CHAPITRE IX
Le voyage scientifique. — Première idée du Spicilège de Solesmes. — Voyage en Alsace, dans les Vosges et en Belgique. — Un évêque féodal, saint Notger. — j/abbaye d'Afflighem et saintJBernard. — L'hagiographie et les bollandistes.
Deux savants bénédictins de Saint-Maur au siècle passé, doin Durand et dom Martène, commencent ainsi le récit de leur voyage littéraire :
« Quoique la solitude soit le partage des religieux et surtout des bénédictins qui font profession d'une retraite très particulière, néanmoins elle ne les resserre pas tant dans l'enceinte de leur cloître qu'ils ne puissent quelquefois en sortir, et le proverbe qui dit que le moine hors de son monastère est semblable au poisson hors de Teau qui ne fait que palpiter, n'est pas si véritable qu'ils ne puissent en certains cas entreprendre des voyages et même assez longs )) (1).
A l'appui de ce sentiment les deux vénérables auteurs nous rapportent l'exemple de saints moines qui, pour des motifs divers, furent obligés, pendant un temps plus ou moins long, de sortir de leur retraite. Le lecteur sait déjà quelles dures nécessités obligèrent dom Pitra à d'incessants voyages pendant sa vie monastique. Nul ne déplora plus vivement que lui-même cette vie errante à laquelle il se
(1) Voyage littéraire- Paris, 1717, 2 vol. in-4o.
trouva réduit si peu de temps après son entrée au monastère.
Nous parlerons plus tard de ses travaux et de ses découvertes dans les bibliothèques qu'il visita, mais nous voudrions dès maintenant donner quelque idée de sa manière de voyager. Il y a sur ce point de curieux rapprochements à faire entre le bénédictin du dix-neuvième siècle et ses devanciers de la congrégation de Saint-Maur que nous avons -cités en commençant ce chapitre. En écrivant la relation de leur voyage, ces derniers nous disent avec une bonhomie touchante « qu'ils n'y ont point cherché d'autre plaisir que celui de se rendre utile à TEglise et Ton peut dire qu'ils n'y en ont point goûté d'autres. Ils ont eu seulement Dieu en vue et comme ils n'ont cherché que Lui, aussi a-t-il toujours ^té avec eux et il a rempli leurs travaux de tant de bénédictions qu'ils ont sujet d'espérer que le public en sera <îontent » (1). Les résultats de leur savante enquête sont consignés dans le Thésaurus auecdotorum qui contient des pièces de la plus haute importance. Ils ont cru devoir se rendre au désir de certaines personnes et donner en outre la relation de leur voyage. « Ils le font, ajoutent-ils, d'une manière simple et naïve, telle qu'il convient à des solitaires dont on ne doit pas attendre un style fleuri ; mais ils espèrent que la solidité des matières, la diversité agréable des faits et plusieurs circonstances édifiantes qu'ils y ont rapportées, dédommageront le lecteur de ce défaut et que les savants, les curieux et les gens de piété y trouveront de quoi se satisfaire» (2).
Peut-être les deux savants religieux se sont-ils flattés ; nous craignons qu'un lecteur qui ne se laisserait pas guider par le seul intérêt des choses monastiques ou de la science pure, ne soit vite fatigué de la monotonie de cette histoire où il ne trouvera, en dehors d'jine aimable ingénuité, rien Am pittoresque et de l'imprévu que l'on recherche d'ordinaire dans ces sortes de récits.
(1)L. c. Préface.
(2) Ihid.
Avec dom Pitra rennui n'est pas à craindre. Si l'itinéraire est différent, le programme est pourtant le môme. Comme ses savants devanciers, il va de bibliothèque en bibliothèque, fouillant les archives, dépouillant les manuscrits avec une rapidité et une sûreté de flair incroyables, relevant les inscriptions, interrogeant curieusement tous les souvenirs du passé, complétant les listes d'évêques et d'abbés, dressant les statistiques des diocèses, les généalogies, à travers les obits et les cartulaires, sans jamais se perdre ni se fatiguer dans ces interminables séries de noms et d'offices, enfin amassant une riche collection de faits et de documents. Mais sous le poids de cette érudition, il garde une éternelle jeunesse ; ses récits sont vivants, personnels, pleins de verve et de poésie, semés d'observations piquantes. Quelques-uns de ces souvenirs réunis ont pu faire un livre dont nous nous occuperons plus loin et qui se lit avec l'intérêt d'un roman (1). Erudit, savant, il l'est autant qu'on peut l'être, au courant de toutes les traditions historiques, poétiques ou légendaires des pays qu'il parcourt, mais surtout des traditions hagiographiques, et capable d'en remontrer dans le terrain de leurs propres études à des savants cantonnés dans le domaine de l'histoire locale.
On serait tenté, pour achever le tableau, d'emprunter à dom Pitra quelques-uns des traits dont il s'est servi pour peindre ce qu'il appelle le a périple savant et pieux » des BoUandistes Henschenius et Papebrock à travers l'Allemagne, l'Italie et la France; le premier qui, selon le mot d'Alexandre VII, « dévore toutes les bibliothèques, » le second « qui commençait son travail à deux heures du matin sans presque l'interrompre jusqu'au soir. » (2) On trouverait certainement plus d'un point de ressemblance entre les savantes pérégrinations du bénédictin et des deux jésuites.
Mais tandis que ceux-ci voyageaient pour les seuls intérêts de la science, dom Pitra devait consacrer une partie de son
(1) Voyez plus loin ch. x, Voyage en Belgique et en Hollande.
(2) Cf. Etudes sur les BoUandistes, par dom Pitra, ch. ivet v.
VOYAGES LITTÉRAIRES 13i
temps à quêter. Il visita ainsi la Champagne, la Bourgogne, la Lorraine, TAlsace, la Suisse, canton par canton, paroisse par paroisse, reçu tantôt dans les presbytères, tantôt au séminaire ou dans les monastères et les couvents, quelquefois au palais épiscopal. Le plus souvent il payait cette hospitalité par des sermons ou par des conférences familières, plus favorables que la chaire à son genre de talent. A Troyes où il revint souvent et qu'il appelait son quartier général, il recevait l'amicale et gracieuse hospitalité de M. Guignard, alors archiviste et bibliothécaire de cette ville. A Reims Mgr Gousset continuait à se montrer son protecteur dévoué ; Mgr Parisis, encore évêque de Langres, lui témoignait aussi la plus grande confiance, le tenait au courant de ses projets et de ses travaux pour la défense de l'Eglise; à Saint-Dié, à Strasbourg, à Nancy, c'est aussi l'évèché qui lui ouvre ses portes (1).
Partout il laissait sur son passage les meilleurs souvenirs. Les bibliothécaires et les archivistes des villes oii il s'arrêtait, qui ne voyaient guère en lui que le savant, l'estimaient pour son érudition, déféraient volontiers à ses conseils, et lui-même se donnait souvent le malin plaisir de leur révéler, au milieu de leurs manuscrits ou de leurs chartes, l'existence de trésors ignorés. Sa rare distinction, son affabilité pleine de réserve, sa science relevée par la modestie et la simplicité lui attiraient la sympathie.
Sa vie n'en était pas moins rude. « Depuis ma dernière lettre, écrit-il, le 29 janvier 1846, j'ai été constamment en course à travers les Vosges; je les ai parcourues dans tous les sens, et à toutes les heures du jour et de la nuit, presque toujours à pied:* je partais parfois à deux ou trois heures du matin, souvent j'étais encore en route à dix ou onze heures du soir; je ne m'arrêtais qu'au milieu du jour et de la nuit... J'ai vu des pays magnifiques, de beaux débris de monuments bénédictins épars dans les Vosges ; partout une population amie et qui se souvient de nos pères ; sur-
(1) Correspondance de 1845-1846.
tout un bon clergé qui nous appelle et nous recevra à bras ouverts, même en quêtant. Ce clergé est pauvre, sans casuel, sans messes; dans sa pauvreté il a trouvé à nous aider. . .
» Heureusement en cette vie que je mène, ballotté à tous les vents et livré à toutes les chances, j'éprouve une grande joie et une certaine facilité à me jeter aveuglément entre les bras du bon Dieu et à lui tout abandonner. Jacta super Dominum curam tuam etipse teenutriet » (1).
Il ne négligeait dans aucune circonstance, qu'il s'agît de bibliothèques ou d'archives, des trésors des cathédrales ou des monastères, les souvenirs historiques qui avaient pour lui un si grand charme. Du couvent des dominicaines d'Unterlinden à Colmar, où il s'arrête quelques jours, il écrit au P. Lacordaire une lettre intéressante publiée dans V Auxiliaire catholique (2). Il a profité de son passage pour étudier les anciens livres liturgiques du couvent, ses chroniques, mais surtout le Livre des Sœurs^ où se trouve consignée l'histoire de leurs visions et qui décrit les différentes phases de leur vie mystique (3).
C'est au milieu de ces pérégrinations et de ces recherches que fut conçue la première idée du Spicilegium Solesmense^ c'est-à-dire d'une collection dans* laquelle prendraient place les documents inédits qu'il découvrait dans les bibliothèques. Depuis la naissance de l'humanisme et l'invention de l'imprimerie, les bibliothèques furent parcourues assidûment par les savants du quinzième et du seizième siècle. Découvrir dans ces vieux manuscrits poudreux du moyen-âge quelque discours encore ignoré de Cicéron, une décade de Tite-Live ou tout autre fragment de l'antiquité classique suffisait à fonder une réputation d'humaniste. Le même travail de recherche se poursuivait parallèlement
(1) A dom Gardereau, 17 janvier 1846, et à dom Guéranger, 29 juin 1846.
(2) Tome IV, pp. 67 et 375, année 1846.
(3) Goerres dans sa mystique a consacré quelques pages au récit de ces visions, Christliche Mystik, 1. II, § 11.
sur le terrain de Tantiquité chrétienne, et les éditions des pères et des auteurs ecclésiastiques se succédèrent rapidement jusqu'au commencement du dix-septième siècle. Mais ici le domaine était plus étendu, les ouvriers moins nombreux; aussi les savants de la génération suivante trouvèrentils encore beaucoup à glaner; ainsi se formèrent les collections d'A/iecrfo^a, les Spicilèges, les Thésaurus des d'Achéry, des Mabillon, de dom Martène et dom Durand, de Montfaucon, de Pez et de bien d'autres (1). Ils semblaient n'avoir rien laissé à faire à leurs successeurs, lorsqu'on vit avec étonnement paraître les nombreux volumes du cardinal Mai, contenant une riche moisson d'inédits, recueillis principalement dans la bibliothèque vaticane. C'est auprès de ces illustres savants que dom Pitra va se placer par la publication de son Spicileyium Solesmense et de ses Analecta (2).
Ces recherches dans les bibhothèques à la poursuite de l'inédit, au milieu de milliers de manuscrits dont le catalogue n'est encore qu'imparfaitement dressé, exigent pour être fructueuses une préparation spéciale et un ensemble de qualités assez rarement réunies dans un savant. Avec ses riches facultés et ce que Mgr Pie appelait « sa magnifique organisation pour la recherche et l'érudition » (3), dom Pitra y apportait une longue pratique de la paléographie grecque et latine, qui le mettait à même de déchiffrer rapidement l'écriture la plus rebelle, d'assigner au premier coup d'œil l'âge du manuscrit et sa provenance, une connaissance très étendue de la patristique^ de l'histoire littéraire et de toutes les sciences auxiliaires.
Déjà dans une lettre du 26 octobre 1845, il expose le plan d'un recueil de documents inédits qu'il songe à réunir. Mais aussitôt rappelé à la réalité par la
(1) Cf. Ittigius et Dowling, ouvrages cités plus haut, p. liO.
(2) Nous donnons au chapitre xile détail de ces ouvrages.
(3) Lettre du i^^ septembre 1854, à dom Guéranger.
13 i HISTOIRE DU CARDINAL PITRA
pensée de la triste situation où il est réduit, il ajoute: <c Ilélas ! j'ai bien d'autres épis à glaner. Nous en avons tant laissé tomber ! Puissions-nous au moins relever la Congrégation ! Ce sera bien assez si au bout du sillon arrosé de nos sueurs et de nos larmes, nous recueillons cet épi pour Tajouter à la grande gerbe de saint Benoît notre Père, euntes ibant et flebant, mittentes semina siia^ venientes autem ventent ciim exnltatione portantes manipxdos suos ». (1)
Ce dévoûment au service de sa Congrégation sera en effet sa meilleure gerbe, mais quoi qu'il en pense, il lui restera le temps de ramasser d'autres épis et de réunir une abondante moisson. Si la majeure partie de ses journées est prise par les affaires, les nuits lui restent. « J'ai, dit-il, le manuscrit de saint Méliton (de la bibliothèque de Strasbourg) depuis trois 7udts à ma disposition » ('2).
Les Vosges ont été au siècle passé une terre monastique illustrée par les souvenirs des grands cloîtres bénédictins. Dom Pitra en recherchait avec ardeur les moindres vestiges ; il savait que nul sujet n'intéressait davantage dom- Guéranger, amoureux comme lui de ce passé monastique : (c J'ai trouvé partout, raconte-t-il, jusqu'au fond des campagnes de précieux débris des archives et des bibliothèques de Senones, de Moyen-Moutier, du Saint-Mont, de Morimond, et bien d'autres. J'ai continué ma chasse aux inédits et j'ai ajouté tout un nouveau cahier de simples indications à mes notes d'Alsace; dom Calmet, a lui seul, y figure pour deux volumes in-foho d'oeuvres posthumes préparées par son neveu dom Fange, pour deux ouvrages à part, l'histoire de Senones, continuée par dom Fange jusqu'en 1788, l'histoire de l'abbaye de Munster, le début de dom Calmet, une énorme correspondance, puis un magnifique traité des sacrements par dom Fange, rédigé sous les yeux de dom Calmet et très remarquable par un long appendice sur les liturgies ; puis toutes les œuvres philoso-
(1) A dom Guéranger.
(2) Lettre du 17 janvier 1846 à dom Gardereau.
phîques en deux volumes in-folio de dom Desgabets, le rival de Descartes et de Malebranche que M. Cousin est venu feuilleter et copier; j'ai une note complète des travaux entrepris par toute la congrégation de saint Vannes avant sa dispersion et de tout ce qu'il en reste épars ça et là. Je ne fais qu'ébaucher; il nous faudra de longues causeries pour aller au grand galop jusqu'au bout de l'histoire de mes excursions. » (1)
Un autre sujet dont il ne pouvait manquer d'entretenir son abbé, c'était la question liturgique. Dans le diocèse de Troyes, il signale l'entrain des curés à préparer le retour à l'unité de la liturgie ; à Saint-Dié on vient de reprendre la liturgie romaine [2) ; il recherche aussi pour dom Guéranger toutes les pièces liturgiques qui peuvent présenter quelque intérêt (3).
Mais nous tenons à citer une autre lettre où se révèlent, au milieu de cet exil forcé loin du monastère, son attachement pour ses frères, son désir de reprendre la vie monastique dans le cloître. Elle est datée du jour de sainte Scholastique sa patronne; on y entend un écho de sa profession dont il célèbre l'aniversaire : « Je termine avec vous une journée que je viens de passer à Solesmes. Je m'y transporte souvent ; mais quand vient une peine ou une joie plus grande, j'ouvre la fenêtre du côté delà cité de paix, et je me mets en prière avec mes frères autour de vous. Aujourd'hui la fenêtre est demeurée ouverte tout le jour, et en cherchant dans le lointain la cellule du pauvre moine errant, je remontais plus loin encore dans mes souvenirs. J'évoquai les meilleurs pour me mettre en fête, et comme je n'en ai pas de plus beaux que ceux de ma chère profession, et comme il ne se rencontre presque plus un seul
(IJ Lettre du 29 juin 1846. Déjà dans une longue lettre du 17 mars 1846 à M. de Montalembert, il énumëre un très grand nombre de pièces antiques inédites qu'il a trouvées et dont quelques-unes ont été données dans son Spicilége et ses Analecta.
(2) Lettres du 29 nov. et 29 déc. 1846.
(3) 10 janvier 1847, lettre sur une pièce liturgique de Garlostad.
bon souvenir jusqu'à ce 10 février 1843, j'ai revécu ce beau jour pour une fois encore.
« ...Privé depuis si longtemps de vos avis paternels, séparé de tous mes frères, dépourvu de toutes les consolations de la solitude et de la communauté, je tremble de tomber dans mon vagabondage au deterrimum genns monachorum dont parle si tristement notre saint patriarche. J'ai peine à me résigner à cette vie de place publique et de grande route, qui non seulement me jette dans la foule et m'épanche tout entier au dehors, mais encore m'oblige à chaque instant d'agir par mon esprit propre et par mon seul conseil ; et à chaque jour, à chaque heure, sur un plan nouveau, dans un tout autre ordre, ou plutôt dans un désordre perpétuel. Que devient au milieu de tout cela l'esprit d'obéissance, Tesprit de pauvreté? » (1)
Dom Guéranger pouvait rassurer son disciple toujours trop porté, par humilité, à exagérer ses torts ou ses craintes. Un moine qui sent aussi vivement les dangers du monde et éprouve à un pareil degré le besoin de la vie de prière et de solitude, montre qu'il a mieux l'esprit de son état que plusieurs de ceux qui vivent dans les cloîtres. Il n'appartient pas à cette triste race, que saint Benoît appelle les gyrovagues « lesquels, dit-il, passent toute leur vie à courir de province en province, restant trois ou quatre jours en chaque monastère, sans cesse errants, jamais stables, esclaves de leurs passions et adonnés aux plaisirs de la bouche. » (2) Nulle peinture ne convient moins que celle-là à ce moine austère que l'obéissance seule maintient loin de son monastère et qui chaque jour se sanctifie par les difficultés mêmes qu'il rencontre.
L'accueil que dom Pitra avait reçu dans son passage à travers la Belgique en 1844, l'engagea à y revenir pour y chercher de nouveaux secours et y continuer ses travaux dans les bibhothèques de ce pays si riches en vieux manuscrits. Le 18 avril 1847 il était à Gand, et il visita successive-
(1) A dom Guéranger, 10 février 1847.
(2) Régula sancti Benedictiy caput I.
ment les villes principales de la Belgique et ses monastères.
Les préoccupations douloureuses qui avaient assombri son premier voyage s'étaient en partie dissipées ; si les désastres financiers n'étaient pas encore réparés, la crise n'était plus du moins à l'état aigu, on pouvait maintenant espérer de la conjurer. Aussi le voyons-nous profiter de son voyage en vrai pèlerin et en touriste, mais surtout en érudit. Tout en poursuivant ses recherches avec activité et en amassant une riche provision de matériaux pour son Spicilège, il s'est laissé entraîner quelquefois par le charme de l'histoire locale ou des vieilles légendes. A Liège, il écrit sur Notger, évêque de cette ville, une étude dans laquelle il peint en traits énergiques le caractère de cet évêque féodal du onzième siècle, qui sent courir encore dans ses veines le sang bouillant de ses ancêtres. Notger fait trembler les barons voisins, affranchit de leur tyrannie la cité épiscopale, rebâtit Matines, et son influence s'étend jusque sur les grandes abbayes des Pays-Bas, de Suisse et d'Allemagne. Mais la légende s'est emparée de ce type d'évêque, elle a si bien germé autour de son histoire, qu'elle l'a en quelque sorte étouffée. Il fallait sous cette végétation parasite retrouver le terrain historique. Cette recherche était d'autant plus nécessaire que la légende ne se contente pas ici, comme dans quelques cas, de donner à un fait des proportions fabuleuses, elle va jusqu'à fausser le caractère d'un personnage. Elle nous représente l'évêque sous les traits d'un guerrier cruel et félon, qui dans sa lutte contre les barons ne recule ni devant la trahison, ni devant l'assassinat, qui attire son ennemi dans un guetapenset le massacre avec tousses gens. DomPitra, àlaide des documents, suit la légende et remonte de siècle en siècle jusqu'à Torigine; il en voit la formation, et montre par des chroniques antérieures dans lesquelles le fait ne se trouve même pas mentionné, le moment précis où le roman supplante l'histoire. La mémoire du saint évêque est ainsi vengée. C'est une bonne thèse de critique histo-
rique et une judicieuse application de l'argument négatif (1).
Dans la célèbre abbaye de Notre-Dame-d'Afflighem et à Termonde, nouveaux sujets d'études pour notre savant. Afflighem^ l'abbaye reine dont Tabbc a le premier rang aux étals de Brabant, en tête de la noblesse flamande, Afflighem la plus populaire des abbayes, l'abbaye nationale, le Saint-Denys de la Belgique, comme l'appelle domPitra, devint la mère et le chef des abbayes de la contrée et plus tard donna son nom à une congrégation florissante. Dom Pitra en esquisse à grands traits Thistoire dans un article envoyé à une revue du temps, Y Université catholique (2).
La même abbaye lui inspira le sujet d'un autre travail composé à Taide de précieux inédits trouvés en diverses bibliothèques et qui lui permettent de rétablir dans sa vérité un épisode mal connu de la vie de saint Bernard. Le grand abbé, dans un voyage en Flandre, visita la célèbre abbaye. Il fut si édifié de la régularité et de la sainte observance des moines qu'il résuma ses impressions dans ce mol : « Ailleurs, j'ai vu des hommes, ici je vois des anges. En vérité Afflighem afflige l'homme, mais élève l'âme. » Une sorte de concile composé des plus célèbres abbés de Belgique se réunit dans la salle capitulaire sous la présidence du saint, qui termine pacifiquement un différend soulevé entre deux monastères. C'est au sortir de cette assemblée que se produit le fait miraculeux dont le savant bénédictin s'efforce d'établir l'authenticité. Tous ensemble, moines et abbés, avant de se séparer, s'en allèrent une dernière fois prier à l'éghse. Tous les yeux se fixaient sur l'illustre abbé ; tout à coup, comme la procession défilait sous le cloître, saint Bernard s'arrête à l'un des angles
(1) L'Evêque Notger, Lettre à M. Polain, archiviste à Liège. Extrait du Bulletin archéologique liégeois, in-S» de 22 pp. Liège, 1851.
(2) Quelques études monastiques. — L'abbaye d' Afflighem ; cf. Université catholique^ deuxième série, t. VI. Dom Pitra songeait alors à une sériç de notices historiques de môme genre, mais il n'a pas donné suite à ce projet.
orné d'une statue de la Sainte Vierge, il s'incline devant la madone et lui adresse le salut qui a toujours fait tressaillir la Mère de Dieu : Ave Maria. Sous les yeux de tous, la tête de la statue s'incline et répond : Salve Bernarde (1).
A Bruxelles dom Pitra ne pouvait manquer de s'arrêter chez les bollandistes qui étaient doublement ses frères, par la profession religieuse et par Tamour passionné de la science ; ils lui ouvrirent libéralement les trésors de leur bibliothèque. Le séjour qu'il fit chez eux charma le bénédictin et le décida à initier le public à leurs travaux. Ce sujet n'avait guère été qu'effleuré dans la savante dissertation de Gachard : Mémoires sur les bollandistes et leurs travaux, spécialement depuis la suppression de l'ordre des Jésuites^ en 1773, jusqu'à leur réunion aux religieux de Tongerloo, en 1789. Le livre de dom Pitra, Etudes sur la collection des actes des saints par les Pères jésuites bollandistes, mérite de nous arrêter un moment (2).
C'est une histoire curieuse et qui a inspiré d'heureuses pages au savant bénédictin que celle des origines des Acta sanctorum, dont la première idée est conçue dans l'abbaye bénédictine de Liessies au lendemain de la mort du célèbre et pieux Louis de Blois, et dont Fexécution fut courageusement entreprise par les Pères jésuites. Le premier de ces hagiographes qui se présente à nous est le P. Héribert Rosweyde avec sa passion si ardente et si sincère, ou mieux sa vocation décidée pour Fhistoire des saints, concevant après Lipomani et Surius le plan d'une hagiographie plus vaste, plus scientifique, dépensant ses forces et une
(1) Notre-Dame-d'Afflighem, da.nsVUnivers,2i, 24, 23 décembre 1848; reproduit dans la Revue de Louvain, t. VI, pp. 425-431 ; 437-468. A part, in-So de 42 pp. Louvain, 1848. Cf. aussi Migne, Patrologie latine, t. CLXXXV, pp. 1798-1832, sous ce titre : Documents sur un voyage de saint Bernard en Flandre.
(2) 1 vol. in-8o de GVIII-232pp. Paris, 1830. Plusieurs des chapitres avaient paru sous forme d'articles dans V Univers 1847, numéros des 5, 8, 11, 15, 21, 26 septembre, et dans V Université catholique, deuxième série, tome VU, pp. 332, 411, 520; t. VIII, p. 37; et t. X, p. 182.
activité fiévreuse en mille travaux divers et mourant le 5 octobre 1629 avant même d'avoir pu mettre sérieusement la main à cette œuvre cyclopéenne.
Bellarmin qui avait eu communication du plan de Rosw^eyde pensait que pour le remplir il eût fallu au savant jésuite deux cents ans de vie. Ce n'était pas assez dire : la besogne a été partagée entre plus de trente travailleurs et après deux cent cinquante ans l'œuvre n'est pas près d'être achevée.
Il est vrai de dire que le plan de Rosweyde fut étendu par BoUandus et ses collaborateurs. Il faut lire dans ces chapitres, qu'il est si difficile de résumer, le prodigieux travail qu'exige l'entreprise, les remaniements apportés à la conception primitive, la correspondance commencée avec les savants de toutes les parties du monde, les voyages d'exploration à travers les bibliothèques d'Europe, la création du musée bollandien ; la description des physionomies si originales et si vivantes de BoUandus, d'Henschenius, de Papebroch; les diverses tendances critiques qui se révèlent chez leurs successeurs; la somme énorme d'énergie, de talent, de patience, et pourquoi ne pas le dire, de sainteté, dépensée au service de cette institution qui a su triompher de tous les obstacles et se retrouve debout après toutes nos révolutions pour continuer son œuvre. L'auteur, dans ces pages brillantes et rapides, nous fait traverser toutes les écoles d'érudition depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours, nous montre à l'œuvre ces vaillants ouvriers, surprend les secrets de leur méthode et de leurs procédés de travail, et sait nous les exposer avec une intelligence et une verve qui décèlent en celui qui tient la plume, les goûts, les quaUtés, le tempérament d'un bollandiste.
Quel profane, en passant devant cette immense collection des Actasanctorum^ à peine ouverte en quelques rares volumes, se douterait que ces lourds in-folio, d'apparence si pacifique, conservent les traces de luttes ardentes entre savants, de joutes redoutables dans lesquelles à dix ou quinze
ans d*intervalle et à six cents lieues de distance, on échange des pamphlets virulents, des arguments irrésistibles ! Qui croirait que telle de ces dissertations a soulevé des tempêtes, que des royaumes ont prit fait et cause dans la querelle et sont intervenus par leurs agents diplomatiques pour faire suspendre la publication 1
Puis ce sont d'autres querelles moins périlleuses, mais non pas moins chaudes ni plus courtoises, la querelle sur l'origine des Carmes, et cette « guerre diplomatique » qui ne dura pas moins d'un siècle, dans laquelle Papebrock, Hardouin, Germon, Constant intervinrent et qui fît naître le chef-d'œuvre de Mabillon et du même coup la science diplomatique.
On trouve encore dans ces livres vénérables un écho des grands événements politiques du monde depuis le dix-septième siècle. Joseph II étend sa lourde main sur l'œuvre bollandienne et voudrait faire plier les règles de la critique à sa fantaisie ; la guerre déclarée partout aux jésuites n'épargne pas les austères hagiographes ; la séparation de la Belgique, la révolution française, les guerres de l'empire et la restauration, autant d'événements qui ont leur contrecoup dans l'histoire des bollandistes.
Dom Pitra a lu et annoté tous ces volumes; il a pénétré dans ce labyrinthe-, il a fait mieux, il nous a donné un fil conducteur pour y entrer à notre tour et nous y retrouver. Il revient de cette longue course non pas ennuyé ni fatigué, mais ravi au contraire de ce qu'il a vu et il nous en fait le récit avec une chaleur communicative.
Les nouveaux bollandistes appartiennent déjà à l'histoire. Après avoir fait celle de leurs aînés, dom Pitra introduit en scène leurs successeurs et montre par l'étude de leur œuvre qu'ils étaient dignes d'en devenir les héritiers.
C'est à l'aide des papiers inédits du Musée bollandien communiqués par les pères que dom Pitra nous retrace cette histoire. Le volume se termine par de précieux Analecta contenant quelques lettres des anciens bollandistes. Lorsque l'auteur voulut réunir ses articles en volume, il
écrivit comme préface à son livre une dissertation importante sur les collections de vies de saints depuis l'origine de rÉglise jusqu'à Rosweyde ; c'est une véritable histoire de l'hagiographie, composée avec autant de science que de goût et, où se révèle, avec des vues neuves et originales, une rare faculté de synthèse.