‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 44 sur 91 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le parti catholique et la loi sur l'enseignement. — Origines du parti catholique libéral. — Question des classiques païens, l'abbé Gaume. — Les éditions critiques des Pères. — Affaires de V Univers. — Suite des affaires du prieuré de Paris, nouvelles épreuves. — Le séminaire du Saint-Esprit. — Le P. Gaultier et le gallicanisme. — La vie du P, Libermann et la Congrégation du Saint-Esprit (1849-1853).

Pendant que dom Pitra parcourait les bibliothèques d'Angleterre, de graves événements s'accomplissaient en France. Le parti catholique fortement constitué avait marché à Tassaut du monopole universitaire et, après une rude campagne, la liberté de renseignement secondaire avait été conquise ; mais la victoire était moins complète qu'on n'aurait pu Tespérer, et de plus elle avait eu ce funeste eflfet de mettre la division parmi les catholiques, ou du moins de faire éclater une scission dont les causes étaient latentes. Les origines du catholicisme libéral ont été si souvent étudiées qu'il peut paraître superflu au premier abord de revenir sur ce point. Néanmoins dans une question aussi importante, il ne faut négliger aucune source d'information, et nous croyons que les documents fournis par la correspondance de dom Pitra nous permettront de rectifier certaines erreurs et de mieux apprécier le caractère de cette scission malheureuse.

C'est à M. de Falloux, nous l'avons dit, que dom Pitra

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{{) l.ettiv ft ilom (îneransîor. iM juin I84î). Cf. Histoire du cardinal /'/c' pur Mgr liaunanl, l, I. p. 20S. :2o o«iition.

(2) MiMuo loi l IV. Nous riloii»* i-e lèmoiirnaAre très formel du cardinal Pilra. (iuoi«iu'il soit on oonlriutirtion avec l'histoire du P. de Ravignan et avec M. l.oroy-Uoauliou, qui Tun et l'autre présentent le P. do llavii^man o.omino ayant toujours tHt» sur ce point d'accord avec Mgr Dupanloup. Vie du 1\ de Hivijnin pirle P. de Ponlevoy, II, xx; Les catholiques HbtUaux, par M. Anatole Leroy-Beaulieu, p. 451.

(3) Lettre à dom Guéranger, :i juillet 18-iO.

Dom Pitra voyait très clairement que si les catholiques ne visaient pas à obtenir l'émancipation de FEglise, ils perdaient par timidité une partie de la victoire préparée par de si longs efforts. 11 eut désiré qu'on suivît l'exemple des catholiques d'Irlande, d'Angleterre, de Hollande et d'Allemagne qui ne voulaient désarmer qu'après avoir obtenu des gages suffisants. « Entre hommes d'affaires, continue-t-il, il faut agir comme entre ennemis, selon le mot des Hollandais. C'est surtout dans les affaires catholiques qu'il faut prendre ses sûretés en toute rigueur... Le projet de loi laisse toute association, tout enseignement et, par suite inévitable, toutes les libertés de l'Eglise sous le joug du statu quo^ des articles organiques, de la politique qui met la loi au-dessus de la conscience, l'Etat au-dessus de l'Eglise, la raison au-dessus de l'Evangile (i). » C'est avec une légère variante le jugement que portaient à la même époque Mgr Pie et Mgr Parisis quand ils disaient : « La loi proposée, c'est l'Etat enseignant placé au-dessus de l'Eglise enseignante (2). » L'Etat, à la vérité, se dessaisissait du monopole absolu, mais il continuait à considérer l'enseignement comme une de ses fonctions principales, à subventionner ses écoles au détriment des écoles libres, à fixer les programmes des examens, à conférer les grades par ses jurys, à soumettre les établissements libres à la surveillance académique de ses inspecteurs. Et malheureusement l'avenir devait chaque jour nous faire sentir davantage les lacunes et les dangers de ces restrictions mises à la hberté de l'Eglise.

Mais, objecte-t-on, la loi sur l'enseignement telle qu'on la proposait, contenait le maximum de liberté à laquelle les catholiques pouvaient alors raisonnablement prétendre; demander davantage c'eût été compromettre le succès de la cause par des exigences intempestives. C'est précisé-

(1) Même lettre.

(2; Letti'e de Mgr Pie reproduisant et adoptant les termes de Tévêque de Langres. Cf. Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, t. I, p. 291 (2« édition.)

186 IIISTOli\E DU CARDINAL PITRA

ment le point contesté, et quoi qu'il soit toujours dangereux d'avancer sur le terrain des hypothèses, on peut se demander si le parti catholique, avec sa forte organisation et Fascendant qu'il avait pris dans le pays depuis la révolution de Février, n'aurait pas obtenu des conquêtes plus sérieuses et mieux garanties, avec des chefs plus résolus et moins divisés. Aujourd'hui que ces lois sur la liberté d'enseignement sont si violemment attaquées par le parti radical, on semble mal venu à les discuter chez les catholiques et à se montrer trop exigeant. Aussi n'avons-nous pas de peine à avouer que, tout incomplet qu'il fût, le projet de loi nous donnait de grands avantages.

On présente assez généralement cet événement comme la cause de la scission qui s'opéra dans le parti catholique et à la suite de laquelle les dissidents reçurent l'épithète de catholiques libéraux. Il nous semble que pour trouver la véritable genèse du libéralisme catholique il faut remonter plus haut.

La division existait parmi les catholiques français depuis le commencement du siècle. Du jour où, à la suite de Lamennais et du comte de Maistre, un mouvement de réaction se dessina contre les anciennes opinions gallicanes, une partie des évéques et du clergé y fit une vive opposition, et Ton peut dire qu'à partir de ce jour les catholiques français furent divisés en deux camps. La chute de Lamennais ne ralentit pas le mouvement de retour vers Rome ; ses disciples, auxquels se raUiaient chaque jour de nouveaux adhérents, continuèrent leur marche en avant ; dom Guéranger leur fut un puissant auxiliaire en portant la question sur le terrain pratique de la liturgie ; V Univers devint leur organe et ne contribua pas peu, grâce au talent de ses rédacteurs et la fermeté de ses principes, à leur succès; il comptait vers cette époque environ vingt mille abonnés.

Cependant le vieux parti gallican ne désarmait pas ; il fallut conquérir le terrain pied à pied contre lui. Quand la question de la loi sur l'enseignement se présenta, les catholiques français se trouvaient donc déjà divisés sur plusieurs

points. L'union se fît momentanément devant l'ennemi commun, mais la division restait au fond des esprits ; chacun des partis, tout en combattant, faisait ses réserves sur certaines questions. Les discussions qui précédèrent le vote de la loi firent renaître la division, mais elle modifia singulièrement la composition des partis. On vit des hommes qui, comme Montalembert et Lacordaire, avaient combattu avec l'Univers^ passer du côté des gallicans et fusionner avec eux en conservant néanmoins un programme différent ; tandis que des gallicans, peu nombreux à la vérité, passaient pour un moment, comme Mgr de Montais, du côté de VUnivers. C'est une tendance que nous constaterons mieux encore dans la suite.

On se trompe encore selon nous, en rendant avec M. Leroy-Beaulieu, la majorité du parti catholique et YUniverSy responsables de cette scission (1). M. Emile 01livier a vu plus juste en disant que Montalembert, Lacordaire et leurs partisans s'étaient séparés de leurs amis pour former le parti des catholiques libéraux (2). L'Univers dans la question religieuse resta fidèle à ses principes, qui n'étaient autres dans l'ensemble que ceux de TEglise, sauf si l'on veut, telle ou telle divergence de détail ; il n'arbora pas un programme nouveau, il n'abandonna pas ses anciennes thèses. Les catholiques libéraux au contraire allèrent reprendre une partie du programme de Y Avenir si brillamment défendu par Lamennais et par ses amis, indépendance de l'Eglise et de l'Etat, proclamation de toutes les libertés, c'est-à-dire au fond abandon de plusieurs des droits et prérogatives de l'Eglise. Or ce programme avait été solennellement condamné par Grégoire XVI dans la bulle Mirari vos, et il l'a été plusieurs fois depuis. C'est donc à ceux qui ont marché dans les voies de ce faux libéralisme de prouver qu'ils ne se sont pas écartés de l'Eglise, et non à leurs adversaires ; on ne saurait assez insister sur ce fait.

(1) Anatole Leroy-Beaulieu, 1. c. p. 458, seq. (â) V Eglise et l'Etat au Concile du Vaticany I, 303.

Le programme de YAveriir repris par Montalembert, Dupanloup et leurs amis, n'était certes pas le même, il faut l'avouer que celui des gallicans. Bien plus, on peut dire que personne n'avait combattu avec plus de force contre le gallicanisme que Lamennais et ses compagnons. Néanmoins, il n'en est pas moins vrai, qu'à partir de 1850,1e gallicanisme et le libéralisme catholique firent presque toujours cause commune. Nous en trouverons plus d'une preuve dans les événements que nous allons avoir à raconter.

Dans une question où l'autorité même de l'Eglise était en jeu, dom Pitra, pas plus que dom Guéranger, ne pouvait hésiter, quelles que fussent les relations qu'il avait eues jusqu'alors avec ceux qu'on allait appeler les catholiques libéraux. Il préféra les abandonner que de se séparer de l'Eglise en les suivant. Désormais nous le trouverons toujours avec leurs adversaires.

Les discussions sur la loi d'enseignement furent terminées par l'intervention du nonce, Mgr Fornari, qui dans sa lettre du 15 mai 1850, s'adressant aux évoques de France au nom du Pape, les conjurait de rester unis pour profiter des avantages de la loi. Mais il avait bien soin de faire ses réserves au sujet de la liberté et des droits de l'Eglise. Dans ce document le nonce traçait aussi une ligne de conduite au sujet de la place que les évoques devaient tenir au conseil supérieur de l'instruction publique. Mais l'union ne se fit pas et chacun des partis garda ses positions.

On le vit bien quelque temps après, quand surgit une nouvelle question, celle des classiques païens dans l'enseignement chrétien.

Depuis l'époque de la Renaissance, les auteurs païens latins et grecs forment la base de toute éducation libérale; c'est à leur école que se sont formées toutes les jeunes générations depuis le seizième siècle ; il semble que l'éducation classique n'ait eu d'autre but que de mettre le disciple en état de connaître la civilisation d'Athènes et celle de Rome, de lire ses orateurs, ses philosophes et ses poètes. N'y a-

t.-il pas dans cette admiration exclusive et jalouse de deux peuples, dont la vie morale cachait bien des misères et bien des hontes, un danger pour la société et pour le christianisme? n'y aurait-il pas lieu d'introduire dans l'éducation de la jeunesse des éléments plus sains, et à côté des auteurs païens, de faire lire en même temps les poètes et les écrivains chrétiens?

Telle était la question qui se posait. On peut la considérer comme une suite de la discussion sur la liberté d'enseignement, comme un nouvel épisode de la lutte contre le monopole universitaire. Si l'Université continue à fixer ellemême et elle seule ses programmes, et à y soumettre les établissements libres, il est clair, comme le disait Bastiat, que la liberté d'enseignement n'est plus qu'un leurre (1). Si vous voulez établir une vraie liberté, il faut que les établissements d'instruction secondaire soient libres de fixer eux-mêmes le programme de leur enseignement.

Malheureusement la question fut mal posée dès le principe et il y eut chez les partisans de l'enseignement classique païen aussi bien que chez leurs adversaires de regrettables excès. D'un côté on attaquait avec virulence les auteurs païens ; on les jugeait essentiellement mauvais, et pernicieux; on les accusait de corrompre l'esprit et le cœur de la jeunesse. A en croire certains publicistes de cette école, tous les maux qui depuis la renaissance jusqu'à nos jours se sont abattus sur la société, ont pour unique cause la culture exclusive des auteurs païens; le ver rongeur des sociétés modernes, c'est le paganisme dans l'édu-

(1) « Je trouve que votre enseignement mythologique et guerrier a été indirectement imposé aux collèges libres par l'ingénieux mécanisme de vos grades, et que je dois courber ma conscience à vos vues sous peine de faire de mes enfants des parias dans la société. Vous m'avez dit quatre fois que j'étais libre ; vous me le diriez cent fois que cent fois je vous répondrais : je ne le suis pas. » Et encore : « Le baccalauréat imposera de force l'enseignement classique même à. ces écoles prétendues libres. » Baccalauréat et socialisme, p. 59 et 8uiv.

cation ; il faut donc changer notre système d'enseignement et nos programmes ; il faut reléguer les auteurs païens au second plan et donner le pas sur eux à des écrivains chrétiens (i).

Les adversaires s'indignaient d'un pareil langage, et ils n'étaient pas loin d'affirmer que les programmes universitaires n'avaient rien à modifier ; il fallait garder religieusement les auteurs classiques : en dehors de ces parfaits modèles dans Tart de bien dire, impossible de trouver une forme esthétique sans défauts ; les auteurs chrétiens, admirables peut-être par la hauteur de leur inspiration et la pureté de leur morale, ne sauraient concourir à former le goût littéraire, à enseigner le beau langage.

Dom Pitra, d'accord encore en cela avec son maître dom Guéranger, ne pouvait accepter ni l'une ni l'autre de ces théories, excessives dans leur expression. Il aurait facilement accordé qu'il croyait l'enseignement universitaire susceptible de bien des réformes ; professeur d'humanités, il n'avait pas hésité à s'écarter des voies battues et à innover sur beaucoup de points ; il reconnafssait surtout que la société moderne tenant du christianisme la meilleure partie de son héritage, il était illogique autant qu'injuste de laisser ses grands écrivains dans l'oubli le plus profond : il les avait assez étudiés pour savoir quelles grandes leçons de sainteté, de vertu et de courage y puiseraient les jeunes gens. Mais d'un autre côté il n'anathématisait pas les classiques païens ; n'ont-ils pas été de tout temps lus, commentés et admirés dans les écoles chrétiennes et les monastères ; ne les retrouve-t-on pas dans les catalogues de toutes les bibliothèques monastiques à côté de la Bible, des Pères et des livres liturgiques ? La plupart de ces auteurs nous seraient aujourd'hui inconnus si quelque moine

(i) Voyez en particulier l'abbé J. Gaume, Le ver rongeur des sociétés modernes, in-So, Paris 4851; Lettres à Monseigneur Dupanloup '• le paganisme dans V éducation, in-8o, Paris 1852.

obscur dans le scriptorium du monastère n'eût consacré de longues heures de sa vie à les transcrire.

Dom Pitra fut consterné de cette querelle, car il en vit tout de suite le danger. Il comprit qu'elle allait créer un malheureux équivoque et qu'une cause excellente en ellemême était compromise à l'avance par les exagérations de quelques-uns de ses défenseurs ; il prévoyait que gallicans et libéraux se ligueraient pour l'attaquer et chercheraient en cette occasion à reprendre leurs avantages, tandis que les ennemis de l'Église ne manqueraient pas d'en triompher à leur tour.

Sur ce point dom Pitra pensait comme beaucoup d'amis dévoués de Y Univers qui regrettaient qu'il eût pris si vivement parti dans cette polémique. Il était sévère pour celui qui avait soulevé la question et qui se montrait le plus brillant et le plus vigoureux adversaire de renseignement classique. « J'en viens à M. Gaume, écrit-il à dom Guéranger. Je suis harcelé depuis l'apparition de son livre, pour me prononcer pour ou contre. Les pères jésuites font instance » ; on devine dans quel sens; l'abbé Landriot, son collègue d'Autun, qui commençait à se faire connaître, eût voulu l'entraîner à sa suite à rompre une lance en faveur des lettres païennes. « Ne me condamnez pas, reprend flom Pitra, à approuver le ver rongeur même après le cardinal de Reims. J'ai essayé par des lectures complètes de prendre ce livre au sérieux; je n'ai pu qu'éprouver une impatience de plus en plus irritée...

« Son système me semble sans base. Il n'y a pas un seul décret de l'Église, un seul canon des conciles contre les classiques. Il n'a pas compris les textes des Pères, il n'a pas su ce qu'on faisait au moyen âge...» Après le canoniste, c'est l'érudit qui prend la plume : « L'abbé Gaume n'a pas ouvert Marcianus Capella (1) qui a été le livre usuel

(!) L'abbé Gaume cite cependant Marcianus Capella, le Ver rongeur, p. 78. Cela ne prouve pas, il est vrai, qu'il l'ait ouvert, d'autant que celle citation est faite d'après dom Pitra lui-même dans son Histoire de saint Léger^ p. 63.

de mille ans : tout y est classique et mythologique à dérouter les plus habiles. Il n'a pas vu ces innombrables gloses, quelques-unes de saints personnages, qui couvrent les marges et les interlignes des classiques. Enfin il a été plus outré que né le fut jamais Tabbé de Rancé. Il n'y a plus guère qu'à brûler le Traité des études de Mabillon, si le Ver rongeur a raison. Mabillon nomme crûment les classiques môme pour les études des élèves et des novices du monastère. Il faudrait vraiment renier toutes les traditions de notre ordre pour adopter ce système... »

« Enfin, pour aller au fond de sa thèse, est-il logique d'appeler païennes les règles fondamentales et universelles du beau littéraire? La rhétorique d'Aristote, la poétique d'Horace, ne sont pas plus païennes quant au fond que la géométrie d'Euclide, que la médecine d'Hippocrate. N'est-il pas plus logique et plus chrétien de réclamer comme un domaine commun cet héritage de l'antiquité et de montrer que l'Église Ta conservé et en a tiré merveilleusement parti? » (1)

Tout serait à louer dans cette lettre, fond et forme, si l'enthousiasme de dom Pitra pour l'antiquité classique ne l'eût entraîné à un jugement que nous serions tenté de trouver trop sévère, au sujet de l'abbé Gaume. Le livre du paganisme dans l'éducation contient au milieu de thèses paradoxales bien des idées justes et des vérités piquantes sur le moyen âge chrétien, la renaissance païenne du seizième siècle et l'éducation chrétienne. Sa verve échauffée et libre se rencontre sur plus d'un point avec le ferme bon sens d'un économiste célèbre, Bastiat (2) ; plusieurs des idées qu'il exposait dans son livre ont fait leur chemin, et affirmer avec lui que le cycle des études universitaires tel qu'on le comprenait en 18S0, était étroit et exclusif, semble aujourd'hui une vérité banale.

L'abbé de Solesmes n'eut garde de refuser à dom Pitra

(1) Lettre du 6 novembre 1851 .

(2) Bastiat, Baccalauréat et socialisme.

la permission de donner son sentiment sur la question, -d'autant qu'il partageait toutes ses idées : « J'approuve de tout point, lui dit-il, votre manière de voir. Le contraire -est absurde, seulement je voudrais dans les classes l'étude parallèle des classiques profanes et des classiques sa- -crés »(i).

Dom Pitra écrivit dans Y Ami de la religion avec beaucoup de discrétion et de mesure, un court article qui eut du retentissement (2). Il commençait par rappeler ses études ^ur les Pères de l'Église auxquelles il avait déjà consacré vingt ans de sa vie, et le cours de littérature sacrée qu'il avait inauguré étant professeur de rhétorique de 1836 à 1839 ; on ne pouvait donc pas le croire hostile à la litté- .rature chrétienne. Il pose ensuite le problème dans ses véritables termes : il ne peut être question entre catholiques Ae ce qui doit être la base de l'éducation ; sur ce point tout le monde est d'accord; il faut qu'elle soit essentiellement chrétienne. En passant, dom Pitra repousse le reproche adressé aux maîtres chrétiens, jésuites, oratoriens, béné- -dictins, d'avoir formé des générations païennes. Au fond la matière des thèmes et des versions est d'une importance -secondaire ; l'enseignement des auteurs païens sera chrétien avec un maître chrétien ; tandis qu'un maître incrédule, même en expliquant un Père de l'Église, pourra chercher à affaiblir la foi des enfants qui lui sont confiés. Il ne faut donc pas songer à bannir de l'éducation les auteurs ,païens ; on peut même leur donner une place considérable, mais en corrigeant dans les éditions pour la jeunesse tout •ce qui pourrait blesser le respect qui Jui est dû ; les beautés que l'on trouve dans les auteurs classiques ne sont pas d'essence païenne ; le beau est universel, éternel ; au lieu

(1) Lettre du 9 novembre 1851. Dom Guéranger ajoute même : « L'abbé Gaume est profondément ignorant, vous ne pouvez le suivre en aucune façon. »

(2) V Ami de lareligion, 29 janvier 1852. Il a été reproduit par l'abbé Landriot dans son livre sur le Véritable esprit de VEglise en présence des nouveaux systèmes, Paris, 1854, in-8o. Cf. Tappendice, p. xlv.

de condamner en masse le monde et la civilisation antique, comme faisait l'abbé Gaume, dom Pitra aimait avec dom Guéranger à y chercher les vestiges des traditions primitives et l'aurore du christianisme. D'ailleurs il admettait que les chrétiens doivent être largement représentés à côté des païens. On remarquera que cette solution si sage et si large de la question des classiques, fut celle même que fit adopter dans l'Église l'autorité compétente.

Dom Pitra se prononça une seconde fois dans le même sens à propos d'un livre de M. Dùbner. Le célèbre helléniste était un protestant converti, dont l'amour du grec avait fait un intime du savant bénédictin. Diibner avait prévenu le désir de ce dernier en éditaat avec soin une petite bibliothèque des Pères à l'usage des classes, un choix de morceaux, une sorte de Seleçtœ e sacris scriptoribus.

Les deux articles de dom Pitra sont à relire aujourd'hui encore et on y trouvera bien des pensées justes et ingénieuses (1). Pour l'époque oii ils paraissaient et pour le public auquel dom Pitra s'adressait, la plupart de ces remarques étaient neuves et de nature à frapper les esprits. Tandis que des légions de travailleurs étudiaient les auteurs classiques et cherchaient avec tous les secours de la grammaire et de la philologie et par la comparaison des manuscrits, à en rétablir le texte dans toute sa pureté, la philologie sacrée était encore à créer, ou du moins à ressusciter ; elle semblait morte avec les bénédictins des siècles passés. Dom Pitra démontrait avec beaucoup de force l'importance de l'étude des variantes pour les Pères et la nécessité de nouvelles éditions d'après une méthode plus rigoureusement critique. Il semble que son appel ait été entendu; depuis cette époque de savants philologues, en Allemagne et en Autriche surtout, ont repris l'étude des Pères et ont commencé à nous en donner des éditions plus classiques.

(i) Nouveaux choix des Pères grecs et latins. L'ami de la He/tgwn, 30 septembre et 5 octobre 1852.

Dom Pitra fait aussi justice dans ses articles, d'un prétendu latin et d'un grec chrétien au sens où quelques-uns l'entendaient, c'est-à-dire d'une langue spéciale avec sa syntaxe et son vocabulaire. « A ce compte, dit-il, il faudrait dire qu'il y a eu quatre ou cinq latins chrétiens, la langue hiératique des premiers siècles, celle des Africains, celle des Gallo-Romains, celle des scholastiques, un grec attique, un grec byzantin, un grec alexandrin... Il y a plus de distance de Tertullien à saint Ambroise, de celui-ci à saint Bernard et à saint Thomas, que de Lactance à Cicéron, de Juvencus à Virgile » (1).

L'opinion ainsi exposée par dom Pitra sur renseignement chrétien n'était pas celle de tous ses amis, notamment de quelques-uns des rédacteurs de V Univers. Cette divergence si discrètement exprimée du reste, ne l'empêchait pas de demeurer fidèle à leur amitié. Il eut bientôt l'occasion d'en donner des preuves.

En prenant en main la cause de la suprématie pontificale et en attaquant tous ses adversaires avec l'énergie et le talent que l'on sait, Y Univers avait soulevé contre lui l'hostilité des gallicans. Depuis les discussions sur la loi d'enseignement, les catholiques libéraux s'étaient rapprochés, comme nous l'avons dit, des gallicans et avaient épousé leurs antipathies contre le journal de Louis Veuillot. Cette hostilité ne devait pas tarder à porter ses fruits.

Le 30 août 1830, Mgr Sibour, archevêque de Paris, bien connu pour ses tendances gallicanes^ publia un mande-

(1) 11 exprimait les mêmes idées dans une lettre à Mgr Pie : « L'esthétique chrétienne est au fond la même que celle des anciens. Il n'y a pas deux manières de concevoir l'harmonie des formes, comme il n'y a qu'une seule théorie fondamentale de l'art de bien dire et de raisonner. L'erreur de M. Gaume est de vouloir que l'Evangile ait changé tout cela et que l'Eglise doive absolument avoir sa grammaire, sa poétique, sa rhétorique propre au rebours de Tart antique (sans date, 1850). On trouve dans la correspondance de dom

Pitra à Mgr Landriot plusieurs lettres dans le même sens. Mgr Lan-

driot avait lui-même pris la peine de les recopier et d'en faire des

extraits.

ment qui condamnait l'Univers et une partie des thèses soutenues par lui (1). Dès qu'ils eurent connaissance de l'acte épiscopal, les rédacteurs de Tf/m'y^^ en appelèrent au Pape. Dom Pitra, alors à Paris, racontait cette affaire à dom Guéranger, qui du fond de sa solitude suivait toutes ces questions avec le plus vif intérêt; il disait que M. Eugène Veuillot arrivé à Rome, y avait été reçu par Pie IX avec une grande bienveillance. En même temps plusieurs évêques, entre autres ceux de Reims, de Toulouse, de Bordeaux, de Lyon, de Langres, protestaient auprès du nonce contre le mandement. Dom Pitra lui-même avait été chargé de rédiger une consultation à la sacrée pénitencerie sur la ligne de conduite que doivent tenir les rédacteurs du journal à l'égard de l'archevêque de Paris (2).

Après de longues négociations, Y Univers dans son numéro du S octobre 1830 fit sa soumission à son archevêque, mais peu après le Pape écrivit au prélat pour lui faire des remontrances au sujet de son avertissement et défendre la liberté de la presse religieuse (3).

La querelle se réveilla avec un plus haut degré d'acuité, à propos de la discussion sur les classiques païens. Dans une lettre aux professeurs de ses petits séminaires, le 19 avril 1852, Mgr Dupanloup se prononçait énergiquement en faveur des classiques païens et condamnait la campagne entreprise par l'abbé Gaume. UUniverSy visé dans lalettre, releva le gant ; mais la polémique prit soudain de grandes proportions. Le 30 mai, l'évêque d'Orléans lançait un man-

(i) L*auteur de la Vie de Mgr Dupanloup place cet éyénement en 1852. L'exactitude chronologique a son importance dans cette question; le mandement est bien du 30 août 1850. Les cinq griefs principaux reprochés à ï Univers dans cette pièce sont : la polémique au sujet de la loi sur l'enseignement, les attaques contre le droit des conciles provinciaux, et les questions particulières du miracle de Rimini, de Tlnquisition et du dictionnaire de Bouillet.

(2) Lettres des 1er et 16 septembre, et octobre 1850. Cf. UniverSf 5 octobre 1850. Nous donnons le texte de cette consultation aux pièces justificatives.

(3) L'abbè Maynard, Mgr Dupanloup, p. 65.

dément qui était un manifeste contre Y Univers; la première partie traitait de Tusage des classiques païens dans l'Eglise ; la seconde, plus spécialement dirigée contre le journal, condamnait le ton de sa polémique en général, et cherchait à détruire son influence dans le monde religieux, tf II s'agit de savoir, disaitTévêque, si la constitution de l'Eglise sera changée ; si c'est la puissance d'un journal qui dirigera l'Eglise, ou bien les évoques, les conciles, le Pape. » Comme sanction, la lecture du journal était prohibée dans les établissements diocésains.

La déclaration était nette, mais en la posant en ces termes, on préjugeait la question. Est-il vrai que le Pape, les conciles, les évèques, fussent d'un côté, et V Univers de l'autre? Que le journal entendît régenter l'Eghse contre la volonté de ses représentants officiels? La question n'étaitelle pas de savoir si Y Univers^ depuis son origine, n'avait pas cherché à suivre l'inspiration du Saint-Siège, à lutter contre ses adversaires gallicans ou autres, s'il n'avait pas pour lui, même en France, la majorité des évèques, et parmi eux les plus savants et les plus saints prélats? (1).

Le 19 juin, Louis Veuillot se déclarait prêt à se retirer lui et ses collaborateurs, si les évèques ne jugeaient pas que son œuvre fût utile.

Ce n'était pas, comme on l'a prétendu, déplacer la question ou faire une habile diversion du côté du gallicanisme. C'était se placer au contraire sur un terrain sohde et prendre la seule attitude que conseillât la dignité et la fidélité à d'honorables convictions. Depuis lors, l'alliance conclue entre les gallicans et les libéraux se fortifia chaque jour, jusqu'au moment où les deux partis se fondirent en un seul au concile du Vatican.

Dom Pitra était alors auprès de ses amis de Y Univers; il voyait le danger de la situation, augmenté encore par la position que le journal avait prise dans la question des

(1) Vie de Mgr Dupanloup par Tabbé Lagrange, II, 130-432. L'abbè Maynard, 1. c. p. 869 et suiv.

classiques. Ses meilleurs amis ne pouvant l'appuyer dans cette polémique, se taisaient et semblaient l'abandonner. Un seul évêque, celui de Poitiers, leur avait envoyé un témoignage de confiance. « U Univers est à deux doigts de sa ruine, écrit alors dom Pitra s'adressant à doin Guéranger... Cet isolement est inconcevable et bien fait pour décourager. Messieurs Veuillot se sont rendus hier à la nonciature, pour déclarer qu'ils demandaient un délai afin de s'assurer des dispositions de l'Episcopat et du Saint- Siège à leur égard, et qu'au bout de ce terme s'ils restaient dans cet isolement, plutôt que d'avoir l'air de sectaires désavoués, ils se retireraient tous. Je suis arrivé à V Univers hier soir ; on m'a raconté la chose et m'a chargé de vous en faire part. Je me suis récrié de ce parti désespéré » (1). Voici quel était le plan que proposait dom Pitra, d'accord avec les célèbres pères jésuites Cahier et Cahour, bons amis de Y Univers covaïiïQ lui, mais qui ne pouvaient encourager ses thèses contre les classiques et qui « autant que d'autres souffraient qu'on eût donné au Gallicanisme mourant un prétexte spécieux qui le ravive, qui lui rend quelque importance, et qui en même temps divise le camp fidèle » (2). Il demandait que Y Univers abandonnât cette polémique regrettable, avec les honneurs de la guerre; qu'il cessât de soutenir une opinion excessive, qu'il n'en fît pas une question d'orthodoxie, qu'il reconnût à chacun le droit de défendre une thèse différente, d'après la maxime in dubiis libertas, A ces conditions, le journal rallierait tous ses vrais amis ; M. Dulac donnait les mains à cet arrangement ; il n'avait pas tenu à lui que la controverse ne fût pas engagée ; il y eût volontiers mis un terme. Son article du 18 janvier 18S2 était de nature à satisfaire tous ceux qui, dans la lutte, n'étaient pas de parti pris. Les directeurs du journal refusèrent ce qui leur semblait une capitulation; ils répétèrent le mot célèbre 5m/ ut suîit aut

(1) Lettre du 20 juin 4852 à dom Guéranger.

(2) Ibidem.

DOH PITRA. A PARIS 199

non sint. Et Taffaire en resta là pour le moment, mais en somme c'est à cette solution qu'il'fallut en venir un peu plus tard après l'intervention du Pape. « L'encyclique Inter multiplices ^ dit Tabbé Maynard, donnait raison aux deux parties, en n'ôtant à chacune que ses exagérations » (1). On continuerait à expliquer les classiques païens, tout en faisant une plus large place aux chrétiens. Dom Pitra avait donc vu juste dans cette question.

La lutte contre V Univers n'en continua pas moins ; ses adversaires cherchaient sa perte par tous les moyens; après l'épisode dés classiques, il y eut ce qu'on a appelé PafiFaire « Donoso Cortès-Gaduel » (2). Mais à ce moment, dom Pitra était loin ; c'est à peine si nous y trouvons une allusion dans sa correspondance. Vers la fin d'octobre 1852, il partait pour un nouveau voyage en Belgique et en Hollande, et ne rentrait en France qu'au mois de mars de l'année suivante, avec une nouvelle collection d'inédits pour son Spicilège.

Au milieu de tous ces événements, les préoccupations •ordinaires de dom Pitra ne faisaient pas trêve. A peine rentré à Paris en 1850, après son second voyage d'Angleterre, il avait été ressaisi par les difficultés financières <îomme dans un étau. Le passé du prieuré Saint-Germain pesait encore sur lui ; il fallait travailler sans relâche à ^satisfaire les créanciers et les quêtes ne fournissaient que de très modiques ressources, absorbées en partie par les besoins quotidiens de la congrégation.

Du moins, dom Pitra avait été fortifié et encouragé dans sa pénible mission par un bref du 31 juillet 1851 à Mgr Gousset, en faveur de Solesmes. Ce document précieux avait été obtenu grâce à l'intervention de l'archevêque de Reims, de Mgr Parisis et de plusieurs autres évêques. Pour le pauvre moine quêteur, aucune pièce ne pouvait être plus

(i) Maynard, Mgr Dupanîoup, p. 78. La date du document pontifical est le 21 mars 1853.

(2) L'abbé Maynard, 1. c. L*abbé Lagrange, Vie de Mgr Dupanîoup, t. II, p. 141.

glorieuse et plus honorable. « Je vous annonce, écrit-il k l'abbé de Solesmes, la bienheureuse nouvelle de l'arrivée d'un bref en faveur de la congrégation ; je viens de le lire à la Nonciature... C'est une des plus belles pièces qu'on puisse enregistrer dans un buUaire de notre ordre » (1). Le bref, en effet, félicitait Mgr Gousset et les évêques qui s'étaient unis à lui pour cette démarche, « de leur attachement si bien placé envers l'abbaye de Solesmes, et envers la religieuse famille qui l'habite » ; il contenait un magnifique éloge de la nouvelle congrégation bénédictine, de ses^ membres, de leurs travaux, de leur science et de leur doctrine. Il recommandait tout spécialement l'abbaye à la sollicitude des évêques de France (2). La première penséede dom Pitra fut de courir à Notre-Dame-des-Victoires et à Saint-Germain-des-Prés pour remercier Dieu.

« J'ai promis, ajoute-t-il, à notre bonne Mère et à notre saint patriarche un dévouement sans limites à la congrégation et à son digne et bien aimé chef et père. Puissé-je être désormais plus fidèle à toutes les obédiences et moins indigne de vos paternelles bénédictions » (3).

Ce dévoûment et cette abnégation allaient bientôt être mis à l'épreuve, à une longue et redoutable épreuve ; une nouvelle affaire venait de se greffer sur celle de Saint- Germain. A la suite de la perte d'un procès avec une communauté religieuse d'Andancetteau diocèse de Valence, la congrégation des bénédictins de France devait payer une forte somme d'argent (4). Quoiqu'il fût jusqu'alors demeuré pleinement étranger à cette affaire, dom Pitra, par dévoûment à dom Guéranger et à ses confrères, dut porter la plus lourde part du fardeau ; après ses longs efforts pour sauver la congrégation, il voyait retarder indéfini-

(1) Lettre à dom Guéranger, 16 août 1851.

(2) Nous donnons le texte de ce bref aux pièces justificatives.

(3) Lettre du 16 août 1851.

(4) C'est le 13 juillet 1853 que fut reçue la nouvelle de la perte dfr ce procès. Les détails de cette affaire nous entraîneraient trop loin; ils ne touchent du reste qu'indirectement à l'histoire du cardinal Pitra.

ment l'œuvre <le sa délivrance, comme le naufragé au moment de toucher au rivage qui se sentirait repoussé vers la haute mer. Le voilà de nouveau condamné à sa vie errante, à son long exil loin du monastère.

Il accepta cette épreuve avec son courage et sa résignation habituelle, non sans jeter un regard attristé vers ce cloître après lequel il aspire et qui semble le fuir : « Je vous souhaite de tout cœur un heureux alléluia, écrit-il à dom Guéranger le jeudi saint. Pourrai-je jamais le chanter en paix avec vous, sans redouter le lendemain, bien abrité sous la même tente €ft à poste fixe ! Que de peine j'ai à me résigner à cette vie toujours vagabonde 1 Enfin, se fasse la volonté de Dieu et qu'il en soit loué quand même, alléluia ! »

Mais il se rendait compte des dangers de cette vie si peu en harmonie avec la profession qu'il avait vouée et il tendait la main à son père, à dom Guéranger pour être secouru. Il y eut un jour où son âme accablée, en proie à la plus vive douleur, poussa un long cri d'angoisse vers son Père abbé. Nous voulons citer cette lettre ; elle éclaire d'un reflet éclatant cette âme à la fois si ardente et si délicate, si simple et si fortement attirée vers Dieu : <c Entre ces deux tourbillons des études et des affaires, que devient ma pauvre âme ?

» Je ne puis vous dissimuler qu'elle souffre dans l'un et l'autre état, quoique différemment. Je devrais avant tout me consoler du tracas des hommes et de l'ennui des livres par la prière, par la retraite intérieure, par le commerce avec le bon Dieu. Il m'y sollicite, il m'arrête souvent le long de mes routes, il m'adresse des reproches qui parfois me font tomber le livre des mains et qui plus d'une fois me prennent si brusquement au vif que j'en pleure comme un enfant et comme à cette heure. Mais ensuite je n'en fais pas mieux, ni dans les études, ni dans les affaires.

» Dans les études je commence toujours avec une ardeur extrême et je finis par le découragement le plus complet, parce que je n'y mets que ma vivacité naturelle et pré-

somptueuse au début, rien ne me semble impossible, ni difficile, et je m'emporte avec tant d'élan, que pendant cette première période d'un travail d'ébauche, je suis hors de moi et j'ai peine à voir comment je ne me trouve pas hors de la présence de Dieu. Une seule chose me rassure ; c'est que si une raison grave m'oblige d'interrompre, je n'en éprouve pas de peine et je fais volontiers place au devoir. J'ai remarqué quelquefois qu'au plus fort de ces assauts de travail, il me semblait que le bon Dieu sonnait la retraite. Je m'arrêtais pour écouter les reproches, et je me demandais à quoi me servirait de savoir tout ce qui est au monde, si je perdais mon âme. Je me demandais ce que je ferais s'il fallait laisser tout là et partir au bout du monde ou dans l'autre monde. Il me semblait que le bon Dieu, en pareil cas, me ferait une grande grâce, et que je serais trop heureux de faire sa seule volonté. Mais il y a pourtant attache, puisque cette ferveur de travail absorbe à tel point toute mon âme, que dans ces moments je ne fais que ce qui est strictement de devoir... U y a d'autres phases où le travail devient encore plus ardent, plus convulsif; j'ai plus de peine à m'en arracher; j'ai plus dé peine à ne pas en être troublé, dans les plus saints moments que je dois passer avec Dieu...

)) Mais cela n'est qu'un jeu, ce me semble, à côté des atteintes cruelles que me fait le tourbillon de nos malheureuses affaires. Le diable savait bien tout ce qu'il trouverait «n moi d'irritabihté par ce côté si inflammable, et c'est pourquoi il m'a si violemment enlacé dans ces affreux filets. Ah 1 mon Père, mon Père, s'il était donc possible de me soustraire à ce calice, transeat a me, verumtamen non sicut ego volo. Que vous dirai-je? 11 y a tel jour où revenant de mes allées et venues, et trouvant au retour le travail le plus urgent et même le plus attachant, je reste comme abruti devant ces feuilles dont je n'ai plus l'intelligence. La nuit, minuit vient ; j'achève ou mon bréviaire ou mon chapelet, avec des peines inouïes. Et parce qu'il faut me trouver le lendemain à quatre heures et demie dans une chapelle.

DOM PITRA A PARIS i()0

je traîne mon sommeil ou mon cauchemar jusque-là. Je me réveille le cœur si sec et la tête si pleine de distractions qu'il n'y a pas de transition du sommeil à la veille, de la nuit au jour... Je vous conjure de me donner vos conseils et vos remèdes. Dites-moi, je vous prie comment les saints s'y prenaient pour pouvoir en même temps prier, travailler, souffrir, être assidus à la fois à la lecture, à l'oraison, à la vie active ? Y a-t-il un moyen de concilier tout cela ? Que faire, çuid me vis facere?... Songez, mon révérend Père, que ma position est si étrange que je puis difficilement, ce me semble, trouver ou des directeurs ou des livres qui m'éclairent... » (1).

Nous voulons citer la réponse de dom Guéranger : « Mon bon et cher Père, je viens à vous, ayant reçu votre dernière qui est bien importante aussi. Pardonnezmoi mes lenteurs à écrire ; j'y peine plus qu'à tout autre chose, et vous ne doutez pas que la violence de la position ne soit pour beaucoup dans le mauvais état de ma santé, dont je ne conviens qu'avec vous ; car ici, il faut soutenir le moral. La congrégation prospère pour le nombre et pour l'esprit, mais c'est à condition qu'il faut éloigner de tous ce qui pourrait troubler la paix de l'âme. Je concentre donc tout en moi, et n'en parle qu'à Dieu. Qu'il daigne donc, et sa sainte Mère, nous assister dans la crise! J'ai confiance, je l'avoue, et dans tous les cas, je suis bien résolu de ne pas perdre courage. La croix ne fait pas mourir l'œuvre de Dieu ; mais je voudrais la porter moi seul. L'estime des hommes, le bruit qu'ils font, me touchent peu, et il y a longtemps que j'ai fait mon sacrifice sans retour à ce sujet. Je ne prie, dans tout ceci, que pour la congrégation et pour les confrères, mais surtout pour vous, mon bon et cher Père. Le diable nous en veut, plusieurs de ses agents sont dans cette affaire très activement : tôt ou tard, Notre-Seigneur et Notre-Dame guériront les blessures. Tout ceci est bien évidemment surnaturel...

(i) Lettre da 14 juin 1853.

» Mais j*en viens à vous, cher Père, et je vous réponds enfin sur l'état et les dispositions de votre âme, au milieu du tourbillon oii vous êtes. Je pense que du côté du travail de cabinet, il faudrait un peu moins d'intensité, vous faites trop à la fois. Pour les affaires, il n'y a rien à dire ; c'est force majeure ; mais le travail doit absolument être modéré. Vous donnez deux heures à Dieu ; ce n'est pas assez: je vous en prescris trois. Couchez-vous moins tard aussi. Un mois de plus de séjour à Paris n'est rien ; un mois économisé sur votre santé et sur votre âme est trop. Vous m'entendez, mon bon ami, et vous allez vous modifier sur cette mesure.

» Ne vous troublez point pour avoir continué de dire la sainte messe, au milieu de cette pression ; Notre-Seigneur vous y a fait beaucoup de grâces dont vous avez vécu. Désormais, vous couchant phis tôt, vous aurez le cœur et l'esprit phis frais pour le saint autel. L'heure de plus, employée à oraison, lecture pieuse, examen, visite au Très Saint Sacrement, et récitation de l'office mieux sentie, tout cela vous aidera et vous renouvellera. Dans vos courses, quand vous avez un peu de temps, entrez dans l'église que vous trouvez sur votre route, et priez-y cinq minutes ; cela vous sera bon. Surtout, n'oubliez pas Notre-Dame, notre refuge; qu'il y ait quelque chose pour elle dans l'heure supplémentaire, et vous verrez que tout refleurira...

» Voilà un sermon, cher Père; vous l'attendiez depuis longtemps. Croyez que je le complète, en priant pour vous bien affectueusement et bien paternellement le cœur de Notre-Seigneur, en lequel soyez-moi fidèle, en souvenir de ce que c'est moi, pauvre pécheur, qui vous ai offert à Dieu sur l'autel de saint Pierre, avec le corps de Jésus-Christ, en lequel je suis à jamais, dans sa charité la plus tendre, tout votre à jamais, cher Père. »

Au fond dom Pitra sentait bien lui-même qu'au milieu de ces épreuves la grâce le soutenait. « Courage, écrit-il vers le même temps à un de ses confrères dans la même situation que lui, serrez la main du bon Dieu qui vous mène. Vous

ne le sentirez jamais plus près de vous que dans cet isolement des grandes routes, des chemins perdus, des pays inconnus. Ah ! je connais votre psaume, et souvent au terme de maintes courses, et quand j'étais le plus désorienté, je prenais pour antienne ce petit mot : « ducam eum in solitudinem et loquar ad cor ejus. Et je traduisais rondement : le quêteur est Tenfant gâté de la Providence (1). »

Les complications survenues dans les affaires de la Congrégation, les relations fréquentes qu'il fallait entretenir avec le comité et avec M. Lesobre, obligeaient dom Pitra, comme on Ta vu, à des séjours prolongés à Paris. Il était reçu alors avec la plus large et la plus cordiale hospitalité au séminaire du Saint-Esprit. Une véritable intimité s'était établie peu à peu entre lui et les Pères de cette jeune et fervente congrégation. On réservait une cellule pour le savant bénédictin et dès qu'il arrivait, il suivait avec une scrupuleuse fidélité le règlement du séminaire, édifiant tous ceux qui l'ont connu, par sa piété, son austérité et sa passion pour le travail.

Il y rencontrait plusieurs personnages que réunissait un même goût pour les études ecclésiastiques et pour les recherches savantes, l'abbé Blanc, auteur d'un Manuel estimé sur l'histoire ecclésiastique, Bouix connu déjà par ses travaux sur le droit canon, Rohrbacher, le savant historien de l'Église, l'abbé Martinet, et même l'abbé Gaume que son ver rongeur avait conduit à la célébrité. Mgr Gousset, Mgr Parisis et quelques autres évêques ne manquaient pas d'y venir à leur passage à Paris. C'était un cercle scientifique et littéraire où l'on causait librement des choses de l'Eglise, oii chacun apportait, avec la tournure de son esprit, le résultat de ses recherches ou de ses méditations. Celui qui en était le centre et l'âme, avait aussi sa notoriété, quoiqu'il n'ait jamais rien produit par lui-même ; mais il a exercé une grande influence autour de lui et mériterait

(4) A dom Renon, l*»- juillet 4853.

d'être mieux connu. Le Père Mathurin Gaultier était assistant général dans la congrégation du Saint-Esprit. D'une doctrine très sûre et très étendue, érudit et bibliophile, il s'était monté sur la question gallicane la plus riche bibliothèque qui existât dani? la capitale, et probablement dans le monde ; depuis les auteurs les plus célèbres jusqu'aux pamphlets les plus ignorés, aux brochures les plus obscures, il collectionnait tout avec amour. Cette bibliothèque il la connaissait à fond et savait trouver avec une merveilleuse sûreté le texte topique ou le document cherché. « Sa cellule, a-t-on dit, était le salon romain de Paris ; sa bibliothèque, l'arsenal des défenseurs du Saint-Siège; sa personne, l'attrait et le lien de ses amis et la terreur de ses ennemis» (1). Né dans le diocèse de Saint-Brieuc, il resta à la charrue jusqu'à Tâge de dix-huit ans, comme Mgr Bouvier, comme le cardinal Gousset avec lequel du reste il a plus d'un trait de ressemblance. Doué comme lui d'une indomptable énergie de caractère, il apporta dans ses études la patience froide et obstinée du paysan de cette race qui sans repos laboure son champ, et surmonta bientôt les difficultés que présente à cet âge l'étude du latin et des humanités ; son intelligence saine, robuste, précise et vigoureuse lui abrégea les chemins et lui valut de rapides succès dans les études théologiques, notamment dans la théologie morale. Sa grande bonhomie et la simplicité un peu rustique de ses manières cachaient beaucoup de finesse, de talent et de savoir-faire. Il sembla prédestiné au rétablissement des doctrines romaines au séminaire du Saint-Esprit, comme l'illustre Le Hir l'était en même temps à Saint-Sulpice.

Il fut, comme tant d'hommes de sa génération, de ceux que l'influence de Lamennais ramena vers Rome. Professeur de morale au séminaire du Saint-Esprit, il combattit en rude jouteur le gallicanisme et le jansénisme et se fit le champion des doctrines de saint Alphonse de Ligori à Paris, pendant que Gousset les défendait à Besan-

(1) Notice sur le Révérend Père Gaultier, Paris, le Glere, s. d.

çon. On comprend ses rancunes contre le jansénisme, quand on voit à quelles incroyables exigences il avait été soumis par un confesseur infecté de certaines théories de la secte. Pour quelques fautes des plus vénielles, il fut ' condamné à une confession générale plusieurs fois renouvelée, à d'interminables examens de conscience, à une longue et dure pénitence, à des délais indéfinis d'absolution, et encore c'est à peine si après toutes ces épreuves on lui laissait espérer le ciel. Cette expiation dura plusieurs mois et la santé du jeune homme n'y aurait probablement pas résisté, s'il n'avait enfin rencontré un directeur plus compatissant (1).

Du fond de sa bibliothèque, le Père Gaultier servait de conseil aux libraires catholiques, qui le consultaient sur les manuscrits à imprimer ou les livres à rééditer ; c'est ainsi qu'on lui doit la réédition de la théologie de Voigt ; il eut une grande influence aussi sur l'édition du Graduel de Reims et Cambrai. C'est auprès de lui et à l'aide de ses livres que Rohrbacher a composé son histoire de l'Eglise, et Bouix ses ouvrages canoniques. Il semblait avoir sa place marquée partout où se traitaient les questions ecclésiastiques à Tordre du jour, et il assista successivement aux conciles de Soissons, d'Amiens et de Reims. On comprend de quel intérêt et de quelle utilité pouvait être pour dom Pitra le commerce du Père Gaultier et des hommes qui se réunissaient autour de lui. Parfois des discussions s'élevaient au sein du docte aréopage. Dom Pitra ne souscrivait pas à toutes les thèses de l'abbé Rohrbacher ; il lui reprochait surtout d'avoir jugé trop sévèrement les bénédictins du quatorzième, du quinzième et du seizième siècle, d'avoir méconnu leur rôle. Il prépara un mémoire sur la matière et la polémique aurait pu devenir vive, mais il en fut détourné par d'autres préoccupations (2).

(i) Ibidem, p. 44.

(2) Lettres de dom Pitra & dom Guéranger et de dom Guéranger & dom Pitra, 28 juillet, 2 août, 18 octobre 1852, etc. a Le quinzième

C'est aussi durant les séjours qu'il fît au séminaire de la rue des Postes, que dom Pitra apprit à connaître le père Libermann, fondateur de la congrégation du Saint-Cœur de Marie réunie en 1845 à celle du Saint-Esprit. Après la mort du vénéré supérieur général, on ouvrit à dom Pitra les archives de la maison et il commença d'après les lettres et les écrits du Père, d'après les souvenirs de ses premiers compagnons, à retracer la physionomie si originale et si sainte de ce pauvre juif d'Alsace, converti au catholicisme par un coup de la grâce, devenu par la voie des souffrances héroïques et d'humiliations sans nombre, le fondateur d'un institut florissant dont les missionnaires évangélisent aujourd'hui les colonies françaises, Saint-Domingue, le Zanguebar, le Congo et la Guinée, et qui rend à l'Eglise de signalés services par ses séminaires et ses œuvres de toute sorte (1).

Les mœurs des rabbins et des familles juives d'Alsace, le séminaire d'issy à l'époque oii y entra Libermann, l'apostolat des noirs, les origines et l'histoire des deux sociétés réunies plus tard en une seule sous le nom de congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie, font l'objet de chapitres intéressants. Mais le côté surnaturel n'est pas oublié, et Fauteur a su exposer avec autant de piété que de science la doctrine spirituelle de celui qu'on appelait le « Vénéré Père o, le caractère de sa direction, les épreuves par lesquelles son âme fut élevée peu à peu à un haut état de perfection. On devine à l'accent du biographe que son énorme et continuel labeur et ses soucis de chaque jour ne lui faisaient jamais perdre de vue sa sanctification person-

siëcle, est-il dit dans une de ces lettres, est un des plus magnifiques de notre ordre. »

(1) Vie du P. Libermann, Paris 1855, in.8° ; 2® édition 1872; 3«, 1882. Cf. aussi la Notice sur M. Libermann publiée dans VUnivers, 1®' et 6 mars 1852; à part, in-8, Paris, Bailly, s. d. La seconde édition de cette vie et surtout la troisième, diffèrent sur bien des points de la première ; les iivres 4® et 5e sont complètement ""fondus.

lelle, but suprême auquel il avait tout sacrifié au jour de m profession monastique.

On ne saurait citer sur la valeur et l'importance de cet ouvrage de témoignage plus autorisé que celui du succesjeur même du Père Libermann, dans la charge de supérieur général de la congrégation du Saint-Esprit, le Père Schwindenhammer. « Cette vie de notre saint fondateur, écrit-il, est dans la pensée de tous un vrai trésor pour notre Institut qui ne cessera d'en compter Fauteur parmi ses bienfaiteurs les plus insignes... Elle fera resplendir la sainteté de cet humble juif que la grâce avait si merveilleusement transformé, comme saint Paul, en un homme nouveau, elle montrera que l'Église est toujours féconde en saints, ces vrais héros de l'humanité. Elle offrira à tous et surtout aux prêtres, aux directeurs des âmes, aux jeunes élèves du sanctuaire un modèle accompli, non seulement à admirer mais à imiter... Le mérite de ces précieux résultats revient naturellement à l'auteur de cette vie » (1).

fl) Lettre & Son Éminence le cardinal Pitra, 8 décembre 1872.

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