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CHAPITRE VII

L'aXTIGHRISTIANISME. — NOTRE-DAME d'aQUITAINE. — CON- DAMNATION DU LIVRE DE LA W£ D£ /ÊSL'S. — LE CONGRÈS DE MALINES. — LE LIBÉRALISME CATHOLIQUE. — CORRESPON- DANCE AVEC ROME. — COURONNEMENT DE NOTRE-DAME-LA- GRANDE. — INVITATIONS A LA VÉRITÉ ET A LA PAIX. — LA TROISIÈME SYNODALE SUR LE SATURALISME.

L'heure des grandes déclarations pontificales était imminente. La tâche de Mgr Pie fut désormais de disposer les âmes à les recevoir. 11 commença par en faire sentir la nécessité, en montrant le mensonge triomphant dans les esprits, tandis que l'iniquité triomphait dans les conseils des gouvernements.

Autrefois saint Hilaire, en face de l'arianisme, avait donné le nom collectif d'Antéchrist à toute l'opposition de l'impiété de son temps : c'est le nom que son successeur adopta, après lui, pour désigner la coahtion du mal et de l'erreur de nos jours. Il ouvrit le Carême de 1863, dans sa cathédrale, par le commentaire d'un passage de ce saint Docteur sur ce texte de saint Jean : « Il y a beaucoup d antéchrists », c'est-à-dire d'ennemis de Jésus-Christ. Sous ce nom, il fait comparaître tour à tour l'an-

tichristianisme philosophique , politique , moral et social, avec lesquels son épiscopat est aux prises, depuis le commencement. Après rantichristianisme le plus radical, celui qui nie le Père, « en substituant à la réalité de Dieu des abstractions et des rêves qui flottent entre l'athéisme et le panthéisme », il dénonce l'antichristianisme proprement dit, celui qui nie Jésus-Christ, Fils de Dieu et Dieu comme le Père. Puis il dit : « Antéchrist aussi celui qui nie le miracle ; — antéchrist celui qui nie la révélation divine des Écritures ; — antéchrist celui qui nie la divine institution de l'Eglise ; — antéchrist celui qui nie la suprême et indéfectible autorité de Pierre : — antéchrist celui qui nie ou qui déprime le sacerdoce chrétien ; — antéchrist celiu qui nie la supériorité des temps et des pays chrétiens sur les pays infidèles, ou qui dit que le sceptre du Christ, doux et bienfaisant aux âmes, peut-être même aux familles, est mauvais et inacceptable pour les cités et les empires ». — A chacune de ces dénonciations, l'Evêque donnait pour conclusion cette parole d'Hilaire : « iinum moneo ; cavetc antechristum. Je vous en avertis, gardez-vous de l'antéchrist ». Son dernier mot était un appel au seul vrai Christ, au Roi Jésus, dont il saluait d'avance la victoire certaine et le règne final.

Deux discours prononcés à Bordeaux, le 19 et le 20 mai 1863, étaient remplis par les mêmes préoccupations. C'était au sein de grandes solennités célébrées en l'honneur de Notre-Dame d'Aquitaine, dont on inaugurait une magnifique statue, dressée sur une hauteur dominant la ville entière. Le métropolitain avait appelé à ces fêtes les évêques de Beauvais, d'Agen,d'Angoulême etdeBelley.Mgr Pie commença par s'excuser de ne pouvoir apporter dans la chaire les sentiments de joie commandés par cette journée. Il avait le « cœur oppressé par mille sujets d'alarmes ».

Paraphrasant de nouveau, comme il savait le faire, l'antienne Sancta Maria, succurre miseris, il exposa à Marie nos misères présentes, et montra oii étaient les véritables Misérables, selon le titre d'un roman qui faisait alors quelque bruit. 11 gourmanda la désolante pusillanimité des esprits, en notre temps '.juva 'pusillanimes. Il déplora qu'il n'}" eût plus aujourd'hui de vrai peuple de Dieu : ora pro populo ; et, s'élevant contre les nations apostates dont parle le prophète : « Le but de la Révolution, dit-il, c'est l'anéantissement du christianisme public, le renversement de Torthodoxie sociale. Détruire les derniers restes de l'antique édifice de l'Europe chrétienne , et, afin que la démolition soit définitive, abattre la clef de voûte autour de laquelle les derniers débris encore subsistants pourraient tôt ou tard se rapprocher et se rejoindre, voilà l'œuvre à laquelle les mille voix de l'impiété convient ouvertement notre génération ; voilà le travail de désorganisation auquel nous assistons. Et parce que le monde n'a jamais porté un établissement aussi vaste que l'établissement chrétien, jamais il n'aura vu de si gigantesques ruines. »

Enfin et surtout Y Interveni pro clero fournissait àTEvêque une fière réponse à ces journalistes qui faisaient du nom de clérical une dérision et une injure : « Oui, nous sommes les clercs de Dieu; nous sommes ses domestiques. Mais entendez-le bien : notre maître à nous, c'est celui dont il est dit que le servir c'est régner. Nous portons la livrée, j'en conviens; mais cette livrée est un ornement royal. Le jour où l'Evêque, en nous introduisant dans la cléricature, a tracé sur nous la marque de notre domesticité, il nous a dit que nous porterions désormais sur nos têtes l'image de la couronne même de Dieu : similitudinem coronœ tuœ eos gestare faclmusin capitihus. Donc nous sommes serfs de Dieu; mais nous ne sommes serfs d'aucun autre.

Notre servitude consiste à porter la couronne, mais non pas le collier ; nous avons la tête rasée, nous n'avons pas le cou pelé ni l'épaule meurtrie. C'est pourquoi, quand tous les autres fronts se penchent, nous tenons le nôtre droit et élevé. »

A la fin l'Evêque conjurait l'Aquitaine qui, dans le passé, avait si noblement payé sa dette à la cause de Dieu et de l'Eglise, de ne pas descendre au-dessous d'ellemême, et, aux jours des grandes luttes, de déployer le même courage pour la bonne doctrine.

Même au sein de ces fières et vives adjurations, la grâce du langage ne perdait pas ses droits sur les lèvres de Mgr Pie. Le lendemain il prêcha dans l'église de Saint-Michel, la même, disait-il, « où, treize ans auparavant, il lui avait été ordonné de parler en présence du concile de la Province de Bordeaux et devant une multitude dont les sympathiques tressaillements l'émouvaient encore à treize ans de distance » . Il célébra la brillante journée de la veille. « Il n'y a que Bordeaux pour donner de telles fêtes et de tels spectacles, dit-il à ces Bordelais. Bordeaux, c'est la cité aimable et gracieuse entre toutes les autres. Les âmes y sont épanouies, les visages riants comme les fleurs. Nous nous le sommes dit plus d'une fois : Bordeaux, c'est Florence, transportée sous le ciel des Gaules; et parce que c"est Florence, il lui faut, dans toutes les grandes occasions, son soleil d'Italie... Le ciel nous honore quand, par un sourire (et le soleil est le sourire de Dieu), il daigne nous témoigner qu'il accepte notre oeuvre, et qu'il agrée nos hommages. »

C'est par ce tempérament de force et d'aménité que Mgr Pie faisait la conquête des hommes les plus réfractairesà ses convictions. Ainsi le sénateur Piétri, préfet de la Gironde, Thomme de confiance de l'Empereur, l'ayant vu et entendu en public d'abord, puis en particulier, dans cette circonstance, se déclara charmé du

discours et de l'homme. « Est-il possible, demandait-il, qu'on ait pu inquiéter un prélat aussi distingué et aussi conciliant? — Mgr Pie sourit: « Ces hommes 'du pouvoir ne nous connaissent pas, répondit-il à ce sujet. Parce que nous avons le devoir de nous tenir armés en face d'eux, ils ne voient que notre cuirasse, et ils ne sentent pas le cœur qui bat dessous ».

Cependant, à l'encontre des périls de l'Église, les évêques avaient résolu d'agir sur le pays légal et d'agir de concert. Le 26 mai parut une Rèi^onse collective de sept évêques surla conduite à tenir dans les élections prochaines fixées au 31 , et qui devaient avoir une importance majeure à cause des résolutions que la Chambre aurait à prendre sur les affaires de Rome. Mgr Pie n'était pas de ces sept signataires, et il ne pouvait guère 1 être, compromis qu'il était aux j^eux du gouvernement par son procès devant le Conseil d'État. 11 entendit bien cependant ne pas se désintéresser d'un acte qu'il tenait pour bon et selon le droit de l'Eglise. « Je vous remercie, écrivit-il à Mgr Guibert, archevêque de Tours, de l'acte de coiu'age que vous venez d'accomplir, et dont il faut mesurer le mérite au déplaisir qu'il cause dans le camp ennemi »... Il eût sans doute désiré que, dans cette excellente pièce, ne se fussent pas glissées, parexemple, telles assertions sur «laliberté religieuse, la première de toutes, et que notre siècle a eu l'honneur de proclamer », etc. Ce fut le sujet de quelques notes demeurées inédites, et de quelques remarques confidentielles aux auteurs. Après cela, ne s'inspirant que de l'esprit de discipline , Mgr Pie félicite les sept signataires d'être traduits, comme lui naguère, devant le Conseil d'État : « Je suis tranquille, ajoute-t-il, sur l'issue que vous saurez donner à cette affaire. Vous ne laisserez pas nier et supprimer l'un de nos droits les plus incontestables et l'une de nos plus élémentaires libertés. » Le 6 juin, même applaudissement à la réponse faite par Mgr

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Guibert au ministre des cultes : « On sent à votre langage, Monseigneur, que l'Eglise est reine : à la férule elle oppose le sceptre. La question est désormais vidée, et tout l'avantage reste aux ayant-cause de Celui qui triomphe chaque fois qu'on le met en jugement : ut vincas cùm judicaris. » Enfin, un peu plus tard, et après la lecture du rapport où M. Suin avait dépassé toutes les bornes du césarisme et du gallicanisme le plus oppressif : « L'œuvre divine serait impossible sur la terre dans les conditions posées par M. Suin. C'est dire que ces conditions ne se feront pas accepter. Mon plein assentiment et mon faible concours est acquis à Votre Grandeur et à ses dignes collègues. »

Ni l'un ni l'autre ne leur manquèrent. Et lorsque Mgr de Tours eut été condamné, il adressa à l'Évêque de Poitiers une lettre de remerciement qui se terminait ainsi: « Je n'envie pas un autre sort que celui qui m'est fait, comme vous pensez bien. Ne dois-je pas être heureux d'approcher mes lèvres du calice où ont bu d'autres évêques illustres et meilleurs que moi ? » Et, après quelques lignes sur la situation très ébranlée de l'Empire: « Nous devons nous tenir et suivre notre ligne. Je suis fort peu ému des reproches d'exagération que nous adressent les modères ; nous sommes exagères comme ces gens qui, voyant le char prêt à verser dans le précipice, se penchent violemment du côté opposé. On pourra reconnaître un jour que nos efforts n'ont pas été inutiles pour maintenir l'équilibre. »

Cependant, à la faveur des doctrines sceptiques et des puissances mauvaises, venait d'apparaître le fruit le plus creux et le plus empoisonné du naturalisme moderne, dans un hvredont la tolérance, pour ne rien dire de plus, fut le plus grand scandale du régime impérial, et peut-être la première cause surnaturelle de sa chute. C'était la Vie de Jésus par M. Renan.

Ainsien jugea l'Évêque, qui, le 25 août, en pré-

sence de son clergé réuni en synode, procéda solennellement à sa condamnation. Ayant d'abord demandé à ses prêtres un jeûne d'expiation, pour le vendredi de cette même semaine, lui-même donna lecture d'un grand discours latin sur le même sujet. Il y flétrissait l'auteur et son apostasie. Il y proclamait le droit et le devoir épiscopal de frapper le blasphémateur. « J'occupe le siège d'Hilaire, et voici Arius ! » Les principes sophistiques de ce roman historique, les perfidies de sa méthode, les mensonges de son récit étaient mis à découvert. Les fausses propositions y recevaient respectivement leurs quaUfications ; puis à leur condamnation était jointe la défense faite à tout laïque ou ecclésiastique du diocèse de Poitiers d'acheter ce livre, de le vendre, de le lire ou de le garder en sa possession.

Une belle prière finale est adressée à Jésus-Christ, pour lui demander de pardonner à son insulteur : « 0 Dieu bon, du haut de cette croix infâme et publique où cet infortuné, cetingrat, cet homme qui a été des vôtres, a essayé de vous clouer de nouveau, vous, son Sauveur, daignez pousser encore efficacement ce cri de miséricorde: «Père, pardonnez-lui, car ce qu'ilafaitlà, il ne le sait vraiment pas ! » Le jeûne expiatoire demandé par Mgr Pie devait être offert aux mêmes intentions.

Ce coup d'autorité impressionna bien autrement l'école du naturalisme que ne l'avaient pu faire cent et une brochures dirigées contre elle. M. Havet, dans les Deux-Mondes ; M. Scherer, dans le Temps; M. Bersot, dans les Débats ; M. Jules LevaUois, dans l'Opinion nationale; M. Sainte-Beuve, dans le Constitutionnel^ les grands corps savants, et le pouvoir luimême, se sentirent frappés quand ils lurent les lignes suivantes : « Jugez à quels temps nous sommes arrivés pour que, dans une nation catholique, un homme, non le premier venu, mais un homme public, comblé

d'honneurs insignes, soutenu de l'argent des contribuables, bien plus encore, occupant d'office une des chaires académiques les plus éminentes, ait pu, néanmoins, sans réclamation d'aucune autorité, avec l'applaudissement de la foule des journalistes, avec d'autres encouragements encore, écrire, publier et répandre partout un livre d'une telle impiété. »

Cette phrase et quelques autres semblables parurent aux Débats une dénonciation de leur collaborateur du Collège de France. Cette feuille disait en substance : « Après Vauto-da-fè qu'il venaitde prononcer, il ne manquait plus au nouvel inquisiteur que de faire appel au bras séculier. » M. Weiss répondit, et, dans un français qui sent l'étranger, il formula cette maxime chère à toute l'école : « Ce n'est point la punition de ceux qu'il appelle sacrilèges que M. Pie, si l'expériencb l'avait instruit, réclamerait avec force ; c'est l'égale liberté, en toute chose, de tous les Français, sacrilèges ou non. »

Mgr Pie apprenait, sur ces entrefaites, qu'une édition populaire était faite du livre de M. Renan; que plus de cinquante mille exemplaires étaient vendus, ou plutôt donnés ou abandonnés à bas prix ; et que par eux l'impiété descendait dans le peuple. L'Evêque parla donc au peuple. L'église de Montierneuf, bâtie par les ducs d'Aquitaine, dans un faubourg habité par les maraîchers de Poitiers, est dédiée à l'évangéliste saint Jean. 11 fut vers eux; et, lui aussi, comme saint Jean, il dénonça VAloge, le nouveau Cerinthe qu'il fallait éviter : « Vous savez, mes Frères , que, dans le cours de cette année, un grand scandale a éclaté. Un livre a été écrit contre notre divin Maître Jésus- Christ, contre la Très Sainte Vierge sa mère. L'auteur de ce livre a été élevé dans une province avec laquelle la nôtre a des liens étroits ; il a été bercé sur les genoux d'une mère chrétienne, il a été instruit et

nourri par la charité de l'Eglise, clans un presbj'tère d'abord, puis dans les asiles lévitiques. Cet infortuné a retourné contre Dieu, contre Jésus-Christ, contre la religion chrétienne, la science qu'il avait reçue de l'Eglise. Il a voulu arracher à Jésus sa divinité, à Marie sa virginité. Le monde entier en a frémi d'indignation ; et de toutes parts les réparations, les expiations ont été offertes au Seigneur Jésus et à sa Mère immaculée. » L'Évêque exhortait son bon peuple à faire de même. Et comme M. Renan avait accusé l'évangéliste saint Jean de ne pas aimer Judas : « En vérité, disait Mgr Pie, pour peu quon ait les sentiments de saint Jean, on est bien excusable de ne pas aimer les Judas, en quelque temps qu'ils vivent et quelque nom qu'ils portent. »

Les catholiques, indignés de cette oppression générale de la vérité, voulurent élever publiquement leur protestation, et se concerter ensemble pour la défense de la foi et de la liberté de l'Eglise. C'avait été, sansnul doute, une des pensées principales d'un Congrès très célèbre qui se réunit en Belgique, dans la ville de Malines, du 18 au 22 août 1863. Une élite de catholiques s'y donnèrent rendez-vous. Comment advint-il qu'une assemblée animée du plus enthousiaste amour de l'Eghse et de son Chef, se soit trouvée transformée^ par le fait de quelques-uns. en une cour plénière du libérahsme? La vérité est que celui-ci eut là de belles journées.

Entre autres, deux discours du comte de Montalembert furent de véritables dithyrambes en l'honneur des hbertés modernes et de leur règne immortel. La Belgique catholique et libérale y était félicitée « d'avoir compris les conditions nouvelles de la vie publique et de r indépendance réciproque du j^ouvoir spirituel et du poiwoir temporel », ce qui eût demandé une explication. L'orateur venait « goûter sur cette terre

libre Is^chàvinanie plénitude des facultés sociales, 20011tiques et morales de V homme délivré de toute entrave policière^ et soumises uniquement au frein de la conscience et du respect des honnêtes gens pour euxmêmes ». Déclarant que la vie publique est le glorieux apanage des nations adultes, il disait : « Je pose hardiment cette formule : Dans l'ordre ancien, les catholiques n ont rien à regretter', dans V ordre nouveau, rien à redouter. Contre les dangers inséparables de la démocratie, nous aurons, pour lutter, les ressources immortelles de la liberté. J'entends par liberté, la liberté tout entière, non pas la liberté politique sans la liberté religieuse ; ]' ewiQwà^ simplement la liberté moderne, la liberté démocratique fondée sur le droit commun et sur V égalité, réglée par la raison et la justice. Pour moi, j'avoue franchement que, dans cette solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique, je vois un progrès immense. »

De telles assertions et plusieurs autres semblables sur l'excellence du régime libéral, l'indépendance sans restriction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ; la charmante délivrance de toute entrave policière ; l'assujettissement au seul joug de la conscience ; l'assurance que l'ancien régime n'avait rien de regrettable, ni le nouveau rien de redoutable ; la liberté religieuse identifiée avecla liberté politique, sans autre prérogative pour la vérité que l'égalité du droit commun ; enfin tout ce régime libre et égalitaire salué comme un progrès : tout cela constituait une doctrine qui n'était pas personnelle à l'auteur, quoique peu d'autresl'eussent exprim ée avec cette éloquence enthousiaste et cette franchise chevaleresque. Elle se rattachait à un ensemble d'idées professées depuis longtemps par une brillante école qu'il nous faut faire connaître, en essayant de mettre son histoire et sa doctrine dans une lumière tranquille, avec un respectdes hommes qui n'est

que de l'équité, et avec la docilité d'un fils soumis de l'Eglise qui expose de son mieux ses enseignements du passé, en attendant ses éclaircissements de l'avenir.

11 est de notre devoir de le déclarer tout d'abord ; le libéralisme catholique ne naquit point d'une pensée de révolte contre l'Eglise. Bien plutôt naquit-il, chez un très grand nombre de ses partisans, d'un désir erroné mais sincère de la servir, en lui prêtant un secours loyal quoique dangereux. 11 naquit en même temps d'un sentiment de zèle et de compassion chrétienne envers les hommes et les pouvoirs publics d'une société qu'on espérait conquérir, en lui faisant des avances qu'il eût fallu savoir retenir dans les limites du droit et de la vérité. C'est dire qu'il naquit aussi de l'oubli des vrais principes sur les droits sacrés et lautorité de l'Eglise. Si ces bonnes intentions ne suffisent aucunement à justifier Terreur, elles sont, pour les personnes éblouies et entraînées, des circonstances atténuantes qui les rendent, pour la plupart, graciables aux yeux de Dieu et des hommes de Dieu : nous devions commencer parle dire.

Une autre remarque à faire est qu'à cause de cela même, le libéralisme catholique resta, pour un grand nombre, à l'état de sentiment plutôt qu'à l'état de doctrine nettement définie. Ce fut, pour une foule d'hommes , affaire de conduite, de tempérament et de tendance plutôt que de principes. Aussi ces hommes varièrent-ils beaucoup de l'un à l'autre, dans l'énoncé de leurs idées ou opinions à cet égard, de sorte qu'il n'est pas sans difficulté de saisir et de préciser les points qui constituent leur doctrine commune. De là des confusions et des malentendus qui s'éterniseraient, s'ils n'avaient leur remède dans la parole de Rome, laquelle est sacrée pour tous et écoutée de tous.

Enfin il est certain, toujours pour les mêmes causes, que le libéralisme catholique ne fut pas un sys-

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tème conçu tout d'une pièce, ni voulu d'un même dessein, pas plus qu'il ne fut jamais un système enchaîné, formulé et complet. Naissant à la fois dans plusieurs esprits semblablement engagés dans une même direction, il se trouva résulter d'un ensemble de faits contemporains, bien capables dillusionner leur dévouement à l'Eglise. 11 nous faut l'expliquer d'abord historiquement.

« La conception chrétienne de la société et des pouvoirs politiques , telle que l'Eglise l'enseigne , avait été en principe unanimement acceptée par l'ancienne Europe. D'une part celle-ci savait que la fin dernière de l'homme étant au delà de cette vie, tout ici-bas doit être organisé en vue de cette fin suprême ; que si c'est la fonction propre et le privilège de la société spirituelle de nous y guider, c'est le premier devoir des sociétés temporelles de prêter à celle-ci leur concours pour l'accomplissement de son œuvre; qu'en' conséquence l'Etat doit mettre ses lois d'accord avec celles du christianisme, et employer à la défense del'Eglise la force dont il dispose. D'autre part, l'Europe chrétienne savait par expérience qu'en combattant pour la foi catholique , en refusant droit de cité aux hérésies qui la déforment et aux négations qui tendent à la détriùre, en prêtant main-forte à Texécution des ordonnances que rend le pouvoir spirituel pour maintenir et restaurer dans sa pureté la discipline et les mœurs chrétiennes, elle combat pour sa propre existence, pour le ciment qui relie toutes les pierres de son édifice, pour le fondement qui en soutient toutes les assises, pour le principe de sa vie et de sa force, de ses progrès et de sa civilisation, de sa beauté morale et de sa grandeur. »

Ainsi cet état de choses était fondé sur le vrai, et fonctionnait pour le bien.

Lecésarisme de Frédéric II et de Phihppe le Bel. aux

XIII*' et xiv^ siècles, puis le protestantisme au xyi% et enfin lepliilosophismeetla Révolution au xviii'', ayant successivement ébranlé, ébréclié, et finalement renversé cet ouvrage, on s'était mis, au lendemain de la Révolution, à relever l'édifice social, mais sur une fausse base : celle de la liberté et de l'égalité religieuse ; et ce fut l'entreprise du régime de 1830 de faire une application pacifique et régulière de ce qu'on a appelé les faux dogmes de 89. A la conception catholique de l'Etat chrétien avait succédé la conception sceptique de l'Etat inditférent, rangeant tous les cultes sous un régime égal. Ce n'était plus conforme à l'ordre et à la vérité. « Mais comme, en somme, un régime de droit commun qui respecte la liberté de l'Eglise valait mieux en soi qu'un régime soi-disant chrétien qui l'opprime ; comme, en fait, ce régime égalitaire se trouvait coïncider avec une admirable renaissance de l'activité catholique dans les œuvres, dans la presse, dans les lettres et dans la science, avec la fondation de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, avec les conférences de Notre-Dame, avec les héroïques campagnes de M. de Montalembert, avec les leçons d'Ozanam, les catholiques se prirent d'une sorte de tendresse pour un état social où ces grandes choses avaient trouvé leur place. Ils oublièrent un peu qu'une nation chrétienne n'est pas dans Tordre lorsque la vérité y a, pour unique garantie de sa liberté, la liberté de toutes les erreurs. Ils oublièrent que leseid état normal des sociétés chrétiennes est celui où le christianisme les pénètre, les domine, les soutient à titre de loi fondamentale. Ils oublièrent que les pouvoirs civils n'ont fait que la moitié de leur devoir quand ils ont laissé l'Eglise exercer sans entraves une action individuelle sur les âmes ; et qu'il leur reste, dans la mesure de ce qui est possible et sage, à être eux-mêmes chrétiens comme pouvoirs. Ainsi, tout en honorant historique-

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ment la haute conception de TEtat chrétien, tout en la glorifiant pour les œuvres civilisatrices accomplies à son ombre, ils s'accoutumèrent à ne la voir que dans un passé irrévocable^, et, se trouvant mieux de la solution nouvelle, ils en vinrent à considérer comme une évolution légitime et régulière ce qui était une véritable déviation, et bientôt comme un progrès ce qui était une décadence (1). »

C'est là, je pense, qu'il faut chercher la source de ce qu'on a justement appelé l'illusion libérale, l'illusion d'une école qui se trompe sur le vrai et qui infirme le droit, tout en cherchant le bien.

Le premier effet de cette disposition des esprits fut d'oblitérer chez beaucoup d'entre eux la notion ou le souvenir de la thèse catholique ou des principes du christianisme social. Ainsi ne formulentils plus cette doctrine nulle part, les uns parce qu'ils l'ignorent, les autres parce qu'ils l'oublient, les autres parce qu'ils la négligent et la croient négligeable. En effet, considérant alors la Révolution comme achevée, et la phase inaugurée par la charte de 1830 comme l'état définitif des sociétés modernes, ils jugèrent fort inutile et même nuisible d'examiner des questions de droit abstrait, périmé par les événements, sans application possible ni même souhaitable dans l'avenir, et, de plus, irritantes pour les esprits de nos jours, dont le retour à Dieu serait contrarié, croient-ils, par des revendications aussi réactionnaires que celles-là.

Puis, la théorie chrétienne une fois oubliée ou négligée, on lui en substitua une autre, pour l'explication des faits du passé et la légitimation de ceux du présent. A cet effet le droit public parut suffire, et il prit partout la place du droit naturel et divin. Le droit qu'a la

(1) M.Amédée de Margeriedans son grand article : Instaurare omnia in Christo. Le Contemporain du P'' juin 1875.

vérité de régir les sociétés, en inspirant les lois et les institutions, est en effet un droit naturel et divin, droit dès lors imprescriptible, immuable, perpétuel et universel. C'est par ce droit que nous expliquons, dans l'histoire, laction directive ou répressive de l'Eglise sur la société, les gouvernements et les princes. Le nouveau libéralisme ne vit donc là que l'exercice d'un simple droit public, né du besoin des temps, consenti alors par l'Europe chrétienne, mais droit tout humain et dès lors modifiable selon les conditions historiques de l'humanité elle-même. Or ces conditions n'étant plus aujourd'hui ce qu'elles étaient hier, ni ce qu'elles seront demain, le régime religieux de chaque société fut considéré comme chose à déterminer par le tempérament et le consentement des peuples, sans qu'aucun principe immuable et supérieur préside à cet ordre de choses , dont chaque époque , chaque nation reste maîtresse chez elle.

Les hommes éclairés et fidèles qui se firent cette illusion n'ignorèrent pas cependant que les Papes de ces derniers temps avaient censuré à plusieurs reprises la prétendue excellence de ce régime d'égalité religieuse ; mais ils s'abusèrent sur le sens de ces condamnations. L'Eglise condamnait le iwincipe même du droit commun, comme injurieux à Pieu et à la vérité. Ils crurent qu'elle ne frappait que l'application absolue et universelle qu'on en prétendrait faire à tous les temps et à tous les milieux. Or, comme ils n'allaient pas à lui donner cette extension ; comme ils reconnaissaient volontiers que le régime libéral n'était pas applicable à des sociétés naissantes, dont l'Eghse avait bien fait de prendre la tutelle jusqu'à ce que leur majorité et leur maturité les mît de droit en possession de leur liberté ; comme ainsi le passé de l'Eglise avait son entière justification ; comme enfin ils ne revendiquaient ce régime de liberté que pour « des nations adultes qui n'avaient

plus rien à en craindre et avaient tout à en attendre », ils oublièrent que la divine prérogative de la vérité s'impose à tous les siècles, du moins comme principe, etils se crurent en règle avec les déclarations de l'Eglise et des Papes. C'était se tromper de bonne foi, mais c'était se tromper.

Enfin, toujours éblouis par les mêmes mirages, ils en vinrent à croire que non seulement ce régime de liberté et d'égalité de tous les cultes était un état normal et légitime, mais que c'était présentement le régime idéal et l'état de perfection pour la société. Montalembertl'a salué du nom de progrès immense, ne laissant ni regret, ni crainte. C'est à ce perfectionnement qu'atendule travaildes siècles; tout le passé n'était qu'un acheminement vers ce terme. Nous y sommes arrivés, il faut nous y tenir. C'est leur dernier mot.

Certes, il y aurait injustice criante à confondre ces libéraux, catholiques dévoués, pour qui « l'Eglise est une mère », avec ces libéraux absolus et radicaux pour qui l'EgKse est l'ennemie, et qui font de la séparation ou mieux de la rupture de l'Etat avec l'Eglise, le programme de leur politique et le cri de guerre de leurs clubs. Il serait encore injuste de les identifier avec ces libéraux tempérés, politiques rationalistes, pour qui l'Église est une rivale qu'il faut tenir en échec et en suspicion , tout en l'acceptant ou en la supportant. Mais, sans aller jusqu'à dire, avec tous ceux-là;, que l'Etat est légalement athée et qu'il <io2.'^ l'être, c'est-àdire indifférent et neutre en rehgion, c'est déjà trop qu'on avance qu'aujourd'hui il 'peut l'être, de droit comme de fait ; et il faut bien reconnaître que toute cette conception de l'état social, prônée par des catholiques, c'était « cette diminution de la vérité parmi les fils des hommes », dont se plaignent les Livres saints ; c'était l'amoindrissement de ce règne de Jésus- Çhrist qui fut la grande passion de l'Evêque de Poitiers.

On ne s'étonnera donc pas de Tinsistance qu'il met a réclamer contre lui en toute circonstance : son cœur, sa foi sont là.

Et cependant, une fois les principes chrétiens reconnus, et la vérité sauve, Mgr Pie, fidèle à la pensée de l'Eglise, ne fait plus difficulté d'entrer en composition, et de descendre de Fidéal spéculatif et désirable à la pratique réalisable, dans les conditions présentes de notre société. C'est l'hypothèse après la thèse, c'est la question de conduite après la question de doctrine ; et, sur ce terrain des réalités pratiques, il n'existe plus qu'une loi: celle du possible d'abord, celle du plus grand bien ensuite. Si donc il n'y a plus aujourd'hui de possible, et de profitable au plus grand bien des hommes, qu'un régime de loyale et franche liberté, l'Eglise l'acceptera. Mais son droit reste entier, et sa prérogative inviolable. Elle ne l'abdiquera pas; et les deux conditions qu'elle posera toujours, c'est que premièrement ce régime moderne, si durable qu'il puisse être, ne soit pas érigé en principe chez elle, ni traité de progrès ; c'est que, secondement, on ne cesse de travailler à l'amélioration de cet état présent des choses, en faisant le plus possible pénétrer l'esprit chrétien dans les institutions et les législations.

Et, maintenant, on se le demande : pourquoi ces doctrines de l'Eglise catholique, si sages dans leurs principes, si prudentes et si réservées dans leur application, n'emporteraient -elles pas l'adhésion de tant d'esprits sincères? On ne saurait le comprendre si d'abord la confusion delà liberté politique et civile avec la liberté religieuse et doctrinale ; puis, par suite, l'emportement des partis pohtiques et les excès de langage et de conduite de part et d'autre, n'avaient jeté au sein de ces discussions ce ferment des passions humaines qui est le plus grand obstacle aune paix plus désirable et plus commandée que jamais.

Et toutefois, malgré ces tempéraments, qu'on se garde bien de ne voir là qu'une question oiseuse et une vaine dispute d'école. Toute une conduite morale, religieuse et politique dépend de cette conception du droit et du devoir. C'est par cette fidélité au maintien des principes que Dieu aura son honneur, la vérité son témoignage, Thistoire sa lumière, les intelligences leur direction, les caractères leur affermissement, la résistance son ressort, et le catholicisme intégral son rempart contre le triple péril du séparatisme, du modérantisme et du minimisme qui constituent l'esprit propre du libéralisme, pire que les doctrines desquelles il s'autorise, parfois en les outrant. — Esprit de séparatisme, qui, tout en repoussant la séparation constitutionnelle de l'Eglise et de l'Etat, se formule d'ordinaire par un courant de maximes confuses comme celle-ci: que la religion ne doit point être mêlée aux affaires, que l'Eglise ne doit point entrer dans la politique ; qu'elle doit rester chez elle et se confiner absolument dans son domaine spirituel ; enfin vingt autres adages, aussi insidieux, que le parti de la sécularisation et de la laïcisation à outrance est en voie de retourner si cruellement contre nous ! — Esprit de minimisme qui, sans vouloir sortir de l'orthodoxie, s'étudie cependant à restreindre dans ses limites les plus rigoureuses le champ de la croyance et de la pratique catholique, pour ne pas effaroucher une raison ombrageuse et ne pas blesser des yeux que trop de lumière importune ; disposée dès lors à s'effrayer de toute déclaration ou définition nouvelle de la vérité, comme d'une restriction à sa hberté. — Esprit de modérantisme, qui demande des ménagements et des atténuations pour toutes les doctrines, des tempéraments à toutes les décisions, des respects et des égards pour toutes les opinions, quand elles ne sont pas violentes ; presse l'Eghse de se réconciher avec la société, et infirme ou décou-

rage la résistance au mal, en attiédissant cette haine de l'erreur qui n'est qu'une des formes de l'amour de la vérité, et aussi de l'amour des âmes, si l'on sait bien le comprendre.

Or, toutcela était funeste, aux yeux de Mgr Pie. C'est pourquoi, considérant, dans cette école, tous les éléments d'une puissance croissante: l'attrait d'une doctrine tolérante et conciliante, la séduction qu'exerce partout le nom charmant de liberté, la faveur qui s'attache particulièrement en France à tout ce qui revêt l'aspect delà générosité ; puis des talents, des vertus, des services rendus, de hautes situations, des revues élégantes, des noms retentissants, des salons influents, de grands corps savants au service d'idées en crédit dans le monde ; l'Evèque n'hésita pas à voir là un péril qu'il fallait conjurer, et il n'eut pas de repos qu'il n'eût tenté de faire la lumière pour arriver à la paix, en ramenant ce conflit au centre divin de la vérité et de l'unité. Dans le même mois où se tenaient, à Malines, les discours du comte de Montalembert, Mgr Pie, ayant à écrire au Saint-Père, crut de son devoir de lui signaler ^ ces dangereuses hardiesses. On remarquera, dans sa lettre, l'honneur et la reconnaissance dont il entoure le nom de l'illustre écrivain dont il se fait, à regret, le contradicteur. « Le congrès de Malines, écrit-il, a été l'occasion de paroles bien regrettables. Celui qui les a proférées, homme d'ailleurs illustré par les plus grands services rendus à la cause religieuse, ayant terminé son second discours en déclarant qu'il en soumettait toutes les idées au Saint-Siège Apostolique, Votre Sainteté , dans sa haute et suprême sagesse , ne jugera-t-elle point que, soit pour éclairer cet orateur lui-même, soit pour détruire l'effet de ses paroles dans l'esprit de tant de milliers de lecteurs, il y aurait lieu de lui faire adresser, par exemple, par le cardinal préfet de Y Index, une lettre où, en le louant do sa

subordination à l'autorité du Saint-Siège, il lui serait déclaré que ce discours, en effet, contient beaucoup de pensées, d'assertions et de propositions qui s'éloignent de la doctrine et de la pratique de l'Eglise, et qui sont en opposition avec les Brefs de Pie VI en 1791 et 1792, avec les réclamations de Pie VIT en 1814, avec les Encycliques de Grégoire XVI, et les allocutions du Pape régnant?

« Que Votre Sainteté me pardonne la liberté respectueuse que je prends de lui soumettre humblement et confidentiellement cette pensée. Je crois voir que le mal résultant du discours est très grand, soit dans le clergé belge, soit dans le clergé français, principalement de la capitale ; et j'entends déjà plusieurs de ces ecclésiastiques pseudo-libéraux se targuer du silence du Saint-Siège à qui l'orateur a publiquement soumis son discours. »

L'Evêque de Poitiers put savoir bientôt à quel point sa lettre correspondait aux pensées de Pie IX. EUe avait été remise au Souverain Pontife par M. l'abbé Al- • bert de Briey, que Mgr Pie venait de faire son vicaire j ^ général. Le 30 octobre, celui-ci rendait compte à sonJ Evêque de l'audience reçue par lui en ce mêmejour, et remplie presque tout entière par ce qu'on appelait alors la question de Malines. « C'est un sujet, écrit-il, dont le Pape semble tellement plein qu'il en parle, comme dit l'Ecriture, oiyportunè et importuné. Son attention était particulièrement très excitée sur la fameuse formule: l'Eglise libre dans l'Etat libre. Venant ensuite à ce qu'on appelle le grand principe de la liberté de conscience: L'Eglise, m'a dit le Pape, n'admettra jamais comme un bien et un principe que l'on puisse prêcher l'erreur et l'hérésie à des peuples catholiques. Le Pape veut bien la liberté de conscience en Suède et en Russie ; mais il ne la veut pas en principe ; il la veut comme un moyen que la Providence pour-

rait susciter de répandre la vérité dans ces régions. » Le Saint-Père insista alors sur le péril qu'un homme du mérite de M. de Montalembert pouvait faire courir à la vraie doctrine, malgré ses bonnes intentions, Mais quand le vicaire général lui parla, pour conclure, du besoin de procurer l'union par une parole d'autorité et de bonté, le Pape se recueillit et garda le silence. « Je crois, remarque la lettre, que la question de personnes embarrasse beaucoup la question des idées. On craint notamment de blesser des hommes qui ont rendu des services et en pourraient rendre encore. Mais, somme toute, il est très clair pour moi que l'ouvrage auquel travaille présentement VotreGrandeurseraparticulièrement agréable au Pape. Ce sera entrer dans ses idées et lui venir en aide. »

L'ouvrage dont parle cette lettre était la troisième Instruction Synodale sur les erreurs du temps. Mgr de Poitiers l'annonçait au Pape de cette sorte : « J'y passe en revue, selon mes faibles lumières, la plupart des aberrations contemporaines, depuis ce naturalisme athée et panthéiste qui fait la nature Dieu, jusqu'à ce naturalisme mitigé qui se contente d'évincer Jésus-Christ des choses temporelles et politiques. . . J'ose implorer la bénédiction de Votre Sainteté sur mon travail, qui se poursuit à travers les mille occupations d'un immense diocèse et qui ne pourra aboutir qu'avec la fin de l'année. — Mais^ disait-il plus haut, que sommes-nous pour tenir tête à tant d'erreurs? »

Cette défiance de lui-même était la principale cause du retard qu'il apportait à cette publication. Répondant à l'évêque de Grenoble, Algr GinouilhaC;, qui lui demandait, le 2 mai 1863, d'opposer à l'impiété une réfutation grave et magistrale : « Mais, Monseigneur, répondait-il, je me sens un ouvrier bien faible, en présence d'une pareille tâche. Je comprends chaque jour davantage à quel point il faut posséder les doct-^ines,

pour détruire la trame d'impiété tissée par ces séminaristes apostats, que le diable a envoyés s'instruire sur les bancs de nos écoles, où il se faisait leur répétiteur, en contre-partie de notre enseignement. Ces nouveaux Juliens sont presque tous, comme lui, doublement apostats : apostats du baptême et apostats d'une première initiation aux ordres sacrés. »

C'était le moment d'implorer les lumières d'en haut, en mettant dans ses intérêts la Reine des docteurs. Le 11 novembre 1863, Mgr Pie annonça à ses prêtres qu'étant délégué, par un Bref apostolique, pour couronner, au nom du Saint-Siège, la statue de Notre- Dame-la-Grande, à Poitiers, il fixait cette solennité au 29 de ce mois, premier dimanche de l'Avent. « Le Pape demande que nous priions pour l'extinction des hérésies et l'exaltation de notre sainte Mère l'Eglise. L'heure fut- elle jamais plus opportune, plus urgente, pour invoquer à ces fins l'intervention favorable du Dieu tout-puissant et la toute-puissante intercession de sa Mère ? »

Il commença, le 25 novembre, par la consécration de l'autel de cette église. C'était le quatorzième anniversaire de son sacre épiscopal; et, rappelant, dans rhomélie, que, dans la quatorzième station des Israélites au désert. Moïse outragé avait porté l'injure avec une telle mansuétude qu'à cette occasion il avait été proclamé le plus doux des hommes, vir mitissimus super omnes hommes: « Vous le savez, mes frères, dit TEvêque persécuté, il n'est aucun de nous qui ne soit exposé aux outrag-eset aux épreuves. N'étant pas, comme Moïse, « le serviteur pleinement fidèle dans « la maison de Dieu », nous en devons supporter avec d'autant plus d'humilité et de douceur les tribulations qui nous sont suscitées. Vous m'en êtes témoin, ô Vierge Marie, la parole de votre divin Fils n'a pas cessé d'être présente à mon cœur : « Aimez vos ennemis et

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« faites du bien àceux qui voushaïssent, priezpourceux « qui vous persécutent et qui vous calomnient ». Si j'ai des ennemis, je ne le sais pas et je ne veux pas le savoir, sinon pour les aimer et leur faire plus de bien. Le bien au-dessus de tous les biens que jiraplore pour eux, c est le don de la foi et la pratique de la loi chrétienne. Qu'ils soient délivrés de la lèpre qui les retient hors du camp d'Israël, et qu'ils reprennent leur rang parmi le peuple des fidèles : c'est le vœu le plus ardent de mon âme. »

C'était habituellement de ce côté du ciel que se tournait l'âme de l'Evêquepour y adresser ses douleurs, ses besoins et ses joies. Le jour du couronnement, quand il eut successivement fait passer, pour ainsi dire, sur la tête de Marie, tous les genres de couronnes : la couronne de la vertu, laurea virtutis, la couronne de la doctrine, laurea doctoralis, la couronne triomphale, la couronne murale, la couronne nuptiale, la couronne royale et sacerdotale, il félicita Notre-Damela-Grande d'être couronnée par « un Pape dont la figure resplendira aux yeux de la postérité comme la plus douce et la plus virile, la plus sainte et la plus royale de cet âge ». Puis, jetant lui-même dans son sein tout ce qu'il avait été, ce qu'il était, ce qu'il serait : « Tendre Mère, ajouta-t-il, tous les biens me sont venus avec vous et par vous. Vous avez été le conseil de ma vie, l'inspiratrice de mes actions, l'assaisonnement de toutes mes joies, l'adoucissement de toutes mes épreuves; je ne revendique qu'un titre d'honneur en ce monde, celui de vous appartenir. Vous êtes mon blason, vous êtes ma devise; je ne voudrais pas connaître en moi un atome qui ne fût de vous et à vous : Tuus sum ego. Or, vous m'avez fait le pasteur d'un grand peuple; et ce que je vous demande à genoux, c'est que ce peuple garde toujours sa couronne, la couronne delà foi, la couronne du courage et de l'honneur

chrétien, et que jamais le péché ne la fasse descendre de notre tête. »

La fête du couronnement, à laquelle assistèrent plusieurs évêques, fut d'une splendeur inouïe. Mgr Pie, quelques jours après, la rappelait ainsi à son peuple : « Poitiers était une famille qui fêtait sa mère. Marie semblait une reine qui parcourt ses Etats. Pressés par milliers autour d'elle, ses enfants lui formaient une couronne plus précieuse que celle dont son front venait d'être paré ; ou plutôt sa couronne d'or et de pierreries n'était que l'image de la vivante couronne de vos cœurs. »

Et comme quelques fonctionnaires n'avaient pas cru pouvoir s'associer à cette joie universelle, la clémence del'Evêque les plaignait et disait: «Si à ce magnifique tableau il y a eu quelques ombres, nous ne les avons pas vues ; si, dans ce concert admirable, il y a eu quelques dissonances, nous ne les avons pas entendues; si, derrière ces foules qui se déroulaient comme un fleuve majestueux, il y a eu quelques abstentions, nous ne les avons pas connues. »

C'était le 8 décembre, fête de l'Immaculée-Conception, que, dans la même église, TEvêque adressait ce remerciement à son peuple. Il parla beaucoup de l'état critique du pays ; puis il en chercha le remède. Il rappela qu'au temps de David un proverbe disait : « que ceux qui ont besoin d'un conseil viennent le demander à Abéla. » Abéla était la ville de la sagesse. Cette ville aujourd'hui c'est Rome : quiinterrogant, interrogent in Abela. Elle est près de rendre des oracles : il est temps qu'on l'écoute.

Dans les mêmes jours, une Lettre au clergé rappela que le 3 et le 4 décembre 1863 ramenaient le troisième centenaire de la clôture du concile de Trente. « Le concile de Trente est le point de départ

des temps modernes ; tout ce qui fut contre lui a été perdu. » L'Évêque invitait ses prêtres à méditer cette page de « l'histoire ecclésiastique, laquelle est suréminemment l'histoire des nations ». Un Te Deum et un sermon dans l'église du Jésus, à Poitiers, puis le lendemain une station dans l'église Notre-Dame, où l'Évêque se rendrait, étaient ordonnés pour en remercier Dieu par sa divine Mère.

On sentait l'imminence d'un grand acte pontifical. Un cardinal français avait écrit de Rome à Mgr Pie que le Pape, très effrayé de ce qu'on appelait « laliberté comme en Belgique », lui avait dit précédemment : « Le flot monte, l'autorité abdique : il ne peut en être ainsi» ; et portant la main sur son écritoire et sa plume : « Bientôt, dit-il, il n'y aura plus de libre que cela pour parler au monde ». Le cardinal lui demanda alors si une société libérale était autre chose qu'un mauvais mariage mixte auquel l'Église ne peut qu'assister, triste et passive, sans le bénir, ni publier les bans, ni souffrir qu'on engage l'avenir d'une seconde génération? — « C'est cela même », dit le Pape.

La lettre de Mgr Pie au Souverain Pontife « avait été le point de départ d'un nouvel examen des doctrines de Malines ». Un très grand nombre de prélats, et des plus savants, comme le cardinal Wisemann, avaient attiré sur le même objet l'attention du Saint- Siège. Plusieurs évêques belges l'en avaient saisi pareillement. Mgr Pie était informé par Rome que le Pape allait demander à M. de Montalembert une entière adhésion aux doctrines du Saint-Siège, telle qu'il pouvait l'attendre d'un fils si dévoué de l'Eglise. La pensée pontificale commençait d'ailleurs à se formuler. M. l'abbé Albert de Briey apprenait, le 6 décembre, à Mgr de Poitiers, qu'un article fort remarqué de la Civilia cattolica sur le congrès de MaUnes n'était que la reproduction non seulement des idées mais des

expressions de Pie IX. « Par exemple, la distinction entre la thèse et l'hypothèse, qui fait tout le fond de l'article, n'est pas seulement une idée, mais aussi une formule donnée par le Saint-Père, avec qui les rédacteurs ont eu à ce sujet de très longues conversations. »

Le devoir de lutter contre des hommes et des doctrines entourés d'une telle "considération créait à Mgr Pie une douloureuse singularité, même parmi ses frères. Cette sainte jalousie de la vérité intégrale est- elle comprise du grand nombre ? Volontiers Teuton accusé de troubler la paix de l'Église. La Paix : ce fut le sujet de son Mandement pour le Carême de 1864. Il expliqua que la paix, résultant de l'ordre, ne pouvait être « que la reconnaissance publique de la vérité et des préceptes de l'Evangile, la conformité des législations et des institutions humaines avec la doctrine et à la morale du Christ » . La Paix ! il n'aimait rien autant qu'elle sinon la vérité, comme il l'écrivait à M. de Falloux : « Je donnerais tout mon sang, Monsieur le Comte, pour arrêter un mal dont je suis témoin : des hommes d'un grand talent et d'une foi sincère conspirant eux-mêmes contre le mérite de leurs productions les plus sérieuses, et infirmant à plaisir la valeur de leurs écrits, en les émaillant de doctrines antipathiques, je ne dirai point à lorthodoxie, mais à la tradition et au sens pratique de l'Église. Quel malheur, par exemple, que leurs discours, comme les discours du docteur Dœllinger, ne puissent subsister qu'au moyen de correctifs pareils à ceux de la lettre de Pie IX à l'archevêque de Munich ! »

Mais cette situation, tout acceptée qu'elle fût par lui virilement, avait agi sur sa santé ; le 27 février, un cardinal français lui écrivait de Rome : « Si ma dernière lettre a trouvé Votre chère Grandeur souffrante, j'ai souffert à mon tour de votre réponse si pleine de tristesse et d'angoisse. Il en coûte d'être à Dieu tout

entier 001111116^008 l'êtes, Tuus siim, même quand l'holocauste brûle sur l'autel de Notre-Dame de Chartres. Mais il faut non seulement faire feu qui brûle, mais feu qui dure ; et, Dieu aidant, le tison fera un long feu, sicut lucerna ardens et lucens. » C'était également le vœu de Mgr Guibert, qui, le 27 avril, écrivait à Poitiers : « Votre digne prélat connaît mon attachement pour lui. Dans le temps présent, les évêques ne doivent mourir qu'autant qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. » Enfin, le Pape lui-même, ayant à cœur de réconforter son soldat, chargeait le cardinal Pitra de le consoler et de Tencourager, dans les termes les plus affectueux. « Vous ne serez ni isolé, ni aventuré en publiant votre Synodale, lui écrivait- n. Déjà un Bref vient d'être transmis à Mgr l'archevêque de Munich, à l'adresse des orateurs du Congrès allemand. »

Ce Bref, Mgr Pie le communiqua à ses prêtres, dans la retraite pastorale de 1864. Puis son entretien passa de Bavière en France, et de France à Malines. Il protesta, avant tout, que « les orateurs et écrivains catholiques qu on y avait entendus étaient placés si haut dans l'estime et la gratitude de l'Eglise qu'il ne lui échapperait jamais à leur égard, non seulement la moindre injustice ou amertume, mais la moindre vivacité de langage ». Tout ce passage est fort noble. «Plusieurs d'entre eux, dit-il, sont irrévocablement rangés par l'histoire parmi les plus éloquents et les plus courageux défenseurs laïques de l'Eglise, et leur nom est si pleinement identifié avec nos intérêts qu'ils nous ont mis dans le cas de nous sentir personnellement atteints, lorsqu'il leur arrive de s'amoindrir eux-mêmes par des discours ou par des actes qui laissent quelque chose à regretter. Leur renommée est tellement devenue une de nos richesses qu'il ne leur est plus permis d'en compromettre quoi que ce soit, sans que nous ayons le droit d'en souffrir et de nous en plaindre

comme d'un larcin qui nous est fait. Notre disposition d'esprit et de cœur nous porte donc à taire tout ce qui peut être enseveli dans le silence. Toutefois ces chauds partisans des idées libérales ne sauraient s'offenser si nous usons quelquefois de la liberté de contradiction à leur égard, et c'est le seul amour de la vérité qui nous y excite aujourd'hui. »

Il discuta donc librement mais respectueusement le droit de l'immunité ecclésiastique, un de ceux dont Montalembert avait fait bon marché dans le discours deMalines. A son fameux axiome de « l'Eglise libre dans l'Etat libre »il opposa le récent concordat autrichien, franchement loué d'ailleurs par Montalembert. Quant à sa politique, à lui, elle est bien simple : « Plus je considère, dit-il, l'état des sociétés, en particuUer depuis 1789^ jusqu'au régime actuel, plus je me persuade qu'il n'}^ a pour la liberté et pour la dignité de la race humaine, comme pour la solution des grandes questions religieuses posées devant nous, d'autre issue favorable que celle-ci : la liberté de l'Eglise et la liberté du pays placées sous la garantie loyale du droit chrétien. »

Ce n'était là qu'un prélude. La Troisième synodale sur les erreurs du temps, si longtemps attendue, fut enfin publiée. C'est une pièce monumentale de plus de deux cents pages, trop étendue pour que nous pensions à la citer, mais trop importante pour que nous soyons dispensés de l'analyser et de l'apprécier.

L'hérésie du Naturalisme remplit toute cette instruction. « C'est l'ennemi que Mgr Pie combattit toute sa vie, écrit un excellent juge. C'est à lui qu'il hvra trois batailles rangées, dans trois instructions synodales qui déjà ont pris leur place à côté des illustres victoires que la vérité catholique dut, en d'autres siècles et sur d'autres terrains, à la plume d'Athanase et d'Hilaire, d'Augustin et de Jérôme, de Bellarmin et de Bossuet...

La grande synthèse catholique, rapidement présentée dans hi première de ces pièces, reproduite dans la seconde avec de nouveaux détails, s'épanouit dans la troisième avec une majesté souveraine, opposant sa forte unité à la variété multiple des systèmes de naturalisme qui se partagent les esprits à l'époque présente. »

Il y a le naturalisme prétendu catholique, qui admet le règne de Jésus-Christ dans l'ordre des choses privées, mais 1 évince absolument dans l'ordre des choses publiques. 11 y a le naturalisme abstentioniste, qui professe ne pas s'occuper de la révélation, et se croit en droit de s'en tenir aux lumières et à la conduite de la simplenature. Ily aie naturalisme déiste qui carrément nie la révélation. Ily a le naturalisme athée, panthéiste, sceptique, qui des gymnases allemands est venu trôner dans les chaires du Collège de France. Tel est le cercle d'erreurs dans lequel roule notre siècle. L'Evêque entre résolument en campagne contre elles , revêtu, comme l'archange, des armes de lumière; et, plein d'une ardeur guerrière, de laquelle la compassion chrétienne n'est pas absente, il rétablit Jésus-Christ dans son divin héritage.

Quand il en vient à juger les principes qui régissent les rapports de l'Eglise et de l'Etat, l'Evêque sait faire encore la part du droit et du fait, de l'idéal et du possible, de la règle et del'apxjlication. Une lettre à M. Rendu disait précédemment : « Ah! si le premier consul et le premier empereur avait su, avait pu détruire seulement deux ou trois des axiomes meurtriers que l'héritage de la Révolution lui avait légués ! S'il avait concilié l'octroiement des plus larges libertés avec l'affirmation nécessaire de la vérité; au lieu d'un musée de Tibère, où le Christ et Abraham se sont trouvés n'avoir que leur rang parmi la foule des dieux, nous aurions eu un vrai temple, où le vrai Dieu aurait eu sa vraie place ; tout en laissant debout, sur les hauts lieux, divers

asiles OU bois sacrés, comme ceux que les plus pieux rois d'Israël durent respecter à cause des exigences des temps. »

Mais, tout en se prêtant à ces exigences, Mgr Pie n'accorde pas qu'il faille se contenter de maintenir platoniquement et abstractivement la thèse et ses principes, mais il entend qu'il y ait pratiquement effort vers la réalisation de l'idéal chrétien : « Qu'est-ce que des principes dont on peut indéfiniment ne pas tirer les conséquences? demande la Synodale. N'est-ce pas pratiquement éliminer la thèse que de la reléguer indéfiniment dans les souvenirs du passé ou les nuages de l'avenir 1 Qu'est-ce que des lois fondamentales de la société, sans lesquelles la société peut néanmoins subsister et prospérer ? Evidemment s'd est un devoir de la société envers la vérité, ce devoir doit être pratiqué dans la mesure où il peut l'être ; et c'est l'ofiice des peuples chrétiens de travailler à l'accomplir. »

Ainsi, en résumé, la constitution chrétienne des sociétés est de droit. Elle n'existe plus de fait., et c'est un malheur dont il faut tenir compte, mais le devoir d'y revenir n'en subsiste pas moins, etVintèrêt vital des sociétés le demande. Telle est sa conclusion.

L'Evêque ne se le dissimule pas : le flot de la popularité ne porte pas ces doctrines. Mais que lui importe, dès qu'elles senties vraies doctrines de l'Eglise ? Sa juste fierté répond : « Il y a un médiocre mérite à se déclarer l'apôtre de la vérité, quand tous la reconnaissent. Faire tant de cas de l'état humain de la vérité, l'aimer si peu pour elle-même qu'on la renie dès qu'elle n'est plus populaire, qu'elle n'a plus le nombre, la prépondérance, le succès, ne serait-ce pas une façon nouvelle de pratiquer le devoir et de comprendre l'honneur? Un petit nombre de réclamants suffit d'ailleurs pour sauver l'intégrité des doctrines; c'est l'unique

chance du rétablissement de l'ordre dans le monde ».

Nous avons dit assez ses ménagements pour les personnes; maisiln'en apointetil n'en veutpoint avoir pour Terreur. « Si donc, reprend-il, ces erreurs rétractées par quelques-uns continuaient à se prévaloir des sages temporisations de l'Eglise, celle-ci, obéissant à une nécessité longtemps éludée par elle, se verrait forcée d'élever la voix. Elle n aurait du reste qu'à invoquer sa doctrine séculaire, sa pratique invariable, ses protestations et ses réserves renouvelées dans plusieurs circonstances mémorables, les décisions multipliées et les condamnations expresses de ses pontifes jusqu'à nos jours, l'autorité convaincante de l'histoire, l'exemple de tous les pays et de tous les temps, les leçons éloquentes des événements modernes, les intérêts sacrés de l'avenir, enfin la logique du bon sens et la raison naturelle elle-même. »

La portée de cet acte fut comprise : « Vous avez reçu l'Esprit de la Pentecôte nouvelle, écrivit M. l'abbé de Ladoue, plus tard évêque de Nevers; vous avez le don d'expliquer à notre génération les Magnalia Dei. Par exemple, je ne réponds pas que quelquesuns ne vous accusent, comme les apôtres, d'avoir bu un peu trop de vin nouveau, ceux-là en particulier dont vous poursuivez le dangereux libéralisme. » — « J'avais tout cela en moi, écrivait M. Veuillot; mais vous en donnez la prononciation. Monseigneur. Pour moi, je suis bien sûr maintenant que je tiens le serpent, et que je saurai où trouver la'queue, où trouver la tête, par conséquent où placer le pied. »

De Rome, le Secrétaire des Lettres latines félicita Mgr Pie d'avoir, « dans ce chef-d'œuvre, si bien touché la plaie de l'Ecole catholique libérale, et d'avoir su concilier les égards de la prudence avec la force et la profondeur de la doctrine ». Enfin des revues théologiques, comme la Revue de Louvain et la Civilta

cattolica, allaient plus loin et disaient : « Maintenant l'Encyclique est faite ».

C'était beaucoup trop dire ; elle n'était pas faite, mais elle était près de l'être.

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