CHAPITRE IV
La vocation bénédictine. — Lettres à Dom Guéranger. Premier départ pour Solesmes. (4840.)
Cependant, au milieu de ces travaux qui semblaient se disputer tous les moments de sa vie, d'autres préoccupations commençaient à se faire jour dans soa âme. A cette nature si élevée, si avide d'une perfection plus grande, l'étude ne suffisait plus ; il lui fallait un autre aliment. Il entendait de nouveau cette voix qui, tout enfant, l'avait fait tressaillir: <c Je le conduirai dans la solitude et je parlerai à son cœur. »
Cette voix, il était disposé à l'écouter docilement. Sa piété ne s'était pas démentie un seul instant; les brillants succès qu'il avait remportés, sa prodigieuse ardeur pour l'étude, cette espèce d'enivrement que produisait en lui la recherche scientifique et l'évocation du passé, ne lui faisaient pas oublier ses devoirs de chrétien et de prêtre. Il restait par sa ferveur et par l'austérité de sa vie le modèle de ses confrères, et aucun de ceux qui le connaissaient intimement ne s'étonna de lui voir chercher dans la profession religieuse une union plus intime avec Dieu. La vie du monde ne lui convenait pas ; il lui fallait plus de calme et de recueillement, une vie de prière et d'étude. Son parti une fois pris, il n'était pas difficile de deviner qu'avec la générosité de sa nature, et sa force de caractère, il pas*
serait pour arriver au but par dessus tous les obstacles.
A cette époque la plupart des ordres religieux que la révolution avait chassés ou dispersés s'étaient reconstitués en France ; à côté d'eux étaient venues prendre place de nouvelles familles religieuses, qui, avec la presque infinie variété de leurs œuvres, offraient un asile aux caractères les plus divers. Le choix du jeune professeur fut bientôt fixé. Ses études sur l'abbaye de Cluny et sur les autres monastères de la Bourgogne, les souvenirs que Dom Teissier avait laissés à Cuisery dans sa jeune imagination, enfin une inspiration secrète dans laquelle il reconnaissait encore la voix de la grâce, le poussaient vers ce grand ordre bénédictin qui pendant de longs siècles .au moyen âge avait attiré dans son sein tant d'âmes éprises du désir de la perfection. Il en savait déjà l'histoire glorieuse, il devait bientôt en connaître Tesprit le plus intime à l'école du grand restaurateur de l'ordre bénédictin en France, Dom Guéranger.
Après s'être mûrement préparé par la prière et la méditation, le 17 avril 1840, au jour du Vendredi Saint, l'abbé Pitra écrivait à l'abbé de Solesmes la lettre suivante. Elle résume trop fidèlement l'histoire de sa vocation pour que nous ne la donnions pas tout entière :
« Très Révérend Père,
» Veuille Jésus, notre bon maître, vous disposer en ce jour de bénédiction à accueillir favorablement un secret que je prends la liberté de déposer dans votre cœur paternel et sous le sceau de votre discrétion. Je ne puis lutter plus longtemps contre une pensée qui depuis longtemps m'obsède ; je cède aux avis de mon directeur, je cède à une voix intérieure qui me presse, et qui me semble, au milieu de cette sainte semaine, partir du cœur et de la croix de Jésus.
» Mon Père, que ne puis-je me jeter dans vos bras, à vos pieds pour vous supplier d'accueillir un enfant, un pauvre orphelin, un jeune prêtre qui cherche en vain autour de
lui, qui ne trouvera qu'auprès de vous fraternité, paix et travail. Le bonheur que j'éprouve seulement en vous écrivant ces premières lignes, me donne la mesure de ce que j'éprouverai près de vous, me donne l'assurance qu'il y a là un dessein de Dieu, une pensée d'amour et de miséricorde.
» Il y a bien longtemps, mon très révérend Père, que le nom de bénédictin me fait tressaillir. Dès mon enfance élevé par un vieux bénédictin, dernier débris de notre Cluny, j'ai grandi près de lui, priant à ses côtés, servant sa messe, recueillant tous ses souvenirs. Depuis, je ne sais quel pressentiment m'annonça qu'un jour les bénédictins reparaîtraient, qu'un jour peut-être je serais de leur nombre. Conduit au petit, puis au grand séminaire d'Autun, j'y reçus les saints ordres, non toutefois sans insister longtemps sur une chose, sur une seule chose.
» Le ministère m'offrait d'amères répugnances, la plupart des congrégations que je connaissais ne répondaient pas à mes plus impérieux désirs. Je demandai longtemps où serait ma place dans le clergé. Bientôt résolu cependant à rompre à tout prix avec le monde, je m'engageai aveuglément sur l'avis de mes directeurs, laissant à Dieu le soin de me frayer une route plus loin.
» J'avais à peine consommé le sacrifice qu'une nouvelle inespérée pénétra jusqu'au fond de ma cellule ; les bénédictins renaissaient, Solesmes sortait de ses ruines. Je ne puis, mon Père, vous redire quel tressaillement j'éprouvai à cette nouvelle ; mes yeux se fixèrent sur Solesmes et depuis ne s'en détachèrent plus.
» Mais que d'obstacles et à quelle lointaine distance apparaissait le monastère ! C'était une famille dont j'étais Tunique ressource, un père, une mère, une sœur dont l'existence devait nécessairement dépendre de la mienne. C'était la volonté de mes supérieurs, la confiance bien gratuite et bien touchante de mon évêque qui m'attachait à un petit séminaire par des liens étroits.
» Mais voici, mon Père, que la Providence a visiblement
et étrangement aplani tous les obstacles. En moins de onze mois je perdis tous mes parents. Je restai orphelin avec une sœur que me conBa un père mourant et dont je dus promettre d'assurer l'avenir.
» Appelé dans un petit séminaire d'abord pour un cours d'histoire, récemment créé, les mille détails d'un enseignement nouveau, attachant, compliqué, semblaient devoir me faire perdre de vue mes premiers désirs de solitude. Une seule chose m'attacha et malgré moi j'y consacrai tous mes loisirs, l'histoire des bénédictins de notre Bourgogne.
» Peu après, jeté brusquement dans une chaire de rhétorique, je me trouvai plus que jamais lancé dans un travail dissipant, frivole ; plus que jamais je dus paraître éloigné d'une cellule. On m'a cru, on me croit encore sans arrièrepensée, dans l'enchantement des lettres, jouissant avec délices d'un enseignement accueilli avec indulgence. Hélas ! mon père, je prends Dieu à témoin qu'après quatre ans d'obéissance j'en suis encore à chercher quelque peu d'enchantement. Malgré l'obscurité de nos fonctions, trop de bruit m'entoure, trop de jour me fatigue, trop de publicité s'attache à nos humbles travaux, trop de responsabilité pèse sur le professeur chargé de compléter une éducation précieuse, chargé de la dernière classe, à défaut de la philosophie qui nous manque... Que dirai-je encore? Un malaise secret me fait sentir que mon cœur est trop faible pour porter le poids du jour, de la chaleur et des hommes... Je respire douloureusement un air qui m'étouffe, mon âme est altérée, affamée de paix, de solitude, de silence, de travail et de prière commune. J'éprouve surtout une sorte de passion pour l'étude, que je ne puis rassasier, ni dans un petit séminaire où le temps s'éparpille sur mille détails matériels, ni dans le ministère où tout élément de travail manque...
« Désormais, mon révérend Père, grâce au ciel, il n'y a plus que trois choses qui pourraient m'inquiéter. Le 3ort d'une sœur : mais si j'ai lieu d'en croire à son propre aveu, elle est à la veille d'entrer parmi les sœurs de Saint-
Vincent-de-Paul : Tagrément de Monseigneur noire évêque^ mais sa bienveillance à mon égard me donne lieu d'espérer de lever tôt ou tard cet obstacle.
» Enfin, mon père, votre propre agrément. Puis-je devenir le dernier de vos enfants? Puis-je connaître prochainement vos intentions à cet égard! Quelles conditions exigez-vous pour une admission? Puis-je avoir une idée sommaire de votre règle, de vos exercices, de vos travaux? J'ai lu plusieurs règles bénédictines et je n'ai rien trouvé qui ne fut selon mon tempérament très robuste, selon tous mes désirs, selon tous mes besoins les plus impérieux.
» Quoi qu'il advienne, mon cher Père, j'ose vous demander encore pour tout ceci une inviolable discrétion : si le plus petit indice de cette première démarche m'échappait, toute négociation ultérieure avec mes supérieurs et surtout avec l'autorité épiscopale deviendrait très délica'te, très difficile. Je n'ai confié mon dessein qu'à mon directeur et avons. Je suis heureux d'avoir pu enfin vous adresser quelques paroles. Je prie l'Agneau immolé en ce jour de sceller cette lettre de son sang, de la bénir, de la conduire et de la garder pour la vie éternelle. Je le prie d'attacher toutes ses grâces à la bénédiction paternelle que j'ose attendre de vous, et pour laquelle, très Révérend Père, je me prosterne humblement à vos pieds. »
Nous n'avons pas la réponse de Fabbé de Solesmes, mais sans aucun doute il dut être frappé de l'accent de sincérité qui anime cette lettre et reconnaître, sous cette ardeur juvénile, les signes d'une véritable vocation : amour de la solitude, de la prière, du silence, du travail, désir d'échapper au monde et de se consacrer à Dieu par une vie plus parfaite. Peu de temps après, l'abbé Pitra écrivait de nouveau à dom Guéranger; il le remerciait de la façon dont il avait accueilli sa démarche, et lui apprenait que l'avenir de sa sœur était fixé; elle était reçue au noviciat des filles de la Charité à Paris (1).
(1) Cette lettre quin'est pas datée a dû être écrite vers le 15 mai 1840.
Il ne restait donc plus qu'à obtenir l'assentiment de Tévêque d'Autun, Mgr d'Héricourt. L'abbé Pitra n'avait-il pas à craindre de grosses difficultés de ce côté? L'évêque céderait-il sans résistance un sujet de cette valeur? Le petit séminaire avait pris depuis quatre ans un brillant essor, et les contemporains reconnaissent que ces succès étaient dus en grande partie au professeur de rhétorique (1). En cas d'opposition de ce côté, l'abbé Pitra userait-il du droit strict que les canons reconnaissent aux clercs d'embrasser Tétat religieux même à défaut du consentement épiscopal? La confiance aflFectueuse que Tévèque d'Autun témoignait au jeune professeur eut rendu bien pénible à ce dernier l'usage de ce droit (2).
Mais ces obstacles ne faisaient que l'affermir dans sa vocation : « C'est bien Dieu qui m'appelle, écrit-il encore à dom Guéranger, c'est bien Dieu qui m'appelle surtout depuis dix ans, depuis que je pense à ma vocation. C'est bien sa voix qui me presse de plus en plus depuis ma sortie du grand séminaire, alors qu'en entrant dans l'enseignement je confiai à mon directeur la résolution de ne pas attendre plus de cinq ans, pour prendre ma dernière détermination. Cinq ans après jour pour jour, je l'ai prise le mercredi de la dernière semaine sainte, au pied de la croix, et, malgré tous les obstacles, elle est accomplie. Dieu le veut ! » (3).
En effet la Providence lui ménageait bientôt l'occasion d'un voyage à Solcsmes. L'abbé Pitra, nous Tavons dit, s'occupait dès ce moment d'une vie de saint Léger, évêque d'Autun. Mgr d'Héricourt lui avait lui-même conseillé depuis longtemps de faire le voyage de Poitiers pour
(1) Cf. la notice de l'abbé Cucherat déjà citée, p. 17.
(2) Cette question du droit des clercs d'entrer en religion, a été récemment traitée avec un grand développement de preuves et beaucoup de solidité par un savant professeur de l'Université d'Innsbruck, le P. Nilles. Cf. Selectœ disputationes academicœ, fascic. I. Innsbruck, 1886. Les lettres de l'abbé Pitra et toute sa conduite en cette affaire prouvent qu'il avait une notion très exacte de sa situation au point de vue canonique.
(3) Lettre du 5 juin 1840.
recueillir des documents sur Je séjour de Saint Léger dans cette ville et à l'abbaye de Saint-Maixent (1). Il profiterait de cette circonstance pour se rendre à Solesmes. Avant son départ, il écrit encore à dom Guéranger cette dernière lettre dans laquelle éclate l'ardeur de ses désirs :
« Cher et Révérend Père,
« Voici très probablement la dernière lettre que vous écrira d'Autun celui que vous avez accepté pour frère, pour fils, pour enfant de saint Benoît. Nous touchons au terme de notre année classique, au terme de ma vie séculière, à l'heureux moment où je me trouverai au sein de cette nouvelle famille de frères et de pères que Dieu me donne, et qui m'aiment déjà, ce me semble, autant que je les aime. Dites-leur bien, mon Père, combien l'intérêt qu'ils m'ont accordé avec vous m'est précieux, combien j'ai hâte d'aller les en assurer de mon mieux » (2).
Quelques jours après il quittait Autun, faisait un court séjour à Poitiers et arrivait à Solesmes le 14 août, veille de l'Assomption, heureux de trouver enfin la solitude et le repos après lesquels il aspirait depuis longtemps. Il se croyait désormais fixé au port et à l'abri des tempêtes.
(1) Lettre du 15 juin 1840 à dom Guéranger.
(2) Lettre du 28 juillet au môme.