HISTOIRE DU CARDINAL PITI\A
une désolante indigence en mille choses : ma triste conviction est que j'ai bien mal employé les trente plus belles années de ma vie : une sorte de pressentiment plus triste que j'acquerrai bien peu désormais ; comment remplir tous les vides de ma tête, tous les abîmes de mon cœur; comment me refaire après ce noviciat, ma dernière chance?... Et pourtant je voudrais vous offrir tout le dévoûment possible, je voudrais mettre mon âme entre vos mains, pour que vous en fassiez avec le bon Dieu ce qu'il vous plaira. Mais que pouvez- vous en faire? » (1)
Dans un autre, il raconte un pèlerinage qu'il vient de faire à Notre-Dame du Chêne. C'est un sanctuaire vénéré, situé à environ quatre kilomètres de Solesmes, au milieu de vastes landes autrefois incultes, et qui depuis le quinzième siècle attire un grand nombre de pèlerins du Maine, de l'Anjou, de la Bretagne et de la Touraine (2). Les moines de Solesmes ont de tout temps professé une grande dévotion pour ce pèlerinage ; les novices y vont mettre leur vocation sous la protection de la Sainte Vierge et implorer son secours. Le frère Pitra très dévot à Notre-Dame aimait à aller la prier dans son sanctuaire. Cette fois comme compagnon de route il a pris avec lui un volume de son saint Bernard, le grand saint de la Bourgogne :
« Je me sens encore un peu d'un bon coup de fouet que donna en passant à mon attelage engourdi saint Bernard ; c'est la devise de son noviciat ; Si incipis^ perfecte incipe. Je veux que ce mot me fouette encore jusqu'au sang ; il est bien temps d'y penser. Encore quelques jours et mon dernier noviciat, ma dernière initiation sera finie, il n'y aura plus qu'à mourir tel que je suis et peut-être pire » (3).
Ces expressions témoignent assurément d'une grande humilité, mais on n'est pas tenu de les prendre à la lettre.
(1) Lettre du 20 décembre 1842.
(2) L'histoire de ce pèlerinage a été écrite par un bénédictin de lesmes, Dom Paul Piolin, la Miraculeuse Chapelle de Notre-Dame du
e (8« édition, Solesmes 1886, Id-32).
Sans date, probablement septembre 1842.
de qui est certain, c'est qu'il travaillait de son mieux à profiter du temps de son noviciat pour se former à l'esprit de sa vocation ; il étudiait avec amour la règle de saint Benoît ^u'il regardait comme un code complet de la vie spirituelle.
L'office divin étant le centre de la vie monastique, le premier devoir du moine, il se préparait à le mieux comprendre, à le goûter, par l'étude de la vie des saints qui entrent dans le cycle liturgique, de la théologie dogmatique et mystique, qui sont la substance des enseignements de la liturgie. Pour cette étude Dom Guéranger était un maître incomparable. Nul en ce siècle, on peut le dire, n'a plus pleinement possédé l'esprit de la liturgie. Il ne travaillait pas seulement à rétablir les bases de la tradition et de la vraie liturgie, il voulait faire pénétrer dans Tàme de ses disciples le sens des offices de l'Église, leur donner •une dévotion sérieuse par la pratique et Tintelligence de la liturgie qui est la prière sociale de l'Église, le plus solide lien qui unit les fidèles entre eux et les rattache au foyer de toute lumière et de toute vie. A la veille d'une fête, dans la conférence spirituelle, il résumait les enseignements dogmatiques ou historiques de l'office. La liturgie de l'année ecclésiastique lui fournissait ainsi un thème à des leçons aussi solides que variées, un cadre dans lequel il aimait à faire entrer l'histoire de l'église, la théologie et en général les sciences ecclésiastiques. C'est ce que savent maintenant les lecteurs de son Année liturgique.
Le frère Pitra s'intéressa à cet enseignement ; la liturgie devint pour lui comme pour son maître la meilleure source de sa dévotion ; l'office divin le fit vivre en union avec l'Église, il fut sa force au milieu de ses épreuves.
Comme érudit, il aimait aussi à étudier les liturgies antiques, surtout celles de nos vieilles églises des Gaules, en particulier celles de Lyon et d'Autun. Il continuait en même temps ses travaux sur saint Léger. Vers le commencement d'octobre 1842 il écrit à Dom Guéranger : « Je vous annonce définitivement que lundi prochain 7 octobre,
fête de mon bien-aimé Léodegar, j'écris la première page de sa vie et je pousse en avant aussi continuellement que je le pourrai. Je crois avoir assez butiné, glané, chassé dans toutes les broussailles mérovingiennes ; il est temps de recueillir mon petit butin, qui s'éparpillerait si j'attendais davantage. Dimanche je ferai ma retraite du mois pour bien offrir à Dieu par le cher saint cette mienne besogne. Promettez-moi une bénédiction toute spéciale le dimanche soir et quelques souvenirs le lundi matin. Et si vous pensiez à me procurer encore d'autres suffrages, je n'ose rien demander et pourtant j'ai besoin de tous les secours possibles » (1).
Dnns une autre letlre il écrit: « Donc ainsi que je vous Tai annoncé, je suis presque en permanence avec Léodegar et son siècle de saints. C'est quoi qu'il en advienne, un vrai et grand profit pour moi ; je me sens grandement remué, réveillé, édifié de cette sainte vie; si je m'y prélais bien j'entendrais à chaque ligne le siirsum corda. C'est décidément une bonne fortune que d'avoir à terminer mon noviciat en si bonne compagnie, et c'était justice : n'est-ce point le bon saint qui m'a pris par la main en 1840 et qui me mit en pèlerinage pour aller visiter son tombeau et qui me fit arriver à Solesmes ? Je ne l'en ai pas encore assez remercié. ))Mais il sent qu'il ne comprendra bien le rôle de saint Léger qu'en étudiant à fond l'histoire du septième siècle, et ce siècle tant calomnié lui apparaît comme un des plus beaux de l'histoire ecclésiastique.
« Je me persuade de plus en plus, ajoute-t-il, que le siècle septième a été aussi injustement maltraité que le saint évoque, et qu'il a droit aussi à sa réhabilitation. Puissé-je y contribuer jt?ro modulo meo! » (2).
... «Je dévore en ce moment ce beau livre (la Discipline de l'Église de Thomassin) et j'en note tout spécialement ce qui concerne les sept ou huit premiers siècles. Que je serais heureux si je pouvais avoir une intuition nette et claire de
"^encement d'octobre 1842.
lie, vers octobre, 1842.
toute cette magnifique période ! Je groupe tout autour de mes trois bien-aimées figures, Léodegar, Paulin, Irénéel... Le cher Léodegar de plus en plus ressuscite, revit, remue, avec tout son cortège et son beau siècle. Je vais bientôt aligner tout ce monde-là, et le ranger en bataille ; je vousattends pour en passer la revue et commencer et pousser loin ma campagne d'hiver. Dieu bénisse nos armes et ma chétive plume î Je sens que ma main est encore bien molle et mon bras bien lâche ! Pour comprendre l'Église et les forts, il ne faut pas des hommes de paille. 11 faut du dévoùment à outrance et sans mesure. Gourmandez-moi donc et poussez-moi ; hier, à mon anniversaire du retour, je me prenais bien en pitié et criais bien à la bonne mère : merci !... et miséricorde !... Mettez-vous de la partie comme toujours et par vos prières, vos bénédictions et vos recommandations paternelles, ne me laissez pas de relâche et m'éperonnez jusqu'au sang. Le cœur ne me manquera pas au moins pour vous en remercier et vous en aimer davantage s'il se peut ^> (1).
Dom Guéranger l'avait aussi chargé sur la fin de son noviciat de donner quelques leçons d'Écriture sainte sous sa direction. Il traita diverses questions intéressantes comme la lecture de V Écriture Sainte dans l'Eglise catholique^ l'Église romaine et la sainte Bible qu'il fit paraître plus tard sous forme d'articles dans ï Auxiliaire catholique et sur lesquels nous aurons à revenir. Il ne marchait qu'appuyé sur son maître ; aussi celui-ci ayant fait une absence à Paris, le frère Pitra se lamente en ces termes : a Je profite d'un premier envoi pour une première lettre et je vous annojnce la ferme résolution d'en profiter le plus souvent possible. Chaque départ creuse de plus en plus le vide de votre absence ; chaque absence me rendra de plus en plus importun. J'ai plus d'occasions encore de me retrouver à votre porte, depuis que vous m'avez installé exégète, concurrent deTirin, Lyrain, et compagnie. J'ai plus besoin qu'aupa-
(i) Lettre du 9 septembre 1842.
ravant de sentir votre main, votre voix, vos traces sous mes pas. Je risque bien de m'enfoncer tout seul en quelque ornière. J'attends pour me redresser votre rappel à Tordre et dès aujourd'hui prenez votre sonnette ou votre férule et ne me ménagez pas.
« J'ai terminé la question de l'inspiration. Ce travail m'a vivement attaché et, en le terminant, j'éprouvais le besoin de le reprendre pour en tripler le développement. J'avais surtout regret d'effleurer si vite et si maigrement les dernières considérations qui me ramenaient à l'un des plus chers travaux de ma vie passé, la Littérature sacrée,,. J'avais cru comprendre au moins ce qu'était la Bible ; sans vous, sans ce dernier travail, je ne m'en douterais guère » (1).
Nous voulons citer encore quelques passages de cette correspondance pour bien montrer la nature des rapports qui existaient entre dom Pitra et l'abbé de Solesmes et l'influence que ce dernier exerça sur l'esprit de son disciple.
Le 1^^ janvier 1843, les pères et les novices de Solesmes ont dans une lettre collective envoyé leurs vœux à dom Guéranger encore à Paris, pour la fondation du prieuré Saint-Germain. Le frère Pitra profite de la circonstance pour lui écrire en ces termes : « J'ai bien pris ma part en mettant mon nom au bas de l'épître commune, à tous les vœux et à toutes les prières que la famille offrira au bon Dieu, de Solesmes à Saint-Germain, pour notre père à tous. Même je me réserverai volontiers une part toute spéciale, parce que je sens que vous m'avez donné une place privilégiée dans vos affections et vos bénédictions paternelles. Pourriez-vous témoigner plus de confiance à qui reposerait sur votre poitrine en disciple bien-aimé ? Que ne puis-je aussi boire à votre calice d'amertume et vous en diminuer l'abondance ? Croyez bien que si j'apprends peu, je n'oublie rien. Je crois avoir bien bonne la mémoire du cœur, et
TiCttre du 9 septembre 1842.
SOLESMES ET D. GUÉRANGEU 69
si je pèche par mille endroits, ce ne sera pas par ingratitude » (1).
Dom Guéranger lui témoigne, en retour, sa confiance et son affection ; il ne l'appelle que son cher grand frère, par allusion à sa haute taille, son grand fils, son grand et très grand frère Pitra. En réponse à la lettre que nous venons de citer, dom Guéranger lui écrit : « Adieu, au revoir, cher grand fils ; vous le dites bien, je vous traite quelquefois en disciple bien-aimé ; je ne doute ni de votre cœur, ni de votre zèle et j'aime à me reposer sur mon grand bourguignon. Priez bien, pour vous d'abord; puis aussi pour moi qui ai plus d'un souci. Que sainte Scholastique vous garde et vous donne mœurs de colombe, sans oublier pourtant ce degré d'entrain (2) qu'un moine a dû avoir en tout temps pour être digne du cloître. Adieu. L'Église est menacée de grandes misères en France ; je prévois des temps mauvais ; préparons nos âmes, mais surtout aimons celui qui nous a aimés le premier et qui veut que nous aimions sa noble épouse qui n'a ni taches, ni rides, quoi que fassent les hommes... Adieu encore, pax et gaudium in Spiritu sancto » (3). Et une autre fois : « Vous reconnaissez ma qualité de censeur de votre manuscrit de saint Léger. Je ne serai pas difficile, attendu que vous et moi, nous ne faisons pas deux » (4).
Cependant, l'année du noviciat touchait à son terme. Le jour de la profession approchait ; c'était l'heure que depuis longtemps il appelait de tous ses vœux. « Si le novice, dit saint Benoît, promet, après mûre délibération, de garder la règle dans tous ses points et d'observer tout ce qui lui sera commandé, on l'agrégera alors à la communauté, étant averti qu'en vertu de la loi portée par la règle, il ne
(1) Janvier 1843.
(2) Le texte porte afflonnement. C'est un mot usité à Solesmes, dont l'origine et l'étymologie ne sont pas bien certaines et qui est à peu près synonyme de zèle enthousiaste ou d'entrain.
(3) Lettre du 8 janvier 4843.
(4) Lettre du 7 juin 4842.
lui sera plus permis de quitter le monastère à partir de ce jour, ni de secouer le joug de cette règle, qu'après une si longue délibération, il était à même de refuser ou d'accepter » (1).
C'est le 10 février, fête de sainte Scholastique, sœur de saint Benoît, qu'eut lieu pour lui-même cette grande cérémonie de la profession à laquelle il avait assisté au lendemain de son arrivée à Solesmes et qui l'avait si profondément ému. De quel cœur il se donna à Dieu par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance î Sa vie désormais ne lui appartenait plus, et jusqu'au dernier jour, il gardera la plus entière fidélité à ses engagements.
Cette date du 10 février lui resta chère ; il en célébra chaque année la mémoire ; sainte Scholastique fut sa patronne de prédilection, sa bonne et sa bien-aimée mère (2). Il semble aussi que Dieu ait voulu choisir cette fête pour les plus grands événements de sa vie ; sa promotion au cardinalat eut lieu pour la fête transférée de sainte Scholastique et c'est le 9 février 1889 pour les premières vêpres de la fête de sa chère sainte que son âme parut devant Dieu.
(4) Régula sancii Benedicti, cap. lviii.
(2) Lettres à dom Gardereau, 14 février 4849 et 40 février 4857.