‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 28 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'ordre bénédictin. — Dom Guéranger. — L'abbaye de Solesmes et les origines de la Congrégation de France. — Arrivée de l'abbé Pitra à Solesmes et retour à Autun. — Le noviciat. — Dom Gardereaii. — Premiers travaux scientifiques. (1840-1843.)

L'Ordre bénédictin que Tabbé Pitra choisissait pour y embrasser la vie monastique est le plus ancien des grands Ordres religieux d'Occident. Au sixième siècle, quand parut saint Benoît, les ermites et les moines étaient déjà répandus dans la plupart de nos contrées, en Italie, en Gaule, en Irlande, en Espagne. On les retrouvait dans les îles de la Méditerranée et de TOcéan, dans les lieux déserts, dans les forêts, aussi bien que dans les grandes villes à Rome, à Tours, à Poitiers, à Trêves, à Carthage. Certains évêques aimaient à s'-entourer de moines et à mener avec eux la vie monastique, dans la mesure où le permettaient les soins de leur charge. Quelquefois les moines vivaient seuls dans des grottes ou dans des cabanes qu'ils se construisaient; ils prenaient alors le nom d'ermites ou d'anachorètes. Le plus souvent ils se réunissaient un certain nombre pour mener la vie commune ; on les appelait alors cénobites. Les règles auxquelles se soumettaient ces moines d'Occident étaient la plupart du temps, au moins pour le fond, ^nipruntées aux règles des moines d'Orient et surtout à ceux d'Egypte, où la vie monastique prit naissance. Aussi

n'est-il pas rare dans l'histoire de cette époque de voir des moines des Gaules, de Tltalie ou des autres provinces d'Occident, aller en pèlerins visiter les laures de la Tliébaïde ou de Palestine, pour y étudier les traditions de la vie religieuse.

La gloire de saint Benoit, de celui qui a reçu le surnom glorieux de patriarche des moines d'Occident, est d'avoir composé une règle si remarquable par sa sagesse, par ses heureuses dispositions et par son esprit de discrétion, qu'elle est devenue rapidement le code monastique de l'Occident. En quelques chapitres inspirés par la plus profonde connaissance du cœur humain, et par une science consommée de la vie spirituelle, saint Benoît trace les devoirs de la vie monastique qu'il fonde sur la crainte de Dieu, sur l'obéissance, sur l'humilité et, en général, sur la sérieuse pratique des préceptes et des conseils évangéliques ; au lieu de s'en tenir à ces prescriptions générales, comme avaient fait jusqu'alors la plupart des législateurs de la vie religieuse, saint Benoît entre dans des détails d'une utilité pratique ; il décrit l'organisation du monastère bénédictin, établit la hiérarchie des offices et des charges, règle l'emploi de la journée du moine. Le monastère se suffit à luimême, c'est un organisme complet qui a son existence indépendante ; on y doit trouver, autant que possible, tout ce qui est nécessaire à la vie du moine, à ses besoins de chaque jour, et comme le dit saint Benoît, « de l'eau, un moulin, un jardin, une boulangerie, et des ateliers où l'on puisse exercer les divers métiers » (1). Le monastère est en petit l'image de la cité antique; le moine y trouve sa seconde patrie, il y vit sous l'œil de l'abbé, dans la prière, l'étude ou le travail des mains, à l'abri des dangers du monde et du besoin. Par le vœu de stabilité qui est un des caractères nouveaux de sa règle, saint Benoît attache le moine à son monastère comme l'arbre est attaché à la terre par des racines profondes.

(1) Régula S. Benedicti, cap. LXVI.

Cette force d'organisation et de cohésion donnée au monastère bénédictin par le patriarche des moines d'Occident, se révélera mieux encore au moment de la formation de la société féodale. Les monastères bien constitués se maintiendront au milieu de l'anarchie générale des pouvoirs ; les moines, retranchés derrière leurs murs, défieront souvent les efforts des seigneurs du voisinage et résisteront avec succès aux invasions des Normands, des Sarrasins ou des Hongrois qui ravagent l'Europe. Au milieu du torrent qui entraîne les générations du moyen âge vers des destintées nouvelles, le monastère apparaît comme un point immobile, un bloc résistant, une citadelle qui garde dans son sein les reliques du passé. Là naissent les grandes pensées et les projets à longue échéance, réalisés par la collaboration anonyme d'ouvriers obscurs et sans ambition personnelle, mais patients et résolus qui savent que l'homme n'est rien, mais qui travaillent pour une œuvre immortelle. Les théories nouvelles, les hérésies, les idées subversives se brisent contre une constitution immuable, fixée par la règle, qui n'est pas une charte réformable à volonté, mais un code à répreuve des siècles et l'expression même de la loi divine. Observée seulement dans quelques monastères du vivant de saint Benoît, sa règle se répandit rapidement après sa mort. Elle était si bien en harmonie avec le génie latin, fondée sur une si sage expérience, que les monastères qui Tadoptaient progressaient aussitôt ; les évêques, les conciles, les princes et les rois^ témoins de ce succès, aidèrent à sa propagation, de telle sorte qu'environ deux siècles après la mort du saint patriarche, sa règle avait supplanté toutes les autres. Cette révolution pacifique s'était accomplie par la seule force de la persuasion, et Ton pourrait à celte occasion rééditer, en le modifiant, le mot de saint Jérôme : « A la fin du huitième siècle, le monde monastique s'étonna de se réveiller bénédictin. » En effet, depuis ce moment jusqu'au treizième siècle à peu près, il n'y eut guère en Occident, qu'une forme de la vie religieuse et monastique, la vie bénédictine ; la règle de saint Benoit,

sauf quelques modifications de détail, resta la loi de tous les monastères latins.

Nous n'avons pas à énumérer ici les différentes œuvres accomplies durant ces siècles par Tordre bénédictin. D'innombrables monastères, fondés sur tous les points de TEurope et devenant des foyers de vie chrétienne, de science et de civilisation ; la foi, prêchée aux races encore barbares, aux Anglo-Saxons, aux Germains, aux Scandinaves, aux Slaves ; des écoles florissantes pour le clergé et les laïques instituées partout à la fois ; les ouvrages des auteurs chrétiens et de l'antiquité profane copiés de siècle en siècle avec un zèle infatigable; les arts cultivés, les terres incultes défrichées, tel est à grands traits le tableau de l'activité monastique durant le moyen âge.

Si le onzième et le douzième siècles marquent Tapogée de cette gloire avec les grands noms de Cluny et de Citeaux^ le treizième est le commencement d'une ère de décadence ou du moins d'amoindrissement pour l'ordre monastique. Les conditions au milieu desquelles s'est développée la société chrétienne sont alors modifiées ; pour répondre à des besoins nouveaux, ou pour remplir des tâches glorieusement accomplies jusqu'ici par lui, Tordre bénédictin n'est plus assez puissant ; d'autres familles religieuses fondées sur des principes différents, avec une constitution nouvelle, les dominicains et les franciscains, font leur apparition dans le monde. Cependant Tordre bénédictin, tout en cédant la première place au zèle et à Tactivité de ses frères plus jeunes et plus ardents, eut encore dans les siècles suivants des pages glorieuses. Du vieux tronc sortirent des rejetons nouveaux ; Tordre de Grammont et celui de Fontevrault peuvent être considérés comme appartenant au grand arbre bénédictin puisqu'ils ont adopté d'abord la règle de saint Benoît ; les Sylvestrins, les Célestins, les Olivétains Tont également suivie.

Après le quatorzième siècle et jusqu'au dix-huitième, prennent naissance les congrégations bénédictines de . sainte Justine ou du mont Cassin, de Bursfeld, deMœlk,

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de Valladolid, de saint Vannes et saint Hydulphe, de saint Maur. Ce mouvement de restauration et de réforme suffirait à lui seul à attester la vitalité de Tordre bénédictin durant ces siècles.

La révolution française, sans égards pour les services rendus, supprima, en même temps que tous les ordres religieux, les congrégations bénédictines encore existantes de Cluny, de saint Maur, de saint Vannes et saint Hydulphe.

De longues années se passèrent ; le culte catholique fut •enfin rétabli en France, des œuvres anciennes furent ressuscitées, de nouvelles œuvres fondées ; Tordre bénédictin semblait frappé à mort ; ses derniers membres avaient fini dans Texil ou la dispersion, plus d'un, hélas ! dans le schisme ou Tapostasie ; les essais de restauration tentés timidement par quelques-uns des survivants restaient fraph pés de stérilité.

L'enfant, que Dieu destinait à cette grande œuvre, croissait ignoré dans le silence d'une petite ville de province, étonnant ses maîtres par sa piété précoce et par les dons merveilleux de son intelligence et de son cœur. Prosper Louis Pascal Guéranger naquit à Sablé, au diocèse du Mans. A environ trois kilomètres de Sablé, dans une gracieuse et fertile vallée, sur la rive gauche de la Sarthe, est situé le prieuré de Solesmes, qui fondé au commencement du onzième siècle par Geoffroy, seigneur de Sablé, a subsisté jusqu'à la révolution française (1). Solesmes n'était qu'un prieuré dépendant de la grande abbaye de La Couture du Mans. Son histoire est modeste. Néanmoins, ses annales rappellent avec orgueil que le pape Urbain II prêchant la croisade dans nos contrées de Touest, s'y arrêta quelques jours en 1096. Mais ce qui a rendu Solesmes célèbre avant ce siècle, ce sont les beaux groupes de statues

(i) L'histoire de ce monastère a été écrite par dom Guéranger luimême. Essai historique sur l'abbaye de Solesmes, Le Mans, 4846. Cf. aussi dom Guépin, Solesmes et dom Guéranger, Le Mans, 1876 et dom Rigault, Le Cartulaire de Saint-Pierre de La Couture et de Saint-Pierre de Solesmes, in-i», Le Mans, 1884.

qui ornent les chapelles de son église et qui sont une des plus belles pages de Fart chrétien. Elles furent sculptées sous Philippe Moreau et Jean Bougler, les derniers prieurs réguliers du monastère à la fin du quinzième et dans la première partie du seizième (1). En 1664, l'abbaye de La Couture qui avait embrassé la réforme de saint Maur l'imposa au prieuré de Solesmes, où elle se maintint jusqu'à la révolution. Dans les premiers jours de 1791, le^ religieux étaient chassés en vertu d'un décret de l'assemblée constituante, et le prieuré, devenu bien national, fut acheté par un particulier qui le laissa au bout de peu de temps dans un abandon à peu près complet.

Le silence et la solitude qui l'avaient envahi n'étaient troubles que par les jeux et les danses populaires que Ton organisait quelquefois le dimanche et les jours de fête dans le cloître profané.

On raconte que Prosper Guéranger, dans son enfance, aimait à diriger ses promenades du côté de Solesmes ; il passait de longues heures à contempler dans l'église les groupes des statues, ressuscitant ce passé monastique qui semblait disparu à jamais. Il croyait voir revivre les anciens habitants du cloître, entendre encore leurs chants (2).

En 1831, l'enfant était devenu homme; d'abord secrétaire de Mgr de La Myre, évêque du Mans, il mettait à exécution un projet nourri depuis longtemps, acquérait le prieuré et y fondait de nouveau la vie monastique. Six ans après, le prieuré de Solesmes était érigé en abbaye et dom Guéranger, avec le titre d'abbé, recevait celui de supérieur

(i) La description de ce monument unique en son genre est donnée dans YEssai historique que nous venons de citer, dans l'ouvrage de M. Et. Cartier, Les sculptures de Solesmes, 1874, et dans celui de dom Guépin, Description des deux églises abbatiales de Solesmes, Le Mans, 1876. Voir aussi la reproduction remarquable de nos statues par l'héliogravure, dans l'ouvrage de dom de La Tremblaye, Solesmes. Les sculptures de l'Eglise abbatiale, 1892, Solesmes, imprimerie Saint- Pierre, in-folio.

(2) Et. Cartier, Les sculptures de Solesmes, p. 87.

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général des bénédictins de la congrégation de France (1). Cette congrégation était proclamée par le Saint-Siège rhéritière de tous les privilèges des anciennes congrégations françaises de Cluny, de saint Vannes et de saint Maur.

Le petit prieuré de Solesmes élevé ainsi au rang d'abbaye ^t devenu le centre d'une congrégation nouvelle devait être porto à un plus haut degré de gloire par son premier abbé. Doué d'aptitudes extraordinaires pour les études théologiques, d'un esprit vaste et pénétrant, d^un rare talent d'assimilation, alJiant à la plus vaste érudition la hauteur de vues du théologien et du philosophe chrétien, dom Guéranger fut de bonne heure compté comme un maître dans les sciences ecclésiastiques. Il s'était déjà fait connaître par de savants travaux sur l'archéologie, sur le droit canonique, sur l'histoire de l'Église romaine et l'antiquité ecclésiastique, et surtout sur la liturgie où ses ouvrages allaient donner le signal d'une véritable révolution (2). Dom Guéranger avait suivi avec attention le mouvement imprimé par Lamennais au jeune clergé français ; sans vouloir s'engager dans les rangs des intimes du maître, il avait •connu ses premiers disciples, Salinis, Gerbet, Montalembert, Lacordaire. Ce dernier avait étudié avec dom Guéranger à Solesmes la question du rétablissement des Frères prêcheurs; Montalembert vivait encore à cette époque sur le pied de l'intimité, avec l'abbé de Solesmes ; c'est auprès de lui qu'il avait écrit l'introduction à sa belle histoire de sainte Elisabeth (3).

Telle était l'abbaye de Solesmes quand dom Pitra s'y présenta. Nous ne pouvions nous dispenser de donner ces dé-

(1) C'est le 11 juillet 1833 que l'installation canonique avait eu lieu avec Tautorisation de Mgr Carron, alors évêque du Mans.

(2) Cf. La Bibliographie des ouvrages de dom Guéranger dans notre Bibliographie des bénédictins de la Congrégation de France, Solesmes, 1889, in-8o.

(3) Les archives de Solesmes conservent un grand nombre de lettres de Montalembert à dom Guéranger. Nous aurons l'occasion de nous en servir dans la suite.

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