‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 31 sur 91 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Fondation. — Dom Pitra, prieur. — Melchior du Lac. — Controverses sur la liturgie. — MgrAffre et le prieuré Saint-Germain. — Dom Guéranger à Paris. — Acquisition de l'hôtel Montmorency et du parc de Bièvres. (1843-1845.)

Dom Pitra, par sa profession religieuse, s'était donné à Dieu sans réserve. « Désormais, dit saint Benoît, il n'est plus permis à ceux qui se sont donnés ainsi, d'avoir en Jeur pouvoir ni leur corps, ni leurs volontés (1). » Sans doute, dom Pitra ne pensait pas alors qu'il allait être appelé si vite à pratiquer cet abandon complet de lui-même consenti devant l'autel du Seigneur.

Solesmes était, en 1842, le seul monastère que les bénédictins possédassent en France. A cette époque oii les voies ferrées qui relient aujourd'hui Solesmes à Angers, au Mans et à Paris par Sablé, n'existaient pas encore, l'abbaye se trouvait isolée par sa position et privée de toute ressource. Tous ceux qui s'intéressaient à l'œuvre naissante, désiraient vivement qu'une fondation, à proximité d'une grande ville et de riches bibliothèques de manuscrits, vînt fournir aux bénédictins les matériaux nécessaires pour leurs travaux et l'occasion de se faire mieux connaître. Il faut rappeler aussi que dès les premières années de la fondalion, de graves difficultés s'étaient élevées entre

(i) Régula sancti Benedictij cap. xxxui.

Mgr Bouvier, évêque du Mans, et dom Guéranger, au sujet de l'exemption monastique et des privilèges des abbés ; la création d'un second monastère hors du diocèse, en donnant à l'abbé de Solesmes une plus grande liberté d'action, aurait pour effet, on l'espérait, d'écarter quelques-unes de ces difficultés (1).

Sur ces entrefaites, Mgr Affre, archevêque de Paris, qui jusqu'alors avait témoigné à dom Guéranger une grande bienveillance, l'invita à fonder un monastère à Paris et lui offrit l'établissement connu sous le nom d'infirmerie Marie- Thérèse, où l'on recevait les prêtres âgés ou infirmes. La maison, entourée d'un vaste enclos, pouvait facilement donner asile à une douzaine de moines qui, tout en vaquant à leurs occupations, auraient rempli les fonctions de chapelains.

Divers obstacles s'étant élevés, l'archevêque ne crut pas devoir donner suite à ce projet, mais dom Guéranger, qui avait accepté Tidée d'une fondation à Paris, n'en poursuivit pas moins son dessein, et il finit par trouver une maison qui lui parut convenir au but qu'il se proposait. Elle était située dans un quartier tranquille, au numéro 13 bis de la rue Monsieur, et à l'aide de quelques acquisitions ou agrandissements, il semblait facile de la transformer plus tard en monastère. Le bail de location fut signé le 1^^ janvier 1842.

Ce n'était pas sans intention que dom Guéranger choisissait ce quartier pour sa fondation à Paris. Le faubourg Saint-Germain avait appartenu, jusqu'à la révolution française, à la fameuse abbaye de Saint-Germain-des-Prés^ illustrée parla présence des Mabillon, des Montfaucon, des Ruinart et de tant d'autres savants mauristes (2) ; c'était une terre monastique. Dom Guéranger n'avait sans doute^ pas la prétention, comme il le déclarait dans la préface de

(1) Mémoires inédits de dom Guéranger, année 1842.

(2) E. de Broglie, Mabillon et la Société de l'Abbaye de Saint-Ger^ maiii-deS'Prés, Paris 4883, 2 vol. in-S» ; et : la Société de l'Abbaye de Saint'Germain-des-Frés au XVIll^ siècle, 1891, 2 vol. in-8o.

ses Origines de l'Église romaine^ do remplacer celte docte corporation, pas plus qu'il n*entrait dans ses vues de la prendre en tout pour modèle (1).

Mais aucune des gloires monastiques ne lui était indifférente, et il n'entendait pas laisser se perdre la plus petite portion de cet héritage. Aussi voulut-il qu'en souvenir de l'antique abbaye, l'humble prieuré portât le nom de Saint- Gerniain.

Dès le 19 avril suivant, une petite colonie monastique, sous la direction de dom Guéranger, quittait Solesmes pour aller s'installer au prieuré Saint-Germain, et le 14 mai, veille de la Pentecôte, l'abbé de Solesmes bénissait le modeste oratoire au milieu d'un concours d'amis dévoués. On remarquait au premier rang fil. de filonlalemberl, dont nous connaissons déjà les relations avec dom Guéranger, madame Swetchine, qui n'avait pas été la dernière à réclamer à Paris la présence des bénédictins et qui entretenait avec dom Guéranger un commerce épistolaire assidu (2) ; M. Amédée Thayer, ce grand homme de bien que sa haute situation et sa récente conversion au christianisme mettaient en vue, la duchesse douairière de La Rochefoucauld, fil. Werner de filérode, allié à fil. de filontalembert. Go n'est pas sans une vive émotion, que les témoins de cette scène voyaient, après de si longues années de silence et de deuil, ressusciter dans ces lieux qui avaient abrité tant de générations monastiques, cette vie bénédictine bannie et, croyait-on, détruite à jamais par la révolution. Les exercices réguliers commencèrent le même jour.

Le frère Pitra était encore à cette époque novice à Solesmes et sans doute il était loin de se douter que cette fondation dont plus que personne il se réjouissait, dut être pour lui dans la suite une source d'épreuves inouïes, filais

(1) Les Origines de l'Eglise romaine j p. 22.

[i) Uû petit nombre de ces lettres seulement a été publié par M. de Falloux, Lettres inédites de M^ Swetchine 1866, Paris, in-8o, Ces précieux inédits sont conservés dans les archives de l'abbaye de Solesmes.

déjà dom Guéranger avait jeté les yeux sur lui pour le mettre à la tête du petit prieuré. En eflfet, Tannée suivante, moins de deux mois après sa profession, Tabbé de Solesmes l'emmenait avec lui à Paris pour l'installer dans ses nouvelles fonctions, le 9 mars 1843.

Cette nomination fut reçue par tous avec la plus grande joie ; elle n'étonna personne, sauf celui qui en était l'objet. Le jeune profès avait fait preuve depuis son arrivée à Solesmes de tant de fermeté, d'une vertu si solide, de tant d'attachement à son état et d'intelligence de la vie inonastique, qu'il paraissait apte à la direction d'un monastère. Sa supériorité intellectuelle était du reste acceptée d'autant plus volontiers par ses frères qu'il mettait plus de soin à la dissimuler, et son affabilité lui avait gagné le cœur, de tous.

Mais sa tâche allait être bien rude. Nous sommes loin de l'époque où les grands seigneurs féodaux, détachant de leurs domaines de vastes propriétés, y fondaient un monastère avec des revenus suffisants pour assurer l'avenir. Le prieuré de Saint-Germain était presque sans ressources ; il fallait faire face à toutes les dépenses avec des moyens insuffisants; la situation de Solesmes n'était guère plus brillante et il ne fallait pas songer à un secours sérieux de ce côté. Pour comble de malheur, alors que la plus stricto économie et la plus sévère prudence eussent été nécessaires, dom Pitra trouvait comme cellérier ou économe, à la tête de l'administration dont la responsabilité pesait sur lui, un homme dont la témérité en affaires et l'esprit d'aventure, soigneusement cachés sous des apparences sérieuses et de réelles aptitudes devait amener les plus désastreuses complications. Quand le nouveau prieur entra en charge, la situation était déjà plus compromise que dom Guéranger et dom Pitra ne pouvaient le soupçonner (i).

Nous aurons à revenir plus tard sur ces déplorables événements. Pour le moment tout semblait aller bien et les débuts du jeune prieur se faisaient sous les plus heu-

(1) C'est ce qu'il est facile de déduire des lettres de 1843 et i84é ayant trait aux affaires de Paris.

reux auspices. Dom Guéranger, qui l'avait accompagné, resta quelques mois encore à Saint-Germain, lui prêtant Tappui de son autorité et de ses sages conseils. L'abbé de Solesmes savait rendre courage à chacun par sa tranquille confiance en la Providence, dissiper tous les soucis par son inaltérable gaieté. Il s'intéressait aux travaux de tous, traçait aux plus jeunes le programme de leurs études, les en voyait dans les bibliothèques pour analyser des manuscrits liturgiques ou faire diverses recherches (1). C'était aussi le temps de la chasse aux livres. La bibliothèque du prieuré ne comptait que quelques volumes à l'origine; l'acquisition d'un livre rare ou d'une collection précieuse était un événement pour la petite communauté. On s'y préparait longtemps à l'avance par des économies prises quelquefois sur le nécessaire, on suivait l'ouvrage à la piste, et le moment venu on déployait, pour l'acquérir, toutes les ressources de la plus habile diplomatie. Sur ce point, dom Pitra, bibliophile comme dom Guéranger, ne le cédait en rien à son maître, et l'on peut suivre par exemple dans leur correspondance les longues négociations pour l'acquisition des boUandistes, et entendre leur cri de triomphe quand enfin les précieux volumes sont venus prendre dans la bibliothèque une place depuis longtemps réservée (2).

La grande réputation de dom Guéranger attirait au monastère des hôtes illustres. M. le comte de Falloux, qui bientôt devait jouer un grand rôle dans les discussions pour la liberté de l'enseignement, venait lire au Père Abbé le manuscrit de la Vie de saint Pie F, dont l'auteur dans la suite semble avoir pris à tâche d'oublier bien des pages. Le nouveau nonce de Paris, Mgr Fornari, avait connu à Rome dom Guéranger et s'était lié avec lui d'une étroite amitié (3). On recevait aussi à Saint-Germain la visite fré-

(1) Ces travaux ont servi de documents pour la rédaction de quelques chapitres du troisième volume des Institutions liturgiques.

(2) Lettres du 11 janvier et du 11 février 1844.

(3) Mgr Fornari quittait Bruxelles où il fut bientôt remplacé par Mgr Pecci, le pape actuellement régnant.

quentc du saint curé de Notre-Dame des Victoires,. M. Dufriclie-Desgenettes, celle du P. Cahier, jésuite, qui commençait déjà ses travaux sur l'histoire de l'art chrétien et des sciences au moyen âge et qu'un commun amour de l'archéologie rapprochait de dom Guéranger et de dom Pitra ; celle de Bonnetty, le fondateur à^s Annales de philosophie chrétienne^ et du P. Lacordaire qui venait de rétablir les Frères prêcheurs, et qui, pendant plusieurs années encore fut l'ami des bénédictins.

Quelques jours après l'installation du nouveau prieur, pour la première fête de saint Benoît célébrée au monastère de Paris, 19 mars 1843, avait lieu un événement du plus heureux augure pour le monastère. M. le comte Melchior du Lac de Montvert, intime ami de fil. Louis Veuillot, et déjà bien connu dans la presse catholique pour ses savants et solides articles à Y Univers^ recevait l'habit monastique à Saint-Germain des mains de l'abbé de Solesmes, au milieu de ses amis, filM. Louis Veuillot, Tabbé Deguerry, plus tard curé de la filadeleine et martyr de la Commune, et l'abbé Cœur alors professeur à la Sorbonne, depuis évêque de Troyes (1). Des affaires de famille obligèrent dans la suite fiL du Lac à rentrer dans le monde, mais pendant tout le temps qu'il passa au monastère, il édifia ses confrères par son zèle à accomplir tous les devoirs de l'observance. Il avait pour dom Pilra la plus profonde estime et le jeune prieur trouva en lui un solide appui au milieu des circonstances les plus difficiles (2).

Quand dom Guéranger quitta Paris pour reprendre sa place à Solesmes, il laissait donc le petit prieuré en pleine paix et s'ouvrant déjà à l'espérance. « Dom Pitra, écrit l'un de ses confrères, était pour tous un modèle de régularité et de piété. Travailleur infatigable, il consacrait une partie de son temps à des recherches dans les bibliothèques de Paris )). Le soir venu il mettait ses notes en ordre et con-

(1) Lettre de dom Guéranger, 19 mars 4843.

(2) Cf. Melchior du Lac, dans V Univers, 10 août 1872.

linuait son travail bien avant dans la nuit. Sa direction était à la fois douce et ferme.

Mais au bout de peu de temps les affaires prirent une tournure inquiétante. La journée de dom Pitra fut occupée presque tout entière par les devoirs de sa charge et par des démarches de tout genre à l'extérieur ; il ne lui resta que la nuit pour ses travaux scientifiques. Nul sacrifice ne pouvait lui être plus pénible ; il le supporta sans la moindre plainte. « Je suis bien résolu, écrit-il à dom Guéranger, à me livrer corps et âme aux grands intérêts que vous m'avez confiés. Seulement dites-moi quelle part je dois rpe réserver et ce que j'ai à faire de mieux pour moi, tout en travaillant pour les autres. » Sa seule crainte est qu'au milieu des soucis qui l'accablent il ne perde de vue les intérêts de son âme. « La difficulté est de se maintenir calme et simple entre la présomption et le découragement. J'ai de la peine à tenir cet équilibre... Le tracas des affaires m'obsède étrangement... J'oublie ïunum necessarium. Je suis bien la pauvre Marthe satagens circa plurima » (1).

Mais ni son ardeur au travail, ni les affaires multiples dont il se trouvait chargé, ne pouvaient l'empêcher de remplir avec la plus stricte fidélité les devoirs de sa charge. Son assiduité au chœur était pour tous un exemple. Il trouvait encore le temps de préparer des conférences sur le bréviaire et l'office de la sainte Vierge, sur l'Imitation de Notre-Seigneur et sur la règle de saint Benoît ou sur les évangiles, a Ces conférences, nous disent ses anciens confrères, avait le plus grand intérêt; elles étaient pleines de piété et de doctrine » (2).

Vers la fin du mois de juillet de cette année 1843,1e Père abbé de Solesmes revint passer quelques jours à Paris avant d'entreprendre un voyage de Rome. Ce voyage avait un triple but : préparer l'érection canonique du Prieuré Saint-Germain, revendiquer en faveur de sa congrégation le

(1) Lettres à dom Guéranger, 4, 10 et 44 mai 1843.

(2) Mémoires de dom Pradié.

droit que l'Eglise a toujours reconnu aux clercs de pouvoir embrasser librement l'état religieux et enfin porter devant le saint Siège certains incidents des luttes dont nous avons déjà parlé au sujet de l'exemption monastique (1).

Les conjonctures étaient graves. Une vive polémique s'engageait sur la question liturgique. Dom Guéranger, par la publication du second volume des Institutions Liturgiques venait d'attirer sur lui toutes les colères du gallicanisme. Dans cet ouvrage le savant abbé, en retraçant l'histoire de la Liturgie au dix-septième et au dix-huitième siècle montrait que les hturgies créées à cette époque avaient une origine suspecte, qu'elles contenaient des erreurs, qu'en tout cas elles s'étaient formées contrairement à toutes les règles et aux décrets du Saint-Siège, qu'en conséquence il fallait les abandonner pour revenir à la liturgie romaine. Ces conclusions que le temps s'est chargé de confirmer, étaient nouvelles à cette époque ; elles soulevèrent une vive opposition. Un des prélats les plus vénérables de la France et le plus justement estimé pour la fermeté et la constance qu'il avait déployées dans la persécution à la fin du premier empire à la défense de la liberté de l'Église, Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse et plus tard cardinal, venait d'élever la voix et d'attaquer sans ménagement l'abbé de Solesmes dans un livre aussi lourd de forme que léger de fond (2). D'autres évèques allaient le suivre et les profanes eux-mêmes, à peine au courant de la question, prenaient fait et cause dans le procès, comme de vieux liturgistes. Le Constitutionnel, le National^ le Journal ^es Débats, le Moniteur^ le Courrier^ le Siècle ouvraient îurs colonnes à cette polémique et appréciaient gravement

•nce de 1843 et Mémoires de dom Guéranger. yance injustement flétrie dans le livre des Institu- '6 de la controverse et de la réforme liturgiques en même siècle, par l'abbé J. F. Bergier. Besançon,

I P. Gaussette, Vie du cardinal d'Astros, p. 586*

le degré d'autorité des bréviaires et des missels, livres assez nouveaux pour des rédacteurs de chroniques mondaines. Dans ces controverses on devine que toutes les sympathies de ces feuilles allaient aux représentants du gallicanisme et dom Guéranger n'était pas ménagé. Le Globe seul montra plus de bon sens, il se jugea incompétent dans la question, persifla agréablement ces liturgistes de la dernière heure « et dispersa, comme dit dom Pitra, ces rubricaires radicaux avec les plus réjouissantes plaisanteries (1). »

On ne saurait empêcher des journalistes d'avoir une opinion, fût-ce en matière liturgique, et même de la défendre avec une énergie jalouse. Le résultat le plus fâcheux de tout ce bruit, c'était d'éveiller l'attention du gouvernement de Louis-Philippe, si ombrageux à l'égard des congrégations religieuses, et d'amener peut-être un conflit dont personne ne pouvait prévoir l'issue. Ces inquiétudes assaillaient dom Guéranger, et il les exprimait ainsi en quittant la terre de France : « Italiam, Italiam^ écrit-il de Marseille à dom Pitra; dans deux heures je vogue vers Rome, la Mère et la Maîtresse. Je suis surpris moi-même d'une telle rapidité et je me réconforte en criant comme les croisés : Diex elvolt! y* Il venait d'apprendre seulement la publication de l'ouvrage de l'archevêque de Toulouse contre ses Institutions Liturgiques. « Le moment du combat est donc arrivé, disait-il; le gallicanisme s'est enfin dressé sur ses vieux ergots... Il est bien entendu que je répondrai. Mais quand et comment? Voilà que je tourne le dos à la France au moment oii j'y devrais rester. Les uns vont dire que je suis mandé à Rome, les autres que je vais m'y réfugier... C'est bien là un des plus jolis gâchis que le diable ait jamais faits! Dans tous les cas il n'arrivera que ce que le bon Dieu voudra » (2).

Heureusement et par un hasard providentiel, le coup porté à dom Guéranger était amorti et comme paré à l'ail) Lettres de dom Pitra à dom Guéranger ; lettres du 5 août et du 9 août 1843. Cf. Histoire de la Controverse Liturgique, 1. c. (2) Lettre du i^r août 1843.

vance. En même temps qu'était publié l'ouvrage de l'archevêque de Toulouse, et sans préméditation, paraissait ]a lettre de dom Guéranger à Tarchevêque de Reims, Mgr Gousset, sur le droit de la liturgie (1). Dans une thèse solidement construite et éminemment pratique, où les propositions s'enchaînaient comme les diverses parties d'un théorème, dom Guéranger établissait que la liturgie relève non de l'autorité d'un évêque particulier mais de celle de l'Église unie à son chef, que conséquemment un évêque n'a pas le droit de réformer de son autorité privée la liturgie, et qu'enfin la liturgie de l'église romaine s'étant depuis des siècles imposée à tout l'occident, sauf dans certaines églises dont l'antique liturgie a été reconnue et autorisée, le devoir des évêques est de revenir à la liturgie romaine. C'était un coup de maître et quoique la thèse n'eut pas été composée dans le but de réfuter l'ouvrage de Mgr d'Astros, elle y répondait suffisamment.

Dom Pitra, qui suivait de près la lutte, applaudit plus que personne à cette lettre magistrale. « Je n'ai rien vu encore, écrit-il à son abbé, de plus providentiel que l'apparition de votre lettre et de cet ouvrage (celui de Mgr d'Astros) le même jour, presque à la même heure ! Vous avez d'avance écrasé cette pauvre amplification de mandement qui ne fera qu'attirer l'attention sur votre lettre et lui donner plus de débit et de retentissement... Vous avez répondu assez pour le moment, puis avec quel à propos et quelle convenance de forme !... Le fond de la question est mis au vrai jour (2). »

Du reste uh bref récent, du 6 août 1842, de Grégoire XVI , à Mgr Gousset exprimait déjà le désir et la pensée du Saint- J Siège, conforme aux vœux de dom Guéranger, de rétablir r - " -»e l'unité liturgique (3).

ï Mgr V archevêque de Reims sur le droit de la liturgie. Lo in-8o de lb7 pp.

du 1er août 4843.

reproduit dans la Lettre à Mgr de Reims, à la page 122.

La Jutte n'en continuait pas moins, vive et acharnée; dom Pitra, on le devine, n'en restait pas le spectateur indifférent. Ses lettres très longues, très circonstanciées, écrites de verve et dans son style original, tenaient dom Guéranger au courant des moindres incidents. Son rcMe ne se bornait pas à celui de rapporteur ; il eut voulu entrer en lice et rompre lui aussi quelques lances contre ces adversaires qui de tous côtés attaquaient son abbé. A un moment il publia dans le Journal des villes et des campagnes un court article pour rappeler quelques principes et quelques faits trop oubliés par les adversaires (1).

Il prévoyait du reste, avec beaucoup de raison, que la lutte ne resterait pas longtemps circonscrite sur ce terrain; que les parlementaires, toujours prêts à faire cause commune avec les Gallicans contre Rome, et foncièrement hostiles aux congrégations religieuses, en proBteraient pour renouveler à la tribune leurs attaques périodiques; qu'en particulier l'Université, alors en lutte contre le clergé au sujet du monopole, prendrait prétexte de ces discussions pour décrier les Ordres religieux et défendre les opinions gallicanes. Il ne se dissimulait pas non plus que le petit prieuré de Saint-Germain pouvait se trouver engagé dans la lutte (2).

Ses prévisions ne devaient que trop tôt se réaliser. L'archevêque de Paris, d'abord bienveillantpour dom Guéranger, ^j- et pour son monastère de Paris, s'était bientôt ravisé. ^ Effrayé de l'hostilité qui se réveillait contre les congrégations, il craignait qu'elles ne fussent une source d'embarras pour son administration. Très jaloux de son autorité, il «ouffrait difficilement de la voir limitée par les privilèges ^jj.-fcs Ordres religieux. On eut des preuves de ses dispositions vdl^s la lutte qu'il soutint à peu près à la mémo époque «onlre le chapitre de saint Denys, contre les Jésuites et Wtttreles dames du Sacré-Cœur (3).

^ ' I (l) Journal des villes et des campagnes, août 1843.

^ lettres à dom Gaéranger, 5 août et 16 octobre 1843. .:»., H ^^*M ces différentes affaires Mgr Affre dut abandonner ses

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