‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 34 sur 91 · HISTOIRE DU CABDINAL PITRA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU CABDINAL PITRA

tique; il préparait dans l'étude, la méditation et la prière, sa conversion au catholicisme. Dom Pitra avait rencontré, auprès de Nev^^man, plusieurs aiitres notabilités du parti, Oakeley, Dalgairns, convertis plus tard au catholicisme, le docteur Worsdsworth, chanoine de Westminster, un ancien hôte du prieuré Saint-Germain. Notre savant bénédictin reçut un accueil empressé au milieu de ce cénacle d'hommes instruits qui étudiaient avec la même passion que lui les antiquités et les traditions de Téglise primitive. « Je me rappelle toujours, écrivait plus tard Newman, la joie que j'ai eue de recevoir le bénédictin voyageur dans mon ermitage de Littlemore. Ce souvenir est resté l'un des plus chers parmi tous ceux qui me rattachent à mon cher Oxford où j'ai laissé tant d'amis. » (1) Dom Pitra put constater que le mouvement puséiste commencé avec un admirable entrain subissait un arrêt. Les chefs du parti, qui s'étaient flattés d'entraîner avec eux une notable portion de l'église anglicane, se voyaient abandonnés ; ils restaient presque seuls, un peu découragés, à mi-côte du protestantisme et du catholicisme. Quelques années plus tard les uns entreront dans l'Église, les autres resteront dans le protestantisme se bornant à une restauration des rites antiques d'où l'esprit sera absent. (2)

Oxford avec ses collèges, son aspect de ville universitaire du moyen-âge devait frapper vivement notre voyageur. Il la décrivait en ces termes quelques années plus tard dans un second voyage en Angleterre :

« Après cinq semaines de séjour, que n'ai-je pas à vous dire sur Oxford? J'ai vu bien des villes et fort diverses, depuis Lucerne jusqu'à Amsterdam et Groningue, depuis ma chère ville originaire Lyon et mon vieil Autun jusqu'à Birmingham. Rien ne m'a paru aussi singulier qu'Oxford; Cambridge n'a pas le même aspect. A deux moments du soir et du matin c'est Bruges aux cent cloches ou Louvain dans toutes ses sonneries ; avant et après ce double carilloOy

^^^ Cité dans une lettre de dom Guépin à Mgr Pie, le 28 avril 1879 Tes du 6 et du 12 janvier 1843 à dom Guèranger.

c'est le grand silence d'un cloître. Au milieu du jour c'est un quartier latin très bruyant ; à certains jours de grande convocation c'est un vaste club universitaire, l'une de nos grandes villes pendant une élection. Le dimanche c'est un couvent en procession dans ses cloîtres ; viennent les vacances, voilà une thébaïde ou un désert. Et à vrai dire ce n'est rien de tout cela. Oxford ne ressemble qu'à lui. Son aspect monastique m'a le plus frappé. D'abord la ville fait clôture pour les étudiants; ils ne peuvent habiter hors de son enceinte, ni même en découcher quelques jours sans prendre un terme universitaire. De plus chaque collège est tenu à la clôture de nuit, sous des peines sévères, deux circonstances qui n'existent pas à Cambridge; puis dans l'intérieur de ces collegii septa^les quatorze collèges présentent presque tous comme réminiscence monastique un oratoire commun et obligatoire, un hall ou salle capitulaire; un réfectoire commun, une table uniforme pour tous, des prières solennelles au hall comme au chœur, un président, des chefs et des étudiants, qui portent les titres monastiques de doyens, de gardiens, de sénieurs, de socii, de commensales, de hilares ou Pères, de scolares, de prévôts, de procureurs, de cellériers, d'aumôniers. Enfin partout un corps de fellows astreint au célibat ; et dans tous les statuts que j'ai vus, l'obligation de remplir tous les offices per mares. J'ai eu la curiosité de voir quelques-uns des règlements des plus anciens collèges ; évidemment tous ont pour point de départ telle ou telle des règles monastiques. Au collège de Worcester, fondé spécialement pour les scolastiques des abbayes voisines, la règle de saint Benoît domine ; à Christ- Clhurch, qui a remplacé l'école cathédrale, tout y sent encore la règle des chanoines ; à Oriel, le plus renommé des collèges par ses fellow^s, c'est la règle de saint Augustin; le président s'appelle le prévôt, l'habit de chœur a un capuchon et un scapulaire noir; àMerton, le plus ancien des collèges, j'ai cru retrouver un couvent franciscain; le président s'appelle encore gardien; les statuts ont une vieille bonhomie de frati; ils ontété copiés textuellement par beaucoup d'autres,

surtout dans les articles du silence, des lectures au réfectoire, et dans cette clause partout reproduite, et ne per car* nis illecebras pestis pullulety singula ministeria per mares exerceantur. (1) Il y a quelque chose de plus chevaleresque et que Ton pourrait rapporter aux ordres militaires dans le collège omnium animarum (halles soûls) fondé pour le repos des victimes d'Azincourt. Les /(?//9i(;5 en doivent, être bene nati^ bene vestiti et mediocriter docti in cantu piano (2) ; les malins ont Thabilude de supprimer les trois derniers mots et donnent comme condition d'acception le mediocriter docti,

)) Il n'y a encore dans ce collège que des gentlemen qui affectent de ne pas porter leur titre de docteurs, en leur qualité de gentilshommes. II y a six petits collèges appelés halls^ qui me semblent conçus sur le plan de ces frères de la vie commune qui de la Hollande se répandirent partout au quinzième siècle. Personne que je sache n'a fait ces rapprochements qui ne me paraissent point imaginaires. (3)»

En quittant l'Angleterre dom Pitra fit un séjour en Belgique où il rencontra les mêmes sympathies qu'en Angleterre, sans y trouver cependant des secours suffisants pour conjurer la crise menaçante de Paris. Il rentra à Saint- Germain le 26 mars 1845, fatigué et le cœur dans l'angoisse, prévoyant la catastrophe que désormais rien ne pourra conjurer.

Cette année 1845 s'était ouverte en effet sous les plus sombres auspices pour notre histoire. L'institut avait rencontré déjà bien des difficultés depuis son origine, mais qu'étaient ces épreuves auprès de celles qui se préparaient ! Cette année fut vraiment pour les nouveaux bénédictins (( l'année terrible. »

Tandis qu'à Solesmes Mgr Bouvier s'efforçait par tous les moyens en son pouvoir de restreindre les privilèges de

tous les désordres, que tous les offices soient remaes.

2n vêtus, et quelque peu instruits en plain- chant, ranger, lettre du 24 décembre 1849.

l'exemption, au grand détriment de la vie monastique, les maisons de Bièvres et de Paris se trouvaient réduites à la dernière extrémité. Les ressources sur lesquelles on comptait faisaient défaut Tune après Tautre ; la déplorable administration de Goussard, chargé maintenant des deux maisons, et les emprunts de l'année précédente avaient creusé un gouffre effroyable qui allait s'élargissant chaque jour; il était trop tard pour porter remède à la situation ; on vivait d'expédients. D'un moment à l'autre un désastre pouvait éclater.

L'horizon politique se chargeait aussi de nuages, et de ce côté l'avenir n'était pas moins menaçant pour les bénédictins. Les catholiques venaient de poser résolument la ^question de la liberté d'enseignement. On pouvait craindre ■que le gouvernement, usant d'une stratégie à laquelle il a souvent recouru depuis cette époque, ne s'efforçât d'opérer une diversion en invoquant contre les congrégations religieuses l'application des articles organiques. La question de l'enseignement touchait en effet à celle des congrégations ; la liberté d'enseigner une fois accordée, c'étaient les congrégations qui devaient, les premières, en bénéfî- •cier. Plusieurs fois déjà à la Chambre, sous la monarchie de Juillet, on s'était occupé des religieux, surtout des jésuites, pour demander contre eux les mesures de rigueur. M. Isambert et M. Thiers s'accordaient sur ce point pour harceler le gouvernement. Danslaséancedu 13 janvier 1845, Montalembert était monté à la tribune et, avec sa chaude tït vibrante éloquence, il avait défendu les ordres religieux.

Au fond et malgré les apparences contraires, il semble bien qu'il y ait eu entente préétablie entre le gouvernement et ses adversaires, dans le but d'ameuter l'opinion* contre les jésuites, d'obtenir leur condamnation et d'arrêter par ce coup les revendications des catholiques et les attaques contre l'université. Une petite comédie parlementaire, que Ton verra se reproduire plus d'une fois dans la suite, se préparait. Le prieur de Saint-Germain, qui rencontrait souvent MM. de Montalembert et de Vatismesnil,

nous la décrit en ces termes : « M. Thiers a tout arrange avec Louis Philippe et ses ministres. 11 montera àla tribune et se plaindra de l'oubli des lois, de la faiblesse du gou vernement, des empiétements du clergé et des congre gâtions, de la tyrannie des jésuites sur le clergé et conclure à l'exécution stricte de la loi. M. Martin du Nord, garde des sceaux, promettra cette exécution en temps opportun ; M. Thiers se déclarera satisfait pour le moment et retirera son interpellation, ou si Ton va à un vote, il y aura un ordre du jour motivé; voilà la comédie publique et parlementaire qui sera suivie d'une autre comédie secrète et diplomatique » (1).

La première partie de la pièce fut jouée dans les séances des 2 et 3 mai, exactement comme dom Pitra l'avait décrite quelques jourg à l'avance. On peut en voirie détail dans les journaux du temps. M. Thiers et M. Dupin montèrent à la tribune et cherchèrent dans l'arsenal des lois de la vieille monarchie celles que l'on pourrait appliquer aux jésuites, MM. de Lamartine, de Carné, Berryer surtout, défondirent avec éloquence la cause de la liberté et des ordres religieux. Le gouvernement s'exprimant par l'organe de M. Martin dû Nord, promit de chercher quelles mesures il pourrait appliquer aux jésuites, et la discussion parlementaire fut close sur cette promesse.

L'autre comédie « secrète et diplomatique » dont parlait dom Pitra dans sa lettre, devait avoir son dénoûmentà Rome. M. Guizot, alors à la tête du gouvernement, ne se sentait ni la force de défendre les jésuites et les autres religieux, ni le désir d'entrer dans une voie de persécution vers laquelle le poussait Topposition. Il voyait un égal péril 'pour le gouvernement dans l'une et l'autre alternative.il fit ce qu'avait fait en 1828 le gouvernement de la restauration dans des circonstances analogues, ce que le gouvernement de la troisième répubhque devait plus tard tenter de faire ; il prétendit contraindre le Pape à condamner les

(1) Lettre à dom Guéranger, 30 avril 1845.

jésuites. Notre ambassadeur à Rome était alors M. Rossi qui plus tard servit Pie IX avec le dévoûment héroïque que Ton sait, mais qui alors, dominé par ses idées libérales et révolutionnaires, représentait à Rome Thostilité du gouvernement français, et mettait en jeu toutes les ressources de son intelligence et de sa diplomatie pour peser sur le Pape et l'amener à paralyser la résistance des catholiques français. Ce dessein fut déjoué et le gouvernement n'obtint pas ce qu'il demandait, c'est-à-dire la dissolution^ de la Compagnie de Jésus. La seule satisfaction qui lui fut accordée, c'est que les jésuites consentiraient à fermer quelques-unes de leurs principales maisons, celles de Paris, de Lyon, d'Avignon et le noviciat de Saint-Acheul (1). Quelle que soit l'appréciation que l'on porte sur cette affaire, il est certain en fait qu'une détente s'ensuivit, et que, grâce au sacrifice imposé aux jésuites, les autres ordres religieux échappaient aux menaces de leurs adversaires. Le P. Lacordaire résumait ainsi la situation dans une de ses lettres : « Nous sommes battus en apparence, victorieux en réalité... je crois qu'en matière politique le succès sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux. » Ce jugement paraîtra sans doute par trop optimiste ; il fait trop bon marché de l'honneur des combattants. Mgr Parisis et M. de Montalembert, encore tout animés de l'ardeur du combat, ne pensaient pas ainsi et ce n'est pas sans murmures qu'ils se voyaient obligés de déposer les armes avant la fin de la lutte. Dans tous les cas, c'était une trêve (2).

Mais si cette tempête politique qui eût pu emporter les bénédictins avec les autres ordres religieux, était dissipée, les difficultés matérielles devenaient de plus en plus menaçantes. Il était évident qu'on touchait aune catastrophe financière ; ce n'était plus qu'une question de jours et

(1) Cette négociation a été racontée en détail, avec un rare talent d'historien par M. Thureau-Dangin dans sa remarquable Histoire de la Monarchie dejuillety t. V, pp. 556-574. Nous ajoutons aux pièces qu'il a connues deux documents inédits. Voir aux pièces justificatives.

(2) Thureau-Dangin, 1. c, p. 573.

d'heures. Elle éclata au commencement du mois d'août et on put croire que la congrégation tout entière serait engloutie dans le désastre. II fallut évacuer coup sur coup les deux maisons de Paris et de Bièvres, et se mettre en mesure de les vendre pour faire face aux créanciers. Au moment delà débâcle, Goussard, qui pouvait s'en considérer comme responsable dans une large mesure, disparaissait, laissant planer sur son honnêteté les plus graves soupçons (1). La plupart des Pères furent rappelés à Solesmes. Une resta à Paris que dom Pitra et dom Gardereau, le prieur de Solesmes, avec quelques confrères pour liquider la situation. Même au milieu de ces crises violentes, ni dom Guéranger, ni dom Pitra ne perdirent confiance. « La Providence qui nous maintient dans cette position terrible, écrivait dom Gardereau, en fait sans doute la condition de notre salut et de ses faveurs ; c'est du moins le sentiment que j'ai tâché de former en moi à votre exemple et à celui du bon Père prieur (dom Pitra) dont j'ai pu apprécier aussi le courage et l'esprit de foi. Ce genre de souffrances est un martyre comme un autre, et qui, je l'espère, sera fécond pour le rétablissement des ordres religieux. » (2) Dom Guéranger, vieilli de dix ans en quelques semaines, écrivait de son côté à un jeune Père qui avait appartenu au monastère de Saint-Germain : « Mon cher enfant, je réponds à votre lettre d'avant-hier. Vous avez bien de l'inquiétude dans cette grande crise ; cependant, espérons en Dieu. Jb santé est beaucoup meilleure depuis quelques jours ; je commence par là, quoique ce ne soit pas le plus important ; mais c'est pour répondre par ordre à votre bonne lettre. Je crois que j'ai éprouvé le plus rude choc et que Dieu aidant, ma tète tiendra au reste. Priez pour cela, cher enfant... Ne vous effrayez pas trop de votre avenir. Au cas où le bon Dieu permît que nous ne pussions plus tenir

(1) On le vit reparaître quand le péril eut été conjuré; ce malheureux, après des aventures de tout genre, finit par se convertir et mourut dans des sentiments édifiants.

(2) Lettre de dom Gardereau à dom Guéranger, 14 février 1845.

à Solesmes, il ne vous oublierait pas, ni moi non plus. Si ce malheur arrivait, nous réunirions quelque part les débris de la congrégation et je compte sur vous comme sur un homme de cœur I... Quels événements ! Quelle tempête, mon pauvre enfant ! Cependant, croyons bien que le bon Dieu ne Ta permise que pour notre bien et tâchons d'en profiter pour devenir meilleurs. Quelle joie de nous retrouver après cette captivité de Babylone ! La Sainte Vierge nous réunira » (1)...

Quant à l'ancien prieur de Saint-Germain, on devine quelles durent être ses angoisses. Non seulement, cette œuvre qu'il avait aimée, en laquelle il avait espéré, pour laquelle il avait déjà tant travaillé et tant souffert, avait péri, mais l'existence même de son cher Solesmes était menacée. Avec une humilité qui lui fait exagérer ses torts, il assume toute la responsabihté des malheurs qui viennent de frapper la congrégation ; il n'accuse personne, pas un mot de récrimination contre Goussard. « En attendant, écrit-il, que je rende compte à Dieu et aux hommes de ma pauvre et malheureuse administration, j'éprouve le besoin de- m'en rendre compte à moi-même. Dans le calme qui m'environne après tant de tracas, les plus douloureuses anxiétés m'assiègent. Je vous supplie, mon révérend Père, de m'envoyer au plus vite quelques mots de direction. Vous savez tout ; je déplore tout autant que je puis ; ce regret suffit-il pour mettre en paix ma conscience ? » Il voulait profiter des premiers moments libres pour faire une grande et sérieuse retraite. « Je ne puis vous dire, ajoutait-il, combien le départ de nos confrères et la dissolution violente de ce pauvre Saint-Germain m'a brisé le cœur. Pourrons-nous relever ces ruines? Sauverez-vous la congrégation? Je ne puis plus que prier et encore que puis-je par là !... » (2)

Et dans une autre lettre : « J'étais sous le poids de la plus vive peine que j'aie éprouvée de ma vie. Je sentais la

(1) Lettre au frère Jean Gourbeillon.

(2) Lettre â dom Guéranger, 30 septembre 1845.

congrégation s'écrouler sur ma tète avec la maison de Paris. Quel compte à rendre ! Je ne suis point entièrement rassuré, il s'en faut ! Aussi, je vous demanderai encore une fois pour l'acquit de ma conscience, ce que j'ai à faire devant Dieu et devant les hommes après une aussi malheureuse administration. » Il écrivait cette lettre de Troyes •où il avait trouvé chez le bibliothécaire de la ville, M. Guignard, son ancien élève, la plus cordiale hospitalité. Il ne perdait cependant pas courage. « Dieu aura terriblement éprouvé notre congrégation ; ce ne sera^pas, ce ne peut pas être à la mort. Ce sera pour notre instruction... Nous sortirons de là plus attachés à la dépendance, à la pauvreté, à la souffrance. Nous rentrerons dans les bonnes voies de nos Pères... je suis loin de perdre espérance. Je suis assuré que le bon Dieu ne s'est jamais plus occupé de nous... Le doigt de Dieu est là pour nous bénir et non pour nous écraser. » Il terminait en demandant encore pardon à dom Guéranger, « à son cher et aftiigé père » pour toutes les peines qu'il venait d'endurer et dont il se considérait comme en grande partie l'auteur (1).

II nous semble que la douleur et l'humilité du saint religieux lui faisaient singulièrement exagérer ses torts. Jeune ^t sans expérience des affaires et des hommes, plus versé dans l'étude des sociétés antiques que dans la connaissance •des conditions de la vie moderne, il avait été mis à la tête d'une administration difficile en un temps et dans des circonstances oii de plus avisés auraient échoué comme lui. Il avait péché par excès de confiance. Au dehors on appréciait son rôle moins sévèrement. M. du Lac, bien à même de recueillir tous les bruits qui couraient sur cette affaire, écrivait : « On raconte de Goussard les choses les plus tristes, et le public nous regarde généralement comme ses victimes » (2). « Le pubhc, disait encore dom Gardereau,

'ngue fort bien notre cause de celle de Goussard » (3).

re à dom GuéraDger, 13 septembre 1843.

re à dom Guéranger, 5 octobre 4843.

re à dom Guéranger, même date.

Enfin, un jeune avocat que nous allons voir reparaître bientôt et qui fut initié dans le plus grand détail aux affaires des bénédictins, écrivait aussi : « Goussard est un misérable. Quant à dora Pitra, c'est bien différent : cet excellent Père doit sortir pur et intact de toutes ces malheureuses affaires... Le public sait faire la part de chacun » (1).

Quelle allait être cependant l'issue de ces affaires pour la congrégation ? C'est ce que personne encore n'aurait pu dire. Enfin, il se produisit une accalmie. Le 12 octobre, dom Guéranger reçut une lettre qui fit naître en lui une lueur d'espoir. Ce jour est l'anniversaire de la dédicace de Téglise de Solesmes ; la fête, célébrée avec une grande solennité, rappelle les souvenirs de la fondation du monastère au onzième siècle. Les chants liturgiques parlent de cette maison du Seigneur solidement fondée sur le roc, de ces pierres précieuses, pierres vivantes qui sont les âmes des fidèles, temple sacré dont l'édifice matériel est l'image. Le Père Abbé racontait, trente ans plus tard, dans ses Mémoires, les angoisses qui étreignaient son cœur pendant qu'il entendait retentir autour de lui ces chants de triomphe sur la solidité de l'édifice, alors que les derniers événements semblaient donner à ces paroles un si cruel démenti. « Depuis 1836, dit-il, l'œuvre de Solesmes n'avait jamais été si en péril. On ne connaissait pas la profondeur du gouffre (2). » Dom Guéranger en était encore à se demander si le choc qui renversait les deux maisons de Paris, n'allait pas aussi entraîner Solesmes et toute la congrégation à leur ruine.

La lettre dont nous venons de parler était écrite par un jeune avocat du barreau de Paris, M. Lesobre, qui devait rendre aux bénédictins les plus signalés services; il leur avait été recommandé par M. Guillemin comme un avocat d'avenir et s'était chargé de leurs affaires. Actif, intelligent, négociateur habile, alliant le sang-froid à la hardiesse

(1) Lettre au même, 24 octobre 1845.

(2) Mémoires^ année 1845.

et à la rapidité de la décision, ne marchandant ni son temps ni sa peine, M. Lesobre se fût bientôt mis au courant des affaires, si embrouillées qu'elles fussent, et il en prit la direction d'une main sûre (1). Il était temps qu'un homme entendu intervînt pour sauver la situation. De ce jour en effet les choses changèrent de face.

Dans cette lettre du 12 octobre, M. Lesobre annonçait à dom Guéranger qu'il avait obtenu un sursis et qu'il pouvait faire face aux créances les plus urgentes. La maison de Bièvres fut bientôt vendue en plusieurs lots ; celle de la rue Notre-Dame-des-Champs avait été cédée à M. Tabbé Dupanloup pour y transporter le petit séminaire.

Ce n'était pas cependant la fin des épreuves. Ces propriétés, vendues au milieu d'une pareille crise, avaient subi une forte dépréciation ; il restait aussi un grand nombre d'autres dettes à la suite de l'administration de Goussard et de ses spéculations malheureuses. Le déficit était donc loin d'être comblé, mais du moins on allait pouvoir respirer plus à Taise pendant quelques mois.

Dom Guéranger, dans ces terribles circonstances, n'avait pas abandonné son prieur et malgré la gêne de Solesmes, il vint plusieurs fois à son secours par des prêts relativement considérables (2).

Le nonce Mgr Fornari, de son côté, ne restait pas inactif- Dans la situation délicate où se trouvaient en ce momeat les catholiques de France, tirés en sens contraire par les erreurs gallicanes et menaisiennes, il voulait bien considérer Solesmes comme un foyer des saines doctrines, comme une force et un appui pour le Saint-Siège en France- Usant de la grande influence que lui donnaient son titre, ses talents, et l'estime dont il jouissait auprès de tous, il parvint à réunir un certain nombre de catholiques dont oo

(1) C'est le témoignage que lui rendent dom Pitra et dom Guéranger dans leurs lettres de cette époque. Malheureusement M. Lesobre ^ntra pas toujours le môme dévoûment dans ses relations avea égatlon.

respondance 1845 et années suivantes.

ne saurait assez admirer le dévoûraent et la générosité et qui se portèrent garants devant les créanciers pour les bénédictins. Ce comité était composé de MM. Amédée Thayer, Alain de Kergorlay et Baudon, auditeur au Conseil d'État, auxquels s'adjoignirent plus tard M. Guillemin, avocat à la Cour de Cassation et au Conseil d'Etat, M. de Montalembert, le marquis de Saint-Seine, M. de Lévis-Mirepoix, le vicomte de Bussiùrcs, le marquis de Vogiié et M. de Falloux; Mgr Gousset et Mgr Parisis appuyèrent le comité de leur haute protection. « La formation de ce comité, comme le dit dom Guéranger dans ses Mémoires, releva la situation au moral par la gravité des noms dont il se composait et on commença à respirer. » Les dettes les plus pressantes furent payées, les autres furent garanties parle comité (1).

L'honneur était donc sauf, mais tout le reste était perdu. A partir de ce jour une nouvelle vie va s'ouvrir pour dom Pitra. Il fallut que le futur prince de l'Eglise, le savant dont le nom sera cité et honoré dans la science à l'égal des plus grands, prît le bâton de pèlerin, et que pendant des années il parcourùtpour recueillir quelques aumônes lesprovinces de Bourgogne, de Champagne, d'Alsace et de Lorraine, la Belgique et la Hollande, TAngleterre, la Suisse et l'Allemagne, quêtant de porte en porte, presque toujours à pied, affrontant souvent le froid et la faim, s'exposant chaque jour à des refus humiliants, à un accueil dur ou maussade.

On ne peut s'empêcher de se rappeler que trois ans auparavant, il venait à Solesmes chercher une vie calme et tranquille, la vie de cellule et de travail, la vie au sein de la famille bénédictine. Mais le jour où il lui donnait l'habit monastique, le père abbé lui avait dit en lui ceignant les reins de la ceinture, ces paroles du cérémonial liturgique : « Rappelle-toi qu'un jour un autre te ceindra et te conduira

(1) Mémoires de dom Guéranger, année 1846 ; acte capitulaire à Solesmes, 11 mai 1846; mémoire de M. Lesobre au Souverain Pontife, o octobre 1886 (d'après une copie aux archives de Solesmes).

OÙ tu ne veux pas aller. » Dom Pitra connaissait trop bien sa vocation pour se plaindre : la première vertu du moine est l'obéissance et l'abnégation. Il s'engagea dans cette voie sans murmure, heureux d'apporter son concours au relèvement de Solesmes, sacrifiant généreusement tous ses goûts, mais soupirant toujours, au milieu de son dur pèlerinage, après cette vie du cloître à peine entrevue, et qui resta pour lui comme un but sans cesse poursuivi et jamais atteint. Quelques mois avaient suffi pour le replonger dans ce tumulte du monde qu'il voulait fuir en entrant à Solesmes; mais les trois années qui venaient de s'écouler avaient été pour lui une préparation monastique sérieuse; elles l'avaient fortifié contre lui-même. Il se sentait maintenu désormais par le souvenir de sa profession, par la pensée de ses frères, de son abbé, par ce riche héritage des traditions bénédictines qui étaient pour lui maintenant des traditions de famille. Il passera au milieu du monde comme un étranger, restant ce qu'il était à Solesmes au lendemain de sa profession. C'est selon nous, le plus beau côté de son histoire.

Ce qui étonne davantage encore peut-être, c'est qu'au milieu de cette existence si nouvelle, malgré les distractions et les aff'aires de tout genre dont il va être assailli, il ait trouvé moyen de continuer son labeur scientifique. 11 fallait dire adieu désormais à peu près complètement au travail de cellule, aux longues heures de calme, aux études poursuivies lentement et méthodiquement, qui avaient tant de charme pour lui; à partir de ce jour il travaillera en juif errant de la science, profitant de ses courses pour visiter les bibhothèques, pour étudier et copier les manuscrits; et obligé de consacrer une partie de ses journées aux affaires, sa merveilleuse santé lui permettra de réserver au travail une partie des nuits. Mais co nouveau genre de vie sera pour lui l'occasion de travaux féconds. C'est dans ce commerce journaher des manuscrits et des bibliothèques du moyen âge qu'il acquerra sa vaste érudition et qu'il fera ses plus précieuses découvertes.

Page 1