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CHAPITRE VIII

Études littéraires. - L'abbé Migne, ses ateliers, la Patrologie. — Fondation d'une revue. — L'Auxiliaire catholique. — L'Ecriture Sainte et les Papes. — Les épîtres de saint Ignace. — L'Eglise d'Asie- Mineure. — L'histoire de saint Léger et le septième siècle. — La critique dans la vie des saints. (1843-1845.)

Les années que Dom Pitra dut passer à Paris comme prieur de Saint-Germain ne furent pas perdues pour ses études. Au milieu de ses soucis et des occupations de toute sorte qui se disputaient ses moments, il parvint à réserver un temps relativement considérable pour ses travaux ; ses journées étaient prises par les affaires, il consacra la nuit à Tétude ; c^était son secret pour gagner du temps ; sa passion pour l'étude lui servait de stimulant. Il disait plus tard de cette vie : « Mes journées commençaient à quatre heures du matin et mes veilles finissaient à la même heure. Voici trois jours que j'ajourne comme aux bons temps d'autrefois le sommeil, le repos, le vivre (1). » Et en parlant de ses travaux sur les pères de l'Eglise : « Je vois qu'il faudra que je travaille la nuit pour les Pères et le jour pour les Frères » (2).

C'est à Paris qu'il mit la main à cette grande œuvre de Patrologie à laquelle un autre nom est resté attaché, le nom de Tabbé Migne.

(1) Lettre à dom Guèranger, 29 novembre 1846.

(2) Au même, 1er mai 1843.

Il est peu de physionomies plus originales dans le clergé français du dix-neuvième siècle, que celle de ce jeune prêtre d'abord curé d'une petite paroisse d'Auvergne, arrivant à Paris sans argent ni prolecteurs, d'une instruction très médiocre, mais actif, entreprenant, très entendu en affaires, fécond en ressources, ne haïssant pas au besoin la réclame, mais la mettant au service des bonnes causes, l'imagination toujours en travail d'œuvres gigantesques, possédant à un haut degré l'art de découvrir les talents ignorés, d'en tirejr habilement parti et de les faire concourir à son but, doué de cette patience qu'aucune résistance ne lasse, d'une force de volonté qui faisait tout plier devant elle, créant œuvres sur œuvres, et arrivant à mener à bonne lîn, sans autres capitaux que sa confiance en luimême et son énergie, une des entreprises les plus considérables de notre siècle, l'édition d'une encyclopédie théologique qui comprend plusieurs milliers de volumes.

Dès son arrivée à Paris, vers 1830, Tabbé Migne se lança dans la presse et fonda successivement la Vérité, la Voix de la Vérité, le Journal des faits, qui ne vécurent guère plus que ne vivent les roses^ mais qui ne laissèrent pas durant ce court moment de tenir une place assez honorable dans la presse périodique. En 1833 l'abbé Migne réunissait les trois journaux V Univers, la Tribune Catholique (gazette du clergé), le Spectateur, pour fonder Y Univers religieux qu'il conserva jusqu'en 1836 et qui plus tard, entre les mains de Louis et Eugène Veuillot, parvint à une si haute fortune (1). Il avait réussi à grouper autour de lui pour cette œuvre importante une phalange d'hommes de talent : Gerbet, Récamier, Rendu, Foisset, Jager, Léon et Eugène Bore, Hennequin, Ozanam, Hautain, Charles Nodier, d'Orligues, Poujoulat, Michaud, le comte Horace de Viel-Castel.

Bientôt Migne tourna son activité vers un autre but; la profession d'éditeur répondait mieux à ses goûts et à -"^-^ îjptiludes que celle de directeur de journal. Sans se

premier numéro de V Univers Religieux parut le 3 no-

laisser arrêter par les indécisions des uns, les défiances et les objections des autres, par l'opposition de tous, il renverse l'un après l'autre les obstacles qu'on lui oppose, et fonde à Montrouge des ateliers et magasins qui en peu de temps prirent un prodigieux développement. Il y réunit plus de 300 ouvriers et, à côté de l'imprimerie, il organisa bientôt une fonderie, une stéréotypie, une librairie et un atelier de reliure. Habile à combiner l'intérêt de ses œuvres avec celui de la religion, il donna asile dans ses ateliers <\ de malheureux prêtres sans ressources qu'il employait comme copistes, correcteurs ou compositeurs et qui trouvaient un secours et en même temps une sauvegarde dans un travail honorable. Il sut maintenir dans un personnel si nombreux et si mêlé la plus sévère discipline.

Son ambition, dès le premier jour, fut de composer « une bibliothèque universelle du clergé » dans laquelle il comptait faire entrer des dictionnaires hagiographiques, historiques, liturgiques, diplomatiques, un dictionnaire des rites, un autre des croisades, des sciences occultes, de géologie, de paléographie. Avec son esprit pratique et simplificateur et l'ignorance un peu naïve des débutants, il concevait toute science sous forme de dictionnaire ou d'encyclopédie ; à ces travaux devait s'ajouter l'édition des principaux écrivains ecclésiastiques, des sermonnaires, des apologistes, des philosophes, des théologiens.

La suite montra que ce programme, tout extraordinaire qu'il pût paraître, n'était pas chimérique et après vingt ans de travail, l'éditeur dans le langage hyperbolique qui lui était famiUer pouvait, sans trop d'exagération, dire qu'il avait fallu « pour soutenir un pareil édifice un éditeur aux reins de Samson » (1).

La partie la plus remarquable et la plus importante de ce travail fut certainement la patrologie grecque et latine, la seule de ces œuvres à laquelle Dom Pitra ait collaboré.

Dès 1842, après avoir mené à bonne fin son Cours clEcri-

(l) Cf. Le prospectus publié pour sa bibliothèque du clergé et la collection de ses différents prospectus.

ture sainte et son Cours de Théologie dans lesquels en 56 volumes, il avait édité les principaux commentateurs de la Bible et les meilleurs traités de théologie, l'abbé Migne caressait le projet de faire entrer dans ses collections, l'édition du texte de tous les auteurs ecclésiastiques latins et grecs des douze premiers siècles chrétiens et dans ce but il s'adressait à Dom Guéranger.

Depuis le seizième siècle diverses entreprises de même genre avaient été tentées, quoique sur un plan moins vaste, par Marguerin de la Bigne, par les éditeurs des bibliothèques patristiques de Lyon et de Paris, par Gallandi (1). M. Castelli, quelques années avant Migne, voulait reprendre le môme travail ; il avait reçu les encouragements de Grégoire XVI et d'autres souverains catholiques, et avait vu mettre à sa disposition les presses de la propagande ; mais le projet échoua dès l'origine.

Au moment oii Tabbé Migne en fit la proposition à dom Guéranger, le chapitre de Solesmes auquel l'affaire fut soumise ne se crut pas en mesure d'accepter et 1 éditeur parisien dut attendre des circonstances plus favorables.

Mais lorsque Dom Pitra eut fait profession à Solesmes et qu'il eut été nommé prieur à Saint-Germain, on le signala à l'abbé Migne comme Tun des hommes les plus versés dans la science patristique et le plus capable de réaliser l'entreprise rêvée depuis longtemps.

Dom Pitra avait déjà en effet en ces matières des connaissances très étendues. Dès le temps du grand séminaire il faisait des ouvrages des pères son étude favorite. A Solesmes son goût pour cette science se développa encore. Dom Guéranger, (jui attachait la plus grande importance à Tétude de la théologie positive et qui possédait déjà tout l'ensemble de la tradition cathohque, le poussa vivement

Cf. L'histoire de ces éditions dans Ittigius, de Bibliothecis et catemm variisque velerum scriptorum ecclesiasticorum coUectionibus. 1707, et Dowling, NoHtia scriptorum S. S. Patrum aliorumque ecclesix monumentorum, Oxford, 1839.

dans cette voie. Aucune proposition ne pouvait donc être plus agréable à Dom Pitra que celle de l'abbé Migne. Il se mit à l'œuvre avec sa fougue habituelle et au bout de trois jours il apportait au grand éditeur un prospectus qui donne en quelques pages une vue très nette de l'ensemble du projet, la liste des auteurs, des éditions et des dissertations qui devaient entrer dans cette collection (1).

Dom Pitra, réduit à peu près à ses seules forces et obligé de satisfaire aux désirs impatients de Tabbé Migne, ne pouvait faire de chaque auteur une édition nouvelle d'après les manuscrits ; tous ceux qui savent ce que coûte de soin et de travail l'édition d'un seul texte, le comprendront facilement. Sa tâche était différente ; il eut à choisir les dissertations les plus remarquables et les plus rares qui devaient entrer dans cette bibliothèque, les meilleures éditions de chacun des pères ou des écrivains ecclésiastiques, les notes qui accompagneraient le texte ; il s'acquitta de cette partie de sa tâche en bibliographe expérimenté, et en fin connaisseur, à l'occasion il ajouta des notices et des remarques ; pour quelques auteurs même, comme pour Tertullien, Minucius Félix, saint Cyprien, il corrigea le texte- d'après les meilleurs manuscrits et fit ce qu'on appelle une editio variorum^ c'est-à-dire qu'il releva dans les éditions anciennes les variantes les plus importantes et donna même quelques fragments inédits. Les événements qui marquèrent la chute du prieuré de Paris empêchèrent dom Pitra de fournir dans la suite une collaboration aussi active, mais il ne lui en reste pas moins la gloire d'avoir donné le plan et posé les assises de ce gigantesque monument que l'abbé Migne, sur ce ton de réclame enthousiaste, j'allais dire charlatanesque, qui faisait le tourment de dom Pitra, comparait aux travaux d'Hercule, au percement du Mont- Cenis, à la construction de dix cathédrales, et qu'il appelait finalement « l'entreprise la plus colossale de ce siècle ».

(1) Ce prospectus important, devenu très rare aujourd'hui, porte la date du 30 septembre 1844 et il donne Vindex S, S. Patrunif doctorum ioripiorumqv£ Ecclesiœ latinœ.

Ces prospectus de Migne, que dom Pilra qualifiait « d'abominables affiches », faillirent plusieurs fois les brouiller. L'abbé Migne promettait des corrections et des suppressions, mais les promesses étaient oubliées entre deux tirages (1).

Quoi qu'il en soit des hyperboles de l'abbé Migne, ce monument des deux Patrologies restera malgré les défauts qu'il serait trop aisé d'y relever après coup, comme une des oeuvres les plus considérables du dix-neuvième siècle (2). En librairie c'était une révolution ; les ouvrages complets des Pères étaient mis à la portée de la bourse d'un simple curé de campagne (3). C'est ce côté de la question que dom Pitra appréciait surtout ; lui qui avait passé tant

(1) Lettres de dom Pitra à dom Guéranger, 29 mars, 4 avril 18ii, etc. La collaboration de dom Pilra est indiquée dans les Indices de Migne, table des auteurs, slu mot Pitra. Pour la Patrologie grecque, la collaboration de dom Pitra s'arrêta à Photius, pour la Patrologie latine à Innocent III. Cf. Lettres à dom Guéranger, 1850 et années suivantes; Mémoires de domPradié. Dans l'article de VUnioersda^îéwner 1858, dom Pitra nous paraît trop restreindre sa part de collaboration ; le témoignage de ses lettres est plus explicite. Aujoutons qu'en 18(35, Migne résolut de pousser la collection des auteurs latins jusqu'en 1450, et dom Pitra alors Cardinal envoya quelques notes. Lettres à dom Menault, 48 mai 18G5 et années suivantes.

(2) Entre autres défauts, on a reproché à l'éditeur de n'avoir pas suivi un plan bien nettement défini, d'avoir quelquefois admis dans sa collection des pièces qui ne sV rapportaient pas : chartes, diplômes, liturgies; quelques attributions sont erronées; les spuria sont souvent composés sans soin ; certaines éditions auraient pu être mieux choisies. Il faut remarquer que plusieurs de ces défauts étaient inévitables dans une œuvre d'aussi longue haleine. On a aussi pai»lé des fautes d'impression; mais on reconnaîtra qu'il y en a beaucoup moins dans cette œuvre, proportion gardée, que dans les collections de Lyon, de Combefis, de Labbe et Mansi. Le texte grec est en général très soigné; M. Dubner revoyait presque toujours les épreuves.

(3) Migne a calculé que l'ensemble des éditions des Pères reproduites dans sa Patrologie reviendrait à plus de cent mille francs achetées séparément. Or les deux Patrologies reviennent aux souscripteurs de mille à douze cents francs chacune, avec de grandes facilités de paiement.

d'heures délicieuses dans cette étude, il disait que des Pères sont comme des amis dans un presbytère isolé (1).

Dom Pitra rêvait un complément à cette Patrologie grecque et latine. Il eût voulu voir y succéder l'édition de tous les auteurs orientaux, celle des conciles, des théologiens scolastiques, des monuments liturgiques, les actes dogmatiques des saints, les annales originales de TEglise, et les sources du droit canonique ; en un mot, comme il le disait « la série complète de la tradition catholique » (2). L'abbé Migne avait beau se livrer aux conceptions les plus audacieuses, il était devancé par l'imagination de son ardent collaborateur.

A l'époque même où dom Pitra rédigeait son plan pour la Patrologie de Migne^ un autre grand projet était à l'étude, la fondation d'une revue théologique et historique. Dom Guéranger nous dit dans ses Mémoires que depuis longtemps il nourrissait cette idée (3). Le Correspondant ^ VAmi de la religion^ les Annales de philosophie chrétienne, Y Université catholique^ les seules revues sérieuses alors existant en France chez les catholiques, ne répondaient pas pleinement aux vues de l'abbé de Solesmes. Il eût voulu trouver dans ces recueils un caractère plus scientifique et des principes théologiques plus arrêtés, une plus grande indépendance à l'égard de telle ou telle école. Il est déjà question entre dom Guéranger et le prieur de Paris de la création d'une revue en mai 1843. L'entrée de M. du Lac au noviciat était de nature .à favoriser ce plan ; avec son expérience des choses de la presse et ses connaissances si étendues et si solides, il devait être d'un grand secours. Le Nonce, Mgr Fornari, qui s'était donné la mission d'appuyer en France les doctrines romaines contre les réactions gallicanes, sentait également la nécessité d'un organe franchement catholique, qui ne fût pas sous la dé-

(1) Cf. Les articles de dom Pitra sur la Patrologie, Univers, 5 fé- Trier, 4 et 8 mars 1858.

(2) Mêmes articles.

(3; Mémoires inédits 4843.

pendance d'un évêque et qui pût traiter avec autorité et <;ompétence les questions théologiques à l'ordre du jour, le gallicanisme, la réforme liturgique, et enfin se consa- <îrer spécialement à l'étude des sciences ecclésiastiques (1).

Doin Guéranger trouva pour le seconder dans ce dessein un prêtre breton d'un grand dévoùment, l'abbé Sionnet, Ticaire à Paris, qui se chargea de la partie matérielle tout en se réservant de collaborer à la rédaction.

Après quelques hésitations sur le titre, on s'arrêta à celui •d'Auxiliaire catholique^ qui fut choisi en souvenir de Marie auxiliatrice. La revue, d'abord mensuelle, devint bi-niensuelle dès la seconde année ; le premier numéro parut le 17 mai 184S.

II était attendu avec une certaine curiosité ; les uns espéraient y retrouver un écho des tendances presbytériennes qui se faisaient jour de divers côtés dans TEglise de France à cette époque. Quelques prêtres s'étaient confié à eux-mêmes, le mandat de défendre le clergé de second ordre et, sous prétexte de revendiquer ses privilèges légitimes, ils n'allaient à rien moins qu'à restreindre les droits des évêques et menaçaient l'Eglise d'un schisme (2). D'autres, persistant malgré tout à confondre avec le Menaisianisme les idées romaines, exprimaient plus ou moins hypocritement la crainte de trouver dans la nouvelle revue comme une suite de l'Avenir.

Ces soupçons et ces défiances furent promptement dis- 4sipés. L'introduction signée du nom de dom Guéranger ne laissait place à aucune équivoque : en quelques mots fermes <ît nets, il rappelait le rang occupé par les évêques dans la hiérarchie catholique et reconnaissait hautement leurs droits ; mais en même temps il affirmait la nécessité pour

(1) Lettres de dom Pitra à dom Guéranger, 27 février, 20 mars, 3 avril 1844, etc. Introduction de dom Guéranger à l'Auxiliaire catho^ liqu^. Première année, 1845, n*» 1.

(2) Presque à la même date, le 26 mai 1845, le Bien public, organe •des doctrines presbytériennes, était condamné par un mandement de Tarchevêque de Paris.

les évêques comme pour tous les fidèles de se tenir unis au Pape (1).

Quant au but que se proposait la revue, après avoir reconnu de bonne grâce que cette forme de publication n'est peut-être pas celle qui répond le mieux à Tidée que l'on se fait delà science bénédictine, dom Guéranger ajoutait qu'il semblait nécessaire à cause des dispositions et des goûts du public de nos jours, qu'il y eût un organe spécialement consacré aux sciences ecclésiastiques.

Dès le premier numéro on pouvait lire un article de dom Pitra dont la collaboration fut très active durant les années 1845 et 1846. Outre un grand nombre de comptesrendus bibliographiques sur des ouvrages anglais, allemands ou français, sorte de courrier de l'érudition qui tenait le lecteur au courant des travaux étrangers ; il y publia des études très remarquées sur VEglise romaine et la sainte Bible, sur les nouvelles controverses touchant l'authenticité des épîlres de saint Ignace^ sur les Pères de t Eglise^ sur le Culte de Marie avant le concile d'Ephèse^ et quelques autres de moindre importance.

La première de ces études était empruntée à son cours d'Ecriture sainte, professé à Solesmes en 1842 et 1843. Il établissait cette thèse importante contre le protestantisme que si l'Ecriture sainte a été conservée dans son intégrité, c'est en grande partie grâce à l'Eglise et aux papes. Montrer par une série de tex:tes et de faits peu remarqués jusqu'ici, qu'à toutes les époques, en particulier aux quatre premiers siècles, les papes ont exercé sur l'Ecriture un triple droit de contrôle, de promulgation et d'interprétation; qu'ils ont veillé avec soin sur ce dépôt, tandis que les hérétiques de toutes les époques s'en sont montrés gardiens infidèles et qu'ils ont fini avec le protestantisme par aboutir à une sorte de nihilisme, à la négation de la Bible ; tel est le but que dom Pitra se propose d'atteindre en des articles où l'on retrouve la manière de l'auteur,

[i] Auxiliaire catholique, première année 1845, p. 7.

une érudition curieuse el étendue, un groupement de fails et de textes intéressants, et sous cet appareil de science, la flamme poétique se réveille parfois et jette de vives et soudaines lueurs.

Avec les deux autres études que nous avons citées, dom Pitra rentrait dans son vrai domaine, la patristique.

La dissertation sur l'authenticité des épîtres de saint Ignace fut écrite au lendemain de son voyage en Angleterre. Ses relations avec Wordswortli, Cureton et autres savants anglais, lui avaient permis de prendre connaissance des trésors que contient pour la patristique des premiers siècles, la collection des manuscrits syriaques qui venaient d'être transportés d'Egypte au Brilish Muséum. Un de ces manuscrits nous livre le texte syriaque des épîtres de saint Ignace dont Cureton venait de se faire l'éditeur (1).

Avec cette publication la fameuse controverse sur les épîtres entrait dans une phase nouvelle. Le texte syriaque ne contient que les trois épîtres à Polycarpe, aux Ephésiens, aux Romains, au lieu des sept généralement reconnues comme authentiques, et de plus ce texte des trois épîtres est plus abrégé que l'ancien. La thèse de Cureton est celle-ci : la version syriaque est la traduction du seul texte primitif authentique ; les sept épîtres regardées jusqu'ici comme authentiques, ne sont qu'un texte interpolé inventé par les Grecs vers le quatrième siècle, au temps des controverses ariennes.

Les articles de dom Pitra présentent un haut intérêt. Il avait la bonne fortune d'être le premier en France à initier le public à cette controverse. Il exposait la question et racontait avec sa verve pittoresque les voyages des Assemani et de Tattam en Nitrie, à Scété et dans le Levant, à la recherche de manuscrits syriaques. Après avoir présenté le système de Cureton, dom Pitra en combattait les conclusions; il revendiquait l'authenticité du texte grec complet

^4) The ancient syriac Versioti of the Epistles of saint Jgnatius, etc.> by W. Cureton. London, 1845.

des sept épîtres, et démontrait habilement que la version syriaque avait bien plutôt l*apparence d'un texte abrégé, incomplet, tronqué probablement par des hérétiques du quatrième ou du cinquième siècle. Ce travail ouvrit la voie à plusieurs études de même genre ; à sa suite, Wordsworth ^t d'autres savants entrèrent en lice et les plus sérieux arrivèrent aux mêmes conclusions que le docte bénédictin sur l'authenticité des fameuses épîtres (1).

Il commençait en même temps une série d'articles, dans lesquels, partant de ce principe que depuis sa conversion au christianisme, chaque contrée a eu sa physionomie spéciale, il se propose d'étudier les Pères de l'Eglise par groupes, par nations, de les classer géographiquement, si Ton peut s'exprimer ainsj.

Il n'a fait cette étude que pour Ephèse et l' Asie-Mineure. Il réunit autour de la grande ligure de Tapôtre saint Jean, ses disciples, Polycarpe, Ignace, Papias, Méliton, Apollinaire, Athénagore, Pothin, Irénée; ses adversaires, Cérinthe, les Ebionites, Ménandre, les Nicolaïtes, Bardesanes, Marcion, Valentin.

Tout en retraçant l'histoire de cette célèbre école, il se laisse emporter quelquefois par son éloquence comme dans cette peinture de l' Asie-Mineure : « L'Asie-Mineure, jetée comme un pont entre l'Orient et l'Occident, fut de temps immémorial un théâtre de commerce et de combat, de lutte et d'échange entre les deux mondes. Toutes les races héroïques s'y rencontrent, depuis les Argonautes et les bandes gauloises jusqu'aux Croisés; tous les conquérants y passent, Sésostris, Cyrus, Alexandre, César; les dominateurs de la pensée y fondent de puissantes écoles; les rois de la poésie s'y promènent entourés de rapsodes; les maîtres de l'art y élèvent leurs plus beaux monuments. Tous les dieux avant et après le christianisme y trouvent des adorateurs : les cabires des Pélasges, les olympiens

(1) Wordsworth, Syriac Epistles of saint Ignatius, English. Review, déc. 1845. Cf. aussi dans Lightfoot, The apostolic FatherSy 1886, l'historique de. cette controverse.

d'Homère, les génies des Mages, les éons des gnostiques, les fétiches et les amulettes de l'Islam.. Terre féconde et stérile : c'est l'arène des libres-penseurs et le grand marché des esclaves ; le brillant foyer de l'art et de la poésie et l'entrepôt des marchandises de l'Assyrie, de la Babylonie et des Indes: l'une des plus belles conquêtes du christianisme naissant et le réceptacle de toutes les premières hérésies » (1).

Nous pourrions citer dans ces articles plusieurs pages écrites avec le même entrain, le même éclat de couleur, le même lyrisme d'imagination qui donne une vie à tous les objets ; signalons encore ces lignes par lesquelles il termine son étude : « On le voit, rien ne manquait à l'enseignement de TEzlise del'Asie-Mineure. Aussi grandissaitelle fière de ses origines et de ses maîtres; elle montrait hardiment à la face du soleil leurs trophées, leurs tombeaux^ leurs ossements brisés par le martyre, leurs noms écrits sur les diptyques de ses calendriers; elle conservait pieusement Tanniversaire de leur naissance au ciel, elle recueillait leurs actes et les envoyait à toute l'Eglise catholique, en échange d'autres récits glorieux; elle ouvrait ses écoles à tous les pèlerins de la science que lui envoyait l'Egypte, l'Italie, la Gaule; elle aussi comptait au loin de nobles enfants qui ne l'oubliaient pas ; fussent-ils aux confins du monde comme les colonies de Phocée, fussent-ils aux portes du ciel comme les martyrs de^Lyon, ils tournaient encore leur regard sur leur belle et sainte patrie. Heureuse contrée de l'Asie-Mineure, si les ténèbres de l'erreur n'avaient constamment conspiré contre ses clartés les plus pures ! La nuit commence à s'étendre sur elle ; les sept flambeaux pâlissent et se déplacent ; les anges des sept églises se retirent avec les messagers de la bonne nouvelle; Irénée, Pothin, Bénigne, Andoche, Thyrse, Félix, Achillée, Fortunat, Ferréole, Ferrucio, Grecs et Gaulois à la fois, frères d'une même famille, se réunissent pour édi-

(1) L'Auxiliaire cath., pp. 276-277

fier et cimenter de leur sanof la Rome des Gaules. Le Christ a fait un pas pour commencer le tour de monde » (1).

Mais ces articles de revue n'étaient pour lui que des travaux accessoires ; il continuait à se livrer avec ardeur à la composition de son grand ouvrage, de cette vie de saint Léger commencée au séminaire d'Autun, continuée pendant son professorat et reprise à Solesmes sur un plan méthodique et plus large. Il avait appris au milieu de celte bibliothèque bénédictine qui contenait déjà toutes les grandes œuvres de Féruditioa' moderne, et dans ses conversations avec dom Guéranger, à ne pas se contenter de quelques essais plus ou moins nouveaux, d'une de ces histoires banales comme il en paraît trop souvent à notre époque sous le titre de vie de saint. Il ne publia son saint Léger qu'après avoir consacré sept années d'un travail assidu à une étude approfondie des mœurs et des institutions ecclésiastiques aux temps mérovingiens. Aussi son ouvrage forme-t-il une des plus belles et des plus complètes monographies que nous possédions sur l'histoire de l'Eglise des Gaules, et son livre a conservé toute sa valeur à côté des travaux qui sont venus dans la suite éclairer cette période de nos annales.

Un voyage en Alsace lui avait donné l'occasion de visiter la bibliothèque de Strasbourg, celle de Colmar, et d'y recueillir des pièces inédites importantes pour la vie du saint évêque ; il avait trouvé d'autres documents inédits à Clermont, à Poitiers et à Saint-Gall en Suisse. Ces documents, sous le titre à'Analecta^ comprennent environ le quart du volume et en sont une des principales richesses.

C'est après ces longs travaux préliminaires (2) et appuyé de toutes ces pièces, que le docte bénédictin put livrer au

(l) Ibidem, ii, 113-114. Pour les autres articles publiés par dom Pitra dans ï Auxiliaire, cf. la bibliographie de ses ouvrages que nous donnons en appendice.

(2; Un de ses confrères, dom Pradié, affirme dans ses mémoires que dom Pitra recopia jusqu'à cinq fois son manuscrit.

public sa vie de saint Léger, avec la confiance d'apporter un travail vraiment nouveau sinon définitif sur la question, ce qui doit être une des principales préoccupations de Térudit. Le titre môme de l'ouvrage : Histoire de saint Léger et de r Eglise des Gaules au septième siècle ^ annonce suffisamment que Tauteur ne s'en tiendra pas à une biographie de son personnage. Il veut le replacer dans son cadre et faire connaître son siècle. Pour un saint mêlé comme le grand évêque d'Autun à toutes les affaires de son temps, il eut été difficile, sans courir le risque d'être incomplet, de se borner au simple récit de sa vie.

Le livre s'ouvre par une introduction magistrale de cent vingt pages qui à elle seule est un ouvrage. Peu de lectures sont mieux faites pour initier à la connaissance de notre moyen âge ecclésiastique. Dans cette introduction, dom Pitra a voulu, comme il le dit, « dessiner le fond de Sjcèneet présenter quelques vues générales et préliminaires sur le septième siècle et les grandes choses d'alors, la papauté, l'épiscopat, le monastère et les saints qui par légions remplissent une mission dont l'importance considérable mérite quelque attention » (1).

Le septième siècle n'était considéré par la plupart de nos historiens que comme « un chaos qui se débrouille dans une ombre épaisse ; et même pour plusieurs, c'est le début fatal d'une longue décadence, le commencement de mille ans de barbarie » (2). Pour dom Pitra, ce siècle est « un âge d'or... une trêve du Seigneur, un septième jour saint et sacerdotal, septenarius numerus pacatissimus » (3).

Son introduction peut se résumer en ces quelques lignes : «il n'y avait humainement rien à espérer du monde romain en dissolution ; rien a gagner à l'avènement des barbares. L'Église a préservé la civilisation romaine d'une ruine complète, elle a civilisé les barbares. » Son introduction est le commentaire de cette assertion.

(1) lotroduction, p. iv.

(2) Ibid.y p. VI.

(3) Ibid., p. IX.

La vie de saint Léger est un exemple concret à l'appui de sa thèse.

Il faut lire en quels termes dom Pitra décrit la grande invasion de Tan 405 qui manqua d'engloutir le monde romain et la civilisation tout entière : <c Depuis les jours où les océans débordés submergeaient les terres, il ne s'était rien vu d'aussi formidable que la grande invasion. Il y eut entre autres, une date mémorable, enregistrée par tous les historiens, un dernier jour de Tan 405, oii une armée de cent peuples en marche depuis dix ans dans la Germanie, sur une étendue de plus de cinq cents lieues, lançait ses premières colonnes au-delà du Rhin, parle pont de Baie, dernière limite entre la vie et la mort du monde romain!... Ils passèrent, et depuis ce fut une mêlée de deux siècles, une débâcle, un sac permanent, on ne sait quelles longues funérailles des vaincus et des vainqueurs, emportant dans la fosse, inaperçu et abattu par des mains obscures, Teinpire éternel » (1).

Son introduction contient aussi un chapitre important sur la critique dans la vie des saints en général. On ne peut faire un pas en histoire si l'on n'a pris soin, malgré la répugnance qu'inspirent à certains esprits ces études arides et minutieuses, de bien établir la base sur laquelle on doit opérer; faute do ce travail préalable, toutes les conclusions postérieures seraient infirmées. Le savant bénédictin n'avait garde d'y manquer, et son chapitre sur les saints est consacré en grande partie à la critique de l'hagiographie du septième siècle en particulier et du moyen âge occidental en général.

Il se trouvait en présence de deux écoles représentées Tune par M. de Sismondi, l'autre par M. Alfred Maury, écoles qui du reste se touchent par bien des points.

Pour M. de Sismondi, nulle critique au moyen âge; les moines crédules, historiens de ces temps, acceptent avec autant d'empressement le faux: et le vrai, usent même de

{i)Ibid., pp. viii-ix.

fraudes pieuses pour grandir leur héros, et sont du reste la plupart du temps en complet désaccord avec les données sérieuses de Thistoire, de la chronologie et de la géographie (1).

M. Maury, dans un livre où l'on trouve «un étrange amas d'érudition et de méprises » (2) ramène cette thèse à des termes plus généraux. Il décrit et formule les lois de la légende depuis l'antiquité païenne : selon lui la raison de ces lois se trouve dans la nature même de l'homme, dans un fonds de crédulité et d'ignorance, d'amour du merveilleux iqui doit faire place à une raison plus éclairée, pratique et positive. L'hagiographie chrétienne n'a pas échappé à cette loi commune : elle est accusée dans tous ses représentants de supercherie savante et systématique. Le christianisme a sa mythologie. Les évangiles apocryphes, les passions et les légendes des saints, les romans de chevalerie procèdent des mêmes principes. Le but de toute légende est de représenter la vie du Christ avec ses miracles ses vertus, sa doctrine, et toute vie des saints serait ramenée à ces proportions au grand détriment de la vérité historique (3).

Ces thèses paraîtront excessives aujourd'hui, même aux critiques avancés, et il n'est pas rare de trouver dans leurs écrits une plus équitable appréciation de l'hagiographie chrétienne.

(1) Histoire des Français, t. II, p. 25.

(2) Essais sur les légendes pieuses du moyen-âge. Paris 1843.

(3) Le cardinal Pitra est revenu sur cette théorie rationaliste dans son livre sur les BoUandistes, pp. 175 et suiv. Il y énonce un autre exemple de critique radicale, le système de Jablonsky qui, entre autres choses curieuses, a découvert que les martyrs Persans, Marius, Audifax, Abachus, Marthe, doivent être ramenés à un épisode de l'histoire romaine. Marins n'est autre que Caïus Marins, le fameux vainqueur des Cimbres ; dans Abachus qui ne reconnaîtrait Teutobochus le roi de ces barbares ? Marthe est la sibylle qui accompagnait Marins; enfin Audifax est une pure personnification des mots audi vatem que prononçait la sibylle I Le plus curieux c'est de voir Tillemont et Baillet tomber dans les mêmes excès de critique que Jablonsky.

Pour répondre avec compétence à ses adversaires et avant de formuler une théorie sur Thagiographie du septième siècle, dom Pitra n'a pas cru inutile de compulser tous les actes des saints depuis les six premiers siècles, afin de s'éclairer par l'étude comparative de tous ces documents.

Nous ne pouvons entrer dans le détail de cette étude ; elle abonde en aperçus ingénieux; c'est un bon chapitre de critique historique et hagiographique dont on ne saurait assez conseiller la lecture. Il y aurait peu à feire pour le mettre au courant des derniers travaux. Il n'a guère manqué à dom Pitra que d'ajouter un chapitre pour la critique spéciale des sources de la vie de saint Léger; là il aurait classé méthodiquement les différents récits qui nous en sont parvenus et établi plus rigoureusement leur valeur au point de vue de la véracité historique (1).

Telle était la préface de la vie de saint Léger. Comment son biographe s'est-il acquitté de sa tâche? Quels ont été ses procédés d'investigation, quelle conception s'est-il formée de son œuvre ? Nous ne pouvons mieux répondre à ces questions qu'en citant une page qu'il écrivait plus tard et qui à son insu le peint lui-même dans ce travail ; elle a tout le charme d'une page d'autobiographie. Dans son livre sur les Bollandistes, il décrit ainsi le labeur d'un hagiographe et la préparation qui est exigée de lui : « U lui faut travailler à la sueur de son front ; remuer longtemps la terre où cette Heur d une vie sainte doit croître ; remonter aux sources les plus pures, repasser par tous les

(1) Cette question de la critique des sources, encore assez négligée à celte époque, préoccupait cependant dom Pitra qui y est revenu plusieurs fois dans ses ouvrages, notamment dans son livre sur les Bollandistes, pp. 475 et suiv. Sur la critique des vies de saint Léger, cf. du Moulin-Ëckart, Leudegar Bischof von Autun, Ein Beitrag zur frankischen Gesch. des VII Jahrh., Breslau, Kœbner, 1890, in-8o. Rappelons que la découverte par Bruno Krusch d'une vie de saint Léger plus ancienne est de nature à modifier quelques-unes des vues de dom Pitra. B. Krusch^ Die aelteste vita LfMdegarii, dans Neues Arckiv., 4891, t. XVI, p. 563.

chemins frayés avant lui, vivre avec son héros et le suivre pas à pas, sans même se reposer sur sa tombe s'il la trouve quelque part ; enfin demander sa gloire posthume aux générations qui l'ont vue passer ; aux cités qui l'ont adopté, son patronage ; aux basiliques qui s*en glorifient, sa châsse, sa bannière et son vocable. Pourquoi donc ne ferait-on pas pour les saints et les saintes de Dieu, ce que tant d'autres font pour les illustres de Rome et delà Grèce, pour les inconnus de l'Egypte et de l'Orient? On a compté douze mille lettres d'un seul bollandiste ; on a vu les autres suppléer à ces voyages de la pensée, en faisant deux ou trois fois le tour du monde lettré. Pèlerins des martyrs, historiens des confesseurs, allez à l'enquête de vos saints et quand vous aurez lassé dans les voies sacrées vos jours et vos nuits, pâli sur les passionnaires, usé de vos lèvres jusqu'au marbre des autels, revenez et n'oubliez pas que votre œuvre n'a pas encore commencé.

» 11 va sans dire que s'il y a un document ancien à lire, un diplôme à déchiffrer, une page étrangère à traduire, vous ne broncherez pas ; que s'il faut trancher un problème de chronologie, de généalogie, d'archéologie, vous aurez la main sûre et fermé ; que, s'il se rencontre une thèse ardue de la science des saints, de théologie dogmatique, canonique ou mystique, et il n'y a pas de vie sainte qui n'en présente, vous êtes prêt à faire face » (1).

Ce travail, l'auteur de la vie de saint Léger l'avait poursuivi sans trêve ni repos pendant sept ans et il avait le droit de tracer aux hagiographes futurs ces conditions rigoureuses dont un trop grand. nombre s'aflranchit.

Aucun soin n'a été négligé pour élucider toutes les parties de la vie de Léodegar et de l'histoire de son culte, pour donner tous les détails nécessaires à Tintelligence des institutions et des mœurs d'une époque si différente de la nôtre, pour rendre à chacun des personnages sa vraie physionomie. Les chapitres sur la recommandation, sur le

(i) Études sur la collection des actes des saints, pp. 75-76.

defensor, sur la chapelle et l'école du palais, sur les écoles cléricales et monastiques, sur l'avènement des races barbares à l'épiscopat, sur la liturgie gallicane, sur le rôle des évêques dans la politique, sont restés comme de savantes monographies et ont mis à jour une foule de points inconnus dans l'histoire des institutions mérovingiennes (1).

Il fallait ensuite mettre en œuvre ces riches matériaux. Il le fit avec autant d'art que d'habileté. Nous pouvons dire qu'après une lecture sérieuse df^son livre, le saint évêque d'Autun apparaît dans toute la grandeur de son rôle, avec la force et en même temps la douceur de son caractère, avec son héroïque sainteté, sa charité compatissante, la richesse de ses facultés qui lui permettent d'être tour à tour un savant écolâtre, un organisateur habile, un politique avisé et prudent, en un mot un de ces grands et saints évêques que la France chrétienne doit considérer comme ses vrais'fondateurs. C'est là en effet que gît le grand intérêt de cette vie. On y prend sur le fait Faction puissante de la grâce parvenant à transformer cette nature impétueuse et sans frein des barbares Francs, à faire des chrétiens de ces hommes de violence et d'astuce et quelquefois même les conduisant jusqu'aux plus hauts sommets de la sainteté. En résumé, c'est l'histoire de la transformation des races barbares par le christianisme.

Plusieurs pages de ce livre peuvent être citées comme de vrais modèles du style historique et soutiendraient sans trop de désavantage la comparaison avec les meilleures d'Augustin Thierry. L'épithète pittoresque et vraie, la précision et le fini du détail, la justesse de l'observation, le coup de pinceau hardi et sûr, mettent sous nos yeux la scène historique et nous rendent présente la situation d'un personnage. Telle par exemple cette peinture du vieil Augustodunum « Le bruit de ces rues retentissantes est couvert des clameurs de la foule qui afflue sur ce point le

(!) L'abbé Darboy, plus tard archevêque de Paris, écrivit une étude intéressante et élogieuse sur ce livre, Université catholique, 1848, t. XXVI, p. 265.

plus fréquenté de la ville ; c'est le palatium, la cité des magistrats, le quartier des grands édifices et des hommes publics. C'est le Forum et TEmporium, le rendez-vous de toute la population oisive et affairée de la ville et de la campagne ; des plaideurs qui assiègent les jurisconsultes ; des curiales et des scribes qui se rendent à la curie : des édiles qui visitent les marchés et inspectent les étalages ; des écoliers qui s'acheminent aux palestres des grammairiens. C'est tout à la fois le mouvement varié, mêlé, criard d'une colonie grecque, et la superbe représentation du municipc romain. A droite, en retournant à l'orient, la voie des orfèvres et des verriers étendait ses galeries éclatantes d'or, et menait au gynécée, aux jeux gymnastiques, au théâtre et à l'amphithéâtre... » Tel encore ce tableau des plaines du Morvan : « Il fallut à Léodegar, en touchant le vieux sol éduen, traverser ces solitudes du Morvan, encore aussi désolées qu'au temps où les décrivait le rhéteur Eumènc après le passage récent des premiers barbares, incultes, inhabitées, pleines de silence et de ténèbres ; des chemins brisés et interrompus par des précipices et des pentes abruptes, au point qu'à peine une lourde voiture à demi pleine pourrait y passer ; puis toutes les traditions celtiques, les plus sombres souvenirs des druides, ces légions de mauvais génies que saint Germain, à chacun de ses voyages en sa ville natale, entendait courir à grand bruit à travers les montagnes et lui crier du fond des vallées : laisse, laisse au moins à des misérables la solitude des bois et la paix des déserts »> (1).

Presque tous les chapitres de l'Histoire de saint Léger contiennent de ces pages vivantes, de ces traits que trouvent seuls les érudits qui ont consacré de longues veilles à l'étude des documents et des vieux débris du passé, qui ont su les étudier en artistes et ont, si l'on peut dire, revécu l'histoire.

On peut mesurer maintenant le chemin parcouru par

(1) Histoire de saint Léger, pp. 160 et 218.

Tauteur depuis ses premières études sur Tinscription d'Autun. Nous aurions pu découvrir en germe dans celles-ci la plupart des qualités que nous le voyons déployer dans sa vie de saint Léger, le même élan, la même verve, la même richesse d'imagination et de sentiment, et à côté de ces dons du poète et de l'écrivain des aptitudes qui sont bien rarement réunies dans le même individu, l'amour de la recherche, l'assiduité du travail, tous les scrupules enfin d'une érudition consciencieuse. En même temps il a rejeté ce qu'il y avait dans ses premières études de trop exubérant ; son talent a plus de souplesse, sa science est plus sûre, de meilleur aloi. Vienne l'occasion de travaux plus étendus, il est prêt à fournir une nouvelle carrière et à atteindre aux plus hautes sphères de la science (1).

(1) Le livre fut courofiné par Tlnstitut et loué dans le rapport de M. Ch. Lenormant. Dom Pitra alors en course ne Tapprit que trois ou quatre mois plus tard. (Lettre à dom Guéranger, 29 novembre 1846.)

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