CHAPITRE XIT
SOLESMES ET LIGLGE
Vie monastique. — Séjours & Solesmes et & Ligngé. — Relations avec Mgr Pie. — Histoire de Notre-Dame de Chartres. — Doctorat de saint Hilaire. — Controverse avec Charles Lenormant. — Concile de Périgueux (4853-4857).
Cette vie monastique dont le Père Pitra avait été sevré depuis si longtemps, il allait pouvoir enfin en jouir au moins pendant quelques années. De 1853 à son départ pour Rome en 1838, il fit d'assez longs séjours à Solesmes et à Ligugé, dans les intervalles que les affaires et les courses à travers les bibliothèques lui laissaient libres.
Ces cinq années de son existence pourraient se résumer en quelques lignes ; c'était la vie calme et solitaire du cloître, tout entière consacrée à l'office divin, à l'étude et aux divers exercices oonventuels. A Solesmes, il logeait sous les combles de l'abbaye, dans une étroite cellule dont l'ameublement était des plus sommaires : quelques rayons de bibliothèque, un pauvre lit de bois sur lequel il s'étendait tout habillé, comme le demande saint Benoît dans sa règle « afin que le moine soit toujours prêt » (1); deux chaises, un bureau chargé de livres et de papiers, c'était tout et c'était assez pour lui. De sa fenêtre, la vue embrassait un riant paysage ; la fraîche et gracieuse vallée de la Sarthe, arrosée par la rivière au cours large et paisible qui
(i) Régula sancii Benedicti, cap. xxii.
laisse couler lentement ses eaux claires entre des rives couvertes de prairies ; à droite, de hauts rochers couronnés de bois ferment l'horizon ; au fond, la petite ville de Sablé, assise sur les bords de la Sarthe et dominée par le château aux formes massives, reconstruit par Colbert, et qui fait face à Tabbaye. Plus tard, à Rome, de son palais Saint-Calliste, le cardinal Pitra aimait à reporter sa pensée vers sa chère cellule de Solesmes où s'étaient écoulées les heures les plus joyeuses de sa vie.
Mais, quoiqu'il fût loin d'être insensible aux charmes de cette nature tranquille, ce qui l'attirait et retenait son attention captive, c'étaient bien plutôt ces livres et ces manuscrits de tout format qui s'entassaient chaque jour dans sa cellule, débordant des rayons de sa bibliothèque pour envahir la table, les chaises, le lit même et ne laissaient bientôt que la place du travailleur. Là il se sentait repris de sa passion ardente, de cette fièvre de travail, qui le possédait au point de lui faire oublier le monde extérieur, la nourriture et le sommeil ; il dépouillait les collections, couvrait ses cahiers de notes savantes, courait au travers des infolio après le texte cherché, sans que rien pût jamais le lasser ; il préparait à cette époque les matériaux du quatrième volume de son Spicilège, qui devait contenir les écrits nouvellement découverts de Verecundus, de saint Nicéphore et quelques autres monuments de l'Église de Byzance.
Une chose cependant avait le don de l'arracher à ses travaux, de l'arrêter net au milieu de ses recherches les plus passionnées, c'était le son de la cloche du monastère. Pour Jui obéir, il quittait tout avec une admirable docilité, sans jamais se laisser entraîner par son ardeur au travail à négliger aucun des exercices prescrits par la règle. Son exemple était une véritable édification pour toute la communauté; il semblait qu'il n'eût pas de plus grand plaisir que de se retrouver au milieu de ses frères ; il se serait fait scrupule de manquer même aux récréations, fussent-elles facultatives ; il en faisait le charme par son affabilité, sa
gaieté franche et son entrain. Alors il descendait de ses hautes spéculations scientifiques sans effort, avec une simplicité et une familiarité charmantes et se mettait à faire le récit de ses voyages scientifiques, de ses découvertes, de ses aventures de tout genre, quelquefois tragiques, le plus souvent plaisantes et gaies.
Le soir venu, après complies, tout rentrait dans le silence au monastère et longtemps après qu'avait sonné l'heure du couvre-feu, il travaillait encore. Plusieurs fois, des passants attardés sur la route purent apercevoir dans la masse sombre de Tan tique abbaye, deux fenêtres encore éclairées comme deux phares au milieu de la nuit ; Tune était celle de Tabbé de Solesmes, dom Guéranger, ajoutant quelques pages à son Année liturgique ; l'autre, celle de son fidèle disciple, dom Pitra, plongé dans le déchiffrement d'un manuscrit.
Dom Pitra fit aussi plusieurs séjours dans un autre monastère de la congrégation, celui de Ligugé, au diocèse de Poitiers.
L'évêque de cette église, l'illustre cardinal Pie, était lié d'une étroite amitié avec dom Guéranger. Nous avons dit la part que l'abbé de Solesmes avait eue dans la nomination de Mgr Pie comme évêque de Poitiers (1).
Un des premiers soins du nouvel évêque fut d'appeler dans son diocèse les disciples de dom Guéranger. A deux lieues de Poitiers, s'élève le célèbre monastère de Ligugé, le premier monastère des Gaules, bâti par les mains de saint Hilaire et habité par son disciple saint Martin. L'ambition de Mgr Pie était de rendre ce berceau de la vie monastique aux Bénédictins. En 1852, après de longues négociations, Mgr Pie avait acquis l'ancien monastère et l'offrait à dom Guéranger, qui y envoyait et y installait solennellement une petite colonie monastique le 25 novembre 1853 (2).
(1) Voyez plus haut, p. 184.
(2) Histoire du cardinal Vie, par Mgr Baunard, 2e édition; t. I, p. 270 ^♦429. Cf. aussi dom Guépin : Solesmes et dom Guéranger, p. 135, et
Mgr Pie qui venait souvent passer quelques heures dans le cloître bénédictin, ne tarda pas à y remarquer dom Pitra, et il s'éprit pour le moine érudit d'une véritable affection. Avec cet esprit élevé et curieux qui lui permettait de 4s'intéresser à tout, il aimait à lui faire conter ses recherches dans les bibliothèques et ses découvertes, à le pousser dans ses travaux. Lecteur assidu des œuvres de saint Hilaire, des Pères de l'Église et des docteurs du moyen âge, il trouvait un grand attrait dans la conversation de ce moine dont la vie s'écoulait dans la lecture et Tétude des manuscrits des anciens auteurs (1).
Une étroite intimité s'établit entre eux et bientôt Mgr Pie conçut le dessein de s'attacher dom Pitra comme collaborateur pour exécuter un grand travail qu'il préparait depuis longtemps. L'auteur de sa vie a raconté, avec le charme et l'exactitude qui donnent tant do prix à ses récits, <îomment Mgr Pie, à peine au sortir du petit séminaire, s'engagea, si Notre-Dame de Cliartres lui rendait la santé, à écrire l'histoire de ce célèbre sanctuaire et des bienfaits accordés dans cette église par la Reine du ciel. Cette projmesse, l'abbé Pie, dès son entrée au grand séminaire de Saint-Sulpice, cherchait à la remplir, et il allait aux archives du royaume pour recueillir les documents qui pouvaient l'aider dans son travail. Vicaire à la cathédrale de Chartres, il continua ses recherches à la biblioihèque et dans les archives de la ville. Devenu évêque de Poitiers, et éloigné de sa chère église de Chartres, les -charges de son lourd ministère ne purent lui faire oublier ce travail de prédilection, auquel il revenait avec amour à ses heures de loisir. Mais ces heures étaient trop rares. Il sentait le besoin d'avoir un aide qui pût le seconder dans ce , grand travail, et au besoin faire dans les bibliothèques des recherches que ses fonctions épiscopales rendaient impos-
dom Chamard : Saint Martin et son monastère de Ligngé, in-i2, Paris,
(1) Mgr Baunard, 1. c. pp. 28-29 (2« éd.), et 118 scq.
sibles. Personne mieux que dom Pitra n'était à même de lui rendre ce service.
L'évêque en écrivit à dom Guéranger : « Je ne puis aboutir dans ce travail qu'avec l'aide de dom Pitra et il consent de grand cœur à travailler avec moi à cette œuvre et à passer un ou deux mois à Chartres... C'est un magnifique thème auquel je serais ravi pour ma part que le public vît travailler de concert un évêque et un moine » (1).
L'abbé de Solesmes accepta la proposition avec bonheur ; « Je me réjouis, répondait-il, de voir se décider enfin votre coopération à l'œuvre de Chartres et d'apprendre que dom Pitra en sera; il vous servira prodigieusement... » (2).
Ce dernier de son côté était charmé de cette collaboration qui devait rendre plus intime son commerce avec le grand évêque ; il se mit au travail et commença à relever dans les archives à Chartres et à Paris et dans d'autres bibliothèques les obituaires, les chartes et en général toutes les pièces qui pouvaient avoir trait à l'histoire de la cathédrale. Dans sa correspondance avec Mgr Pie, on trouve souvent des allusions à ce travail ; il y donne en particulier la liste des pièces inédites qu'il a découvertes. L'évêque de Poitiers fut enlevé par la mort avant d'avoir pu terminer son travail, quelques parties détachées en ont seules été données dans la collection de ses œuvres, et ces essais^ écrits avec tant de finesse et de cœur, ne font que davantage regretter que ce beau monument de foi et de dévotion à Notre-Dame, où les qualités des deux auteurs se seraient si heureusement combinées, n'ait pas été achevé.
Lorsqu'en 18S0, sous l'influence de Mgr Pie, se réunit le concile provincial de Bordeaux, l'évêque de Poitiers avait désiré d'avoir dom Pitra comme théologien. Ce dessein échoua par suite de circonstances étrangères à la volonté de l'un et de l'autre, mais l'évêque s'en dédommagea deux
(4) Lettre à dom Guéranger, 4««* septembre 1854. (2) Lettre à Mgr Pie, 27 septembre 4854.
ans après en invitant son ami à Poitiers pour les fêtes du doctorat de saint Hilaire. Le décret conférant ce titre à saint Hilaire avait été porté le 19 mars 1851 (1). Dom Pitra en prit occasion pour écrire ses articles sur le doctorat du saint évêque. Il montrait dans un brillant tableau des travaux et de la vie de saint Hilaire, que le grand évêque de Poitiers mérite bien le titre de docteur, et résumant les pièces du procès de doctorat, il faisait après dom Constant Tapologie de sa doctrine. Il se sert comme argument dans sa thèse d'une intéressante découverte faite par lui dans un manuscrit de l'ancienne abbaye de Corbie, un commentaire inédit sur les épîtres de saint Paul, qu'il croyait alors pouvoir attribuer à saint Hilaire (2).
Dom Pitra était à Paris quand s'éleva entre M. Charles Lenormant et Mgr Pie une discussion qui fit alors grand bruit. Dans sa lettre pastorale du l^^ octobre 1854, l'évêque de Poitiers condamnait la morale naturaliste, et l'éclectisme qui, mettant sur le même pied la doctrine chrétienne et la philosophie rationaliste, couronnait la Connaissance de Dieu de Tabbé Gratry et le livre de Jules Simon sur le Devoir (3). Il voyait dans cette neutralité, dans cette profession ouverte d'indifférence à l'égard des croyances et des doctrines, un danger pour la société chrétienne (4). Il reconnaissait ce que les enseignements de M. Jules Simon ont d'élevé et de noble, mais il ne pouvait oublier que cette morale est chrétienne par son origine, qu'elle doit au christianisme ses plus pures inspirations ; il disait plus tard à propos d'un autre livre du même philosophe, la Religion naturelle: « ce livre est l'œuvre d'un chrétien qui oublie qu'il Test » (5).
(1) Mgr Bauoard, Histoire du cardinal Pie, I, 365 et suiv.
(2) V Univers, 12 mai, 8 et 15 juin 1851. Ce commentaire édité dans le Spicilegium Solesmense^ t. I, p. 49, est en réalité de Théodore de Mopsaesle comme nous l'avons remarqué plus haut, p. 157, note 1.
(3) Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, II, 156 et suiv.
(4) Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, I, 529 et suiv.
(5) Lettre à Mgr Gousseau. Cf. Mgr Baunard, 1. c, p. 617.