‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 33 sur 91 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Voyage en Angleterre. — Premières épreuves. — Le mouvement puséiste. — Oxford. — Lutte contre les réguliers. — Les derniers jours du prieuré Saint-Germain et de celui de Bièvres. — Nouvelle vocation scientifique de dom Pitra (1845).

Dom Pilra espérait recueillir quelques ressources en Angleterre. Ce fut son premier grand voyage ; il y fît l'apprentissage de ce rude métier de quêteur qui désormais allait être le sien.

Parti au commencement de décembre de Tannée 1844, il se rendit d'abord à Reims auprès de Mgr Gousset, archevêque de cette ville, plus tard cardinal, ami dévoué de dom Guéranger et attaché aux mêmes doctrines. Le vénérable et illustre prélat témoigna toujours la plus grande bienveillance à dom Pitra et c'est au palais archiépiscopal que fut reçu le savant bénédictin dans les différents séjours qu'il fit en cette ville.

Le 21) décembre dom Pitra arrivait à Abbeville pour célébrer la fête de Noël : « J'ai grande confiance, écrit-il de là à dom Guéranger, que le bon Dieu finit par bénir tout ce qui commence par les tribulations. C'est pourquoi j'augure bien de mon voyage, car je n'en finis pas de mes désappointements. Je viens de faire cinquante lieues sans presque sortir de voiture depuis Douai, et allant de mé- * en mécompte. Cette traversée qui m'amenait à

Dieppe et qui semblait si droite et si courte sur la carte, s'est allongée par des zigzags et des changements sans fin de voitures détestables. Le plus mauvais service est décidément celui de nos côtes oii je croyais trouver des chemins de fer.

» Hier soir à minuit j'étais encore en route ; je descendais au grand trot une côte rapide. Dieppe était à mes pieds ; la grande côte océane se déployait dans la brume, le roulis de la carriole ne couvrait pas le bruit des vagues montantes ; le clair de lune était superbe, et le froid magnifique. Grelottant sous mon manteau, cahoté et contusionné de toutes façons, je n'en saluai pas moins la nuit, le froid, la gelée et la grande mer, et les cétacés et tout ce qui se meut dans les eaux en récitant le benedicite omnia opéra Domini Domino^ que je n'avais jamais trouvé si beau.

» J'arrivai à Dieppe à minuit et demi, je courus à une église tout illuminée et pleine de bons marins qui chantaient à cœur joie. J'arrivai au moment d'une belle communion très nombreuse. Les orgues jouaient tous les Noëls possibles. J'en ai reconnu plusieurs que vous nous chantiez dans nos plus gentilles soirées. J'assistai à la messe de l'aurore ; j'y entendis un Kyrie sans fin, farci de proses et de jubilus que le bon peuple dieppois savait par cœur. Je revins à cette église de bonne heure, j'y célébrai la sainte messe et j'y fus invité par le curé à passer la journée avec lui » (1).*

Quant à ses tribulations et à ses fatigues, il en parle ainsi gaîment à son abbé : (( Je ne compte pour rien quatre nuits sans sommeil, et vingt-quatre heures oii, de la table du prieur de Douai à celle du curé de Dieppe, je n'ai pu prendre qu'une omelette d'Hesdin et deux biscuits d'Abbeville. Je devais trouver Tabbé Devoucoux à l'hôtel de Paris ; j'apprends en arrivant à Dieppe que cet hôtel n'existe plus. Je devais prendre à Dieppe un paquebot pour l'Angleterre ;

(i j Lettre du 25 décembre 1844.

les paquebots ne font pas cette ligne pendant tout l'hiver; je devais trouver au bureau de poste un mot de M. Devoucoux et des lettres de M. Digby ; pas une ligne de personne. Enfin par hasard j'ai trouvé quelques traces de l'abbé Devoucoux à l'hôtel de Londres et j'y ai deviné qu'il m'attendait à Boulogne, dans un hôtel du Nord, peut-être.

» Je suis reparti de Dieppe à quatre heures du soir, avec deux gendarmes et deux soldats, dans une hotte ambulante ou caque de harengs, et suis arrivé à neuf heures du soir; dans cette villa de je ne sais quel abbé, où j'ai cinq à six heures à passer en attendant une voiture ou une autre caque qui me cahotera jusqu'à Boulogne.

» J'ai profité de ces quelques heures perdues pour vous commencer cette lettre... Je sens de plus en plus que notre force est en Dieu seul et dans la seule prière. Dans ces longues heures inactives et solitaires de voiture et de nuits sans sommeil, j'aime à verser mon âme et toutes ses peines avec les vôtres dans le sein de notre Père commun. J'aime à me trouver avec vous à ce rendez-vous de nos misères, je sens mes forces se ranimer et mon espérance s'accroître. 11 me semble que tout fût-il humainement désespéré, j'entrevois plus que jamais dans une sainte rage d'espérance que le bon Dieu ne saurait nous confondre » (1).

Mais ce n'était là que le commencement des douleurs. Isolé, inconnu, ignorant encore la langue et les mœurs de l'Angleterre, il allait voir toutes les portes se fermer devant lui et s'évanouir une à une toutes ses espérances comme des ombres qu'on essaie vainement de saisir. Il arriva à Londres le 27 décembre. C'était le moment le plus critique des affaires de Paris. Ses journées se passaient en courses le plus souvent infructueuses ; il ne fallait pas songer au travail des bibliothèques; les affaires ne lui en laissaient pas le temps. Il ne peut môme jouir des merveilles qu'il aperçoit à peine dans la grande ville; ses préoccupations et

(1) 25 décembre, 1844.

ses inquiétudes ne lui donnent pas un moment de répit.

Après Londres il parcourut les villes de Batli, Oxford, Birmingham, Worcester, Cambridge. Il rencontra partout des sympathies, souvent un aimable accueil; à Bath et à Downside, il trouva même des confrères, des bénédictins de la congrégation anglaise, mais nulle part il ne put obtenir un secours efficace (1).

ce Depuis huit jours, écrit-il tristement, je poursuis à travers toute l'Angleterre de vagues et fugitives espérances. J'ai attendu, de moment en moment, de les voir se réaliser en quelque résultat positif; il m'en coûtait de n^avoir à vous conter que l'histoire de mes déceptions, et pourtant il faut enfin m'y résigner. » Et après le lamentable récit de tant de courses inutiles : « J'offre à Dieu toute l'amertume de mon âme et je ne puis m'empècher de songer constamment à notre avenir si sombre et à vos immenses peines... Je vous quitte le cœur bien gros, bien attristé de tant de stérilité, bien effrayé de l'épreuve que le bon Dieu nous impose. Il nous en fera sortir ; je ne puis plus que l'en prier. » (2)

Il profitait du moins de son voyage pour étudier l'état religieux de l'Angleterre. C'était l'heure où se produisait dans 1 église anglicane le mouvement que l'on a appelé puseisle, du nom de son principal chef. L'étude sincère et l'amour de l'antiquité chrétienne amenait un certain nombre de savants anglicans à renoncer à quelques-unes des erreurs du protestantisme et à se rapprocher du catholicisme. Ce courant devait entraîner jusqu'au sein de l'église .catholique plusieurs membres influents du clergé anglican.

Quand dom Pitra visita Oxford, le célèbre Nev^man n'était pas encore converti. Il s'était retiré dans son ermitage de Littlemore, oii il vivait entouré de quelques disciples formant une sorte de petite communauté monas-

(1) Lettre à dom Gaéranger, 6 janvier 1845, cf. dom l'Huillier, Notice sur le cardinal Pitra, Marseille 1889.

(2) A dom Guéranger, 6 janvier 1845.

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