‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 46 sur 91 · HISTOIRE DU CARDIDAL PITRA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU CARDIDAL PITRA

Celte lettre pastorale souleva d'assez vives protestations parmi les catholiques libéraux qui se sentirent atteints. M. Charles Lenormant s'en fit l'écho dans le Correspori' dant (1). En termes assez peu mesurés, il contestait les appréciations de l'évèque et prétendait lui donner des leçons de charité chrétienne, de politesse et de modération. Dom Pitra en écrivit aussitôt à Mgr Pie : « Votre Grandeur aura sans doute lu dans le dernier numéro du Correspondant qui vient de paraître quelques lignes que je ne suis pas le seul à déplorer. Sous ma première impression, j'écrivis une longue protestation à M. Lenormant qui n'a pas tardé à me répondre. Je crois devoir mettre sous les yeux de Votre Grandeur cette correspondance et demander à votre sagesse et à votre bonté ce qu'il peut y avoir à faire... » (2). Dans cette lettre au savant académicien, son collaborateur dans l'édition du Spicilège de Solesmes, dom Pitra, profitant de ces relations et de son amitié qui lui permettait une entière franchise, fit comprendre ce qu'il y avait d'insolite et d'irrégulier dans cette prolestalion d'un laïque, se proclamant catholique soumis d'une part, et s'élevant d'autre part contre un mandement épiscopal. Le fait était d'autant moins justifié que le parti auquel appartenait M. Charles Lenormant avait protesté vivement lorsque les rédacteurs de V Univers jugèrent à propos de discuter une lettre de Mgr Dupanloup qui n'avait pas la forme épiscopale de mandement.

M. Lenormant s'était défendu de faire de la théologie. « Permettez-moi de vous dire, continue dom Pitra, que la France est le seul pays du monde où l'on voit des catholiques sincères se séparer publiquement d'un évêque, pour conserver la communion d'un corps littéraire et attaquer un acte épiscopal de ce genre et sur une question pareille. Nous avons beau protester que nous n'entendons pas faire

(1) Novembre 1854, p. 296.

(2) Lettre de dom Pitra à Mgr Pie, 27 novembre 1854. Cf. MgrBaunard, Histoire du cardinal Pie, I, 532 et suiv.

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de théologie et que de pareilles questions, de pareilles attaques sont étrangères à la doctrine religieuse. C'est une surprise de plus et qui devient inexplicable, quand on ajoute avec toute Tautorité d'un recueil considérable et d'un nom justement respecté, que le prélat a manqué d'égards aux académiciens ; qu'il les a attaqués sur un terrain oii ils ne peuvent riposter ; qu'il s'est mis dans son mandement à la queue des folliculaires accusés à peu près de lâcheté ; que cet acte est déplorable et le résultat d'une erreur matérielle ; qu'après tout l'Académie eh couronnant ce que Tévêque dLÇpelle phiiosophie naturaliste, a fait ce qu'elle devait faire et qu'à bon droit elle a récompensé en M. Jules Simon une morale très pure et tout à fait chrétienne. » Dom Pitra poursuivait sa thèse et montrait par certains faits dont il avait eu connaissance, que sous des formes polies et bienveillantes, ces académies cachaient souvent une hostilité mal déguisée contre le christianisme et l'Eglise (1).

Le savant correspondant de dom Pitra accepta sa mercuriale d^assez bonne grâce, mais il n'arriva pas à justifier l'Institut des reproches formulés contre lui ; il écrivit également à Mgr Pie pour expliquer sa pensée et faire ses excuses (2). L'afi'aire en resta là; ce n'était du reste que le commencement de la lutte de Mgr Pie contre le libéralisme et les erreurs des temps mpdernes. Dom Pitra, dans la lettre que nous avons citée, pressait l'évêque de faire un exposé des principes catholiques et de protester ainsi contre Toubli dans lequel ils étaient trop souvent laissés. Il reçut bientôt satisfaction dans une seconde instruction synodale de l'éloquent évèque sur les principales erreurs du temps présent^ qui est restée une de ses plus belles œuvres (3). Elle est le commentaire des canons du concile de Périgueux, deuxième concile de la province de Bordeaux, dans lequel Mgr Pie exerça une influence prépondérante.

(1) Lettre à M. Charles Lenormant (sans date); elle est de novembre 4854.

(2) Mgr Baunard, 1. c. 535.

(3) (Euvres de Mgr V évèque de Poitiers^ III, 427.

Ce concile n*est pas étranger à l'histoire de dom Pitra. Mgr Pie qui n'avait pu l'avoir auprès de lui pour le concile de Bordeaux, eut la satisfaction cette fois de le voir répondre à son invitation. Le concile de Périgueux s'ouvrit le 2 août I80G ; sept évéques y prirent part, et parmi eux, Mgr Landriot, l'ancien confrère et Tami de dom Pitra, qui venait d'être nommé évéque de La Rochelle (1). Ce concile fut dirigé surtout contre les erreurs modernes, le positivisme et la philosophie rationaliste ; les systèmes de Jean Reynaud, de Renan et de Cousin y furent condamnés. Mgr Pie, qui avait été l'àme du concile, s'en fit aussi l'organe et dans la seconde instruction synodale que nous venons de citer, il développa et expliqua les décrets du concile.

Dom Pitra ne fut pas un membre inactif dans cette assemblée ; il eut à travailler pour les différentes commissions, où l'on apprécia son érudition étendue et sa facilité de travail. La cérémonie de clôture le frappa vivement : <( J'ai suivi la procession, écrit-il à dom Guéranger, et à la cathédrale j'ai vu assurément la plus belle cérémonie de ma vie. Ces acclamations, cette accolade épiscopale, ces signatures déposées sur l'autel, cette estrade où je me trouvais avec tous nos vieux ordres, sept évéques, tous les députés, dominant une masse compacte accumulée sous les magnifiques dômes de Saint-Front » (2).

L'impression du quatrième volume du Spicilège le ramena encore à Paris. 11 était toujours hanté par la pensée de poursuivre ses recherches patristiques dans les manuscrits orientaux ; il se remit à l'élude du syriaque et de l'arménien et suivit à la Sorbonne le cours de M. Quatremère, en même temps que l'abbé Meignan aujourd'hui archevêque de Tours. « Si votre benoîte cervelle y suffit, lui avait écrit dom Guéranger, je vous donne volontiers ma bénédiction pour l'arménien et je vous recommande à

(1) Cf. Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie^ i. 613.

(2) Lettre à dom Guéranger, 10 août 1856.

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saint Grégoire rilluminaleur... Je vous donne carte blanche pour M. Quatremère et ses projets orientaux » (1).

C'est aussi à cette époque, qu'à Toccasion d'un, court voyage dans le midi, il visita quelques-unes des bibliothèques qu'il avait jusqu'alors négligées et quilui fournirent de nouveaux fragments inédits des Pères.

Il était rentré à Solesmes quand la nouvelle lui arriva par le nonce de Paris que le pape le mandait à Rome. Quel était le but de cet appel, il l'ignorait encore (2).

Dom Guéranger qui prévoyait que ce séjour pourrait être long, peut-être indéfini, en fut vivement attristé. Il faisait part de ses craintes à un autre de ses enfants : « La grande nouvelle, c'est que le pape mande dom Pitra à Rome, et très probablement pour le garder... J'entrevois que ridée du Saint-Père est d'employer dom Pitra dans quelque charge supérieure de notre ordre... C'est un immense sacrifice pour la congrégation au sein de laquelle dom Pitra ne sera pas remplacé. Nous perdons une pièce essentielle; aussi les adieux ont-ils été fort tristes entre dom Pitra et moi. Je dois lui rendre cette justice, que quelque flatteur que soit pour lui Tappel du Saint-Père, il n'a quitté Solesmes qu'avec beaucoup de larmes et de regrets » (3).

Dom Guéranger ne se trompait pas. Cet ordre qui appelait à Rome le Père Pitra était pour lui un grave événement qui allait changer brusquement le cours de sa vie.

(i) 24 avril 4835.

(2) A dom Guéranger, sans date, 4858.

(3) Lettre de dom Guéranger à dom Gardereau, 42 avril 4858.

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