CHAPITRE III
l'inscription d'autun
La découverte. — Etude de l'iDscription. — Son importance théologique et archéologique. — Conclusions de l'étude de l'abbé Pitra. — Ses vues sur le symbolisme chrétien. (1839.)
L'abbé Pitra était encore professeur au petit séminaire d'Autun quand un événement se produisit dans son petit cercle littéraire qui vint donner une nouvelle impulsion à ses études et l'aider à pénétrer plus avant dans le mystère de l'antiquité chrétienne.
Les grandes voies romaines qui conduisaient à Augus* todunum étaient bordées, comme celles de Rome et de plusieurs autres villes antiques, de monuments funéraires, édicules, stèles ou colonnes rappelant par leurs épitaphes le souvenir du défunt à ceux qui passaient. Le plus célèbre de ces cimetières d'Autun, était situé à quelques cents mètres de la ville sur la via strata qui reliait Autan à Besançon. Il est connu sous le nom de polyandre de l'Estrée ou de Saint-Pierre-l'Etrier (1). C'est dans ce quartier que se fonda, selon toute apparence, la première communauté chrétienne d'Autun, ou du moins c'est là qu'elle eut son cimetière et
(1) Sur ce cimetière et la découverte de l'inscription grecque, cf. le savant ouvrage de M. Gabriel Bulliot, Essai historique sur Vabbaye de Saint-Martin (TAutun, t. 1, pp. 48, 393, 401, 413, et aussi Autun et ses^ monuments, par A. de Charmasse, p. 233.
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son premier centre de réunion. On y a trouvé plusieurs épitaphes cfirétiennes antiques.
Le 24 juin de l'année 1839, des ouvriers terrassiers découvrirent au milieu de ce cimetière six fragments de marbre, débris d'une vieille inscription chrétienne. L'évêque d'Autun, Mgr du Trousset d'Héricourt, et M. Tabbé Devoucoux, alors son grand vicaire, visitaient ce jour-là même les fouilles du cimetière. Ils firent recueillir avec le plus grand soin les précieux fragments et cherchèrent autour d'eux un archéologue capable de restituer et d'interpréter l'inscription grecque. On jeta naturellement les yeux sur l'abbé Pitra, déjà bien connu par sa science et son goût pour l'archéologie.
Ecoutons-le nous décrire lui-même, bien des années
après, l'impression qu'il éprouva à cette nouvelle : « Même
au milieu de nos tribulations, vous m'éveillez en sursaut
en me parlant de l'inscription d'Autun. Après plus de
trente ans et tant d'événements, je vois encore ces chers
marbres sortir de la voiture de Mgr d'Héricourt et passer
dans ma chambre de professeur. C'était le soir, j'allumai
toutes mes chandelles, et je restai toute la nuit dévorant
les lettres et les épelant à tous les effets de la lumière. Au
point du jour, après avoir rendu grâce au céleste poisson,
je courus au cimetière »... (1) Il fut assez heureux pour
découvrir un septième fragment, celui qui contenait les
premières lettres du nom de Pectorius, l'auteur même de
l'inscription (2).
Cet événement était une bonne fortune inespérée pour notre jeune savant. Jusqu'alors il n'avait vu 1 antiquité qu'à travers ses livres et ses interprètes. Il se trouvait tout d'un coup en contact direct avec elle ; elle lui apparaissait vivante sous la forme de ces débris d'un marbre gravé au deuxième ou au troisième siècle, sur lesquels il allait s'exercer sans maître au dur métier d'archéologue.
(1) Lettre à l'abbé Davin, 30 août 1872.
(â) Spicilegium Solesmensej t. I, p. 554. Quelques érudits cependant
L'abbé Pilra se mit aussitôt au travail, et ses vacances de 1839 furent employées à déchiffrer Finscription et à en éclairer le -texte. L'entreprise n'était pas facile pour un débutant en épigraphie : il suffît pour s'en rendre compte d'un regard jeté sur le fac-similé de l'inscription qui a été donné par dom Pitra dans le Spicilègede Solesmes (1). La langue de Tépitaphe est un grec assez incorrect et les obscurités du sens sont encore augmentées par le mauvais état des fragments et les lacunes du texte.
Il faut avoir suivi de près ce travail de l'épigraphiste occupé avec toutes les ressources de son esprit à épuiser les hypothèses possibles, à suppléer une lettre ou un mot effacé, pour comprendre les hésitations du jeune helléniste, ses alternatives de déception et de joie, et en même temps les efforts de sagacité et de patience, le don de quasi divination que suppose cette restitution.
L'inscription une fois déchiffrée, restait la partie la plus considérable du travail. Il fallait replacer le monument dans son milieu historique, assigner la date probable, expliquer le sens des formules, donner en un mot sa vraie valeur à l'épitaphe.
Il importe d'autant plus d'étudier le travail du jeune archéologue que ses hypothèses se sont trouvées concorder à peu près complètement avec celles des savants les plus autorisés : en résumant son système nous exposerons donc par là même les conclusions définitives de la science au sujet de la célèbre inscription d'Autun.
croient que l'auteur de rinscrlption pourrait être le père de Pectorius, Ascandius.
(1) Au tome premier. Depuis lors elle a été reproduite plusieurs ibis en fac-similé notamment par Kraus, Roma sotterranea, Die roemischen Katakomben, Fribourg en Brisgau, 1875, et par Roidot : l'Inscription grecque chrétienne d'Autun dans Mémoires de la Société éduenne, nouvelle série, t. XVI, p. 253-294. Cet article est un bon résumé de tous les travaux précédents et contient une bibliographie du sujet. L'inscription est aujourd'hui conservée au musée de l'hôtel de ville d'Autun. Elle est gravée sur une tablette de marbre blanc de 0,53 de hauteur, de 0,54 de largeur, 0,02 d'épaisseur.
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Voici d'abord la traduction à laquelle s'arrêta Tabbé Pitra :
Le céleste IX0Y2 (poisson), fils de Dieu, du fond de son cœur sacré,
A rendu des oracles et pris au milieu des mortels une immortelle vie.
Ami, rajeunis ton âme dans les eaux divines.
Aux sources intcœissables de la sagesse, prodigue en trésors.
Prends Taliment doux comme le miel du sauveur des saints.
Prends, mange et bois! ichius (le poisson) est dans tes mains.
Veuille ichtus répandre ses grâces, c'est mon ardent désir, ô maître sauveur!
Que ma mère te contemple dans la joie ; nous t'en prions tous deux, ô lumière des morts!
Ascandius, père bien-aimé de mon cœur.
Et vous, très douce mère, et vous mes frères,
Dans la paix du sauveur souvenez-vous de Pectorius.
Ichtus a passé dans la souffrance !
Nous ne pouvons nous arrêter à discuter les variantes plus ou moins justifiées que les savants ont apportées à la restitution de l'épitaphe et à sa traduction (1). Quiconque
(1) Nous tenons néanmoins à reproduire la restitution du dernier savant qui s'est occupé de la question et qui a profité de tous les travaux antérieurs, le Dr 0. Pohl, Las Ichthys Monument von Autun, Berlin 1880.
*1^6uoç o[ùpav{ou ôejTov yévoç, ''Y)Topt aefxvcj) Xpyjae, Xapà)[v wtoy*^]^ àjJippoTov Iv ppoxéotç 06<r7te<r(a)v uSaT[(o]v. x^ ^rJjv, cptXe, ôaXiteo 'fu^W^] TSaaiv àevaoïç tcXoutoSotou cocpiYjç.
DcoT^poraYttov (i.£XiY)Sla Xa(ji.pav[e ^pcodiv], ''EaôiE mvàcov, t)(^6ùv e/^wv 7caXa(ji.aiç. 'I;(6uï X®[p'^*îT ^P*i XiXaCo), BianotoL (rwTep, £u euBoi p-[il]Ty)p, ce XiTa^ojjLs, (p(oç to ôavovTcov. 'A<r;^avStE [irdtTJep, t(0[jlw X£[ya]pt(j{jLéve Oufxo), 2ùv ii[y\t^\ yXuxepYJ xal àSeXcpeiJoidiv E(Jio{(Jtv, 'I[}(^6uoç eipi^vTj (j6o] (i.v7)(jeo IlexTOpiouo.
Race céleste de l'Ichthjs divin, fortifie ton cœur, puisque tu as reçu au milieu des mortels la source immortelle de Teau divine. Ami, réjouis ton âme par Teau toujours jaillissante de la sagesse qui
se donnera la peine d'étudier le mémoire de Fabbé Pilra pourra se convaincre que ses diverses hypothèses sont appuyées sur des raisons sérieuses. Dans toute cette discussion il fait preuve de connaissances aussi variées qu'étendues. Sa science de l'antiquité ecclésiastique est déjà remarquable : la paléographie et l'épigraphie n'ont plus de secrets pour lui. Il possède à fond la langue grecque, ses dialectes, ses lois grammaticales ; il connaît les altérations et les variations qu'elle a subies en devenant chrétienne et en se transplantant dans les Gaules.
La première partie de sa tâche ainsi accomplie, Fabbé Pitra abordait la question chronologique et historique. La langue de Finscription nous reporte au temps où ilorissaient les églises gallo-grecques dans la vallée du Rhône, c'est-àdire entre les années 150 à 300 de notre ère. Les formes paléographiques du monument nous permettent de resserrer ces limites extrêmes et donnent la fin du deuxième siècle et la première moitié du troisième. Le savant abbé s'appuyant sur les recherches du P. Secchi trouve moyen d'arriver à plus de précision encore. Les allusions au gnosticisme, et à quelques autres événements, nous indiquent l'époque de la persécution de Septime Sévère, alors que les fidèles de Féglise de Lyon durent se réfugier à Au tun, c'est-à-dire les quinze premières années du troisième siècle (1).
donne les trésors. Reçois ce mets doux comme le miel du sauveur des saints, mange avec délices tenant dans tes mains Ichthys.
Rassasie-toi avec Ichthys, je le souhaite, mon maître et sauveur. Lumière des morts je te supplie, donne un doux repos à ma mère.
Ascandius, ô père bien-aimé de mon cœur, avec ma douce mère et mes frères, dans la paix d'Ichthys, souviens-toi de Pectorius.
M. de Rossi dans ses Inscriptiones christianœ, t. Il, p. âO a accepté cette restitution.
(1) M. Le Blant, Inscr. chrét, de la Gaule, t, I, 9 et seq. et II, 607, et Fr. Lenormant (dans Cahier, MéL d'ArchéoL III, 136 et IV, 118) se prononcent pour la fin du troisième siècle ou le commencement du quatrième. Mais quelle que soit l'époque où Tinscription a été gravée, ces auteurs eux-mêmes reconnaissent que le contenu est du temps de