‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 24 sur 91 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'abbé Pitra professeur d'histoire et de rhétorique. — Ses vues nouvelles dans l'enseignement. — L'archéologie. — L'étude des classiques chrétiens. — Etudes personnelles. — Les débuts d*un paléographe. (1835-1840.)

L'abbé Pitra n'était que diacre lorsqu'en 1835 il fut appelé au petit séminaire d'Autun comme professeur d'histoire. Parmi ses élèves nous citerons Mgr Bougaud, mort évéque de Laval ; le docteur Daremberg qui s'est fait connaître par ses savants travaux sur les médecins grecs ; M. Guignard, archiviste-paléographe, bibliothécaire de Dijon, le plus aimé de ses disciples, auteur d'ouvrages estimés d'érudition; M. Pinard, ministre sous l'empire; M. le comte de Montrevost qui resta son ami intime, et plusieurs prêtres de talent qui honorent encore aujourd'hui le diocèse d*Autun. Tous lui vouèrent la plus sincère affection et professaient une vive admiration pour son talent et son caractère.

C'était une belle époque pour les débuts d'un professeur d'histoire. Augustin Thierry, Guizot, Michelet venaient par leurs travaux de renouveler les sciences historiques et d'apporter dans Tétude et l'exposition des événements une intelligence plus pénétrante et plus ouverte, un sentiment plus juste des temps et des civilisations. L'abbé Pitra étu-

diait leurs ouvrages avec passion, mais Michelet était son maître favori, c'est de lui qu'il procède ; il condamnait sans doute beaucoup de ses théories, mais il aimait son talent si personnel et si vivant, son étonnante faculté do ressusciter une époque historique. On ne peut riier qu'il n'y eût d'étroites affinités entre ces deux esprits séparés sur d'autres points par tant de contrastes.

La puissante imagination de dom Pitra avait aussi le don d'évoquer avec leurs mouvements et leur couleur les personnages du passé, de les remettre dans leur cadre et de leur rendre la vie. Comme Michelet, il voit les événements à travers des verres puissants qui en général donnent aux hommes et aux choses une netteté et un relief extraordinaires, mais qui quelquefois aussi grossissent les objets et les rendent avec des proportions fantastiques. S'il n'a pas, comme Michelet, ce qu'on pourrait appeler le lyrisme historique, il jouit comme lui du don de vision intense des choses du passé. Sa mémoire si admirablement fidèle, enrichie par de vastes et continuelles lectures, lui permetlait de comparer les époques et les institutions, de les opposer Tune à l'autre, d'en mieux pénétrer l'esprit. Aussi son cours d'histoire, au dire de ses élèves, présentait-il Je plus vif intérêt.

Il ne le conserva pas longtemps ; après quelques mois, par suite de changements dans le personnel du petit séminaire, il dut abandonner l'histoire et professer la rhétorique. Celle-ci convenait moins à ses goûts ; il n'en accepta l'enseignement qu'à son corps défendant ; il disait quelquefois en souriant : (c Dieu m'a fait bénédictin, Monseigneur m'a fait professeur d'histoire, et le diable professeur de rhétorique » (1). Il nous semble qu'il calomniait la rhétorique; elle lui rendit service et fit de lui un parfait humaniste ; sans le détourner de ses études historiques, ^Ue l'obligea à étudier plus à fond les auteurs classiques

(l)Plu8 tard il ajoutait : « Je me suis fait moine, Pie IX m'a fait cardinal. »

qu'il cultiva toujours avec bonheur et dont il goûtait les beautés avec la délicatesse d'un fin lettré.

Mais il ne se crut pas obligé de s'attacher servilement au programme étroit dans lequel la rhétorique et les humanités se trouvaient enfermées à cette époque, c'est-à-dire Tétude des procédés oratoires et de la composition latine et grecque. La philologie classique qui étudie l'origine de ces deux langues, qui les suit dans leurs transformations à travers les âges, la connaissance des mœurs et des institutions étaient alors très négligées, ou pour mieux dire à peu près complètement inconnues en France.

L'abbé Pitra apporta dans cet enseignement des vues neuves et originales qui donnent la plus haute idée de son intelligence et de son esprit d'initiative. Il sentit qu'il fallait avant tout éveiller l'imagination de ses élèves, leur donner le sens de la vie antique. Il institua donc d'abord chaque dimanche une conférence d'archéologie dans le but d'étudier les monuments archéologiques en général, en particulier ceux que renferment la ville et les environs d'Autun. « Nous deviendrons, je crois, écril-il à M. Guignard, archéologues malgré nous. C'est vraiment merveille de nous voir babiller depuis un mois, avec une imperturbable hardiesse et une chaleureuse conviction, sur les monuments et les ruines deBabylone, Ninive, Balbeck, Palmyre, Tyr, Carthage; dimanche prochain nous serons en Egypte... J'ai commencé par des vues générales sur la vie nomade, les premières demeures, les tentes, les tuguria^ les tabernacula^ les grottes, les troupeaux des anciens ; puis sur la vie agricole, les anciennes chaumières, les premières maisons, les habitations orientales, les jardins. Ensuite origine de l'art, art antédiluvien, ville de Caïn, indications de la Genèse, indication du système de M. Desdouits sur les monuments cyclopéens, sur les pyramides d*Egypte, puis, après le déluge, tour de Babel, Babylone, art babylonien, art persan, art phénicien, etc. J'ai trouvé sur toutes ces questions de curieux matériaux dans Heeren : Histoire du commerce et de la politique des anciens peuples ; dans Jahn,

Archœologia biblica^ dans les cours complets d'Ecriture sainte. » Après avoir énuméré quelques autres livres, il demande à son correspondant érudit et très curieux des .choses antiques de lui signaler les ouvrages rares qu'il connaîtrait sur l'archéologie grecque, romaine, celtique. <( Nous suivons pas à pas, ajoute-t-il, les migrations de Tart et des peuples. Partis de Sennaar et de Babylone, nous tournerons autour en jetant un coup d'œil bien rapide sur les monuments persans, phéniciens, égyptiens, juifs, indiens, chinois ; c'est merveille en vérité. Mais passons ! -de la Chine nous sauterons un peu brusquement dans la Grèce, de la Grèce à Rome, de Rome dans les Gaules, et de là dans l'art chrétien... Priez pour les pauvres voyageurs -et soyez-nous pitoyable et secourable » (1).

Mais ce n'était pas a3sez d'enseigner par la parole. Pour l'archéologie plus que pour toute autre science, il faut voir •de ses yeux et toucher de ses mains. Autun et ses environs présentaient pour ce dessein des ressources exceptionnelles ; peu de contrées en France sont aussi riches en souvenirs historiques; plusieurs civilisations s'y sont superposées et y ont laissé leur empreinte. C'est dans les environs d'Autun, à Bibracte, sur le Mont Beuvray, , qu'était Voppidum central de la puissante confédération des Eduens ; c'est là que se jouèrent au début des campagnes de César les destinées de la Gaule celtique. Autun, ïœdua civitas qui supplante Bibracte, devient une des capitales de la civilisation gallo-romaine, la sœur et l'émule de Rome^ soror et cemulaRomœ^ ou encore la Rome celtique (2). Ses écoles de rhétorique, les écoles Méniennes, sont renommées dans tout l'empire et attirent des étudiants de toutes les régions de la Gaule. La grande voie romaine militaire et commerciale qui relie Autun aux ports de la

(1) Lettre à M. Gdgnard, 26 janvier 1839.

(2J Cf. César, de Bello Gallico, lib. I, cap. XXIII, lib. VI, lib, VII, et alibi passim. Celtica Roma, Cf. Herici, vit, s. Germ. autiss.^ ap. Boll. t. vu, Jul. p. 221 et de Charmasse Précis historique dans Autun et ses ^fi^ommmts, p. lxxxix.

Méditerranée et de TOcéan, y amènera dès les premiers temps des disciples de l'Evangile. Autun eut bientôt sa communauté et son évêque qui plus tard étendit sa juridiction sur un vaste territoire ; elle eut ses monastères, ses écoles, ses institutions charitables et devint par excellence la cité du Christ, sBdua Christicivilas (1). Ces ruines encore éloquentes, ces souvenirs d'un passé à jamais disparu, avaient frappé Jean-Baptiste Pitra quand pour la première fois il vint se fixer à Autun; ils avaient laissé une impression profonde sur sa vive imagination d'enfant. Devenu à son tour professeur, il s'en servit pour initier ses élèves à la connaissance de l'antiquité. A côté des classes d'archéologie et comme un commentaire vivant, il institua des promenades archéologiques. On allait visiter à Autun ou aux environs quelqu'un de ces vieux monuments, la porle romaine d'Arroux et celle de Saint-André dont les blocs puissants ont résisté à tous les assauts, le temple dit de Janus, le théâtre romain, la pierre de Couard, la cathédrale du douzième siècle, les murs et les tours antiques. Le professeur faisait revivre et parler ces vieilles ruines; il peignait les naumachies, ressuscitait les combats des gladiateurs, expliquait les cérémonies païennes, les coutumes du foyer, les mœurs de la vie publique, les luttes, de la confédération des Eduens contre celle des Séquanais ou des Arvernes, et suppléait par l'imagination au silence de l'histoire. Son commentaire inspirait à ses jeunes disciples un véritable enthousiasme.

L'abbé Pitra était aussi chargé de l'enseignement des sciences naturelles, botanique, physique et minéralogie. Il avait toujours eu beaucoup de goût pour cette étude, et ce goût s'était développé au grand séminaire sous Tinflueiice d'un de ses condisciples, M. l'abbé Landriot, dont les connaissances en ces matières étaient déjà très remar-^ quables. A certains jours, l'abbé Pitra menait ses élèves-

(1) C'est la légende d'une médaille frappée à Autun sous Charles le Chauve. Cf. Tobiesen Duby, Traité des monnaies des barons, prélats^ villes et seigneurs de France.

dans la plaine ou sur les collines qui dominent la ville à la recherche de plantes rares, de fossiles très nombreux dans cette région, ou de débris préhistoriques. C'est à l'abbé Pitra et à Tabbé Landriot que le petit séminaire doit en grande partie ses belles collections géologiques et botaniques. A sa suite on apprenait sans fatigue et comme en se jouant. Au milieu de ces courses folles, des gaia propos entremêlés d'entretiens plus sérieux, le temps s'écoulait, on oubliait l'heure, on rentrait brisé de fatigue, mais toujours joyeux, le corps fortifié par ces sains exercices et Tesprit enrichi d'observations curieuses et de faits nouveaux. Parfois même, dit-on, il advint qu'on s'égara complètement^ et alors il fallait chercher le souper et le gîte dans une cure hospitalière.

^ En dehors des heures de récréation et des promenades, le maître était sévère et ne transigeait pas sur la discipline. Une nuit il y eut du bruit au dortoir, on dit même une tentative de désordre. Elle fut énergiquement réprimée sur l'heure, et le lendemain, devant les élèves réunis, les coupables durent entendre une véhémente catilinaire dans laquelle le professeur mit à contribution tout l'arsenal de la rhétorique ancienne. Jamais, nous disent ceux qui en furent les témoins, ils n'avaient mieux compris les ressources que Fart oratoire peut fournir à l'expression d'une légitime indignation.

En général l'enseignement du professeur manquait un

peu de méthode. Il avait l'esprit trop vif, trop primesau-

lier pour suivre pas à pas le développement logique d'une

idée ; il avançait souvent par bonds, supprimant les points

intermédiaires, ce qui rendait sa pensée parfois difficile à

suivre, s'écartant dans des digressions sans fin. Il allait

trop vite et trop loin. Jugeant ses élèves d'après lui, il les

entraînait dans une course rapide sur les sentiers les plus

ardus de l'érudition. Tous n'étaient pas de taille à le suivre.

Et néanmoins c'était un maître admirable qui savait faire

penser et s'entendait merveilleusement à éveiller chez les

jeunes gens les facultés endormies. Il semait à pleines

mains les idées, comme il fit plus tard dans ses lettres, dans ses articles, dans ses ouvrages. Elles germaient dans sa tête par une sorte de génération spontanée, végétation intense et souvent trop hâtive dont les germes n'arrivaient pas toujours à maturité. Dans son enseignement, il avait quelques-unes des qualités de l'orateur, une imagination féconde, une conception prompte, un cœur qui sentait vivement, une élocution élégante et facile, et quoique la voix fût ingrate, on ne se lassait pas de l'écouter. Il avait surtout le feu sacré, l'enthousiasme et le don de le communiquer; il savait rendre ses leçons passionnément intéressantes.

Il faut signaler dans son cours de rhétorique une autre innovation hardie pour cette époque, alors que la discussion sur les classiques païens et chrétiens n'avait pas encore été soulevée. Il institua dans sa classe à certaines heures déterminées un cours de littérature sacrée. C'était sa façon à lui, comme il l'a rappelé plus tard à propos de cette fameuse querelle, de résoudre pratiquement la question des auteurs païens et chrétiens (1). La première partie du cours était consacrée à l'étude de la Bible, aux livres Je l'Ancien et du Nouveau Testament, la seconde aux Pères de l'Eglise des premiers siècles. C'est le côté littéraire qu'il s'attache à mettre en lumière devant ses jeunes rhétoriciens. Par des traductions bien choisies, des rapprochements ingénieux avec les poètes et les écrivains profanes, par des analyses et des remarques judicieuses, il arrive à faire comprendre à ses élèves le génie de la poésie orientale de la Bible. Les premiers écrivains chrétiens lui inspirent aussi des considérations intéressantes ; il donne des notices sur leur vie, et analyse les beautés littéraires de leurs ouvrages avec un goût très exercé. Certaines parties de cette œuvre présentent un intérêt plus général que celui d'un simple cours de littérature; nous citerons en particulier sa classification des écrivains et des Pères des pre-

(1) Cf. De l'étude des auteurs païens^ VAmi de la Relî on, t. CLV, p. 247 et 773, t. GLVIII. p. 34. (29 janvier, 30 sept, et 5 oct. 1852.)

miers siècles par contrées. Ces groupes littéraires, constitués d'après les analogies de race, de tendances, de circonstances historiques, sont d'une heureuse inspiration et éclairent singulièrement le caractère de chaque écrivain. Il n'aura plus tard qu'à reprendre et à développer quelques-unes de ces pages pour donner à une revue ses beaux articles sur les Pères de l'Eglise dont nous parlerons ailleurs (1). Nous ne nous étonnerons donc pas de l'intérêt qu'excitait cette étude chez ses jeunes disciples, i< qui sacrifiaient^ nous raconte-t-il lui même, jusqu'à leurs promenades et leurs récréations pour rédiger ce qu'ils appelaient leur cours de littérature sacrée, pour se partager les morceaux choisis de la Bible et des Pères, pour les apprendre de mémoire, tenter un commentaire oratoire ou grammatical, aborder un parallèle avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité, soutenir des concours et des examens, affronter l'interrogation d'un évêque et de l'élite de son clergé, par exemple sur les beautés littéraires de l'épître à Philémon, comparée au discours de Priam aux pieds d'Achille, ou sur le discours de Flavien rapproché du pro Marcello de Cicéron. Nous nous demandons, ajoute-t-il, si l'on ne pourrait pas, au grand avantage des élèves et des maîtres et sans rien retrancher du programme des études classiques, généraliser cet essai sur une plus grande échelle » (2).

Les idées et les projets se succédaient rapidement dans son cerveau. Il rêvait une rhétorique sacrée et recueillait des notes dans cette vue ; il en fera plus tard l'aveu à dom Guéranger, non sans quelque crainte d'exciter la verve railleuse de son savant abbé : « Le fond de cet ouvrage n'était pas très neuf, dit-il; mais il offrait en mille détails

(1) Les Pères de l'Eglise, dans l'Auxiliaire catholique, i. I, p. 271 (1845), et t. II, p. 92 (1845). M. Tabbé Bauzon, qui a conservé précieusement les notes de ce cours, nous a avoué qu'il doit à Tabbé Pitra sa vocation pour les études patristiques et historiques. Ce savant ecclésiastique a donné des preuves de son érudition et de son zèle dans la réédition de l'Histoire des auteurs ecclésiastiques de don» Ceillier, Vives, 1862.

(2) La Patrologie de Migne, article dans VUnivers, 2 février 1858.

des vues assez curieuses, assez neuves, ce semble. J'ai failli plusieurs fois remuer avec vous des paperasses qui m'en restent. Mais j'ai craint franchement ce qui vous arrive à coup sûr en ce moment : un rire homérique, classique, olympien, sur mes bagatelles de rhétorique » (1).

Avec ses jeunes rhétoriciens et n'ayant que quelques heures par semaine pour cette étude, il ne pouvait que donner une idée 1res sommaire de la littérature chrétienne; à d'autres disciples plus à^és et qui disposaient de plus de temps, il trace un plan plus étendu. L'étude de la Bible lui paraît justement la base nécessaire de l'ancienne littérature chrétienne : « Il me semble indispensable, de bien étudier la sainte Bible, sinon avant, au moins concurremment avec les saints Pères. Ceux-ci sont des échos de la Bible, ils Tont imitée, paraphrasée, commentée partout; toute leur littérature, tout leur enseignement est calqué sur la Bible. Ils sont tous faits à son image et à sa ressemblance. Et vous concevez qu'il est indispensable .de bien connaître le modèle pour apprécier la copie... ^) Il voulait donc que son disciple commençât par lire et relire la Bible, qu'il la méditât, l'étudiât en littérateur, en savant, en historien, en philosophe, en théologien. Cette étude eût demandé de longues années. C'est bien ainsi qu'il l'entendait. <( Vous comprenez que dans huit ou dix mois, il serait absurde d'entreprendre une étude simplement littéraire des Pères, à plus forte raison une étude dogmatique et littéraire de toute la tradition... Ainsi c'est vous-même qui vous lancerez dans l'étude des Pères avec toute votre activité, tous vos goûts, toute votre foi, et vous poursuivrez «ette étude plusieurs années durant, jusqu'à ce que vous l'ayez conduite à bonne et pleine fin. )>

Il ne doutait pas que cette étude ne devînt pour son disciple ce qu'elle avait été pour lui-même, une véritable passion. « Elle vous passionnera, je vous le prédis; elle vous attachera invinciblement; vous la commencerez et vous ne

1) Lettre à dom Gaéranger, 9 sept. 1842.

pourrez plus vous eu arracher, elle sera un besoin pour vous, votre nécessité, votre élément... » (1)

Au-delà des cours qu'il fait, il en rêve d'autres qu'il pourrait faire, qu'il ne fera jamais, mais sur lesquels il lonne ses idées à ses amis. La lettre que nous allons citer nous paraît d'autant plus importante qu'on y sent le futur bénédictin, le disciple du grand liturgiste dom Guéranger. « Vous me demandez dans votre avant-dernière des conseils sur un cours de doctrine; c'est tendre un piège à mon Dutrecuidance provinciale qui s'y jette tète baissée et les y^eux fermés. Votre tâche est réellement belle, le culte, les Fêtes, toute la religion extérieure! Je verrais déjà là l'occasion d'études bien attachantes. Je vous dirai naïvement ce qui me paraîtrait le plus convenable pour vos élèves et pour vous. Pour vos élèves, suivez une à une les fêtes chrétiennes si habilement distribuées dans l'ofOce de l'Eglise, prenez cet office, prenez un paroissien, un eucologe, et faites ressortir les charmes de la liturgie de chaque fête, traduisez élégamment les plus beaux traits des hymnes, des proses, des citations de la Bible, et si vous parvenez à faire aimer et admirer le paroissien, vous aurez rendu un grand service à vos jeunes élèves. On a déjà fait un travail de ce genre dans plusieurs articles des A?males de philosophie chrétienne^ dans l'ouvrage de M. Walsh sur les fêtes, dans un autre intitulé Littérature des offices de l'Eglise. En un mot le sens théologique, historique et littéraire des fêtes, voilà pour vos élèves. Pour vous, creusez cette intéressante étude des liturgies, étudiez pour la mieux saisir l'archéologie chrétienne, fouillez dans le moyen âge, demandez aux chroniques l'origine de certaines fêtes, compulsez les travaux de Mabillon {Liturgie Gallicane)^ de Martène [de Veteribus Ecclesiœ ritibus)^ vous trouverez d'immenses et très curieux matériaux. Je me propose de m'en occuper activement, j'ai dû commencer par l'archéologie «t, pour mieux l'apprendre, je viens d'ouvrir un petit cours

(l) Lettre à M. Guignard, l«r déc. 1836.

d'archéologie où j'enseigne le lendemain ce que j'ai appris la veille. N'est-ce pas ainsi que l'on fait à Paris? » (1)

Que d'idées justes et vraies sur l'éducation chrétienne dans ce jeune professeur qui n'avait pas encore trente ans !

Tout en donnant des conseils à ses amis, il continuait pour sa part à être le travailleur acharné et infatigable que nous connaissons déjà. En dehors de ses cours ordinaires de littérature, on venait de le charger d'une classe supplé-^ mentaire de philosophie, et il consacrait chaque jour plusieurs heures à préparer au baccalauréat un jeune homme qui se destinait au grand séminaire (2).

Ces travaux ne le détournaient pas de ses études historiques. « Nous vous regrettons plus que jamais, écrit-il à un autre ami ; jamais nous n'avons eu plus grand désir de vous avoir auprès de nous, besognant, compilant, remuant avec nous, chartes, bouquins, manuscrits, vieilleries. Notre plan de campagne est dressé. Je me dévoue pour ma part, et par forme de vœu solennel, à éplucher les origines et l'histoire monastique de notre Bourgogne, et spécialement les origines et histoires bénédictines. Je remue déjà la poussière de notre antique abbaye de Saint- Symphorien et, grâce à l'abbé Devoucoux, j'y entrevois déjà des merveilles (3). Décidément notre Bourgogne est une contrée mère, tout s'est vivifié par elle; là surtout vint tout ce qu'il y a de grand dans Je cloître... Quel riche et magnifique champ ! Je ne mourrai pas sans l'avoir ua

(1) Lettre du 8 janvier i839 à M. G. Mazoyer. Lettre commencée à deux heures du matin au chevet d'un confrère malade « au milieu des lochs, des tisanes et des sirops ».

(2) Lettre au même, mai 1841 .

(3) M. l'abbé Devoucoux, dont nous aurons encore à parler dans 1» suite, était alors attaché à l'évêché d'Autun. Il devint plus tard évêque d'Evreux. Il n'était que juste de reconnaître l'influence que M. Devoucoux a exercée sur dom Pitra ; il lui a servi de ^uide dans ses premières études historiques sur Autun et la Bourgogne qu'il connaissait si bien, et a toujours mis à sa disposition tous ses livres et ses manuscrits.

peu exploré et je compte sur vous pour m'envoyer, m'indiquer maints renseignements précieux que je vous demanderai, que vous trouverez, que je ne soupçonnerais pas, que vous me réserverez à mesure que le hasard vous fera rencontrer les grands noms de Saint-Martin d'Autun, Cîteaux, Clunyl » Ce dernier nom, qui avait si souvent retenti à ses oreilles d'enfant lorsqu'il suivait à Cuisery les leçons d'un ancien moine de Cluny, éveille dans son cœur tout un monde de souvenirs et d'aspirations monastiques. Il vient de visiter les ruines du grand monastère bourguignon. <c Quel crève-cœur, s'écrie-t-il, que la désolation de ces grandes ruines ! J'ai vu Cluny au milieu de la peine, de Torage; j'ai presque vu la foudre tomber sous mes yeux sur le dernier clocher de la pauvre abbaye. Je n'avais point encore éprouvé un serrement de cœur plus pénible qu'au moment où me trouvant à la place du grand portail^ ma vue cherchait à six cents pieds de distance tout ce qui remplissait la gigantesque basilique. Hélas ! Plus rien que des écriteaux de haras, que des poteaux d'étalons, voilà presque tout!... Et pourtant, je ne désespérai pas. Même il me semblait que le dernier éclat de Tire divine était tombé dans ce coup de tonnerre, qui, sous mes yeux, ravagea la vieille flèche isolée; et maintenant Dieu a pitié de ces ruines, une main viendra qui les relèvera. Il faudrait si peu!... » Et après ce rêve sur la restauration de Cluny, il finit sa lettre par ces mots qui déjà, révèlent les intimes pensées de son cœur : « Je veux vivre et mourir dans le sein du patriarche de nos moines, le béni saint Benoît, ainsi soit-il. Amen ! » (1)

Il semble que rien ne put assouvir sa passion de connaître et de savoir. Il travaillait déjà à la vie de saint Léger, évêque d'Autun. Avec Tarchéologie et l'histoire, il menait de front, comme nous l'avons vu, l'étude de la géologie et de la botanique. Il ne lui suffisait pas de con-

(1) Lettre à M. Guigoard. Elle n'est pas datée, mais divers indices nous la font placer vers octobre 1839. Il y est question d'un article des Annales de philos, chrét.^ qui paraissait vers cette date.

naître sa Bourgogne bien-aimée dans ses grands hommes, ses institutions et son histoire, il voulait savoir aussi ses productions, la nature et la formation de son sol. Il aimait ses montagnes, ses coteaux verdoyants, les aspects variés de ses paysages tantôt sauvages et agrestes, le plus souvent riants et tranquilles. C'était déjà mettre en pratique comme programme de ses études la formule plus tard devenue célèbre, « la terre et les hommes ».

Tel fut l'ensemble de ses travaux durant les années de sa vie de professeur. Mais quelque intérêt qu'il y trouvât, ils ne lui firent jamais perdre de vue le but supérieur de l'éducation. Il savait que l'instruction n'est que la moitié de la tâche du maître vraiment digne de ce nom. Le professorat est pour lui un apostolat, un sacerdoce. Il s'inquiète pour ces jeunes âmes qu'il reçoit au moment critique de la vie, le moment où l'enfant passe à l'âge •d'homme ; aussi s'attache-t-il à fortifier leur cœur, à former leur volonté ; il devient leur conseiller, leur ami, leur père. Il sait les dangers qu'ils courent et voudrait les leur faire éviter. « Une voix intérieure, écrit-il à cette époque sous forme de conseil à un de ses amis, professeur comme lui, nous pousse à faire du bien à cette bien-aimée et bien désolée jeunesse. Il y a là un bien immense à faire, Dieu le veut, en avant quand môme ! Dieu le veut, il nous a donné le poste ; voyez par quelle série d'événements étranges il nous l'a rendu contre toute espérance ; demeurons-y fermes, confiants, ardents, l'avenir nous dédommagera. Qu'il y ait plus, moins d'avantages, ici, là, ailleurs, il importe peu, le tout est de demeurer dans une voie providentielle; fais ce que dois, advienne que pourra... Le tout est d'être avec Dieu et où il veut » (1).

Nous avons vu par une lettre déjà citée, qu'il entendait bien aussi que l'étude de la religion chrétienne conservât la première place dans l'éducation de la jeunesse. Il voulait, par l'étude de la liturgie et du cycle ecclésiastique,

(1) Lettre à M. Tabbé Mazoyer, 8 janvier 1839.

donner à cet enseignement une forme vivante, le faire pénétrer dans la vie pratique.

Il aimait donc cette carrière du professorat, il Taimait par goût mais surtout par devoir; il ne s'en dissimulait pas les difficultés, et parfois nous l'entendons s'en plaindre dans ses épan'chements intimes avec quelques amis, mais il se relève vite par la pensée de Dieu. « Las ! vous le savez, il n'est point de paix pour la gent professorale, elle est maudite comme si elle péchait par métier. Puis encore moins d'amour. Le pauvre cœur tout maladif et endolori, se tourne et retourne sur sa triste couche, sans trouver de main paternelle qui lui serve d'oreiller. Oh ! qui nous donnera pax et amor in arduis ! Priez pour vos frères, cher ami, s'ils écrivent peu c'est qu'ils ont trop de choses à dire, et plus le cœur est lourd, plus la main est paresseuse, c'est bizarre et c'est vrai » (1).

Vers ce temps se place son premier voyage à Paris qui fit époque dans sa vie : il s'y trouva seul, un peu désorienté, un peu intimidé tout d'abord. Il est piquant de l'entendre faire lui-même le récit de ses débuts dans la carrière de la paléographie dont il deviendra bientôt un des maîtres les plus éminents : « J'avais eu la bonne pensée d'emporter avec moi quelques méchantes notes sur un bon vieux saint du septième siècle (saint Léger)... J'allai frapper à la porte d'une bibliothèque avec quelques paperasses sous le bras. Je tombai tout ébahi, tout ahuri au milieu d'une salle de rudes travailleurs qui heureusement n'avaient pas le temps de rire de moi, même assez bons pour m'accueillir avec une charitable pitié. On me met entre les mains un in-folio de parchemin écrit au treizième siècle et qu'il me fut impossible délire au premier coup d'œil. J epelai toute une journée, le lendemain je faisais un peu mieux, le surlendemain je déchiffrais, et je trouvai deux chroniques neuves, inédites, inconnues depuis Mabillon, deux chroniques qui touchent aux grands faits de l'histoire de France,

(i) Au même, 20 mai 1840.

et qui avaient échappé aux Thierry, aux Michelet, qui ont tant remué, à tous ces travailleurs qui remuaient autour de moi... Je restai cloué sur mes délicieuses chroniques trois semaines, et ce S(mt mes trois plus agréables semaines de vie... Je vous citerai bien telle rue où je déchiffrai en cheminant un passage qui m'avait échappé, telle autre où je me perdais en menant à fin tel chapitre de mon vieux saint ; bref, je fus réellement heureux » (1).

Une société littéraire, archéologique et scientifique venait de se fonder à Autun sous le nom de société éduenne. L'abbé Pitra, avec ses confrères Tabbé Devoucoux et Tabbé Landriot, fut un de ses promoteurs ; nous le trouvons président de la section d'histoire naturelle en 1836, et le premier volume des travaux de cette société contient de savantes communications du jeune professeur sur la géologie des environs d' Autun et sur l'histoire de saint Léger et du septième siècle (2).

Une dernière citation achèvera de nous faire comprendre la vivacité de ses sentiments ; il écrit à un de ses meilleurs amis, dont il suit les premiers pas dans le monde : ce ... Le bon Dieu dans chacune de ses créatures grandes et petites, a mis, je l'avoue, un singulier cachet d'originalité, mais aussi en pétrissant certains cœurs, il s'est surpris à travailler plus d'une fois sur ses réminiscences d'où il est advenu que certaines âmes se sont trouvées sœurs sans avoir vécu dans le même giron ni au même berceau, et pour arriver enfin à notre propos, voilà comme quoi vous et moi, nous nous trouvons un peu frères... Ne sommes-nous pas, selon cette énergique et naïve idée du moyen âge, prise tout entière dans les saints évangiles, ne sommes-nous pas les miettes d'un seul et même pain, broyés et pétris ensemble, unis et collés ensemble? Donc, encore une fois, mon cher ami, et par notre communion de nature et de foi, nous

(1) Lettre à M. Tabbé Mazoyer, non datée ; probablement de 1839. Mais le voyage dont il est question est de Tannée précédente.

(2) Comptes rendus des travaux de la société éduenne, 1'® année, 1836-1837, p. 42 et p. 81.

soinmes frères, nous sommes un. Toujours est-il que je voudrais bien quelque chose de plus, la communion de vocation et d'avenir, la communion d'existence, de pensée, d'étude, d'espérances et de désirs » (1).

(1) Lettre à M. A., 1837.

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