CHAPITRE X
VOYAGES LITTÉRAIRES (sUITE)
Voyage en Hollande. — La révolution de 1848. — Les conciles en France. — Second voyage en Angleterre. — Le Gallia Christiana. — Recherhes dans les bibliothèques d'Angleterre. — Sir Phillips et la bibliothèque de Middlehill. (1847-1850.)
Le pays qui s'étend entre les bouches de l'Escaut, de la Meuse et du Bas-Rhin a occupé à diverses époques une place importante dans Thistoire de l'Eglise. Cette petite contrée arrosée par de grands fleuves, envahie périodiquement par l'Océan et qui a servi de champ de bataille à tant de peuples, a de tout temps attiré les apôtres, les missionnaires et les moines; saint Boniface, saint Willibrord, saint Eloi, saint Bavon, saint Cunibert, saint Wilfrid s'y sont tous rencontrés; là se sont fondées les grandes abbayes d'Egmont, de Lœuwenhorst, de Rynsburg ; les ordres de saint Benoît, de Citeaux, des prémontrés, des dominicains, des franciscains, les confréries ou guildes s'y donnent rendez- vous; c'est la patrie des Ruysbroek, de Thomas a Kempis, de Gérard de Groot, des frères de la vie commune^ de la bienheureuse Lidwine de Schiedam, et par un étrange contraste, ce sera la patrie d'Erasme et des humanistes, le chef-lieu du jansénisme.
Après un voyage en Belgique, dom Pitra passa huit mois en Hollande, de mai à décembre de l'année 1847. Il la parcourut en tous sens et nous pouvons ajouter, dans tous
les équipages. Le moins curieux n'est pas celui que les Hollandais appellent trekschuit et que domPilra nous décrit de la manière suivante :
« Des voitures fort diverses que je connais, la plus commode, à mon avis, sauf deux pieds robustes, c'est le trekschuit hollandais. Je voudrais vous montrer, assis sur un sac, dans ma cabine de planches, quatre ou cinq paysans de la Frise fumant en silence devant une table, des pipes en faisceaux, un réchaud embrasé, sous une vaporeuse et balsamique atmosphère, non loin de leur bétail ruminant derrière une cloison, et tout cet équipage filant sur Teau, sans bruit, sans mouvement, sans le pHis petit sillage. Qui veut dort à Taise, lit ou écrit, rêve ou prie autant qu'il lui lui plaît, pour un ou deux centimes par lieue. Je ne crois pas que la basterne à quatre bœufs qui promenait dans Paris les monarques indolents^ fût plus douce, plus économique, aussi expéditive. Vous me manquez pour jouir du spectacle ; autant que je puis je veux y suppléer en prenant la plume pour vous écrire.
« Mes voisins ont fumé et dorment; mon bagage d'écrivassier est sur la table ; une chronique frisiaque du Mont- Thabor déposée sur mes genoux me sert de pupitre ; rien ne troublera notre confabulation, sauf peut-être un troupeau de taureaux frisons que j'aperçois par une cloison enlr'ouverte; un bond et un coup de corne suffiraient pour bousculer et jeter à l'eau tout l'équipage ahuri. Entre tous ces compagnons sommeillant et ruminant, ronflant ou beuglant en cadence, je suis seul et que faire en un trekschuit à moins qu'on ne songe ou qu'on ne parle à ses amis? » (1) Et le voilà racontant durant de longues pages, avec son entrain ordinaire, les légendes et l'histoire du pays de Frise. Car là encore ce qui l'attire surtout ce sont les archives et les bibliothèques et les souvenirs chrétiens. Et quel pays plus riche en vieux souvenirs que celui-là!
Dom Pitra écrit sur ce sujet un de ses livres les plus
M. Guignard ; cf. VAmi de la religion, 1. 145, p. 361 ; et ruéranger, 7 septembre 1847.
attachants et les plus curieux sous le titre de Voyage historique ou la Hollande catholique (1). Cet ouvrage présente les mêmes qualités littéraires que les études sur les Bollandistes. Le style, qui se distingue par l'éclat des couleurs et le mouvement, manque un peu de naturel; l'expression souvent heureuse est quelquefois trop recherchée. L'unité fait aussi défaut dans ce livre. La plupart des chapitres ne sont autre chose que des lettres à ses correspondants ordinaires, dom Guéranger, M. Guignard, Mgr Gousset et quelques pères jésuites. La pensée maîtresse qui sert de lien à toutes ces lettres, c'est celle de l'influence de l'Eglise sur la civilisation de ces peuples. On relève à chaque page des détails bien observés, des remarques piquantes sur les mœurs, d'ingénieuses descriptions. Il conte volontiers les vieilles légendes du pays et nous ouvre son carnet de notes pour nous faire part de ses découvertes dans les bibliothèques et les archives, dans les chroniques des monastères. Il a aussi des chapitres curieux sur l'histoire .religieuse et en particulier sur le mouvement catholique contemporain en Hollande, sur le tribunal de la Vehme et sur les mystiques des Pays-Bas. Les pages sur le roi Louis de Hollande, publiées au moment où tous les regards étaient fixés en France sur le prince président, eurent un certain retentissement. Son instinct de chercheur conduisit dom Pitra jusque dans les archives secrètes des jansénistes d'Utrecht où il trouva une série de documents inconnus cachés au pied du dom Kerk, les annales secrètes du jansénisme, enfouies dans la petite église de Sainte-Gertrude (2). Rien ne le rebute ; les archives s'animent pour lui ; ces vieux papiers excitent son enthousiasme. Voici en quels termes il traduit ses impressions dans une lettre à M. Guignard : « Je ne soupçonnais pas, malgré les goûts que vous me con-
(1) Voyage hûtorique dans l'Ami de la Religion (voyez à Tappendice la Bibliographie des œuvres du cardinal Pitra ; à part avec modifications sous ce titre : Là Hollande catholique. In-18 de 350- vi pages . Paris, 1850.)
(2) La Bollande catholique, p, 163.
Tiaissez, tout l'attrait que présente le simple dépouillement •d'un inventaire d'archives ou d'un rôle diversorum^ dans un pays et à une époque de guerres civiles et religieuses. C'est un tel conflit de noms, de dates, d'ordres, de contre-ordres, de placets et de placards que la bataille semble recommencer : les feuilles mortes se raniment, les autographes parlent, une simple signature arrive au bruit du galop. C'est un tournoi oii tous les combattants se croisent et vocifèrent; et quand il s'y joint le pêle-mêle disgracieux des chiffons du seizième siècle, hérissés de si affreux caprices de plumes et de scribes, c'est la poussière et la fumée d'un champ de bataille. Dans les archives des cinq grands chapitres d'Utrecht, au donjon du château de Saint- Meerenberg, au stadhuis de Campen, dans le Sekretkamer de Deventer, dans la cour provinciale d'Arnem, j'ai éprouvé cet attrait à un point que je ne puis vous dire : pi'ocul odoratur hélium^ exhortationem ducum et ululatum exercittis. Je vous connais homme à me suivre sans effroi dans ce dédale oii je viens de passer plusieurs mois » (1).
Mais si les archives l'attirent, les beautés de la nature ne le laissent pas indifférent. L'aspect de ce curieux pays tout coupé de canaux, couvert de tourbières, de sables, de polders, de steppes désertes d'où émergent ça et là des îles de verdure, de grasses prairies, et au delà des terres l'immense et morne océan, tout cela fait sur lui une profonde impression.
Ecoutons par exemple comment il nous décrit son voyage à travers la Frise : « Je traversai toute la nuit un pays presque désert, de vastes nappes de prairies, des clairières silencieuses dont la lune accidentait à peine les ombres monotones. Que faire sinon de penser aux morts ? Je me pris donc à chercher dans le lointain nébuleux et flottant de ces steppes, parmi les ombres rares et douteuses des grands arbres, la pointe des vieux clochers, les tours abbatiales, les hauts manoirs de la Frise féodale. Vorper, l'historien
(1) Lettre à M. Guignard, 15 juillet 1847. Cf. La Hollande catholique^
des Pays-Bas, m'avait dit la veille qu'alors il y avait peu de cités, mais partout des villages, entremêlés sans interruption, de monastères et de châteaux. Et pourtant je ne traversîfis que des solitudes. Pour les repeupler j'évoquai tous mes souvenirs, je fis descendre à la clarté des étoiles une terre ancienne et des cieux trépassés, une Jérusalem d'autrefois. Il ne fallait pas un grand effort d'imagination...
»... Avant le milieu du jour j'étais déjà loin, cheminant sous les grands ombrages, entre des cours d'eau et des prairies ondoyantes à perte de vue. Cette verdeur du mois de mai, la renaissance de cette belle nature me semblait une visible image de la foi catholique qui reprend possession de la Hollande » (1).
En traversant la Belgique pour se rendre en France, dom Pitra éprouva le plus douloureux mécompte qui puisse frapper un savant ; iï égara l'énorme malle qui contenait ses manuscrits et ses notes, ces précieuses notes réunies avec tant de peine et qui représentaient de si longues veilles.
Le sacrifice fut douloureux, mais il l'avait accepté courageusement et il l'offrait déjà à sainte Scholastique en célébrant sa fête chez les bénédictins anglais de Douai, lorsque sa malle lui fut fapportée inopinément ; arrêtée un moment à la frontière, elle lui revenait trouée, disloquée, fouillée, mais intacte (2).
Dom Pitra était à Lille au moment où éclatait la révolution de février. Le gouvernement de Juillet perdait au milieu d'une émeute le pouvoir qu'il tenait de l'émeute. La monarchie de 1830 n'avait pas toujours montré une grande bienveillance pour les catholiques ; les congrégations religieuses avaient été longtemps tenues en suspicion. Ce gouvernement n'avait pour attirer le respect et la sympathie des honnêtes gens ni les souvenirs ni les droits de la monar-
(1) Lettre à M. Guignard, 10-11 septembre 1847. Cf. L'Ami de la religion, t. CXLVII, p. 361, et La Hollande catholique, p. 333.
(2) Lettre à dom Guéranger, 19 mars 1848.
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chie légitime. Aussi dom Pitra le vit-il tomber sans grand regret ; il espéra que la nouvelle république née d'une pensée de liberté, se montrerait envers l'Eglise moins ombrageuse que n'avait été le pouvoir déchu. Lorsqu'il vit rémeute se perpétuer dans la rue, il craignit un moment que la démagogie déchaînée n'emportât dans ses excès toutes les institutions du passé. Néanmoins il ne désespérait pas de l'avenir. « Je crois volontiers, écrit-il, que la Répubhque française donnera à la démagogie cette grande leçon qu'elle seule peut lui donner efficacement; aucune monarchie possible n'en imposerait à cette démocratie » (1).
En fait la révolution de 1848 se montra plus respectueuse des droits et des libertés de l'Eglise que n'avait été celle de 1830, qui enveloppa dans une même haine la monarchie légitime et le catholicisme. Les catholiques, après avoir vainement réclamé la liberté de l'enseignement sous le gouvernement de Juillet, allaient l'obtenir sous la république.
Une ère de liberté s'ouvrait donc pour l'Eglise ; les évoques en profitèrent pour réunir des conciles provinciaux. Depuis 1727 aucune assemblée de ce genre ne s'était tenue en France, malgré les prescriptions du concile de Trente^ qui demandait la réunion de ces conciles tous les trois, ans; il faut reconnaître qu'ils avaient été remplacés, d'une façon bien insuffisante du reste, par les assemblées dus clergé de France qui, depuis Louis XIV surtout, subissaient trop directement l'influence de l'Etat pour produire tous les bons résultats qu'on était en droit d'en attendre. Nous tenions à signaler dans la vie du cardinal Pitra ce fait de la tenue des conciles en France, parce que sa correspondance nous fournit sur ce point des détails nouveaux et inédits.
D'après une lettre confidentielle écrite à dom Guéranger,. le IS novembre 1848, il paraît que l'initiateur de ce moa-
1) Lettre à dom GuéraDger.
veinent conciliaire fut Tinfatigabie évêque de Langres, Mgr Parisis, dont Tinfluence grandissait chaque jour depuis les dernières luttes. « Il est décidé, écrit dom Pitra, qu'il y aura un concile de l'Eglise de France. Mgr de Langres entama l'affaire il y a quelques semaines, s'assura d'abord ■des dispositions du gouvernement. Le général Cavaignac {il était alors président de la République) déclara le champ «tout à fait libre. Son Excellence le Nonce (Mgr Fornari qui appuyait de tout son pouvoir Mgr Parisis) écrivit aussitôt à Rome pour déférer l'affaire au Saint-Siège. On attend la réponse.
» Le Nonce a proposé de faire convoquer le concile par le Pape, d'y envoyer un légat du Saint-Siège pour le présider, d'y inviter, avec tous les évêques, les abbés de l'Ordre de saint Benoit et de CiLeaux ou de la Trappe (1).
» Ce concile n'aurait rien de commun avec les anciennes assemblées du clergé et se tiendrait selon toutes les formes -canoniques en usage dans les anciens conciles pléniers d'Arles^ d'Orange, etc. Il serait immédiatement suivi de conciles provinciaux qui appliqueraient les dispositions générales à chaque province ecclésiastique...
)) Il s'agit de faire le mieux possible, et l'on veut dès ce moment préparer les travaux et s'entourer de tous lesdocU' ments nécessaires quant au cérémonial. Bourges a été proposé et accepté par le gouvernement comme lieu de réunion.
» Quant aux matières de délibération, vous les pressentez toutes, les études ecclésiastiques, la présentation des évêques, les desservants, les offîcialités, les chapitres, les pensions ecclésiastiques, peut-être la liturgie... »
On demandait le concours de dom Guéranger et celui de dom Pitra pour quelques mémoires préparatoires. Malheureusement ce projet de concile national n'aboutit pas, par suite de l'opposition qu'il rencontra auprès de certains
(1) On peut croire que dom Pitra, par ses relations avec le Nonce -et avec Mgr Parisis, n*était pas étranger à cette clause.
évêques qui, encore attachés aux idées gallicanes, craignaient que les droits et les prérogatives du Saint-Siège ne fussent affirmés trop haut dans cette assemblée. C'est ce que dom Pitra nous apprend dans une lettre postérieure (1). Mais du moins la pensée de réunir des conciles provinciaux fut acceptée, et de 1849 à 1831 toutes les provinces, sauf celles de Cambrai et de Besançon, se réunirent en concile. Nous verrons plus tard dom Pitra prendre part à Tune de ces assemblées. On peut ajouter que si ce concile national salué avec tant de joie par le savant bénédictin avait eu lieu sous l'inspiration du nonce et de l'évêque de Langres, on n'aurait sans doute pas eu à déplorer les incidents fâcheux qui se produisirent dans quelques-uns des conciles provinciaux; l'autorité du Pape y aurait été mieux respectée, peut-être môme la scission qui se produisit vers cette époque dans le parti catholique aurait-elle pu être évitée. Dom Pitra devait bénéficier lui-même de la bienveillance du gouvernement de 1848. Le ministre de l'Instruction publique, M. de Falloux, mis au courant des découvertes faites par le savant bénédictin dans ses voyages, lui accorda une mission scientifique dans le but de recueillir de nouveaux documents pour le Spicilège et aussi de se livrer à un travail préparatoire pour la continuation du Gallia Christiana^ confiée aux bénédictins de Solesmes (2). Un chapitre général de la congrégation de Saint-Maur, tenu à Marmoutiers en 1708, avait donné à dom Durand et à dom Martine la mission de reprendre et de compléter ce grand ouvrage. Ce dessein fut arrêté dans son exécution, comme bien d'autres entreprises littéraires, par la révolution française au moment où l'on commençait l'impression des premières feuilles du quatorzième volume (3). L'œuvre attendait de nouveaux ouvriers; dom Pitra voulut à son tour y
(d) Lettre à dom Guéranger, 10 février 1849.
(2) Archives des Missions scientifiques, t. I, p. 485.
(3) Cf. L'article de M. Gaérin, Revue des questions historiques, t. XI, p. 199. L'auteur ignore malheureusement l'existence des trois rapports de dom Pitra qui lui auraient fourni d'utiles renseignements.
VOYAGES LITTERAIRES 10 k
mettre la main. Son séjour en Angleterre devait durer près^ de sept mois ; il nous en a laissé une relation attachante dans ses lettres et dans trois rapports insérés aux archives^ des missions scientifiques (1). Le temps qui précéda son départ fut consacré à des études préparatoires : dépouillement des collections de Housseau, de Gaignières, des papiers des. bénédictins de Saint-Maur à la bibliothèque Nationale, classification des notes, étude des catalogues et des répertoires de Fabricius, de Cave, de Oudin, en un mot de tous les recueils qui pouvaient lui être utiles pour ses recherclies dans les bibliothèques ; il se mit même à l'étude de l'hébreu et du syriaque dans Tespoir de déchiffrer les manuscrits syriaques du British Muséum et d'y trouver quelques fragments de saint Irénée, de saint Méliton, de saint Hippolyte, et autres Pères des premiers siècles qu'on lui avait signalés, a Je me mets au syriaque, dit-il, et comme il n'y a pas d'autre voie pour y arriver que l'hébreu, je dévore depuis le matin jusqu'au soir cinq cents racines hébraïques et je commence demain la grammaire syriaque (2). » Il s'aperçut probablement plus tard qu'il pouvait se passer pour ses travaux de Tune et l'autre langue, car il n'en poussa pas plus loin l'étude.
L'heure du départ arriva bien vite au milieu de ces occupations si diverses ; sur les derniers jours de juillet il quittait la France en compagnie d'un de ses confrères, dom Camille Leduc, qui devait l'aider dans ses travaux. Si Ton se rappelle au milieu de quelles tristesses et de quels cuisants soucis s'était accompli le premier voyage en Angleterre, on comprendra avec quelle joie dom Pitra dut saluer la perspective d'études tranquilles qui s'ouvrait cette fois devant lui.
Ce voyage d'Angleterre avait une grande importance pour la continuation du Gallia, Il faut se rappeler en effet
(1) Premier rapport, Archives des Missions scientifiques, t. I, pp. 485-502 ; deuxième rapport, Ibid. t. I, pp. 557-579 ; troisième rapport, Ibid., t. IV, pp. 93-113, et 153-184.
(2) Lettre à dom Guéranger, 18 juillet 1849
que nos provinces de Touest ont été soumises au régime anglais pendant de longues années, et qu'un nombre considérable de pièces intéressant leur histoire sont en Angleterre. De plus dom Pitra espérait faire dans ce pays une découverte dont les résultats eussent été des plus heureux pour la continuation du Gallia. On savait qu'un ancien bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, dom Levaux, émigré en Angleterre au moment de la Révolution, avait emporté avec lui une partie des manuscrits concernant ce travail. La connaissance de ces manuscrits eut épargné aux continuateurs de longues et pénibles recherches. Malheureusement il fallut bien se convaincre que les précieux écrits n'étaient plus en Angleterre. Monseigneur Thomas Brown, vicaire apostolique au pays de Galles, apprit à dora Pitra que le Père Levaux, accueilli par les bénédictins anglais, passait en effet pour avoir possédé de curieux manuscrits. Mais en 1820 une tentative de restauration de l'ordre bénédictin ayant été faite à Senlis, dom Levaux avait repassé le détroit avec ses papiers. Le président de la congrégation anglaise, révérend docteur Barber, confirma de tout point ces détails. Il avait connu dom Levaux et savait qu'il était mort eu 1828 dans un ermitage austère, près de sa famille. Déçu de ce côté, dom Pitra se mit incontinent à pousser ses recherches dans un autre sens. L'Angleterre était restée à peu près fermée aux premiers auteurs du Gallia; il y avait donc une riche moisson à récolter. Il commença par le British Muséum^ où il découvrit des cartulaires et des inventaires et autres pièces sur l'histoire ecclésiastique de la Touraine, notamment sur le célèbre conflit de quatre siècles entre les églises de Tours et de Dol en Bretagne ; pour la province d'Utrecht et de B(»sançon il trouva aussi des chroniques inédites, et des documents nouveaux sur l'ordre de Cluny et sur celui des Chartreux.
Après le British Muséum, dom Pitra voulut visiter la
/•^lÀKre bibliothèque de Middlehill, aujourd'hui dispersée.
let Phillips, qui en était propriétaire, avait pendant
vingt-cinq ans consacré une partie de son immense fortune à réunir dans son château un vaste musée de curiosités et de manuscrits de tous les temps et de tous les pays. Laissons la parole à dom Pitra si bien inspiré par son souvenir reconnaissant: « ,,,Litteratisaperta^ c'est le titre qu'en 1824 le généreux baronnet donnait à son musée. C'est ainsi qu'il entendait continuer des traditions chères aux vieilles et nobles familles de l'Angleterre, consacrées à Middiehill par les souvenirs encore vivants d'une riche et hospitalière abbaye de Peshore... 11 ne se peut rien ajouter à Taccueil qu'ici l'on accorde également à tous ; à cette hospitalité qui a la munificence des vieux temps et la politesse des mœurs les plus modernes ; à ce commerce érudit du baronnet qui a pour tous assurément, sans distinction de langues, un facile entretien, mais qui réserve peut-être aux français une parole encore plus élégante et plus aimable... Un visiteur survient-il, l'éditeur antiquaire, généalogiste, paléographe, suspend tous ses travaux et n'a plus qu'une sollicitude : trouver ce qui peut plaire au voyageur, prévenir ses plus indiscrètes demandes, lui ménager d'agréables surprises.
» Nous n'hésitons pas à descendre jusqu'aux détails : il nous est souvent arrivé au soir d'une journée où nous éprouvions le besoin de nous confondre en excuses, d'être convié par le baronnet à une récréation qu'il appelait le dessert des manuscrits. A l'heure où la table anglaise se couvre devins, de fruits, de mets plus rares, nous trouvions étalé sous nos regards un rare buffet des plus. précieux manuscrits de Middiehill et nous pouvions à discrétion passer de l'un à l'autre jusqu'au delà des plus longues veillées. C'est ainsi que nous avons eu ce que, à notre tour, nous appellerions les soirées de Sirmond, de Mabillon, de Meermann ; les vigiles de saint Martin de Tournay, de saint Maximin de Trêves, de saint Waast d'Arras, les Nuits mérovingiennes et lombardes... » (1)
(i) Premier rapport, p. 558 et seq.
Middlehill offrait à dom Pitra dix-huit mille manuscrits provenant des bibliothèques les plus célèbres, du collège de Clermont, de Saint- Victor, de Saint-Germain-des-Prés, de Lobbes, de Stavelot, de Saint-Maximin de Trêves, Saint- Martin de Tournay, Saint- Waast d'Arras, de Bobbio, de Milan, de Rome, du Mont-Atlios, de la Thébaïde. Il recueiUit là des notes importantes sur les collections des conciles, des variantes considérables négligées par Labbe et Sirmond; c'est là encore qu'il trouva les célèbres fragments de Commodien et d'autres auteurs qui sont entrés dans ses collections d'inédits (1); il y réunit des renseignements nouveaux pour les provinces dç Grenoble, de Tours et d'Utrecht ; il y copia le cartulaire de Saint-Florent de Saumur d'un bout à l'autre, travail qui eut paru ingrat à bien des savants, mais qui, dit-il, a été une de ses grandes jouissances... « Un cartulaire nous a toujours semblé, poursuit-il, la plus vivante manifestation des anciens âges : chaque feuillet amène en regard un pape, un évêque, un empereur ou roi, un comte ou baron qui parle entouré de tout son cortège, par l'organe d'un docte clerc, officiai ou chancelier. C'est plus que la vue rétrospective d'un plaid, d'un concile ou d'un tournoi, car c'est toutes ces choses à la fois, ou se succédant avec la plus fidèle et la plus dramatique vérité » (2). Dom Pitra fit aussi à Middlehill des extraits des titres de Vendôme et de ceux de Fontevrault.
Après Middlehill oii il fit deux séjours, il vit s'ouvrir devant lui les archives de Westminster, du Record office et de la tour de Londres. L'archidiacre de Westminster» Wordsworth, dont il avait conquis l'amitié, lui fit visiter la bibliotiièque et les archives de Lambeth-Palace, permission qui depuis trois siècles n'avait pas été accordée à un voyageur étranger. Sous ces immenses et froides voûtes,
(1) Cf. daDS le troisième rapport la liste des auteurs anciens dont il a trouvé des fragments en Angleterre. Cette table contient plas de cent cinquante noms.
(2) Deuxième rapport. Archives des missions scientifiques, 1. 1, p. 577. (1850).
il voyait se succéder année par année, siècle par siècle, tous les actes des archevêques de Cantorbéry, dont l'histoire renferme en abrégé celle de toute l'Angleterre. Il put mettre la main sur l'acte de consécration de Mathieu Parker et avoir le dernier mot de cette controverse qui passionna l'Angleterre et la France, au sujet des ordinations anglicanes, et que l'Eglise établie ne considère pas comme terminée. Cet argument qui tranchait, à son avis, définitivement la question, il se crut obligé par la discrétion de le réserver ; il en confia dans une note manuscrite le secret aux archives de Tabbaye de Solesmes (1). Dans la bibliothèque des archevêques, le sagace explorateur trouva à glaner de nombreuses gerbes (2).
Il passa de longues heures à l'Athenœum Club pour en dépouiller les nombreuses collections ; enfin il termina sa mission par la visite de la bibliothèque Lansdownienne et par celles de Cambridge et d'Oxford (3).
Pendant ces sept mois de séjour en Angleterre, il avait exploré les principaux dépôts de manuscrits, étudié et souvent copié intégralement plus de quinze cents pièces, accompli divers travaux pour les BoUandistes, pour son ami Daremberg et pour quelques autres savants de France. Il nous reste à parler au chapitre suivant de ses découvertes les plus importantes dans les bibliothèques qu'il venait de parcourir.
{i) Archives des missions scientifique, t. IV, p. 159. Cet acte porte, dit-il, toutes les traces d'un document apocryphe.
(2) Cf. Le catalogue déjà cité de ces pièces dans le troisième rapport.
(3) Analecta sacra, u, 586.