‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 26 sur 91 · L INSCRIPTION D*AUTUN · texte numérisé non relu

L INSCRIPTION D*AUTUN

Après ces préliminaires, il est facile de reconstituer Thistoire de Finscription.

Parmi les fidèles que la persécution chassait de Lyon, se trouvait une famille qui se réfugia dans la ville d'Aulun. Le père Ascandius, et la mère, étant venus à mourir quelque temps après, ils furent ensevelis selon la coutume chrétienne dans un cimetière séparé des cimetières païens. Pectorius, leur fils, voulut placer au-dessus de leur tombe une inscription (1). Est-ce simplement par goût pour le symbolisme très répandu chez les chrétiens de cette époque qu'il la composa dans les termes mystérieux qu'on a vus, ou bien se servit-il à dessein du voile de ces expressions, pour ne pas exposer aux païens et à ceux qui n'étaient paa encore initiés les mystères clirétiens ?

M. l'abbé Pitra embrassait la seconde hypothèse.

Une remarque, que l'état encore rudimentaire à cette époque de la science des catacombes ne lui permettait pas de faire, vient confirmer cette opinion. Les fidèles d'Autun ne possédaient pas, comme ceux de Rome, do Naples,^ d'Alexandrie et de plusieurs autres églises, des cimetière* souterrains; ils en étaient réduits comme ceux de Carthage à un cimetière à ciel ouvert ou area. Or s'il est inouï qu'une catacombe ait été violée par les persécuteurs avant le milieu du troisième siècle, le cimetière à fleur de terre était accessible à tous ; de là, nécessité de ne pas exposer les^ mystères de la foi aux railleries des païens.

Il est certain dans tous les cas que la piété de Pectorius envers les chers défunts ne se contenta pas d'une froide épitaphe relatant simplement le nom et Fâge des morts; il

Septime Sévère. M. de Rossi, avec rautorité que lui donne sa profonde science, trouve peu solides les raisons apportées pour placer rinscrlption au quatrième siècle; il la croit aussi du deuxième siècle ou de la première partie du troisième, hxscrvgXion^s christianœ, t. II,. p. 21. Dans ces pages le savant archéologue a donné un remarquable commentaire de la première partie de l'inscription.

(1) Réserve faite, comme nous l'avons dit plus haut, de TopinioD qui verrait dans Ascandius l'auteur de l'inscription .

voulut que cette épitaphe fût en même temps un témoignage de sa foi et de ses espérances. Son inscription est un petit poème religieux et théologique. L'étude de l'épigraphie chrétienne nous révèle plusieurs exemples d'inscriptions du même genre. Aussi ne doit-on pas s'étonner que les archéologues et les théologiens, depuis Gori et Zaccaria, aient eu l'idée de composer une sorte de théologie épigraphique, projet qui, du reste, n'a pas encore trouvé sa réalisation complète. Ce qui assure au monument de Pectorius une place absolument à part dans Tépigraphie chrétienne, c'est le développement donné à l'expression de nos croyances. Nous avons en quelques lignes tout un symbole abrégé de la doctrine chrétienne. C'est ce que démontrait tout au long Tabbé Pitra dans la partie dogmatique de son étude. Que représente cet 'tx^ù;, ce poisson céleste? C'est un des symboles les plus connus dans l'anti • quité chrétienne pour désigner le Christ. Les cinq lettres du mot grec sont lescinq premières de ces paroles qui expriment en résumé la mission de Notre-Seigneur et sa double nature : Jésus-Christ fils de Dieu, sauveur (1).

On ne peut faire un pas dans les catacombes ou dans les musées chrétiens sans rencontrer le poisson sous diflférentes formes, le plus souvent sous celle du dauphin. C'est la figure du Christ qui, de même que le dauphin considéré par l'antiquité comme secourable aux naufragés, est venu sauver les hommes du péché. Le symbole du poisson était loin à cette époque d'avoir été illustré comme il le fut plus tard par les travaux des archéologues, en première ligne par ceux du cardinal Pitra; mais dès lors celui-ci était assez familier avec l'antiquité chrétienne pour donner à cette figure sa véritable valeur.

Jésus-Christ est donc proclamé par Pectorius, fils de Dieu, sauveur du monde, source de sagesse, de purification et de vie. Il est encore l'aliment du chrétien régénéré par les eaux divines du baptême. « Prends l'aliment doux comme

(1) 'Irjaoîfç x.P'^'^^ç OeoCf *oiôç atjTTJp.

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le miel du sauveur des sainte; prends, mange et bois, 't;c^uç est dans tes mains ! » Qui ne reconnaîtrait sous ce voile transparent le sacrement de TEucharistie?

Ainsi nous trouvons dans cette épitaphe, outre la prière pour les défunts, le dogme de la communion des saints et des espérances de la vie future, une allusion au rite du baptême et de l'eucharistie et Tabrégé de la doctrine chrétienne sur rincarnation.

De nos jours, par suite des découvertes nombreuses dans le champ de Tantiquité chrétienne, les témoignages de même genre se sont tellement multipliés qu'ils n'excitent plus notre surprise. Pour cette époque, la découverte du marbre d'Autun était un gros événement et le jeune ecclésiastique, se plaçant à un point de vue élevé, faisait remarquer en terminant son mémoire la conduite delà Providence, qui, par suite d'un événement fortuit, mettait aux mains des défenseurs de la foi des arguments sans réplique au moment même où l'hérésie attaquait les contrées évangélisées par saint Irénée.

L'abbé Pitra donna le résultat de ces recherches sur l'inscription d'abord dans un mémoire à la société éduenne, puis dans une lettre et une série d'articles insérés dans les Annales de philosophie chrétienne (1).

Ces diflférents travaux faisaient le plus grand honneur au jeune auteur. Dès le début, il prenait rang dans le monde savant et méritait les félicitations d'hommes comme Raoul Rochette, Dubner, Wordsworth, etc.

Sans doute cette étude, il faut le reconnaître, décèle dans son- auteur une certaine inexpérience de composition, une exubérance d'imagination qui l'entraîne parfois au delà des

(1) Lettre à M. Bonnetty, Araiales de philos, chrét,, 2® série, t. XIX, p. 195, le' septembre 1839, reproduite dans VUaivers, 26 octobre 1839 v articles publiés dans les Annales de philos, chrèt,, 3e série, t. I, p. 165; t II,p. 7; t. m, p. 7 et 85; t. V, p. 165 (1840 à 1842). A part: Etudes sur une inscription grecque trouvée à Autun^ 8o, Paris 1841. Dom Pitra est revenu sur cette étude dans le Spicil, Solesmense, Illr pp. 554-564.

bornes de la réalité et détruit l'heureux équilibre des fa- <5ultés, mais pour le fond, le travail était vraiment remarquable ; on y reconnaissait déjà la science de ThcUéniste, la Gnesse et la pénétration de l'archéologue, une érudition étendue. Il donnait la solution des principales difBcultés soulevées par le texte, et il pouvait rappeler treize ans plus tard, dans le premier volume du Spicilége, que la plupart •de ses appréciations avaient été adoptées parles savants (1).

Du même coup sa vocation se trouva fixée irrévocablement. Les travaux auxquels il venait de se livrer sur la vénérable antiquité ecclésiastique n'avaient fait qu'augmenter son goût pour ces études, allumer en lui le désir -de pénétrer plus avant dans ce domaine et de résoudre une foule de problèmes soulevés par son premier essai.

Le symbolisme à la fois profond et gracieux de l'épitaphe l'avait surtout charmé, et le porta dans la suite à faire -de cette partie peu connue de la littérature ecclésiastique le domaine préféré de ses études. Nous avons déjà vu comment son attention curieuse avait été éveillée sur ce point à la fin de sa rhétorique. L'épitaphe de Pectorius était de nature à raviver son goût pour le symbolisme : il semble déjà entrevoir une vaste littérature symbolique avec ses canons, ses règles hiératiques, ses manuels. Le symbole est pour lui le lien entre l'ordre naturel et Tordre surnaturel (2).

(1) Spicil, Solesm. I, p. 554. Cette inscription d'Autun, une des plus ■curieuses assurément de l'antiquité chrétienne, a été étudiée tour à tour par Raoul Rochette, Rossignol, Letronne, Hase, Le Blant, Charles et François Lenormant en France ; Bœck et Franz (de Berlin) en Allemagne; le P. Secchi, de Luca, Garrucci en Italie ; Wordsworth. et Wiseman en Angleterre. Voici les derniers et plus importants travaux: Kraus, Die roemischen Katacomben; p. 214 etseq. Kirchhoff, C. I. Gr. n. 9,890; Wilpert, Principienfragen der Christlichen Archaeo^ iogie^ p. 55, Frib. i. Brisgaul889; abbé Davin, le Monde^ 44, 45, 48 mai ; 20, 28, 30 juin 4873 ; de Rossi, /. c. et Pohl, Das Ichtkys, etc. Cf. aussi le récent travail de M. Roidot déjà cité. Mémoires de la société éduenne, nouvelle série; t. XVI, p. 252 et suiv.

(2) Cf. Etudes sur l'Inscription d*Autun, p. 39 etseq. et Analecta sacra, t II, p. 646.

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C'est la nature mise au service de la doctrine spirituelle et lui fournissant une forme sensible selon le mot de saint Paul, de façon à nous conduire aux choses invisibles par le spectacle des choses visibles (Rom. I, 20).

La figure de Tabbé Pitra commence dès maintenant, nous semble-t-il, à se détacher avec un certain relief, les contours se dessinent avec plus de précision. A un cœur délicat et affectueux, à une imagination ardente, toujours sous pression, à une activité dévorante sans cesse en quête de nouveaux sujets d'études, il allie déjà un caractère ferme et sérieux. Autant la curiosité de Tintelligence est aiguisée, la passion d'apprendre vive, autant la conduite est réservée, austère même. On remarque aussi chez lui la réunion de facultés presque contradictoires ou du moins qui se trouvent rarement réunies dans le même esprit; d'un côté les goûts de l'érudit qui scrute, qui recueille les faits, les discute, qui par son besoin d'exactitude, de méthode positive et froide, semble tuer l'invention et la fantaisie, de l'autre une extraordinaire richesse d'imagination et le don de s'émouvoir au milieu des plus arides recherches : parfois il y avait conflit entre ces deux tendances, et, dans la lutte, ce n'était pas toujours le poète qui était le vaincu.

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