HISTOIRE DTI CARDINAL PITRA
La question liturgique acheva de le brouiller avec dom Guéranger. Il se déclara favorable au livre de l'archevêque de Toulouse, et, le 14 août 1843, il publiait une circulaire pour défendre les liturgies gallicanes et en particulier celle ■de Paris, sans apporter du reste à Tappui de sa thèse aucun argument nouveau (1).
Quelques jours après V Univers, dans son article du 23 août, s'occupait de ce document. Après avoir fait remarquer que le Journal des Débats avait eu la primeur de la lettre archiépiscopale, il dégageait l'abbé de Solesmes en ces termes : « Ainsi frappé à l'improviste et pendant son absence, pour un livre publié il y a deux ans, le savant auteur des Institutions liturgiques se justifiera à son retour comme il le jugera convenable. Il ne nous convient pas davantage d'entrer dans les mérites respectifs de la liturgie particulière à l'église de Paris et de la liturgie de la sainte église catholique, apostolique et romaine. » L'auteur de l'article rappelait ensuite les termes du bref à Mgr de Reims, dans lequel Grégoire XVI exprimait son désir de voir les églises de France revenir à Tunité liturgique.
Cet entrefilet déchaîna une tempête ; la présence de Du Lac comme novice au prieuré Saint-Germain fit soupçonner que l'article pouvait y avoir été composé et dom Pitra fut mandé dès le lendemain auprès de l'archevêque. L'attitude du jeune prieur fut digne et ferme. Il affirma n'être pour rien dans l'article incriminé, pas plus qu'aucun de ses <îonfrères. Mais quand on exigea de lui un désaveu public, écrit et signé séance tenante, il refusa nettement, ne voulant pas par cet acte paraître séparer sa cause de celle de son abbé, et il préféra encourir l'interdit dont on menaçait le monastère. Une seconde entrevue et toutes les insistances qu'on put faire, n'eurent pas plus de résultat que
prétentions. Cf. ViedeMgr. Affre par M. l'abbé Cruice, ch. XL (p. 390 et 335); et Mgr. Baunard, vie de M"" Barat, t. II, p. 222-225. Cf. Aussi Histoire de la vie et de la mort de Mgr. Affre, par M. l'abbé E. Gastan. In-12, Paris, 1855, p. 135, 138, 244 et suiv. (1) L'ami de la religion, 19 août 4843.
la première. L'interdit allait donc tomber sur le monastère, mais avant le délai fixé par l'arclievêque, celui-ci eut une conférence avec le nonce, à la suite de laquelle il ajourna indéfiniment la mesure de rigueur qui menaçait les bénédictins. (1).
Le danger était écarté pour cette fois, mais la situation restait périlleuse. DomPitra, si dévoué à son abbé, souffrait de toutes ses peines : « Que n'aurais-je pas à dire, lui écritil, si je donnais enfin carrière à mon cœur navré et impatient de s'épancher dans le vôtre ! Je crois faire assez bonne contenance devant tout le monde, mais au fond je souffre amèrement de tout cela. Puis-je voir tomber si lâcfiement, si injustement, si brusquement coup sur coup sur mon père, sans que le cœur me saigne à grosses gouttes ! Et encore s'il n'y avait qu'une douleur de famille, qu'une injure privée, une ignominie personnelle à dévorer! Mais en frappant notre père on frappe aussi notre mère, on afflige et désole la sainte Église romaine. » (2)
De son côté dom Guéranger s'épanchait volontiers avec son prieur qu'il appelle dans ses lettres « son bon et cher grand père et bon ami, son pauvre et cher grand enfant et père » ; il multiplie les termes d'afi'ection, il le soutient, le console ou l'encourage ; ce qui ne l'empêche pas par moment, de le reprendre avec une liberté qui témoigne encore de l'intimité de leurs rapports. Dom Pitra était distrait comme le sont, dit-on, la plupart des savants. Quelquesunes de ses distractions sont restées légendaires parmi ses confrères. Les moins graves étaient d'oublier de dater ses lettres, ou de n'envoyer qu'une page, la seconde restant sur son bureau, ou d'envoyer à son abbé des lettres destinées à d'autres personnages. Un autre défaut de dom Pitra, au gré de son abbé, était de mettre dans ses lettres trop de
(1; Lettres à dom Guéranger, 18, 25, 26, 28 août, 15 septembre 1843. Vers la même époque Mgr Affre retirait aux Jésuites la permission de confesser dans son diocèse. Le Pape fit lever cette mesure par son bref du 12 octobre 1843.
(2) Lettre du 20 août 1843.
fleurs de rhétorique, surtout quand il s'agissait d'affairésdont l'exposition aurait demandé un style grave et précis. Ces ornements rendaient souvent la pensée obscure. Dom Guéranger se plaint de ne pas toujours comprendre. « Écrivez-moi sans figures, lui dit-il souvent. Soyez naturel et clair dans vos expressions. » Mais la conduite de domPitra dans la question liturgique, avait eu la pleine approbation de son abbé. (1)
Ils allaient bientôt se revoir. Le séjour de dom Gué-^ ranger à Rome touchait à sa fin. Il n'avait pas obtenu encore l'érection canonique de saint Germain et ne pouvait l'obtenir tant que le prieuré ne serait pas dans les conditions requises pour constituer la propriété ecclésiastique ; mais sur d'autres points importants satisfaction lui avait été donnée. L'abbé de Solesmes arrivait à Paris au commencement de novembre. Sa présence était toujours une bonne fortune pour le petit monastère ; dans les circonstances présentes, après les épreuves que l'on venait d'endurer et les menaces de l'avenir, avec quelle joie ne devait-on pas se retrouver! Dom Guéranger était en même temps un pieux pèlerin de Rome et un archéologue de rare mérite ; il connaissait admirablement et dans tous ses détails la ville sainte, ses églises, ses moindres chapelles, ses ruines, ses catacombes qu'il explorait en compagnie du P. Marchi et de M. de Rossi, son ami, alors à ses débuts (2). Sur ces différents sujets il ne tarissait pas. Il eut été difficile de trouver un causeur plus spirituel et plus aimable, un observateur plus fin, qui savait juger les^ personnes avec autant d'indépendance que de justesse et qui se servait de son admirable connaissance de l'histoire de l'Eglise pour apprécier la véritable portée des événements de la politique contemporaine. 11 y avait un
(1) Lettres de dom Guéranger, août et septembre. Monlalembert, dans une lettre à dom Guéranger, porte la même appréciation; lettre du 11 novembre 1843.
(2) Une correspondance des plus intéressantes entre M. de Rossi et dom Guéranger est conservée dans nos archives
-charme incomparable à l'écouter çt nul ne le comprenait mieux que dom Pi.tra si avide de s'instruire en toutes -choses, et qui était capable en même temps de lui donner la réplique.
Dom Guéranger était aussi un guide expérimenté et un maître de la vie spirituelle. Quelques jours après son arrivée il prêcha au prieuré, à la grande édification de ious, les exercices de la retraite annuelle et ne revint à Solesmes qu'après un mois environ de séjour à Paris. La question liturgique qui venait de soulever une telle tempête était pour le moment reléguée au deuxième plan ; le parti catholique s'organisait et allait commencer la lutte pour obtenir la liberté d'enseignement. Dom Pitra n'y fût mêlé qu'assez indirectement, comme nous le verrons dans la suite.
Mais la paix ne fut pas rendue à la jeune congrégation •déjà si éprouvée. Quelque pénible que soit pour nous cette partie de notre tâche, il nous faut donner place maintenant dans notre récit à des événements sans lesquels notre histoire ne serait pas complète. On verra dans cet ►exemple par quelles difficultés peut passer de nos jours xine congrégation dans la première période de sa fondation.
Le monastère de Saint-Germain était étroit et incommode; les moines n'y étaient établis qu'à titre de locataires. On ne pouvait songer dans ces conditions, dom •Ouéranger venait d'en faire l'expérience à Rome, à une érection canonique. L'Eglise exige pour une fondation monastique des titres moins précaires, une position stable qui ne dépende pas de la volonté d'un tiers, en un mot des titres de propriété solidement établis. Un monastère bénédictin n'est possible dans une grande vilUe qu'à la condition d'être un abri tranquille et retiré, une sorte d'oasis séparée du tumulte et de l'agitation de la vie du inonde. C'est ainsi que Saint-Germain-des-Prés et les autres monastères construits au milieu des villes s'étaient constitués. Les moines, maîtres de grandes terres défri
chées par leurs mains, avaient tracé autour d'eux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, un large cordon sanitaire pour tenir à distance la dissipation et les mille distractions du monde.
On ne saurait donc s'étonner que dom Pitra, qui voyait mieux que personne les inconvénients de sa situation à la rue Monsieur, ait cherché à en sortir par l'acquisition d'une propriété plus en rapport avec les besoins d'un monastère bénédictin. Sans doute les fonds manquaient, mais son cellérier auquel il s'en remettait en grande partie pour la gestion des affaires temporelles, n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu. Il eut bientôt trouvé une propriété convenable et les avances de fonds suffisantes pour en faire l'achat.
Cet immeuble était l'ancien hôtel de Montmorency, situé rue Notre-Dame -des-Champs et qui est aujourd'hui le petit séminaire de Paris, en face du collège Stanislas. Il y avait de vastes bâtiments et un grand enclos. Avec les revenus et la location ou la vente d'une partie de cet immeuble, on espérait rentrer dans les déboursés. Les conditions parurent du reste assez avantageuses pour que des hommes d'affaires sérieux et des amis dévoués du monastère comme le Nonce, M. de Montalémbert, M** Swetchine, n'aient pas hésité de conseiller à dom Pitra la conclusion du marché. Quant à dom Guéranger dont le consentement était aussi nécessaire, il se contenta de s'en rapporter au jugement de son prieur et des hommes d'affaires dont celui-ci prenait conseil. Il ne refusait pas son assentiment, mais il ne pouvait engager sa signature dans la crainte de compromettre l'avenir de Solesmes dont la situation au point de vue temporel n'était pas plus brillante que celle de Saint-Germain. Dom Pitra était peu ami des spéculations aventureuses, mais la transaction lui parut offrir une sécurité suffisante, et il donna sa signature. Ce fut le commencement de ses malheurs.
L'acte était à peine signé qu'une nouvelle affaire se présenta qui semblait au premier abord ménagée par la
Providence pour permettre aux bénédictins de faire face plus facilement à leurs obligations. C'est du moins ainsi que la considérèrent dom Pitra et son cellérier. On offrait aux bénédictins, dans des conditions très avantageuses, une grande propriété située à Bièvres, au diocèse de Versailles. La maison entourée d'un grand parc, de prairies et de bois, était par sa solitude éminemment favorable à une fondation monastique; sa proximité de Paris constituait un avantage. On fondait donc sur cette acquisition de grandes espérances et il faut reconnaître que, bien administrée, la propriété eut rapporté de sérieux revenus. Néanmoins n'était-il pas à tout le moins imprudent de prendre un pareil engagement au lendemain de l'achat de l'hôtel de Montmorency? L'avenir se chargera de répondre. Pour notre part, autant nous nous reprocherions de laisser peser sur la mémoire de dom Pitra un reproche immérité, autant il nous répugnerait de manquer à notre devoir d'historien, en dissimulant ce qui nous paraît une faute. L'incompétence du prieur de Saint-Germain dans ces matières et la confiance qu'il avait en ses conseillers lui assurent le bénéfice des circonstances atténuantes. L'affaire fut conclue dans les mêmes conditions que la précédente ; dom Guéranger, gardant l'attitude qu'il avait prise précédemment, déclina toute responsabihté, non sans laisser percer des appréhensions que dom Pitra s'efforça de dissiper (1).
La maison de Bièvres était située sur l'emplacement de l'ancien prieuré du Val Saint-Jean oii vécut la vénérable Marguerite d'Arbouze. C'est en souvenir de cette origine que le monastère de Bièvres reçut le nom de Sainl-Jean- Baptiste. Non loin de là sont les ruines d'une maison où se tenaient les assemblées clandestines des Jansénistes. Les Pères avaient pour voisin de campagne le célèbre docteur Récamier, qui fut pour eux un ami et mit à leur disposition une bibliothèque où l'on trouvait à coté des ouvrages
(1) Par exemple dans les lettres des 28 mai, 2 juin et 5 juin 1844.
des grands médecins, une belle collection de théologiens, de canonistes et d'historiens de l'Église. Le noviciat fut installé à Bièvres avec dom Paul Piolin comme prieur; dom Pitra gardait son titre de prieur de Saint-Germain et se transportait avec, sa communauté à la rue Notre-Dame des Champs (1). L'abbé de Solesmes venait d'arriver à Paris et se partageait entre ses deux communautés. La bonne harmonie un moment troublée entre les bénédictins et Tarchevêque, avait été rétablie par un ami commun, M. de Montalembert, qui venait de rentrer à Paris après un assez long séjour à Madère. Ce dernier travaillait à la seconde édition de sa Vie de sainte Elisabeth de Hongrie et à celle de saint Bernard dont il achevait l'introduction. Cette introduction, qui était un résumé de l'histoire monastique avant saint Bernard, fut imprimée en un volume, mais par suite des observations qui lui furent faites, Montalembert résolut de la mettre au pilon (2) ; plus tard il modifia singulièrement son plan, et ce qui devait être une introduction à l'histoire de saint Bernard est devenu la fameuse Histoire des moines d'Occident,
M. de Montalembert, à cette époque, était un hôte assidu des bénédictins à Bièvres et à Paris ; il demandait à dom Guéranger ses observations et ses corrections pour ses ouvrages ; il s'était aussi lié d'amitié avec dom Pitra dont il estimait fort le caractère et la science. Les deux prieurés comptaient encore au nombre de leurs visiteurs ordinaires les frères Veuillot, Lacordaire, Brucker, dont les saillies et la verve étincelante étaient une véritable fête pour ses auditeurs ; M. Le Hir qui se faisait accompagner de quelquesuns de ses élèves de Saint-Sulpice, et qui inspira la plus
(1) Correspondance de l'année 1844 entre dom Guéranger et dom Pitra ; Mémoires de dom Pradié, l'un des compagnons de dom Piolia à Bièvres.
(2) Cf. Lagrange : Vie de Mgr Dupanloup^ 2« édit., t. I, p. 437. Ua exemplaire de cette œuvre désormais introuvable est resté à la bibliothèque de Solesmes. — Mémoires de dom Guéranger; Lettre de Mon- *'»lembert à dom Guéranger, 17 juin 1844.
LE PRIEURÉ SâINT-GERMAIN DE PARIS 89
grande estime à dom Guéranger par sa science de la sainte Écriture ; Mgr Parisis, l'éloquent évêque de Langres, qui allait devenir l'un des chefs les plus autorisés du parti catholique.
Il faut encore citer parmi les visites qui firent époque dans l'histoire des maisons de Paris, celle de Jacques Balmès, l'historien philosophe de l'Espagne, et celle de Christophe Wordsworth, recteur du collège d'IIarrow et orateur public à l'université de Cambridge, qu'un même goût pour les études patristiques attirait vers dom Pitra. La présence du docteur anglican ne fut sans doute pas étrangère à l'idée d'un voyage en Angleterre que conçut alors le prieur de Saint-Germain et qu'il mit à exécution au mois de décembre de Tannée 1844 ; nous en raconterons les détails au chapitre suivant.