‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 29 sur 91 · HISTOIRE OU CARDINAL PITRA · texte numérisé non relu

HISTOIRE OU CARDINAL PITRA

tails sur rorigine pour faire mieux comprendi*e la suite de notre récit. Malgré la célébrité naissante de dom Guéranger, les débuts de l'œuvre avaient été pénibles ; une vingtaine de confrères seulement s'étaient réunis autour de lui. Les ressources n'abondaient pas ; on n*était pas encore sorti de la période dite des temps héroïques. Ce n'était pas trop de tout le courage, de la force de volonté et de la confiance de dom Guérangcr et de ses premiers compagnons pour surmonter les difficultés qui se présentaient chaque jour. Si l'abbé Pitra avait rêvé la pauvreté et l'humilité monastique, il fut servi à souhait. Le nouvel arrivant trouvait une cellule, mais il dut s'ingénier pour se composer un mobilier si modeste qu'il fût et pourvoir aux premières nécessités de l'installation. Il n'était pas homme à se laisser arrêter pour si peu ; sa bonne humeur naturelle lui permettait de se plier sans difficulté aux circonstances.

Ce qu^il vit à Solesmes l'enchanta; l'affabilité de l'accueil qu'il reçut, la joie franche qui régnait entre les frères, la simplicité sans contrainte qui était la règle de leurs relations, le charmèrent dès le premier jour. Les institutions forment des types en Iiarmonie avec elles. A Solesmes, l'abbé Pitra crut remonter de huit ou neuf siècles en arrière ; il se retrouvait au milieu des personnes et des choses du onzième siècle, le grand siècle monastique.

Les anciens se rappellent encore ce jeune ecclésiastique à la taille élancée, au visage grave et intelligent, aux manières pleines de réserve et d'une distinction qui n'excluait ni la simplicité ni l'entrain ; dom Guéranger le leur présentait comme un novice désireux de partager désormais leur vie. Il entra dans la famille et fut adopté de tous comme un frère (l).

(i) « Il était aimable, boD, affectueux, affable avec tous les frères^ sans se prévaloir de sa supériorité scientifique, donnant ainsi l'exemple d'une grande humilité. D'une naïveté charmante dans les détails de la vie matérielle, d'une grande gaieté avec un certain abandon non dépourvu de dignité, beaucoup de laisser-aller sans familiarité, il

Il y trouvait bien ce qu'il cherchait ; une vie monastique sérieuse, la solitude, le calme de la retraite, la prière et l'étude. Solesmes devint pour lui une patrie, « sa Jérusalem bien-aimée », comme il disait, le lieu de toutes ses affections ; il s'y attachera comme les moines ses ancêtres pou-vaient s'attacher aux grandes et illustres abbayes de Fulde, de Saint-Gall, de Cluny. Il en garda religieusement les souvenirs et les traditions. Dom Guéranger eut bientôt pris sur lui la plus grande influence. Que de points de contact entre eux ! Même amour de l'Éghse, môme dévoûment à ses intérêts ; même attachement à Ja vie religieuse, mêmei^ goûts pour la science sacrée, pour l'étude de la tradition, des Pères et de Thistoire de l'Eglise. Et néanmoins les contrastes ne manquaient pas entre ces deux intelligences ^ dom Guéranger avait l'esprit plus élevé, plus apte aux synthèses ; dom Pitra avait davantage le tempérament de l'érudit et du chercheur, il avait plus de curiosité dans l'esprit ; le premier, d'une inteUigence plus pénétrante et plus vigoureuse, n'étudiait les événements que pour remonter jusqu'aux principes, et les rattacher à une philosophie chrétienne de l'histoire, l'autre excellait à réunir les faits curieux, la plus heureuse mémoire les lui faisait retrouver dans ses immenses lectures. Pendant que dom Pitra encore sur les bancs du collège rimait des tragédies et se plongeait dans l'étude des littératures grecque et latine, dom Guéranger, moins curieux de versification et de poésie, apprenait l'histoire ecclésiastique de Fleury qu'il avait lue une première fois à l'âge de douze ans, étudiait de Maistre, Lamennais, de Bonald, et travaillait sur les documents liturgiques. « Je ne suis pas un savant, disait-il à dom Pitra, mais un homme d'église ». Tandis que dom Guéranger cherchera dans les textes des conciles, les bulles des papes, les ouvrages des Pères et les liturgies, le sens delà tradition, la foi de l'Église et son esprit; dom Pitra,

ipirait un affectueux respect malgré tout son entrain et ses nomeases distractions de savant ». Notes de M. Léandre Fonteinne.

sans négliger cette étude, lui préférera celle des manuscrits, des éditions, en un mot les questions d'érudition.

Dès le principe une étroite intimité s'établit entre eux qui ne cessa plus jusqu'au dernier jour. L'abbé Pitra reconnut sans peine la supériorité de dom Guéranger, il se donna à lui comme un disciple à son maître et se mit avec bonheur sous sa conduite. Nous retrouverons les traces de cette intimité dans toutes les pages de leur correspondance. Ce que Tabbé Pitra adftiira le plus en dom Guéranger, ce ne fut pas sa vaste science qui faisait de lui comme une bibliothèque vivante, ce fut son cœur si tendre et si fort, un vrai cœur de père, tel que saint Benoît le désire pour Tabbé bénédictin qui doit être le père de sa famille monastique.

Dès le lendemain de son arrivée, 15 août 1840, Tabbé Pitra assistait à une profession religieuse (1). Cette belle cérémonie acheva de le gagner. La fonction liturgique empruntée en grande partie aux anciens cérémoniaux bénédictins et notamment à celui de la congrégation de Saint- Maur, est de nature à produire une grande impression sur une âme religieuse ; c'est un résumé des engagements que prend le novice au moment de se lier par des vœux perpétuels ; elle rappelle les devoirs qu'il aura à remplir désormais et les promesses que Dieu lui fait en retour. C'est un drame vivant, un dialogue entre l'âme et Dieu pour aboutir à ce contrat où l'on stipule des plus grandes choses qui soient au monde, la liberté humaine et le droit à jouir des biens de la terre, en échange de la promesse des biens éternels.

La majesté de ces rites, le chant grave et solennel qui achève de leur donner toute leur expression, les paroles inspirées de la liturgie qui célèbrent en un langage si noble et si grand les beautés de la vie monastique, le touchèrent vivement. C'était pour lui la meilleure leçon qu'il pût recevoir au seuil de cette vie nouvelle.

L'archéologue qui était en lui trouva même une satisfac-

(1) Celle de dom J.-B. Bourgeteau, plus tard cérémoniaire et hôte- '«er du monastère.

tion inattendue. Sur la chasuble du pontife était représenté le dauphin, Vichtus symbolique, auquel faisait allusion la pierre d'Autun, Tichlus dont Tabbé Pitra cherchait déjà les traces dans tous les monuments de l'antiquité chrétienne, et qui était pour lui le symbole de Tincarnation, un résumé des plus grandes vérités chrétiennes. Il resta frappé de cette coïncidence qu'il aimait à rappeler dans la suite.

Ces quelques jours passés à Solesmes avaient suffi à l'abbé Pitra pour le convaincre qu'il ne s'était pas trompé. C'est bien là que Dieu l'appelait. Sans attendre davantage il prit la résolution d'entrer au noviciat et écrivit à Mgr du Trousset d'Héricourt pour lui faire part de son dessein. Dom Guéranger qui prévoyait les diffi cultes que pouvait soulever cette démarche, joignit une lettre pour en donner les véritables motifs et prévenir les objections du prélat (1). L'évèque d'Autun était loin sans doute de s'attendre à cette nouvelle. Sans refuser absolument son consentement, il fit valoir les embarras de son diocèse, l'impossibilité où il se trouvait de pourvoir en si peu de temps au remplacement de son professeur de rhétorique ; il terminait sans se départir des formes très courtoises qu'il avait adoptées, en demandant à dom Guéranger de renvoyer l'abbé Pitra à Autun pour un an (2).

L'abbé de Solesmes consentit, mais pour satisfaire les désirs de Tabbé Pitra et lui créer un premier lien avec l'ordre, il lui donna l'habit monastique le 8 septembre 1840, au milieu de tous les frères réunis et avec les cérémonies d'usage. Le rite est beaucoup moins solennel que celui de la profession religieuse qui seule crée des obligations perpétuelles, mais il ne manque pas de grandeur. Le postulant est introduit dans le chapitre du monastère, il se prosterne et demande à être admis dans la congrégation ; puis au milieu du chant des psaumes et des prières liturgiques, il est revêtu de la tunique et du scapulaire noirs des fils de saint Benoît. C'était l'habit que dom Pitra ne devait plus

(1) Lettre du 27 août 1840.

(2) Lettres du 30 août et du 11 septembre

quitter, jusqu'au moment où le choix du Souverain Pontife lui donnerait la pourpre cardinalice. Dans ses voyages en pays hérétiques ou schismatiques en Angleterre, en Hollande, en Russie, il tint à honneur de porter toujours son habit bénédictin.

Le nouveau frère passa encore quelques jours à Solesmes avant de reprendre le cliemin d'Autun. Ce furent pour lui des jours de bonheur. Il en écrivait ainsi à un ami dans ce style poétique qui est chez lui comme la forme naturelle de la pensée : « Mes derniers jours de Solesmes sont comme les premiers, bien sereins, bien suaves, bien attachants ; grâce à Dieu je sortirai d'ici comme j'y suis rentré, avec paix et enchantement ; j'emporterai avec moi, je Tespère, quelques fleurs de la solitude, quelques parfums du gentil Edea, et mes douces souvenances chemineront avec moi, entreront avec moi dans ma cellule autunoise pour y reposer, y rêver, y babiller avec moi, seul à seul jusqu'au jour du départ ; et alors et quand sonnera l'heure, tout prendra les ailes de la colombe, tout s'en retournera au désert, tout s'envolera au nid de la tourterelle (1). »

Le 24 septembre il repartait pour Autun, le cœur plein de tristesse de quitter cet asile oii il avait trouvé une famille nouvelle, prévoyant des luttes d'autant plus pénibles que les sentiments les plus délicats de son âme y seraient engagés.

Dès son arrivée il alla voir son évoque. « Je le trouvai, dit-il, priant dans sa chapelle; je me mis à prier près de lui et je demandai surtout paix et force. Bientôt j'étais dans ses bras, j'étais reçu avec une parfaite aflFection paternelle, comme on accueillait naguère le bon abbé Pitra (2) ». Il exposa à son évoque l'histoire de sa vocation, les graves motifs qui l'avaient déterminé et les conseils dont il s'était entouré avant de prendre cette décision. Quelques-uns croyaient autour de lui que sa passion pour l'étude l'avait seule poussé vers Solesmes, que ce monas-

(1) Lettre citée dans l'opuscule de l'abbé Gucherat, pp. 28, 29.

(2) Lettre du 16 octobre 4840 à dom Guéranger.

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tère était une sorte d'académie, une réunion de savants au milieu desquels il voulait vivre délivré de tout autre souci que celui d'apprendre. « Je m'attachai, écrit le frère Pitra, à montrer ce que Ton s'obstine à méconnaître dans Solesmes, le vrai et saint monastère, la vie régulière, la vie de chœur, l'objet essentiel et capital, ïopits diviiiurriy en un mot la pratique des conseils évangéhques » (1). On s'obstina à ne pas le comprendre et on voulut en outre le tenter par sa passion pour la science ; on lui promit une chaire d'histoire, dont l'étude paraissait plus en conformité avec ses goûts que celle de la rhétorique ; on lui fit môme entrevoir une « sinécure littéraire », une charge d'historiographe ou d'hagiographe du diocèse d'Autun (2). Mais toutes ces promesses étaient bien peu faites pour le séduire. Sa décision une fois prise, il avait trop de fermeté dans le caractère pour se laisser gagner, fût-ce par les plus brillantes perspectives ; il s'en trouvait même humilié, comme il l'écrit à dom Guéranger.

Du reste en reprenant à Autun par obéissance la vie de professeur, il tint à marquer hautement qu'il se considérait comme dépendant désormais de son nouvel abbé. Il suivit le règlement de Solesmes, afin de vivre de la vie de ses frères, se levant aux mêmes heures, récitant l'office divin en union avec eux, jeûnant comme eux, et à ses moments de loisir s'occupant surtout d'études monastiques (3).

Son âme ne pouvait se détacher de Solesmes. Dans la nuit de Noël il écrivait à son abbé après la messe de minuit : « Je ne puis achever cette sainte nuit de Noël sans vous demander encore une fois la paix promise aux hommes de bonne volonté, sans me transporter à Solesmes, au chœur, dans notre stalle, dans notre chère petite cellulette. Où suis-je, pauvre exilé? Et quand donc mon bon ange viendra-t-il m' annoncer une grande joie, une fête de Noël à Solesmes, une nuit au chœur, une messe de minuit dans

(i) Lettre à dom GuéraDger, 28 novembre 1840.

(2) Au même, 46 octobre 1840.

(3) Lettres de 1840-1841 à dom Guéranger, passim.

la solitude? Que la volonté de Dieu se fasse, j'attends son jour en paix, sans murmure, sans cesser de veiller. J'attends d'autant plus suavement que bientôt je vous verrai, mon bien bon père, vous me consolerez os ad 05, vous me donnerez quelques jours de Solesmes, puisque je serai avec vous » (1).

Avec ses amis son cœur s'ouvrait en effusions poétiques comme dans la lettre suivante, qui est restée célèbre parmi les confrères du cardinal à Autun : « Mettez-vous dans ma chambre, les deux coudes sur la tablette de ma fenêtre, et par-dessus les hauts murs de notre manoir, tournez les yeux à l'occident; voyez-vous ce petit coin du ciel où le soleil se couche, où mon étoile se lève, où mon âme s'illumine, où mon cœur s'échauffe, où flottent toutes radieuses, étincelaiites, mes gentilles pensées, mes impatiences. C'est de ce côté que s'ouvre ma fenêtre pour faire ma prière, pour saluer la douce patrie, pour appeler sans dépit ni murmure ma chère Hiérusalem. 0 Hiérusalem, ma mie, si oncques t'oubUe, plus ne puisse ni prier de la main, ni bénir des lèvres, ni aimer de cœur; puis bien pâtir encore et encore doioir, puis mourir goutte à goutte, mais t'oublier ne puis » (2).

Autour de lui il cherchait à éveiller des sympathies en faveur de l'Ordre de saint Benoît. « Les tendances bénédictines, écrit-il encore, se révèlent toujours visiblement dans mes amis, dans mes élèves, dans le jeune clergé. J'ai retrouvé à Paris quelques anciens disciples exilés; ils se pressent autour de moi et veulent que je leur parle de Solesmes... Il n'y a pas jusqu'aux hommes du monde, quelques doctes d'Autun qui ne redemandent tout haut les bénédictins, même dans les salons de l'évêché » (3).

En attendant il travaillait toujours à la vie de son cher saint Léger, un moine évèque, et trouvait dans les manus-

(1) Lettre du 25 décembre 1840.

(2) Lettre à l'abbé Guclierat, cf. S. E, Le Gard. PitrUy par Tabbé Gucherat, p. 30.

(3) Lettre à dom Guéranger, H juillet 1841.

crits des légendes jusqu'alors inédites. 11 étudiait aussi avec M. Devoucoux les manuscrits de la bibliothèque du grand séminaire et y recueillait des notes pour ses études de liturgie et d'histoire bénédictine (1).

Cependant Tannée s'avançait et les difficultés ne semblaient pas s'aplanir. L'affection de Mgr d'Héricourt pour son jeune professeur était vive et très sincère. Il l'invitait souvent à sa table, il le retenait dans de longues conversations, mais dès qu'il était fait allusion à Solesmes, l'évêque éludait la question ou reculait indéfiniment l'époque du départ; il semblait ne pouvoir se séparer de lui et croyait aussi l'avoir gagné. « Je tiens son cœur, disait-il. » (2)

Là était en effet le danger pour l'abbé Pitra. Lui qu'une résistance avouée n'eut fait que fortifier dans son sentiment, il se sentait faiblir devant cet amour si paternel et si vrai, son cœur en souffrait. Néanmoins il ne céda pas et . tout en témoignant la plus filiale vénération à son évêque, il affirma avec tant de fermeté son désir que la permission définitive lui fut donnée à la fin de l'année scolaire.

Il fit rapidement ses derniers préparatifs, visita quelques amis, et après un court séjour à Paris pour voir sa sœur entrée au noviciat des Filles de la Charité, il arriva à Solesmes le 28 septembre 1841, un an presque jour pour jour après son départ. Cette année qu'il avait passée loin de Solesmes n'avait en rien diminué son affection ni l'ardeur de ses désirs. L'épreuve n'avait du reste pas été inutile; il avait dû déployer une véritable énergie et une grande fermeté pour se dégager de toutes ses attaches ; il avait prouvé ainsi que sa vocation était sérieuse et rempli le premier point du programme établi par saint Benoît pour Tadmission des novices, que l'on ne doit recevoir qu'après d'assez longues épreuves (3).

Le frère Pitra reprit avec ardeur les exercices du noviciat sous la direction de dom Eugène Gardereau, maître des

(1) Ibidem.

(2) Lettre de dom Pitra à dom Guéranger, 2 février 1841. l3) Régula sancti Benedicti, cap. LVIII.

novices. Celui-ci, qui était en même temps prieur de l'abbaye, a laissé un grand souvenir dans nos annales. C'était un homme excellent, d'una exquise urbanité de manières, mais d'un caractère très ferme et très énergique; il fut jusqu'au dernier jour un modèle d'observance monastique et de régularité. Esprit délicat et distingué, il aimait Tétude avec passion et ne se plaisait que dans les hautes spéculations métaphysiques; il vivait dans un commerce de tous les jours avec les philosophes, avec Platon et Aristote, en qui il voyait des précurseurs de nos penseurs chrétiens, mais surtout avec saint Anselme et saint Bonaventure qu'il lisait et relisait avec bonheur et qu'il estimait comme les deux plus grands maîtres de la philosophie chrétienne. Descendu de ces hautes régions métaphysiques où il avait établi sa demeure, il se trouvait quelque peu dépaysé dans les questions delaviepratique. Toutefois quand vinrent les jours d'épreuve, quand l'existence même de la congrégation fut menacée, il sut montrer un admirable dévoûment, abandonna sans regret sa vie d'étude, et le bâton de pèlerin d'une main, de l'autre un volume de Platon ou d' Aristote, il parcourut à pied les villes et les hameaux de la Bretagne, quêtant pour son monastère et se contentant souvent d'un morceau de pain pour ses repas.

Dom Gardereau fut toujours un ami pour le frère Pitra; mais il n'exerça pas cependant sur lui une grande influence au point de vue intellectuel. S'il ne parvint pas à lui faire partager son enthousiasme pour la philosophie et les philosophes, il sut lui inspirer la plus profonde estime pour son caractère, le former à la vie monastique, lui apprendre le dévoûment sans limites à son ordre, Tesprit de sacrifice, la fidélité à sa vocation, l'amour de sa règle (1).

(1) Dom Gardereau était né à Angers le 22 octobre 4807; il mourut àSolesmesle 46 mai 4888. Il a publié quelques travaux sur la philosophie scolastique dont on trouvera Ténumération dans notre Bibliographie des bénédictins de la Congrégation de France. Dom Pitra lui écrit le 40 février 4852 : « Il me semble que je ne vous ai jamais bien remercié de tout ce que je vous dois depuis mon noviciat, depuis

Le 15 janvier 1842, le frère Pitra entrait au noviciat proprement dit; les mois qui précèdent constituent le postulat qui n'en est qu'une préparation. Ce jour du 15 janvier est celui de la fête de saint Maur, le premier disciple de saint Benoît, l'introducteur en France de la règle du grand patriarche. C'était à cette époque une des fêtes principales de l'abbaye; les amis de dom Guéranger s'y donnaient rendez-vous de tous les points du diocèse, et la journée se terminait généralement par une illumination.

La Saint-Maur qui plus tard perdit un peu de son éclat, fut cette année-là très solennelle. Le P. PaulPiolin, qui devait illustrer son nom par de savants travaux historiques, lit profession religieuse, et le frère Pitra fut reçu comme novice en même temps que le frère de Gasville, ancien attaché d'ambassade.

Tous ceux qui ont connu le frère Pitra durant ces années de formation religieuse s'accordent à dire qu'il mit tout son zèle à accomplir ses devoirs de novice; il se fît admirer par son amour de la règle, son humilité, la pratique de toutes les vertus monastiques. Il se montra vrai fils de saint Benoît, aimant le monastère comme une famille, .dom Guéranger comme un père auquel il se donna tout entier.

Seul il était mécontent de lui-même, désireux de se réformer et de faire des progrès dans la vie religieuse. Tel nous le montrent ses lettres de cette époque. Au père abbé alors à Paris il écrit : « Après vingt retraites, dix-huit années de cléricature, et trente ans de ma vie, toujours une vieille enfance stérile; et je veux être moine! Je constate

^ette chère année 1840-1841, qai est restée la plus heureuse de ma yie . Si j'ayais donc prévu ces quinze années de flottaison à toutes les eaux, comme j'aurais plus fortement amarré mon pauvre radeau pour mieux profiter de vos leçons et de vos exemples. Et puis cette longue amitié si cordialement dévouée que vous m'avez gardée si constamment... Je me défends à peine d'une vive émotion quand je pense à vous. »

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