement, )a population accourait, improvisant un triomphe. Là où la voie pubhque était interdite, on en créait une autre, pour la circonstance, sur lesdomaines privés, que l'on ornait de banderoles, de guirlandes et de fleurs. De là des colères administratives, des menaces, des violences, des interrogatoires qui ne faisaient que constater entre les autorités muni-
cipales et religieuses l'entente que resserrait encore la persécution supportée en commun.
On avait plusieurs fois arrêté, à l'entrée des bourgs, le cortège religieux qui, des paroisses voisines, se rendait à l'église où devait se donner la confirmation. Plusieurs procès-verbaux avaient été dressés à Bernegoue, àPrahecq, à Thénezay, à la Ferrière, au Fuy- Saint-Bonnet, à Saint- Aubin -Baubigné, au Bourdet, à Sanxais,à Fors, àCoulon, à Thorigny, à Granzay, à Frontenay-Rohan, à Arçay, à Saint-Symphorien. Ailleurs encore, les curés étaient cités à la barre des juges de paix, interrogés, condamnés à de minimes amendes, heureux de payer à si bas prix l'honneur de rendre témoignage de leur admiration pour leur premier chef, et de leur désaffection pour le régime malhabile qui se discréditait par cette petite guerre. Des instituteurs primaires étaient révoqués, des maires et adjoints étaient destitués, des magistrats déplacés, quelquesuns pour le seul crime d'avoir accepté de diner à la même table que l'Evêque. On ne dissimulait pas qu'en définitive on n'en voulait qu'à lui. Telles paroles de lui proférées dans ces innocentes chaires de village devenaient suspectes d'allusions politiques hostiles. La perspicacité du gendarme, du garde champêtre en découvrait à chaque mot ; et il n'y avait pas de magistrat subalterne qui ne se crût visé par quelque trait de l'Écriture décoché, croyait-il, à l'adresse du Pilate ou de IHérode du lieu. Un jour lÉvêques'étant permis d'avancer « qu'il est des circonstances où le chrétien doit avoir le courage de sa foi jusqu'à la résistance », rapport avait été fait au parquet de Niort de ces propos attentatoires à l'autorité de M. le préfet et de M. le maire. Lesparoles des curés étaient de même épiées, interprétées, rapportées, et devenaient justiciables de l'exégèse ingénieuse des puissances locales. Condamnés souvent en première instance, les prêtres en rappelaient, jus-
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qu'à ce qu'ils eussent épuisé tous les degrés de juridiction et porté leur affaire jusqu'à la cour de cassation. Ils s'en trouvèrent bien ; car, le 25 juin 1863, cette cour stiprême prononça « qu'il y avait eu excès de pouvoir dans l'arrêté des maires, violation de la loi, et qu'en conséquence le jugement devait être tenu pour nul et de nul elFet ».
C'est ce que l'Evêque de Poitiers racontait et expliquait dans une longue et ferme lettre à M. dePersigny, le 18 décembre 1862. Comme on accusait le clergé d'engager les peuples dans l'opposition : « Pour moi, Monsieur le Comte, lid répond Mgr Pie, je connais assez ce peuple pour vous dire qtiela franchise de ses allures ne se prête pas aux arrière-pensées. La religion est pour lui la religion, et rien autre chose : c'est le premier représentant delà religion dans le diocèse que veulent honorer ainsi ces habitants paisibles... ^'ous ne les en empêcherez pas par vos mesures d'intimiduion. Les sentiments qu'on entreprendde comprimer par de pareils moyens prennent une force nouvelle, et, im jour ou l'autre, rien ne peut en arrêter l'explosion. »
Mais ce n'était rien encore, et la grande journée fut celle où l'on put déchaîner contre l'Évêque le rire immonde et impie des libertins de France.
La découverte fortuite, faite en 1856, d'im précieux reliquaire ayant appartenu n l'abbaye carlovingienue de Saint- Sauveur de Charroux, avait remis en honneur plusieurs rehques insignes, que Ion réintégra parmi des solennités auxquelles avaient concouru les autorités de cette petite ville. Ce ne fut que six ans après, 1862, que le maire de Charroux, s'étant adressé au gouvernement pour l'intéresser en faveiu' dune église riche de si pieux souvenirs, éveilla l'attention des hommes du pouvoir sur le sujet de ces reliques. Ils en remarquèrent une dont la nature les fit aussitôt éclater en des rires qui , des bureaux du ministère
et des petits soupers de Compiègne, passèrent dans toute la presse libertine et voltairienne, non seulement de France, mais de Belgique, d'Angleterre, d'Allemagne et de Russie. L'Évêque aurait-il pu prévenir ces clameurs obscènes et impies, en donnant moins d'éclat à cette réintégration collective de trésors qui ne pouvaient pas être tous également présentés à la délicatesse d'un âge comme le nôtre? On a pu le croire, jusque dans le cercle des meilleurs amis de Mgr Pie. Quoiqu'il en soit, ce fut pour les esprits forts de la Vienne et des Deux-Sèvres une inappréciable occasion de discréditer TÉvêque, en remuant autour de son nom, et du plus saint des noms^ le bourbier d'injures dont le scandale passa de la presse locale dans les journaux de Paris.
Mgr Pie en souffrit, moins pour son propre lionneiu* que pour celui de Jésus-Christ, outragé par ces blasphèmes. Réunissant ses -prêtres, dans une conférence, urbaine, au mois de janvier 1863, il les prit à témoin de ces ignominies : « Vous les avez entendus, dit -il, ces prétendus champions de la morale publique. Leur succès a été complet. Grâce à eux, un nom devant lequel tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers, a été mêlé, durant plusieurs jours, auxplus indignes propos. Que le divin Sauveur soit leur avocat auprès de son Père ! Aussi bien, est-ce moins par la volonté de l'offenser que dans l'espérance de complaire à d'autres et d'y trouver leur propre profit, qu'ils ont commis cette mauvaise action. Seigneur, mon Dieu! votre clémence ne sera quejustice.Lapassion principale qui a guidé ces hommes n'était pas celle de l'impiété, et ils n'ont pas tant voulu outrager votre saint Enfant Jésus que jeter le discrédit et le ridicule sur son ministre. Ayez égard à cela, et qu'aucun d'eux et des leurs ne porte la peine de cette iniquité, ni dans ce monde ni dans l'autre ! . . . »
Il ne restera qu une chose de cette ignoble affaire, c'est cette clémente prière de l'Évêque de Poitiers. Il en resta, de plus, ce jugement qu'en portait Mgr Guibert, archevêque de Tours : « Monseigneur, je viens délire votre allocution. Je ne connaissais pas tous les détails de cette affaire, et je ne pouvais m'expliquer tout le bruit qui s'est fait à cette occasion. Il est évident que c'est vous qu'on voulait atteindre par ces misérables manoeuvres. On a peine à concevoir une si profonde méchanceté et tant de bassesse dans ceux qui se sont faits les instruments de ce scandale. Ils ont pu réussir auprès de quelques esprits pervers ou légers ; mais ils n'auront inspiré que le dégoût aux hommes graves et sensés.
«Votre écrit est décisif, plein de sincérité, de sagesse et de modération. Votre charité devrait couvrir de confusion les coupables. Ces gens-là devraient bien voir que, loin d'atteindre votre caractère, ils vous fournissent l'occasion de le relever et de l'honorer davantage.... »
On ne désarma pas pour cela au ministère. On se lasse à citer les objurgations qui arrivaient de ce côté à l'Évêque de Poitiers. Disons seulement qu'en novembre une nouvelle lettre de M. de Persigny, adressée cette fois à Mgr de Bordeaux, s'emporta plus fort que jamais contre ce « parti d'évêques qui ont l'imprudence d'opposer le Pape à l'Empereur, l'Église à l'État, et qui jouent ainsi le jeu le plus dangereux pour l'Église... » Comme l'Évêque de Poitiers, visé particuUèrement dans cette lettre, avait cru pouvoir lui en demander compte et se défendre, le ministre le traita de prélat turbulent, « qui ne se sert de ses talents que pour troubler des populations paisibles, manquer à toute convenance comme à toute vérité envers la personne de l'Empereur, et offrir dans l'Église un spectacle affligeant dont on voudrait pouvoir détourner les yeux ».
Ajoutons qu'ici encore, en défendant sa propre cause, Mg-r Pie n'oublia pas de défendre celle du Pape. Il venait de recevoir sur ce sujet une nouvelle brochure de M. Eugène Rendu : La souveraineté pontificale et V Italie. Il la jugea de cette sorte, dans sa réponse au ministre : « Toute cette étude, dit-il, brillante de style et d'érudition, porte sur une idée fixe et sur deux ou trois méprises dont quelques traits de plume auraient facilement raison, si mon cœur^ engagé de cecôté par une vieille et incorrigible tendresse, ne me commandait de laisser le soin de cette réfutation à d'autres». En elFet^ en rendant public leur dissentiment, l'Evêque avait voulu rendre publique leur amitié, comme il l'écrivit à l'auteur lui-même. Ce fut entre eux un nouveau sujet de correspondance, où le respect, la cordialité, la confiance, servis par la plus délicate distinction de lang-age, se retrouvèrent comme toujours à la première place.
En somme, ce qui manquait à beaucoup de catholiques, ce n'était pas de s'aimer, c'était de s'entendre. Concitoyens d'une même cité qu'il fallait défendre contre l'ennemi commun, ils se frappaient et se blessaient les uns les autres de leurs armes, parce que la nuit existait dans les esprits et qu'ils combattaient dans l'ombre. Mgr Pie appelait donc le lever d'une grande lumière. Il s'écriait : « Que l'Église est forte, mon ami ! Elle seule a la puissance d'enrayer la dislocation universelle. Ce qui l'a attaquée se disloquera, se disloque à vue d'œil. Quel malheur que les honnêtes gens n'aient pas plus de doctrine, et que leur avènement futur aux aifaires soit à peine plus rassurant que la puissance des mauvais ! Mais Dieu peut faire des miracles. »